À l’occasion d’une célébration, Peppone, chat de M. le curé et panthère chargée de ma sécurité quand je vais remplir ses bols d’eau, est venu me rendre visite à la tribune, près d’une des caisses de matériel réservée au festival Komm, Bach!, actuellement suspendu. La photo est bof, mais le moment était chouette, donc l’essentiel fut sauf.
Avec Sébastien Defiolle (ingé son), Claudio Zaretti (contrebasse), Pierre-Marie Bonafos (sax) et la flatterie d’Esther Assuied feignant de me croire capable de jouer quoi que ce soit en la bémol mineur, cette tonalité de pervers.
Je me souviens que, pendant le confinement, autrement dit l’internement aussi volontaire qu’inutile des citoyens décrété par Pharaon Ier de la Pensée complexe, j’écrivais des chansons. Trois par semaine, en gros, pour lutter à mon échelle contre cet écrasement de la vie par un wannabe dictateur et son aréopage d’arrivistes en blouse blanche. Puis je me suis dit que les tonalités que je choisissais n’étaient pas assez variées – puis je me suis aussi dit : mais en voilà, une bonne idée de chanson !
D’où cette fredonnerie qui démontre, me semble-t-il, que trois accords, ça suffit, pourvu que l’on soit bien accompagné.
Hâte de renouer avec Jann une histoire de ploum-ploum et de kiff. Et, comme tous les supputés organistes, de dire « ce week-end, je joue à Chartres », évidemment.
Chers amis des sesterces et de la dépense à va-l’vaut-l’eau, excellente nouvelle socioresponsable et écoproactive : la boutique ne recule devant aucun sacrifice et s’avère totalement prête à accueillir sonnantes et trébuchantes dans un format cocooning où l’expérience client se prolonge par un design frais et sans afféterie. En clair, c’est les soldes ici, quoi, et merci d’avance.
Je sais qu’un certain Felix a écrit des romances sans parole. Voici donc une chanson sans romance mais avec paroles. Elle est presque sans fin, mais certes pas sans faim. À croire que chacun fait ce qu’il peut pour essayer d’être sinon Felix, du moins heureux.
Lors d’un concert au Théâtre du Verbe avec Jann Halexander. Photo : Rozenn Douerin
Pour célébrer l’écho rencontré par sa chanson « Reste par habitude », Jann Halexander a proposé à une dizaine de zozos de la « reprendre » à leur façon. La voici donc, accommodée à ma sauce.
Foin de complexe ! Après un « nouveau récital » Bach qui omettait les tubes, dont certains avaient été précédemment gravés, Cyprien Katsaris aborde son récital « Bach l’arrangeur » par l’autoroute du Soleil de l’arrangement bachien : le Concerto en ré mineur BWV 974 qui a sauvé de l’oubli le concerto pour hautbois d’Alessandro Marcello.
Le premier mouvement est attaqué avec un souci de netteté et de précision qui n’exclut pas l’exécution sporadique d’ornements généreux : précision n’est point sècheresse. Le tube du morceau, l’Adagio, est pris avec une souplesse de tempo qui, jusqu’au rubato final, fera grincer les grincheux, ou l’inverse. Les autres admettront que c’est une manière de rendre raison de l’original qui était un concerto où, ma foi, le soliste pouvait bien prendre ses aises, la phalange devant suivre ses voies. Ainsi, ils apprécieront mieux
l’équilibre des voix (soliste – accompagnement),
le rendu des ornements et
la clarté du propos, trille singulièrement détaché (2’46) inclus.
Le Presto en duo est emballé avec l’énergie indispensable.
