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Le blog de Bertrand Ferrier, page 103

Jean Muller, Les Sonates pour piano de Mozart, vol. 1 (Hänssler) – 3/3

 

La dernière sonate choisie par Jean Muller pour le premier volume de son intĂ©grale, commentĂ© ici et lĂ , est la dix-septième en Si bĂ©mol. ComposĂ©e en 1789, elle ne rĂ©volutionne guère la forme, avec sa structure en trois mouvements vif-long-vif – l’innovation formelle n’Ă©tant le genre ni du compositeur, ni de ses commanditaires.
L’Allegro liminaire semble chercher son thème en Ă©nonçant l’accord Ă  l’unisson octaviĂ©.

  • Manières d’ornement,
  • redites nuancĂ©es et
  • chromatisme de bon aloi

font ce qu’ils peuvent pour animer la quĂªte – en vain. Alors, comme souvent, le compositeur emploie la manière forte associĂ©e au passage en mineur.

  • Modulation en Fa,
  • secousse des doubles croches,
  • bariolages, traits et trilles

animent alors le discours avant la reprise. Le jeu polymorphe de Jean Muller, tour Ă  tour tendre, rugueux et presque dandy quand les traits se dĂ©plient, sĂ©duit d’autant plus que les moments oĂ¹ le jeu mute sont particulièrement soignĂ©s. Ni collage, ni tuilage, les fondus saisissent et construisent une sĂ©rie d’effets de surprise pour le moins croquignolesques.

 

 

Une nouvelle modulation brutale en RĂ© bĂ©mol relance le mouvement et rappelle bientĂ´t que le talent d’un virtuose n’est pas seulement celui de jouer vite un max de notes mais aussi de faire rĂ©sonner un texte a priori anodin en lui offrant une perspective sonore rarement ouĂ¯e – Ă©coutez les trois piani diffĂ©rents rĂ©ussis par l’artiste autour de 3’20 : le dernier est incroyablement tĂ©nu, mais le decrescendo n’est pas moins stupĂ©fiant !

  • La friction entre Sol majeur et sol mineur,
  • le dialogue entre les deux mains et
  • le retour des pages initiales

trahissent moins un manque d’inspiration du compositeur que son aspiration Ă  Ă©puiser le sujet – l’interprète veillant, lui, Ă  ne pas Ă©puiser l’auditeur en omettant opportunĂ©ment la seconde reprise, et en faisant preuve

  • d’un toucher tonique,
  • d’un allant irrĂ©futable (si, si) et
  • d’une sĂ©rĂ©nitĂ© aussi plaisante que communicative.

 

 

L’Adagio central, Ă  quatre temps et en Mi bĂ©mol, est pris avec calme.

  • Le travail sur le son des diffĂ©rents registres,
  • le contraste entre legato et dĂ©tachĂ©, ainsi que
  • la façon de poser des contretemps sans les clouer avec un marteau

captent d’autant plus l’attention que, Ă  nos portugaises, l’intĂ©rĂªt du texte est tĂ©nu. La partie en do mineur s’anime un chouĂ¯a grĂ¢ce Ă  la pulsation de notes puis de tierces rĂ©pĂ©tĂ©es, mais Jean Muller veille Ă  ne jamais surjouer. PosĂ©, confiant dans la musique qu’il interprète, il assume la dimension mĂ©ditative, dĂ©liĂ©e et cyclique du mouvement, concentrĂ©e essentiellement dans le registre mĂ©dium.

  • Agogique supĂ©rieurement convaincante,
  • magie de la digitalitĂ© extraterrestre du gĂ©ant luxembourgeois et
  • droiture inspirĂ©e de l’exĂ©cution

soutiennent l’intĂ©rĂªt de l’auditeur en dĂ©pit d’une Ă©criture maigrement inspirĂ©e et inspirante.

 

 

L’affaire se conclut sur un bref Allegretto en Si bĂ©mol. Cette fois, on est reparti pour tressauter avec

  • appogiatures,
  • triples croches de relance,
  • traits de doubles,
  • notes ou intervalles bondissants,
  • modulation colorant le rĂ©cit sous de nouvelles moirures,
  • reprises installant un thème,
  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es faisant la part belle aux accents dynamisants,
  • descentes chromatiques invitant Ă  la glissade joyeuse, et mĂªme
  • structure un peu bancalounette, donc pour partie inattendue,

le tout paré

  • de nuances malines,
  • d’une technique admirable et
  • d’une musicalitĂ© toujours pimpante.

De quoi conclure ce premier volume avec le smile, ce qui n’est peut-Ăªtre pas le compliment le plus recherchĂ© par les virtuoses, mais certainement pas la pire offense qui leur peut Ăªtre faite.


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’écouter gratuitement en intégrale, c’est là.

 

Quelque part en Bretagne

Photo : Rozenn Douerin

 

C’est triste mais, faute de mieux, c’est bien.

 

Jean Muller, Les Sonates pour piano de Mozart, vol. 1 (Hänssler) – 2/3

 

Après une sonate primesautière et une sonate presque de jeunesse (mĂªme si la vieillesse – entendue comme la fin de vie – de Mozart arrive vite), Ă©voquĂ©es ici, Jean Muller envoie du boudin pour lancer la seconde partie du premier volume de son intĂ©grale des sonates de Mozart. En effet, la Onzième, dite « Alla turca », s’ouvre sur un thème et variations cĂ©lèbre griffĂ© Andante grazioso. Nous sommes en La et en 6/8 ; on se balance donc avec un peu de soleil dans les poches. Le thème est Ă©noncĂ© avec un groove dont Jean Muller pose les bases avec une sĂ©rĂ©nitĂ© bienvenue :

  • premiers temps solides,
  • phrasĂ©s prĂ©vus par le texte,
  • recto tono mĂ©lodique lĂ©gèrement pimpĂ© par des nuances quasi infimes.

