Dans le cadre du « Mois des quatre samedis » fomenté en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8) par le festival Komm, Bach! et commencé ce 18 janvier par un récital exceptionnel de Philippe Brandeis et Élise Battais, ouf, le concert orgue et soprano de ce samedi 25 janvier, 20 h 30, est en voie. Toujours gratuit, toujours retransmis en direct sur écran géant, toujours avec un programme détaillé offert aux spectateurs, toujours d’une durée encaissable pour tous d’environ 1 h 10. Cette fois, ce sont des gamines que nous avons convoquées. De jeunes virtuoses brillantissimes. Qui ont eu la curieuse idée de former un duo musical et amical quand tant de duos « orgue et soprano » sont fondées sur des opportunités mercantiles. Ici, c’est de musique qu’il va s’agir. Donc le duo Naïades vous attend. Et ça joue. Pour première illustration : l’organiste, levée à 5 h 30 pour venir répéter in situ, quand tu lui demandes si on peut filmer un bout de la répète, elle te dit qu’elle est en train de travailler les « Naïades » de Louis Vierne, pièce techniquement hyperdure, « ça ira, tu crois ? » Mouais, j’crois ça passe, pour cette fois.
Par conséquent, mesdames et messieurs, voici Coralie Amedjkane, un jour où elle manquait de sommeil, où elle avait été accueillie par la grève des transports alors qu’il lui restait le plus court mais presque le plus long à faire, et un jour où on claquait des dents à la tribune de l’orgue. Rendez-vous ce samedi au 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg, à 20 h 30 pétaradantes, pour la version de concert… avec, alentour, Mme Ariane Zanatta aux vocalises.
Triomphe et hourrahs pour Vittorio Forte, aux Jeudis du classique qui, chaque mois, font plus que salle comble à la mairie du dix-septième arrondissement parisien ! L’endroit vient d’être renommé Jacques Chirac et, conformément à l’inculture de feu le président à casseroles, n’a rien d’un espace de concert de musique savante – c’est, ni plus ni moins, une salle des fêtes ringarde. Toutefois, il permet de prouver aux sceptiques que la culture de haut niveau, sans concession putassière, à des tarifs imbattables de zéro euro, reste bien plus attractive que ce que les promoteurs de la merde abrutissante et les recopieurs de communiqués de presse affirment à longueur de médias. Il faut donc saluer
la réussite de cette initiative pérenne,
la qualité des concerts qui sont programmés et
la pertinence de cette réjouissance offerte aux Franciliens.
Oh, certes, le public n’est pas le plus métissé du monde ; mais cette pseudo-critique est-elle un critère de qualité valable, hormis pour certains béni-oui-oui qui se plaignent, racistes et grossiers, quand ils constatent la présence massive de vieux Blancos ? D’autant que, derrière l’apparente uniformité et sous l’œil vigilant de Jean-Clément Desfossés, agent du pianiste, l’assistance rassemble des passionnés de musique classique en général et de piano en particulier, de vieilles pétasses qui se croient chic parce que, installées au premier rang, elles débattent à voix forte de leurs réservations sur la Côte-d’Azur et Megève, et des curieux surpris d’être aussi enthousiasmés, au sens « impressionnés » mais aussi « transportés de l’intérieur » par ce qu’ils ont écouté, cet enthousiasme fût-il parfois partiellement fondé sur des raisons autosatisfaites (« cette fois, c’était un beau concert car le piano était propre ; la dernière fois, y avait des traces partout, j’avais engueulé Boulard, c’était indigne ! ») ou qui feraient rire l’organiste David Cassan – ainsi de la spectatrice qui vient s’asseoir près de nous, au premier rang et qui, à la fin du concert, s’ébaubit sincèrement, et elle n’a pas tort, parce que le monsieur joue sans partition, « sans partition, vous vous rendez compte, c’est ça le plus fort ! »
Photo : Bertrand Ferrier
Pourtant, force est de reconnaître que la soirée commence mal. Geoffroy Boulard, maire du bled, annone son mot d’accueil avec, à ses côtés, un adjoint dont les attributions donnent une idée de la culture version LR : Culture et Finances. L’élu à l’écharpe va enchaîner les preuves d’inculture, d’impréparation et de sottise pleine de fatuité. Évoquant clairement le leader du MIF qui découvre son discours à mesure qu’il le lit et demande à son auteur « où tu fous tes points, toi », le pataud personnage se ridiculise étonnamment pour un maire de gros arrondissement parisien quand
il affirme, entre deux claudications verbales, que va être donné « en cette salle, le premier concert de la nouvelle décennie » (ben non, ballot, 2020, contrairement à ce qu’affirme Pharaon premier de la Pensée complexe, c’est la dernière année de la décennie, sinon y aurait un 1 pour marquer que c’est la première !) ;
il cite les compliments adressés à l’interprète par « le journaliste de le (sic) Diapason » ; et, fin du fin,
il explique que l’artiste s’est produit « dans beaucoup de pays d’Europe, notamment aux États-Unis », provoquant malgré lui l’hilarité d’une salle pour partie acquise à sa cause et gênée de devoir se gausser bruyamment de lui.
