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Le blog de Bertrand Ferrier, page 102

Tristan Pfaff – Le grand entretien – 3

Tristan Pfaff, le 10 juillet 2023 à Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Suite du grand entretien que nous a accordé Tristan Pfaff, pépite du (encore jeune) piano français, à la fois réputé pour sa virtuosité mais soucieux de ne pas s’y réduire, célébré pour ses disques dix-neuviémistes mais salué pour son penchant vingtiémiste marqué par des disques Beffa et Kabalevski mémorables. À trente-huit ans, avec huit disques au compteur dont le tout récent Valses de Chopin pour AdVitam, des centaines de concerts claqués dans plus de trente pays, c’est avec un regard lucide, amusé et volontiers intranquille que le musicien nous expose – en douze épisodes, s’il-vous-plaît – sa vision du métier et du rôle de musicien, son credo artistique et ses espoirs les plus foufous, ses projets avoués et quelques-uns de ses secrets.
Plongée dans la joie et les tourments d’un pianiste qui a toujours hâte de retrouver son public, dont celui de Paris, le 7 février 2024 à la salle Gaveau…


Les épisodes parus
1. Enregistrer Chopin aujourd’hui
2. Être pianiste aujourd’hui

3. Sincériser la musique

À paraître
4. Juger la musique
5. Jouer l’injouable
6. Oser la virtuosité
7. Faire face à la critique
8. Apprendre à communiquer
9. Devenir musicien
10. Se projeter
11. Construire sa carrière
12. Transmettre


 3. Sincériser la musique

Un néologisme : il fallait bien ça pour traduire la ligne directrice qu’a choisie Tristan Pfaff. Ni « progresser par étapes ». Ni « revendiquer l’originalité ». Trouver voire injecter de la sincérité dans la musique. Y compris dans les graals plus ou moins mythiques à l’assaut desquels les jeunes wannabe professionnels doivent partir : les concours. Témoignage d’un ancien polycandidat et multiple lauréat devenu juré à répétition.

Dans les épisodes précédents, nous avons évoqué l’art d’interpréter – au concert ou au disque, seul ou bien accompagné. Arrêtons-nous sur un point nodal de la musique, qui prolonge ma question sur le musicien comme professionnel polymorphe : l’évaluation. Aimer la musique n’a aucun sens : je ne vais pas défriser l’eau chaude en posant qu’il y a les musiques que l’on aime ou pas, les interprétations qui nous touchent ou non… Toi-même tu pratiques une critique très spécialisée, puisque tu es membre de jurys de concours. Pour toi qui as été de l’autre côté de la barrière, comment vis-tu cette responsabilité ?
Alors, déjà, je vis beaucoup mieux d’être de ce côté-là de la scène !

Pourtant, tu as glané tout ce qu’il y avait à glaner quand tu as affronté les plus prestigieux concours internationaux !
En réalité, j’en ai joué deux-trois par an mais sur très, très peu de temps.

Cinq-six ans, quand même. C’est pas énorme, surtout quand ce n’est pas une passion ?
Ah, je sais pas, j’ai pas établi de statistiques. Disons que j’ai arrêté à 22 ans, ce qui peut paraître relativement jeune.

 

 

 

« Une bonne interprétation n’est pas une question de goût »

 

Quels souvenirs gardes-tu de ces passages obligés ?
Heureusement, c’est loin ! Je me souviens qu’il fallait énormément travailler, c’est rien de le dire ; et que, par-dessus le marché, les décisions n’étaient pas toujours honnêtes, il faut bien le dire.

Aujourd’hui, tu es juré.
Oui, et j’ai une grande chance : je n’ai pas d’élèves.

Donc tu ne juges ni tes élèves, ni les élèves du collègue qui, ensuite, va juger tes élèves voire t’inviter à donner un récital dans le festival qu’il dirige ou des masterclass dans le grand conservatoire où il enseigne…
Non, pas de ça avec moi, c’est hors de question. Et pas que par respect pour la morale ou les élèves : juste parce que la musique mérite mieux. Après, je ne peux pas être 100 % d’accord avec tes accusations car il ne faut pas imaginer que les errements des jurys sont toujours liés à des formes de corruption, directe ou indirecte. J’ai envie de dire : hélas ! Certains collègues sont parfaitement intègres mais appliquent des critères que je ne trouve pas recevables. Au reste, peut-être eux pensent-ils la même chose de moi. Je n’en sais rien. Du coup, c’est bien que nous soyons ensemble dans un jury. Nous nous compensons mutuellement !

Corruption ou non, critères « bizarres » ou non, les concours réservent parfois des surprises consternantes.
Cela arrive, et c’est d’autant plus regrettable que, contrairement à ce que l’on raconte pour justifier des décisions iniques ou des jugements stupides, la musique n’est pas principalement une histoire de goût. Toute interprétation repose sur des bases éminemment objectivables. Les faux accents, par exemple, c’est objectivable. Une phrase mal conduite, des nuances à l’envers, des erreurs de texte ou de rythme, des accrocs répétés, une technique très perfectible, tout ça, c’est parfaitement objectivable, et pas seulement en concours.

 

 

 

« La musique est d’abord une exigence »

 

Comment expliques-tu les bizarreries de palmarès que l’on entend régulièrement dénoncer ?
Encore une fois, je ne veux pas entrer tête baissée dans des accusations excessives. D’une part, certains palmarès prestigieux ne sont pas contestés. D’autre part, certains scandales sont de très mauvaise foi, il faut le reconnaître.