La première variation accĂ©lère et passe plutĂ´t en 12/16 – en clair, y a deux fois plus de notes Ă  jouer. Le rythme n’y est pas moins important : contrastent gentiment

  • contretemps,
  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • suspension du discours et
  • soliditĂ© des accords.

La deuxième variation accĂ©lère encore puisque, grĂ¢ce aux triolets, le compositeur rĂ©ussit Ă  caser dix-huit doubles en six temps. Cette fois-ci, le funk, fomentĂ© avec dĂ©licatesse par un Jean Muller moins extraverti que pertinemment retenu, naĂ®t

  • de la tension entre une mĂ©lodie binaire et un accompagnement ternaire,
  • de l’intĂ©gration de la mĂ©lodie au flux des triolets lorsqu’ils passent Ă  la main droite,
  • de l’utilisation de la main gauche comme tantĂ´t d’un moteur et tantĂ´t d’une bonne basse des familles, et
  • des ornements en folie : sont de sortie
    • trilles,
    • appogiatures et
    • mordants.

On quitte le mode majeur pour le mode mineur Ă  l’occasion de la troisième variation. Une sorte de ruissellement parcourt les rives du thème original, permettant Ă  l’interprète de dĂ©ployer, mine de rien, son admirable technique Ă  travers notamment

  • l’agogique (rester Ă  la fois souple et en mesure, c’est tout un art !),
  • le legato (y compris des passages octaviĂ©s, sinon, c’est pas drĂ´le),
  • un Ă©ventail de piani fascinants.

 

 

La quatrième variation revient au La majeur et amène les mains du pianiste Ă  se croiser. Jean Muller sĂ©duit ici aussi grĂ¢ce

  • Ă  la souplesse du balancement Ă  la main droite,
  • Ă  la lĂ©gèretĂ© cristalline de la main gauche quand elle s’envole et
  • Ă  la science des contrastes quand, dans cette mĂ©canique gentiment corsetĂ©e, il s’agit de dĂ©lier les doigts ou de poser des tierces toniques dans le grave.

Changement de tempo pour une cinquième variation adagio, qui associe bariolages et notes rĂ©pĂ©tĂ©es Ă  gauche avec la mĂ©lodie tranquillement Ă©noncĂ©e dans les aigus. On ne peinera pas Ă  Ăªtre emportĂ© par

  • la dĂ©licatesse des touchers,
  • la pertinence des respirations, et
  • l’affriolante association entre
    • rigueur et libertĂ©,
    • lenteur paisible et tonicitĂ© concentrĂ©e,
    • recueillement propre aux mouvements modĂ©rĂ©s et pulsion de vie qui jaillit parfois
      • (sforzendi,
      • traits,
      • appogiatures,
      • associations rythmiques sciemment presque syncopĂ©es entre ternaire et binaire, etc.).

Après ce mid-tempo, l’allegro de la sixième variation, dont le 4/4 massif tranche avec le 6/8 d’origine, ravigote et ragaillardit. Contretemps, appogiatures, sautes d’octaves, traits, mouvements inversĂ©s, arpèges, deux en deux Ă©nergisent ce finale jusqu’Ă  la coda, que l’interprète refuse Ă  bon droit de parer de nuances autres que forte pour, sans doute, ne pas feindre de la rendre mignonnette alors qu’elle est juste basique et libĂ©ratoire.

 

 

Au binaire assumĂ© du dernier volet succède le rythme ternaire d’un Menuetto en La Son caractère oscille entre

  • allure dĂ©cidĂ©e,
  • hĂ©sitations,
  • envie d’avancer et
  • mutations colorĂ©es de tonalitĂ©s voire de modes.

Avec assurance et sensibilitĂ©, Jean Muller chantourne la matière en associant, par sa magie propre, les diffĂ©rences et la continuitĂ© de la partition. Le trio en RĂ© chante en se balançant, se parant des grĂ¢ces de la main gauche partant dans les aigus pour

  • doubler sa consÅ“ur,
  • commenter son travail ou
  • prendre en charge la mĂ©lodie.

On ne peut qu’Ăªtre Ă©moustillĂ© par la multiplicitĂ©

  • des attaques,
  • des phrasĂ©s,
  • des intensitĂ©s et
  • de l’alternance entre respect strict du tempo et amĂ©nagement de la mesure quand il le faut.

 

 

Le retour du menuet rĂ©installe la tonalitĂ© de la avec moins de souci de sĂ©duire que d’une fermetĂ© remettant le minaret au centre du village-sonate. C’est qu’arrive l’Allegretto que chacun attend, aka la marche turque, dont le thème tonique Ă©clate en la mineur. Sans ironie, Jean Muller nettoie nos oreilles des prouesses techniques et malicieuses alla Arcadi Volodos et, allĂ©luia, des versions pour jeunes filles au piano de tout sexe. C’est

  • moins martial que bondissant (« allegretto », dit la partition, dont acte),
  • moins parodique que pĂ©tillant, et
  • moins extĂ©rieurement virtuose qu’intĂ©rieurement convaincu.

