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Le blog de Bertrand Ferrier, page 306

Lohengrin, Opéra Bastille, 8 février 2017

Tomasz Konieczny (Telramund), Martina Serafin (Elsa), Philippe Jordan, Michaela Schuster (Ortrud), Stuart Skelton (Lohengrin) et Rafal Siwek (le roi). Photo : Bertrand Ferrier.

Le Wagner de l’annĂ©e Ă  Bastille, dirigĂ© par Philippe Jordan… et Ă  un prix « non surcoté » puisque la vedette allemande n’est plus lĂ  (mĂªme si, entre 2007 et 2017, les prix au parterre ont augmentĂ©… de 75 % – mais j’imagine que les statistiques stipuleront qu’il n’y a pas d’inflation au taux corrigĂ© indexatoire global) : nous eussions regrettĂ© de ne point y laisser traĂ®ner quelque oreille. Donc nous laissĂ¢mes.
L’histoire :
dans le duchĂ© de Brabant, Telramund accuse Elsa, l’hĂ©ritière et sa propre ex, d’avoir jadis tuĂ© son frère. Le roi ordonnant un duel pour que Dieu dĂ©cide de la vĂ©ritĂ©, Elsa invoque son champion, un chevalier au cygne, qui arrive, gagne le combat + la fille, et Ă©pargne Telramund (acte I, 1 h). Ortrud, femme de Telramund, supplie Elsa de lui pardonner, puis l’accuse, avec son Ă©poux, d’avoir faussĂ© le combat et d’avoir livrĂ© le duchĂ© Ă  un pauvre type. Seul moyen de vĂ©rifier : demander au chevalier qui il est vraiment. Elsa refuse car le mec le lui a interdit, et le roi ordonne aux deux jaloux d’aller se faire voir (acte II, 1 h 30). HĂ©las, le venin instillĂ© par Ortrud fait son effet ; et, après que le chevalier a tuĂ© Telramund revenu l’agresser, il doit avouer devant tous son identitĂ©. C’est donc Mr Lohengrin, chevalier du Graal, qui s’en va comme un prince en laissant un dernier cadeau Ă  la Germanie prĂªte Ă  la guerre : le frère d’Elsa, ressuscitĂ©, est de retour (acte III, 1 h).

Stuart Skelton (Lohengrin), Opéra Bastille, le 8 février 2017. Photo : Bertrand Ferrier.

Le spectacle : dans un dĂ©cor quasi unique de Christian Schmidt (une sorte de patio-motel Ă  colonnades) oĂ¹ se baladent des Ă©lĂ©ments inutiles (table et chaise) voire Ă©sotĂ©riques (un piano dont jouent les fantĂ´mes des jeunes enfants de Brabant, d’abord debout puis couchĂ©), errent des personnages en quĂªte de metteur en scène, Claus Guth ayant renoncĂ© Ă  toute exigence. Peut-Ăªtre la meilleure synthèse de l’impression gĂ©nĂ©rale est-elle rĂ©sumĂ©e par ma voisine du troisième acte, après qu’est partie la pouffe qui me cĂ´toyait, se faisait chier et montrait Ă  son vieux du jour les photos des opĂ©ras de San Francisco (« c’est autre chose que Bastille ! ») ou du Met : « Au moins, pour une fois, ça ne dĂ©range pas ! » On est quand mĂªme gĂªnĂ© devant la nullitĂ© du combat, rĂ©glĂ© par Marie-ClĂ©mence Perrot, et par l’indigence de lumières, signĂ©es Olaf Winter, comme souvent insuffisantes pour distinguer les chanteurs – ce qui, pardon, devrait Ăªtre une de leurs fonctions.

Philippe Ier de Bastille et son ombre mettent le feu à la fosse. Opéra Bastille, le 8 février 2017. Photo : Bertrand Ferrier.

L’orchestre : hormis ces rĂ©serves et ce piètre contentement du « ça ne dĂ©range pas » (en clair : pas de soldat nazi ou de mec chibre Ă  l’air vĂªtu d’un tutu rose), rien ne permet de soutenir l’intĂ©rĂªt pour le spectacle. Heureusement, la musique est magnifique, l’opĂ©ra pas si inintĂ©ressant que le rĂ©sumĂ© peut le laisser supputer, et l’orchestre, dirigĂ© par Philippe Jordan, est en grande forme. Les clarinettistes solistes (si bĂ©mol et basse) sĂ©duisent, les cuivres tonnent comme on les attend, l’ensemble est prĂ©cis et nuancĂ© (quel prĂ©lude du I, boudu !), et le chef fait montre de qualitĂ©s dont l’absence nous chagrinait jadis – Ă©nergie, contraste, volontarisme sans nĂ©gliger le fonctionnel comme les indications aux chanteurs ou aux musiciens jouant sur scène… Impressionnant.