Le travail de doigté,
les choix d’articulation,
l’aisance technique et
le plaisir patent de jouer cette célèbre musique guillerette (quoique en mode mineur, cela ajoute bien sûr au charme)
donnent indéniablement du cachet à cette exécution. L’attention portée aux dialogues dans la dernière reprise (2’45) est un p’tit bonus, en un mot, dont même les grincheux se goinfreront ; et le dernier arpège majeur est la p’tite signature katsarissienne qui va bien. Les mélomanes préférant les raretés écouteront d’emblée l’arrangement d’un concerto d’un autre Marcello, cette fois prénommé Benedetto. La pièce est transposée de mi mineur à do mineur dans le BWV 981. Dans l’Adagio, Cyprien Katsaris prend soin de laisser respirer le propos, sans jamais surjouer, transformant ce qui pourrait passer pour un matériau étique en une invitation solennelle à la méditation. La délicatesse du toucher happe l’oreille sans merci alors que la tonicité et l’indépendance des voix font leur p’tit effet dans le Vivace. Dès lors, celui-ci ressemble à un exutoire heureux après la retenue de l’adagio. Néanmoins, le pianiste parvient à rendre des tensions internes au mouvement par
le legato,
les nuances et
le fatum du tempo qui évite de s’encombrer de circonvolutions parasites.
Le troisième mouvement, ternaire, n’a même pas droit à une indication de tempo. Le musicien en rend avec goût les deux images : contrastes entre accords (avec l’énigmatique suspension de la dernière séquence) et méditations entre aigus et médium. L’affaire se conclut par un Prestissimo frétillant à souhait.
Les nuances remarquables,
la conduite de l’agogique (héhé ! ça, ça fait critique musical ou j’m’y connais encore moins que je ne le subodorais),
les options de toucher et
la fermeté digitale
captent l’oreille par-delà le contenu prédictible d’un texte qui paraîtrait sans attrait épatant n’eût-il séduit le maître des maîtres qui l’arrangea.
Cyprien Katsaris, Janis Vakarelis, Hélène Mercier et Ferhan Önder à la salle Gaveau. Photo : Rozenn Douerin.
Le livrettiste Christian Torandin pointe que le concerto pour violon en si mineur – arrangé et désormais rangé sous le joli nom de BWV 979 – n’était peut-être pas vraiment de Giuseppe Torelli. En tout cas, il a été choisi par JSB et par CK, c’est pas rien. Structuré en cinq mouvements, il s’ouvre sur un Allegro où Cyprien Katsaris fait feu de tout bois :
réflexes de la main gauche fonctionnant comme des ressorts d’oreille,
decrescendi-crescendi,
accents sur les notes répétées,
contrastes d’atmosphère,
cela est joué avec un engagement formidable qui rend gourmande cette partition. Le premier Adagio fait figure d’interlude arpégé avant l’Allegro dont Johann Sebastian Bach retient surtout la folle envie d’aller de l’avant. Il y a
de la forme,
de l’humour et
de l’exigence
dans ce qui pourrait n’être que promenade de routine pour tout autre que le poète Katsaris, maniant
le staccato,
le legato et, au besoin,
la pédale de sustain avec art (oui, même dans un arrangement JSB).
Un Grave transitionne, et hop, avec la liberté
des trilles,
des effets d’attente et
des arpèges katsarissiens,
vers un Andante bariolant en, c’est original, 3/2. L’interprète en rend avec art le balancement qui conduit à l’Adagio feignant le sérieux d’un mouvement soudain interrompu pour aboutir à un Allegro à deux temps. Il sera sans doute beaucoup reproché au pianiste, déjà parce que c’est bien de reprocher des trucs à des pianistes, mais pas de prendre Torelli par-dessus la cuisse. Il y a
une folie,
une acuité et
une honnêteté
qui subliment ce qui est surtout une invention à deux voix. Cette foi du Franco-Chypriote dans ce qu’il interprète plus qu’il ne le joue est susceptible d’éblouir celui qui écoute par-delà la partition, grâce
à la férocité des doubles croches,
aux unissons roboratifs et
aux accents emballants.
Le concerto en Si bémol BWV 982 – capté en 2000, comme l’arrangement suivant – est adapté du premier numéro du premier opus, ouf, du prince Johann Ernst de Saxe-Weimar – les musicologues, langues de pute comme tout un chacun en dépit de leur titre, postulent que, si JSB a transcrit cette pièce, c’est sans doute parce que le compositeur lui avait commandé les arrangements des seize concerti pour clavecin dans lequel, allègre, pioche comme une tête du même nom Cyprien Katsaris. Ce dernier, loin de s’en tenir au snobisme en vigueur qui voit dans ces quelques pages une « musique d’amateur », ce qui serait vilain, prend le premier mouvement très au sérieux, avec
la tonicité digitale,
les contrastes et
une science des decrescendi – crescendi toujours bluffante.