La partie faussement pataude et pauvre en majeur libère ensuite les saucisses pour une variation qui jubile. L’allant sans ritendi n’empĂªche point l’interprète de rĂ©server çà une respiration, lĂ  une nuance qui tĂ¢che de faire musique par-delĂ  les sections sciemment grotesques (ah, ces janissaires…). Ainsi conclut-il cette sonate de guingois (asymĂ©trie des durĂ©es et collage des genres musicaux) oĂ¹ le musicien fait montre avec une admirable constance

  • d’une attention remarquable aux dĂ©tails et Ă  l’architecture,
  • d’un investissement profond dans l’analyse et l’exĂ©cution, et
  • d’une hauteur de vue qui permet de rendre justice aux sauts et gambades stylistiques proposĂ©s par le compositeur dans cette sonate.

Un plaisir qui invite Ă  s’intĂ©resser avec gourmandise Ă  la dix-septième sonate… qui sera l’objet d’une prochaine chronique !

 

Ă€ suivre.


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Utopie, 7 septembre 2023

Utopie du Paradis des edelweiss, le 7 septembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

DĂ©jĂ , bonjour, j’crois qu’y a pas d’autre mot pour commencer. Alors, aujourd’hui, apprenons Ă  dĂ©crypter le langage corporel du malinois. Par exemple : tiens, un voisin arrive, si ça se trouve, c’est ma voisine prĂ©fĂ©rĂ©e, la seule qui ait peur de moi, en malinoise, ça se dit ainsi.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 7 septembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ci-après, le classique « Dites-moi pas qu’c’est pas vrai ! La petite chienne qui veut me grignoter en ronronnant est de retour ! ».

 

 

Ă€ prĂ©sent, le fameux quoique complexe  » j’ai l’air de jouer Ă  Bambi et de regarder ailleurs mais, en vrai, je ne quitterais pour rien au monde mon cher bout de bois ».

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 7 septembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Bon, pour cette sĂ©ance, je crois que c’est dĂ©jĂ  pas mal. Un p’tit dernier pour la route ? Allez, parce que vous insistez… Ă€ vous de jouer !

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 7 septembre 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Solution : « C’est bon, on va boire un coup ? », Ă©videmment…

 

Jean Muller, Les Sonates pour piano de Mozart, vol. 1 (Hänssler) – 1/3

 

 

Jean Muller est un pianiste extraordinaire,

  • d’une aisance technique,
  • d’une vista esthĂ©tique et
  • d’une sensibilitĂ© toujours très juste.

Pourtant, ce n’est pas lui faire injure que de constater que son intĂ©grale des sonates de Mozart est un peu passĂ©e sous les radars, du moins en France – nous avions chantĂ© les louanges du troisième volume et d’un concert inscrit dans son intĂ©grale live de la salle Cortot, comme nous avions goĂ»tĂ© ses Goldberg au disque et en rĂ©cital. C’est avec d’autant plus de curiositĂ© que nous entamons la traversĂ©e cette fois par le dĂ©but, sachant que chaque disque est conçu comme un rĂ©cital, si bien que le premier ne commence pas par la première sonate mais comme le prologue affriolant d’une sĂ©rie.

 

 

Malin, le pianiste, qui s’empare sans barguigner d’un Steinway D captĂ© dans le grand auditorium du Conservatoire de Luxembourg, dĂ©gaine pour nous circonvenir la Douzième sonate en Fa. L’Allegro ternaire s’annonce charmant Ă  souhait. Ça tinte, ça sautille, ça cueille des fleurs sauvages en Ă©clatant de rire. Rien de mieux pour prĂ©parer le surgissement du rĂ© mineur qui, certes, frĂ©tille, mais avec moins d’Ă©nergie solaire dans ses batteries. Le toucher dĂ©moniaque de l’interprète excelle Ă 

  • faire circuler les atmosphères,
  • lisibiliser (et hop) la polyphonie, et
  • Ă©purer les changements rythmiques

avec ce petit plus technique et intellectuel, mĂªme si ce terme a mauvaise presse, qui lui permet de garder une cohĂ©rence Ă  la partition sans en gommer les soubresauts.

  • Accents,
  • contrastes d’intensitĂ© et
  • art de la respiration

habitent ces pages et les éloignent définitivement du statut de bluette.

  • Les couleurs des modulations,
  • l’énergie des crescendi,
  • la fulgurance des piani comme des sforzendi

captent l’oreille mĂªme d’un non-mozartomaniaque.

 

 

À la précision époustouflante de ce premier mouvement répond l’intériorité de l’Adagio en Si bémol et à quatre temps. Nous voilà séduit par le soin apporté

  • Ă  la distinction des lignes,
  • Ă  la clartĂ© des ornements,
  • au choix des phrasĂ©s,
  • Ă  la construction d’une agogique fĂ©rocement pertinente, eh oui, et
  • Ă  la nuance de chaque note ou groupe de notes (ha ! ces notes rĂ©pĂ©tĂ©es avec une dĂ©licatesse sidĂ©rante)…

quitte à ne pas entendre tout à fait le côté jazzy que l’interprète lit dans ce mouvement.
L’Allegro assai secoue les petites saucisses, mĂªme si Mozart continue de privilĂ©gier les petites sĂ©quences au souffle vertigineux. Ainsi se mĂªlent les plaisirs de la variĂ©tĂ©, de la tonicitĂ©, de la lĂ©gèretĂ© et de la suspension du discours (sans doute un aspect de l’humour que tient Ă  distinguer le musicien dans le corpus qu’il empoigne). C’est

  • brillant sans s’abaisser au clinquant,
  • net sans se contenter dâ€™Ăªtre froidement clinique,
  • magistral sans paraĂ®tre scolairement maĂ®trisĂ©.