Pédagogue, il prend en compte la diversité du public sans bêtifier pour autant. Il assume « une première partie atypique », qui s’ouvrira sur Carl Philip Emmanuel Bach (« pas le fils préféré de JSB »), porté sur « un souci de rupture, d’écriture plus émotionnelle et d’expressivité musicale ». Pour ne pas trop s’étaler, sans doute, il évite de s’attarder sur l’originalité de jouer un hommage à un clavicorde sur un piano. De même, de Muzio Clementi, il pointe que l’homme n’a pas écrit que des sonatines pédagogiques ou des études, sachant griffonner de vraies pièces de concert, mais il passe sous silence la question de la facture décalant le pianoforte sur un grand Steinway. C’est plus raisonnable, car le programme est trop copieux pour s’envaser dans de longues palabres susceptibles de virer au débat d’experts snobs. Place, donc à la musique, avec l’« Adieu à mon clavicorde Silbermann » de CPEB. Choisir d’ouvrir sur cette composition est une manière d’obliger le spectateur à se construire une posture d’écoute. En effet, l’œuvre n’a rien de spectaculaire. Vittorio Forte soigne l’exposition du thème en la pimpant par des accents marquant les changements de registre, en risquant de légers rubato et en accentuant la syncope des notes pointées. Il démontre une foi patente dans la partition en évitant les grands effets et en soulignant des détails : une insistance pour déjouer l’acoustique sèche de la salle, une suspension pour aérer le propos, une attaque différenciée sur les ornements, et hop ! le tour est joué.
Les « Douze variations sur la Folia », toujours de CPEB sont l’occasion de révéler la magie Forte, en l’espèce cette capacité à choisir quelle note doit sonner. Plus que la clarté d’une polyphonie assez étique, séduisent le swing et la diversité des élucubrations élaborées par le fils de autour du golden hit. Précision des contretemps et légèreté digitale trahissent la qualité de l’interprète.
La Sonate en si mineur op. 40 n° 2 de Muzio Clementi est composée à l’époque de la sonate La Tempête de Ludwig van Beethoven, a rappelé le musicien, donnant ainsi une clef de son interprétation sachant parler les deux langues de la fougue et de la mer étale. La pièce s’articule en deux mouvements, eux-mêmes associant chacun une partie lente et une partie preste. Dans le premier volet, l’écriture se complaît à dérouler une interrogation indécise, à travers un prélude volontiers hésitant, y compris quand apparaît une mélodie… vite désamorcée. L’Allegro « con fuoco e con espressione » n’en donne que plus de tonicité au discours. Le langage joue sur le dialogue entre
les deux mains,
les tonalités,
les caractères et
les différentes formes de transition, abruptes ou tuilées par des crescendi ou des decrescendi particulièrement bien exécutés.