L’Adagio est joué délicatement sans sombrer dans des maniérismes de grandes fragiles : en témoignent l’attention aux liaisons (écoutez le détaché de la basse à 1’22 !) et cette nuance que le musicien sait si bien tirer de son piano – le piano. L’Allegro enchaîné se lance sous la forme aussitôt abandonnée d’un fugato.
Des accents (donc du groove),
des staccati et
la claire vision des possibles recelés par une partition souvent méprisée
embrasent ce très beau moment. L’Allegro ternaire qui conclut la fête est de la même eau, si habilement filtrée par l’artiste (écoutez la façon de poser le sol aigu à 0’35, qui clouerait le bec à ceux qui ne verraient dans cette proposition qu’un aimable divertissement dépourvu d’enjeux artistiques). Carrément un chouette moment !
Cyprien Katsaris en répétition à l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier
Le concerto en sol mineur BWV 983 est l’objet de presque tous les fantasmes. Presque, ai-je stipulé. Comme on n’en connaît pas l’original, certains supputent que Bach aurait, tout simplement, arrangé Bach. En d’autres termes, JSB aurait glissé une œuvre originale au milieu de ses transcriptions. Comme il y a peu de choses que Jojo Seb nous révèle le fin mot de l’histoire à l’occasion de sa prochaine interviouve, acceptons-en l’augure et, sans souci de la marque, lançons-nous dans son écoute.
Le rigoureux premier mouvement souligne avec force la poésie de la régularité, très bachienne pour le coup : c’est métronomique et, cependant, à l’intérieur de ce carcan, donc grâce à ce carcan, la musique sourd
des respirations,
des articulations et
des nuances (écoutez par exemple le vertigineux piano subito à 0’32) (certes, je sais que je pourrais mettre n’importe quel repère, mais bon, j’en mets un vrai, c’est aussi pour ça que je grattouille ces lignes).
Après que le toucher de Cyprien Katsaris nous a éblouis, l’on espère encore plus : qu’il nous émeuve dans l’Adagio dont les abords sentent plus le do mineur que le sol mineur. L’heure est à la retenue, judicieusement non nimbée de sustain. L’émotion se joue, précisément, dans
le refus du pathos,
les effets d’attente et
la marche qui avance sans regret ni remords.
L’Allegro en 12/8 répond à cette suspension par un duo associant légèreté et allant lié
au staccato,
aux accents et
à la restitution du texte (groupement de trois doubles et croches pointées).
La musicalité fleurit sur le terreau
du respect de la partition,
de la science narrative qui transforme un propos en apparence banal en tension vitale, et
des trouvailles interprétatives tel cet effet d’attente particulièrement bien mené à 1’02.
Avant le BWV 966, Cyprien tient à nous faire ouïr un extrait de la Troisième partita de Johann Adam Reincken. Une rareté extraite de l’Hortus musicus du compositeur… et arrangée par Egon Petri à des fins, suppute-t-on, didactiques : l’idée est de montrer l’apport de Bach par rapport à cette réduction pratique d’un texte pour deux violons, viole de gambe et basse continue. S’ensuit un infléchissement du disque : après les concerti, une sonate en Do dite BWV 966 inspirée, on l’a compris, de Reincken. Le prélude danse sur la code raide entre fausse improvisation et partition écrite. Un toucher sublime et une prise de son extraordinaire d’Andreas Stange rendent avec une acuité impressionnante cette ambiguïté géniale. S’ensuit une puissante fugue que Cyprien Katsaris prend avec cette aisance presque rageuse qui rend l’exercice à trois voix aussi palpitant qu’un thriller. Le rendu, superlatif, n’est donc pas réservé aux experts, c’est-à-dire aux prétendus experts, ou aux mélomanes, c’est-à-dire aux mélomanes. Il happera quiconque est prêt à prêter ses esgourdes. C’est
brillant sans esbroufe,
solide sans rigidité,
vivant sans niaiserie.
