Bertrand Ferrier et Claudio Zaretti au théâtre du Gouvernail (Paris 19) le 16 mars 2023. Photo : Marcelle Martin.
Mariama m’a invité sur Radio libertaire pour parler de Mama Béa Tekielski et de Dis-moi pourquoi tu cries, le spectacle que j’ai créé autour du répertoire de la folle. C’était chouette et rigolo et re-chouette derrière à enregistrer en direct. J’espère que cela peut l’être aussi à l’ouïr. Merci à Claudio Zaretti qui m’y a boosté, et grâces à François qui a assisté la grande Mariama et à Nicolas qui, à la régie, a fait au-delà du pomme-pet-deupe.
Avec sa spontanéité coutumière et une pétillance qu’il cache parfois derrière une placidité amusée, Jann Halexander a accepté de se confier sur Du Gabon à la Russie, spectacle dont il donnera une représentation exceptionnelle ce mardi 16 mai 2023, à 19 h, en compagnie de sa duettiste Veronika Bulycheva. Quatre ans après la première de cette comédie surprenante, quelles perspectives pour cet objet… et pour les autres cordes de la lyre plus que de l’arc de l’artiste ? Le Franco-Gabonais nous répond à sa façon.
3. L’avenir
Jann, clap de fin pour cette interviouve ! Nous avons évoqué dans une première partie la genèse de Du Gabon à la Russie ; dans une deuxième partie, nous avons esquissé son histoire et sa façon de résister aux événements du monde. Dans cette troisième partie, nous allons nous attarder sur l’actualité et l’avenir du spectacle qui, ce mardi 16 mai, à 19 h, au théâtre du Gouvernail, aura quatre ans… Pourquoi une soirée « anniversaire » ? Pour remercier les gens qui ont vu, aimé et soutenu ce spectacle depuis tant d’années ; et, égoïstement, sans doute, pour fêter mon étonnement.
Peste, Jann-le-flegmatique est étonné ! Nous voilà tout chose… Ha, quand même, ce n’est pas si fréquent qu’un spectacle tourne pendant 4 ans ! Ce n’est pas évident ! Soit, durant ce laps de temps, il n’a pas été autant joué que nous l’aurions souhaité, mais enfin, nous l’avons joué à Paris, en banlieue, en province et en Belgique. Nous en sommes fiers. Dès la fin du premier confinement, Veronika était partante pour reprendre du service, et nous avons joué Du Gabon à la Russie le 2 juillet 2020 au Gouvernail. En octobre 2020, à la veille du second confinement, nous l’avons repris au théâtre de la Clarencière, à Bruxelles. Quand le pass sanitaire était en vigueur, nous l’avons régulièrement joué dans des lieux privés.
Un choix différent de celui d’autres artistes plus, disons, précautionneux… … mais un choix conforme à la même philosophie qui nous a toujours guidés : ne pas attendre le bon vouloir d’un gouvernement ou de professionnels de la culture bien-pensants pour jouer. Jouer, chanter, c’est notre vie. C’est notre métier. Surtout, c’est notre âme. Je veux chanter quand j’estime que c’est le moment et pas quand des gens pour qui nous ne sommes pas essentiels nous concèdent un petit créneau.
Dans ce spectacle, Veronika et toi jouez sur plusieurs cordes sensibles : la perception de l’autre, l’humour, l’émotion partagée, la convivialité du cornichon russe… Cela semble exiger une intelligence presque intuitive entre partenaires de scène. Dans cette perspective, la grande différence de vos univers artistiques personnels est-elle un atout ou une difficulté qui nourrit votre prestation ? Elle et moi sommes totalement complémentaires. Déjà, d’un point de vue instrumental. Elle maîtrise la guitare, je maîtrise le piano. Elle chante en russe, je réponds en français ou en myènè. J’ai vraiment un immense plaisir à jouer et chanter ce spectacle.
Parce que, précisons-le pour ceux qui viendront le découvrir le 16 mai, c’est un spectacle de chansons et de théâtre. C’est un spectacle musical, tout simplement. Il y a des saynètes, on joue nos personnages, on réagit du tac au tac… En fait, on raconte une rencontre entre deux humains. Une rencontre imprévue entre un homme né au Gabon et une femme née en Russie. Une rencontre qui, malgré cet imprévu, ne devrait rien avoir d’exceptionnel, mais que beaucoup trouvent incongrue, y compris les personnages… En réalité, je crois qu’il y a beaucoup plus de points communs qu’on ne le pense entre les Russes et les Africains. Quand je vois Veronika, je ne vois absolument pas une « femme blanche » et encore moins une Occidentale. Je vois Veronika.
Comment se passent vos échanges artistiques, après quatre ans de collaboration à éclipses ? Avec Veronika, sur le fond comme sur la forme, on peut aborder des choses de façon frontale, cash, sans tourner autour du pot et sans se formaliser non plus. C’’est très bien. Elle me soumet une idée, je n’ai pas besoin de discuter pendant des heures pour savoir si son idée est bonne. Je sais qu’elle veut que ce spectacle soit beau, donc ses idées sont forcément bonnes. Pareil pour moi ! Il y a une grande confiance mutuelle. Et puis nos expériences respectives jouent. Veronika a été injustement sous-estimée dans le milieu chanson alors que son parcours est très impressionnant. C’est une grande dame de la chanson. Je me réjouis de son succès récent en solo à Limoges.
Jann Halexander et Veronika Bulycheva le 8 novembre 2019 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
Quatre ans après la première, as-tu imaginé décliner le concept du spectacle en l’adaptant à d’autres rencontres improbables, donc intéressantes, d’artistes d’origines variées sur scène ? J’ai fait davantage que l’imaginer ! Entre 2019 et 2021, j’ai tourné le spectacle Chants nomades avec le chanteur italo-suisse Claudio Zaretti, même si c’était davantage musical. On l’a joué à Lyon, Angers, Paris… Et avant Du Gabon à la Russie, entre 2008 et 2010, j’ai joué Rendez-vous secret avec Maïk Darah, un spectacle davantage théâtralisé, où un frère et sa sœur se retrouvent, échangent… On l’a joué au théâtre de la Reine blanche, au théâtre Darius Milhaud et aussi à Nanterre… Je dois confier que j’ai été profondément marqué par la beauté de spectacles comme Gémeaux croisés avec Anne Sylvestre et Pauline Julien, et Crime passionnel de Jean Guidoni. Ils ont montré qu’il y avait une place pour de vrais spectacles de chansons théâtralisées. Depuis eux, c’est officiel : on n’est plus coincés entre des concerts avec l’artiste seul derrière son piano ou sa guitare et les shows de Mylène Farmer ou de Jacques Higelin. Il y a un entre-deux tout aussi passionnant, à explorer. Je pense par exemple à Ma chanson de Roland, le spectacle qu’a joué Ariane Dubillard aux Déchargeurs en 2019 et que j’ai dû voir une dizaine de fois !