Écoutez par exemple ces reprises mélodiques à 3’56, après le trait : on a l’impression que le géant luxembourgeois gère l’attaque, la tenue et l’étouffement de ses notes. Comme n’a jamais dit aucun musicologue ni aucun humain doté d’un minimum de neurones : de base, c’est juste, mais de ouf, genre et ce, jusqu’à la coda tellement douce qu’elle semble moins décevante qu’ironique.

 

 

En contraste, la Troisième sonate en Si bémol nous ramène aux dix-huit ans munichois du compositeur. L’Allegro est moins prompt qu’il ne suscite sa propre célérité. À deux temps, il crée du groove voire du swing via l’usage

  • du ternaire contre le binaire,
  • des procĂ©dĂ©s itĂ©ratifs,
  • des ornements,
  • des Ă -coups et
  • des motoriques bariolages en triples croches.

Partant de cette impulsion, Jean Muller impose sa musicalité :

  • nuances,
  • accents et
  • suspensions mesurĂ©es

ne se contentent pas d’agrémenter l’écoute, elles la construisent, l’épicent et l’entraînent sans cesse de l’avant.

 

 

L’Andante amoroso, ternaire et en Mi bémol, est pris avec une relative retenue qui favorise le balancement partagé entre

  • le ternaire (de la mesure) en binaire (des notes),
  • le ternaire en ternaire et
  • le mĂ©lange des deux, chaque main s’Ă©tant emparĂ© d’une logique.

Point de mièvrerie, ici, mais manière de mĂ©ditation qui n’exclut point les Ă -coups (appogiatures, arpèges, accords rĂ©pĂ©tĂ©s ou sĂ©ries descendantes, ornements enchaĂ®nĂ©s, reprise Ă  l’octave…).
Le Rondeau allegro en Si bémol est pris avec la simplicité énergique qui va bien. À deux temps, il est irrigué par

  • des triolets roboratifs,
  • des trilles qui s’enivrent d’eux-mĂªmes,
  • des suspensions et mĂªme
  • une mesure quadruple !

Jean Muller rend de manière convaincante ce mĂ©lange de cahots et de fluiditĂ©, insistant avec malice sur les appogiatures lĂ©gères ou pĂ©taradantes qu’il assume comme « capables de faire sourire l’auditeur ». On a connu pire projet.

 

Ă€ suivre !


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Les « Tableaux » de Moussorgski by Bonafos

 

MalgrĂ© que l’on en ait, un jour ou l’autre, il faudra bien Ă©crire l’Ă©loge du Covid et de son traitement par le gouvernement français. Par exemple

  • parce qu’il a rendu patente la pulsion dictatoriale de cette soi-disant dĂ©mocratie quasi parfaite dont les vedettes, vivant dans un petit monde de privilĂ©giĂ©s sis largement au-dessus des lois, mĂ©prise ouvertement le peuple en gĂ©nĂ©ral et les gens en particulier ; ou
  • parce qu’il nous a permis de bien rigoler jaune quand la dĂ©liquescence du système public de soins a Ă©tĂ©
    • d’abord dĂ©couverte par ceux qui l’avaient organisĂ©e,
    • ensuite combattue non Ă  coups de milliards mais en faisant applaudir les bĂ©ni-oui-oui,
    • enfin, utilisĂ©e pour financer – Ă  l’Ă©chelle europĂ©enne et dans le plus douillette opacitĂ©, s’il-vous-plaĂ®t – les petits copains des gros labos ; ou encore
  • parce qu’il a rĂ©vĂ©lĂ© la pulsion de soumission non seulement d’une partie de la population mais plus spĂ©cifiquement de gens Ă  qui l’on aurait l’accolade sans confession – des amis que l’on croyait dotĂ©s d’un cerveau donc d’une certaine indĂ©pendance d’esprit, ou des artistes que l’on estimait et qui ont paniquĂ© Ă  l’idĂ©e d’Ăªtre privĂ©s de mĂ©dias et de subs si leur Ă©tait accolĂ©e la nouvelle ÉIA – l’Étiquette Infamante Absolue – de « complotiste », officiellement chargĂ©e de succĂ©der dans ce rĂ´le Ă  « antisĂ©mite » et attribuable Ă  tous ceux qui n’Ă¢nonnaient pas les deux rengaines obligĂ©es du moment : « Vaccinez-vous » et « Mais restez chez vous ! ».

Parmi les raisons de rendre grĂ¢ce Ă  cette cochonnerie ajouterons-nous, ne serait-ce que parce que c’est le sujet de cette chronique, que la fermeture totale des lieux de culture oĂ¹ grenouillaient en nombre

  • les inutiles trop cossards pour fonder une starteupe dans un incubateur de cette nouvelle Californie qu’est la Seine-Saint-Denis,
  • des sans-dents toujours Ă  rĂ©clamer des moyens pour enseigner la musique (vous avez bien lu : la musique, pas le code, la musique, allĂ´, quoi !) et
  • quelques frotte-instruments coĂ»tant un pognon de dingue juste parce qu’ils ne veulent pas traverser la route (Ă  ne pas confondre avec les coquins accumulant leur fortune Ă  coups de subs Ă  six ou sept chiffres de l’État – eux, bien assis sur leur pognon, n’Ă©taient certes pas gĂªnĂ©s par l’arrĂªt de travail gĂ©nĂ©ralisĂ© et pouvaient donc prĂ´ner avec une touchante sincĂ©ritĂ© de jean-foutres l’abstinence culturelle Ă  l’ombre de leur cocotier),

a aussi permis la réalisation de projets suspendus faute de temps disponible.