Le second mouvement s’ouvre sur un interlude ternaire. Il prend son temps, poussant l’artiste à habiter chaque segment du Largo « mesto e patetico », y compris dans les récurrentes monodies aiguës. Judicieux, Vittorio Forte choisit de ne pas ébouriffer artificiellement le Presto final. Ainsi, les envolées de la main droite, qui tricote sec, restent toujours distinctes. La virtuosité est patente et patiente, car elle s’associe à d’autres qualités afin de donner chair à une œuvre variée quoique sans variation – ainsi de la capacité à rendre tensions et relâchements, et de l’art de nuancer avec élégance.
Les Fantaisie et variations sur « Au clair de la Lune » accouplent, selon les musicologues, une œuvre du vieux Clementi (la fantaisie) et des variations censées avoir été composées dans sa jeunesse. La fantaisie baguenaude et refuse de se laisser enfermée dans le thème, c’est rien de le dire. Pour s’y aider, elle s’appuie sur des modulations, des arpèges et des trilles qui animent son discours sciemment « fantaisiste », avant que ne s’imposent le thème et ses déclinaisons. Vittorio Forte s’amuse alors des contrastes de la partition. Certes, souvent, la main gauche n’a qu’une fonction traditionnelle d’accompagnement ; n’empêche, l’interprète rend avec gourmandise les contrastes du texte qui secoue
tempi,
tonalités,
registres et
modalités (majeur / mineur).
Ainsi se bouclent une cinquantaine de minutes de musique rares au concert. Tant pis si leur intérêt intrinsèque peut parfois paraître inégal au snob qui les écoute : jouées avec autant de conviction et de variété,
elles ne laissent jamais l’auditeur décrocher,
elles l’attirent vers des territoires dont il ignore sûrement beaucoup, et
elles l’emportent dans une exploration musicale qui subsume largement les conventions un brin poudrées où l’on pourrait les croire endormies, de même qu’elles agitent le cocotier des programmes convenus propres aux « grands récitals de piano » habituels.
La seconde partie
Après CPEB + Muzio Clementi, voici le temps de Frédéric Chopin et George Gershwin. Étrange couplage, sans doute, si l’on préfère la cohérence marmoréenne au chatoiement de la diversité – logique, en revanche, si l’on se souvient que l’interprète a été choisi par le label Lyrinx pour associer Couperin et Chopin, une association saugrenue donc intéressante puisque défendue par un tel zozo. D’autant que le Chopin choisi par Vittorio Forte n’est pas le plus connu des chopins, contrairement au Gershwin qui conclura la fête. Cette partie chopinienne du programme est cependant organisée fermement, avec un fil rouge très intime, quasi comme une sonate « des vieux jours ».
En guise de premier mouvement, la Barcarolle op. 60 en Fa#. L’interprète y démontre une affinité profonde avec cette musique, que manifestent notamment :
l’indispensable savoir-faire (il faut avoir entendu cette main gauche qui sait se faire admirablement discrète sans cesser de donner l’impulsion de la pulsation) ;
la technique remarquable (le toucher de l’artiste lui permet de différencier nettement les notes des accords afin d’assurer à la fois la percussivité – badaboum – du propos et de préserver la continuité de la ligne mélodique) ;
la maîtrise du rubato qui n’assèche cependant pas l’expressivité ; et
l’art de faire résonner les différentes humeurs zébrant ces neuf minutes, tout en assurant une unité de son.
En agitant les pinceaux de la sorte, l’artiste ne dessine pas un Chopin pimpant et nunuche tout plein, parfait pour les rombières, mais un Chopin âpre et humain comme il sied.
Photo : Bertrand Ferrier
Deuxième mouvement de cette sonate imaginaire, l’Impromptu n° 3 op. 51 en Sol bémol (donc très proche de la tonalité de Fa# que nous venons de quitter…) fait fonction d’interlude ou de respiration – plutôt pour l’auditeur que pour l’interprète – entre les deux gros massifs. Vittorio Forte parvient à y donner une sensation de liberté grâce à un judicieux équilibre entre
régularité de la mesure et
souffle propre à l’interprète.
Souvent, cette fois, la main droite se met au service de sa consœur pour esquisser une escapade onirique dans les marges d’un récital qui ne cesse d’interroger la notion de liberté musicale, à travers
les variations (Bach, Clementi),
les « fantaisies » (Clementi et Chopin) et
les arrangements ou transcriptions (Gershwin et dernier bis lisztien).
