Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 43

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 4

Première de couverture (best of)

 

Wokisme et antiwokisme ont un point commun : leurs hérauts se considèrent comme des victimes. Les anti appellent souvent à constater l’asymétrie des prises de parole et l’impossibilité de développer un discours argumenté sans être ouhouhté voire honni par les tenants de l’ordre rétabli. Les pro affirment se battre contre l’injustice dont « les leurs » souffrent, avec cette particularité de prétendre qu’ils n’existent pas, le wokisme étant un concept plus ou moins assimilable à un repoussoir sciemment vague de la droite bolloréenne ; et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir les tenants d’une idéologie nier l’existence d’une litanie victimaire dont les éléments de langage tintinnabulent comme autant de hashtags obligatoires pour paraître idéologiquement convenable !
Pourtant, un exemple récent illustre la forte présence d’une phraséologie aux relents woke. « Maître de cérémonie » à l’ouverture du festival de Cannes, ce 14 mai, Laurent Lafitte a donné la liste des bons engagements politico-sociaux en saluant « les actrices et les acteurs (sic) qui ont le courage de parler » car

 

la prise de parole est souvent sacrificielle, à l’heure où le climat, l’équité, le féminisme, les LGBTQIA+, les migrants, le racisme ne sont plus seulement des sujets de films, mais également des mots interdits par la première puissance mondiale (in : Le Monde, 15 mai 2025, p. 23).

 

La phrase est tortueuse, mais c’était le prix grammatical à payer pour tout mettre dans une même sentence et repartir « sous les applaudissements ». Comme dans un bingo moral, le maître accumule les bonnes pioches :

  • la dénonciation du trumpisme (qui pourrait aussi bien être celle de n’importe quelle droite, que l’on prendra soin d’appeler « extrême-droite », évidemment) ;
  • la posture de double victimisation (victimisation première des acteurs censurés, victimisation secondaire de leurs protégés) ; et
  • la sélectivité des « bonnes victimes » (la planète, les femmes, les homosexuels, les étrangers en situation irrégulières, les racisés),

pointant de facto les sujets qui, eux, ne méritent pas d’intéresser le monde de la coke ou de la fuck culture de riches et d’ultrariches qui se trouve rassemblé à Cannes :

  • rien sur la pauvreté grandissante dans nos propres pays,
  • rien sur les massacres en cours dans le monde,
  • rien sur la remise en cause des libertés publiques individuelles,
  • rien sur la trahison de la démocratie dans les pays démocrates donnant des leçons de démocratie aux autres,
  • rien sur la substitution des budgets de la culture au profit des budgets de la guerre, etc.

Le wokisme a des réveils sélectifs alors qu’il procède d’un discours largement mondialisé. C’est ce que propose de vérifier Michel Albouy dans « Le wokisme des grandes entreprises mondialisées au vingt-et-unième siècle : pourquoi et jusqu’où ? », article intégré à la première partie de Face à l’obscurantisme woke, publié aux PUF sous la direction d’Emmanuelle Hénin et alii. L’universitaire revient sur les politiques DÉI, pour « diversité, équité et inclusion » en complément des critères ESG (d’environnement, de société et de gouvernance), ces mascarades destinés à blanchir ou verdir, c’est selon, l’image des grandes boîtes capitalistes afin de flatter les marchés financiers et de duper les gogommateurs qui le veulent bien. Par exemple, L’Oréal, bien noté par les évaluateurs ESG à leurs service, postule qu’il ne « sera pas possible de prospérer dans une société qui n’est pas inclusive ou durable » (116), ce qui a au moins l’avantage de l’honnêteté : toute cette comédie n’a qu’un but, augmenter les profits.
Ce n’est pas toujours le cas : Michel Albouy rappelle que les objectifs des critères ESG peuvent aussi être de se conformer, selon sa crèmerie préférée, à la charia ou aux « directives d’investissement responsable de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis ». La notion de « valeur », que l’auteur ne prend hélas jamais la peine de définir, se révèle aussi malléable que les critères ESG sont manipulables et plus visqueux que fluides. Selon Michel Albouy, les politiques DÉI vont plus loin pour satisfaire l’appétit wokiste des gros entrepreneurs qui « considèrent la diversité comme le fondement d’une société performante socialement et économiquement » (121). Là encore, l’objectif est de performer, ce qui est la moindre des causes pour une entreprise. Néanmoins, pour saisir la complexité de cette liaison entre performance et engagement ESG, fors les credo obligatoires, on regrette le manque de rigueur par lequel pêche l’article. Ainsi,

  • la notion de « diversité » n’est jamais explicitement sondée ;
  • les chiffres de la représentation de ladite diversité dans les boards ne sont pas cités, ne permettant pas de saisir la réalité de la diversification ;
  • la logique de l’argumentaire est pour le moins claudicante puisque, après avoir estimé que les conseils d’administration s’étaient un peu mais peu diversifiés, l’auteur explique que cette diversification est néanmoins à l’origine « des actions visant des questions sociétales à travers des politiques DEI ».

Selon la grammaire antiwokiste, Michel Albouy préfère à un exposé solidement construit l’insertion d’anecdotes malaisantes donc percutantes, comme le coup du « Soyez moins blanc », formation par laquelle Coca, en 2021, voulait faire prendre conscience aux Blancs qu’ils étaient

  • arrogants,
  • méprisants,
  • offensants

car

  • structurellement,
  • ontologiquement,
  • indécrottablement

racistes, ce qui est aussi convaincant que de désigner telle autre race comme définitivement débile parce que ses membres n’ont pas l’insigne honneur d’être blancs. Si désigner le Blanc comme une ordure devrait autant choquer que de désigner le nègre, l’Arabe ou le juif comme un vaurien, nul besoin d’être un chougnassou de première pour constater que ce n’est pas souvent le cas.
D’autres exemples, moins ouvertement anti-Blancs, rythment l’exposé. À l’offensive multiculturaliste de L’Oréal (ce qui est assez logique pour une marque mondiale) est agrégée par l’auteur la mobilisation de Heineken pour « le rayonnement et l’inclusion des personnes LGBT+ au sein de l’entreprise » car « le brassage est une richesse (one point) et chacun.e (another point), dans sa diversité, contribue au succès de l’entreprise (standing ovation) ». En interne comme en externe, les politiques DEI permettent de réaffirmer à frais nouveaux et purifiés l’objectif de croissance consubstantiels au projet capitaliste.
L’auteur esquisse – esquisse à peine, hélas – la finesse avec laquelle il convient de manier ces grands discours, lesquels peuvent porter des entreprises mais aussi, à l’occasion, foudroyer des marques dont employés et consommateurs trouveraient qu’elles exagèrent. Faute de place, sans doute, ce phénomène de rejet des politiques DEI, avant même le retour de Donald Trump, passe à la trappe dans un article dont l’écriture est grevée par

  • des imprécisions (manque
    • de définitions,
    • de chiffres,
    • de sources,
    • de volonté de répondre précisément à la question posée dans le titre),
  • des redites (multiples traduction des mêmes sigles),
  • des collages maladroits (« par ailleurs »),
  • des termes vides (« un certain nombre de », « véritable/ment ») et
  • des redondances (« mais… cependant »)

qui laissent le lecteur sur l’impression d’un manque d’exigence et de précision ne paraissant pas à la hauteur ni du CV de l’auteur, ni d’un sujet que l’on aurait aimé exploré plus systématiquement. Serons-nous plus ébaubis par le prochain épisode, sur le CSA et la diversité ? Suspense jusqu’à la prochaine notule !