Et pour l’avenir ? Pour l’avenir, non, je n’envisage pas de spectacle dans la même lignée dans l’immédiat. Peut-être dans dix ans, oui, j’aimerais que deux artistes reprennent nos rôles respectifs à Veronika et à moi…
Ce mardi, au théâtre du Gouvernail, tu fêtes donc les quatre ans du spectacle. Est-ce un chant du cygne ou la promesse d’un renouvellement et d’autres dates événementialisées ? Vingt ans de carrière, quatre ans de Gabon à la Russie… Est-ce le signe que tu es en train d’amorcer un nouveau cycle artistique ou que (les deux ne sont certes pas contradictoires), humainement, on en est en train d’assister à l’éclosion du nouveau Jann Halexander – en clair, à quand le nouvel album ? Je dirais que je suis peut-être entré dans un nouveau cycle artistique. Donc, oui, il y a de nouvelles chansons ; mais tout cela est en cours de préparation et demande du temps. C’est compliqué et passionnant à la fois. Je suis superstitieux, donc je n’en dis pas plus !
Nora Gubisch triomphe en Anne de Boleyn au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.
Dans notre enfance, il existait des jeux de cartes qui déclinaient des séries de voitures et d’avions, par exemple. Autour de quelques critères (le nombre de chevaux ou de tours/minutes, l’autonomie…), il s’agissait de déterminer quel engin était le plus gros, le plus puissant, bref, le plus redoutable. On retrouve quelque chose de ce concours de taille dans Henry VIII, cet opéra de Camille Saint-Saëns redégoté par Alain Altinoglu, maître musical de céans, et ses acolytes. Pour marquer le centenaire de la mort du compositeur, la chose devait voir le jour en 2021, mais elle a vu le rouge pendant deux ans pour cause de reports covidiens. La voici enfin, ce 11 mai 2023, avec la question que posent Léonce Détroyat et Armand Silvestre, d’après William Shakespeare et Pedro Calderón de la Barca, selon quels critères déterminer qui est le plus malin parmi les salauds ?
La question
Deux équipes sont en lice. L’équipe 1, c’est celle des les hommes. Leur représentant s’appelle Henry VIII (Lionel Lhote). Selon son bon vouloir, il peut porter au pinacle ou tuer ses chouchous. C’est bien, ça. Ça met la flippette à chacun. Avec les femmes, le gus est pareil. Il prend et il rejette. Engagé avec la très sage et très chrétienne Catherine d’Aragon (Marie-Adeline Henry), qu’il avait récupérée à la mort de son frère, il souhaiterait avoir pour lui tout seul Anne de Boleyn (Nora Gubisch). Partant, l’équipe 2 entre en scène. Elle est menée par Anne, qui est une arriviste avec un cerveau – c’est mieux : plus intéressant et plus retors qu’une affamée équipée comme un poisson rouge. Elle a en elle des ingrédients de la du Barry telle que racontée par Maïwenn, dont le dernier film est centré sur le
pouvoir de la séduction, une force immense et un sujet qu’on n’ose plus aborder. Il s’agit pourtant d’une arme puissante qui ne se limite pas au physique : celle de savoir se servir de son charme pour obtenir ce que l’on souhaite. (…) Je trouve ça moderne et féministe. Elle a son destin en main.
(20 minutes, 12 mai 2023, p. 6)
Anne s’est d’abord promise à don Gomez de Féria (Ed Lyon). Puis elle a compris qu’elle avait une ouverture avec le roi. Elle la lui a tour à tour accordée et refusée. Henry VIII est pris au piège : il veut cette fille et, pour la décider à abandonner son ambassadeur, lui promet la noce, autrement dit le titre de reine. Un double problème devrait se poser. Un, il y a déjà une reine, Catherine ; deux, le roi ne peut pas divorcer car, malgré ses arguties vétérotestamentaires, le légat du pape (Vincent Le Texier) ne veut pas. Challengé, Henry VIII passe en mode WTF. En quoi ces vétilles sont-ce des problèmes ? Le pape ergote ? fait du boudin ? croit que, devant lui, un monarque fait forcément bravo des fesses ? Qu’à cela ne tienne, exit le successeur de Pierre ! Henry VIII autonomise son Église et se proclame chef de cette nouvelle religion, au nom de l’indépendance de l’Angleterre. Contrairement au frère de George VI, dans Le Discours d’un roi, il peut alors répudier son épouse officielle, Catherine, et convoler avec sa nouvelle dulcinée, Anne.
Sera-ce un match nul, l’équipe 1 ayant obtenu ce qu’elle souhaitait (la femme) autant que l’équipe 2 (le titre) ? C’est mal connaître le cancer qui mine les mauvais et les ronge de l’intérieur. Qu’il s’appelle jalousie, désir d’effacer les traces susceptibles de compromettre le fragile équilibre des succès, envie de renouveler un processus destructeur qui a démontré son potentiel, il gagne, cellule après cellule, et ronge les vainqueurs de l’intérieur. Cela ne sauve pas les gentils, comme consumés par le bain d’acide dans lequel ils sont plongés, mais cela garantit à vie l’intranquillité des vainqueurs.
La réponse
La mise en scène d’Olivier Py associe des décors alla Renaissance (incluant les praticables mobiles et le travail sur les différentes hauteurs qu’affectionne Pierre-André Weitz) et des costumes façon dix-neuvième, avec fracs et hauts-de-forme de rigueur. Après une scène anticipant – sans intérêt dramatique patent – le début du son, elle ne tarde pas à dévoiler son principal défaut. En effet, sous prétexte de renouer avec la tradition du ballet, elle compose avec une chorégraphie omniprésente, envahissante, usante, qui n’aura de cesse de parasiter l’attention par des mouvements dont
la surabondance,
l’inutilité et
l’absence de sens apparent
épuisent toute tentative de bienveillance. Ainsi, d’emblée, des danseurs tournoient avec des escabeaux et autres accessoires. Las, ce ridicule consommé et fatigant poursuivra le spectateur au long du show. Dans cet esprit, la danse caricaturera une Anne de Boleyn déjà rouge sanguine en l’opposant à une Catherine d’Aragon suivie par des danseuses munies d’ailes en carton pour signifier son angélisme. Quelle que soit la grâce des danseuses, quelle plaie, cette lourdeur de spectacle de fin d’année !
