
Le Wagner de l’annĂ©e Ă Bastille, dirigĂ© par Philippe Jordan… et Ă un prix « non surcoté » puisque la vedette allemande n’est plus lĂ (mĂªme si, entre 2007 et 2017, les prix au parterre ont augmentĂ©… de 75 % – mais j’imagine que les statistiques stipuleront qu’il n’y a pas d’inflation au taux corrigĂ© indexatoire global) : nous eussions regrettĂ© de ne point y laisser traĂ®ner quelque oreille. Donc nous laissĂ¢mes.
L’histoire : dans le duchĂ© de Brabant, Telramund accuse Elsa, l’hĂ©ritière et sa propre ex, d’avoir jadis tuĂ© son frère. Le roi ordonnant un duel pour que Dieu dĂ©cide de la vĂ©ritĂ©, Elsa invoque son champion, un chevalier au cygne, qui arrive, gagne le combat + la fille, et Ă©pargne Telramund (acte I, 1 h). Ortrud, femme de Telramund, supplie Elsa de lui pardonner, puis l’accuse, avec son Ă©poux, d’avoir faussĂ© le combat et d’avoir livrĂ© le duchĂ© Ă un pauvre type. Seul moyen de vĂ©rifier : demander au chevalier qui il est vraiment. Elsa refuse car le mec le lui a interdit, et le roi ordonne aux deux jaloux d’aller se faire voir (acte II, 1 h 30). HĂ©las, le venin instillĂ© par Ortrud fait son effet ; et, après que le chevalier a tuĂ© Telramund revenu l’agresser, il doit avouer devant tous son identitĂ©. C’est donc Mr Lohengrin, chevalier du Graal, qui s’en va comme un prince en laissant un dernier cadeau Ă la Germanie prĂªte Ă la guerre : le frère d’Elsa, ressuscitĂ©, est de retour (acte III, 1 h).

Le spectacle : dans un dĂ©cor quasi unique de Christian Schmidt (une sorte de patio-motel Ă colonnades) oĂ¹ se baladent des Ă©lĂ©ments inutiles (table et chaise) voire Ă©sotĂ©riques (un piano dont jouent les fantĂ´mes des jeunes enfants de Brabant, d’abord debout puis couchĂ©), errent des personnages en quĂªte de metteur en scène, Claus Guth ayant renoncĂ© Ă toute exigence. Peut-Ăªtre la meilleure synthèse de l’impression gĂ©nĂ©rale est-elle rĂ©sumĂ©e par ma voisine du troisième acte, après qu’est partie la pouffe qui me cĂ´toyait, se faisait chier et montrait Ă son vieux du jour les photos des opĂ©ras de San Francisco (« c’est autre chose que Bastille ! ») ou du Met : « Au moins, pour une fois, ça ne dĂ©range pas ! » On est quand mĂªme gĂªnĂ© devant la nullitĂ© du combat, rĂ©glĂ© par Marie-ClĂ©mence Perrot, et par l’indigence de lumières, signĂ©es Olaf Winter, comme souvent insuffisantes pour distinguer les chanteurs – ce qui, pardon, devrait Ăªtre une de leurs fonctions.

L’orchestre : hormis ces rĂ©serves et ce piètre contentement du « ça ne dĂ©range pas » (en clair : pas de soldat nazi ou de mec chibre Ă l’air vĂªtu d’un tutu rose), rien ne permet de soutenir l’intĂ©rĂªt pour le spectacle. Heureusement, la musique est magnifique, l’opĂ©ra pas si inintĂ©ressant que le rĂ©sumĂ© peut le laisser supputer, et l’orchestre, dirigĂ© par Philippe Jordan, est en grande forme. Les clarinettistes solistes (si bĂ©mol et basse) sĂ©duisent, les cuivres tonnent comme on les attend, l’ensemble est prĂ©cis et nuancĂ© (quel prĂ©lude du I, boudu !), et le chef fait montre de qualitĂ©s dont l’absence nous chagrinait jadis – Ă©nergie, contraste, volontarisme sans nĂ©gliger le fonctionnel comme les indications aux chanteurs ou aux musiciens jouant sur scène… Impressionnant.

