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Le blog de Bertrand Ferrier, page 42

JoaquĂ­n Sabina, « Hola y adiĂ³s », L’Olympia (Paris 9), 25 mai 2025 – 1/2

Ă€ l’Olympia (Paris 9), le 25 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Il y avait eu

  • la tournĂ©e bilan autour de la chanson-phare « Lo niego todo », en 2017-2018, avec un Olympia le 9 septembre 2017 ;
  • la tournĂ©e revanche « Contra todo pronĂ³stico », en 2023, avec une date Ă  Pleyel, le 23 septembre, narrĂ©e ici et lĂ  ; et
  • cette tournĂ©e d’adieu de 2025, intitulĂ©e « Hola y adiĂ³s », qui repassait par un Olympia blindĂ© plusieurs mois Ă  l’avance.

Une ultime occasion pour les fans de faire l’inventaire, comme le chantait Diane Dufresne et comme le laissait entrevoir l’artiste qui, en 1978, claquait son premier disque officiel intitulĂ© Inventario. Comme pour faire rĂ©sonner ce temps long, une annonce sonore nous rappelle qu’il est interdit de fumer dans le music hall, dix-huit ans après qu’est entrĂ©e en vigueur la loi salutaire pour les non-fumeurs. Dans la mesure oĂ¹ nous avons dĂ©jĂ  narrĂ© un concert fort proche (celui de la tournĂ©e 2023), osons le fast forward sur ce moment oĂ¹ l’Ă©motion n’est pas palpable – puisque l’Ă©motion n’est pas palpable, si ça se palpe, c’est du blĂ©, un objet ou un organe reproducteur, pas une Ă©motion – mais oĂ¹ ça palpite bien quand mĂªme, d’autant que pas de première partie et pas d’entracte, rien que l’essentiel.
L’affaire commence par « Un Ăºltimo vals », dernier clip de l’artiste. Selon une stratĂ©gie connue (Alain Chamfort l’utilisait lors de son rĂ©cent concert aux Folies-Bergères, narrĂ© ici et lĂ , mais lui chantait), le clip fonctionne sur le face dropping, le public Ă©tant incitĂ© Ă  rugir dès qu’il reconnaĂ®t les invitĂ©s, Ă  commencer par Joan Manuel Serrat, le complice. Ă€ dĂ©faut – mais en est-ce un ? – d’Ăªtre un tube comme avait pu l’Ăªtre « Lo niego todo », la chanson est Ă©videmment bouleversante, anticipant ces moments oĂ¹ l’artiste aura disparu des gazettes et oĂ¹ le restau du soir, pour ceux qui viendront le voir, ce sera pas le bistro du coin mais le self de l’hĂ´pital – alors, il lui restera une valse Ă  offrir.
Ă€ poignant, poignant et demi : les « LĂ¡grimas de marmol » claquent, avec leur refrain vengeur (« Je suis un survivant, nom de nom, / et je ne me lasserai pas de le chanter. / Avant que la marĂ©e ne fasse disparaĂ®tre / les traces de mes larmes de marbre, / si j’ai dĂ» danser avec la plus laide [la mort, donc], / j’ai vĂ©cu pour le raconter »). Le groupe qui accompagne JoaquĂ­n Sabina – deux guitaristes, une choriste, une bassiste-choriste, un batteur, un multi-instrumentiste entre sax, accordĂ©on, flĂ»te et clavier, et un claviĂ©riste-guitariste – envoie

  • du pĂ¢tĂ©,
  • des cornichons et
  • du gros rouge

pour lancer la soirĂ©e. L’artiste profite de l’entre-chansons pour avouer son rĂªve, rĂ©alisĂ© plusieurs fois, de voir son nom en lettres de nĂ©on sur la façade de l’Olympia. « Lo niego todo » (« si tu me rappelles ce que j’ai vĂ©cu, je nierai tout, y compris ce qui est vrai ») fait trembler les murs et les glottes, d’autant que les vidĂ©os de fond de scène sont et seront toujours

  • intĂ©ressantes,
  • percutantes et
  • variĂ©es.

 

 

« Mentiras piadosas », titre de l’album de 1990, prolonge cette question de la vĂ©ritĂ© et du faux qu’esquissait « Lo niego todo » (« Je lui dessinais le monde tel qu’il est, pas façon eau de rose, mais elle prĂ©fĂ©rait Ă©couter de pieux mensonges »). Au moment du dernier salut, se demander

  • qui l’on a Ă©tĂ©,
  • qui l’on est et
  • qui l’on restera en vĂ©ritĂ©

guide le tour de chant comme en tĂ©moigne « Ahora que », publiĂ©e en 1999, racontant la douceur dĂ©sespĂ©rante du moment oĂ¹ « nous nous embrassons sans hĂ¢te » et oĂ¹ l’homme apprend mĂªme des « danses de salon ».
En accentuant ce reflux des dĂ©cibels et cette avancĂ©e vers une introspection intimiste, l’artiste et ses accompagnateurs glissent vers une ambiance acoustique que la foule colore de triomphe dès que rĂ©sonnent les premières notes de « Calle melancolĂ­a », extraite de Malas compañías, formidable disque paru en 1980. Évidemment, chacun, ici, connaĂ®t les paroles – au moins celles du refrain, mais en gĂ©nĂ©ral pas que – oĂ¹ le narrateur explique que, depuis des annĂ©es, il espère dĂ©mĂ©nager dans le quartier de la joie mais, Ă  chaque fois qu’il est prĂªt Ă  se lancer, le tramway est dĂ©jĂ  passĂ© – aussi reste-t-il vivre au 7, rue de la mĂ©lancolie. Il semble que ceci ait quelque chose de personnel pour chacun…
Il Ă©tait impensable que la set-list ne passĂ¢t point par « 19 dĂ­as y 500 noches », puisque, dans cette histoire de rupture amoureuse (« pour apprendre Ă  l’oublier, j’ai mis 19 jours et 500 nuits »), la nana dit « hola y adiĂ³s », titre de la tournĂ©e. L’Ă©motion de celui qui reconnaĂ®t « pleurer devant les films d’amour les plus kitsch » n’exclut pas le plaisir de la langue de pute assassine (« elle avait toujours eu le front très haut, la langue bien pendue et la jupe ultracourte »), ce qui n’est rien d’autre qu’une dĂ©claration dĂ©sespĂ©rĂ©e d’amour Ă©ternel donc dĂ©jĂ  passĂ©… mais reste l’Ă©motion (« je renierais le Saint Sacrement / Ă  la seconde oĂ¹ elle me l’ordonnerait »).
Avant d’enchaĂ®ner sur un tube, JoaquĂ­n Sabina lĂ¢che deux dĂ©dicaces – une Ă  des fans vĂ©nĂ©zuĂ©liens qui le suivent Ă  peu près partout, l’autre Ă  « une PĂ©ruvienne qui est allĂ©e Ă  l’Ă©cole avec ma femme ». La communion avec le public est totale quand commence « ¿QuiĂ©n me ha robado el mes de abril? », paru en 1988 sur l’album dĂ©sormais ironiquement appelĂ© SinfĂ­n (sansfin). Sans prompteur, chacun connaĂ®t le texte, et ça rugit de plaisir quand le guitariste place le solo officiel qui va bien. Oui, il y a

  • de la nostalgie,
  • des bouts de soi qui ressurgissent attachĂ©s Ă  telle ou telle chanson, et
  • une dimension musĂ©ale dans ce dernier instant partagĂ© en live avec cet incroyable monsieur,

et alors ? Les clients saluent leur dealer d’Ă©motions et reprennent un p’tit shoot en passant. Bouder ce plaisir serait aussi stupide que de voter Macron ou de penser que tuer des gens quand ils le souhaitent permettra de ne pas se rendre compte de la dĂ©rĂ©liction dĂ©gueulasse du système de soins français ou de l’immondice rĂ©munĂ©rateur qu’est devenu le racket des Ehpad.
(Bon, finalement, j’avais de quoi raconter. Puisque le post menace de s’Ă©terniser, je le dĂ©double et je me propose de raconter la fin de la fin dans une prochaine notule. Ă€ suivre !)

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 7

Première de couverture (best of)

 

Étalon-mètre du wokocompatible, l’intĂ©rĂªt culturel de M le magazine du Monde se focalisait le 17 mai 2025 sur trois objets – deux livres et une exposition. Leur contenu n’Ă©tonnera pas ceux qui ont feuilletĂ© les six prĂ©cĂ©dents Ă©pisodes de la prĂ©sente chronique. Le premier encense Promesse de Rachel Eliza Griffiths, compagne de Salman Rushdie, un peu pour sa dimension people, beaucoup parce que ce livre est une « évocation de la condition noire aux États-Unis », une « Histoire ponctuĂ©e de violences » :

  • victimisation,
  • communautarisation et
  • sous-jacent accusateur anti-Blancs

sont au programme. Le second livre Ă©voquĂ© est IntĂ©rieur nuit de Nicolas Demorand, vedette de France Inter donc très wokocompatible par profession, qui « a permis de libĂ©rer la parole autour d’un mal stigmatisé », en clair de « dĂ©stigmatiser la maladie mentale ». Les termes-clefs sont sans ambiguĂ¯tĂ© : « dĂ©stigmatiser » et « libĂ©rer la parole » sont les fonctions woke par excellence Ă  l’aune desquelles les critiques ont lĂ©gitimitĂ© Ă  jauger un objet culturel. Le troisième coup de projecteur artistique salue le travail de Maria Abranches, qui a photographiĂ© Ana Maria Jeremias, une « immigrĂ©e congolaise » Ă  travers l’histoire de laquelle est narrĂ© le « destin de milliers de femmes rendues invisibles dans une sociĂ©tĂ© encore marquĂ©e par son passĂ© colonial » dont l’Histoire s’arrĂªte il y a soixante-cinq ans. LĂ  encore, les Ă©toiles des hashtags sont alignĂ©s :

  • femmes invisibilisĂ©es,
  • immigrĂ©s victime de la colonisation, et
  • exemplum permettant de cerner une communautĂ©.