Martina Serafin, Opéra Bastille, le 8 février 2017. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plateau : sur scène, nous n’avons « que » l’équipe B. En clair, Jonas Kaufmann, le ténor emblématique du rôle, et qui a retrouvé au III un décor de roseaux qu’il a déjà maintes fois côtoyé, est reparti vers d’autres aventures. L’occasion pour nous de pointer un scandale qu’oublie volontiers la Cour des comptes – l’absence totale de Français dans les rôles-clés de notre Opéra national. Côté régie, Claus Guth, Christian Schmidt, Olaf Winter, Volker Michl et Ronny Dietrich. Côté chanteurs : Rafal Siwek, Stuart Skelton, Martina Serafin, Tomasz Konieczny, Michaela Schuster et Egils Silins. La musique n’a pas de frontière mais, apparemment, elle est connaisseuse d’avantages fiscaux que l’on suppute primer sur la simple décence qui consisterait à ce que l’argent des ploucs qui payent leurs impôts bénéficie aussi aux grands artistes français (Mireille Delunsch et Jean-Philippe Lafont chantaient bien Elsa et Telramund en 2007, serait-ce possible, alors ?), de façon à tirer la culture nationale vers le haut. Cette mise au point nécessaire faite, passons au plateau en présence.

Michaela Schuster (Ortrud), Opéra Bastille, le 8 février 2017. Photo : Bertrand Ferrier.

Les solistes : un satisfecit gĂ©nĂ©ral s’impose, qui n’est en rien contradictoire avec le paragraphe prĂ©cĂ©dent. En effet, je ne sache pas que les classes de chant des conservatoires français soient vides et ne dĂ©livrent plus de diplĂ´mes – Ă  quoi forment-ils donc, si aucun des autochtones ne peut prĂ©tendre fouler la plus grande scène de l’Hexagone ?
Tomasz Konieczny (Telramund) rend bien l’ambiguĂ¯tĂ© de son rĂ´le, tantĂ´t amant bafouĂ©, futur duc dĂ©chu, mari manipulĂ©, etc. On est sĂ©duit par la tonicitĂ© vocale du hĂ©raut, Egils Silins, que l’on a vu moins Ă  son aise jadis, peut-Ăªtre dans des tessitures moins adaptĂ©es ou dans des rĂ´les excessifs pour son endurance. Rafal Siwek campe un roi digne, quoi qu’il donne parfois l’impression de s’ennuyer sur scène. Martina Serafin (Elsa) est irrĂ©prochable vocalement. Certes, son timbre n’est pas le plus soyeux que nous ayons ouĂ¯, mais le souffle est lĂ , aucune note ne lui Ă©chappe et son interprĂ©tation, naĂ¯ve donc entière, a le mĂ©rite de la cohĂ©rence, mĂªme si le metteur en scène la ridiculise Ă  outrance (l’Ă©motion est montrĂ©e en serrant un vĂªtement ou en s’effondrant par terre, pfff). Stuart Skelton, dĂ©cidĂ©ment destinĂ© Ă  doubler Jonas Kaufmann, n’a pas le physique du presque-jeune premier, mais il se bat vaillamment avec un rĂ´le de ouf dingo. HĂ©las, il faiblit dans la dernière demi-heure du deuxième acte et, se souvenant d’une attaque très ratĂ©e, garde dans le troisième une prudence bien comprĂ©hensible qui altère son brio mais peut aussi traduire la fragilitĂ© de son personnage, hĂ©ros amoureux rappelĂ© Ă  de plus hautes destinĂ©es. AssurĂ©ment, le tĂ©nor rouĂ© touche Ă  ses limites mais il touche aussi par elles, car ce sont des limites si Ă©levĂ©es que l’on ne lui reproche presque pas de personnifier, en un bloc, le virtuose brillant et l’homme friable.

« Tiens, j’ai pas d’idĂ©e pour la mise en scène. Si je transformais un piano en pouf ? / – GĂ©nial. Demande une prime. »

Notre chouchoute de la soirée reste Michaela Schuster en Ortrud. Sa voix maîtrisée et multiple (selon qu’elle joue la femme rageuse, la rivale doucereuse, la dénonciatrice publique…) ébaubit. Sa présence scénique, qu’elle soit le centre de l’attention ou un simple élément de décor, stupéfie. Elle tient son rôle de salope avec une intégrité, une constance et un savoir-faire dramatique absolument remarquable.
Ainsi, outre le plaisir de saluer quelques Français dans les rĂ´les sans-titre (Cyrille Lovighi, Laurent Laberdesque, Julien Joguet, Corinne Talibart, Laetitia Jeanson et la Hongro-Française Lilla Farkas), cette soirĂ©e très plaisante musicalement s’achève sur la joie d’avoir entendu un orchestre en grande forme, des chÅ“urs impressionnants, un chef motivĂ©, un beau plateau et une partition convaincante. Pour un grand spectacle, on repassera – mais, promis, justement, mĂªme sceptique, on repassera.

