Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 44

« Il Trittico », Opéra Bastille, 29 avril 2025 – 3/3

Karita Mattila, Asmir Grigorian et, au second plan, Ă  droite, Ching-Lien Wu, chef des chÅ“urs de l’OpĂ©ra de Paris.

 

  • CĂ´tĂ© cour,
    • bancs,
    • chaises,
    • tables ;
  • ensemble de plantes en pot Ă  jardin ;
  • porte vers jardin comme pour les dĂ©cors prĂ©cĂ©dents :

il faut espĂ©rer que le dĂ©cor d’Étienne Pluss n’a pas coĂ»tĂ© fort cher Ă  concevoir et Ă  rĂ©aliser tant la sobriĂ©tĂ© du projet tutoie la mĂ©diocritĂ© pragmatique digne d’une MJC plus que d’un couvent. Pas de quoi affronter la mornitude de l’incipit ! Face Ă  une telle platitude, l’orchestre essaye de varier

  • atmosphères,
  • intensitĂ©s et
  • caractères.

Vocalement, l’absence d’intrigue se nourrit de contrastes entre

  • chÅ“ur des nonnes,
  • soli brefs et
  • dialogues proches de la stichomythie

exigeant des rĂ´les secondaires au taquet, reflĂ©tant Ă  la fois la qualitĂ© et l’illisibilitĂ© des strates opĂ©ratiques, entre

  • la troupe lyrique,
  • l’acadĂ©mie et
  • les chÅ“urs de l’OpĂ©ra

auxquelles appartiennent les artistes. Le livret de Giovacchino Forzano vise Ă©videmment Ă  susciter le dĂ©sir d’un grain de sable dans ce bac Ă  stable. Pour ce faire, il insinue progressivement le personnage-titre de suor Angelica (Asmik Grigorian), laquelle voudrait bien des nouvelles des siens et notamment du fils qu’elle a eu hors mariage, ce qui lui a valu d’Ăªtre recluse dans ce mouroir saint depuis sept ans. Le grain arrive avec la Zia Princessa (Karita Mattila), qui retrouve les accents entendus dans Gianni Schicchi pour parler patrimoine familial. Karita Mattila est une presque ex-star du business opĂ©ratique. DĂ©sormais, ce rĂ´le important mais bref est parfait pour elle.

  • Le mĂ©dium est somptueux,
  • les aigus sont parfaitement assurĂ©s
  • le tuilage entre chant et parlando est très astucieux,
  • le souffle est encore long, et
  • la science musicale reste assez vivace pour presque gommer, par ses charmes avantageux, un vibrato devenu beaucoup trop gĂ©nĂ©reux.

La confrontation avec Asmik Grigorian fait sens, la soprano lui répondant avec

  • une intensitĂ© redoutable,
  • un Ă©clat redoutable et
  • un dĂ©sespoir ravageur.

Face Ă  cette bataille, Carlo Rizzi, le chef,

  • prend le temps du silence,
  • laisse une souplesse apparente – qui participe du rĂ©cit – au tempo et
  • poursuit la narration avec son instrument orchestral que la partition implique tant.

 

 

C’est aussi une manière de prĂ©parer le moment oĂ¹ la fille-mère apprend que son fiston chĂ©ri (peut-Ăªtre d’autant plus chĂ©ri qu’elle ne s’en est pas occupĂ©) est mort. L’instant mythique du triptyque est certes gĂ¢chĂ© par une modernisation de mise en scène toute pourrite incluant photo et accessoires rĂ©cents. En dĂ©pit de la trahison de Christof Loy, ça reste le moment que chacun attend pour pleurer, et il a un nom : « Senza mamma », l’air oĂ¹ la nana prĂ©sente sur scène depuis trois heures ne doit pas se rater. Avec

  • mĂ©tier,
  • astuce et
  • art,

Asmik Grigorian place sa voix somptueuse en inventant une dramatisation diaboliquement variĂ©e. Point d’effet grandiloquent, ici, au contraire.

  • Des piani,
  • une caractĂ©risation subtile des registres et
  • une incarnation assez forte pour unir dĂ©sespoir et imaginaire d’une vie post mortem.

La mise en scène continuant de se relĂ¢cher, Asmik

  • fait un strip-tease,
  • fume un clope (la cigarette du condamnĂ© ?) en avalant un second verre d’eau (vu le boulot qu’elle a effectuĂ©, difficile de trouver ça shocking !),
  • se suicide après avoir vĂªtu une nouvelle robe et, alors qu’elle craignait d’Ăªtre damnĂ©e,
  • voit un enfant – son enfant – venir vers elle.

Si Christof Loy a fini par cĂ©der aux codes daubĂ©s de la mise en scène de merde et d’impuissance (« si tu sais pas quoi faire de ton actrice, dis-lui de cloper »), il n’a pas tout Ă  fait rĂ©ussi Ă  gĂ¢cher notre Ă©motion et notre admiration pour les deux grandes vedettes de la soirĂ©e : Enkelejda Shkoza, ici la suora zelatrice, et Asmik Gregorian, impressionnante de versatilitĂ© dramatique et de constance vocale. La chose se peut voir jusqu’Ă  environ fin mai Ă  Bastille. Si toi aimer le frisson et toi pouvoir, toi y aller.