Deux remarques sur ces Ă©lĂ©ments. D’une part, on aura notĂ© la pulsion communautarisante, c’est-Ă -dire la nĂ©cessitĂ© très woke de fomenter des communautĂ©s de victimes, en l’espèce

  • les Noirs amĂ©ricains,
  • les malades mentaux,
  • les immigrĂ©es qui, paradoxalement, souffrent d’une colonisation – sans l’avoir connue – tout en venant s’installer chez d’ex-colons.

D’autre part, on aura compris que ces objets culturels ont toute lĂ©gitimitĂ© Ă  aborder de tels sujets ; mais la question qui se pose est liĂ©e Ă  l’exclusivitĂ© du prisme culturel choisi par l’hebdomadaire. Or, voilĂ  bien le sujet de Face Ă  l’obscurantisme woke, ouvrage collectif dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii, moins « qu’est-ce que le wokisme ? » que « comment penser – et se positionner face Ă  – l’obscurantisme qu’est ce prisme exclusif du wokisme ? ». « Sciences sans conscience », la deuxième partie du recueil, observe que le wokisme conduit certains savants Ă  tenter de « substituer Ă  l’Ă©tude

  • de la nature,
  • de l’anatomie et
  • de l’Ă©volution,

une sĂ©rie de dogmes aberrants », du type « le sexe n’existe pas ». L’Ă©tonnement est grand de constater que « ce mouvement, issu des sciences humaines [qui,n’ont souvent de scientifique que le nom pompeux] a atteint les sciences dures ». Avec une rigueur apprĂ©ciable, Samuel Fitoussi est le premier Ă  s’avancer sur ces terrains minĂ©s pour examiner le « biais du supporteur » et le « risque d’institutionnalisation du mensonge ».
Le biais du supporteur, que nous avons Ă©voquĂ© tantĂ´t, conduit le fan Ă  interprĂ©ter le dĂ©roulement d’un match – par exemple – selon ses convictions. Ă€ chaque dĂ©cision, des millions de Français peuvent juger que l’arbitre est hostile aux Bleus, peut-Ăªtre parce qu’ils sont noirs, alors que d’autres millions de zozos jugeront que leur Ă©quipe est dĂ©savantagĂ©e par l’arbitrage, peut-Ăªtre parce qu’ils sont blancs. Le principe est simple : ceux qui adhèrent Ă  une cause ne voient pas les mĂªmes images que ceux qui n’y adhèrent pas.
Ă€ ce biais s’ajoute la facilitĂ© du syllogisme. Samuel Fitoussi en donne l’exemple suivant : « Tous les insectes ont besoin d’oxygène. Or, j’ai besoin d’oxygène. Donc je suis un insecte. » En d’autres termes, les a priori idĂ©ologiques impactent tant l’objectivitĂ© que la logique. C’est ce que l’auteur rassemble sous le syntagme de « raisonnement motivé », oĂ¹ « le raisonnement est le produit de la conclusion » et non l’inverse.
Sans Ă©voquer explicitement le wokisme, Samuel Fitoussi tente de dĂ©terminer comment ces biais peuvent amener Ă  une « polarisation toujours croissante », c’est-Ă -dire Ă  une objectivitĂ© de plus en plus subjective qui me rapproche de ceux qui pensent comme moi, donc m’Ă©loigne de plus en plus de la rĂ©alitĂ©. PortĂ©s par notre conviction, « nous pouvons rationnellement adhĂ©rer Ă  des idĂ©es de plus en plus fausses ». Ce qui ressortissait de « lĂ©gères diffĂ©rences d’opinion » se retrouve « dĂ©cuplĂ© avec le temps ». Sots d’emblĂ©e ou aveuglĂ©s Ă  mesure de leur engagement (puis dĂ©couragĂ©s de virer leur cuti de peur de reconnaĂ®tre des erreurs), « les gens investissent leur QI dans la dĂ©fense acharnĂ©e de leur propre cause, pas dans l’exploration complète et impartiale d’un problème ». C’est d’autant plus grave que, « plus on est intelligent, plus on est persuadĂ© d’Ăªtre immunisĂ© contre les biais cognitifs ». Disons-le tout rond : plus on est intelligent, plus on a de chances d’Ăªtre con.
NĂ©anmoins, l’affirmation peut Ăªtre modulĂ©e « selon qu’il s’agit d’une croyance ou d’une conviction ». Les croyances sont vĂ©rifiables (je crois que les roses sont forcĂ©ment roses, vu leur nom, mais je peux constater que non) ; les convictions ne le sont pas (si j’affirme que « tous les hommes naissent libres et Ă©gaux », je pourrai bien constater que, ben nan, carrĂ©ment pas, ce constat aura peu de chance d’affaiblir ma conviction). Quel rapport avec les sciences sociales, sujet officiel de l’article ? On entre ici dans la partie la moins convaincante du papier. Sans clairement Ă©tayer son propos, Samuel Fitoussi affirme que, Ă  l’universitĂ©, « on encourage de plus en plus les Ă©tudiants Ă  lier leurs opinions Ă  leur identité » notamment pour forger « une nouvelle identitĂ© sociale, celle de victime d’une sociĂ©tĂ© systĂ©miquement raciste ». De la sorte, la fac transforme des opinions en savoir.
Pour Ă©valuer la pertinence de cette affirmation corrosive, on aurait d’abord aimĂ© que l’auteur creusĂ¢t davantage cette question, au-delĂ  de l’exemple non sourcĂ© des fat studies. On aurait ensuite aimĂ© des exemples prĂ©cis et rĂ©els permettant de vĂ©rifier si et jusqu’Ă  quel point l’universitĂ© est ce que dĂ©crit le « consultant », id est une terre de wokistes prĂªchant des convaincus et obligeant les Ă©tudiants rĂ©ticents Ă  adopter cette posture idĂ©ologique pour obtenir leurs diplĂ´mes, en espĂ©rant qu’ils conserveront leur nouveau biais une fois le prĂ©cieux sĂ©same obtenu. Enfin, on aurait aimĂ© que les deux tiers du chapitre consacrĂ©s Ă  des observations psychologiques stimulantes fussent davantage soucieux de s’appliquer Ă  l’analyse du triangle que forment

  • wokisme,
  • sciences sociales et
  • universitĂ©,

ici Ă  peine esquissĂ© Ă  grands traits. EspĂ©rons que Nicolas Weill-Parot se dĂ©patouillera autrement avec ce sujet complexe – c’est ce que nous examinerons dans une prochaine notule.

 

Herbert du Plessis, INJA (Paris 7), 16 mai 2025 – 4/4

Herbert du Plessis Ă  l’INJA (Paris 7), le 16 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Tout avait commencĂ© par une gentille sonate de Mozart (je ne dĂ©velopperai pas, j’ai dĂ©jĂ  expliquĂ© que je trouvais les sonates de Mozart franchement pas très intĂ©ressantes, sauf quand

  • Jean Muller le Luxembourgeois,
  • Christian Chamorel le Suisse et dĂ©sormais
  • Herbert du Plessis les jouent).

Après le moment dĂ©fi que constituait l’interprĂ©tation de l’opus 25 de FrĂ©dĂ©ric Chopin, nous voici face au moment pĂ©pite que chacun attend : deux rhapsodies hongroises de Franz Liszt. Ă€ ce stde du concert, comment peut-on avoir encore l’Ă©nergie et la luciditĂ© de claquer deux mastodontes de cette dimension après ce qui a prĂ©cĂ©dĂ© ? Mystère et boules de bubblegum. Reste que le concertiste ne peut plus se dĂ©rober donc s’empare du piano pour partir Ă  l’assaut.
La douzième rhapsodie (sur dix-neuf) en do dièse mineur promet d’envoyer du chorizo.

  • C’est dramatique
    • (graves,
    • rĂ©sonance acoustique et
    • suspension),
  • c’est solennel
    • (crescendo,
    • marcato,
    • investissement progressif des diffĂ©rents registres),
  • c’est surgissant
    • (traits,
    • rubato façon cadence, et
    • agogique inscrite noir sur blanc).

Les Ă -coups promis par le projet rhapsodique rĂ©voquent toute progressivitĂ© logique. Aussi Herbert du Plessis se goberge-t-il d’une rythmique fofolle, associant

  • rupture de tempo,
  • changements de mesure, et
  • quasi effacement de ladite mesure
    • (ritendo a piacere,
    • appogiatures,
    • contretemps,
    • gruppetti,
    • points d’orgue, etc.).

Ces dĂ©samorçages d’une apparente rigueur sont autant de cadeaux pour l’interprète qui les sait maĂ®triser. Herbert du Plessis saisit l’auditeur en osant

  • les chocs
    • d’esthĂ©tique,
    • de registres,
    • de couleurs,
  • la puissance
    • de la virtuositĂ©,
    • des breaks,
    • de la nuance malgrĂ© la foultitude de notes Ă  expulser, et
  • la fulminance
    • de la vitesse extravertie,
    • de la fureur faite musique et
    • de la friction transformĂ©e en tension.

Malin comme un diable de singe, Franz Liszt lĂ¢che ses coups :

  • bariolages impĂ©tueux,
  • surgissements fulminants,
  • rythmicitĂ© martiale

ne se contentent pas d’advenir : ils

  • jaillissent,
  • crĂ©pitent et
  • Ă©tincellent

sous les doigts de son interprète. Les modulations (le sol dièse du do dièse mineur fusant par exemple vers le la bĂ©mol du RĂ© bĂ©mol, donc la mĂªme note mais pas la mĂªme tonalitĂ©) sont l’occasion pour le concertiste d’assumer l’ultradifficultĂ© de la chose mais aussi

  • sa narrativitĂ© hypnotisante,
  • sa fulgurance fascinante et
  • sa puissance d’Ă©baubissement.