 

 

Parmi eux, cette incroyable aventure des Tableaux que Modeste Moussorgski exposait et que, immodeste, Pierre-Marie Bonafos s’approprie en les jazzifiant via

  • paraphrases,
  • commentaires,
  • variations et
  • improvisations.

Jazzeux ou jazzophobe, on ne peut qu’Ăªtre saisi par

  • la variĂ©tĂ© des couleurs obtenues par le septuor,
  • la subtilitĂ© volontiers humoristique des formes d’inspiration,
  • la qualitĂ© des arrangements et
  • l’agencement malin des idĂ©es profuses qui les irriguent.

Pour un rĂ©cit plus dĂ©taillĂ© de cette Å“uvre impressionnante par son audace, son ambition et sa rĂ©ussite, on trouvera ici un compte-rendu de sa première exĂ©cution en concert. Le disque est dĂ©sormais tĂ©lĂ©chargeable en version numĂ©rique çà (Ă  cette adresse, on a aussi loisir de l’Ă©couter en intĂ©grale) ; et ceux qui possèdent encore un gramophone peuvent l’acquĂ©rir sous forme physique lĂ  (attention ! du 7 au 14 septembre, prix de lancement – faut bien faire la promo !).

 

Fruits de la vigne – Jardin d’hiver 2021 du chĂ¢teau de Bouillerot

Photo : Bertrand Ferrier

 

Pour env. 10 €, peut-on siroter des flacons frĂ©quentables Ă  Paris – ce qui est le fil rouge actuel de cette rubrique ? Comme jadis l’explosion de Fukushima pour les whiskys japonais, la guerre en Ukraine a, par quelque miracle, fait entrer en fusion le prix des vins – et pas qu’eux, hĂ©las, mais eux aussi, mĂªme si les experts en prospective Ă©conomique des think tanks macrono-libĂ©raux, funeste connerie s’il en est, affirment que, contre toute attente populiste, nous sommes plus ou moins entrĂ©s en dĂ©flation depuis plusieurs mois, ouf. IndiffĂ©rents Ă  ces salopards qu’il conviendrait un jour de conduire Ă  la lanterne, et sans leur offrir le coup de l’Ă©trier, pensez, nous continuons donc notre enquĂªte en assumant le cĂ´tĂ© souple de cette question via des vins autour de 10 €, faut bien boire.
CĂ´tĂ© blancs, le marchĂ© de la grande distribution dans la capitale est sinistrĂ©. Ă€ ce tarif, on n’y trouve guère que des produits vaguement sourcĂ©s, parfois polluĂ©s par un « goĂ»t pamplemousse » qui, argh, s’est Ă©vadĂ© des rosĂ©s pour femmes de bobos souhaitant s’encanailler lors de soirĂ©es monogenrĂ©es oĂ¹ l’on est censĂ©e Ăªtre pompette dès le premier kir royal coupĂ© Ă  l’eau du robinet voire, le terme est bon, je crois, de la gourde. La plupart des bouteilles proposĂ©es par les grandes chaĂ®nes se rĂ©vèlent souvent proches de l’imbuvable, mĂªme quand on n’a pas Ă©tĂ© Ă©levĂ© avec, Ă  portĂ©e de gobelet en cristal vĂ©nitien, des barriques de Montrachet grand cru.
Ă€ 10,8 € (sur Internet, on trouve certains millĂ©simes Ă  6 € hors frais de port ; le producteur en rĂ©clame 8 € – il est donc en rupture de stock), Thierry Welschinger propose un Bordeaux – pas franchement l’origine la plus reprĂ©sentĂ©e chez ce zozo – qui consonne avec les obligations marketing du moment : nom de cuvĂ©e banal mais Ă  visĂ©e catchy (« Jardin d’hiver ») + affichage vert de « vin biologique », expression qui nous fait presque autant marrer qu’un vin convenant aux vĂ©gĂ©tariens, bref. La chose, commercialisĂ©e Ă  raison de 1200 bouteilles par an, s’affiche 100 % sĂ©millon, un cĂ©page connu des fous dingos de vins liquoreux. Ce cĂ´tes-de-bordeaux Saint-Macaire – appellation connue pour ses trois blancs : secs, moelleux et liquoreux – tire sa spĂ©cificitĂ© de vieilles vignes s’enfonçant dans un sol argilo-calcaire, ce qui n’augure de rien de malsĂ©ant.
La robe est d’une pĂ¢leur affriolante, entre paille vieillie par le soleil et or fortement diluĂ©.
Le nez surprend et dĂ©samorce toute crainte de s’enfoncer dans le moelleux ou le liquoreux. On est sur de la pomme verte au couteau, dont la lĂ©gèretĂ© tonique est assez discrète pour se mĂ©riter et assez dĂ©lectable pour se repĂ©rer.
La bouche, elle aussi, Ă©tonne. AcidulĂ©e d’abord, elle se fond en une harmonie sucrĂ©e ensuite et laisse enfin une pointe d’amertume pas dĂ©sagrĂ©able en guise d’after improvisĂ©. C’est moins le goĂ»t qui saisit que l’association entre

  • des caractĂ©ristiques changeantes,
  • un Ă©quilibre rond très caractĂ©risĂ© et
  • une originalitĂ© finement positionnĂ©e.