 

À la recherche de la miséricorde

En l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe, le 26 avril 2025, pendant l’homĂ©lie du P. PacĂ´me. Photo : Bertrand Ferrier

 

Dans le cadre des « improvisations pour la sortie des messes du samedi soir », l’Ă©pisode du dimanche de la divine misĂ©ricorde s’est inspirĂ© de l’homĂ©lie du jour pour interroger le rapport entre pĂ©chĂ© et, tiens donc, misĂ©ricorde en tournant autour des idĂ©es de faute (ici incarnĂ©e de manière sonore par diverses dissonances) versus la rĂ©demption (qui passerait par le retour Ă  une musique plus tonale). Les deux tentations – celles de l’Ă©nigmaticitĂ© harmonique et de la tonalitĂ© biensĂ©ante – parcourent donc la proposition ci-d’sous !

 

 

Fruits de la vigne – Domaine Striffling, « Le viognier de Guigui » 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

CommercialisĂ© par correspondance Ă  10 €, donc un peu plus cher chez les dealers version brick and mortar, le « Viognier de Guigui » est un vin de France monocĂ©page  produit par le domaine Striffling. L’entreprise le destine Ă  une « vocation apĂ©ritive », peut-Ăªtre pour partie grĂ¢ce Ă  sa faible teneur en alcool (Ă  peine 11 %). VinifiĂ© Ă  basse tempĂ©rature et Ă©levĂ© dans des cuves en inox, le jus est diffusĂ© Ă  deux mille bouteilles et peut Ăªtre consommĂ© dans les quatre ans suivant son embouteillage.
La robe du millĂ©sime 2023

  • dĂ©ploie une teinte unie,
  • frisotte autour du jaune clair et
  • semble chercher la juste nuance entre limpiditĂ© et chromatisme (avec un « chro », pas un « trau », bien).

Le nez

  • sent le soleil,
  • laisse entrevoir un fond d’herbe coupĂ©e puis
  • s’Ă©panouit en fricotant avec les agrumes, quelque part entre sanguine sĂ©chĂ©e et pamplemousse pas encore tout Ă  fait mĂ»r.

(Oui, je sais, officiellement, c’est plutĂ´t la pĂªche ou l’abricot qui domine, mais cette notule Ă©tant officieuse, elle cherche Ă  partager une expĂ©rience, pas Ă  copier-coller un communiquĂ© de presse ou une fiche-produit.)
La bouche

  • offre une amertume dĂ©licate,
  • se pare d’un arrière-goĂ»t sucrĂ© d’une Ă©lĂ©gance Ă©moustillante, et
  • laisse a posteriori barboter dans les naseaux comme un souvenir de cafĂ© matinal.

Ă€ rebours des suggestions apĂ©ritives, notre dealer nous suggère de tester la fiole au cours d’un repas. Moderne comme un canevas qui remplacerait le cerf ou le soleil couchant par un cheeseburger, nous payons donc Ă  la fiole un double mariage. Les asperges vertes grillĂ©es au four la chaussent comme un gant. Le plat

  • renforce la douceur du vin,
  • flatte son expressivitĂ© et
  • permet de mieux apprĂ©cier la longueur en bouche du liquide quand l’explosion gustative des asperges s’attĂ©nue.

Dans un second temps, face Ă  des Ă©chantillons finement coupĂ©s d’une charcuterie italienne très relevĂ©e, le viognier

  • calme le feu d’un assaisonnement flamboyant,
  • confronte agrĂ©ablement sa puissance d’apaisement au piquant du mets, et
  • convainc par son habiletĂ© Ă  rendre très stimulante cette sensation oxymorique.

De quoi nous inciter Ă  saluer ce nectar Ă  l’Ă©vidence aussi multicartes qu’un VRP motivĂ©. GrĂ¢ce Ă  lui, le temps d’une gorgĂ©e,

 

l’axe de la Terre dĂ©rive
et nos mains se rejoignent
soudain nous sommes
la lumière qui a manqué
(extrait de « Sans bord, sans bout du monde » [1995] d’HĂ©lène Orion, in : Un visage appuyĂ© contre le monde et autres poèmes, Gallimard, « PoĂ©sie », 2025, p. 132).

 

La synthèse rouge

Avec Jann Halexander et Claudio Zaretti, le 18 mars 2025 Ă  la librairie Publico (Paris 11). Photographe inconnu.

 

Rares sont les rĂ©citals « Ribeiro par Halexander » sans « La vie en bref », un pĂªle-mĂªle de souvenirs, flashs, bouts de credo, retour d’expĂ©riences, secouĂ© dans le shaker du groove guitaristique ici agitĂ© par Claudio Zaretti et SĂ©bastyĂ©n Defiolle. Voici la version propulsĂ©e dans la salle de spectacle de la librairie Publico (Paris 11), Ă  l’occasion du festival « Mars fĂ©ministe » et Ă  l’invitation du groupe Louise Michel de Mariama KeĂ¯ta.

 

 

« Il Trittico », Opéra Bastille, 29 avril 2025 – 2/3

Le plateau de « Il Tabarro » (détail côté cour). Photo : Rozenn Douerin.