Bon, mais reconnais que, parfois, le résultat est difficile à justifier… ce qui amène des artistes-jurés à inventer des stratégies, comme Augustin Dumay qui nous racontait avoir accepté de diriger un concours de prestige à condition que, pour partie, des non-violonistes (extraordinaires musiciens au demeurant) jugent des violonistes.
Tu veux me faire dire que certains résultats sont consternants ? C’est vrai, mais peut-être pas uniquement par malice.

Juste par incompétence ?
Par goût, peut-être. Je le constate dans quelques-uns des jurys auxquels j’ai participé.

Ha, quand même, rassure-moi : tu n’as pas toujours été d’accord avec les avis qui ont été rendus dans les concours que tu jugeais…
Écoute, il y a deux choses qui vont ensemble. Un, si on était tous du même avis, il n’y aurait qu’un juré. Donc la discussion, le débat, c’est toujours bien, dans un jury, ça veut dire qu’on bosse vraiment, qu’on s’investit, on n’est pas là pour bâiller ou attendre la pause-déjeuner. Deux, parfois, ce qui m’étonne, c’est que le débat est fondé sur des critères qui ne me semblent pas pertinents. Je veux bien que l’on soit touché par tel ou tel candidat, mais sachons raison garder : la musique est d’abord une exigence avant d’être une subjectivité. Et ça ne vaut pas que pour les concours. Certains artistes, quel que soit leur instrument, ne sont pas médiatisés malgré leur incroyable maîtrise technique et musicale.

Pourquoi ?
Parfois, tout est malheureusement une histoire de personnalité.

 

 

À suivre…


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Fruits de la vigne – Domaine de Fondrèche 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

Grenache, syrah et mourvèdre se donnent rendez-vous dans ce vin du domaine de Fondrèche clairement destiné aux amateurs worldwide du rouge français, comme en témoigne l’étiquette localisant le vignoble parmi les « Rhône Valley Vineyards », en French dans le texte.
La robe tisse un joli rouge intense qui ne dédaigne pas froufouter du reflet. On aguiche avec le coulis de cassis et on joue les timides avec le jus de framboise : c’est affriolant à souhait.
Le nez est brut, à peine décoffré. En première intention, on cherche la framboise ; à la réflexion, on trouve plutôt un mix’n’match de café et de senteurs boisées. À nos naseaux, le résultat est imprécis mais volontaire.
La bouche est tout aussi brute. À vrai dire, on peine à la suivre. Elle y va, soit ; mais où ? Une sorte de grand shaker envahit notre palais et le sature. Des fruits rouges confits nous aguichent. Cependant, l’instant d’après, nous peinons à les resituer. Même en accompagnement d’un combo pâte-bolo maison, le résultat peine à nous convaincre que, par-delà la franchise du projet, surnage une envie de finasser dans les entournures. Peut-être nous faudrait-il boire à Passy : le nectar d’ici nous dépasse – comme si, ainsi que c’est souvent le cas avec des vins du Ventoux, une lampe en nous allumait des cris que nous ne savons entendre (Clarisse Nicoïdski, La Couleur du temps [texte de 1980], trad. Florence Malfatto, Gallimard, « Poésie / Gallimard », 2023 p. 121).

 

Tristan Pfaff – Le grand entretien – 2

Tristan Pfaff à France-Amériques (Paris 8), le 12 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Il vient de publier un disque étonnamment personnel égrenant les valses de Chopin qu’il considère comme les plus authentiques. Pour nous, Tristan Pfaff accepte d’interroger la spécificité plurielle du travail de pianiste qui l’anime. Certes, superstar lors des récitals ; certes, maître vénéré lors des jurys où il co-décide du sort de jeunes musiciens (on y reviendra) ; mais aussi partenaire de musiciens de chambre et d’artistes lyriques à l’aura mondiale. Toujours avec le maître-mot de cet entretien : la sincérité.

 

2.
Être pianiste aujourd’hui

 

Dans le premier épisode, nous nous sommes demandé pourquoi enregistrer Chopin aujourd’hui. Si tu le veux bien, allons plus loin et demandons-nous à présent pourquoi enregistrer un disque, aujourd’hui, et comment construis-tu ta discographie, entre diversité des répertoires et cohérence artistique ?
Demander à un artiste qui vient d’enregistrer un disque si ça a du sens, c’est s’exposer à la seule réponse qui s’impose : je sais pas. Enfin, pour moi, oui, ça a du sens.

  • Ça m’inscrit dans une discographie pavée par des génies ;
  • ça laisse un témoignage d’une époque ; et, plus tard,
  • ça racontera ce que je faisais et ce que j’avais envie de faire.

Mais j’avoue ne pas avoir d’idée philosophique, mystique ou d’une grande profondeur sur ce sujet, donc je préfère te dire que je ne sais pas.