 

Herbert du Plessis, INJA (Paris 7), 16 mai 2025 – 1/4

Herbert du Plessis à l’INJA (Paris 7), le 16 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Il avait décidé de bastonner : ce vendredi soir, à l’invitation d’une association hongroise, Herbert du Plessis est arrivé à l’INJA avec ce que les commentateurs de sports de combat – donc des pianistes de l’extrême fans de MMA de la trempe d’un Tristan Pfaff – appellent « de mauvaises intentions ». Le gars avait décidé d’envoyer du boudin, à en croire la lexicologie, cette fois, des musicologues ayant fait leur apprentissage dans la boucherie porcine. Le programme du soir était si hénaurme que l’on peinait à croire que le pianiste l’assumerait en entrant dans l’arène.
Pourtant, tout commence par la quatorzième sonate de Wolfgang Amadeus Mozart, dédiée en 1784 à la femme d’un des masters de l’édition musicale viennoise, faut bien vivre. Face à la mollesse convenue du Mozart au kilomètre, HdP oppose sa confiance dans la partition. Le molto allegro est investi mais non surinvesti. En dépit d’une écriture qui peine à nous envoler, impossible de ne pas saluer une interprétation qui associe

  • allant,
  • nuances et
  • changement de dynamiques.

Herbert du Plessis fusionne plus qu’il n’oppose

  • accents et staccati,
  • continuité des phrasés et surgissement des ornements,
  • rigueur mozartienne et agogique faisant respirer la partition,
  • bariolages tonifiants et unissons octaviés.

Avec l’adagio, l’interprète choisit de contraster nettement les tempi. Il prête attention

  • à la ligne musicale,
  • à l’étagement des intensités, et
  • aux effets d’attente

(d’autant que l’auditeur non-mozartomaniaque cherche, en effet, quelque chose à attendre). Voilà le pianiste tentant de nous captiver parce qu’il mix’n’matche des inconciliables tels que

  • netteté et chaleur,
  • continuité et suspension,
  • caractérisation des registres et complémentarité des tessitures.

L’allegro assai final est l’occasion

  • de bousculer la mignonnerie du propos sans la rejeter,
  • de s’inscrire dans une dynamique narrative sans lisser les heurts ni aplanir les cahots, et
  • d’événementialiser les twists sans gommer l’effort du compositeur pour tisser des fils rouges bien reconnaissables
    • (motifs,
    • sujets,
    • formes).

De quoi ouvrir l’appétit (principe étymologique de l’apéritif) avant l’hénaurmité qui attend l’interprète et ses auditeurs : les douze études op. 25 de Frédéric Chopin, à écouter par écrit dans une prochaine chronique.

 

Romain Watson, Kilomètre zéro (Paris 3), 14 mai 2025 – 2/2

Magic Mélanie, Romain Watson et Ti Kafouti, un fan, au Kilomètre zéro (Paris 3), le 14 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

… et puis tout s’est accéléré – ici, c’est Paris. Oubliée, la partition en deux sets : justement soucieux de garder son audience captive, Romain Watson et Magic Mélanie ont décidé de clipser la seconde mi-temps sur la première, narrée ici – tant pis pour le beau lourdaud qui aurait préféré un break pour aller arroser les lieux d’aisance. Tout recommence(ra, titre d’un disque du zozo) avec la fonction rentabilisatrice de la chanson. On peut bien l’écrire, même si l’adjectif n’existe pas, rien n’est plus rentabilisateur qu’une chanson. Avec une chanson, tu rentabilises gratos – voire de façon rémunérée – un coup

  • de foudre,
  • de Trafalgar,
  • de tonnerre,
  • dans l’nez, whatever.

Ainsi le premier titre de la seconde partie rentabilise-t-il la perte des 2500 € promis en 2024 au vainqueur du seizième concours Andrée Chedid, pour lequel Romain Watson a musiqué « La route de Tintagel » de Jean Dewint… en faisant top 10 sans passer par la case jackpot. La musique revendique une délicatesse qui habille gentiment un texte positionné entre « Le Sud » et « Syracuse ». Le tuilage est naturel entre cette fredonnerie – dans laquelle le narrateur explique partir le soir même à Tintagel, endroit super – et « Notre secret », fomenté pour le festival Komm Bach! et où l’auteur déclare « venir d’une vieille ville, le cœur inachevé ».
Ce voyage extérieur de l’auteur franchit un step dans l’intimité avec « T’as tout de tatoué » et la chasse au trésor dans la jungle d’une peau taguée que la chanson raconte. Derrière la parophonie soooo pop française, Romain Watson et Magic Mélanie construisent une rythmique qui fait travailler la nuque et les cervicales des spectateurs, quasi sur le point de headbanguer comme s’ils dansaient sur des gwerzioù des sœurs Goadec. Derrière le fantasme du corps écrit se profile l’envie de « fuir la routine » puisque « l’amour n’est rien s’il est pris au piège » ; d’où l’insertion d’une reprise de « Dormir dehors » de Pascale Monique Filippi et Jean-Jacques Daran, dont la gloire et le souvenir sont passés… mais pas le tube ! On y apprécie la qualité d’une cover à découvert, très acoustique, où les talents du guitariste rappellent si besoin que le chanteur est également un excellent gratteux.

 

 

Dans ses créations comme dans ses reprises, Romain Watson fait habilement dialoguer son personnage calme avec des pulsions

  • d’ailleurs,
  • d’altérité et
  • de dinguerie.