 

Il Tabarro, composĂ© par Giacomo Puccini sur un livret de Giuseppe Adami d’après La Houppelande de Didier Gold, c’est le maillon faible du Triptyque. Il n’a

  • ni la puissance comique de Gianni Schicchi, ni la fureur tragique de Suor Angelica ;
  • ni la fĂ©rocitĂ© spĂ©culaire du premier nommĂ© (on reconnaĂ®t ses proches sinon soi-mĂªme dans la vĂ©nalitĂ© Ă©plorĂ©e des proches de feu Buoso), ni la capacitĂ© spectaculaire Ă  susciter empathie et compassion qu’a le second ;
  • ni « Il mio babbino caro », ni « Senza mamma ».

Son intrigue n’a ni la loufoquerie aimable de l’opĂ©ra bouffe, ni la fatalitĂ© Ă©purĂ©e de la tragĂ©die. Tout juste prĂ©serve-t-elle le charme d’un Paris de carton-pĂ¢te rĂ©inventĂ© par le vĂ©risme, avec

  • ses clichĂ©s amusants,
  • son intĂ©rĂªt pour les couches sociales dĂ©favorisĂ©es, mais aussi
  • son moralisme confortable et guindĂ© (quoique dĂ©nuĂ© de moraline : comme Michele, les moralisateurs sont droits dans leurs bottes).

Pour son deuxième décor unique, dans cette fausse « nouvelle production » en réalité déjà jouée et captée depuis deux ans, Étienne Pluss dispose

  • un promontoire Ă  jardin,
  • une sorte de salon en plein air au centre et
  • une pĂ©niche – sans eau autour – Ă  cour.

Contrastant curieusement avec ce schĂ©matisme, Christof Loy ajoute des sirènes Ă  l’incipit. Sans doute les complices travaillent-ils sur les contradictions humaines qui constituent le ressort principal du drame :

  • l’instant prĂ©sent est friable ;
  • le bonheur n’est accessible que dans le fantasme (que celui-ci rĂ©invente le passĂ© ou s’illusionne d’avenir) ;
  • inĂ©vitables sont les drames qui couvent (Ă  peine masquĂ©s, un temps, par le rĂªve de bonheur) et qui coulent les hommes
    • (longtemps via l’alcool,
    • structurellement via la misère, et
    • brièvement via la pulsion meurtrière).

D’emblĂ©e, le sort des principaux personnages est fixĂ©, de sorte que l’opĂ©ra prend la forme d’une Ă©trange photo animĂ©e. Michele (Roman Burdenko) reproche Ă  sa femme Giorgetta (Asmik Grigorian) de ne plus l’aimer – on apprendra plus tard que c’est le cas depuis la mort de leur enfant, il y a deux ans, et que, en effet, ladite Ă©pouse couche avec bonheur (et) avec Luigi (Joshua Guerrero), bras droit du batelier. En sa compagnie, elle rĂªve de s’installer dans ce bon vieux village de Belleville d’oĂ¹ ils sont originaires. Dans ce monde dĂ©lĂ©tère, chacun, Ă  l’instar des amants, cherche sa bouĂ©e de secours :

  • l’alcool pour les uns, Ă  dose variable ;
  • la conservation compulsive d’objets glanĂ©s de ci de lĂ  pour la Frugola (la fouine) d’Enkelejda Shkoza, parfaite dans
    • la voix,
    • la prĂ©sence scĂ©nique et
    • la constance de l’incarnation ; ou
  • la chansonnette sirupeuse par laquelle Dean Power – juste – et un orchestre aux habiles accents de Barbarie essayent d’insĂ©rer dans la dispute conjugale
    • apparente simplicitĂ© de la fredonnerie populaire,
    • joie de l’amourette fictive et
    • offre d’Ă©chappatoire par le songe.

Comme pour compenser la faiblesse volontaire de l’intrigue dont on devine l’issue (faiblesse qui est aussi une façon de mettre en valeur la puissance expressive de la musique, ici

  • inventive,
  • polymorphe et
  • solidement ancrĂ©e dans l’orchestre dirigĂ© par Carlo Rizzi),

le metteur en scène a la mauvaise idĂ©e de crĂ©er une sorte de brouhaha dramatique. Des espèces de danseurs, un mĂ¢le et une femelle, exĂ©cutent des mouvements parasites (l’un fait manière de poirier Ă  jardin, l’autre se frotte sur les meubles) qui

  • n’apportent rien,
  • dĂ©tournent l’attention et
  • abĂ®ment la densitĂ© de la narration verbale et musicale voulue par le compositeur.

 

Roman Burdenko et son tatouage pectoral en route vers le triomphe dans « Il Tabbaro », le 29 avril 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, les artistes travaillent l’intensitĂ© de leurs personnages univoques, histoire de compenser ces froufrous plus nĂ©fastes qu’inutiles. Pour ses dĂ©buts parisiens, Andrea Giovannini campe un Tinca qui, par-delĂ  la caricature, Ă©meut avec son alcoolisme lucide (« si affogano i pensieri di rivolta ; che se bevo non penso, e se penso non rido »), encouragĂ© par le reprĂ©sentant du patronat. Le Talpa de Scott Wilde tape juste dont son rĂ´le d’intermĂ©diaire

  • entre Tinca et le patron,
  • entre la Frugola – qui rĂªve d’une belle bicoque oĂ¹ se reposer – et la rĂ©alitĂ©,
  • entre le fatalisme face Ă  sa condition et le rĂ©alisme face Ă  l’avenir.