Presque deux fois plus brève, la sixième rhapsodie qui conclut la set-list officielle trahit la profonde cohĂ©rence du programme, puisque, au do dièse mineur, succède Ă  nouveau le RĂ© bĂ©mol – la note n’est pas grand-chose sans sa couleur.

  • VolontĂ© de tuilage,
  • rĂ©flexion sur l’ambiguĂ¯tĂ©,
  • ouverture sur les possibles d’un mĂªme objet sonore :

on devine que Herbert du Plessis n’a pas choisi ces deux feux follets finaux par hasard. D’autant que le prologue ne joue nullement les fines bouches. Il y a de la rusticitĂ© dans l’air :

  • accents prononcĂ©s,
  • modulations brutales,
  • itĂ©rations tĂªtues

dessinent un terrain oĂ¹ fulgurances et dĂ©fis (bon sang, demander Ă  l’interprète de passer de cinq bĂ©mols Ă  sept dièses, est-ce pas une raison d’envoyer le compositeur en HP de façon prĂ©ventive, mĂªme quelque annĂ©es après qu’il est dĂ©cĂ©dĂ© ?) semblent viser Ă 

  • irriter,
  • stimuler et
  • dĂ©fier

l’interprète, aussi rouĂ© soit-il.

  • Explosions,
  • passage en majeur,
  • pulsations des octaves Ă  droite comme Ă  gauche

offrent au concertiste un terrain de jeu pour briller et vertiger l’auditeur. Les deux bis sont l’occasion pour l’interprète de prolonger un rĂ©cital un rien dingo, avec

  • pyrotechnie,
  • cadeau chopinien oĂ¹ le public se prend pour Shazam, et
  • persistance de l’exigence musicale
    • (nuances,
    • attaques,
    • phrasĂ©s,
    • indispensable prĂ©cision de la pĂ©dalisation).

L’Ă©pisode inclut le rire compassionnel associĂ© Ă  l’aveu de l’artiste qui reconnaĂ®t in extremis avoir jouĂ© avec une main droite fracassĂ©e sur les marches juste avant le concert. Nous prierons donc les lecteurs qui nous ont accompagnĂ©s depuis quatre Ă©pisodes de biffer tout ce qui a Ă©tĂ© Ă©crit auparavant en retenant ce seul message : le mec Ă©tait handicapĂ©, c’Ă©tait nul mais c’Ă©tait pas de sa faute. Quant Ă  nous, nous resterons dans

  • le kif,
  • l’impressionnation, popopopop, et, Ă  l’exfiltration,
  • le souvenir d’un sĂ©jour d’environ plusieurs secondes dans la loge de sortie oĂ¹ personne ne savait comment sortir ce qui, pour le claustrophobe qui Ă©crit ces lignes, est digne d’un crime contre les handicapĂ©s.

Moralité : le monde est multiple, tant que nous sommes vivants, adelante, et merci autant que bravo à ceux qui savent transformer leur talent en partage de vibrations collectives !

 

Olivier Greif, le concert des 25 ans, Temple du foyer de lâ€™Ă¢me (Paris 11), 21 mai 2025 – 2/2

Presque Aline Piboule au temple du foyer de l’Ă¢me (Paris 11), le 21 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Banlieusard immigrĂ© Ă  la capitale voulant passer pour un Parisien de souche, nous rĂ¢lions tantĂ´t comme un Parisien – avant de ravaler notre chique, certes – parce que le concert marquant le quart de siècle ayant suivi la mort d’Olivier Greif commençait par un quart d’heure Bach quand nous eussions aimĂ© n’ouĂ¯r que du Greif, pour une fois ! Renouant avec notre veine ronchonchonnante, ce 21 mai 2025, nous dĂ©couvrons avec une stupeur qui confine Ă  l’Ă©vanouissement que nous n’entendrons pas en entier l’hĂ©naurme sonate de la bataille d’Agincourt, composĂ©e en 1996 pour deux violoncelles. Seuls les deux mouvements extrĂªmes ont Ă©tĂ© retenus. Pourtant, la raison en paraĂ®t simple. L’objectif du concert est de privilĂ©gier

  • le dense sur l’intĂ©gral,
  • le multiple sur le snob,
  • la mosaĂ¯que sur l’Ă -plat,

et il faudrait bien du snobisme pour feindre de ne pas comprendre le bienfondĂ© d’une telle posture. Le premier Ă©pisode est un molto lento siglĂ© « quasi cadenza ». François Salque et AurĂ©lien Pascal, tous deux dotĂ©s d’une sonoritĂ© Ă  la fois

  • fascinante,
  • très distincte et
  • parfaitement complĂ©mentaire,

y brillent par

  • leurs tenues,
  • leurs pianissimi et
  • leur explosivitĂ©.

La partition dĂ©roule aux interprètes d’exception un tapis rouge sur lequel ils se roulent sans façon.

  • Graves,
  • harmoniques,
  • amplitude du registre

Ă©voquent par moments un nĂ©o-Chostakovitch. L’auditeur est happĂ©. Tout sĂ©duit – on n’est payĂ© par personne pour Ă©crire cette chronique, rappelons-le, c’est au contraire nous qui laissons un billet dans la sĂ©bile en sortant du temple – dans l’Å“uvre et son exĂ©cution, notamment

  • la libertĂ© de la cadence,
  • l’ambition du temps long,
  • le groove des Ă©chos et
  • l’efficacitĂ© des crescendi.

Olivier Greif a saisi tout le suc qu’il pouvait tirer d’un duo dont la potentialitĂ© dramatique n’Ă©tait pourtant pas une Ă©vidence a priori. Voici les parties partagĂ©es entre

  • dialogues,
  • confrontations,
  • stimulations,
  • unissons,
  • passations de relais et tutti quanti.

Un moment d’une grande vibration qui se poursuit avec le dernier mouvement de la sonate, le « rondo de la belle dame sans merci », avec ses harmonies sciemment prĂ©historiques (environ) que secouent

  • percussivitĂ©,
  • accents et
  • contrastes d’intensitĂ©.

Impossible de ne pas Ăªtre soufflĂ© comme un pop-corn par

  • l’engagement des interprètes,
  • les mutations de style et, cependant,
  • les synchronisations d’intention.

Les interprètes tĂ©moignent d’une sĂ©rĂ©nitĂ© aguichante face Ă  une partition qui ne lĂ©sine pas sur

  • la virtuositĂ©,
  • les cahots harmoniques et
  • les contrastes entre
    • cĂ©lĂ©ritĂ© et nappes,
    • sons nets et transformĂ©s,
    • couleurs prĂ©cises et aquarelles harmoniques.

Il revient Ă  Aline Piboule de clore la set-list officielle avec la sonate Codex Domini, Ă©crite en 1994. L’Å“uvre, nous explique-t-on, s’inspire du cancer ayant frappĂ© le compositeur. L’interprète pose avec assurance les bases quasi minimalistes sur lesquelles se dĂ©ploie le premier mouvement :

  • ondulations,
  • Ă©chos,
  • rĂ©pĂ©titivitĂ©,
  • simplicitĂ© harmonique et
  • suspensions.

On entend dans son exĂ©cution l’attention portĂ©e

  • Ă  l’articulation digitale
  • Ă  la projection d’un son que construisent
    • toucher,
    • rĂ©sonance,
    • prise en compte de l’acoustique et
    • nuances,
  • ainsi qu’Ă  la gestion du dĂ©bit
    • (tempo,
    • agogique,
    • plages silencieuses).

Aline Piboule, jadis laurĂ©ate du concours d’OrlĂ©ans oĂ¹ elle rafla aussi le prix Olivier Greif, est ici chez elle. Elle offre Ă  ses invitĂ©s du soir

  • sa dĂ©licatesse coutumière,
  • sa palette d’attaques très diffĂ©renciĂ©s et
  • son art du phrasĂ© Ă©clairant

dĂ©jĂ  savourĂ©s jadis dans un rĂ©pertoire complĂ©mentaire. Un changement brutal secoue le dispositif : soudain, s’interpolent

  • accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • fusĂ©es et
  • tenue longues.

Un choral profite pour s’insinuer parmi les petits marteaux. Il se laisser perturber par des dissonances censĂ©ment autobiographiques (les grincements symboliseraient les cellules cancĂ©reuses grignotant leurs collègues saines). Le thème semi-sacrĂ©, qui aura dialoguĂ© Ă  distance avec un bout de chansonnette des annĂ©es 1950, voit la sĂ©rĂ©nitĂ© de façade se raviner. Il se laisse fissurer en profondeur – donc galvaniser – par

  • des explosions,
  • des surprises,
  • des soubresauts et
  • des commentaires parasites.

L’auditeur ne peut Ăªtre qu’Ă©berluĂ© par la partition et par son interprĂ©tation, laquelle sait Ăªtre tendue dans la douceur et musicale dans les pĂ©tarades. Ainsi est-il loisible de savourer notamment

  • la force du retour des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • l’aura de l’Ă©cho offert par la pĂ©dale,
  • la puissance des accents,
  • la saveur du prolongement d’un aigu qui retourne lentement Ă  la poussière du silence, et
  • le charme de la lenteur mĂ©ditative.

Le finale, point dénué de twists étourdissants, est joué

  • fortissimo,
  • prompt et
  • crĂ©pitant.