Il y a du fruit (pomme ? poire ? difficile de le dĂ©terminer), du zeste d’agrume et un reste astringent qui devrait Ăªtre dĂ©sagrĂ©able mais fait, en rĂ©alitĂ©, le prix de la dĂ©gustation.
CĂ´tĂ© mariage gustatif, nous avons confrontĂ© le jus Ă  un baron de saumon saisi avec ses Ă©pinards en branches Ă  peine pourvus de gros sel craquant sous la dent. Le blanc sec qui brillait en solo s’est alors rĂ©vĂ©lĂ© prĂ©cieux grĂ¢ce Ă  sa complĂ©mentaritĂ© avec la profondeur paisible du poisson et la longueur en bouche de l’accompagnement. De quoi presque oublier que nous avons dĂ©passĂ© de 8 % la frontière pĂ©cuniaire indicative de cette rubrique. Bah, au-delĂ  des qualitĂ©s Ă©videntes de ce vin signĂ© Thierry Bos, vous l’oublierez itou  surtout si vous avez dĂ®nĂ© quelques jours plus tĂ´t d’un blanc Monoprix pas mĂªme crapuleux : calamiteux. (Si, quand on passe son tour au moment de la resucĂ©e, c’est que le terme de calamitĂ© n’est pas volĂ©…)

 

Une carte du monde

Affiche du film « A map of the world » (détail)

 

En 2000, pour sa première bande originale, Pat Metheny claque une partition oĂ¹

  • son intuition mĂ©lodique,
  • sa science harmonique et
  • l’expressivitĂ© de ses atmosphères sonores

saisissent. Voici notre version du thème principal, arrangĂ© pour orgue et saxophone d’après un original pour guitare et orchestre symphonique.

 

 

 

Fruits de la vigne – Syrahvissante 2020 par Louis Chèze

Photo : Bertrand Ferrier

 

Passons sur le jeu de mot royal qu’un Auvergnat farceur ne manquerait pas en dĂ©couvrant le nom du domaine, et concentrons-nous sur le fil rouge de cette rubrique qui, avec quelques sursauts (et quoi ? la fausse note est lĂ  pour qu’on ne s’ennuie pas), explore les quilles disponibles Ă  Paris autour de 10 €. Cette fois, nous explosons notre budget puisqu’il faut dĂ©penser 11 € Ă  la vinothèque des Galeries Lafayette pour ce vin conseillĂ© in situ en vue d’accompagner un couscous – le vigneron ne va pas si loin, qui suggère de suçoter son travail Ă  l’occasion d’un « barbecue ». On le trouve pour 10 € Ă  l’unitĂ© sur Internet, hors frais de port, par ex. ici, et parfois pour moins.
La cuvĂ©e Syrahvissante est un IGP – donc un vin de pays en version CommunautĂ© europĂ©enne – rhodanien qui revendique des caractĂ©ristiques a priori modestes : sol granitique peu profond, vignes presque jeunes, Ă©levage possiblement en cuve inox. Pas de greenwashing mais une concession Ă  la mode du marketing de coiffeurs avec cette inclination pour les noms ou mots-bateaux ridicules qu’on ne sait quelle puissance jupitĂ©rienne semble imposer aux producteurs de jus mĂªme très honorables… et une faute d’orthographe sur le nom du domaine qui oublie, mĂªme en bas de casse, l’accent (grave !) qui est censĂ© Ăªtre le barreau de Chèze – voilĂ , ça, c’est fait.
La robe dĂ©ploie un rouge aux multiples teintes. Point effrayante en surface, elle s’affirme bientĂ´t avec une belle densitĂ© qui sĂ©duira l’amateur de syrah.
Le nez se mĂ©rite. Il n’explose pas. Au contraire, loin de lui de jouer les effrontĂ©s ou les bombe-le-torse. PartagĂ© entre une dominante fruits secs et une incidente lĂ©gèrement poivrĂ©e, il annonce d’emblĂ©e qu’il ne sera ni un CĂ´te-RĂ´tie, ni un Condrieu, ni un Saint-Joseph. De la sorte, quitte Ă  paraĂ®tre dĂ©cevant, il remet la dĂ©gustation Ă  sa juste place et Ă©vite le grand Ă©cart entre promesses olfactives et rĂ©alitĂ©s gustatives.

La bouche est dans la lignĂ©e de ces prĂ©alables. Elle offre d’entrĂ©e une amertume joyeuse qui s’adoucit par la suite. Pas de finale riche au programme, mais une fonctionnalitĂ© assumĂ©e puisque le vin n’entend pas jouer les vedettes. Son propos est d’accompagner dignement le plat. Les cyclismophiles repèreront un cĂ´tĂ© Ă©quipier dans le gaillard, capable de soutenir le combat tant qu’une lutte furieuse n’est pas exigĂ©e voire utile. Comme il existe – deux comparaisons, je crois que ça suffira – des claviers tempĂ©rĂ©s, cette syrah-lĂ  est parfaitement tempĂ©rĂ©e pour accompagner une cuisine Ă©picĂ©e dont elle Ă©crĂªtera les folies, ou pour soutenir un plat modĂ©rĂ© cherchant un partenaire de traversĂ©e. Pour un projet sinusoĂ¯dal comme le couscous, Ă  la fois doux et trash, la quille, solidement rĂ©alisĂ©e, est parfaite – et le conseil de la vendeuse des Galeries n’aurait sans doute pu Ăªtre plus judicieux.