Le Luigi de Joshua Guerrero fait preuve

  • de prestance dans le dĂ©sespoir (« il pane, lo guadagni col sudore, e l’ora dell’amore va rubata »),
  • d’Ă©motivitĂ© dans le duo d’amour (« preferisco morire »), ainsi que
  • de musicalitĂ© dans sa capacitĂ© Ă  jouer avec ses pairs et avec l’orchestre.

L’orchestre colore avec science la partition en Ă©clairant

  • ici la sensibilitĂ© des cordes,
  • çà le drame qui gronde dans les graves,
  • lĂ  l’explosivitĂ© de la situation quand il fait bloc pour claquer un inquiĂ©tant et formidable fortissimo.

La Giorgetta emperruquĂ©e d’Asmik Grigorian sidère plus qu’elle n’Ă©meut – gardons cela pour le dernier volet de la trilogie – par sa maĂ®trise

  • du souffle,
  • des aigus (Â«Â Ăˆ difficile dire cosa sia quest’anzie, questa strana nostagia ») et
  • des nuances.

Le Michele de Roman Burdenko, ronchon et cocu de service, se distingue par

  • son joli timbre,
  • son vibrato subtilement contenu et
  • son souci des contrastes entre
    • tristesse,
    • suspicion et
    • fureur.

Son grand monologue (« Nulla! Silenzio! ») est réussi : il est

  • fragmentaire pour mĂ©nager le suspense d’un homme qui bouillonne de rage,
  • profond grĂ¢ce aux graves et Ă  la prosodie dramatique, ainsi que
  • fouillĂ© musicalement – en tĂ©moignent les variations d’intensitĂ© accompagnĂ©es par une orchestration astucieuse et un orchestre attentif.

Alors que Gianni Schicchi commençait par la mort, Il Tabarro, qui traite lui aussi du rapport entre

  • possession,
  • fatalitĂ© de la condition humaine et
  • insaisissabilitĂ© du rĂªve
    • (amour,
    • maison rĂªvĂ©e ou
    • fric, whatever),

se termine ou peu s’en faut quand l’amant casse sa pipe Ă  cause de la pipe du mari. La Faucheuse a droit Ă  un entracte d’une petite demi-heure avant de reprendre du service dans Suor Angelica. Ă€ suivre !

 

Gouvernail Ă  l’horizon !

En approche !

 

DĂ©sormais, c’est manière de tradition ! Ă€ l’approche de l’Ă©tĂ©, j’investis le thĂ©Ă¢tre parisien du Gouvernail pour la première – qui est parfois la dernière – d’un nouveau tour de chant. Au programme, dans quinze jours tout pile :

  • chansons neuves,
  • chansons d’occasion et
  • interludes

en format piano-voix mais avec la participation de collègues musiciens-chanteurs pour pimper la fĂªte. Me rejoindront ainsi sur scène

  • Pierre-Marie Bonafos au sax,
  • SĂ©bastyĂ©n Defiolle Ă  la six-cordes Ă©lectrique,
  • Jann Halexander au chant intempestif, et
  • Claudio Zaretti Ă  la gratte sèche,

tandis que l’inĂ©narrable phĂ©nomène Marcelle Martin sera Ă  l’accueil. Dans un monde inquiĂ©tant oĂ¹ nombreux sont ceux qui rĂªvent de museler les hommes par la peur et la haine des autres, ce rendez-vous joyeux veut croire que – parfois, au moins – tout est un possible. C’est l’occasion de partager plaisirs menus et, j’espère, vives Ă©motions par le truchement de ces p’tits trucs de rien qui nous rapprochent et qu’on appelle des chansons.

 

 


OĂ¹ ? 5, passage de Thionville | Paris 19
Quand ? Lundi 19 mai | 21 h | Durée : env. 1 h
Combien ? 15 € en plein tarif | 13 € en rĂ©servation | 10 € en tarif rĂ©duit (sans justificatif) sur zone, dans la limite des places disponibles, pour ceux qui n’ont pas les moyens de payer le plein tarif
Pour rĂ©server, c’est exclusivement ici.

 

Masha Schmidt, « Partitas », Galerie de Buci, 24 avril 2025

Masha Schimdt, « Partitas » (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

 

De Masha Schmidt, on pourrait dire en simplicitĂ© qu’elle

  • recouvre,
  • submerge ou
  • dĂ©borde le support.

Qu’elle cherche Ă 

  • remotiver le passĂ©,
  • dĂ©cloisonner le perclus,
  • renverser le consensus.

Qu’elle aspire Ă 

  • dĂ©ranger le bon ordre Ă©tabli,
  • interroger le convenu et, surtout,
  • rendre visible la fulmination.

Heureusement, la réalité est

  • moins gnangnan,
  • moins conventionnelle et
  • plus percutante.