La grande Polonaise-fantaisie en La bémol op. 61 s’élabore à partir d’un prélude joué avec le mystère déchiqueté qui va bien. L’artiste assume la « fantasia » d’une composition dont les lignes de force ont plaisir à se dissimuler derrière
des récurrences,
des échos entre main droite et main gauche, et
des modulations préparées ou abruptes, chargées de réénoncer un thème sous une autre couleur.
Le musicien habite les passages virtuoses comme les moments de calme avec la même curiosité. Sa maîtrise de la partition libère le texte de sa complexité, donnant la sensation qu’il s’agit d’une improvisation. Le retour de la paix liminaire précède alors l’orage qui tonne dans une sombre clarté zébrée d’octaves et de notes répétées. Ce bouillonnement intranquille vaut à l’interprète de longs applaudissements pour le moins mérités.
En dépit d’un froid claquant à l’extérieur… et un peu à l’intérieur comme l’indiquent ces grotesques radiateurs cheap censés réchauffer les corps (photos supra), voici que s’approcheSummertime, extrait de la Fantaisie sur Porgy and Bess, dans la redoutable transcription d’Earl Wild. Vittorio Forte y déploie une virtuosité de l’intérieur. Avec finesse et sans surjouer le jazzman, l’artiste se joue des chausse-trappes épineux, associant
une mélodie imperturbable,
un accompagnement dans les basses et
un contre-chant fourni.
Ce trio pour un homme seul, parfois joué en bis par le soliste, impressionne et convainc à la fois. La Rhapsody in blue, dans une version pour piano seul due à George Gershwin himself, clôt a priori le récital sur un tube d’un quart d’heure. Dès l’énoncé du premier tube, sautent aux oreilles trois qualités formidables très « fortiennes » :
l’art du toucher – la distinction et la caractérisation contribuent à la réussite de l’incipit ;
le sens du phrasé (quel spectre allant du legato soyeux au staccato piquant !) ; et
la magie virtuose, qui est une autre facette de l’entertainment propre à la partition, aux côtés de la mélodie, du swing et de la récurrence des earworms.
Pas peureux, le pianiste n’hésite pas endosser la feinte vulgarité de l’œuvre, feat. fanfares bien lourdes, avec fortissimi et sforzandi, et démonstrations de brio.
Contretemps puissants,
harmonisation richissime,
sautes de couleurs,
mélange d’atmosphères lorgnant sur les accents latinos :
rien n’échappe à Vittorio Forte et à son Steinway pas beau mais joliment résistant !
En définitive, l’artiste s’est lourdement trompé. Au début de la seconde partie, il présentait cette pièce connue dans sa version symphonique en avertissant : « Il va manquer quelques instruments d’orchestre. » Pas sûr qu’il ne soit parvenu à les supplanter avec technique, ce qui n’est pas rien, et talent, ce qui n’est jamais tout.
La conclusion
Après 45 nouvelles minutes de musique, l’artiste subit son triomphe avec son apparent détachement et sa modestie profonde. On a rarement entendu la sage salle des fêtes trépigner avec autant d’admiration – c’était déjà ce même triomphe que l’Italien francophone avait affronté il y a quinze mois à l’institut Goethe. Néanmoins, même si l’artiste s’apprête à filer à Montpellier pour deux jours de masterclasses, ce succès puissant vaut bien un bisalla Volodos version « Marche turque ». Cette fois, il s’agit de Carl Philip Emmanuel Bach… pimpé de façon pyrotechnique et colorée par un artiste on fire comme la salle, incandescente. Il faudra bien un deuxième bis pour calmer tout ce petit monde. Vittorio Forte choisit la transcription par Franz Liszt de la « Dédicace » du recueil Myrthen, op. 25 de Robert Schumann – cohérent pour un artiste qui a gravé et du Liszt, et du Schumann, et des deux mélangés.