En bref, c’est formidable, la dernière note brève incluse. L’Adagio suivant sert d’interlude avant l’Allegro enchaîné. Le musicien en souligne néanmoins les lignes de crête saisissantes. Le bref Allegro réinsère de l’énergie, détaché à l’appui, travaillant de surcroît l’ambiguïté modale d’une harmonisation qui conte volontiers fleurette au mode mineur. L’Allemande conclusive manque sans doute d’intérêt textuel, mais elle donne largement prise aux musiciens pour sculpter leur interprétation :
choix des liaisons,
options d’ornement,
décisions de délitation – allons-y, c’est pas mon père – du tempo (1’34 ou 2’36),
accents et
direction de la ligne de basse.
Le présent enregistrement le démontre !
Cyprien Katsaris en répétition dans son studio. Photo : Bertrand Ferrier.
Le disque sur Bach l’arrangeur s’achève avec ironie par le concerto pour orgue en la mineur BWV 593. Cette œuvre chérie des organistes résulte de la transcription d’un concerto d’Antonio Vivaldi (RV 522). Ce que propose Cyprien Katsaris est la transcription de cette transcription effectuée pour son instrument par le compositeur et pianiste russe Samouïl Ievguenievitch Feinberg. En concluant son album sur cette captation datant de l’an 2000, l’artiste suggère que les transcriptions ouvrent des possibles à des partitions d’autant qu’un arrangeur peut, à nouveau, arranger l’arrangement, etc.
L’Allegro initial est virtuose à souhait, c’est-à-dire techniquement complexe avec ses octaves qui se défient, mais point extravagant. Porté par un tempo à la fois allant et serein, l’exécutant cisèle particulièrement
les effets d’écho entre les voix,
les différences d’atmosphère selon les parties orchestrales ou solistes, et, surtout,
le swing puissant que le piano fait découvrir à ceux qui n’ont en tête que la solennité de l’orgue (écoutez les accents à 1’13 !).
Les mains se croisent pour travailler l’ensemble des registres du clavier ; les liaisons et détachés sont soignés ; la musicalité est tenue (ainsi du léger retard qui donne du souffle à la phrase, par ex. à 3’20). En opposition, l’Adagio avance sur des œufs, comme construisant le discours à mesure que les mesures défilent. Cyprien Katsaris anime cette dentelle entre pianissimo et mezzo forte.
La polyphonie claire,
les changements de couleur et
les cinquante miroitements d’une même nuance (piano)
habillent l’apparente simplicité du mouvement dans une robe ma foi assez hypnotisante. L’Allegro final renoue, évidemment avec le brio que rehaussent
accents,
virtuosité alla russe et
franchise du toucher.
Le musicien n’hésite pas à impulser des tempi plus rapides ; les rebonds de notes propres au piano (1’08) fusent ; vertige ou ivresse guette ! On est décidément plus proche de Vivaldi que de Bach, fureurs à trois portées incluses. La transcription est réussie au plus haut point, en ce qu’elle ne se contente pas de contenir les trois parties organistiques pour les seules deux mimines du pianiste. Au contraire, elle cherche à entendre le travail de Bach avec le cerveau d’un pianiste virtuose. Ce n’est sans doute pas toujours fidèle à la lettre et encore moins à l’esprit, mais c’est proprement soufflant car l’arrangement devient œuvre.
En cela, la version Feinberg de la BWV 593,
portée çà par la digitalité d’un Rachmaninov,
là par des accents de poésie lisztienne (2’23)
qu’elle confronte à des harmonisations vivaldiennes
et à une synthèse bachienne,
résume le sens de ce disque qui voit dans l’arrangement non pas le remix d’un sample sympa, projet louable en soi, mais l’appropriation créatrice où la personnalité du compositeur rend hommage à la partition transcrite. En somme, l’art l’emporte sur l’artisanat. On ne saurait finir sur un autre compliment, saluant en miroir le travail de l’artiste Cyprien valorisé par le label artisanal de Katsaris.