Avec Partitas, son exposition monothĂ©matique, l’artiste ne se contente pas de couvrir des partitions pianistiques avec un geste alliant

  • Ă©nigmaticitĂ© donc mystère,
  • Ă©nergie donc (im)pulsion,
  • raucitĂ© donc incertitude.

Elle recouvre les partitions chic du temps oĂ¹ il Ă©tait de bon ton – ce qui n’Ă©tait pas si pire, reconnaissons-le – d’avoir

  • piano en sa maison,
  • fistonnes faisant des roulades comme dans Feydeau, et
  • musiciens amateurs jouant le dimanche en concertini.

 

Masha Schmidt, « Partita magna » (2025, détail). Photo : Rozenn Douerin.

 

Masha Schmidt, qui a souvent travaillé sur le rapport entre art plastique et art musical, taille au marteau-piqueur dans cette bienséance.

  • Le graphisme,
  • la peinture,
  • les beaux-arts

ne sont pas supĂ©rieurs Ă  la musique. Ils ne peuvent prĂ©tendre l’Ă©radiquer en la taguant, comme on dit sur les murs digitaux et physiques. En revanche, ils peuvent

  • les mettre sur la sellette,
  • les dĂ©fier,
  • remettre en cause leurs pesantes certitudes.

Ils peuvent lui donner notamment

  • explosivitĂ©,
  • volume ou
  • esprit de rĂ©bellion.

C’est pourquoi la toile des « Partitas » n’est pas

  • pure,
  • nette,
  • stricte.

Ici, toute écriture musicale devient toile,

  • d’un exercice de Czerny (franchement, c’Ă©tait chiant mais, n’en dĂ©plaise Ă  Irakly Avaliani, pas musicalement le pire) Ă  une transcription d’opĂ©ra de Gounod,
  • d’une crĂ©ation biensonnante Ă  une adaptation d’opĂ©ra,
  • d’une Å“uvre improbable Ă  une compo illisible sur papier jauni,

Et soudain, la picturalité brouille

  • cette facticitĂ© du sommital, et hop,
  • cette immutabilitĂ© du bon ordre,
  • cette nĂ©cessitĂ© du doigt sur la couture.

Soudain, le geste de Masha Schmidt revendique de transformer

  • le stĂ©rile en surgissement (ses peintures enjambent des partitions inexistantes),
  • le bourgeois en incandescent (le cossu est recouvert d’un geste pictural qu’il ne redoutait mĂªme pas),
  • le parfait en possibles (l’abouti s’emboutit Ă  des possibles qu’il n’aurait su seulement envisager).

Dans cette perspective, des tableaux en bonne et due forme accompagnent cette subtile subversion avec

  • leurs dynamiques contradictoires,
  • leurs dĂ©gradĂ©s hypnotisants et
  • leurs brisures intĂ©rieures.

 

 

Au profane assumĂ©, leurs prix peuvent paraĂ®tre Ă©levĂ©s. Une manière d’invoquer la rĂ©fĂ©rence sur la question de l’Ă©valuation pĂ©cuniaire de la geste artistique : madame BĂ©atrice Tekielski en personne. Partitas, l’exposition,

  • dense,
  • puissante et
  • gratuite (ça peut lever des inquiĂ©tudes),

est visible Ă  la galerie de Buci (attention, pas rue de Buci mais 73, rue de Seine, Paris 6) jusqu’au 24 mai. Rens. ici, prĂ©sentation lĂ .

 

Giovanni Panzeca et alii jouent Boulanger, Gerber et Schulé (Cascavelle) – 6/6

Première du disque

 

Pas le plus connu des compositeurs au programme de ce disque (le titre reviendrait Ă  la matriarche, Nadia Boulanger), le physicien Bernard SchulĂ© a pourtant eu une jolie carrière musicale. Élève de Paul Dukas – comme RenĂ© Gerber, hĂ©ros de la platine – Ă  l’ENM, remplaçant de « Mademoiselle » qui a aussi Ă©tĂ© la prof de RenĂ© Gerber, il lui est arrivĂ© de remplacer « rĂ©gulièrement » Charles Tournemire Ă  Sainte-Clotilde et a mĂªme frĂ©quentĂ© des cadors de la pointure d’un

  • Jean Françaix,
  • Arthur Honegger,
  • Aaron Copland ou
  • SergueĂ¯ Prokofiev,

rappelle Claude Delley dans la partie du livret en rapport. Ce sont ses MĂ©tamorphoses sur un air ancien op. 51 pour orgue seul qui concluent le disque vivifiant proposĂ© autour de l’orgue et de RenĂ© Gerber par Giovanni Panzeca et ses collègues – nous l’Ă©coutons Ă  l’aveugle. L’Ă©noncĂ© du thème s’effectue

  • en solennitĂ©,
  • en duo et
  • sur les pleins jeux,

autour d’une harmonisation riche et frottant joyeusement contre l’idĂ©e d’un « air ancien ». D’abord claudicant, le dĂ©but des variations se cherche une stabilitĂ© entre

  • monodie,
  • questions-rĂ©ponses et
  • mutations
    • de registres (hauteurs du son),
    • de registrations (type de jeux engagĂ©s) et
    • d’intensitĂ©s (niveau du son).