Heureusement, une évidence nous rappelle à de meilleurs sentiments : la musique. Dès le premier acte, on est sous le charme de
la pâte orchestrale, qu’éclaire un instrumentarium varié où les bois et les cuivres sont joliment servis sur un tapis de cordes où règne, pour sa première opératique, Sylvia Huang ;
une direction qui ne recule pas devant
la fureur d’ensemble,
le sursaut percussif et
les piani indispensables pour connecter
chanteurs,
accompagnateurs et
spectateurs ;
les contrastes et variations de la partition (ainsi du combo sextuor + chœur qui saisit après une scène de dialogue) ;
la complexité des lignes mélodiques, exigeant volontiers des chanteurs un souffle impressionnant – ce qui, dès sa scène liminaire, n’effraye pas Ed Lyon ;
la richesse du chœur préparé par Stefano Visconti ;
la personnalité des chanteurs, en grande forme et en écoute mutuelle pour les ensembles – joie de retrouver la grande Nora Gubisch qui, grâce à ses consonnes et à sa fringale d’incarnation, nous donne à percevoir l’émotion interne de celle qui, en un instant, comprend qu’elle peut, si elle manœuvre finement, s’installer sur le trône et devenir califesse à la place de la califesse.
Or, Henry VIII est le grand opéra de la manipulation, laquelle, ici, n’est pas simplement une arme pour réussir mais, surtout, un moyen de survivre. Soit on monte, et on continue ; soit on cesse de monter, et la tombe se rapproche. Buckingham en fera l’expérience accélérée en étant mis à mort sur une roue de manière sciemment grotesque ; Catherine, qui n’avait pu sauver le duc, subira plus lentement mais non moins sûrement les effets délétères de la cour et du pouvoir.
Alain Altinoglu (dir.), Olivier Py (m.e.s.) et Marie-Adeline Henry (Catherine d’Aragon) au théâtre de la Monnaie de Bruxelles, le 11 mai 2023. Photo : Rozenn Douerin.
Le deuxième acte efface les fatigants danseurs aux torses nus derrière l’essentiel : la musique en général et le chant en particulier. Le don Gomez d’Ed Lyon est servi par un désespoir tellurique (« Ô mensonge d’un doux visage ! »). Il le place devant une alternative intenable. Soit il doit rejeter Anne parce qu’elle est infidèle, soit il doit continuer de lui courir après parce qu’elle est quand même super désirable. Face à lui, Anne est confiée aux redoutables soins de Nora Gubisch, qui se repaît de la perversité tour à tour spontanée et réfléchie de son personnage. La cantatrice montre comment la marquise de Pembroke
manipule,
ment et
se ment à elle-même.
Elle déploie un art qui parvient presque à réhabiliter un texte très ancré dans son époque, muettes finales incluseuh. L’Anne de Nora Gubisch vit avec une urgence communicative l’ambiguïté d’une femme que l’on sent tout à la fois
arriviste (« Reine ! je serai reine ! »),
éblouie par la proximité de son couronnement (« Je cède au penser qui m’enivre ») et
perdue dans ses contradictions internes (elle manipule le roi mais le désire, elle aime don Gomez mais préfère le titre de reine à celui de femme d’ambassadeur, etc.).
Loin de surjouer la marionnettiste d’hommes en lissant son rôle, la mezzo s’appuie sur
des graves capiteux,
des aigus saisissants et
un plaisir communicatif de jouer tellement fort que ce n’est plus du jeu
pour draper son personnage dans une étoffe autrement plus intéressante donc sexy que le seul costume de garce dont Anne aurait pu se contenter. Tandis que les figurants dansent sur les tables (est-ce bien raisonnable ?), d’autres artistes viennent sauver la soirée. À la fin de l’acte deuxième, Vincent Le Texier est de ceux-là. Son « Salut, roi d’Angleterre » met en évidence
une diction parfaite,
un son rond et
la richesse de la projection comme de la tessiture la plus grave.
La verticalité de la mise en scène donne l’occasion d’entendre l’octuor final spatialisé, ce qui se révèle une réussite donnant de la clarté à l’ensemble ; et l’on termine cette première partie avec l’enthousiasme de celui qui découvre in vivo une partition palpitante portée par une équipe musicale investie, engagée et énergisante. Avant de plonger dans les deux actes suivants, s’impose une pause, portée par cette joie propre aux premières parties euphorisantes.
Qu’il s’appelle Urgence de vous ou Du Gabon à la Russie ou les deux, le projet de Jann Halexander de créer un espace artistique de dialogue entre deux Français, l’un venu de Libreville, l’autre d’une contrée désormais honnies des cons, a connu le succès. Mais ce succès a été arraché de haute lutte – de quoi donner encore plus de saveur à l’espace de liberté que s’est ménagé un qui n’a de cesse d’inventer de nouveaux territoires pour une chanson francophone ancrée dans son Histoire et ouverte sur ses périphéries.
Après avoir exploré avec le maniganceur en chef la naissance de ce projet qui fête ses quatre ans de tournée le 16 mai au théâtre du Gouvernail (Paris 19), nous nous plongeons dans la vie erratique d’un projet balloté par la vie du monde en général donc notre vie en particulier.
2. La vie
Dans un premier épisode, tu nous as raconté comment Du Gabon à la Russie est arrivé dans ta vie d’artiste. Nous t’avons quitté sur le triomphe de la première en bord de Seine, comme si l’essentiel était arrivé. Or, l’histoire ne s’est pas arrêtée au succès parisien. Comment s’est passé le lancement de la tournée ? Soyons clairs, la mise en route du spectacle a été plus compliquée que son accueil ne nous le laissait espérer. Les mesures de fermeture de salles liées au Covid en ont rajouté et nous ont mis un coup d’arrêt, un peu comme si on nous coupait les ailes. Et puis, c’est reparti. Aujourd’hui, les gens viennent et reviennent voir notre comédie musicale comme ils iraient boire le thé chez un bon ami. Tu es déjà allé boire un thé chez un ami ? Ça ne t’empêche pas d’y retourner avec plaisir ? Eh bien, Du Gabon à la Russie, pour certains spectateurs, c’est un peu ça. Cette nouvelle tendance ne s’est pas démentie en 2022 et en 2023. Cela étant, je reste prudent. Quitte à me répéter, je ne considère jamais que les choses sont acquises. Il demeure une certaine fragilité dans le fait de jouer dans des salles aux jauges modestes même si, en général, elles sont originales et belles. On a joué sur des péniches, dans des moulins… C’est peut-être moins impressionnant que des théâtres connus, mais ce n’est pas forcément moins agréable et stimulant !