Pour retrouver nos graffitis sur Cyprien Katsaris, c’estici. Pour acheter le double album, c’est, par exemple, là.
Quand j’étais presque encore pas tout à fait vieux, j’avais co-construit – dirait-on nowadays – une chanson intitulée « Tout le monde fait l’amour”. Il était temps de lui apporter un complément d’objet. Direct.
Inédits ou fonds de tiroir ? En éditant des « unpublished recordings » de 1994 et 2000 sur son label, Cyprien Katsaris assume le risque d’une telle question. Certains, qui verront dans cette publication une étrangeté, accepteraient avec dévotion un même témoignage venant d’une vedette dont les doigts commencent à rouiller. Or, l’intérêt du double disque ici proposé est sans doute que l’interprète n’est certes pas en bout de course. Jury international recherché, propulseur de récitals acclamés, pédagogue passé à l’ère du distanciel pendant les facéties sanitaires, enregistreur perpétuel de nouveautés – après son exceptionnel coffret Beethoven, le voici derechef sur toutes les platines dignes de ce nom avec sa box Saint-Saëns, dont nous rendrons compte tantôt.
Faute d’être dans la confidence, nous ignorons pourquoi les bandes ici pressées n’ont pas été exploitées auparavant – ce sera le premier compliment de la présente recension. Elles regroupent des enregistrements captés par Andreas Stange sur un Steinway D réglé par Michael Kempter en la Friedrich-Ebert Halle de Hambourg, en 1994, ainsi que des suppléments saisis en studio, à Sandhausen, par Ralf Kobinger sur un Steinway D préparé par Thomas Gärtner. Les deux disques sont thématisés. D’abord, un « nouveau récital » Bach, collage malin de pistes non encore exploitées ; ensuite, un disque intitulé « Bach l’arrangeur », qui donnerait envie d’un troisième disque intitulé « Bach arrangé »… n’existât-il sous le titre « Bach transcriptions », disponible toujours chez Piano 21.
Si le premier disque – c’est lui qui nous intéresse aujourd’hui – s’intitule « Nouveau récital Bach« , c’est que l’interprète avait déjà publié un « Récital Bach » agrémenté de « World premiere recordings ». Bien que l’on associe plus volontiers Cyprien Katsaris à la virtuosité échevelée et à l’improvisation diabolique, le musicien et le Kantor de Leipzig sont de vieux compagnons de route – le premier a, par exemple, gravé cinq concerti avec un orchestre luxembourgeois et une exploration du versant italien de la montagne Bach. Au reste, il n’y a point opposition entre ces trois éléments – la virtuosité, l’improvisation et l’habitude :
il faut des doigts pour jouer Bach,
il faut un instinct créatif pour faire chanter ses œuvres (choix des tempi, des respirations, des ornements, etc.), et
il faut avoir assez fréquenté les pièces si diverses grattées par JSB pour que, d’un enregistrement, en jaillisse le suc.
Or, à l’ère du ressassement sur la disparition du disque, qui plus est classique, et alors que quelques rageux continuent d’expliquer que Bach ne se peut jouer que sur « instrument d’époque » (on se demande pourquoi ils n’exigent pas que soit portée en prime la perruque qui va bien), l’ambition de publier un double disque autour du seigneur de la musique savante réjouit forcément. Elle résonne avec les projets de Piano 21 qui, dans leur ensemble, ressortissent
d’une énergie audacieuse,
d’une productivité roborative ainsi que
d’une foi en la musique et dans la curiosité des mélomanes.
Nom d’un petit bonhomme, reconnaissons que cette manière audacieuse de rabrouer les mauvais coucheurs procure une grande joie au mélomane curieux.
Le nouveau récital s’ouvre sur la fantaisie et fugue en do mineur BWV 960. Ce diptyque, que l’on date généralement des alentours de 1728, est notamment connu car
c’est le dernier exemple du binôme écrit par JSB,
sa fugue est inachevée, et
Ferrucio Busoni en a proposé un remix curieux en important un adagio et en achevant la fugue à sa façon – finir ou ne pas finir l’infini, débat connu sur plusieurs pièces dont le redoutable Contrapunctus XIV.