Bernard SchublĂ© y offre Ă  l’interprète l’occasion de briller tout en intrigant l’auditeur grĂ¢ce

  • au suspense créé par le subtil dĂ©sĂ©quilibre de certains segments,
  • Ă  l’exploitation d’un large spectre de l’instrument, et
  • Ă  la variĂ©tĂ© des techniques employĂ©es
    • (solo + accompagnement,
    • unisson rugueux,
    • rĂ´le de la pĂ©dale, entre
      • lead grave,
      • collègue de discussion et
      • assise profonde).

Après la leçon d’harmonie, la fugue centrale ajoute une couche savante Ă  la marque « with Nadia Boulanger inside ». Giovanni Panzeca y sĂ©duit

  • en adoptant une allure dĂ©cidĂ©e qui embarque le mĂ©lomane dans l’aventure,
  • en dĂ©montrant un grand sens de la respiration adaptĂ©e Ă  l’acoustique, et
  • en tĂ©moignant d’une savoureuse envie de profiter des rythmes pointĂ©s pour Ă©nergiser la fugue, exercice de style souvent brillant mais parfois un rien guindĂ©.

 

 

Le contraste avec la variation suivante, plongĂ©e dans les tĂ©nèbres d’une basse tamisĂ©e, saisit ; et ce saisissement se rĂ©vèle Ăªtre une habile mise en place d’un splendide trio centrĂ© sur les fonds. Il se confirme que, fors les caricatures donc les exceptions, l’avantage d’un compositeur organiste est que, quand il Ă©crit pour l’instrument qu’il connaĂ®t, il a quelques notions de ce qui « marche » et de ce qui ne « marche » pas mĂªme si, sur le papier, ce serait tout Ă  fait croquignolesque. En l’espèce, la double maĂ®trise de Bernard SchulĂ© – orgue et composition – contribue Ă  l’intĂ©rĂªt de l’affaire, avec

  • ses contrastes vifs
  • ses tuilages de style ou de nuances, et
  • sa large palette de variations, qu’elles soient
    • horizontales (travail sur la mĂ©lodie),
    • verticales (travail sur l’harmonisation) ou
    • entrelacĂ©es, Ă  travers, notamment,
      • la dĂ©sintĂ©gration liminaire du motif,
      • la paraphrase,
      • le fugato central et
      • le crescendo final filant avec une pompe très organistique vers le plenum.

Giovanni Panzeca fait honneur Ă  cette science et rĂ©jouit l’auditeur qui dĂ©couvre pour la première fois la musique, troussĂ©e avec grĂ¢ce et maĂ®trise, par un compositeur plutĂ´t rare – a minima sur les tribunes françaises, hĂ©las trop souvent engoncĂ©es dans un enchaĂ®nement-type

  • un compositeur star de l’Ă©poque baroque,
  • un compositeur romantique ou post-romantique dont tout le monde (c’est-Ă -dire l’ensemble des chalands potentiels, ce qui ne sature pas, hĂ©las, l’intĂ©gralitĂ© de l’humanitĂ©) connaĂ®t le nom, et
  • de la musique un peu plus rĂ©cente, entre DuruflĂ© et Escaich (du moment que le crĂ©ateur est perçu comme bankable),

principe propre sur soi, certes, mais tellement clichĂ© – en anglais dans le texte – qu’il donne envie de bailler ou de ne surtout pas aller Ă  un concert « d’autant que, dans cette Ă©glise, on est très mal assis », attitude communĂ©ment retenue par tant de ceux qui se gargarisent de leur adooooooration de l’orgue mais ne foutraient les pieds Ă  un rĂ©cital pour rien au monde.
Ă€ l’opposĂ©, cette fin vivifiante et très intĂ©ressante conclut un disque parfois imparfait, selon nous, mais souvent fort captivant. D’ici Ă  ce que les vents tournent et Ă©largissent le rĂ©pertoire programmĂ© en live,

  • pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est ici ;
  • pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .

 

« Il Trittico », OpĂ©ra Bastille, 29 avril 2025 – 1/3

Le plateau de « Gianni Schicchi » (dĂ©tail) après la bataille, le 29 avril 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Rozenn Douerin.

 