L’intérêt est que l’olibrius ne joue ni au bipolaire, ni au rebelle intermittent. Il donne à entendre la tension intérieure qui a quelque chose d’autobiographique pour chaque auditeur, en la revêtant d’une sérénité roborative. Dans « Là, chez moi » (retour du jeu de mots bien pop française), il décrit une « belle journée pour tout foutre en l’air » y compris, sacrilège suprême à notre époque, le cellulaire. La fuite et les voyages évoqués depuis le début du set deviennent un projet intériorisé que matérialise la punchline « Lâchez-moi, là, chez moi ».
« Wrapped in your arms » file non le coton mais la thématique du cocon, voire du coconfiné puisque la chanson a été composée pendant le Grand Enfermement covidique. Romain Watson y dessine le refuge amoureux ou fraternel que constituent les bras de l’autre. De la sorte, il déploie le double motif du corps et du lieu qui anime ce second set, avec une musique propre à faire chanter le Kilomètre zéro et regretter les non-fumeurs de ne pouvoir dégainer un briquet afin de mettre le feu dans le public, ainsi qu’il se pratiquait dans un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, je le crains.
Romain Watson a conscience de son audace en glissant « C’était ici », mémorial « que j’aime bien » pour un brassenssique « petit bout de paradis » qui n’habitera plus sa chambre. Là encore, le plot (la mort d’un fort jeune enfant, suppute-t-on) est évoqué par une topographie symbolique, presque métonymique, chargée d’évoquer à la fois

  • un moment (« c’était l’enfance »),
  • un lieu (« c’était ici ») et
  • une absence (utilisation de l’imparfait, qui est le temps de la durée – par opposition à la ponctualité du prétérit – interrompue – puisque c’est un temps du passé).

 

 

Une chanson douce et triste a-t-elle de quoi gâcher la fête pour un concert de bar ? Elle a surtout de quoi ouvrir les possibles de la chanson avant de plier le game avec deux hits. « J’me balade tranquille » persiste dans la volonté de l’auteur d’évoquer la fructueuse contradiction entre l’envie d’ailleurs et le désir d’être là. Séduit par le large spectre musical proposé par le duo du soir,

  • de la grosse machine pour Zénith
  • au titre intimiste à chanter seul sur une scène ronde au milieu du stade de France
  • en passant par la cover de classique qui va bien, genre Romain Watson au coin du feu,

chaque spectateur pensera, comme Romain Watson : « J’veux pas qu’ça s’arrête ». Le tube est hyperefficace tant la musique dansante défie un texte mélancolique, à l’instar des sautillements de « Je chante » du grand Charles qui contredisaient les paroles mortellement ficelées. Or, la fin d’un concert réjouissant ne situe-t-elle pas le spectateur entre la joie d’avoir partagé un moment artistique rien chouette et la morosité à l’idée de devoir revenir dans son autre vraie vie ? Dans ces circonstances, climax d’une set-list finement pensée, cet ultime shoot d’énergie est parfait pour clore le double tour de chant en donnant envie de r’commencer la fête. Chiche ?

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 3

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est une litanie. Il n’est pas

  • constat d’échecs générationnels,
  • revendication politique,
  • dénonciation sociologique.

Il est itération. Le wokisme modéré est un oxymoron qui n’existe pas – pas sûr qu’il soit urgent de l’inventer. Par essence, le wokisme, comme tout fascisme, est obsessionnel voire hystérique, car il espère et exige un unisson et, surtout, une uniformité dénonçant une autre uniformité supposée. Comme tout fascisme, le wokisme est fondé sur la haine de l’autre, l’autre étant le Blanc cisgenre. Ainsi, avant de se désister, l’université Grenoble Alpes a validé « une quarantaine d’inscriptions artistiques » d’Emmanuelle dite Petite Poissone proclamant, entre autres :

  • « Le monde a mal. Normal, il est dirigé par des Blancs et des mâles »,
  • « La Terre est monochrome comme un arc-en-ciel, le racisme est juste blanc »,
  • « Aux échecs comme à la vie, les blancs ont un coup d’avance » ou
  • « J’aimerais grand-remplacer le gouvernement français ».

Cette haine et cet appel à la haine sont confortés par les institutions et par le fait que la justice garantit que les éventuelles réponses virulentes des insultés seraient, elles, punies de prison : le wokisme est une couardise sous bouclier. Atout supplémentaire, ces messages  peuvent s’exprimer mezza voce mais non moins intensément. Par exemple, quand, après avoir consacré deux pages sur l’avenir de la SF que serait « l’afrofuturisme », étiquette qui « libère les imaginaires » car son origine est attribuée à une « écrivaine féministe », Le Monde des livres du 16 mai 2025 sélectionne p. 4 huit livres d’auteurs présents à une vente de livres montpelliéraines. On y trouve notamment

  • une dénonciation de la colonisation allemande du Cameroun (« comment peut-on se révolter contre la domination coloniale et rejeter ainsi son fils ? ») pour représenter le versant racialiste du wokisme,
  • un produit racontant l’histoire d’une personne qui « se désigne au masculin la plupart du temps, pas toujours, mais est systématiquement genrée au féminin » pour s’opposer au lien entre sexe et genre,
  • un objet féministe où « l’autrice, née en 1983, se fait le porte-voix de son propre corps et ceux d’autres femmes » car « l’autrice s’intéresse (…) aux ravages du patriarcat » pour poser que les hommes cisgenres sont des salauds, et
  • un épigone tentant de profiter de la notoriété de Nelly Arcan, certes « femme qui écrit sur la sexualité » mais surtout « femme étouffée par les normes imposées à son genre » (à son genre, hein, pas à son sexe) pour vilipender la domination éternelle des hommes.

C’est la prévalence de ce ressassement associant communautarisme – donc haine de l’autre – et victimisation sélective qui a ému les participants du colloque livresque manifesté par Face à l’obscurantisme woke, paru aux PUF sous la direction d’Emmanuelle Hénin, de Xavier-Laurent Salvador et de Pierre Vermeren. Lequel Xavier-Laurent Salvador signe un article sur l’école « à l’heure de la dénonciation des codes de la culture dominante ». Écrit sans doute à la va-vite ou en pariant sur l’adhésion a priori du lecteur, le texte s’offre quelques moments grotesques comme cette dénonciation des « sélections dans des domaines tels que le sport, le football, la mode » même si, à titre personnel, on a un peu du mal à considérer cette farce du ballon rond comme un vrai sport, bref. L’article est une charge contre l’université qui encouragerait les doctorants à travailler « sur des thématiques cruciales telles que la race et le genre ». L’auteur bondit devant l’enseignement de l’intersectionnalité en Inspé afin de « limiter les enseignements empêchés » transformant in fine « l’appartenance ethnique, sociale ou culturelle » en « alpha et oméga de l’enseignement scolaire » à cause de l’université, la maudite université. La charge gagne en fureur polémiste ce qu’elle perd en