Du Gabon à la Russie est un spectacle doublement résilient. Il a d’abord résisté aux mesures d’interdiction de spectacle censées sauver l’humanité du Covid ; et, aujourd’hui, il résiste à la russophobie censée caractériser les bons Français. Comment a-t-il réussi – donc comment as-tu réussi – à surmonter ces deux crises ? D’autant que le résultat de cette résilience est là : Du Gabon à la Russie est une double anomalie. Anomalie de fond – quel rapport entre Gabon et Russie ? anomalie de forme – comment un spectacle peut-il exister pendant quatre ans ? En effet, vers février 2022, j’ai senti une montée en puissance de la russophobie qui s’est étalée sur plusieurs mois. De nombreux artistes russes, dont Veronika, en ont fait les frais. Après, ne soyons pas naïfs, cette russophobie était prévisible compte tenu des délires impérialistes du monsieur du Kremlin. Dans l’émotion tout à fait normale de l’instant, les gens sont à cran, en colère, cherchent des boucs-émissaires. Mais enfin, aux dernières nouvelles ce n’est pas Veronika qui a essayé de tuer Zelenski à Kiev, elle a un alibi : elle répétait avec moi. Plaisanterie mise à part, nous avons rencontré effectivement quelques soucis, notamment en région parisienne, où le maire a tenté de faire interdire le spectacle. De son côté, Veronika a perdu beaucoup de spectateurs et de fans, aussi bien des anti que des pro-Poutine puisque sa posture, c’était l’appel au calme.
Veronika Bulycheva lors de la première de « Du Gabon à la Russie ». Photo : Bertrand Ferrier.
On pourrait préciser que son travail artistique n’est pas terriblement poutinien, même si le racisme ne se laisse guère impressionner par ce genre de considérations artistiques… Oui, Veronika n’arrête pas de dire qu’elle chante l’amour, mais cela n’est pas suffisant. Actuellement, ça se tasse, la situation se rééquilibre. Veronika est à nouveau programmée dans certaines villes en solo. C’est récent car pendant un an, les seules occasions pour elle de chanter c’était grâce à notre spectacle.
Lequel ne saurait être soupçonné du diable artistique : promouvoir la Russie donc, indirectement, son régime, selon la logique délétère qui a fait déprogrammer des opéras de Tchaïkovski… Du Gabon à la Russie existe depuis 2019, donc bien avant cette guerre ! Et il parle de l’Afrique comme de la Russie, et avant tout de l’humanité. Les personnes intelligentes l’ont compris. Cela a été notre force.
Un peu à la manière du Covid, où beaucoup d’artistes ont révélé leurs penchants moutonniers et soumis (soit parce qu’ils pensaient à leurs subventions passées et futures, soit parce qu’ils avaient assez de ressources pour prendre l’éloignement de la scène comme des vacances et non comme un déchirement artistiques, soit parce qu’ils étaient indécrottablement stupides et veules à l’instar de maints citoyens), la russophobie que vous avez expérimentée rappelle que la réflexion, l’intelligence et le recul ne sont pas souvent les ingrédients principaux du discours culturel – ce qui peut avoir de graves effets délétères voire mortifères sur les scènes artistiques en général… À travers le prisme de ce que j’ai vécu, je déplore vraiment une forme d’hypocrisie pour deux raisons. D’une part, il y a plusieurs années, l’annexion de la Crimée par la Russie n’a pas suscité de réels atermoiements dans la société française. D’autre part, le fait que le pouvoir au Gabon soit un pouvoir plutôt autoritaire et, cela depuis bien des années, laisse indifférent la majorité des gens vivant dans l’Hexagone. Finalement, des Noirs qui tuent d’autres Noirs, la planète s’en fout ; en revanche, dès que des Blancs (pauvres) tuent d’autres Blancs (pauvres), là, on demande à tout le monde de prendre position, de s’exprimer, pour ou contre.
Tu y vois juste deux poids, deux mesures peut-être parce que la guerre en Ukraine est plus spectaculaire qu’une dictature africaine, ou tu estimes carrément qu’il s’agit d’un racisme médiatique structurel ? Ce que je dis est que l’inégalité de traitement est assez étrange et mérite que l’on y réfléchisse.
Set-list de la première de « Du Gabon à la Russie » (extrait). Photo : Bertrand Ferrier.
Devant ces problématiques lourdes, Du Gabon à la Russie a partiellement changé de statut. Spectacle social autour de l’inclusion des différences dans la société française (mais pas que !), il est devenu un spectacle politique sur nos propres perceptions des différences. Les réflexes réducteurs et stigmatisants que ton spectacle ravive, révèle et affronte, soulignent que ceux-là même qui nous rebattent les oreilles avec l’idée qu’une différence est une chance peuvent appeler au boycott ou plus d’êtres humains parce qu’ils n’ont, juste, pas la bonne différence. Dans un tel contexte, comment expliques-tu que Du Gabon à la Russie est toujours debout et vaillant ? Je crois que c’est une forme de marginalité qui sauve le spectacle. Ce spectacle est marginal dans le sens où, selon les lois du marché, personne ne miserait sur un spectacle avec les mots « Gabon » et « Russie ». Mon challenge à moi consiste à affirmer qu’il vaut autant que les comédies musicales de Broadway ou Notre-Dame de Paris ou Starmania. C’est sur le principe tellement hors des cases que ça fait tilt, ça intrigue un certain public qui applaudit l’initiative et revient.
Cette marginalité rejoint celle que revendique le « mulâtre » de ta chanson, et ce n’est pas une marginalité qui s’autoglorifie. Chez toi, la marginalité est une manière de pratiquer la chanson, et non une nature artistique, au sens où tu ferais volontairement de la chanson marginale. Avec Du Gabon à la Russie comme avec tes autres projets, tu te considères comme un artiste mainstream et marginal. Tes concurrents, c’est Starmania ; tes collègues, c’est Mylène Farmer ou Juliette Armanet… Doit-on comprendre que ta marginalité relative est une astuce pour rester libre ? Je ne veux jamais rien faire comme les autres. Jamais. Je ne veux pas attendre non plus que l’on fasse les choses à ma place. C’est ma philosophie depuis le début de ma carrière, et je ne compte pas me renier dans l’immédiat !