Sur un texte de Friedrich Rückert, le lied chante l’ange gardien, l’âme, la meilleure part de soi-même qu’est l’être aimé. À défaut ou en complément, un récital aussi bien construit, aussi vécu grâce à des pièces jouées depuis longtemps ou enregistrées il y a peu, aussi ambitieux et aussi brillant, c’est pas mal non plus.
J’aurais pu aider aux caisses, aux urnes ou au catering du concert de soutien pour les grévistes de la CGT par des stars – relatives – en quête d’une onction sociale et plus bankable que les artistes du Syndicat des artistes, tout juste bons à pouët-pouëter dans les manifs ou les gares, ces nazes que nous sommes.
Après une heure quinze de transport aller, vingt minutes de crapahutage dans les bois à la recherche d’une entrée, entre la porte 9 et la porte 13, j’ai renoncé à devenir petite main. Et je suis revenu à la vraie vie et à ses introspections :
comment trouver un chemin de retour dans la nuit, même après avoir joué avec des chiennes de passage ?
comment entrer dans une rame de métro bondée ?
comment faire réparer ma chaudière sans claquer ma colossale fortune en me faisant emphysiquer ? et, surtout, en ce moment,
Feu Jean Guillou et Davide Macaluso. Photo reproduite avec l’aimable autorisation de l’association Augure.
La curiosité est un joli défaut, si elle incite des lecteurs du présent billet à écouter l’œuvre pour piano de Jean Guillou, dont nous avons tantôt évoqué la première partie. D’autant que la seconde partie de ce double disque se place sous les auspices intrigants des augures…
Augure
Prêtre interprétant des signes, signe à interpréter et résultat de l’interprétation des signes : le terme d’« augure » est à la fois le titre du label et de l’op. 65 (16’) qui décapsule le second disque. La polysémie du sème invite à suspendre l’herméneutique pour recentrer le suspense sur l’ontologie du signe. En clair, ou presque, il s’agit de se demander, au fond, ce qui peut bien vouloir dire quelque chose. Quel signe est-il signifiant ? Quel signe n’est-il que signe ? Quel signe devient-il signifiant à défaut (par défaut, pourrait-on dire) d’autre signe – c’est ça, par lack des signes, voilà, c’est fait, mon canard ? La musique de Jean Guillou se cristallise autour de cette interrogation : si, d’ordinaire, la mélodie ou l’harmonie est le minerai qui conduit l’écoute de la musique savante, ni l’une ni l’autre ne sont d’aucun secours dans les compositions de maturité du maître. Ceux qui veulent glousser de « la musique contemporaine » avec l’intelligence d’une porte-parole de Pharaon Ier de la Pensée complexe peuvent passer Augure en soirée bobo pour se gausser, ils auront leur effet – et ceux qui ont connu la vedette de Saint-Eustache nous laissent penser que la star n’était pas contre une petite rigolade à l’occasion. Ceux qui, au contraire, veulent étalonner les embardées de l’artiste à l’aune de leur opinion propre, auront grand profit à ouïr le présent Augure. En effet, c’est cette puissance nébuleuse et joyeusement inquiétante du son musical comme interrogation de la musique qu’il faut accepter de goûter pour dépasser les deux piliers du snobisme en matière de musique contemporaine que sont le
« p’tain, c’est vraiment du foutage de gueule » et le
Dans Augure se profilent de rares notes déchiquetées, tantôt tenues, tantôt cloutées promptement sur le clavier, tantôt glissées avec douceur au bon soin des marteaux. La pédale de sustain atmosphérise, et hop, une pièce fondée sur le surgissement de notes tandis que les différences de dynamique et d’intensité jettent des couleurs bigarrées dans l’esgourde de l’auditeur. Au tiers-temps, un mouvement plus secoué, avec notes répétées et, parfois, accords, offre une énergie nouvelle au discours. Le spectre des possibles s’émancipe du médium grâce au grave puis à l’aigu (8’45) du piano. Les saucisses s’agitent avec plus de verve. Davide Macaluso joue de la multiplicité des attaques mais aussi des nuances et des phrasés. L’agilité du pianiste plonge l’auditeur attentif dans un paysage mouvant, une sorte de caverne platonicienne où le certain se fracasse, le solide se dissipe et la lumière se laisse grignoter.