 

« C’est très rassurant d’être sincère »

 

Est-ce que tu tenais particulièrement à l’aspect matériel, physique, du disque qui, parfois, est conçu par certains de tes collègues comme une amorce à récital ou comme une occasion donnée aux spectateurs de te laisser un pourboire à la sortie du concert ?
Que ma version des valses de Chopin soit diffusée en disque ou sur les sites de streaming, cela m’est un peu égal du moment qu’elle est diffusée ! Moi-même, j’aime les disques physiques, mais je ne m’interdis pas d’écouter en ligne. L’inconvénient des écoutes en ligne, évidemment, c’est que tu n’as pas le petit mot de celui qui t’a offert le récital, la dédicace de l’artiste et la pochette qui va bien. Contrairement à beaucoup de gens, si l’on en croit les observateurs autorisés, j’ai encore de quoi écouter des disques chez moi. J’ai même pas mal de disques, acquis avant Internet, quand on arrêté d’écouter des K7 pour se mettre aux CD, et je n’ai pas du tout l’intention de m’en séparer !

Publier un disque, c’est s’intégrer à l’histoire du disque mais c’est aussi construire sa carrière. Comment t’en préoccupes-tu ?
Pas dans ces termes, en tout cas. Par exemple, mon disque consacré à Karol Beffa, ça s’est décidé au Festival des forêts, il y a dix ans. Karol était le compositeur invité de cette édition. On m’a proposé d’y jouer l’intégrale des Études. J’ai aussitôt accepté car je connais sa musique et je le connais un peu (on s’est croisé au conservatoire il y a trrrrrès longtemps !). Donc j’ai joué l’intégrale, et c’est après que je me suis dit : « Tant qu’à monter un tel répertoire, que le compositeur a pris la peine d’affiner, ce serait bien de le fixer… »

Mais ça ne s’est pas fait dans la foulée.
Non, c’est resté à l’état d’idée, comme ça, et ça a fini par se concrétiser. C’est pour te dire qu’il n’y a pas de calcul. Je ne me dis jamais : « Tiens, je vais jouer ça parce que ça me permettra d’avoir ci ou ça. » Regarde, quand je joue les Tableaux d’enfance, des pièces que, pour la plupart, n’importe quel pianiste du dimanche peut jouer, je ne vois pas très bien ce qu’il y a à calculer !

Vu l’investissement qu’exige un enregistrement, permets-moi de douter que tu t’y colles gratuitement…
Qui t’a parlé de gratuité ? Je te parle de sincérité, là ! Pour moi, c’est très rassurant, d’être sincère. Quand je suis sincère, je sais que je ne fais pas fausse route. Écoute Wilhelm Kempf et trouve-moi le moment où il n’est pas sincère, où il mignardise ou s’autorise un effet de manche. Tu peux chercher, tu n’en trouveras pas. Sa sincérité de tous les instants, c’est l’idéal artistique ultime.

 

 

 

« La voix me fascine »

 

À côté de cet élan sincère, n’y a-t-il pas chez toi également un souci de ne pas te mono-spécialiser dans un compositeur ou un style d’écriture ? Par exemple, tu as publié un disque Liszt, on aurait pu s’attendre à ce que tu creuses ce sillon…
Si un jour, je suis considéré comme un spécialiste de Liszt, de Schubert ou de Chopin, je serai très honoré, mais je ne revendique pas du tout ce titre. Je ne cherche pas à être spécialiste de quoi ou de qui que ce soit. Je ne juge pas du tout les collègues monomaniaques, mais j’ai autant envie de jouer Schubert que Kabalevski ou Chopin. De sorte que mon choix ne peut pas être de me spécialiser dans un seul répertoire. L’horizon musical est large, et j’ai l’intention d’en profiter !

Malgré tout, on trouve dans ta discographie ce que de bons communicants appelleraient « une unité dans la diversité ».
Tu veux dire qu’on n’y trouve pas certains types d’œuvres ? C’est sûr, il y a des espaces musicaux qui ne m’intéressent pas du tout. Par exemple, j’ai enregistré Karol Beffa, mais il y a des branches du contemporain que je n’aborderai jamais. D’autres aspects de la composition récente m’intéressent beaucoup. Ce n’est donc pas une critique mais un choix !

Tu as aussi fait le choix de « la diversité dans l’unité » à travers la façon dont tu déploies tes activités de pianiste. Tu es concertiste, homme de disques, membre de jurys… Comment appréhendes-tu cette activité de slasheur, souvent consubstantielle à l’état de musicien ?
Parlons déjà des concerts.

Il est vrai que le slash commence dans la polymorphie du « concert »…
Pour moi, il n’y a aucune différence entre préparer un concert de musique de chambre, un concert avec orchestre ou un récital en solo. J’ai le même rapport à l’œuvre et à la scène. Je me laisse guider par les opportunités. Par exemple, pour la musique de chambre, on rencontre des gens, on se dit : « Tiens, ce serait sympa si on faisait ça », et on essaye de s’organiser ou de saisir l’occasion – souvent les deux – afin de concrétiser cette envie. Ou alors, on m’informe que l’on a pensé à moi pour jouer avec Untel ou Unetelle. Par exemple, il y a une dizaine d’années, je joue dans un festival et on vient me voir pour accompagner des chanteurs. Sans hésiter, je refuse.

Pourquoi ?
Par honnêteté. Je ne l’ai jamais fait. Je ne suis pas chef de chant. Je n’ai pas étudié ce domaine. Je ne connais pas le répertoire. Je n’ai aucune expérience avec les artistes lyriques. Beaucoup de pianistes sont plus qualifiés que moi. Mon interlocuteur insiste et m’assure que ça va matcher. Donc je le fais. J’ai la chance de jouer avec des artistes de grande qualité. Ça se passe bien, et je me rends compte que je n’ai plus envie de me passer de ce répertoire magnifique. Je crois que, désormais, j’ai plus de plaisir à accompagner des chanteurs qu’à jouer de la musique de chambre. Bon, il faudrait vérifier parce que j’adooore aussi la musique de chambre, n’exagérons pas ! Cependant, la voix, me fascine.