Enfer, Paradis, Purgatoire : ainsi le metteur en scène Christof Loy, qui fait ses dĂ©buts Ă  l’OpĂ©ra Bastille, voit-il Il Trittico, ensemble de trois opĂ©ras en un acte que Giacomo Puccini a fini de composer en 1918. Une « vision » qui s’accompagne d’une distorsion puisque, pour faire cadrer l’Å“uvre avec sa dĂ©cision, il modifie l’ordre des pièces, Gianni Schicchi prĂ©cĂ©dant Il Tabarro et Suor Angelica. Peut-Ăªtre cela a-t-il contribuĂ© Ă  inquiĂ©ter les mĂ©lomanes, puisque la salle, quoique bien remplie, est loin d’Ăªtre pleine pour cette première… Ă  moins que ce ne soit l’agacement de voir, Ă  nouveau, que tous les chanteurs sont non-Français ? On blague, mais on ne trouve pas moins scandaleux que, Ă  l’opĂ©ra national de Paris, les artistes hexagonaux soient quasi systĂ©matiquement exclus des plateaux.
Quand s’ouvre le rideau sur l’opĂ©ra bouffe Gianni Schicchi, livrettĂ© par Giovacchino Forzano, la famille de feu Buoso Donati veille sa dĂ©pouille en sleurpant des spaghetti Ă  la sauce tomate dans une chambre dĂ©pouillĂ©e, cependant ornĂ©e d’un frigo (sans doute un copain d’Étienne Pluss, le dĂ©corateur, en avait-il un Ă  refourguer au moment oĂ¹ la maquette se montait). Sur scène, tout le monde est dĂ©sespĂ©rĂ©… de ne pas trouver le testament. Puis tout le monde est dĂ©sespĂ©rĂ© d’avoir trouvĂ© le testament, puisque le mort y lègue ses biens au monastère du coin alors que chacun espĂ©rait une grosse part du gĂ¢teau. Rinuccio (Alexey Nekyudov, dont la voix paraĂ®t aussi jolie qu’incapable de passer l’orchestre) propose une solution : passer par Gianni Schicchi (Misha Kiria,

  • voix solide,
  • talent d’acteur,
  • aisance scĂ©nique)

dont il est accessoirement le futur gendre. L’homme est rĂ©putĂ© malin. HĂ©las, il est aussi considĂ©rĂ© comme un bouseux. Autant dire que, quand il dĂ©baroule, c’est un tollĂ©, au point que Gianni envisage de dĂ©camper sĂ©ance tenante en emmenant Lauretta, sa fille (Asmik Grigorian, qui entame vĂ©ritablement sa trilogie par un « Mio babbino caro » de haute volĂ©e avec

  • tenues,
  • aigus,
  • nuances et
  • piani

insolents). Son papounet cède aux suppliques d’intercession (jolis effets de troupe autour de lui) par amour pour elle – suppose-t-on, mĂªme si c’est surtout par intĂ©rĂªt pour lui. Timbre

  • plein,
  • puissant,
  • expressif,

Misha Kiria propulse son personnage dans la jubilation de la mise en abyme, Gianni se dĂ©cidant Ă  incarner le mort pour rĂ©diger un nouveau testament… en sa faveur.

 

Misha Kiria triomphe en chaussettes dans « Gianni Schicchi », le 29 avril 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille, sous les yeux d’Enkelejda Shkoza. Photo : Rozenn Douerin.

 

La spĂ©cularitĂ© du dispositif est d’autant plus efficace dramatiquement qu’elle fait rĂ©sonner les faux-semblants des Ă©plorĂ©s qui n’aspirent qu’au pognon (et Ă  rĂ©cupĂ©rer la mule du dĂ©funt). L’opĂ©ra est servi par

  • d’excellents premiers rĂ´les, Ă  une dĂ©ception près,
  • des seconds rĂ´les de belle tenue (mention spĂ©ciale pour
    • l’impressionnante Zita d’Enkelejda Shkoza, pĂ©tulante et musicale,
    • le bref mĂ©decin, aka maestro Spinellocio, de Matteo Peirone, habile et sĂ»r, ainsi que
    • l’Amantio di Nicolao, d’Alejandro Baliñas Vieites, qui n’a pas une tĂªte de notaire archĂ©typal mais a la voix et le sens de l’incarnation qui vont bien),
  • une direction d’acteurs efficace (la rapacitĂ© des proches est mise en scène avec un excès comique très pertinent) et
  • un orchestre qui, sous la baguette de Carlo Rizzi, n’est peut-Ăªtre pas aussi dynamique que l’on eĂ»t pu rĂªver mais se rĂ©vèle
    • opĂ©rationnel, et hop,
    • capable de varier les couleurs, et
    • sachant profiter de l’Ă©criture puccinienne, entre
      • ensembles,
      • soli et
      • circulation de la ligne entre les pupitres.

En dĂ©pit de ce qu’Olivier Balazuc aurait appelĂ© des « rires TĂ©lĂ©rama Â», ces rires excessifs que certains spectateurs lancent pour bien montrer qu’ils ont compris que ce devait Ăªtre drĂ´le puisqu’on leur a dit que ce serait drĂ´le (rires agaçants car souvent Ă  contretemps, Ă©tant fondĂ©s sur la lecture des sous-titres et non sur l’action), voilĂ  un premier Ă©pisode joliment infernal. Rendez-vous au purgatoire dans une prochaine notule !