Les effets de résonance n’entachent pas – c’est techniquement impressionnant – la clarté des gouttelettes qui effleurent ou noient brièvement le propos. Des trilles (11’40) ondulent à l’heure d’un reflux momentané de la passion ou du pathos. En réalité, cette soudaine pudeur devant l’effet s’insère dans une geste rhapsodique qui s’emballe ensuite en tâchant de synthétiser les différentes propositions (notes isolées, répétitions, tenues, multiplicité des attaques). Manière de coda conduit vers l’épuisement répétitif du discours, comme si le fade out aspirait la musique dans son inaccessible interprétation.
L’astuce finale évoque une mise en abyme. Il semble que, déjà, l’écho de la musique résonne dans l’esprit de l’auditeur alors même que la musique n’a pas fini d’être énoncée. Précise et kaléidoscopique, l’interprétation de Davide Macaluso parvient à rendre esthétique ce qui pourrait n’être – et ce ne serait déjà pas rien – qu’intrigant.
Les petites pièces
Un Intermezzo d’1’10, typique des intégrales souhaitant ne négliger aucune partition, contraste avec la grande forme précédente. Guilleret, le motif structurant est joué très sautillant par l’interprète, avec des effets de nuance qui valorisent la puissance des graves. La Valse oubliée sur le nom de Cornelia (3’) évoquait, en 2003, Cornelia Gerber, épouse d’Alfred Gerber qui avait mécéné, yop-la-boum, les masterclasses de Zurich dont Jean Guillou était un pilier. Elle associe
une ligne surplombante,
une rythmique ternaire et
des guirlandes descendantes ou montantes,
sans craindre la suspension du logos (1’43) jusqu’à sa conclusion à la fois apaisée et évanescente. Warum? (3’) met en musique l’interrogation de son titre. Si des notes aiguës frappent l’oreille d’emblée, elles cèdent vite le pas à des graves sourds et à des suites d’accords, stables ou répétitifs, que zèbrent des notes explosives aux écarts mystérieux, sooo guilloutiques. Une fin solidement campée sur la résonance ne dissipe pas le brouillard promise par cet inédit. La Valse oubliéeop. 79 (5’45) a de l’énergie, jusqu’à égarer sciemment sa pulsation ternaire. Cette redoutable partition alimente son propos grâce à des contrastes multiples :
notes esseulées / accords,
graves / aigus,
lent / brusquement prompt,
suspensions / traits virtuoses,
fortissimi / pianissimi, etc.
La variété gagne en intérêt grâce à la conduite de Davide Macaluso, capable de provoquer la surprise comme de guider l’auditeur jusque dans les effets d’effacement (3’47). De fait, l’aisance technique du pianiste se double de la gourmandise musicale que seule permet une familiarité extrême avec le langage du compositeur.
La Troisième sonate
L’op. 88 aurait été achevé en 2018, après l’intervention de l’interprète. Aussi l’éditeur prend-il soin de précipiter cette œuvre dernière contre les Variations pour piano qui vont suivre et datent d’avant l’op. 1. Objectif évident : proposer, au fil de ce double disque, un récital devant intriguer, et non un pieux pensum alignant sagement les pistes par ordre chronologique. Dans une atmosphère retenue, l’œuvre paraît hésiter entre la verticalité des accords et la transversalité des notes. Des effets d’écho (reproduisant çà et là des motifs reconnaissables) et de contrastes d’intensités ou de nuances attirent l’oreille, par-delà d’étranges impressions de patch (peut-être dues à des problèmes de lecture, vues mon piètre matériel hifi) comme entre 1’06 et 1’07, ou de bruits de vivant (1’30, par ex., comme plage 10 à 0’59) – toujours laisser l’impression d’une écoute maladroite mais attentive, ça fait hyperclasse.