 

 

 

« Bien interpréter exige d’abord un peu de lucidité »

 

Avec les chefs d’orchestre (et encore !), les chanteurs lyriques sont les seuls musiciens sans instrument…
Ça, c’est spectaculaire. Avec un piano ou la plupart des instruments, à force de travailler, 99,9 % des gens arriveront à un résultat satisfaisant, fût-il médiocre ; un chef, bon, même s’il agite les bras à tort et à travers, si l’orchestre est bon, les gars vont pas se mettre à jouer tous faux en partant n’importe quand, c’est pas vrai ; mais un chanteur ! Non seulement il doit travailler énormément, mais il doit posséder une grâce particulière pour que la Providence ait choisi de t’accorder cette voix et l’énergie pour la faire fructifier. C’est très particulier. Donc ça me touche énormément.

Tu le montres au Printemps musical, le festival de La-Roche-sur-Yon dont tu es directeur artistique…
Pourquoi me priver et priver le public, sans jeu de mots ? Oui, il y a du chant à toutes les éditions !

Tu n’as pas l’intention de t’arrêter là.
Oh, non ! Ça fait dix ans que ça dure, et j’adore ça. J’ai donné pas mal de concerts avec Karine Deshayes, par exemple, dans des endroits à la hauteur de Karine, comme la Monnaie ou Tchaïkovski. C’est magique !

 

 

Donc tu te sens enfin légitime pour accompagner les pointures de l’art lyrique.
Hum, oui et non. Pas encore tout à fait, mais j’ai appris à modérer ma modestie teintée de prudence. En effet, je me suis aperçu que, quand tu sais jouer, tu comprends rapidement ce qu’il y a à savoir en plus pour accompagner. Tu n’as pas besoin de parler italien ou allemand pour comprendre qu’il faut respirer à tel endroit – au besoin, la chanteuse te le dit une fois, tu le notes et l’affaire est réglée. En vrai, avec des acolytes d’un tel calibre, inutile d’être un spécialiste de l’accompagnement. C’est un travail formidable. En plus, il m’aide dans ma pratique solo car, par exemple, j’entends mieux pourquoi Chopin disait à ses élèves que, quand on est au piano, il faut chanter. Les trilles, par exemple, le but n’est pas de les jouer le plus vite possible. Mieux vaut les laisser chanter comme on chantait au dix-huitième français. C’est ça, la référence de Chopin.

Néanmoins, la vitesse n’est-elle pas devenue un critère majeur d’évaluation d’une interprétation ?
Pas tant que ça. Aujourd’hui, il est de bon ton de dire que tout le monde joue très vite grâce à une technique « monstrueuse ». Tu parles ! En réalité, tu trouves beaucoup de musiciens qui ont une vague sensibilité musicale mais une technique très faible quand il faut envoyer. Arrêtons d’avoir peur de la vitesse en soi. Combien de pseudo connaisseurs, souvent mis face à leurs propres limites, s’effarouchent sur les réseaux sociaux en dénonçant des interprétations horrrrrriblement trop rapides. Or, toutes proportions gardées, la vitesse n’est pas une question en soi. La question est : est-elle adaptée à ce que tu as à dire – et as-tu les moyens de tes ambitions ? Au premier chef, une belle interprétation exige pas mal de lucidité de la part des musiciens, amateurs ou professionnels, qui commence par la question de base : suis-je au niveau ?

 

À suivre…


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Fruits de la vigne – Château les Clauzots 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

Produit à 120 000 exemplaires en 2019, ce vin s’est affiché à Monoprix autour de 10 € à l’occasion du grand barnum de la Foire aux vins. Composé à 60 % de merlot et à 40 % de sauvignon, selon l’étiquette, de 50 % de merlot, de 40 à 45 % de sauvignon et de 5 à 10 % de petit verdot, sans jeu de mots, selon le communiqué officiel, il entre à cette occasion foireuse, au sens fort, dans les radars de notre grande question : que boire à Paris pour 1000 centimes environ ?
La robe est d’un rouge sombre tout à fait tentateur, d’autant qu’il accepte de se prendre de jolis éclats. Point donc de gravité solennisante, ce Graves n’en promet pas tant – et c’est heureux que son appellation n’exclut pas un brin de légèreté.
Le nez, pas vraiment ostentatoire, travaille les senteurs boisées. L’esprit grillade dialogue avec une feuille de cassissier froissée. La légèreté des arômes invite à la recréation voire à la récréation. On a connu pire projet.
La bouche se mérite. Elle se présente d’abord dans un mélange de fruits rouges et de fumée. L’immédiateté du ressenti constitue également sa limite. La finale est peu perceptible au-delà d’une certaine astringence que l’on veut bien, sans conviction, rapprocher d’une couleur café, mais vraiment parce que l’on vient d’ouvrir la « maison » de Serge Gainsbourg.
L’association mets et vins exige de prendre en compte la légèreté du propos. Le vin ne peine pas à convaincre de sa nécessité : il revendique sa futilité fonctionnelle. Ce sera décevant pour les gourmands à beau budget ; d’autres, moins stricts, profiteront d’une proposition qui ne prétend pas être indispensable – un peu de modestie dans ce monde de prétention ronflante, ce n’est pas suffisant pour submerger d’émotion mais c’est parfois assez pour être salué.