  • clarté,
  • précision et
  • efficacité,

donc beaucoup, sinon tout. Moins à l’aise à en croire les formules gnangnan et souvent maladroites qu’elle dégaine, Céline Masson n’en prétend pas moins démonter « la fabrique d’une utopie et son imposition (aïe, faux sens) totalitaire ». Pour l’essentiel, elle dénonce « l’exhibition de l’intimité » afin de défendre « une cause commune qui reste hyper subjectiviste », id est la transformation du constat de sexe en libre-service du genre, l’ensemble étant enveloppé dans la menace de la stigmatisation réservée à la « LGBT-phobie » ou à l’accusation d’être « anti-trans ». La communication de la psychologue se révèle n’être qu’un plaidoyer pataud – euphémisme – pour les organismes qu’elle

  • fonde,
  • dirige ou
  • anime

à tour de bras, au grand dam (selon elle) de « militants transaffirmatifs » ayant parfois été, crime ultime, candidats « sur une liste LFI-PC-ND ». Car le wokisme est politique, mais la politique woke est difficile à cerner. Pour éclairer cette part sombre de la question, Pierre Valentin propose d’examiner les « accords et désaccords entre le libéralisme et l’idéologie woke ». Explicitons : le wokisme étant censé caractériser « la gauche », méchante et sale, le libéralisme est l’autre nom de la droite, gentille et d’une propreté pimpante.
Selon Pierre Valentin, qui ne prend hélas guère la peine de s’appuyer sur de vivants exemples, le wokisme est une idéologie envisageant les « structures occidentales » comme des projets ayant pour but d’inférioriser l’Autre. Ainsi, le wokisme considèrerait la raison comme une fiction de Blancs visant à entériner leurs préjugés. Le résultat est la transformation d’un « individu rationnel et autonome (« Je pense donc je suis ») » par un « individu victimaire (« j’ai souffert donc j’ai raison ») » et constructiviste (« les différences entre les hommes et les femmes disparaîtront une fois le système patriarcal aboli »). Le sympathisant woke est « exceptionnellement fragile et paranoïaque », mais – ou donc – prêt à s’associer à des semblables pour « formuler une normativité commune » non plus positive, c’est-à-dire revendiquant un ensemble de réalités objectivables, mais opposées aux normes qu’il estime

  • stigmatisantes,
  • humiliantes et
  • oppressantes.

Dans ces conditions, si le libéralisme philosophique et politique est un piètre adversaire au wokisme, selon Pierre Valentin, il connaît grâce à son adversaire ses défis : « Rebâtir l’unité perdue et apporter une réponse à la crise du sens. » Manque, dans ce balabala infécond, d’autres formules aussi creuses telles que :

  • reconstruire un narratif d’inclusivité républicaine,
  • refonder un cap, et
  • travailler à un vivre-ensemble sincère et réellement engageant.

Ainsi imaginé, l’antiwokisme universitaire semble à l’image d’un recueil d’articles où l’analyse est souvent assez idéologique pour sombrer dans des marais

  • vaseux,
  • verbeux,
  • vides

que l’idéologie qu’elle aspire à déminer. À suivre : le moins mauvais est peut-être à venir !

 

Le jour où j’ai dressé un tipi dans le métro pour accueillir Eddy Mitchell

Bertrand Ferrier en répétition au Val-de-Grâce fin novembre 2019. Photo : Rozenn Douerin.

 

Jadis, quand j’étais jeune, je voulais écrire des chansons comme Brassens, mais en mieux. Puis j’ai diversifié mon ambition et varié les styles. Parmi ces styles, il en est un que je pratique peu mais avec grand zizir : la chanson de somnolence. Loin de l’éloge de la sieste, la chanson de somnolence rend hommage à cet état de conscience modifiée que permettent les abords du ronflement. Sa première occurrence dans mon catalogue avait surgi entre trois confinements, et ça donnait ça.

 

 

La dernière en date est née d’un réveil de sieste où j’avais un bout de refrain dans la tête qui me disait : « Écris-moi, c’est génial, tu complèteras plus tard ! » Soudain, je me suis aperçu que ce bout de refrain avait la voix d’Eddy Mitchell, puis qu’il n’avait pas que la voix : c’était Eddy Mitchell ! Il était dans un tipi que j’avais dressé dans un métro qui filait sur la route 66 dans le sens Genève – Montagne de glace. Ça valait bien une chanson, ce me semble, mais une chanson artisanale, avec un son rustique, une prise unique et le simple plaisir de renouer avec la chanson de somnolence.

 

 

Prochain concert avec des chansons pas somnolentes : ce lundi 19 mai, à 21 h, au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Rés. ici.

 

 

Romain Watson, Kilomètre zéro (Paris 3), 14 mai 2025 – 1/2

Magic Mélanie et Romain Watson au Kilomètre zéro (Paris 3), le 14 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Romain Watson et Magic Mélanie, c’est un  bruit de fond qui tournoie dans la tête des amateurs de chanson à mélodie mais descend rarement du Nord pour gagner Paris. On les avait vus à la capitale dans une autre de leurs vies musicales, sous le nom d’Atlantys et dans une ambiance d’abord plus rock pour Eden / Apocalypsia, plus chanson française pop pour La Maison des mystères, qui apparaît a posteriori comme un trait d’union entre l’énergie rock des débuts et les prémices du projet Romain Watson. Entre fluide et intersectionnelle, héhé, la créativité musicale de Romain, guitariste, chanteur, auteur et compositeur, sait aussi faire preuve de souplesse. Ce jour-là, c’est en duo qu’il affronte le public de Kilomètre zéro, lui qui jouait encore pour partie les mêmes titres en groupe il y a peu, devant les foules venues assister à la tournée de Yannick Noah au cours de laquelle la gang du 62 a joué en ouverture de festoiement.
Cette modularité du projet va construire la set-list fomentée pour ce soir chaud de la mi-mai parisienne. La chanson d’ouverture l’assume, qui s’interroge sur « Ce qui reste » de nous, et plante d’entrée une thématique très watsonienne, tant le chanteur aime à interroger le temps qui

  • passe,
  • construit parfois,
  • détruit souvent (ce n’est pas systématiquement un défaut),
  • change toujours.