Le premier mouvement explose d’énergie dès la fantaisie, jouissant
de l’allant du tempo plus résolu que précipité,
des ornements soignés, et
du travail sur l’alternance entre détaché et legato.
Chez beaucoup d’autres artistes, on se fracasserait la tête contre le marbre en constatant que la reprise est faite. La capacité de Cyprien Katsaris à donner vie à une resucée détone. On le croyait tonique ? Le voici précis, facétieux, prévenant, défenseur des mutations chromatiques qui structurent cet éloge du croisement de mains. L’interprétation justifie pleinement, s’il en était besoin, l’usage du piano pour cette pièce qui ignorait – ou feignait d’ignorer – que, tantôt, l’évolution de la technique instrumentale sublimerait son exécution.
Nuances,
clarté de l’articulation et
science de la polyphonie
opèrent à merveille sur le grand piano. Certains ritendi dans la seconde reprise ne semblent-ils pas totalement idiomatiques ? Ne jouons point les gardiens du temple offusqués (pléonasme) : joliment tournés, ils donnent de l’épaisseur à la reprise, et ils traduisent les possibles d’une partition en en dévoilant d’autres espaces interprétatifs. La seconde partie du premier mouvement poursuit l’habile association entre rythme, délicatesse et contrastes. La vigueur résolue ne quitte jamais le maître… sauf pour chatouiller l’oreille par un éclairage différent qui ajoute çà du chatoiement et du soyeux à l’ivresse du brio sans forfanterie (4′), là des accents quasi jazzy (4’46) qui font grouver la bête de manière pour le moins inattendue.
La fugue chromatique à trois voix est enlevée avec une douceur magistrale qui n’exclut pas l’insistance sur les temps
(accents,
légers retards,
piano subito…).
Ces astuces allègent le hiératisme du genre et revêtent la fugue d’une musicalité parfois masquée sous la rigueur de la forme. Ainsi, Cyprien Katsaris happe l’auditeur par la manière qu’il a d’interpréter le texte – un détaché, une résonance, et bien sûr un silence signifiant puisque, au bout de cette plage, il n’y a ni la mer, ni les pavés, mais le mystère du non-écrit.
Cyprien Katsaris chez lui, le 24 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.
Extraite des sept toccatas pour clavecin, réputées écrites autour de 1710, la BWV 912 en Ré secoue l’auditeur en quatre mouvements inégaux. Un prélude presto permet à l’artiste de chauffer les saucisses avant de passer au grill de l’Allegro. L’interprète le fait sautiller en flattant la forme questions – réponses. L’écriture sied au piano tant l’usage de registres multiples permet de colorer diversement le flot discursif. Cyprien Katsaris n’hésite pas à cligner de l’œil en direction de l’auditeur avec ses fausses hésitations qui remettent du gaz dans son moteur (1’04).
L’Adagio offre l’occasion de goûter à un usage raisonné de la pédale. Sans se presser et sans traîner cependant, l’interprète prélude avec la liberté quasi rubato nécessaire pour rendre raison de l’incipit du mouvement… jusqu’à l’arrivée du sujet. Aussi goûte-t-on le soin que manifeste le pianiste pour travailler
tant le hors-sujet (un peu comme quand une chanteuse de r’n’b secoue ses tétons en proférant des sons avant de se mettre à brailler, mais dans une version passionnante) que
le sujet (l’énoncé de la mélodie principale) et
le lien presque paradoxal entre l’apparente quête de mélodie et la mélodie elle-même – paradoxal au sens où la mélodie est à la fois incluse dans sa recherche et absente d’elle, puisqu’elle n’arrivera qu’au terme du prologue.
(Mais non, pas d’inquiétude, ça va aussi bien que possible. Ce nonobstant, écrire tout de go que « Cyprien Katsaris, en savant improvisateur, est un as de la germination”, pas sûr que c’eût été très clair. Donc j’ai louvoyé, voilà tout. Tant pis si ça n’est pas beaucoup moins obscur.)