Hardy Rittner, Institut Goethe, 7 février 2017

Le BlĂ¼thner de l’Institut Goethe, photographiĂ© par Rozenn Douerin

C’est certain, le fat pointerait une cyberpromesse de concert qui aurait mĂ©ritĂ© une relecture francophone (« C’est aussi en 2010 que Hardy Rittner complète ses Ă©tudes un programme dans un autre discipline majeur »). MĂªme si, grammaticalement, c’est pertinent, artistiquement, un tel reproche est idiot car, fidèles Ă  leur tradition portĂ©e par un sens de l’accueil tout sauf français et boustĂ© par l’énergie de François SegrĂ© pour Socadisc, les concerts de l’Institut Goethe, Ă  la portĂ©e de tous (1 h + pot après), sont un joyeux moment pour dĂ©couvrir des artissses brillants, mĂ©connus, entiers et offerts Ă  l’oreille du curieux pour un tarif oscillant entre 5 et 10 €, dans une salle confortable… mais, dĂ©sormais, pleine Ă  chaque fois.
Le pianiste du mois est Hardy Rittner, un revenant qui a sĂ©vi en ces lieux six ans plus tĂ´t. Son projet : propulser sans affĂ©terie une musique brillante. Pourtant, tout commence par la sonate KV 279, soit la première sonate pour piano de Mr Mozart. Un quart d’heure de musique plutĂ´t attendue, distribuĂ©e en trois mouvements, qui met donc en scène la patte Rittner : le musicien n’est pas celui qui joue des tubes, il est celui qui fait sonner des Å“uvres dont il croit qu’elles valent dâ€™Ăªtre entendues. Pour cela, Hardy Rittner remplit les conditions – doigts assurĂ©s, sens du tempo, foi dans Amadeus.
On attend avec d’autant plus de curiositĂ© ses Chopin, qui encadrent une grosse pièce de Brahms. Or, dans la quasi miniature, mĂªme si elle est moins applaudie par un public trop respectueux (Ă  l’exception de la pĂ©tasse qui agite ses bracelets pour se faire remarquer), le virtuose dĂ©gaine un sens de la caractĂ©risation qui focalise l’attention. On a rarement entendu des plans aussi clairement distincts dans un prĂ©lude, un impromptu ou une Ă©tude. L’exĂ©cution est quasi pĂ©dagogique, tant l’homme est capable de jouer en trois dimensions afin de donner chair auditive aux diffĂ©rentes strates de l’accompagnement et de la mĂ©lodie.

Hardy Rittner par Rozenn Douein

Les Variations sur un thème original op. 20 de Brahms confirment la conviction de l’auditeur. Nous avons bien affaire Ă  une personnalitĂ© singulière, qui associe le cĂ´tĂ© analytique (mĂªme si toi, tu aurais besoin d’une quinzaine de doigts par main et de quelques cerveaux supplĂ©mentaires pour jouer ce que je propose avec un index ou deux, je peux Ă  tout moment t’essspliquer comment la pièce est construite) au sens de la dramaturgie (le public est portĂ© par la gourmandise pianistique du hĂ©ros et sa capacitĂ© Ă  faire sentir la progression des Å“uvres). Peut-Ăªtre regrette-t-on çà et lĂ  le revers de la mĂ©daille (pour rendre Ă©vidents les contrastes, le musicien utilise souvent une nuance mezzo forte qui met bien en valeur les parties solistes, forte ou piano, mais lisse parfois tensions et intentions), et l’utilisation gĂ©nĂ©reuse d’une pĂ©dale qui, dans l’acoustique assez sèche de l’Institut, noie sporadiquement le propos dans un flou chaleureux mais un brin excessif Ă  notre goĂ»t.
Pour autant, ce flou n’a rien d’une facilitĂ©. En tĂ©moigne la dernière pièce, la cĂ©lèbre Toccata de Ferruccio Busoni, une de ces pièces injouables qu’adorent les purs virtuoses. Hardy Rittner ayant dĂ©jĂ  prouvĂ© qu’il Ă©tait inutile d’aller vĂ©rifier s’il sait jouer, il en profite pour diffuser de la musique avec ce qui pourrait nâ€™Ăªtre chez d’autres qu’un brillant tombereau de notes Ă  peu près domestiquĂ©es. Le choix de tempi diffĂ©renciĂ©s, la volontĂ© d’affirmer la clartĂ© du discours sous de nombreuses formes (rythme rĂ©current accentuĂ©, dissociation des plans sonores, legato spectaculaire sur les octaves en cascade), et l’investissement du pianiste dans son interprĂ©tation achèvent de sidĂ©rer un public justement en transe.