Après les brava sonores offerts Ă  l’artiste par un temple plein, un bis est proposĂ© par les quatre interprètes du soir – la prĂ©sentation en est inaudible, mais nous croyons saisir qu’il s’agit d’un extrait, peut-Ăªtre arrangĂ©, de l’incomplet Office des naufragĂ©s, composĂ© entre 1997 et 1998. Si le cycle se place sous l’Ă©gide d’une dĂ©finition de l’homme comme voyageur entre cime et abyme,

  • le ressassement,
  • la gravitĂ© et
  • l’impossibilitĂ© de s’extraire de la glaive thĂ©matique

situent plutĂ´t cet au revoir dans des profondeurs oĂ¹

  • chagrin nostalgique,
  • lamento dĂ©senchantĂ© et
  • mĂ©lancolie poisseuse

se font musique, de sorte que les itérations tendent à dissoudre la désespérance dans la méditation existentielle, figurant une coda énigmatique adaptée à une fin de concert

  • rassembleuse,
  • intĂ©riorisĂ©e et
  • Ă©mouvante,

Ă  l’image de l’ensemble de la soirĂ©e.

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 6

Première de couverture (best of)

 

Dans nos précédentes chroniques, nous avons pu constater sous divers angles trois caractéristiques et projets du wokisme :

  • communautariser,
  • cliver et
  • rĂ©clamer.

Les pitchs de nombreux films du festival de Cannes ont ainsi montrĂ© cette tentative de cristallisation autour de catĂ©gories de personnes dĂ©signĂ©es comme minoritaires et victimes. La communautarisation devient l’aune de l’Ă©talonnage artistique. Le plus souvent, les rĂ©cits dits engagĂ©s visent – et ce serait leur droit le plus entier, si les organismes d’État ne finançaient pas Ă  si grands frais de telles inclinations – Ă 

  • fragmenter la sociĂ©tĂ©,
  • dĂ©noncer une oppression actuelle ou passĂ©e (donc actuelle quand mĂªme) et, si possible,
  • en tirer quelque profit, qu’il soit
    • sonnant et trĂ©buchant,
    • symbolique ou
    • d’image.

D’oĂ¹ l’importance de la mise en avant de thĂ©matiques tentant de dĂ©signer des « communautĂ©s » comme « les homosexuels » ou « les femmes ». Le grand prix de de la sĂ©lection « Un certain regard » a par exemple Ă©tĂ© attribuĂ© au MystĂ©rieux Regard du flamant rose de Diego Cespedes, « sorte de conte queer autour d’un cabaret de travestis », tandis que le prix du scĂ©nario a Ă©tĂ© dĂ©cernĂ© Ă  Billion de Harry Lighton, « servi par la performance du britannique Harry Melling en homme soumis aux moindres dĂ©sirs d’Alexander Skarsgard » (in : Le Monde, 25-26 mai 2025, p. 23). En soi, rien de choquant, doit-on le prĂ©ciser (apparemment, oui), dans ces thĂ©matiques et leur mise en avant, juste la question posĂ©e par leur importance proportionnelle.
De mĂªme, en Ă©cho moins italianisant au Fuori de Mario Martone, hommage Ă  une « fille de militants antifascistes, elle-mĂªme libertaire et fĂ©ministe Â», le « splendide » Love me tender d’Anna Cazenave narre la rupture qu’une mère de famille affronte après avoir « annoncĂ© sa nouvelle orientation sexuelle Ă  son ex-mari ». C’est l’occasion de lancer une « charge radicale contre l’idĂ©e mĂªme de famille » en dĂ©nonçant son soubassement, des « prĂ©jugĂ©s pĂ©tris d’une tacite misogynie qui entravent l’Ă©mancipation des femmes » (in : Le Monde, 23 mai 2025, p. 20). Dans cette mouvance, la victimisation des femmes par le patriarcat blanc cĂ´toie volontiers la dĂ©nonciation d’une colonisation lointaine mais toujours prĂ©sente mentalement et systĂ©matiquement catastrophique. L’important est donc de s’extasier devant l’audace nĂ©cessaire des cinĂ©astes qui, comme Koji Fukada dans Love on trial, remettent en cause « les injonctions liĂ©es au genre » (in : Le Monde, 25-26 mai 2025, p. 23).
Dans ce contexte, mĂ©langer plusieurs offuscations (par exemple posture dominante de l’homme et statut dominĂ© des Africains) vaut un double bon point. Par exemple, Indomptables, « beau geste » de Thomas Ngijol, critique « le paternalisme Ă©levĂ© au rang d’Ăªtre social, qui n’est Ă©videmment pas sans lien avec l’hĂ©ritage des structures coloniales » (in : Le Monde, 22 mai 2025, p. 24). Dans la citĂ© aussi, un combo est toujours bien vu : Bordeaux va ainsi voir une place « renommĂ©e pour l’Ă©galitĂ© femmes-hommes » du nom de Marielle Franco, « une activiste LGBTQIA+ brĂ©silienne ».
Ainsi, les thĂ©matiques wokocompatibles insistent sur l’insertion des individus dans une communautĂ©. Ne pas Ăªtre membre d’une communautĂ©, c’est passer du mauvais cĂ´tĂ© de la Force, soit parce que cette non-communautĂ© est dĂ©signĂ©e Ă  la vindicte populaire (ainsi de la cohorte des mĂ¢les blancs cisgenres hĂ©tĂ©rosexuels non dĂ©construits), soit parce celui qui pourrait Ăªtre membre d’une communautĂ© et s’y refuse devient rien de moins qu’un social-traĂ®tre Ă  la cause Ă  laquelle on le veut rĂ©duire. Aussi l’esthĂ©tique wokocompatible tend-elle parfois Ă  Ăªtre considĂ©rĂ©e comme la norme. Un exemple rĂ©cent le rappelle. CaractĂ©ristique d’un « opĂ©ra Ă  la papa » selon Marie-Aude Roux, la mise en scène par Michel Fau du Vaisseau fantĂ´me de Richard Wagner au Capitole de Toulouse inclut la transformation de MĂ©phisto en « bourreau queer (capuchon rouge et torse nu boybuildĂ©) » (in : Le Monde, 22 mai 2025, p. 25). Salut Ă  toi, papa !
Là encore, la présence de la trilogie de victimes chère aux wokimaniaques

  • (femmes,
  • racisĂ©s,
  • LGBTQIA+)

dans la sphère culturelle mĂ©diatisĂ©e n’a, en soi, pas grand-chose de scandaleux ou d’olĂ©-olĂ© – hormis, en l’espèce la tendance Ă  souiller les grandes Å“uvres opĂ©ratiques par une esthĂ©tique homosexualisante hors de propos. En revanche, l’omniprĂ©sence de ce trend, et hop, pose triplement question :

  • ne rĂ©duit-elle pas le champ des possibles pour les crĂ©ateurs ?
  • ne contribue-t-elle pas Ă  une baisse d’appĂ©tence des consommateurs ?
  • n’Ă©touffe-t-elle pas d’autres voix, d’autres sensibilitĂ©s, d’autres façons de voir Ă  force de laisser penser qu’il existe une pravda et un seul type de sujet susceptible d’intĂ©rĂªt mĂ©diatique, voire que toute dissonance serait plus qu’une fausse note stimulante :
    • un conservatisme attisant la haine en jetant de l’huile sur le feu du vivre ensemble,
    • un effrayant rejet de l’autre – rejet que l’on espĂ©rait d’un autre Ă¢ge, vite, une marche blanche contre la haine, voire
    • le traditionnel rappel des pires heures – sombres et nausĂ©abondes – de notre Histoire ?

Face Ă  l’obscurantisme woke (PUF), ouvrage dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii, est principalement axĂ© sur cet aspect totalitaire et religieux du wokisme, courant qui consiste Ă  inciter chacun Ă  se regrouper avec de supposĂ©s semblables pour se sentir victimes, combattre contre l’oppression de sa minoritĂ© et ne plus voir qu’Ă  travers le prisme de l’oppression victimisante. Impossible d’y faire l’Ă©conomie d’une rĂ©flexion sur sa dimension religieuse, la religion Ă©tant Ă  la fois

  • foi, haha (ben on va s’gĂªner, tu penses),
  • soumission Ă  des dogmes et
  • aspiration Ă  l’universalitĂ© c’est-Ă -dire Ă  une uniformisation conforme Ă  la chapelle oĂ¹ l’on patenĂ´tre.

C’est Ă  AndrĂ© Perrin qu’Ă©choit le dĂ©fi de dĂ©terminer d’une part si « le christianisme est soluble dans le wokisme » et, d’autre part, si le wokisme est une religion, selon la conviction de Jean-François Braunstein. La double interrogation est d’autant plus vibrante que maints analystes estiment que la sensibilitĂ© woke prend sa source dans une dynamique de contrition très chrĂ©tienne. Selon Olivier Moos, citĂ© par le contributeur,

 

la rĂ©demption des pĂ©chĂ©s du monde ne se rĂ©alise plus Ă  travers le sacrifice christique mais par celui du bouc Ă©missaire, Ă  savoir la figure de l’homme blanc hĂ©tĂ©rosexuel, symbole qui rĂ©unit les trois fautes Ă  la racine des injustices (…) : la masculinitĂ©, la blanchitĂ© et l’hĂ©tĂ©ronormativitĂ©.

 

Comme toute religion, le wokisme vise à « fournir une explication globale du monde » en articulant « toutes les formes

  • d’exploitation,
  • de domination et
  • d’oppression ».

Pour les partisans de cette cosmogonie, c’est pas rien, il s’agit d’un « combat gĂ©nĂ©reux pour

  • l’universalisme du droit,
  • l’Ă©galitĂ© et
  • la liberté ».