Le postlude de l’adagio conclut cette forme en arche par un nouveau moment quasi improvisé, direction la fugue finale à six doubles croches par mesure. La virtuosité, l’énergie, la musicalité et la franchise concluent avec puissance cette toccata fort captivante, brève coda à quatre temps incluse. Profitons-en pour saluer au passage la qualité du montage, qui laisse respirer l’auditeur un nombre de secondes suffisant avant de se jeter dans le morceau suivant.
Le prélude-fantaisie en la mineur BWV 922, supposé avoir été composé dans les années 1710 mais parfois attribué à Johann Tobias Krebs, faut bien s’occuper, commence en tourbillonnant. Séduisent notamment
la sûreté des doigts,
la souplesse de tempo et
la capacité à animer les passages a priori répétitifs sans pour autant les dénaturer – l’irritation produite par l’itération crée la tension dramatique nécessaire à nourrir l’intérêt.
Après un prélude et un mouvement interrogatif, le troisième segment, constitué d’une descente chromatique, s’annonce plus affirmatif. Toutefois, Cyprien Katsaris teinte sa cyclicité de contrastes plus palpitants en déployant des options réversibles – si, si – telles que :
nuances brusques ou progressives,
complicité ou disjonction des deux mains, et
respect strict du tempo ou dilatation réfléchie de la mesure.
Une coda mystérieuse fait office de péroraison qu’une tierce picarde presque inattendue tâche de laisser l’auditeur sur une note – haha – un brin optimiste.
S’ensuit l’Aria variata alla maniera italiana BWV 989 en la mineur. Rappelant le goût de l’interprète pour le versant italianisant de Johann Sebastian Bach, cette proposition (composée elle aussi autour de 1710) est parfois considérée comme une mini-Variations Goldberg. L’œuvre comprend un thème et dix variations. Le cadre est énoncé posément. Attaques et ornements – essentiels dans ce type de musique – sont particulièrement soignés. Les reprises sont l’occasion de varier l’exposé d’une même séquence. Ainsi, dans la Variation I, le legato fait place au détaché lors du bis ; dans les II et III, le piano succède au forte sans que ne se perde l’esprit risoluto initial, etc.
Le pianiste veille à valoriser les caractéristiques de chaque variation. Dans la II, on goûte l’association entre triolets à droite et walking bass à gauche est bien rendue. On savoure l’effet d’écho dans la III, le swing des contretemps dans la IV, l’allégresse sans chichi de la V. La VI, marquée andante, prend allure de pause aux allures de minuetto à quatre temps. La légèreté du toucher y fait merveille, quand la VII met en branle une force qui va, portée par le déséquilibre seyant d’une mesure à 12/8 (Cyprien Katsaris profite de la dernière reprise pour enrichir le texte avec une variante tout à fait heureuse).
Retour au sérieux avec la VIII, tamponnée Allegro. Associant
questions et réponses,
lectures piano et forte,
doigts solides puis pétillants,
cette variation contraste utilement avec l’avant-dernière – un duo presque entièrement constitué de doubles croches qui va son chemin sans omettre de se nuancer pour renforcer l’ivresse joyeuse de la pièce. La dernière variation clôt la pièce sur une forme quasi ABA puisque le tempo, l’esprit et la lettre la construisent comme une sorte de décalque upgradé du thème. Loin d’en bâcler l’exécution, l’interprète en cisèle les détails en valorisant la dernière exposition du thème…. jusqu’à l’arpège katsarissien qui clôt solennellement ce voyage en manière d’Italie. Exception dans ce disque, la Suite en Mi BWV 1006a a été enregistrée en 2000 et non en 1994 comme le reste. Sa présence sur ce disque et non sur le second, consacré à « Bach arrangeur » est sans doute ce que le musicologue Francis Cabrel appellerait une question d’équilibre car, en réalité, l’original des sept mouvements, d’une durée de vingt minutes environ, est constitué par la Troisième partita pour violon seul, écrite vers 1720. La version BWV 1006a est une transcription que Johann Sebastian Bach destinait originellement au luth. Cette spécificité ne s’entend guère dans la présente version où Cyprien Katsaris déploie son évidente virtuosité pour rendre raison du tube de la suite, le Preludio, cette fusée d’énergie qu’il a choisi de piloter pendant 3′ délicieuses et revigorantes.