Résonance, notes répétées et ressassement insatisfait agrippent l’auditeur dans une composition dégingandée où l’oscillation entre émotivité et méditation est patente. L’interprète, subtilement, veille à ne pas lisser cette écriture hérissée. Il la contraste, la laisse respirer et en rend l’aspect sévèrement pianistique :
attaques,
percussivité,
itération,
échos et parallélismes nuancés entre main droite et main gauche,
dialogue entre les registres,
sustain contrôlé…
Au deuxième tiers-temps, le texte semble s’assécher comme pour mieux préparer le retour d’une basse inquiétante, de la digitalité sporadique, des notes répétées, des écarts entendus, des échos pratiqués plus tôt et des notes (sou)tenues. L’exploration du matériau liminaire se poursuit avec les glissades et l’emportement terminal qu’accords répétés et pédale de soutien prolongent une vingtaine de secondes, semblant esquisser la musique qui ne sera pas écrite par-delà les notes qui ont été griffonnées.
Les Variations pour piano sur un thème israélien
La dernière œuvre de l’intégrale (20′) mais avant-première écrite par le compositeur, est datée de 1950. L’homme a vingt ans. Il propose un thème aisément reconnaissable quoi qu’il se dissimule vite dans les harmonies d’un clavier quasi jazzy. La Variation I, presque planante, se laisse envahir d’énigmaticité, popopo – au sens où Jean Bessière décrit la sortie de route du langage dont l’intelligence peut être immédiate ou, au contraire, se dérober à une exégèse strictement simpliste – sans perdre de vue le fil conducteur thématique, mais en le gorgeant de déviances propices à la rêverie. La Variation II, mouvement « vif et incisif », contient cependant une partie centrale où les rebonds caractéristiques du thème apaisent dans le sombre et le grave quand, ailleurs, ils permettent la réénergisation du discours dans les registres aigus.
La Variation III s’annonce « legato et très soutenue ». Sans mollesse, elle examine le thème selon ses principales caractéristiques, prenant le temps de le laisser sonner segment après segment, pour lui-même ou sa nouvelle harmonisation néo-ravélienne. La Variation IV, la plus courte (moins d’une minute), doit rendre un esprit « très marqué ». Elle continue de transposer et transporter le segment initial du thème jusqu’à exaspérer les p’tits marteaux. La Variation V, « très brillante », parcourt le clavier dans une arabesque ponctuée d’accords répétés ou brutaux, dont Davide Macaluso réussit à rendre tant la force tellurique que la musicalité… jusqu’à l’ultime tenue qui tuile la Variation V vers la VI, annoncée « recitativo ». Le même motif se laisse garnir de guirlandes miniatures, de résonances et de notes plantées avec soin, le tout dans un halo de sustain aux irisations sporadiquement hébraïsantes (piste 13, 2’01). Un grave étouffé revient enrichir ces oscillations autour d’une même matrice.
La Variation VII, « très égale et soutenue », semble s’amuser d’un simili fugato tonal qui change avec subtilité l’air des variations jusqu’au ritendo final. La Variation VIII, partagée entre « léger et cantabile », court et parcourt le clavier. laissant des bribes de thème à droite, à gauche et au milieu. À partir du mitan, un dialogue sourd semble revenir paisiblement vers le thème, façon lamento. La Variation IX, « très rythmée », fait s’affronter et se frotter des accords dans un esprit presque tango qui revient au cœur du thème jusqu’à un emportement qui hésite à vitupérer plus que de raison.
Et pour cause : la Variation X, sans indication, creuse la veine explorée par le mouvement précédent, non sans cligner de l’œil vers des accents gershwiniens (trois octaves descendants à 0’42). La Variation XI, forcément « appassionato », oppose aux accords précédents la vivacité des petites saucisses, démontrant la capacité de l’artiste à jouer vite avec finesse, sans négliger l’impact des accents sur le groove. Les traits à l’octave parfaitement synchronisés parviennent à faire gronder le grave sans céder ni sur la clarté ni sur le bouillonnement. Des accords répétés et prolongés dans la résonance l’emportent sur un dernier trait virtuose. Le tout forme une œuvre guilloutique moins radicale mais certainement pas moins savoureuse que les pièces « de maturité ». Les auditeurs de bonne volonté qui seraient inquiets de ne « jamais pouvoir entrer dans une pièce du type qui ressemble à un savant fou » peuvent commencer par cette composition princeps.