 

Ce soir, c’est à toi que je panse

 

Festoiement pour le nouveau titre à franchir la barre des 10 000 écoutes sur Spotify. D’autant que c’est le plus Miles Davis du double album disponible ici, ce qui n’est pas rien, ce me semble…

 

Tristan Pfaff – Le grand entretien – 1

 

À l’occasion de la parution de son nouveau disque consacré aux valses de Frédéric Chopin, Tristan Pfaff nous a accordé un grand entretien pour explorer avec nous ce qui se cache dans la tête de celui que beaucoup considèrent comme l’un des jeunes pianistes virtuoses qui comptent. Perception de son rôle d’artiste, vision de la pratique musicale, ventilation des différents possibles offerts à un musicien, gestion du rapport avec les publics et quête personnelle donc spirituelle sont quelques-unes des pistes qui seront explorées au long de cette nouvelle saga qui commence maintenant !

 

1. Enregistrer Chopin aujourd’hui

 

Merci de m’accorder ce grand entretien, Tristan, d’autant que tu sembles un peu te méfier de la sauce à laquelle tu vas être mangé !
Non, je ne me « méfie » pas ! En tout cas, je ne me retrouve pas complètement dans ce mot. C’est juste que j’ai compris comment ça fonctionne, une interview…

Diantre ! Et ça fonctionne comment ?
J’ai souvent l’impression que, peu importe la question qui t’est posée, on attend de toi que tu parles.

J’espère en effet que tu vas te mettre à table, je l’avoue…
Ça peut paraître bête, mais j’ai découvert cette sorte d’obligation de parler grâce à la radio. Quand j’habitais Enghien, j’assistais un type qui faisait une émission depuis des décennies ; et c’est là que j’ai compris le truc. La règle, c’est de se lancer, et tant pis si tu n’es pas aussi inspiré que tu l’espérais, du moment que tu parles…

 

« Je n’ai pas l’intention d’esquiver le grand répertoire »

 

Tu as donc commencé les interviews du côté de l’interviouveur.
J’en ai fait un p’tit peu pendant un an et demi. Et ça se cumulait avec une expérience précédente : j’avais fait de l’impro théâtre. Bon, j’étais largement le plus mauvais du groupe – dedans, y avait quand même des gens comme Camille Lelouche, alors complètement inconnue. Ceux d’entre nous qui faisaient réellement du théâtre étaient très forts, surtout pour incarner des personnages, leur inventer des caractéristiques, des accents… Je n’ai jamais été capable de faire ça ! À la base, je venais en auditeur, mais on m’a poussé à rejoindre la bande.

Tu t’es fait prier ?
Pour être honnête, j’avais à la fois envie et un peu de… oui, un peu de timidité. Je suis un homme de scène, mais pas de théâtre. La suite a prouvé que j’avais raison de me méfier : je n’étais pas bon, mais j’aimais bien ça. J’aime toujours ça. J’aime vraiment l’impro. Peut-être suis-je un jazzman qui s’ignore !

Tu es aussi un interprète que l’on n’ignore pas. Tu viens de graver un disque regroupant les valses de Chopin, c’est le prétexte de cet entretien. Comment t’es-tu décidé à tenter à ton tour cette aventure ? J’imagine que c’est le contraire de quelque chose qui s’improvise !
Enregistrer les valses de Chopin, ça me démangeait depuis des années, mais il y avait toujours cette petite voix qui me disait : « Non, tu vas pas faire ça, il existe déjà des millions de versions ! Et puis tu n’as pas assez joué ces œuvres en concert… Et puis ce sera sans doute mieux de le faire plus tard… » Mais j’y pensais quand même. Concrètement. Jusqu’au jour où j’ai répondu à la voix : « Et pourquoi je le ferais pas ? Après tout, j’attends quoi ? J’ai peur de qui, de quel jugement ? Quel est le problème ? Y en a pas. Alors, on y va ! »

C’était quand même une mini révolution car, comme beaucoup de jeunes pianistes, tu t’étais jusque-là surtout intéressé à des compositeurs moins fréquentés…
J’adore aller chercher des répertoires un peu plus marginaux, les compositeurs dits « de niche », mais je ne veux pas me « cornériser » en ne jouant que des pièces inconnues ou des compositeurs mystérieux. Je n’ai pas l’intention d’esquiver le grand répertoire. En réalité, je n’ai pas de stratégie discographique très poussée. Je veux faire les choses avec sincérité. Autrement dit, je ne dois pas – je ne peux pas – me dérober. Je dois jouer ce que j’ai envie de jouer.

 

 

 

« Sur scène, il faut rester émerveillé par ce que l’on joue »

 

Avant ce disque, quelle place tenait Chopin, dans ton répertoire ?
J’ai eu un coup de cœur pour les valses, mais pas depuis toujours. J’ai été conquis en écoutant Alfred Cortot et les pianistes anciens en général. J’avais entendu comme tout le monde Arthur Rubinstein jouer ce corpus, ça ne m’avait pas bouleversé. C’est bizarre parce que, souvent, les premières versions que l’on entend des grandes œuvres marquent et émeuvent. Là, c’est le contraire. J’ai été marqué au fer rouge par des pianistes que j’ai découverts a posteriori comme Raoul Koczalski , Sergueï Rachmaninov, Vladimir Horowitz ou des élèves de Liszt, même Ignacy Paderewski, dans un autre genre. J’aime bien cette aura d’ancienneté. C’est elle qui m’a parlé. J’avais été extrêmement déçu par des versions modernes. J’avais trouvé certaines d’entre elles très scolaires, paradoxalement moins modernes que les anciennes !