Et AndrĂ© Perrin de convoquer l’une des nombreuses foutaises prononcĂ©es par feu le pape François, celle oĂ¹ il propose une Ă©quivalence entre la « violence islamique » et la « violence catholique » afin d’Ă©viter toute accusation d’islamophobie. Le catholicisme n’est pas un wokisme, mais il peut se laisser largement contaminer par cette autre religion grĂ¢ce Ă  l’hypocrisie dont il est coutumier. L’objectif : dĂ©samorcer certaines critiques qui lui Ă©taient adressĂ©es.
De mĂªme que, naguère, il a remplacĂ© la traduction de « juifs » pour dĂ©signer les juifs qui conspuaient le Christ par « la foule » pour ne plus avoir Ă  rĂ©pondre d’incitation Ă  la haine contre un peuple dĂ©icide, de mĂªme il continue de rĂ©server la prĂªtrise et ce qui s’ensuit aux mĂ¢les tout en réécrivant des prières afin qu’elles soient plus inclusives, et en incitant les fidèles Ă  ne pas dire

  • « les hommes » sans aussitĂ´t dire « et les femmes »,
  • « les frères » sans aussitĂ´t dire « et les sÅ“urs »,
  • « tous » sans aussitĂ´t dire « et toutes ».

Selon AndrĂ© Perrin, les problĂ©matiques woke interpĂ©nètrent vieilles lunes et tabous structurants des chrĂ©tiens en gĂ©nĂ©ral et des cathos en particulier. Ainsi, quand les Ă©gĂ©ries wokistes dĂ©noncent le sexe pour promouvoir le genre, elles expliquent que le corps est une construction culturelle qui n’a pas de fondement objectif.  Les religions chrĂ©tiennes – pas que, mais celles-lĂ  sont le sujet de l’article – tentent de codifier l’usage du corps car si Dieu s’est fait chair, il convient de prĂ©server sa puretĂ© au corps donc de rejeter le plus possible sa rĂ©alitĂ© physique. Le corps n’existe que dans la mesure oĂ¹ l’esprit l’efface. Il y a lĂ , explique l’auteur dont nous rĂ©sumons Ă  grands traits le propos, le retour d’une hĂ©rĂ©sie gnostique sur la relativitĂ© du corps conçu comme « un vĂªtement dont on pourrait changer ».
Dans la perspective stimulante ouverte par cet article, on ne peut que regretter que les directeurs de l’ouvrage n’aient pas osĂ© aborder la question de l’islam, religion qui connaĂ®t la plus grande expansion en France, au-delĂ  des polĂ©miques frĂ©ristes, et dont les frictions avec la vulgate wokiste laissent prĂ©sager d’Ă©tincelles crĂ©pitantes. HĂ©las, après le travail d’AndrĂ© Perrin, prudent, donc trop prudent, autant dire un rien couard, mais faut bien survivre, l’ouvrage ferme le ban sur les questions institutionnelles pour l’ouvrir sur les questions scientifiques, objet d’une deuxième partie que nous recenserons bientĂ´t.

 

Herbert du Plessis, INJA (Paris 7), 16 mai 2025 – 3/4

Herbert du Plessis – en vision nocturne – le 16 mai 2025 Ă  l’INJA (Paris 7). Photo : Rozenn Douerin.

 

Contrairement aux deux fois douze Ă©tudes de FrĂ©dĂ©ric Chopin, dont nous avons tantĂ´t Ă©voquĂ© l’exĂ©cution du second cahier par Herbert du Plessis, ce 16 mai 2025, les treize nocturnes de Gabriel FaurĂ© ne forment pas un bloc. Au contraire, certains sachants – quasiment des gens qui sachent, donc, par opposition aux gens qui savent et sont quasiment ce que l’on appelle des savants – les considèrent comme un fil rouge courant le long de l’existence du compositeur. L’interprète a donc toute lĂ©gitimitĂ© Ă  picorer dans cette mangeoire pour en retirer les grains qui nourriront leur public, et agencer ce que le musicologie ou presque Jean-Jacques Goldman appelait des « petits bouts de petits rien » en fonction du rĂ©cital qu’ils

  • complètent,
  • confortent et
  • structurent Ă  la fois.

Après l’exubĂ©rance qui bat dans nombre d’Ă©tudes de l’opus 25, le nocturne opus 74, septième de cette longue sĂ©rie discontinue, tranche par son intĂ©rioritĂ© que figurent par exemple

  • une tonalitĂ© mineure, donc assombrie,
  • l’Ă©trangetĂ© de l’espace offert par une mesure Ă  18/8, et
  • les ondulations qui associent
    • descente vers les abysses,
    • sursauts refusant l’enlisement et
    • irisations cherchant la lumière dans les miroitements.

Herbert du Plessis semble donner vie Ă  l’association fluctuante entre

  • ternaire et contretemps, puis entre
  • ternaire et binaire, mais aussi entre
  • stabilitĂ© et foucades discrètes
    • (modulation,
    • changement de tempo,
    • retour aux premières caractĂ©ristiques).

Plus que la dimension mĂ©ditative ou rhapsodique, le pianiste paraĂ®t traduire la puissance d’une inspiration qui se dĂ©robe au carcan d’un dĂ©veloppement prĂ©visible mais accepte

  • d’osciller,
  • de faseyer,
  • de privilĂ©gier le souffle du moment Ă  la sagesse du dĂ©finitif.

Sauf sur les morts (et encore, pas sur tous, Ă  en croire certains), la nuit ne tombe jamais pour toujours. Fidèle Ă  ce principe, ce 16 mai 2025, le nocturne s’empare

  • des ombres,
  • des grisĂ©s,
  • des mouvements entĂ©nĂ©brĂ©s

pour vibrer sans se laisser ensuquer dans d’immuables tĂ©nèbres.

  • Les tonalitĂ©s changent,
  • la mesure sursaute,
  • la cĂ©lĂ©ritĂ© du discours fluctue,

et cependant la musique parvient Ă  greffer les charmes de l’exploration un rien inquiĂ©tante sur le rĂ©confort de motifs qui

  • se dĂ©veloppent brièvement,
  • se rĂ©solvent,
  • se rĂ©pètent,
  • se modifient,
  • s’emportent,
  • se dĂ©gonflent,
  • disparaissent derrière de nouveaux venus puis
  • rĂ©apparaissent dans l’espace sonore ainsi suscitĂ©,

jusqu’Ă  la transmutation sereine et presque fougueuse du do dièse mineur initial en RĂ© bĂ©mol (en gros, do dièse et rĂ© bĂ©mol, c’est la mĂªme note mais l’accord liminaire est dark alors que l’accord final est plus lumineux). Avec

  • sa science musicale,
  • son savoir-faire technique et
  • son intuition artistique,

Herbert du Plessis parvient Ă  trouver l’Ă©quilibre entre les deux grands dĂ©fis offerts au musicien par cette Å“uvre :

  • avoir de la suite dans les idĂ©es, et
  • se laisser aller au plaisir de l’inattendu.

Le sixième nocturne op. 63 s’affiche en RĂ© bĂ©mol et doublement ternaire. En effet, ses mesures associent trois blanches et six sĂ©ries de triolets de croches – on est Ă  nouveau pour partie en 18/8, le rapprochement entre les deux pièces rĂ©sonne donc immĂ©diatement. Dès l’adagio liminaire, Herbert du Plessis en situe nĂ©anmoins la spĂ©cificitĂ© avec une prĂ©cision saisissante : ce nocturne-ci est

  • plus lyrique mais non moins intĂ©rieur,
  • plus expressif mais non moins Ă©nigmatique,
  • plus lisible mais non moins imprĂ©visible.

Certes, il utilise la mutation que l’on vient d’entendre (RĂ© bĂ©mol majeur devient do dièse mineur), mais il travaille aussi des mutations discrètes comme le passage de 3/2 en 3/4 avec la simplification de la pulsation ternaire. Surtout, il n’oppose nullement rĂ©currences structurantes (j’entends par cette expression le fait de reconnaĂ®tre un motif au grĂ© de ses rĂ©expositions) et foucades

  • de rythme,
  • de vitesse ou
  • de tonalitĂ©.

Avec une maĂ®trise confondante du texte et de son articulation, Herbert du Plessis excelle Ă  laisser scintiller ces aspirations (qui ne sont contradictoires qu’en apparence)

  • au mobile et Ă  l’itĂ©ratif,
  • au variĂ© et au rĂ©current,
  • Ă  la rupture et Ă  l’unitaire.

Nourrissant l’imaginaire des auditeurs,

  • l’Ă©tagement Ă©lĂ©gant des voix,
  • la palette astucieuse des nuances et
  • l’aisance digitale dont fait montre l’interprète

dessinent un monde nocturne oĂ¹ la sensibilitĂ© d’Herbert du Plessis gomme allègrement la complexitĂ© du texte. En n’en conservant que la poĂ©sie en clair-obscur, il plonge le spectateur dans tout un monde pas si lointain. Après quoi, deux rhapsodies hongroises de Franz Liszt – la soirĂ©e est produite pour une association magyar – promettent une conclusion pimpante, dont nous rendrons compte dans une dernière notule sur ce concert, si vie nous est prĂªtĂ©e peu ou prou jusque-lĂ .

 

Olivier Greif, le concert des 25 ans, Temple du foyer de l’Ă¢me (Paris 11), 21 mai 2025 – 1/2

François Salque au temple du foyer de l’Ă¢me (Paris 11), le 21 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Olivier Greif n’est pas « juste » un des plus puissants compositeurs de la seconde moitiĂ© du vingtième siècle : c’est, proportionnellement Ă  la force de sa musique, l’un des plus mĂ©connus, peut-Ăªtre parce que, d’une part, il n’a guère mis en scène son travail, ce qui Ă©tait l’essentiel de beaucoup de zozos Ă  cette Ă©poque, et parce que, d’autre part, pour ses admirateurs, il est une telle Ă©vidence qu’il n’incite pas au prosĂ©lytisme et Ă  l’Ă©vangĂ©lisation des mĂ©lomanes qui ignoreraient encore cette Å“uvre. Peut-Ăªtre existe-t-il une raison complĂ©mentaire. En effet, Olivier Greif a un dĂ©faut structurel : loin de se cantonner Ă  une griffe immĂ©diatement reconnaissable, façon Pierre Soulages, il n’a jamais copiĂ©-collĂ© son art d’une Å“uvre Ă  l’autre… et mĂªme Ă  l’intĂ©rieur d’une Å“uvre ! Au contraire, il a brodĂ© une idĂ©e de la musique qui n’oppose pas

  • tonal et atonal,
  • cohĂ©rent et rhapsodique,
  • multiple et charpentĂ©.