D’où l’importance d’interroger les « Racines » évoquées dans la deuxième chanson qui ouvrait elle-même l’album Comment j’ai disparu, tantôt chroniqué ici et là. Roués (mais pas de coups, on se calme) et fins tacticiens, Romain et Mélanie font le choix d’accompagner leur duo vocal tantôt en acoustique avec guitare-cajón, tantôt en augmentant ce dispositif par du play-back pour enrichir la résonance des chansons… et surnager un peu au-dessus du clapotis du brouhaha ambiant qui, youpi, finira par se tarir – on verra des spectatrices dont le bavardage à fort décibel pouvaient laisser entendre que la musique les indifférait s’éclipser en remerciant Romain pour son son, eh oui.
Dans ce contexte flottant, il est logique que l’ACI opte pour « La valse de la vie » en troisième position. Cette chanson, issue du projet aussi malin que passionnant « Une chanson en un jour », le met en scène en train de dialoguer avec la vie qu’il trouve globalement cool (ouf) mais parfois très perfectible, it’s the least we can say. Le dialogue se poursuit avec « Être né quelque part », reprise de Maxime Le Forestier et Jean-Pierre Sabar, qui interroge ce qu’Alain Chamfort appellerait « le désordre des choses » ou « l’inadvertance », ces réalités qui structurent nos vies sans que nous n’ayons de prise sur elles – on pense à la proposition antiraciste de Gustave Parking, suggérant de délivrer des cartes d’identité dont on pourrait découvrir le pays d’origine en grattant le jour de ses dix-huit ans (« et merde, je suis Afghane / – Désolé, Kimberley-Jésus-Christ, le sort est dur mais c’est le sort »).

 

 

« Faire mieux » propose de changer l’espace en « rajoutant deux, trois astres », prolongeant de la sorte la question posée par la fatalité du « quelque part » de Le Forestier. En revanche, « l’amour » échappe à cette perspective d’optimisation puisque le concept consiste à « séduire sans cesse » mais aussi à « oublier le reste », car « ça, on le sait bien » (Romain Watson prétend être un « cœur d’artichaut » alors que, au vu de son personnage, on n’est pas sûr qu’il connaisse le sens précis de cette expression, certes polysémique mais pas à ce point !). Fidèle à son mariage et à ses débuts rock où l’anglais avait toute sa part, Romain Watson dégaine son accent frenchy le plus typique pour proposer les deux premières chansons anglophones du spectacle. La première, dans un esprit folk, cède à l’inclination questionnante de l’artiste (« I don’t know what you can do »)… et évoque à notre voisine une fredonnerie poussée par Renée Fleming dans Dark Hope après Arcade Fire. La seconde est augmentée par une basse préenregistrée et un solo (parfois en duo) aux dimensions variables. De quoi se souvenir de l’époque Watson Klub, où « Never look back » ne manquait pas de faire son p’tit effet !
Le premier set s’achève sur deux chansons plus connectées à la veine actuelle du musicien. Ces allers-retours stylistiques, s’ils floutent sciemment qui est le Romain Watson, sont aussi habiles que labiles – à base de popopopo – dans le cadre d’un concert de bar où le Romain devient les Romain, légion de possibles susceptibles de capter par leur diversité l’attention de l’auditoire. « Comment j’ai disparu » pose une nouvelle question, elle aussi sans réponse, cette absence de conclusion péremptoire permettant à l’auditeur de rêver aux conséquences fouyouyou – oui, fouyouyou, ou fouyouyoutes, whatever – que comporte la dangereuse et saine envie de « frôler l’irréel », dans un titre flottant, dans la version live, quelque part entre Isabelle Mayereau et Nirvana (et hop).
« Nouvel An » renoue avec la veine dialoguée qui inspire Romain Watson, résolu à casser le couple qu’il formait avec la vieille année, une nouvelle ex de laquelle il dresse un bilan pour le moins sévère – quand on jette, on ne compte pas. Il faut regarder le clip supra puis imaginer un duo guitare-percu dans un bar pour capter la qualité d’une musique plaisir efficace, tatataaaa, qui, investie par les interprètes, se prête à de nombreuses versions. Par cette polymorphie sonore, Romain Watson et Magic Mélanie témoignent d’une intégrité artistique réjouissante, qui prend en considération les circonstances mais les turbulent. En effet, les duettistes auraient pu réduire leur show à un bruit de fond planplan pour bar bobo, où les non-habitués sont accueillis de façon plus désagréable que fraîche en dépit de tarifs survitaminés. Au lieu de quoi, les Nordistes proposent un tour de chant maîtrisé, judicieusement en lien avec le public mais préservant

  • la singularité artistique,
  • les oscillations musicales et
  • la diversité d’inspirations

qui font scintiller Romain Watson et laisseraient songeur le spectateur de les retrouver au Kilomètre zéro plutôt qu’à la Boule noire ou à l’Olympia s’il croyait encore que la quantité de spectateurs parisiens est plus due au talent de l’artiste qu’aux paris d’un producteur. Nous narrerons le second set parisien du haut duo – pas pu m’en empêcher – ce tout tantôt environ. À suivre, donc, inch’Allalalalalalah !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 2

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est un prisme et un discours considérant les individus selon leur appartenance communautaire. Celle-ci permet de hiérarchiser les groupes selon leur degré – cumulable – de victimisation, évalué notamment selon

  • la race,
  • le sexe désormais appelé le « genre »,
  • l’orientation sexuelle et, de façon plus polémique,
  • la religion (les deux religions permettant d’être victimisé étant le judaïsme et l’islam).

La hiérarchisation dans la gravité de la victimisation entraîne, à l’inverse, la stigmatisation de l’individu non-victimisé, alors reversé dans une catégorie de dominant à déboulonner voire plus si affinités – c’est le cas

  • des Blancs,
  • des catholiques,
  • des hétérosexuels mariés,
  • des personnes votant pour ce que la coopérative intersectionnelle des victimisés désigne comme l’extrême-droite,

le tout pouvant, là encore, être cumulatif. Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador et Pierre Vermeren ont dirigé un ouvrage collectif assumant de dénoncer moins cette (im)posture du wokisme que sa tendance à être envahissante et totalitaire. Le recueil de brèves communications est une manière kaléidoscopique d’analyser le bienfondé d’une sensation d’étouffement susceptible de saisir, par exemple et sans exclusivité, l’observateur de la vie culturelle. Ainsi des choix du Monde pour ses chroniques de spectacle, qui semblent souvent fondés sur la compatibilité entre le pitch et les théories wokisantes. Pour illustrer ce propos, notons que, le 13 mai, le journal évoquait deux spectacles :

  • les chorégraphies de Renato Cruz, « au carrefour des danses urbaines, des problématiques décoloniales et des enjeux sociétaux », page 25, l’artiste se produisant dans un festival qui « accueille des performeurs (sic) autour notamment, des identités queer et de l’histoire de l’esclavage », d’une part ; et, d’autre part,
  • la pièce d’Agnès Limbos visant à dénoncer « le poids du colonialisme en Belgique et de l’éducation catholique » page 27.