 

Yves Henry décrypte les valses de Chopin – 6

Yves Henry, le 10 mai 2023, Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des répertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry à travers

  • une double intĂ©grale du corpus, que l’on peut
    • acquĂ©rir par ex. ici voire
    • Ă©couter gracieusement par ex. lĂ , et
  • un entretien-fleuve dont les premiers Ă©pisodes sont Ă  retrouver
    • ici (les valses, un succès historique),
    • lĂ  (les valses, un succès actuel),
    • re-lĂ  (les valses un succès intĂ©gral),
    • re-re-lĂ  (les valses, un succès vivant) et
    • re-re-re-lĂ  (les valses, un succès pour le piano ancien).

 

Épisode 6
La valse Ă  deux temps

 

Yves Henry, après avoir évoqué

  • le succès des valses au temps de Chopin (Ă©pisode 1)
  • puis aujourd’hui (Ă©pisode 2), nous avons examinĂ©
  • la notion d’intĂ©grale (Ă©pisode 3),
  • les consĂ©quences en termes de rĂ©ception d’un Å“uvre et non d’une sĂ©rie d’œuvres, au disque et au concert (Ă©pisode 4), et
  • l’importance de la comprĂ©hension presque mĂ©canique du piano ancien pour interprĂ©ter – mĂªme sur piano moderne – les valses de Chopin (Ă©pisode 5).

Dans ce sixième Ă©pisode, j’aurais souhaitĂ© vous demander en quoi la pratique des valses sur deux types d’instruments oriente votre interprĂ©tation. Pour schĂ©matiser, j’ai cru comprendre que, comme un musicien « historiquement informé », vous cherchez Ă  reproduire sur instrument moderne ce que vous parvenez Ă  obtenir d’un instrument ancien ; mais on aurait pu imaginer tout le contraire, par exemple un Ă©loge des particularitĂ©s du piano moderne dont il s’agirait de jouir pour colorier diffĂ©remment les valses !
Vous avez raison sur un point : chacun des instruments offre des capacitĂ©s diffĂ©rentes. Il serait envisageable de jouer simplement sur les capacitĂ©s de l’instrument tels que la sonoritĂ© rĂ©duite mais chantante sur piano ancien ou, sur piano moderne, les tempi diffĂ©rents pour s’adapter aux capacitĂ©s de vĂ©locitĂ© et de dynamique, etc. Mais ça, ce serait dĂ©naturer l’idĂ©e de Chopin. Vous savez, j’ai Ă©tĂ© l’élève d’Aldo Ciccolini pour qui il n’y avait que quatre choses importantes, dans l’interprĂ©tation : le texte, le texte, le texte et le texte. Je crois que Clara Schumann aussi disait que la seule chose qui compte, c’est le respect de l’œuvre. Ça embrasse plus large que la seule notion de texte, volontairement limitative ; et c’est ça qui m’intĂ©resse.

 

 

 

« Chaque voix a une couleur et une intensité différentes »

 

Comment rendre raison d’un mĂªme texte et d’une mĂªme Å“uvre avec deux sonoritĂ©s diffĂ©rentes ?
Quel que soit l’instrument que j’utilise, je cherche la façon de mettre en valeur ce que j’ai compris de ce que voulait le compositeur. Mon but n’est pas de graver deux fois le mĂªme disque mais de proposer deux sonoritĂ©s diffĂ©rentes fondĂ©es sur la mĂªme conception de l’œuvre.

De fait, les différences entre les deux versions sont évidentes, assumées et, pour certaines, explicitées dans le passionnant livret que vous signez.
Oui, il y a de grandes différences, ne serait-ce que dans le timing !

Ces diffĂ©rences elles-mĂªmes ne sont pas toujours similaires : en gĂ©nĂ©ral, une valse de 7’ sur Pleyel est jouĂ©e en 5’30 sur le Bechstein, mais la dernière, l’op. 34 n°1, dure 5’18 sur piano ancien et 5’27 sur piano moderne…
Tout joue. L’acoustique, le moment de l’enregistrement et, bien sûr, le piano. Le son décide s’il faut plus d’attente ou moins. C’est pourquoi, dans le livret, j’attire l’attention sur les différences entre les deux instruments donc les deux versions.

Vous y évoquez notamment

  • la mĂ©canique (notamment la question du double-Ă©chappement) et le mĂ©canisme,
  • l’équilibre des registres,
  • l’attention au chant,
  • l’influence de la pĂ©dalisation,
  • le rĂ´le du diapason,
  • l’exigence du toucher,
  • l’opposition entre « beau son » et « son vrai », ainsi que la grandeur des faiblesses (intimitĂ© du piano ancien versus extraversion du piano moderne)…

Je voudrais insister sur l’une des spĂ©cificitĂ©s et des difficultĂ©s du piano ancien : avec ce type d’instrument, la lisibilitĂ© du message est beaucoup plus grande parce que les registres n’ont pas tout Ă  fait le mĂªme son. Cela Ă©claire largement la polyphonie car, chaque voix ayant une couleur et une intensitĂ© diffĂ©rentes, on peut les suivre très, très bien !