Au début était un side-project comme aime en fomenter le chanteur Jann Halexander. À côté de récitals fondés sur ses chansons, l’artiste aime à fricoter avec les fredonneries portées par d’autres – telles Catherine Ribeiro, Pauline Julien, Anne Sylvestre – et d’autres genres – le théâtre, le cinéma, la conférence… En 2019, peut-être ne se doute-t-il pas lui-même du retentissement que va avoir le projet de « comédie chantée » composée avec Veronika Bulycheva. Quatre ans plus tard, il fête la pérennité de ce projet en revenant au théâtre du Gouvernail avec la dernière mouture de ce duo.
Dans cet entretien en trilogie, il nous parle de la naissance, de la vie et de l’avenir de ce succès – et, comme il le chante, « quand il parle de lui, il parle de nous ». Plongée dans les coulisses du monde rude et enchanteur de la chanson quand elle ose défricher ses venelles hors des sentiers battus.
1. La naissance
Jann, tu viens de fêter dans une salle des Champs-Élysées tes vingt ans de carrière en tant que chanteur. Pourtant, Du Gabon à la Russie, où tu partages la scène avec Veronika Bulycheva, n’est pas un side-project. C’est un spectacle où tu parles d’immigration, de métissage, d’altérité donc d’identité. Peux-tu revenir sur l’origine de ce show, d’une part, et sur sa place dans ton geste artistique global, d’autre part ? Un artiste doit avoir des projets pour exister, en tout cas pour durer et mener une carrière (ce qui n’est pas un gros mot pour moi).
Comment s’est engagé ce projet-ci ? L’histoire est assez insolite ! En 2017, je devais chanter à Rouen. Je cherchais une première partie, de préférence locale. Deux personnes m’ont écrit : un gars du coin dont je tairai le nom et Veronika Bulycheva, de la région parisienne. Je n’ai pas répondu à Veronika car son parcours m’impressionnait tellement que je ne pouvais pas lui proposer une première partie, cela aurait été malpoli de ma part. J’ai donc choisi l’autre, lequel s’est révélé être un monsieur horrible et prétentieux et qui, selon mon ressenti, n’avait absolument pas la fibre artistique.
Vous avez néanmoins fait affaire… Certes, le concert a eu lieu à Rouen, mais dans des conditions compliquées… Les mois ont passé et, un jour, en faisant le tri dans ma messagerie, je retombe sur ce mail de Veronika. Monique, la secrétaire du label qui m’édite, me conseille vivement de l’appeler, sait-on jamais… Je m’y résous. On discute par téléphone, puis on se voit. Peu à peu l’idée de faire une comédie musicale avec le Gabon et la Russie en toile de fond a germé en moi. Veronika a été sensible à cette idée. Nous avons commencé à travailler dessus en juillet 2018 pour présenter la première le 16 mai 2019.
Juste avant la première de « Du Gabon à la Russie », alors nommé « Urgence de vous ». Photo : Bertrand Ferrier.
À l’instar de tes concerts, cette proposition avait l’air de couler de source, presque d’être improvisée, alors que… … alors que non, en effet, il y avait vraiment des mois de travail derrière.
Comment expliques-tu cette impression d’évidence ressentie par le public ? Hum, je suppose que ce spectacle était cohérent dans mon parcours. Beaucoup de fidèles ont été conquis, j’ai ce sentiment que cela a renforcé des liens déjà très forts. Le public s’est élargi encore, pour Veronika comme pour moi. D’autant que c’était plutôt un spectacle-bilan, même s’il m’a aidé à évoluer, qu’un spectacle-révolution. À travers lui, je restais fidèle à travers à mes engagements.
Mettons les pieds dans le plat : tu n’as jamais été un chanteur communautariste, mais tu as toujours su évoquer, intégrer et inclure les différentes sphères que tu traverses et qui te traversent. Tu n’as jamais caché ta conviction que les différences sont ceux qui nous constituent comme semblables des autres puisque nous sommes tous différents – et peu importe que ces différences soient liées aux orientations sexuelles ou aux origines géographico-ethniques, par exemple. À sa création, Du Gabon à la Russie pouvait donner cette sensation de mise au point implicite sur l’importance d’être différents pour vivre ensemble. Pensez, si une Russe et un Gabonais montaient sur scène non pas côte à côte ou successivement mais ensemble et en interaction… On me l’a souvent dit, mais je ne me l’étais pas formulé comme ça avant… ni même pendant ! C’est seulement a posteriori que ce spectacle m’est apparu comme une évidence.
On pourrait croire que, pour toi, « chanter, c’est lancer des balles » mais il revient au public d’inventer les règles du jeu… Je ne suis pas maître de ce que les gens ressentent ! Je ne sais pas si ce serait une bonne chose, même si ce serait sans doute pratique. En revanche, je suis sensible à ce qu’ils perçoivent de mon travail. Par exemple, l’année dernière, je suis allé voir des pièces à Avignon, et deux personnes m’ont reconnu et m’ont demandé pourquoi je ne faisais pas ce spectacle au festival. J’ai été très touché par leur question. Cela voulait dire que le spectacle les avait marqués.
Jann Halexander sur scène, le soir où « Du Gabon à la Russie » a commencé. Photo : Bertrand Ferrier.
Tu insistes souvent sur le rôle du spectateur dans le spectacle. Certes, de l’extérieur, l’activité de chanteur peut paraître autocentrée. Toutefois, tu prouves – et Du Gabon à la Russie en est le signe – que c’est à la fois vrai et faux. Vrai parce que chanter conduit à développer son univers propre et communiquer ses émotions personnelles (sinon, le produit proposé sonne rapidement aussi joliment qu’un instrument en plastique). Faux parce qu’on ne chante pas seul : on chante avec et pour son public. Comment les halexanderophiles ont-ils reçu cette proposition en 2019 et comment la perçoivent-ils en 2023 ? C’est un mystère, mais des gens fidèles suivent mes propositions. Ils veulent être surpris. Donc je les surprends. J’essaye, en tout cas.
Et tu y parviens : tu peux donner un récital de chansons, un tour de chant de reprises d’une artiste (où tu intègres tes propres chansons sans que tous les spectateurs en soient toujours conscients), un monologue sur les fantômes, ceci chez l’habitant, dans des salles des fêtes, dans des théâtres cossus, dans des cinémas de prestige… Quatre ans après la première de ton spectacle avec Veronika, cela paraît une évidence. Mais le 16 mai 2019, était-ce pas un autre saucisson ? Il faut distinguer deux points de vue. Moi, j’étais pété de trouille. Bien sûr, autour de moi, on me disait : « Super ! Ça change ! On va te découvrir autrement ! » C’est gentil sauf que, tant que l’épreuve du feu n’est pas passée, je n’y crois pas.