Tu as eu l’impression qu’il y avait un manque à combler…
Non, je ne dirai pas ça du tout. D’une part parce que ce serait stupidement prétentieux, d’autre part parce que je n’ai pas abordé la question sous cet angle. J’étais plutôt sous l’angle de la séduction. Certaines versions m’ont convaincu que l’œuvre était génial. D’autres moins.

Par exemple ?
Dino Lupatti, je mets sa version tout en haut de la discographie parce que c’est remarquable, c’est technique, c’est fin, c’est pensé, mais ça ne me touche pas.

Donc, si je te suis bien, enregistrer les valses, pour toi, c’était l’occasion de redonner à entendre le Chopin qui te parle.
Oui. Je voulais montrer que l’on peut jouer Chopin aujourd’hui sans en faire des tonnes, sans oublier la noblesse, sans omettre la finesse, et en se dispensant de grands débats censés habiller l’affaire. Rien que le texte, c’est déjà beaucoup. J’entends parfois des versions qui seraient éliminatoires dès le premier tour d’un concours d’entrée au conservatoire. Moi, ce qui me motive, c’est de réintroduire le son et le souffle qui m’émeuvent dans les valses… et que je n’entends guère voire pas du tout.

Ton interprétation prend donc un double contrepied : celui d’une exécution scolaire, rêche à force d’être guindée, et celui d’une interprétation surromantisée, presque obscène à force d’être auto-émue. Une option plus libre, en somme, qui contribue à cette impression d’improvisation – décidément ! – que tu donnes parfois, sur scène…
Moi, improviser sur scène ? Hum, peut-être, mais dans un sens très particulier. Évidemment, je n’invente rien quand je joue Chopin. Néanmoins, il ne faut pas oublier que, quand on joue Chopin, on sait ce qui va arriver. On connaît toutes les merveilles qui s’apprêtent à surgir à longueur de mesures. Pourtant, il faut les jouer comme si c’était la première fois qu’on les jouait ; et, à chaque récital, ça doit nous bouleverser. Sur scène, il ne faut pas oublier d’être émerveillé par la musique que l’on joue.

 

 

 

« Je veux vraiment être dans la sincérité »

 

Est-ce plus difficile de « jouer comme si c’était la première fois » quand, comble de l’invraisemblance on joue des tubes de la musique comme les valses de Chopin ?
C’est particulier. Quand on est sur scène, on prend conscience de l’impact de la musique. Il nous faut associer l’effet wow de la première fois et la force que prend une pièce quand des gens qui l’ont en entendue mille fois la découvrent en vrai.

Un peu comme une vedette quand on découvre qu’elle n’est pas qu’en papier glacé et en pixels mais qu’elle est de chair et d’os devant toi…
C’est une expérience quantique ! On est à la fois dans un rituel que l’on a vécu un milliard de fois. Au moment du amen collectif, une vibration se fait ressentir. Elle est presque palpable. On communie ensemble, et quelque chose advient. Fédère. Connecte. Cette puissance, on ne l’éprouve pas quand on crée une œuvre ou qu’on joue une pièce que personne ne connaît. L’attrait de la nouveauté, l’effet de curiosité, rien, en réalité, ne remplace la force qui se dégage quand, ensemble, on connaît, on sait ce qui va arriver, on tremble parfois que le chanteur n’arrive pas à tenir sa note et, quand il l’a tenue, le bougre, on a envie de crier BRAVO à tue-tête !

Le problème des valses de Chopin, c’est que la plupart sont des tubes dont tes auditeurs connaissent a minima le début, la mélodie et parfois la fin. En graver l’intégrale, n’est-ce pas risquer de dissoudre la puissance fédératrice de chaque œuvre ?
Je me souviens d’une interview d’Horowitz où il disait : « Personne n’a envie d’écouter une intégrale, c’est ennuyeux, voilà pourquoi je n’en fais jamais. » Il a tenu parole et, moi, j’ai pensé qu’il avait raison. Je suis le premier à n’avoir pas forcément envie de tout écouter.

Tu as enregistré plusieurs intégrales, et donc viré ta cuti…
Pour le disque, oui. Pas pour le concert. Jamais je ne jouerais quatorze ou dix-sept valses d’affilée.

Qu’est-ce qui rend le projet de disque différent ?
On n’est pas obligé de tout écouter d’un coup. On peut choisir. Et, égoïstement, je dois reconnaître que je les aime toutes. Je ne pourrais pas graver une intégrale où je devrais enregistrer une pièce qui ne m’inspire pas des masses. Je veux vraiment être dans la sincérité.

 

 

 

« Enregistrer, c’est aussi enregistrer son histoire »

 

C’est le même discours que tu as tenu pour les douze études de Karol Beffa.
Parce que c’est la même réalité. Je les aime vraiment toutes.