La résonance entre les objets d’intérêt laisse entendre, à force d’occurrences similaires, que l’art officiel est pour partie gangréné par une phraséologie et une posture politique pour le moins wokocompatible, ce dont il est difficile de rendre raison sans susciter réprobation et accusations de complotismofascisme. L’affaire est d’autant plus inquiétante que l’obsession pour la victimisation des Noirs ou des homosexuels, qui n’émane pas souvent des soi-disant intéressés (sans doute parce qu’ils sont victimes d’une relation d’emprise les soumettant aux Blancs) mais peut être suscitée par l’aspiration à l’obtention de subventions plutôt qu’à une mauvaise conscience sincère ou fabriquée pour être dans l’air de l’ère, ne se limite pas à la critique culturelle, loin de là. Les auteurs de Face à l’obscurantisme woke s’offusquent d’une prégnance beaucoup plus systémique d’un tel biais. C’est ce qu’ils développent dans une première partie intitulée « La subversion des institutions ».
Selon eux, le wokisme marque une mutation anthropologique consistant à ne plus rechercher la concorde sociale mais la discorde communautariste fondée sur une opposition frontale entre « les dominants, les méchants, les arriérés » et leurs victimes effectives ou transgénérationnelles (au sens où certaines communautés estiment qu’elles ont souffert parce que leurs ancêtres auraient souffert d’une domination dont il faut obtenir repentance et, surtout, réparation trébuchante). D’emblée, les directeurs de publication envoient Nathalie Heinich, qui avait signé toute seule Le Wokisme serait-il un totalitarisme ? (Albin Michel, 2023), expliquer « les raisons du succès du wokisme ».
La première de ces raisons serait notre capacité à nous « affilier mentalement » à des communautés fondées non sur des idées abstraites ou générales – telle que la nation – mais sur une similitude immédiate. La seconde serait moins un réflexe qu’un moyen : les réseaux sociaux

  • amèneraient la constitution de « bulles cognitives » enfermant les individus dans des cercles autonourrissants,
  • répandraient des exemples internationaux (notamment angloaméricains) de modèles multiculturels communautarisés, et
  • renforceraient les réflexes d’exclusion consistant à
    • stigmatiser,
    • conspuer voire
    • anathémiser, et hop, celui qui m’est désigné comme « autre ».

Dans son article assez peu en cohérence avec le titre de la première partie, Sami Biasoni feint de s’étonner de l’association entre « déni des phénomènes » et « évitement du débat ». Son but : répondre à ceux pour qui le wokisme serait une rumeur d’Orléans, autrement dit une fake news inventée et diffusée, en l’espèce, par les conservateurs. La dénonciation du wokisme participerait-elle de cette « panique morale » que les sociologues ont diversement définie ? Pour Sami Biasoni, une telle accusation obère la nature du wokisme pour qui

  • la domination d’une classe (les Blancs cisgenres, hétérosexuels et éventuellement catholiques) aliène « l’autodétermination et la liberté » de leurs semblables dissemblables,
  • la subjectivité de la souffrance victimaire n’est pas moins objective – euphémisme – que l’objectivation de la réalité, et
  • la non-pertinence d’une méthodologie analytique – fût-elle fondée sur une problématique anachronique – justifiant le discours victimaire ne doit pas avoir d’impact sur l’évaluation de la validité du discours revendicatif.

Sans doute est-ce ce que les auteurs, dans leur diversité, considèrent comme l’obscurantisme woke, c’est-à-dire la capacité à nier la réalité :

  • les races n’existent pas,
  • les sexes n’existent pas,
  • l’objectivité ne rend pas raison du réel.

Or, si l’antiwokisme n’est pas le résultat d’une « panique morale », explique Sami Biasoni, c’est qu’il ne vise pas à livrer en pâture à la haine populaire telle ou telle catégorie minoritaire de personnes. En revanche, il aspire à montrer la faiblesse des éléments de langage et de raisonnement visant à la « déconstruction civilisationnelle de l’Occident »… avec plus ou moins de brio. En la circonstance, l’on regrettera la confusion qui, peu à peu, gangrène l’article, plus enflammé que rigoureux, convoquant ici Eugénie Bastié, l’égérie de la droite Bolloré, çà Platon, là Michel Maffesoli, fomentant un grand blouguiboulga référentiel, et s’envolant dans des sphères à nous inaccessibles comme quand il écrit, p. 61 :

 

La non-réalisation révolutionnaire peut résulter de l’empêchement justement permis par la réaction.

 

Gâ ? Bon, reprenons souffle et retrouvons-nous tantôt pour la suite de nos aventures entre Wokeland et Antiwokeland !

 

Maya, artiste capitale

Mademoiselle Maya et son pianiste au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 21 septembre 2024. Photo : Patricia Nevertal.

 

C’est un cadeau sinon empoisonné, du moins pimenté. Dans cette notule, je vais essayer de dire du bien de manière de mini-musical auquel je participe tout en essayant d’expliquer que, si j’en dis du bien, c’est pas parce que j’y ploum-ploume. Relevons le gant et tentons l’aventure !

 

Le concept

Mademoiselle Maya est le personnage principal d’Un fil à la patte de Georges Feydeau bien qu’elle n’apparaisse jamais physiquement. Seul le titre de ses chansons est cité… et cela suffit pour susciter un personnage de divette qui frappe tous les spectateurs. Les deux plus frappés du lot ont été Charlotte Grenat et Jean-François Varlet, qui ont reconstitué les chansons de la dame dans les styles de l’époque, et qui en ont fait ce spectacle, Mademoiselle Maya en Ut intégral (à titre personnel, je ne comprends pas trop le titre, mais c’est une autre histoire).
Soit, donc, mademoiselle Maya, la chérie de Feydeau, qui vient en direct raconter sa vie, ses amours dans le Paris des impressionnistes, fricotant avec ce que l’expression anglophone a fixé comme étant « la crème de la crème ». Elle dialogue avec des messieurs – surtout l’inverse, en fait – qui apprécient la rencontre entre un corps accort et un esprit pas vraiment connecté à ce qui se joue. L’ingénue-mais-peut-être-moins-qu’il-ne-semble sait
admirer, être admirée. Hélas et heureusement,

  • étalonner,
  • critériser,
  • jauger

sont autant de guidelines vitales qui lui échappent. Le résultat est une heure un quart savoureuse et pétillante, où les ribouldingues percutent l’art, et où l’art de la parodie des créateurs des chansons est toujours subtilité, jamais ironie malvenue.