Vingt ans après tes débuts, et alors que tu as un public mêlant fidèles et nouveaux, tu fais encore partie des « gens qui doutent »… … et ça ne s’arrange pas avec le temps, crois-moi !
Pourtant, ainsi que ton premier cercle te l’avait prédit, le jour de la première au Nez rouge, la péniche est pleine et l’ambiance caliente. Oui, dès 2019, le public a répondu présent. Dès la première représentation, la salle était blindée.
Tu as regretté d’avoir douté ? Non, pourquoi ? Je suis comme ça ; et la peur avant un spectacle est aussi une façon de respecter le public. À mes yeux, un artiste routinier, installé dans son confort, dans une certitude, n’est plus un artiste. Même quand les spectateurs viennent et reviennent, ça n’a rien d’absurde de craindre que, la prochaine fois, ils ne soient pas là. Mon travail est de renverser cette crainte dans quelque chose de positif, c’est-à-dire non pas de faire et refaire la même chose puisque « ç’a marché », mais me réinventer, proposer de la nouveauté, surprendre… et espérer deux choses : que les gens viennent et qu’ils aiment. Cet espoir n’est que le verso de ma peur et, réciproquement, la peur est l’autre nom de mon espoir.
Après beaucoup d’amour (chronique 1), une noyade et un corps en putréfaction (chronique 2), que nous réservent les deux dernières parties du récital de Katharina Ruckgaber et Jan Philip Schulze ? Le sprint final s’engage avec le « Horatios Monolog” extrait de Hamlet, où Horatio propos aux ambassadeurs d’entendre de sa bouche, des récits
d’actes
charnels,
sanglants et
contre-nature,
d’accidents,
de meurtres,
d’assassinats pervers et
de complots qui finissent par retomber sur la tête de leurs fomenteurs (V, 2).
Sacré programme, par ma foi ! Assez copieux, en tout cas, pour que la partition de Hanns Eisler n’en rajoute point.
Une basse octaviée à gauche,
un doublage de la mélodie à droite,
une ligne simple
précèdent l’explosion inattendue d’un ré mineur et de sa trille contrastant avec la banalité apparente sur laquelle était dressée la table des horreurs.
Étrange ouverture (mais que peut-il y avoir de pas-étrange dans la mort ?) précédant « Ein Gleiches » de Heinrich von Herzogenberg sur un texte de Joseph von Eichendorff. Il s’agit de la déploration d’un parent s’étonnant que le monde continue de vivre après que son enfant est mort, contraignant le poète de griffonner des chansons de siphonné. en si bémol mineur et trois temps, la partition est évidemment sombre avec un piano
centré sur la clef de fa,
ne négligeant pas l’unisson et
veillant au respect métronomique de la lenteur.
La Sequenza III(1966) de Luciano Berio ne fait pas dans le Walt Disney woke et children friendly. Le narrateur, déchiquetant un texte de Markus Kutter, dit clairement qu’il veut détruire les mots de sa nana puis « me détruire moi, enfin, vraiment » avant « que la nuit ne vienne » et se présente comme un « documentaire sur la voix de de Cathy Berberian ». Le texte burroughsisé est donc
parlé,
susurré,
feulé,
glissé,
scatté,
strié,
vocalisé,
froissé,
crié,
rigolé,
snappé,
clownisé,
démontrant l’étendue du potentiel interprétatif de Katharina Ruckgaber. D’une durée a priori similaire et d’une esthétique aussi dissemblable qu’un Basquiat serait distant d’un Monet, « Vorbei« , sur un poème de Gustav Renner, montre Bruno Walter à l’œuvre comme compositeur et non comme chef. Jan Philip Schulze reprend du service pour accompagner les questions posées à une jeune fille
rêveuse,
furieuse et
triste
après un « rêve fugace« . Rêve
de love, bien sûr,
de death (elle s’appelle Dess) pour rattraper la faute et la détresse de la solitude, donc
de vie façon intense.
Pour autant, ce programme valait-il 7’22 ? Pour un lied classique, c’est fort excessif. À moins que tout ne s’achève à 2’50… avant un ghost-titleà 3’54 ! Un ghost-title dans un disque de musique savante, quelle idée excellemment jubilatoire !
Même si elle ne dit pas toute la vérité (« les poèmes qui ne sont pas dans le domaine public n’ont pu être reproduits que sous la forme d’un résumé » écrit-elle dans le livret : formule absurde – de même que l’on peut chanter de la musique qui n’est pas dans le domaine public en payant, de même en demandant les autorisations et en rémunérant l’ayant-droit, on peut reproduire des textes récents), Katharina Ruckgaber apparaît donc facétieuse et joyeuse, même quand elle claque sa lettre d’adieu fomentée par Erich Kästner et Kurt Weill, façon Teresa Stratas (Marlene Dietrich l’ayant dédaignée), où l’on sent que son désespoir d’avoir été larguée ne l’emportera pas sur son urgence de se venger en mourant, à nouveau, d’amour. Superbe conclusion pour un disque supérieurement interprété et passionnant de bout en bout.
Pour écouter gratuitement l’intégralité du disque, c’estici. Pour acheter le disque, il paraît que c’est autorisé, c’est par exemplelàpour environ 10 €.
On va pas s’mentir : on progresse. On a commencé en baignant dans l’amour ; l’objectif de ce disque semble être de basculer dans la pulsion de mort ; il est donc temps d’avancer vers une ambiance plus death metal, espère-t-on.
« Vorwuf”, qui ouvre la troisième partie, est une bonne occasion. Le « reproche » de Herman Hesse, mis en musique par Othmar Schoeck, est la complainte d’une nana qui trouve que son mec a bien rigolé pendant la soirée, mais qu’il ne lui a pas adressé la phrase – tendre, sans doute – que madame attendait. Le reproche est feulé, sur un superbe accompagnement de piano qui traduit le non-dit et la colère masqués dans un premier temps par la joliesse de la voix de la soprano. Encore un lied magnifique, jusque dans sa résolution à suspense, mis en valeur par une track-list décidément palpitante.
On franchit un step dans la colère avec « Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte » (« Quand Louise brûla les lettres d’un amant infidèle »), sur un poème de Gabriele von Baumberg musiqué alors que Wolfgang Amadeus Mozart venait de commencer son Don Giovanni – Eros et Thanatos, comme vous vous aimez de haine ! La narratrice module cependant cette flamme. Elle brûle les serments dont elle subodore qu’ils ne lui étaient point destinés, tout en espérant que l’amour de son auteur brûlera toujours en elle. C’est un concept mais j’imagine que, si les filles étaient simples, elles perdraient beaucoup de leurs attraits. Avec un accompagnateur jouissant de tous les atouts d’un piano moderne (et d’une technique superlative), Katharina Ruckgaber joue avec art ce mélange
de déception,
de colère et
d’amûûûr éperdu qui persiste malgré tout.