L’association qui honore sa mĂ©moire proposait, ce 21 mai un concert pour cĂ©lĂ©brer son travail, un quart de siècle après sa mort. Curieusement, le rĂ©cital commence par trois extraits des suites de Johann Sebastian Bach pour violoncelle. La raison de cet insert nous Ă©chappe voire nous agace a priori : on a mille autres occasions d’entendre ces pièces, ce qui n’est pas le cas avec les pièces d’Olivier Greif ! Heureusement, François Salque dissout ce mouvement d’humeur en Ă©claboussant le temple de son art. Sa sarabande en ut mineur, extraite de la cinquième suite, hypnotise d’emblĂ©e :

  • le son est envoĂ»tant,
  • la danse retenue le dispute au mĂ©ditatif,
  • la majestĂ© du silence – oui, mĂªme moi, en me relisant, j’ai sursautĂ©, mais, en direct, c’est bien ce syntagme que m’Ă©voquait l’interprĂ©tation, alors bon – sait nettoyer l’acoustique pour Ă©viter que les notes ne se chevauchent et ne s’emberlificotent.

Avec la sarabande en Ut, extraite de la troisième suite, le violoncelliste

  • fait rayonner le mode majeur,
  • Ă©grène les accords dans une parfaite dynamique et
  • manie avec gourmandise la diĂ©rèse du son (je pose l’archet puis je fais sonner).

Oxymoriquement, l’affaire se conclut par le prĂ©lude en Sol qui dĂ©capsule la première suite, comme si le musicien, malin, voulait fondre sa trilogie en ouverture. Le tube est pris avec

  • allant,
  • franchise et
  • souci de laisser onduler les nuances plutĂ´t que de les opposer les unes aux autres.

On n’Ă©tait pas venu pour ça, mais force est de reconnaĂ®tre que l’on s’est rĂ©galiloulĂ©, et hop. Notre plaisir contraste avec l’entrĂ©e de Jonathan Benichou, mine grave et concentration maximale. PĂ©nĂ©trĂ© de l’importance de ce qu’il va jouer, le pianiste n’est pas lĂ  pour faire risette au public, d’autant qu’il commence par un extrait de la sonate Le RĂªve du monde, intitulĂ© « Wagon plombĂ© pour Auschwitz ». Olivier Greif, dont le père a Ă©tĂ© dĂ©portĂ©, y dĂ©veloppe une rhĂ©torique

  • de la brisure,
  • du surgissement et
  • de la tension entre
    • indicible et lyrisme,
    • profondeur aspirante des graves et pulsion mĂ©lodique,
    • dĂ©sarroi et Ă©vocation de la transcendance esquissĂ©e par le sample d’un chant sacrĂ© juif.

L’interprète tisse cette tapisserie comme une toile d’araignĂ©e oĂ¹ l’oreille, une fois captĂ©e, se dĂ©bat sans possibilitĂ© d’Ă©chappatoire – ni dans

  • les balancements,
  • les suraigus,
  • les notes rĂ©pĂ©tĂ©es ou
  • le silence.

Jonathan Benichou – qui va publier en juin l’enregistrement des trois sonates d’Olivier Greif – insiste : « Ce n’est pas un concert, c’est une communion. » Une redĂ©couverte, aussi, du jeune compositeur qui, Ă  vingt ans, claquait Paradisiac Memories, suite Ă©trange de trois miniatures plus un rondo. Le pianiste caractĂ©rise les trois premiers feuillets, faisant scintiller

  • le drame dans « The Mourning Brew »,
  • la danse inquiète et parfois brillante de « The Aegyptian Mathematician », et
  • le fantasme fantomatique et finement pĂ©dalisĂ© de « Stars! Stars! » dĂ©diĂ© Ă  la mĂ©moire de Marilyn Monroe.

Le « Rondo 42nd Street » s’Ă©lance sur des accents gershwiniens.

  • Groove,
  • swing et
  • virtuositĂ© tant digitale qu’harmonique

n’empĂªchent nullement Jonathan Benichou de dĂ©ployer une musicalitĂ© astucieuse

  • (coloration spĂ©cifique Ă  chaque segment,
  • pĂ©dalisation floutant certains contours sans avaler la musique,
  • Ă©clairage diffĂ©rent apportĂ© lors des rĂ©expositions de certains motifs).

L’Ă©criture d’Olivier Greif, magnifiĂ©e il y a une dizaine d’annĂ©es par Bertrand Giraud, dĂ©ploie ici

  • sa fascinante inclination Ă  la rhapsodie,
  • sa poĂ©sie de la fragmentation et
  • sa formidable diversitĂ©.

PassĂ© le choc, le triomphe qui suit la dernière note traduit l’effet que l’interprète et cette musique elle-mĂªme produisent sur les spectateurs… ainsi que notre hĂ¢te de dĂ©couvrir la suite, laquelle fera l’objet – Ă´ suspense ! Ă´ cliffhanger ! – d’une prochaine notule.

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 5

Première du livre (best of)

 

Au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, Cannes 2025 s’achève en festival.

  • Le 21 mai, la Semaine de la critique a dĂ©signĂ© le premier laurĂ©at, A Useful Ghost de Ratchapoom Bonnbunchachoke, qui rĂ©pond Ă  un projet : « Raconter des histoires queer plus diversifiĂ©es. »
  • Le mĂªme jour, en vacances promotionnelles sur la Croisette, Jodie Foster dĂ©plorait « le manque d’opportunitĂ©s accordĂ©es aux femmes aux États-Unis ».
  • Dans le mĂªme temps, Rachida Dati, cette menteuse patentĂ©e, mise en examen pour corruption passive et trafic d’influence, qui prĂ©tend avoir « sanctuarisĂ© le budget de la culture » après s’Ăªtre fait sucrer (avec deux airs, bien sĂ»r, quoique) les fonds rĂ©siduels en fin d’annĂ©e 2024 et oubliĂ© qu’il existait un p’tit dĂ©tail appelĂ© l’inflation, dĂ©nonçait
    • « les stĂ©rĂ©otypes de genre »,
    • le manque de « paritĂ© dans les milieux culturels » et
    • « les violences faites aux femmes ».

Tout se passe comme s’il Ă©tait indispensable de s’inventer non plus une cause mais une communautĂ© Ă  dĂ©fendre. On pense au rĂ©cit soixante-huitardiste de Jean Rouaud, lançant, dans ce qui demeure sans doute son meilleur roman :

 

Comment ça ? Qu’est-ce qu’il racontait ? On Ă©tait Ă  fond pour les peuples opprimĂ©s ! Tout peuple opprimĂ© Ă©tait le bienvenu. On en manquait presque, tellement notre force d’indignation Ă©tait inĂ©puisable. On rĂªvait d’en adopter. Heureux le chanceux qui, profitant d’un formidable piston – un oncle missionnaire, par exemple –, se posait comme le reprĂ©sentant d’une tribu du Matto Grosso menacĂ©e par les intĂ©rĂªts d’une puissante multinationale, et dont la survie ne dĂ©pendait que de notre signature au bas d’un tract ronĂ©otypĂ©. (In : Le Monde Ă  peu près, Minuit, 1996, p. 187)

 

Dans cet esprit joyeusement grotesque, les homosexuels (et leurs sous-sections), de mĂªme que les femmes (et, plus gĂ©nĂ©ralement, les genres non masculins), deviennent « oriflammes et drapeaux », selon l’expression dĂ©sengagĂ©e d’Anne Sylvestre, Ă  porter « comme un enfant de chÅ“ur porte un Saint-Sacrement », selon le fantasme amusant exposĂ© par Tonton Georges quand il embouchait – quel hasard ! – les « Trompettes de la renommĂ©e ». Dans l’examen mĂ©diatique de la chose culturelle, ce n’est plus l’art qui passe en premier, voire qui passe tout court. Qu’importe

  • sa substance,
  • sa concrĂ©tude,
  • son Ă©valuation ou
  • ses effets.