 

Vincent Rigot, église Saint-Eugène, 20 avril 2025

Vincent Rigot à la tribune de Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9), le 20 avril 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

L’ex-nouveau titulaire de Saint-Eugène-Sainte-CĂ©cile (Paris 9) prend ses marques en tribune. Après son premier rĂ©cital de NoĂ«l, il profite du mille neuf cent quatre-vingt-onzième environ anniversaire de la rĂ©surrection du Christ pour claquer son premier rĂ©cital de PĂ¢ques dans une paroisse soucieuse de musique mais convaincue qu’un concert souille le lieu sacrĂ© qui l’abriterait. Va donc pour un « concert spirituel » puisqu’il nous donne l’occasion d’entendre Ă  nouveau un orgue et un organiste de haute volĂ©e. Le contexte de grands messes nous vaut une Ă©glise oĂ¹ l’encens brouillarde l’espace comme le chichon le bus de tournĂ©e d’un groupe de reggae. La forte concurrence se fait aussi sentir dans la frĂ©quentation : de nombreux organistes parisiens donnent concert cette après-midi, de Karol Mossakowski (Saint-Sulpice) Ă  Baptiste-Florian Marle-Ouvrard (Saint-Eustache), en passant par l’indĂ©boulonnable Marie-Agnès Grall-Menet (Saint-Nicolas), liste non exhaustive. Cependant, d’autres organistes ont choisi d’assister, avec des mĂ©lomanes non pratiquants, Ă  ce concert prĂ©cisĂ©ment, rendant hommage Ă  un interprète d’exception certes moins invitĂ© Ă  la Philharmonie que le seul organiste de France, mais qui ne lui cède en rien en termes de savoir-ploum-ploumer.
L’affaire s’ouvre par la scie du moment, un offertoire de Nicolas Lebègue sur « O filii et filiae ». On y apprĂ©cie

  • des attaques et un caractère dĂ©cidĂ©s,
  • un soin singulier apportĂ© Ă  l’ornementation, ainsi que
  • la compacitĂ© de la registration, entre forte et fortissimo, ce qui renforce paradoxalement les contrastes tout en prĂ©servant l’unitĂ© de ton.

Le tube que sont les « Fantaisie et fugue » d’Alexandre-Pierre-François BoĂ«ly est engagĂ© sur un tempo allant, en dĂ©pit du nombre de notes au programme.

  • Les doigts sont dĂ©liĂ©s,
  • les phrasĂ©s sont nets,
  • le choix des sonoritĂ©s est guidĂ© par une simplicitĂ© apparente qui n’est jamais anĂ©mie
    • (contrastes,
    • jeux de dĂ©tail,
    • Ă©paisseur des basses superbes).

L’ensemble est portĂ© par un agencement de plans sonores aussi astucieux que convaincant. Un second offertoire sur « O filii et filiae », du rare François-Joseph Benaut, celui-ci, se glisse alors sur la forme canonique du thème-et-variations. Vincent Rigot y dĂ©ploie notamment

  • d’habiles changements de sonoritĂ©s (plaisir attendu de l’exercice variĂ©),
  • une tonicitĂ© Ă  mĂªme de faire presque oublier la justesse des anches, parfois facĂ©tieuse, et
  • un art consommĂ© de poser des effets d’attente dans les passages chromatisants.

 

L’orgue de Saint-Eugène-Sainte-CĂ©cile (Paris 9) après la bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

 

L’Agitato op. 174 n°5 de Josef Rheinberger, avec son titre Ă  faire trembler les pasteurs craignant de distiller le dĂ©sordre par la musique, tient sa promesse dès le dĂ©but. Il y a

  • de la virulence,
  • des Ă -coups et
  • une surabondance de notes permettant Ă  l’interprète de rentabiliser sa sĂ©millante virtuositĂ© digitale.

Derrière le tohu-bohu apparaissent

  • des trouvailles harmoniques très rheinbergĂ©riennes,
  • un motorisme rĂ©jouissant et
  • une façon de nuancer très efficace.

Musicien de l’Ă©glise Ă©piscopale mort en 1964, Frederick Candlyn a griffonnĂ© un prĂ©lude pascal sur « O filii et filiae ». C’est aussi pour ces embardĂ©es submergeant la faible inventivitĂ© des programmes d’organistes français que l’on aime venir ouĂ¯r Vincent Rigot ! Dans un style postromantique, le compositeur glisse une fugue dans un prĂ©lude qui, par-delĂ  un rigorisme surannĂ© un brin pesant, sĂ©duit par

  • la constance de l’inspiration,
  • les changements de couleur proposĂ©s, et
  • la coda habilement – quoique conventionnellement – triomphante.

Après les rares Benaut et Candlyn, l’organiste ne nĂ©glige pas les monuments qui balisent le rĂ©pertoire en osant une bien connue Pièce hĂ©roĂ¯que de CĂ©sar Franck. L’orgue semble taillĂ© sur mesure pour cette pièce ambitieuse, d’autant que l’instrumentiste a trouvĂ© le bon tempo : pas trop lent parce que, sinon, c’est chpoufi-chpoufa ; pas trop prompt, sinon, le son devient gloubi-boulga (pardon pour les non-experts en musicologie qui sont sans doute impressionnĂ©s par ces termes techniques tout Ă  fait communs dans notre art). La deuxième partie est

  • Ă©clairĂ©e avec soin,
  • jouĂ©e avec maĂ®trise,
  • nuancĂ©e avec goĂ»t.

La solennité du finale met en valeur

  • la richesse de l’orgue de Saint-Eugène-Sainte-CĂ©cile,
  • la qualitĂ© de l’acoustique de l’Ă©glise, et
  • la musicalitĂ© de l’interprète.

Un récital

  • malin,
  • intĂ©ressant et
  • jouĂ© avec une maestria qui n’oublie jamais d’Ăªtre musicale.

Vivement Noël !