Le Loure, en 6/4, pointe avec grâce les deux caractéristiques du genre – son côté dansant et sa dimension rustique.
Ornementation personnelle,
élégance du toucher qui n’éteint pas le swing indispensable,
absence de pédale de sustain qui permet de profiter de la dimension saccadée sans lisser les passages entre les notes ni fondre l’harmonisation parfois audacieuse (ainsi, l’accord de Mi est plusieurs fois enrichi d’un do qui vient frotter contre le si de la mélodie, surtout quand il est à la base)
contribuent à la réussite de la piste (de danse, bien sûr). La bien connue Gavotte en rondeau, dont Rachmaninoff a proposé une transcription parmi deux autres mouvements qu’il a élus, est aussi sertie d’une simplicité que le pianiste sait faire étinceler (écoutez le contraste subito à 1’32 !) sans la surjouer. La distance entre les possibles du piano et les moyens instrumentaux limités ici exigés participe du charme au même titre que le sens du contretemps (2’20) dont l’artiste se montre un grand maître. Les menuets ne dérogent pas à cette ligne de conduite prêtant attention aux détails, ces petits rien qui font de grands tout, en veillant à laisser la possibilité de danser aux auditeurs atteints d’un reliquat de danse de Saint-Guy et disposant d’un peu de place en leur chaumine. La bourrée s’agite plus, aidée par une basse dont les premiers temps claquent joliment quand cela sied. La gigue poursuit jusqu’à l’épuisement l’envie de farandole qui saisit obligatoirement celui qui écoute la Suite dans la version qu’en offre Cyprien Katsaris. C’est sémillant.
Cyprien Katsaris en répétition en l’église Saint-André de l’Europe. Photo : Bertrand Ferrier.
Le disque s’achève sur un quart d’heure de fugues autour de thèmes signé d’un contemporain de JSB appelé Tomaso Albinoni, qui a beaucoup composé hors l’Adagio qui porte indûment sa griffe. La BWV 946 en Do bénéficie de la clarté polyphonique que seul un grand pianiste sait instiller en faisant dialoguer les quatre voix – donc pas en se contentant, ce qui est déjà bien, de ne laisser émerger que l’itération du sujet. La BWV 950 en La, plus ambitieuse, part sur les chapeaux de roue et s’illustre notamment à travers
l’attention indispensable aux contrastes entre détaché et legato,
le spectre de nuances envisageable entre forte et mezzopiano, et
la variation des touchers accessible sur l’instrument à marteau, du dolcissimo en mode ASMR du piano (2’35) à la tonicité du forgeron bien tempéré (3’44).
La solide BWV 951 en si mineur termine le disque sur une note de douceur qui jure avec la manière Katsaris de finir ses récitals, après moult bis, sur du scintillant. Ici,
la rigueur répond à la caricature,
la polyphonie au simplisme,
l’exigence au show-off attendu voire espéré.
L’entrée et la conduite des voix sont remarquables ; les transitions sont pensées ; les différents moments apparaissent à la fois caractérisés et liés. En conclusion, un disque d’une grande tenue, même si la construction du « new recital » étonne : sans doute serait-on sorti plus ébouriffé après la BWV 1006a qu’après les sérieuses fugues finales. On peine à croire que ce choix de l’artiste vise à annoncer son nouvel assagissement. Sans doute le plaisir de surprendre l’auditeur gourmand de pyrotechnie a-t-il primé cette fois-ci… à moins qu’il s’agisse d’une stratégie déceptive visant à donner envie de passer de suite au second disque du coffret. Dans les deux cas, pas de stress : en temps et en heure, on ira goûter ce « Bach l’arrangeur » !
Pour retrouver nos graffitis sur Cyprien Katsaris, c’est ici. Pour acheter le double album, c’est, par exemple, là.
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