Le triomphe par l’arc de Rozenn Douerin

Le concert se conclut par trois Chopin en bis, dont un nocturne dĂ©licat Ă  souhait et une sĂ©duisante mazurka que Hardy Rittner tire, par sa rythmicitĂ©, du cĂ´tĂ© de Grieg. Ne reste plus qu’à dĂ©guster le pot d’après-concert, facilitĂ© par des serveurs dignes et cordiaux. Le fat, persistant, regrettera des vins de qualitĂ© discutable ; le spectateur intelligent se rĂ©jouira de cette façon de prolonger un concert impressionnant par une sorte de sas de dĂ©compression conviviale entre le brio de Hardy Rittner, le sens de l’accueil des organisateurs et la mĂ©diocritĂ© de nos vies quotidiennes. MĂªme si je suis pĂ©nĂ©lopĂ© puisque j’étais derechef invitĂ©, faut bien le dire avant que le Canard ne le stipule, je conseille aux lecteurs friands de grande culture cordiale et pas chère de se prĂ©parer Ă  rĂ©server pour un « concert lecture » d’Yves Henry qui parcourra le piano de Chopin, Schumann et Liszt le mardi 14 mars Ă  20 h.

Photo : Rozenn Douerin

C’est ma prière

Boulot, boulot

« Bon, Bertrand, vous avez corrigĂ© les huit cents pages que l’on vient de vous remettre alors qu’on les avait depuis plusieurs jours mais on a oubliĂ© de vous le signaler ? Vous avez traduit les trois cents pages pour lesquelles nous vous accordons mille euros (sĂ©lection du texte, nĂ©gociations de droits, traduction pas terrible d’ailleurs, relecture, discussions avec l’auteur, correction orthotypo, vĂ©rification d’intĂ©gration comprises malgrĂ© une compositrice incapable qui part en vacances pile au moment crucial avant l’impression) ? Vous avez obtenu l’accord de l’attachĂ©e de presse free-lance pour les conditions que nous avons dĂ©cidĂ©es sans vous contacter ? Vous avez optimisĂ© les couvertures avec la directrice artistique ? Vous avez prĂ©parĂ© le lancement de la nouvelle sĂ©rie de livres de… Bertrand, vous m’Ă©coutez ou vous Ăªtes, juste, en train de pĂ©ter très fort ? »

Le Soum-Soum 9, 3 février 2017

Photo : Rozenn Douerin

Avec de plus en plus de chanteurs invitĂ©s par BarthĂ©lĂ©my Saurel, dont le formidable Claudio Zaretti, la mouette Terrebrune et l’Ă©tonnant patriarche dit « l’Ermite », le Soum-Soum organise une scène de plus en plus ouverte et diverse oĂ¹, Ă  nouveau, j’ai glissĂ© quelques chansons dont une chanson sportive La ballade du ballon…

… une nouvelle, quoique ancienne, chanson vaudoise de Michel BĂ¼hler – une de mes prĂ©fĂ©rĂ©es parmi les pas-drĂ´les du maĂ®tre suisso-parisien, Monsieur Saint-Pierre…

… et une dernière, avec un dĂ©rapage presque contrĂ´lĂ©, avouant que Je suis venu tout seul.

Et qui sait ce que l’on fredonnera vendredi prochain, inch’chalalala ?

Fosse en traînée

Encore un vĂ©ritable cheffe-d’Å“uvre, pourtant Ă©crit par un grand organissse. N’empĂªche, faut pas rigoler : avec une telle richesse mĂ©lodique, c’est pas Ă©vident d’Ăªtre souple et doux.

Et juste avant, j’Ă©tais Ă  ça de Sandrine Kiberlain…

… genre, Ă  ça, quoi. Alors que j’Ă©tais juste venu m’expliquer avec des gens qui s’inquiètent que je vende pas plus de livres. (Mais Ă  ça, quoi.)

Esther PĂ©rez-Assuied Ă  l’assaut de Saint-AndrĂ©

Elle est un des deux coups de cÅ“ur « jeunes organistes » du festival Komm, Bach! : une virtuose accomplie avec une personnalitĂ© extravagante. Vous allez l’aimer voire, pour les plus passionnĂ©s, la re-aimer.

Seigneur, prends pitié

Rassurez-moi, tout le budget est pas passĂ© dans cette merde que vous prĂ©sentez comme une hymne sacrĂ©e, empreinte d’une religiositĂ© contemporaine digne de la sainte Église catholique de France, quand mĂªme ?

Ce post ne manque pas de chien…

… moi non plus.
Et ce sera tout pour jourd’hui, toc.