 

 

 

« Avec Chopin, la résonance nous enveloppe »

 

Pourtant, la polyphonie n’est pas la caractéristique première de toutes les valses.
Certes, il y a moins de polyphonie dans chaque valse que dans les mazurkas ou dans d’autres Å“uvres, mais il y en a tout de mĂªme. Or, quand vous jouez les valses sur piano moderne, la polyphonie est relativement noyĂ©e sauf si vous Ăªtes très attentif Ă  la pĂ©dale. La pĂ©dale a Ă©tĂ© notĂ©e par Chopin sur le piano Pleyel. Si vous l’utilisez telle quelle sur le piano moderne, ça ne fonctionne strictement pas.

Pourquoi ?
Entre les deux types d’instruments, la rĂ©sonance est complètement diffĂ©rente. Le piano moderne est propice Ă  la confusion. Donc, si vous rajoutez une pĂ©dale notĂ©e pour un piano oĂ¹ il n’y avait pas cette confusion, la confusion va augmenter. Il incombe aux interprètes de faire preuve de subtilitĂ© afin de retrouver le mĂªme esprit, la mĂªme lisibilitĂ© sonore et le mĂªme Ă©quilibre.

Autrement dit, la rĂ©flexion sur l’instrument est une rĂ©flexion sur l’œuvre…
L’œuvre et l’instrument sont intriquĂ©s dans la question de l’interprĂ©tation. Il n’y a pas Ă  chercher midi Ă  quatorze heures : interprĂ©ter, c’est chercher Ă  rendre ce que le compositeur avait en tĂªte quand il a Ă©crit sa pièce.

Ha ! Si les metteurs en scène d’opĂ©ra ne pensaient pas qu’interprĂ©ter, c’est remplacer la poĂ©tique de l’œuvre par l’exposition de ses bĂªtes fantasmes ! Mais comment dĂ©finir ce que Chopin « avait en tĂªte » quand il a Ă©crit ses valses ?
Quand on Ă©tudie son Å“uvre et le reste du corpus pianistique, on comprend que Chopin a renouvelĂ© l’écriture du piano en utilisant les phĂ©nomènes de rĂ©sonance qu’il a particulièrement bien compris. GrĂ¢ce Ă  eux, il a transformĂ© le piano non en un instrument capable de dĂ©livrer un message global, comme le fait remarquablement une « Romance sans parole », par exemple ; non en un instrument capable d’orchestrer la musique soliste, comme l’a proposĂ© Liszt avec son talent fou ; mais en un instrument qui produit du son en trois dimensions. Avec Chopin, la rĂ©sonance nous enveloppe.

 

 

 

« Chopin était un alchimiste du son »

 

Comment expliquer ce phénomène ?
Expliquer la rĂ©sonance, c’est le travail des scientifiques ; en avoir conscience devrait Ăªtre celui des interprètes. Par exemple, on sait que, quand vous jouez une note Ă  la main droite et une autre, très doucement, Ă  distance de quinte, vous entendez que, tout Ă  coup, la note de droite rebondit. Cela implique que, pour que la mĂ©lodie sonne correctement, l’interprète ne doit pas seulement jouer la mĂ©lodie et l’accompagnement : il doit trouver le seul Ă©quilibre sonore capable d’enrichir le rĂ©sultat.

Sans quoi, le résultat serait plat ?
Pire : mĂªme si les notes sont les bonnes, il trahirait la partition et la pensĂ©e du compositeur. Par exemple, si vous vous gobergez de la basse, que vous la mettez en avant pour amplifier le volume de manière artificielle, ce sera sans doute très ronflant, plus spectaculaire, mais vous n’obtiendrez pas ce que permet l’écriture de Chopin : un piano rayonnant, qu’il soit ancien ou moderne. Rayonnant, pas claironnant. Pour cela, il n’y a pas trente-six solutions : il faut se demander si les Ă©quilibres sonores mis en place permettent d’optimiser les phĂ©nomènes de rĂ©sonance sous-tendus par la partition.

Ce que vous dites de Chopin vaudrait-il pas pour à peu près tous les compositeurs ?
Oui et non. Non, parce que la particularitĂ© de Chopin, c’est qu’il utilise sciemment la rĂ©sonance, et c’est quelque chose que ses prĂ©dĂ©cesseurs, quel que soit leur gĂ©nie, n’ont pas particulièrement exploitĂ©. Mais oui, d’autres compositeurs ont saisi l’importance de ce que Chopin a dĂ©veloppĂ©. L’exemple le plus notoire est Debussy. Lui va utiliser tout le temps ce phĂ©nomène de rĂ©sonance dans sa musique de piano en Ă©largissant le champ des possibles. Souvent, il pose une basse très, très loin sur le clavier, beaucoup plus loin que d’habitude ; un accord au milieu ; quelque chose au-dessus ; et, encore au-dessus, quelque chose d’autre. Or, tout ça ne fonctionne que grĂ¢ce Ă  la pĂ©dale. Avec vos dix doigts seuls, vous ne pouvez pas jouer ce qui est Ă©crit. Ravel aussi creusera cette voie.

La voie d’un piano augmentĂ© par lui-mĂªme ?
La voie d’une Ă©criture pianistique qui va au-delĂ  du piano. Et pourquoi ? Parce qu’un musicien, qu’il soit compositeur ou interprète, c’est un crĂ©ateur d’univers sonore, un alchimiste du son. Or, le parangon de l’alchimiste sonore, c’est Chopin. Il a passĂ© sa courte vie Ă  n’écrire que pour le piano, et mĂªme que pour un piano. Si quelqu’un maĂ®trise le sujet, c’est lui ! Ă€ nous d’essayer de continuer Ă  faire rĂ©sonner sa musique comme il l’avait imaginé…

 

Ă€ suivre…