 

 

L’atout

En dehors du pianiste – exceptionnel, évidemment – qui

  • l’accompagne,
  • subit ses avanies avec un degré de compréhension qui dépend de son degré d’absinthéisme, et
  • succède à une pianiste qui, elle, était vraiment formidable (elle acceptait même de jouer une chanson en la bémol mineur, c’est dire, laissez-moi vous dire que Ré bémol, déjà, bon, OK, à l’extrême rigueur, mais la bémol mineur, mais même pas tu m’cherches, mais c’est pas une question de doubler le cachet, c’est juste que t’es complètement malade de l’os de la tête),

la nana qui ne joue pas mais qui est mademoiselle Maya est ce que l’on appelait, peut-être, au siècle dernier, une dinguerie.

  • Actrice chevillée au personnage de mademoiselle Maya qui l’a illuminée,
  • chanteuse lyrique embastillée dans l’esprit d’une divette,
  • artiste donnant corps aux résonances entendues dans l’une des plus grandes pièces de boulevard (donc l’une des plus grandes pièces de théâtre),

Charlotte Grenat est ébaubissante.

  • Lumineuse,
  • finaude,
  • maligne malgré elle,

elle séduit les spectateurs en évitant tout rentre-dedans gênant. Chemin faisant emballe l’audience par

  • sa maîtrise vocale,
  • son savoir-être-en-scène et
  • sa présence évidente.

Elle est mademoiselle Maya, et c’est d’autant plus magique que l’on n’imagine pas que cette nana, qui a eu mille vies artistiques avant et qui en développe d’autres – complètement différentes – actuellement, peut ne pas être que mademoiselle Maya.

 

 

Le bilan

Parfois, en tant que ploum-ploumiste, on est embarqué de notre plein gré, sans insu, dans des projets valeureux mais qu’on ne va pas forcément ultrasouligner sur son site perso. On aura compris que, cette fois, je dois reconnaître que le jeu vaut la chandelle, même si je n’ai jamais bien su ce que ce syntagme signifiait. Ce que je sais, c’est que Mademoiselle Maya en Ut intégral est un moment

  • drôle,
  • astucieux et
  • d’autant plus intelligent qu’il l’est en profondeur et avec discrétion.

As far as I am concerned, je dirais que c’est un spectacle parfait pour quiconque aime having a good time, qu’il soit feydeaumaniaque ou non, franchement, ça, pas grave. On l’aura compris, je suis très fier d’être de la partie. Si ce samedi, à 16 h, nous pouvons partager ce moment, youpi.

 

 


Rendez-vous à l’Auguste théâtre (Paris 11), samedi 17 mai à 16 h.
Pour réserver, c’est ici (18 € ou 15 € pour les petits budgets, sans justification, c’est comme ça que j’aime).

 

Restaurant Duvin, Paris 9, 25 avril 2025

La carte au 15 avril 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour ma défense, je parlerai d’une coïncidence. Un ami qui me dit : « Je suis restaurateur, voici ma carte. » Un autre ami qui, quasi séance tenante, me dit : « On s’est pas vu depuis mille ans, ça te dit que ? » Donc rendez-vous est pris au restaurant Duvin, au cœur du neuvième dramatique, en contrebas de Pigalle. L’ami de mille ans ne viendra pas, convoqué par son art sous d’autres latitudes, mais les dés sont jetés, on ne reculera point – à raison – devant les sommes à engager : en gros, le soir, 60 € pour entrée + plat + verre de vin. À notre arrivée,

  • ambiance cosy,
  • pas de salamalecs malaisants,
  • une certaine improvisation qui va bien :

dès l’entrée, on sent le chic qui ne cherche pas à faire chic, ce qui rassure les ploucs qui savent entrer en terrain cossu donc miné pour les ploucs qu’ils sont et qui n’ont pas les codes du chic grastronomique. Nous sommes introduits – on l’a faite avant vous, elle est inutile – dans un petit salon. D’autres hôtes sont présents dans le restaurant, mais tout respire la sérénité et l’absence de brusquerie. Pour un claustrophobe comme votre serviteur, la frontière entre bien-être et oppression est très fine : l’habileté du service fera que, même dans une pièce aveugle, jamais le malade mental qui écrit ces lignes ne se sentira en danger de se soumettre à sa phobie.
La vaisselle de qualité est élégamment dépareillée. Les entrées, présentées par le sommelier devenu serveur parce que, sont pourléchantes de babine en dépit de prix inhabituels pour le clampin.
Le vol au vent de canard (12 €) se révèle

  • fin de pâte,
  • subtil de viande
    • (goût,
    • découpe,
    • cuisson)
  • et malin dans son jus de volaille.

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Le tartare de saumon (15 €, ça rigole pas) ébaubit par

  • la fermeté du poisson,
  • la qualité saisissante de son assaisonnement, et
  • la pertinence des accompagnements d’une délicatesse joyeuse (fenouil et agrumes).

C’est cher, oui, même à l’aune d’un Parisien pas toujours impécunieux quoique pas souvent pécunieux, mais c’est délicieux donc, pour le contexte, « c’est pas si cher » (en clair : c’est pas du foutage de goule). Les plats, autour et surtout au-dessus de 30 €, ne fifrelinent guère.

  • Le filet de bœuf est cuit avec une délicatesse confondante,
  • les frites croustillent à se damner,
  • la sauce au poivre vert – si galvaudée – frétille dans le palais avant même qu’une nouvelle serveuse,
    • pimpante,
    • joyeuse et
    • juste, ne nous explique que le chef est aussi maître saucier.

Pour notre auge,

  • les asperges blanche Poupard explosent en bouche tant la cuisson les a flattées,
  • l’œuf parfait surperforme son intitulé conventionnel mais prétentieux,
  • les crevettes grises pétillent presque tant elles sont sapides, et
  • la sauce hollandaise finit de donner envie de prendre en otage le chef et ses marmitons.

 

Photo : Rozenn Douerin

 

Près de nous, un couple s’est installé avec son labrador (qui, hélas, aura droit à un florilège de chaque plat – pour un maître de chien qui essaye d’être pas trop souple sur les extras, aïe). C’est

  • tendre,
  • tranquille, heureusement
  • hors-sol.