Davide Macaluso et feu Jean Guillou. Photo reproduite avec l’aimable autorisation de l’association Augure.
En conclusion
Jamais
la technique (superlative),
la musicalité (toujours intrigante, groovy quand nécessaire) et
le souci de l’émotion par-delà les notes
ne quittent Davide Macaluso, quelles que soient les difficultés ou les problèmes posés par les folies guilloutiques. Dans ce parcours protéiforme, il semble tirer le meilleur de pièces souvent captivantes, dressant un monument impressionnant en hommage à un pianiste-compositeur dont beaucoup de pianistes ignorent encore qu’il ne composa point seulement pour l’orgue.
En résumé, un disque utile, intéressant, bien réalisé et supérieurement animé par un interprète époustouflant. Chapeaux aux acteurs de cette nouvelle réussite signée Augure… et bonne découverte aux curieux.
Pour acheter le disque, c’est ici. Pour suivre les activités d’Augure, c’est là. Pour feuilleter les notules autour des parutions du label Augure et de Jean Guillou sur ce site, bienvenue.
Voilà. Après avoir présenté le ploum-ploumiste et la souffleuse, l’heure est au programmisme. Partager avec vous la résultation de cette triple conceptologie serait d’un grand joyeusisme.
Ce samedi, à 20 h 30, concert orgue et flûte à Saint-André de l’Europe (24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8). Ce concert est réservé aux mélomanes qui adooorent les musiques qui swinguent, pulsent et soukoussent – ainsi qu’aux experts recherchant des titres puissants, rares et tripants. Fidèle à sa bonne fortune, le festival Komm, Bach! vous invite à un concert d’une heure, retransmis sur grantécran (avec une vraie cadreuse, pas comme sur les vidéos de répétition disponibles sur YouTube), incluant une entrée libre et une sortie au même tarif. Notre bonne fortune, c’est que nous accueillons, comme à chaque fois, des artistes impressionnants. Accompagnant Philippe Brandeis dans un programme sans temps mort, voici la grrrande Élise Battais – si, quand tu te cognes la tête en montant l’escalier de bois qui mène à la tribune, c’est que tu est grrrande.
Premier prix du Conservatoire royal de Bruxelles, soliste et pédagogue recherchée, spécialiste en sus de la musique vietnamienne (à Komm, Bach!, on aime bien les gens qui ne sont pas qu’un monolithe…), la dame débaroule avec une set-list virtuose associant compositeurs stars et méconnus.
Plus que deux musiciens exceptionnels, ce qui n’est déjà pas si mal, c’est un duo vibrant les même vibes qui s’apprête à investir la petite église qui jouxte la place de Clichy. Au terme de la dernière répétition, le diagnostic est univoque : ça s’annonce impressionnant et inspirant. Alors, pour vous inciter à venir, on aurait pu voler un tube à leur dernier raccord in situ. On a préféré rapter un extrait de l’hommage à Rolande Falcinelli que rendront les artistes – Philippe Brandeis est très fidèle à cette grande dame qui eût été centenaire en 2020 : il a par exemple enregistré un cycle d’elle jadis sur vinyle – ça ne nous rajeunit pas – et l’œuvre dont est issue le fragment ci-dessous pour Hortus… avec une certaine Élise Battais.
Tous les quêteurs d’envoûtement et de mystère sont attendus samedi pour profiter, au milieu de propositions joyeusement consonantes, de dix minutes rares en concert, de musique écrite il y a à peine plus de quarante ans, avec orgue et flûte… et pourtant ni conceptuelle, ni prout-prout, ni barbante. Hâte de vous y retrouver !
L’art n’est pas si difficile, mais le petit mot qui fait zizir, si. C’est donc joie de recevoir de bonnes vibrations pour ce double disque toujours disponible ici. (Cela dit, c’est pas 2,2 ou environ : c’est 4,4 ou presque, non mais.)
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