La « mélodie à refrain » schubertienne, publiée l’année de sa mort, « Die Manner sind méchant » (« Les hommes sont méchants ») est enchaînée sans pause. Le texte de Johann Gabriel Seidl narre la contrition de la narratrice ayant surpris au crépuscule son galant batifolant verbalement, labialement et manuellement avec une autre qu’elle. En la mineur et dans le balancement du 6/8, le lied exprime lui aussi un mélange sainement délétère
de repentance convenue,
de vexation profonde et
de fascination pour la liberté qui, en dépit du texte, laisse entendre que l’on y reprendra la fraîche damoiselle – tant mieux.
En se repaissant des remords de la narratrice, l’auditeur en profite pour saluer
la souplesse de la voix,
la précision du texte jusqu’aux dernières consonnes, et
la perfection de l’accompagnement.
« Wer rief dich denn?”, texte italien traduit en allemand par Paul Heyse, renvoie le joli cœur auprès de la dulcinée qu’il préfère plutôt que de lui laisser lutiner la narratrice faute de mieux. La musique de Hugo Wolf a beau être mesurée, par
son tonus,
ses sautes,
ses accélérations (mesures à 2/4 glissées entre des mesures à 4/4) et
sa concision sans appel,
elle souligne la liberté dédaigneuse donc colère de la narratrice.
La même voix porte la douleur d’un homme traduite par Paul Heyse dans « Am Sonntag Morgen”. En vrai mec, le type à qui l’on rapporte que sa nana fricote avec autrui se bidonne en public puis, une fois seul, chougne à la mort. Ce maudit dimanche matin, sautille pourtant gentiment en Sol jusqu’à ce que la révélation de la trahison fasse tout capoter :
une fois la porte refermée, la voix s’embrase de douleur ;
un 3/4 se glisse dans les mesures à deux temps ; et
l’affaire, bien embarquée en majeur, se clôt en mi mineur.
La désespérance et la rage ne sont pas qu’affaire de verbe et de tripes : elles impactent la musique et se nourrissent de ses vibrations. « Vergiftet sind meine Lieder”, le second lied de Franz Liszt proposé dans ce récital, sur un texte de Heinrich Heine, le démontre, qui prend sa source dans une colère de mâle, de celui qui porte en son sein moult serpents et sa prime bien-aimée. Katharina Ruckgaber porte avec force donc justesse cette colère
ambiguë,
trouble et
nourrie par un piano complice.
La quatrième partie s’ouvre sur une ambiance cabaret avec « Mach’s Dir bequem Lotte » où le narrateur de Georg Kreisler, issu d’une faille de tueurs, invite Lotte, par le truchement d’une soprano, à se mettre à l’aise puisque, de toute façon, elle est entrée dans une demeure (en un mot) insonorisée.
L’expressivité fine de la cantatrice,
l’adaptabilité du jeu de Jan Philip Schulze,
la capacité des artistes à passer d’un style à l’autre
sont plus que délectables : frissonnantes, éblouissantes, sublimes tant, malgré la barrière de la langue, tout sonne juste, approfondi et musical. L’heure est au macabre, et ce ne sera certes pas contredit par « Am Ufer » (« Sur le rivage ») de Richard Dehmel, ici mis en musique par Anton Webern après avoir eu les honneurs, entre autres, de M. Strauss en personne, qui semble décrire l’échouement d’un cadavre ensanglanté dont l’âme « boit la lumière éternelle » d’une étoile. Bah, Katharina Ruckgaber nous avait prévenus : ça commence mignon mais le but du voyage, c’est la mort, le meurtre, la fascinante pulsion de destruction. D’où une pièce à la fois
clapotante,
incertaine et
plus doucereuse qu’horrifiante.
La demi-teinte sied fort au macabre – le timbre de mezzo adoptée par la chanteuse en fait la preuve avec astuce. Profitons-en pour rester au fond de l’eau avec la « Ballade von ertrunkenen Mädchen » (de la jeune fille noyée) de Bertold Brecht et Kurt Weill, récit de la décomposition d’un corps blafard « que même Dieu oubliait », transformant la jeune fille en « charogne dans la rivière au milieu des charognes ». Les deux musiciens se font conteurs bruts et brutaux. La soprano hésite avec gourmandise entre parlando et goualante. C’est supérieurement pensé, joué et exécuté. Vivent la mort et l’égalité !
À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité du disque, c’estici. Pour acheter le disque, il paraît que c’est autorisé, c’est par exemple làpour environ 10 €.
On peut bien sûr regretter un titre en anglais qui dissone avec un contenu 100 % germanophone, mais on voudrait d’abord saluer le geste d’une soprano cherchant en musique la réponse à une double question essentielle :
comment devient-on un tueur ? et
qu’est-ce que j’attends pour en devenir un ?
Cette question va bien au-delà de la tarte à la crème sur l’origine de la « fascination pour les faits-divers » ou le crime dont nous tartinent les médias en manque d’imagination ou qu’examinent des universitaires comme, parmi moult autres, le récent Goût du crime. Enquête sur le pouvoir d’attraction des affaires criminelles des Roux (Actes Sud, 2023), le collectif Roy Pinker (Faits divers et vies déviantes, CNRS éditions, 2022), ou des littéraires – en témoigne LeGoût du fait divers au Mercure (2018). Ici, l’enjeu est beaucoup plus vivifiant car il nous engage dans la réflexion intuiti personæ, et non dans le flou d’un ensemble de « passionnés ». D’autant que, c’est un fait, nous avons tous eu, selon des fréquences, des dilections et des intensités variables, des envies de meurtre. Pour examiner ce mystère, Katharina Ruckgaber, armée de son pianiste Jan Philip Schulze, propose de plonger dans la psyché humaine avec une hypothèse :
sera-ce pas notre aptitude structurelle à faire du mal et à se faire du mal qui nous fascine dans la barbarie ?
pour en prendre conscience, est-il sentiment plus indiqué que l’amour, dont les délices sont souvent ravagées par notre propension à tout fiche en l’air, que ce soit à cause de l’échec, de la jalousie, de la naïveté, des cadres ou de l’absence de cadres – bref, de ce qui nous fait passer de l’élévation à la destruction et de l’espoir aux désespoirs ?