Pour les valses de Chopin, la notion d’intégrale est plus souple que pour les sonates de Beethoven. Comment as-tu choisi entre en mettre 14, 17 ou 19 ?
Quatorze, c’est trop juste pour remplir un CD. Ça ne tient pas l’heure. La question se posait donc entre dix-sept et dix-neuf. Or, j’aime moins les 18 et 19. De plus, la 18 n’est pas du tout authentique ; et la 19 est authentique, mais ce n’est pas une valse. C’est plutôt une mazurka. Même la dix-septième est un peu ambiguë… Mais, bon, j’ai tranché en fonction de ce qu’il me paraissait juste et pertinent de jouer. Donc j’ai pris les dix-sept que j’aime, et je crois qu’il n’y a pas plus de débat que ça.

Ah, si, débat il y a. Quid du piano ? Comment as-tu choisi ton instrument, et en quoi reflète-t-il tes choix d’interprétation ?
J’ai dit à l’ingé son d’Ad vitam, ma maison de disques, que j’avais un lien particulier avec le son du passé, notamment le grain des enregistrements de Rachmaninoff. Par conséquent, je ne voulais pas une prise de son comme si j’étais dans une immense salle de concert et pas avec un piano qui claque. On a opté pour un Steinway des années 1970 et pour un halo un peu rétro… jusque sur la pochette ! Quand tu enregistres, tu enregistres une œuvre et un peu ton histoire aussi. C’est ça qu’il s’est passé pour « mes » valses de Chopin.

 

À suivre…


Pour acheter le disque des valses de Chopin par Tristan Pfaff, c’est par exemple ici.

Fruits de la vigne – Domaine des trois filles 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

C’est un vin presque absurde qui frémit dans cette proposition qui nous est faite de goûter un jus issu du Domaine des trois filles (le site a trois ans de retard si l’on en croit la passion de l’année pour l’enherbement, figée en 2020). On s’étonne presque que des mâles osent le programmer à Paris, quand les propriétaires, très centrées sur leur sexe, préfèrent programmer des soirées monogenrées pour les dames si l’on en croit le dernier événementiel recensé sur le site, le 4 novembre 2022.
Néanmoins, la quille vient de Bandol, ce qui n’est pas de mauvais augure bien que sa promo digitale se colore d’un rose que Véronique et Davina auraient, on le veut croire, refusé en leur temps. La comm’ se pare certes d’éléments de langage consternants, qui plus est pour des dames (« notre travail est respectueux de la tradition, ce qui nous permet de vous proposer des vins d’excellente qualité »), mais voilà, il nous souvient que le domaine fut à l’origine d’une première friction avec notre dealer DeLuxe, aka Thierry Welschinger, quand il nous signala qu’il arrêtait de distribuer le rosé (« de la merde ») à moins de 13 €. La boutanche en question était signée par Audrey, Léonie et Justine, les trois filles du domaine. 90 francs pour un rosé, franchement, on trouva ça fort excessif, alors que, à la dégustation, on ne pouvait pas ne pas s’incliner devant la sapidité du breuvage. Mais bon, quand même, quoi.
Et voilà que le caviste, toujours de bon conseil comme son associé (c’est pas nous qui pourrions dire ça de nous, hélas, alors que nous diffusons un disque de fou pour un prix rigolo ici) nous propose une de ses dernières quilles du domaine pour accompagner des sardines marinées. De plus, connaissant l’objet majeur de cette rubrique (que peut-on boire de correct à Paris pour 10 € ?), il nous accorde la remise qui va bien afin de bénéficier de cette exposition de foufou que constitue ledit site. Par précaution, il nous prête la BD d’Étienne Davodeau sur les ignorants, subodorant que nous ne sommes pas expert de l’œnologie, ce qui est à la fois très vrai et très exagéré, dans la mesure où nous n’y connaissons carrément rien tout en étant très pratiquant en picologie, alors ça va, quoi.
La robe ? Ne vous fiez pas à la couleur paille pâle – c’est pas un jeu de mots, fût-il parophonique, pour une fois – que l’on aperçoit en saisissant la bouteille. Le liquide, 100 % macabeu, est d’une clarté quasi biblique. Le mystère se noue.
Le nez est, c’est notable, beaucoup plus beurré que le dégustateur. On croit comprendre ce qui a convaincu le goûteur du caviste, donc le caviste : l’affaire est marquée par un équilibre gourmand d’une excellente facture.
La bouche séduit d’emblée avant de se révéler multiple. La teneur acidulée et fraîche se transforme mais ne se dissipe pas. La persistance est discrète et pertinente. Du beau travail qui, effectivement, évite de défier la marinade des sardines pour arrondir les angles et se positionner en complément plutôt qu’en ado effrontée. On savoure.
Il n’en reste plus. Pour les termes techniques, laissez-nous au moins le temps de lire la BD. En attendant, comme diraient ceux qui, les soirs de boum, dans le living-room, chantent, dansent et mettent leurs baskets, c’est fort bon.

 

Un dernier rail

Photo : d’après Rozenn Douerin

 

Nous étions le clafoutis, il était la griotte ou le griot, va savoir : Jack Good est venu poser des sons avant et pendant notre exploration d’un des plus beaux thèmes de Pat Metheny. Avec son synthétiseur sans touche mais saturé de taraïettes, comme dirait Béatrice Tekielski, il a sondé à la fois les possibles sonores du train et ses multiples rythmiques. La chaleur d’un Pierre-Marie Bonafos au sax emballait l’affaire et rendait superfétatoire l’idée d’un encore.
Une conclusion tonique et méditative à cette deuxième exploration du répertoire de Pat Metheny et Lyle Mays pour sax et orgue. Une nouvelle édition pour sax, orgue et piano est prévue le dimanche 19 novembre à Paris… On en reparle, et on a hâte de, pensez !