L’essentiel est ailleurs. Il consiste Ă  dĂ©terminer Ă  quelle communautĂ© (sexuelle, raciale ou politique, par exemple) s’agrège l’artiste, fĂ»t-ce en revendiquant de ne pas se soucier des cases ou de vouloir dĂ©border le support.
Par consĂ©quent, il est loin d’Ăªtre inintĂ©ressant de se demander comment le courant wokiste dĂ©finit une communautĂ©. PlutĂ´t que d’enquĂªter de façon sĂ©mantique ou gĂ©nĂ©rale, Vincent Tournier, universitaire grenoblois oscillant entre sciences politiques et sociales, propose, dans sa contribution Ă  Face Ă  l’obscurantisme woke (PUF), de l’envisager Ă  travers l’exemple du CSA qu’il soupçonne d’Ăªtre le « temple cachĂ© du wokisme » et dont il propose de dĂ©crypter le « baromètre de la diversité ».
L’auteur commence par poser que le wokisme est « l’idĂ©ologie qui soutient que le racisme et les discriminations ont un caractère systĂ©matique (aussi appelĂ© systĂ©mique) », rappelant presque avec humour l’Ă©trange jeu des Ă©pithètes, « systĂ©mique » tendant Ă  remplacer « systĂ©matique » alors que « sociĂ©tal » remplace volontiers « social », nourrissant le mystère du jargonnisme jargonnant… Notons que cette remarque juste inscrit le wokisme dans ce que les psychologues – et on y viendra bientĂ´t – appellent un « biais de confirmation ». Si le talonneur du quinze d’Angleterre est « coupable d’un mauvais geste » sur un rugbyman français, c’est parce que les Anglais sont de mauvais joueurs, retors et impuissants sans l’utilisation d’une violence bien sĂ»r circonscrite aux joueurs Ă  la rose. Si un Latino tue des employĂ©s d’une ambassade israĂ©lienne, c’est que tous les latinos ou, Ă©largissons, c’est tellement pratique, tous les non-juifs (mais aussi certains juifs furieux contre Benjamin Netanyahou), sont antisĂ©mites. Comme le meuglent les supporters après qu’un adversaire a Ă©tĂ© sanctionnĂ©, c’est comme ça « depuis l’dĂ©but, m’sieur l’arbitre ! »
Ainsi se dessinent trois traits complémentaires du wokisme :

  • son systĂ©matisme a priori (tous les gens d’une mĂªme communautĂ© sont pareils, qu’ils soient « gentils » ou « immondes »),
  • sa collectivisation très chrĂ©tienne de la faute (laquelle retombe sur le fauteur et tous les siens), et
  • son essentialisation (nous agissons comme nous agissons parce nous appartenons Ă  telle communautĂ© naturellement hostile Ă  telle autre communautĂ©).

Vincent Tournier cherche donc Ă  dĂ©terminer comment cette idĂ©e communautariste clivant le peuple en diffĂ©rents groupuscules s’est imposĂ©e dans les rangs de la future Arcom. Il estime que tout commence en 1999, quand, sous la pression de Catherine Tasca, le CSA stipule, dans ses conventions avec les chaĂ®nes privĂ©es, que ces dernières doivent veiller Ă  une « meilleure reprĂ©sentation Ă  l’antenne de la diversitĂ© de la sociĂ©tĂ© française ». Fin 1998, Calixthe Beyala, peut-Ăªtre pour se trouver une juste cause alors qu’elle vient d’Ăªtre condamnĂ©e pour plagiat, avait « exigé » semblable mesure en compagnie d’autres « artistes noirs », dont DieudonnĂ© M’Bala M’Bala, cinq ans avant de devenir l’InfrĂ©quentable avec le profit que l’on en gĂ©nĂ©ral et les services fiscaux en particulier savent. NĂ©anmoins, le projet pose des questions Ă©thiques quant Ă  l’art de « dĂ©nombrer les individus selon leurs origines raciales ou religieuses ». L’outil de comptabilisation est mis hors jeu.
Pour autant, ce pas de cĂ´tĂ© sert la cause noire plus qu’elle ne la dessert. En effet, faute d’outil pour « mesurer la diversité » (ce Ă  quoi le tenant du Grand Remplacement Ă©tait aussi favorable que le CSA), il est loisible de dĂ©noncer, hors toute enquĂªte objectivante, une « reprĂ©sentation injuste de la sociĂ©té » entraĂ®nant la menace d’un « dĂ©crochage dangereux pour la cohĂ©sion sociale ». Les premiers Ă©lĂ©ments de dĂ©finition institutionnelle de la diversitĂ© s’appuient donc uniquement sur la couleur de la peau… et sur un ressenti : çui-lĂ , c’est un Blanc, çui-lĂ , c’est pas un Blanc (on rigole presque, mais les statistiques futures du CSA seront fondĂ©es sur la distinction entre Blancs et non-Blancs, le statut des albinos restant indĂ©terminĂ©).
Il faut attendre 2007 pour que le CSA, sous la pression des pillages banlieusards de 2005, lance un « Observatoire de la diversitĂ© dans les mĂ©dias ». Derrière les violons mettant en musique – sans argument anthropologique – son utilitĂ© sociale, le nouveau projet de comptabilisation est triplement malaisant pour ses zĂ©lateurs.

  • Il oblige Ă  admettre la part très consĂ©quente de la population d’origine non-europĂ©enne prĂ©sente sur le sol mĂ©tropolitain ;
  • il introduit une scission entre les citoyens qui acte le passage d’une communautĂ© nationale au principe Ă©tats-unien de salad bowl (plein d’ingrĂ©dients diffĂ©rents et non mĂ©langeables dans un mĂªme saladier-territoire) ; et
  • il oblige les politiciens, journaleux et commentateurs Ă  des acrobaties rhĂ©torico-sĂ©mantiques pour expliquer pourquoi la comptabilitĂ© du CSA est souhaitable, alors que le dĂ©compte des Blancs dans le onze national proposĂ© par Jean-Marie Le Pen – et qui ne manque pas de revenir sur le devant de la scène vue la composition actuelle de cette Ă©quipe – est un scandale absolu.

La question pourrait mĂ©riter d’Ăªtre posĂ©e. Pourquoi expliquer que les Blancs dominent la France et soumettent les non-Blancs – la preuve : on ne voit qu’eux sur le petit Ă©cran, qui a grandi dans les salons et rĂ©trĂ©ci sur les cellulaires –, c’est hype, alors que constater qu’il n’y a quasi plus de footballeurs blancs dans l’Ă©quipe nationale est proche d’un crime contre l’humanitĂ© ? Parce que, explique Vincent Tournier, revendiquer une « meilleure visibilité » pour les minoritĂ©s « apparaĂ®t comme la moindre des choses pour racheter les fautes du passĂ© » ; par consĂ©quent, constater que l’on ne peut donner plus de visibilitĂ© aux joueurs de ballon rond dans l’Ă©quipe nationale, ce serait mettre un terme Ă  la repentance renifleuse dont certains savent tirer, disons, les marrons du feu.
Si l’on met de cĂ´tĂ© – provisoirement – son sous-jacent utilitariste voire Ă©lectoraliste, le wokisme apparaĂ®t avant tout la rencontre entre une revendication utilitaire de ceux qui se prĂ©sentent indĂ»ment comme les reprĂ©sentants ou les porte-voix de communautĂ©s, et la mauvaise conscience susceptible d’Ăªtre suscitĂ©e par des discours habiles ou simplement virulents (la force de conviction convainc parfois mieux que l’argumentaire le plus pertinent). Ă€ telle enseigne que le « baromètre du CSA » n’a pas de visĂ©e d’objectivation ; il vise seulement Ă  affirmer, avec l’intrigante Delphine Ernotte – qui en tirera les bĂ©nĂ©fices en obtenant notamment trois mandats Ă  la tĂªte de France TĂ©lĂ©vision – que nous avons « une tĂ©lĂ©vision d’hommes blancs de plus de cinquante ans et, ça, il va falloir que ça change » (mĂªme si cette Blanche de 58 ans n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  solliciter avec succès sa reconduction tout en haut de FTV, y a pas de plaisir quand y a d’la gĂªne).
Aussi la mĂ©thodologie de l’Ă©tude se fiche-t-elle de la rigueur comme de colin-tampon. Pour son champ d’Ă©tude, elle

  • se fixe un temps d’examen de deux semaines choisies au pif du doigt mouillĂ©,
  • s’en tient
    • Ă  la TNT,
    • aux programmes diffusĂ©s de 17 Ă  23 heures auxquels elle agrège
    • quelques programmes de la mi-journĂ©e, et
  • exclut ou intègre sans justification la publicitĂ© ainsi que des Ă©missions de sport ou de divertissement.

Apparemment, la question du temps d’apparition des personnes Ă©tudiĂ©es et de leur posture n’est pas pris en compte. C’est Bricolo et Bricolette partent au camping, mais le n’importe quoi va plus loin. Comme critères discriminants permettant de cerner les personnes Ă  l’antenne, l’Ă©tude Ă©lit

  • la CSP,
  • le sexe (Ă´ temps rĂ©volu qui prĂ©cède l’ère du genre !)
  • « l’origine perçue ».

Par la suite, sont intégrés

  • le handicap,
  • l’Ă¢ge,
  • la situation de prĂ©caritĂ© (sic) et
  • le lieu de rĂ©sidence.

Selon Vincent Tournier, ces diffĂ©renciations sont un Ă©cran de fumĂ©e : la race est « la principale raison d’Ăªtre du baromètre ». Pour faire coulisser la pilule au fond de la glotte sans que les antiracistes ne s’Ă©touffent, « le CSA insiste sur le fait que sa classification repose sur la perception de la rĂ©alitĂ©, non sur la rĂ©alitĂ© elle-mĂªme ». Partant, il distingue « des personnes perçues comme blanches ou comme non-blanches » selon « la perception qu’en auraient la plupart des tĂ©lĂ©spectateurs (sic) ». Les personnes peuvent Ăªtre

  • blanches,
  • noires,
  • arabes,
  • asiatiques ou
  • autres.

Adieu

  • mĂ©tissage,
  • rigueur,
  • magies de la fiction (dans quelle catĂ©gorie classer une soprano noire interprĂ©tant une hĂ©roĂ¯ne blanche ?) !

Toutefois, il est formidable de constater que, de cette mascarade, sortent des chiffres qui émeuvent : seulement une quinzaine de pourcents de non-Blancs, ce qui est « largement insuffisant » pour « représenter la réalité de la société française ». Quatre problèmes se posent :

  • il n’existe pas de statistique officielle sur la race des personnes rĂ©sidant en France, l’Ă©tude de la reprĂ©sentativitĂ© raciale n’a donc aucun point de comparaison fiable ;
  • l’auteur demande : « Que devrait Ăªtre une situation satisfaisante : 20 % ? 30 % ? 50 % ? – en d’autres termes, le wokisme amène Ă  se demander combien il reste en France de ce que Manuel Valls, pas encore ministre de l’Outre-mer (ç’a dĂ» lui faire un choc, le pauvre petitou !), marchant dans Évry sans en trouver assez Ă  son goĂ»t, appelait « des Blancs, des White, des Blancoss » ;
  • la valorisation des minoritĂ©s ne saurait se rĂ©duire Ă  une quotitĂ©, pour ainsi dire, mais peut se faire au dĂ©triment de l’Histoire et de la culture nationales ;
  • la problĂ©matique racialiste obère l’observation d’autres rĂ©alitĂ©s, pourtant constatĂ©es, comme la surreprĂ©sentation des hommes dans les rĂ´les nĂ©gatifs et des « hĂ©ros non-blancs » au dĂ©triment des « hĂ©ros blancs ».