À peine a-t-on le temps de quitter les faubourgs,
c’est là le résumé de la vie le plus court,
on se retrouve au cimetière
Katharina Ruckgaber a décidé de tracer un parcours qui, en musique, nous éclaire sur l’ombre. À cette fin, elle a
conçu,
enregistré et
produit
un récital de lieder d’une originalité et d’une richesse à la fois
subtiles,
appétissantes et
remarquables.
Six parties bigarrées organisent ces pulsions de mort donc d’amour. La soprano prend l’affaire du début, avec « Heiß micht icht reden » de Hugo Wolf, sur un texte de Goethe où l’on rappelle que, s’il est sympa de s’épancher dans les bras d’un ami, parfois, il faut savoir garder clos son grand clapet. Sans presser, Katharina Ruckgaber et Jan Philip Schulze profitent de l’instabilité solide du lied : sur un accompagnement posé miroite une tonalité de Fa jamais assurée autour de laquelle se déploie une voix expressive qui, comme le texte le mentionne, est tentée par l’explosion aiguë de l’aveu fatal mais n’y peut jamais céder.
C’est Arnold Schönberg, sur un texte de Gustav Hochstetter, que la soprano envoie avertir les gamines pour « fermer le piège » sur l’homme aux mains puissantes susceptible de faire un bon mari et leur éviter la honte suprême : devenir vieille fille pour avoir préféré les papillons aux gars droits. Dans un esprit presque cabaret semblant se moquer de la moraline constitutive du poème ici chanté avec un esprit joliment ironique dont témoignent
chromatisme grinçant,
sautes de registre,
souplesse du tempo et
accents hyperboliques synchronisés avec le piano.
Résumons : tout n’est pas dicible, de sorte qu’il faut parfois mettre les pieds dans le plat et témoigner. Ainsi, quand on a bien vécu, on peut prétendre qu’il vaut mieux construire sa vie sagement que papillonner… et, parfois, ce genre de potage pas très ragoûtant fonctionne. En témoigne « Heiratsannonce-Liebeslied eines Kelinbürgermädchens”, la petite annonce passée par une bourgeoise de 29 ans qui aimerait contracter mariage mais, comme elle est flippée et timide, écrire au jrnl qui transm. Entre 6/8 et 2/4, la mélodie revendique son côté parodique et humoristique. Cependant, la soprano se fait séductrice, soutenue par le piano où bat son petit cœur et envolée par la foi qu’elle a dans les liens sacrés du mariage… même si la musique promet quelques désillusions puisque le la bémol aigu ouvrant le « Heiliges Bündnis » dégringolera un octave plus bas à la fin de l’évocation de cette sainte alliance.
Inutile de faire semblant plus longtemps : qu’il le dise ou qu’il cherche à cadrer les pulsions des moins experts, chacun rêve de se donner « de tout cœur », titre de la deuxième partie du récital. C’est le projet qui bat dans « Und gestern hat er mir Rosen Gebracht » de Joseph Marx où, profitant d’un texte de Theo Lingen, la narratrice raconte qu’il lui a apporté des roses, qu’elle lui a donc offert le rêve d’une nuit et que maintenant, en attendant ses pas, elle embrasse les roses et rêve ses prochaines nuits. En 6/8 comme le précédent lied, mais dans une écriture bien plus policée, la miniature doit être jouée comme une rencontre amoureuse réussie : « Assez vite, mais sans hâte. » Enveloppée par un piano attentif, Katharina Ruckgaber profite d’une voix
ample,
aisée et
maîtrisée
pour nous parler entre les mots de son émotion intime à laquelle la tonalité rayonnante de La semble promettre de belles concrétisations. On passe un demi-ton en-dessous pour « Begegnung”, second lied de Hugo Wolf inclus dans le récital. La pièce est inspirée par un poème où Eduard Mörike raconte une tempête qui a frappé toute la nuit, à l’extérieur mais aussi dans une petite chambre où les tresses d’une petite minette ont valsé au rythme de torrides baisers dont rêve encore un garçon. La musique est donc
tempétueuse,
modulante, et
infinie
puisque conclue en Mi bémol, ce qui préfigure de fulgurantes revoyures.
D’où, peut-être, le choix de la joie voire de la « Selige Stunde”, l’heure bénie louée par Alexander Zemlinsky et relancée par Jonas Kaufmann pendant le confinement. Le texte de Paul Wertheimer explique que quand on est ensemble, y a plus de désirs, y a plus de balabala, que du kif, tout est apaisé. La partition bardée des six bémols de la tonalité de Sol bémol, de doubles bémols, d’accidents et d’inévitables modulations permet à la soprano et à son acolyte d’exprimer le bien-être du narrateur entre
notes,
silences et
respirations.
Oskar von Redwitz, via Franz Liszt, vient calmer un peu l’extase en expliquant que ce serait sûrement monstrueusement cool si deux âmes pouvaient, du premier bisou à la mort, ne se parler que d’amour. En d’autres termes, même pas en rêve. L’amour est éphémère ; seule la mort est éternelle. « Love and let die », on vous dit. En Mi bémol, sur un tempo sostenuto mais pris tranquillou, « Es muss ein Wunderbares sein » prend le temps de rêver à l’impossible. L’attention du pianiste
aux intentions,
au souffle et
au rythme de la chanteuse
est pour le moins admirable. Le second lied d’Alexander Zemlisnky au programme est l’opus 2.
« Geflüster der Nacht » fomenté autour d’un texte de Theodor Storm qui ligote le twist entre amour et mort au cœur du présent album. En gros, le narrateur entend un chuchotement dans la nuit. Il imagine que ce gargouillis pourrait être prémonitoire mais ne sait si la chose est annonciatrice d’un amour à se tordre ou d’un malheur sur le point d’advenir – l’un, au fond, n’empêchant pas l’autre, ça s’saurait. Brillant 4/8 en Mi, permet à Katharina Ruckgaber de
susurrer,
vibrer et
suggérer
sur un piano cristallin sans être neutre grâce à l’art avec lequel Jan Philip Schulze mêle
régularité métronomique,
précision des accents,
agogique signifiante et
richesse époustouflante des nuances dans le spectre piano.
Le résultat dévoile une magnifique partition, magnifiquement trop courte et magnifiquement interprétée. Une piste idéale pour crier « encore » et « la suite », ce que nous envisagerons dans quelque prochain post.
À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité du disque, c’est ici. Pour acheter le disque, il paraît que c’est autorisé, c’est par exemple là pour environ 10 €.
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