 

 

 

Fruits de la vigne – Les pierres plates 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

Jetons un coup d’œil (mais pas que d’œil) à ce « produce of France » (sic) qu’une bonne âme nous a fait parvenir du Roussillon. Même s’il est très impoli d’estimer un cadeau, signalons à nos lecteurs empressés que le produit est commercialisé sur Internet à 13,6 € la bouteille. Il s’agit d’un Côtes du Roussillon-Villages, AOC au rendement un peu moindre que celui d’un Côtes du Roussillon voisin. L’appellation exige que les vins qu’elle chapeaute mix’n’matchent au moins trois cépages parmi

  • le grenache noir,
  • le syrah,
  • le mourvèdre et
  • le carignan (ici laissé de côté).

En général, les vins issus de cette zone sont réputés pour envoyer du pâté. Saurons-nous réceptionner celui des Aspres ?
La robe affiche un grenat très soutenu. D’une profondeur unie, massive comme un biceps de pilier samoan, la forte obscurité du liquide paraît presque solide, fixée entre le carmin en plein trip d’acide et la ténèbre d’une nuit d’hiver.
Le nez

  • attaque sur le fruité de ce qui nous paraît être une framboise,
  • ouvre sur le côté rassurant du boisé et
  • part à dame sur des notes de café fraîchement torréfié.

C’est à la fois

  • mouvant et structuré,
  • riche et distinct,
  • évolutif et lisible.

Prometteur.
La bouche a cette fermeté qui plaît en des temps « épuisés d’orage », eût écrit Jean-Jacques Goldman (Jean-Jacques, donc), par les flacons prompts à s’excuser d’exister, vantant

  • leur dépôt naturel,
  • leur respect de la biodynamie les poussant à récolter les raisins les nuits de pleine lune afin d’anticiper sur la fermentation malolactique douce induite par la Pachamama elle-même,
  • leur bouteille allégée afin de sauver la planète et de scolariser les filles dans des zones où elles n’ont seulement pas à manger,
  • leur alcool allégé en degré et en sucre,
  • leur saveur coupée à la Contrex et
  • leurs étiquettes imprimées à l’encre d’algues bretonnes socialement équitables et responsables,

plutôt que le nectar censé pimper notre glotte trop souvent sèche, hélas, je sais qu’il est des maladies pires mais celle-ci, croyez-m’en, n’est pas la plus agréable. Ici, foin de mignardises pour maman des Batignolles cherchant l’ivresse dans une tisane détox bue sur le pouce avec ses amies-concurrentes au sortir de l’école où elles ont déposé leur merveilleuse merveille – si, le truc avec des bras qui, donc, braille – avant de filer « chez Paulin » acheter des cardons (s’il en reste, hi hi hi !) dont le producteur, un jeune agriculteur formidable quoique bizarrement prénommé Pierre – c’est ça, « Pierre Cardon », comme on le surnomme, lol – bien qu’il ne cultive pas des minéraux (comme quoi, les étiquettes, faut s’en méfier, enfin, je sais pas vous, mais, moi, hein, c’est ce que j’ai constaté souvent), se bat contre les multinationales pour préserver son droit à ne pas user de semences transgéniques, ouf.
Bref, revenons à nos petits pois évadés fiscaux et engraissés du Géant vert : le vin des Aspres bastonne d’entrée et assume crânement, lui, ses 14,5°. Trop crânement, peut-être : la première impression est celle d’un jus généreux au point d’être plus saturé que complexe. On retrouve dans le gosier le café qui avait titillé nos naseaux, cette fois plus brûlé qu’épanoui. Ce nonobstant, eh oui, l’on apprécie la franchise d’un nectar qui ne faseye pas. Pas de régates interminables, la course est frontale. À l’arrivée, le goût de compote rugueuse longuement fondue au chaudron l’emporte sans concurrent dans son sillage mais sans véritable finale : dans le choc liminaire, tout était dit – Jean-Jacques, forcément, toujours.
L’accord mets et vins exige d’envoyer face à lui du tonitruant, du genre que ne peuvent d’ordinaire affronter que des Cornas prestigieux. Viande rouge ultrasapide, plats en sauce épicés ou, pour les buveurs de rouge à tout crin, fromages s’éloignant au maximum du chèvre frais à peine sorti de la petite bergerie hippie et vendu à la cuillère en bois recyclé aux bobos biomaniaques venus suivre les conseils de la rubrique « Nature et nourriture » issue du partenariat entre Radio Nova, FIP et Radio Chou-fleur, la webFM locale qui est bien meilleure avec du beurre. Concluons que, dans ce vin qui plaira aux gosiers plus cuirassés que madrés,

ce qui fait défaut est un surcroît de richesse, ce qui se dérobe, un appui. On accusait le soleil, on l’admire d’avoir saccagé les saisons du possible, de nous avoir réduits à notre nudité.
(Claude Esteban, La Mort à distance [2007], in: Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française. Gallimard, 1911-2011, Gallimard, « Poésie/Gallimard », 2011, p. 76)

 

La vie côté soleil

Photo : Bertrand Ferrier

 

… et pour tout ce qui est ennuyeux, introspection méditative, corset mental, taedium vitae et autres douleurs de vivre, on y viendra, sans doute, mais, pour le moment, adressez-vous à la concurrence !