Le plateau : sur scène, nous n’avons « que » l’équipe B. En clair, Jonas Kaufmann, le ténor emblématique du rôle, et qui a retrouvé au III un décor de roseaux qu’il a déjà maintes fois côtoyé, est reparti vers d’autres aventures. L’occasion pour nous de pointer un scandale qu’oublie volontiers la Cour des comptes – l’absence totale de Français dans les rôles-clés de notre Opéra national. Côté régie, Claus Guth, Christian Schmidt, Olaf Winter, Volker Michl et Ronny Dietrich. Côté chanteurs : Rafal Siwek, Stuart Skelton, Martina Serafin, Tomasz Konieczny, Michaela Schuster et Egils Silins. La musique n’a pas de frontière mais, apparemment, elle est connaisseuse d’avantages fiscaux que l’on suppute primer sur la simple décence qui consisterait à ce que l’argent des ploucs qui payent leurs impôts bénéficie aussi aux grands artistes français (Mireille Delunsch et Jean-Philippe Lafont chantaient bien Elsa et Telramund en 2007, serait-ce possible, alors ?), de façon à tirer la culture nationale vers le haut. Cette mise au point nécessaire faite, passons au plateau en présence.

Les solistes : un satisfecit gĂ©nĂ©ral s’impose, qui n’est en rien contradictoire avec le paragraphe prĂ©cĂ©dent. En effet, je ne sache pas que les classes de chant des conservatoires français soient vides et ne dĂ©livrent plus de diplĂ´mes – Ă quoi forment-ils donc, si aucun des autochtones ne peut prĂ©tendre fouler la plus grande scène de l’Hexagone ?
Tomasz Konieczny (Telramund) rend bien l’ambiguĂ¯tĂ© de son rĂ´le, tantĂ´t amant bafouĂ©, futur duc dĂ©chu, mari manipulĂ©, etc. On est sĂ©duit par la tonicitĂ© vocale du hĂ©raut, Egils Silins, que l’on a vu moins Ă son aise jadis, peut-Ăªtre dans des tessitures moins adaptĂ©es ou dans des rĂ´les excessifs pour son endurance. Rafal Siwek campe un roi digne, quoi qu’il donne parfois l’impression de s’ennuyer sur scène. Martina Serafin (Elsa) est irrĂ©prochable vocalement. Certes, son timbre n’est pas le plus soyeux que nous ayons ouĂ¯, mais le souffle est lĂ , aucune note ne lui Ă©chappe et son interprĂ©tation, naĂ¯ve donc entière, a le mĂ©rite de la cohĂ©rence, mĂªme si le metteur en scène la ridiculise Ă outrance (l’Ă©motion est montrĂ©e en serrant un vĂªtement ou en s’effondrant par terre, pfff). Stuart Skelton, dĂ©cidĂ©ment destinĂ© Ă doubler Jonas Kaufmann, n’a pas le physique du presque-jeune premier, mais il se bat vaillamment avec un rĂ´le de ouf dingo. HĂ©las, il faiblit dans la dernière demi-heure du deuxième acte et, se souvenant d’une attaque très ratĂ©e, garde dans le troisième une prudence bien comprĂ©hensible qui altère son brio mais peut aussi traduire la fragilitĂ© de son personnage, hĂ©ros amoureux rappelĂ© Ă de plus hautes destinĂ©es. AssurĂ©ment, le tĂ©nor rouĂ© touche Ă ses limites mais il touche aussi par elles, car ce sont des limites si Ă©levĂ©es que l’on ne lui reproche presque pas de personnifier, en un bloc, le virtuose brillant et l’homme friable.

Notre chouchoute de la soirée reste Michaela Schuster en Ortrud. Sa voix maîtrisée et multiple (selon qu’elle joue la femme rageuse, la rivale doucereuse, la dénonciatrice publique…) ébaubit. Sa présence scénique, qu’elle soit le centre de l’attention ou un simple élément de décor, stupéfie. Elle tient son rôle de salope avec une intégrité, une constance et un savoir-faire dramatique absolument remarquable.
Ainsi, outre le plaisir de saluer quelques Français dans les rĂ´les sans-titre (Cyrille Lovighi, Laurent Laberdesque, Julien Joguet, Corinne Talibart, Laetitia Jeanson et la Hongro-Française Lilla Farkas), cette soirĂ©e très plaisante musicalement s’achève sur la joie d’avoir entendu un orchestre en grande forme, des chÅ“urs impressionnants, un chef motivĂ©, un beau plateau et une partition convaincante. Pour un grand spectacle, on repassera – mais, promis, justement, mĂªme sceptique, on repassera.