Avant même le digestif exquis et finement conseillé (14 €, mais vraiment exquis et vraiment finement conseillé) que la serveuse nous propose de goûter, c’est un excellent moment. Après, c’est un moment wow, assez subtil pour envoler les grouillots, assez malin pour ne pas mettre mal à l’aise les pas-du-sérail. Bravo, Maxime, et bravo à ton équipe !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 1

Première de couverture (détail)

 

C’est un sujet inflammable : le wokisme est-il cette tendance exclusiviste à réduire la question culturelle, sociale et politique à une affaire

  • de victimisation,
  • de valorisation voire
  • de domination

des conglomérats d’individus autoconsidérés comme des groupes uniformes et minoritaires au titre, notamment,

  • d’un genre,
  • d’inclinations sexuelles,
  • de couleurs de peau ou
  • d’une religion ?

ou bien le wokisme  n’est-il qu’une étiquette désignant l’illusion de fascistes dégénérés, si ce n’est un pléonasme, hostiles à la victimisation de ceux qui ne leur ressemblent pas mais prompts à se victimiser eux-mêmes… et à tirer profit d’une désignation à la vindicte qui, émotionnellement, a souvent fonctionné comme un attrape-gogo efficace ? Poser la question en ces termes ressortit certes de la dichotomie caricaturale mais permet de souligner qu’il existe trois sujets en un.

  • Le premier consiste à évaluer la pertinence du wokisme,
  • le deuxième à estimer l’étendue de son instrumentalisation par ce qu’il n’est presque pas ironique d’appeler « les intéressés », et
  • le troisième à réfléchir à son pouvoir en termes
    • de délivrance de subventions
      • (médiatiques,
      • culturelles et
      • universitaires, par exemple),
    • de réduction des possibles
      • artistiques,
      • philosophiques ou
      • politiques, ainsi que
    • de liberté d’expression.

Face à l’obscurantisme woke, ouvrage collectif fraîchement paru aux PUF, illustre et examine à la fois le sujet. « Illustre » d’abord puisque sa parution a été, un temps, annulée par l’éditeur suite à une « campagne de presse » dénonçant son contenu, avant que le potentiel commercial attisé par la censure n’incite les Presses à le publier – rien de mieux qu’un peu de pognon pour apaiser les réticences d’une entreprise… « Examine » ensuite car, de façon engagée, le recueil d’articles se propose de dénoncer « les raisons d’une déraison », selon le titre de l’introduction d’Emmanuelle Hénin. L’émotion antiwoke semble naître d’un mélange d’agacement et d’inquiétude produit par un constat que peut faire tout observateur de la vie publique en général et culturelle en particulier.
Ainsi, dans M le magazine du Monde du 26 avril 2025, les trois phénomènes culturels évoqués ressortissent de thématiques woke compatibles comme cet organe de presse a l’habitude d’en mettre en avant de façon exclusive. Le premier phénomène, évoqué p. 54, est l’entreprise d’Eve Rodsky qui, après un livre et un jeu de cartes, a créé aux États-Unis un centre de formation en ligne afin d’aider les femmes (contre 1800 $ pour 12 heures, faut pas abuser…) à prendre conscience du fait que « la répartition des tâches [dans un couple hétérosexuel] est un problème systémique et non individuel ».

  • Victimisation de l’ensemble des femmes mariées ou concubines,
  • dénonciation du patriarcat, et
  • emploi du mot-clef « systémique »

cadrent avec le projet de conscientisation woke. Le deuxième phénomène, évoqué p. 64, est une exposition de Lorraine O’Grady, aka « Mademoiselle Bourgeoise Noire ». Souhaitant « mettre les membres de sa communauté au premier plan », la « plasticienne » a organisé des « performances » pour dénoncer « le racisme sous-jacent du monde de l’art » et œuvré pour « rappeler l’africanité des sculptures antiques égyptiennes » afin de les « comparer à celles des minorités afro-américaines ».

  • Victimisation des Noirs en général,
  • recours à une manifestation (qui consiste à faire des photos avec des spectateurs devant lesquels est placé un cadre) élargissant de manière très généreuse la notion d’art, et
  • appel au décolonialisme porté par une – c’est important – personne d’origine jamaïcaine (l’ensemble des Blancs mâles étant des oppresseurs fascistes)

cadrent avec le projet de conscientisation woke. Le troisième phénomène, évoqué p. 113, s’appelle Robin Conche, aka « Frs Taga », lequel se décrit comme « un Blanc à lunettes qui n’a pas le physique d’un bobybuildé » et qui « ne passe pas [s]es soirées avec des femmes dans des hôtels ». Bref, un mâle cisgenre déconstruit qui cadre avec le projet de conscientisation woke.
Plus largement, dans Face à l’obscurantisme woke, les auteurs cherchent à dénoncer, plus ou moins habilement, non pas la révolte de certains acteurs de la vie publique ou artistique contre des situations d’injustice ou des déséquilibres manifestes mais bien la puissance monolithique de cette tendance, dénuée de nuances et tendant à s’imposer comme la nouvelle norme. Cette impression que le wokisme est dominant s’exprime, selon Emmanuelle Hénin, par

  • un élitisme jargonnant,
  • une pulsion totalitaire à « regarder tous les phénomènes humains à travers une grille militante » et souvent communautariste, ainsi que par
  • un « obscurantisme » institutionnel, qui impose de nouveaux codes tant dans les « instances occidentales » (tel l’ONU) que dans les universités et les grandes écoles.

Le wokisme est une théorie structurellement contradictoire – c’est sans doute ce qui fait sa force, car en disant tout et son contraire, ce courant politique, au sens où il s’inscrit dans la cité, peut espérer plus aisément désamorcer toute tentative de critique. Pour lui,

  • il n’y a pas de genre, mais les femmes sont des victimes ;
  • il n’y a pas de race, mais le Blanc est un indécrottable colonisateur raciste ;
  • tout être est naturellement l’égal de l’autre, mais il faut imposer des quotas car, malgré que l’on en ait, la réalité est rebelle à cette illusion (presque récemment, Élisabeth Borne, ministre de l’Éducation nationale, s’est appuyée sur l’exigence de quotas du Haut conseil à l’égalité pour « fixer un objectif de 50 % de filles dans la spécialité mathématiques en terminale en 2030″), etc.

Pourtant, plutôt que des contradictions qui le constituent, Emmanuelle Hénin pense que le wokisme tire sa puissance

  • de la « radicalisation de la posture critique »,
  • du « divorce entre la science et le réel » (par exemple quant à la « fluidité des genres » remettant en cause l’existence même d’un sexe biologique),
  • de la foi dans « l’équivalence du savoir et du pouvoir » (enseigner, ce serait imposer une vision colonialiste, raciste et sexiste aux étudiants) et
  • de la dimension religieuse de la posture, les codes woke étant apparus dans les milieux protestants américains avant d’être instrumentalisés par des filous opportunistes.

À en croire l’auteur, avec les wokistes « le dogme n’est plus fondé sur une vérité objective mais sur l’idée que le point de vue subjectif des victimes est la norme de la vérité ». Nous examinerons prochainement le kaléidoscope – d’intérêt hélas très inégal – des analyses sur « la subversion des institutions », thème de la première partie du livre, dans une prochaine notule. À suivre !