Au terme de cet article stimulant, force est de constater que le baromètre du CSA – analysĂ© comme l’exemplum d’un phĂ©nomène plus vaste – est un gadget

  • scientifiquement minable,
  • politiquement inquiĂ©tant et
  • intellectuellement aberrant.

Scientifiquement, la mĂ©thodologie est inepte. Politiquement, la classification raciale ravive des rĂ©flexes sordides dont la puissance dĂ©lĂ©tère a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©prouvĂ©e par le passĂ© (peut-Ăªtre n’est-ce pas innocent). Intellectuellement, le raisonnement est

  • biaisĂ©,
  • empĂªchĂ© et
  • polluĂ©.

BiaisĂ© car, oui, la population de la France mĂ©tropolitaine a longtemps Ă©tĂ© blanche, il n’est donc ni absurde ni choquant que l’on trouve davantage de Blancs parmi les personnes fortement visibles, c’est le contraire qui serait renversant ; empĂªchĂ©, car la question de la reprĂ©sentativitĂ© des personnes visibles Ă  la tĂ©lĂ©vision ne peut s’envisager qu’en se demandant quelle part a, aujourd’hui, la population blanche dans l’Hexagone, ce qui est un Grand Tabou ; et polluĂ©, car le baromètre CSA ne vise pas Ă  Ă©tudier, observer, Ă©talonner, comparer, rĂ©flĂ©chir, proposer mais Ă  « s’arc-bouter sur l’idĂ©e que les minoritĂ©s raciales sont systĂ©matiques exclues, offrant ainsi un boulevard au wokisme ».
Cette piètre victoire institutionnelle est un encouragement au racisme d’intellectuels de la trempe rigolote mais mĂ©diatiquement encensĂ©e d’un Lilian Thuram fustigeant « la pensĂ©e blanche » et Ă  la communautarisation de la sociĂ©tĂ© française. Sous cet angle, il est Ă©vident que le wokisme institutionnel contribue Ă  la dĂ©rĂ©liction de la nation et de la pensĂ©e françaises. C’est sans doute sa fiertĂ©, mais doit-on lui en savoir grĂ© ?

 

Herbert du Plessis, INJA (Paris 7), 16 mai 2025 – 2/4

Herbert du Plessis Ă  l’INJA (Paris 7), le 16 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après une sonate de Mozart, Herbert du Plessis se lance Ă  l’assaut d’une montagne d’Ă©pouvante : les douze Ă©tudes op. 25 de FrĂ©dĂ©ric Chopin. Redoutable concentrĂ© de divers dĂ©fis virtuoses, le cycle est aurĂ©olĂ© du trend Google Ă  son sujet : la question la plus rĂ©currente Ă  son sujet est de savoir quelle est, parmi les douze, la plus difficile. La favorite est la sixième, bien qu’elle dispute son classement avec la première de l’opus 10, qui fichait les chocottes Ă  Vladimir Horowitz. Entre « Harpe Ă©olienne » et « Petit berger », selon les Ă©tiqueteurs, l’Ă©tude en La bĂ©mol, première du second cahier, se signale par des rythmes fouillĂ©s et un allant aguicheur. Elle est ici marquĂ©e par

  • la ductilitĂ© du propos,
  • la souplesse des petites saucisses, et
  • la capacitĂ© Ă  faire sonner l’aigu sans gommer le bouillonnement quasi magmatique :

puissant ! La deuxième Ă©tude, en fa mineur, a droit Ă  ses deux Ă©tiquettes contradictoires, « Les abeilles » ou « Le baume », aussi apocryphes l’une que l’autre. Le rĂ©sultat de ce qui est censĂ© Ăªtre « doux comme la chanson d’un enfant endormi » ne manque pas d’attrait, ce soir-lĂ  :

  • les doigts courent,
  • la mĂ©lodie sonne grĂ¢ce Ă  une pĂ©dalisation savante, et
  • le rythme tournoie avec swing.

La troisième étude, en Fa, dite « Le cavalier », ne lui cède en rien : comme si ce galop était chose simple,

  • ça saute,
  • ça file,
  • ça cabriole,
  • ça rebondit.

Semblant presque insouciant de la technicitĂ© de la chose, Herbert du Plessis installe une Ă©lectricitĂ© qui transforme la pyrotechnie en musique si bien que, plus encore que la maĂ®trise des difficultĂ©s, c’est bien la capacitĂ© Ă  chercher l’essence artistique de chaque proposition qui aiguise l’admiration et l’appĂ©tit de l’auditeur. Ça ne s’arrange pas avec la quatrième Ă©tude, transformĂ©e en triple Ă©loge

  • de la tonicitĂ©,
  • de la nuance et
  • de l’art du toucher
    • (attaque,
    • phrasĂ©,
    • diffĂ©renciations).

La cinquième étude, dite de « La fausse note », dans sa forme majestueuse en ABA, persiste à vouloir transformer

  • la performance en geste artistique,
  • l’unitĂ© en multiplicitĂ©,
  • l’Ă©vident en surprenant – tierce picarde finale incluse.

Sorte de tierce en taille avec la mélodie à la senestre, la flippante sixième étude dite « En tierces » se révèle

  • aĂ©rienne dans les aigus,
  • souple dans les modulations,
  • vigoureuse par sa gestion de l’agogique et
  • intraitable dans son beat incroyablement inarrĂªtable.

Plus mĂ©ditative, la septième Ă©tude, en ut dièse mineur, dite « Au violoncelle » par ceux qui l’appellent ainsi, dĂ©ploie un langage plus

  • mĂ©ditatif,
  • polyphonique,
  • lyrique

qu’alimente une main gauche

  • solide,
  • polychrome et
  • tentĂ©e, l’affriolante coquine, par la poĂ©sie.

La huitième Ă©tude substitue des sixtes aux tierces de la sixième. Loin de survoler la partition en vieux routard de Chopin, Herbert du Plessis s’y donne sans mignarder, entre

  • cavalcade et saccade,
  • travail de rythme et d’intensitĂ©s (vertigineux crescendi–decrescendi),
  • exploration des couleurs des diffĂ©rents registres – mĂªme si l’instrument du soir paraĂ®t parfois moins Ă©blouissant qu’on l’eĂ»t rĂªvĂ© – et obsession du thème.

La neuvième étude, dite « Le papillon », est le tube du recueil. Le musicien en fait cliqueter

  • la lĂ©gèretĂ©,
  • l’Ă©nergie et, osons le terme,
  • la pĂ©tillance voire le pĂ©tillisme (et allez donc, c’est pas mon père !).

La dixième étude en si mineur, dite « Aux octaves », développe les joies sauvages

  • du grondement,
  • de la percussion,
  • des fortissimi mais aussi
  • de la suspension exigĂ©e par la forme ABA.

C’en est trop pour le public qui bat des mains Ă  tout rompre. Avec mĂ©tier, Herbert du Plessis en prend acte avant d’attaquer la onzième Ă©tude en la mineur, dite « Le vent d’hiver » oĂ¹ il offre une leçon

  • d’agilitĂ©
    • (doigts,
    • poignets,
    • pĂ©dalisation),
  • de narration par la nuance ainsi que
  • d’un mĂ©lange
    • de gourmandise,
    • de maĂ®trise et
    • d’abandon devant l’abondance de notes.

Dans la douzième Ă©tude en ut mineur dite « L’ocĂ©an », le clavier

  • ondule,
  • tempĂªte,
  • dĂ©borde et
  • parvient nĂ©anmoins Ă  ciseler une mĂ©lodie grave qui rĂ©sonne avec une beautĂ© singulière.

Ces Ă©tudes sonnent moins comme une interprĂ©tation louable que comme les confidences (sportives) d’un long compagnonnage entre un musicien d’exception et un rĂ©pertoire foufou. Herbert du Plessis parvient Ă  distiller de l’intime dans l’extraversion, du subtil dans le mĂ©canique, de la distance dans l’immĂ©diatetĂ© impossible de la partition. De quoi prĂ©parer dignement l’Ă©couter des deux nocturnes de Gabriel FaurĂ© qui feront l’objet de la prochaine recension du mĂªme concert !

 

Éloge du miracle piscicole

Le 3 mai 2025, dans l’orgue de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Dans la sĂ©rie des improvisations pour la sortie de la messe du samedi soir, voici l’Ă©pisode inspirĂ© de l’Évangile du quatrième dimanche de PĂ¢ques, annĂ©e C, Ă©voquant la pĂªche miraculeuse. L’orgue se propose de faire Ă©cho Ă  trois aspects du rĂ©cit :

  • la surabondance,
  • son cĂ´tĂ© inattendu et
  • la peur qu’une telle abondance suscite.

Quand les filets se remplissent, soudain, trop

  • de notes,
  • de dĂ©cibels,
  • de largeur de tessiture :

toute tentative d’apaisement du palpitant est vaine tant le miracle est

  • saisissant,
  • envahissant et
  • paniquant.

C’est cette histoire symbolique que l’instrument de l’Église porte lors de l’office anticipĂ© du 3 mai 2025, et ça donne ce qu’en a saisi la vidĂ©o infra.