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Le blog de Bertrand Ferrier, page 41

Ă€ vos nouveaux ordres !

 

Ă€ l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8) le 17 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Cette nouvelle improvisation du samedi soir s’enroule autour de l’Évangile oĂ¹ JĂ©sus dĂ©clare Ă  ses disciples : « Je vous donne un commandement nouveau », avec cette bizarrerie que « Aimez-vous les uns les autres » paraĂ®t un projet Ă©culĂ© quoique rarement suivi. La musique prend acte de cette bizarrerie et la plonge dans un contexte humain qui n’est pas propre Ă  l’Ă©poque christique !
Aussi le dĂ©but Ă©voque-t-il les habitudes sociales d’entente sinon cordiale, du moins correcte, avec les bisbilles dissonantes qui rendent la vie plus sapide quand elles ne la submergent pas au point de la rendre indigeste. Ce constat liminaire d’intentions calmes et presque paresseuses se refuse Ă  l’univocitĂ©. TantĂ´t, il est portĂ© par la fraternitĂ© Ă©voquĂ©e par un large registre ; tantĂ´t, il se rĂ©vèle traversĂ© de dĂ©sirs plus troubles ensuquant l’orgue dans les profondeurs de l’orgue. Le nouveau commandement semble alors mettre tout le monde sur la voie de l’accord parfait, comme s’il essayait d’infuser chez chacun. Le graal se rĂ©vèle cependant difficile Ă  trouver, et les vieilles habitudes Ă©voquĂ©es dans l’incipit persistent dans le grave du clavier et Ă  la pĂ©dale.
Elles menacent l’espĂ©rance portĂ©e par un commandement fraternel, mais celui-ci, habitĂ© par la solennitĂ© du Verbe, finit par triompher. Pour les uns, ce triomphe sera une vue de l’esprit ; pour d’autres, un but Ă  atteindre dans la prière et dans le monde. L’improvisation ne tranche pas : elle raconte une histoire que chaque auditeur est libre de s’approprier selon sa foi ou sa non-foi !

 

 

Steven Wilson, Salle Pleyel (Paris 8), 26 mai 2025 – 2/2

Ă€ la salle Pleyel (Paris 8), le 26 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Après avoir Ă©baubi la salle Pleyel avec l’interprĂ©tation en première partie de The Overview, son dernier album, Steven Wilson et les garçons qui l’accompagnent rembarquent dans le vaisseau spĂ©cial de l’imagination avec « The Harmony Codex », qui a donnĂ© son titre au disque de 2023. PropulsĂ© par le fantasme astronomique de l’artiste, le morceau – d’une dizaine de minutes – s’ouvre sur une longue mĂ©ditation aux claviers. Adam Holzman et la vedette nous entraĂ®nent « miles above the surface of the earth » Ă  la poursuite d’un but oubliĂ© comme tous les rĂªves, « ultimately forgotten ». Pour embarquer avec eux sans avoir l’impression qu’une voix va nous annoncer que « bientĂ´t, un nouveau journal sur France Info », il faut se laisser

  • hypnotiser par les boucles modulantes,
  • aspirer par une vidĂ©o lĂ©chĂ©e au storyboard volontairement mĂ©canique, et
  • sĂ©duire par une caractĂ©ristique rare dans la variĂ©tĂ© contemporaine : la capacitĂ© du compositeur Ă  jouer du temps long.

La basse de Nick Beggs secoue la torpeur en lançant « Luminol » oĂ¹ nous nous retrouvĂ©s « nĂ©s dans la difficultĂ© pour arriver lĂ  mais finir par retourner Ă  la poussière ».

  • ChÅ“urs impeccables,
  • puissance du riff de basse,
  • breaks au cordeau avec un Craig Blundell en feu derrière ses fĂ»ts,
  • qualitĂ© des soli

offrent au concert une musicalitĂ© apprĂ©ciable d’autant que, mĂªme s’il connaĂ®t les codes, Steven Wilson s’Ă©chappe du carcan

  • du rock,
  • du gros son et
  • de l’ambiançage de la salle

pour creuser

  • la diversitĂ© d’atmosphères,
  • la juxtaposition de possibles et
  • le vertige de la prĂ©cision :

du grand prog’, en somme.

 

« No part of me », chanson de rupture (« Avant que je ne te perde, arrĂªte de faire semblant / Je sais que, pour toi, l’amour n’Ă©tait que sĂ©curitĂ© / Il n’y a rien de moi en toi »), est introduit par un apartĂ© parlĂ©, prĂ©cisant que la set-list Ă©tant modifiĂ©e chaque soir, notamment pour complaire les spectateurs ne manquant pas une date, les musiciens pourront connaĂ®tre des moments oups. Les non-spĂ©cialistes les chercheront en vain. GrĂ¢ce Ă  sa capacitĂ© Ă  donner de la texture aux moments planants, Steven Wilson peut dĂ©velopper un art consommĂ©

  • du crescendo,
  • de la rupture et
  • de la caractĂ©risation d’atmosphères.

« Dislocated Day », une chanson de 1995 qui rappelle les annĂ©es Porcupine Tree de l’artiste, en joue pleinement, associant

  • nappes de clavier,
  • pulsation de la basse,
  • guitares saignantes et
  • synchronisations dynamisantes.

C’est alors que Steven Wilson son tube « Pariah », en duo virtuel avec Ninet Tayeb, pĂ©nible caricature de la voix des tĂ©lĂ©crochets modernes. Sans doute n’est-ce pas le plus passionnant de ses chefs-d’Å“uvre, mais l’on y salue

  • le savoir-faire du compositeur de ballade,
  • son mĂ©tier d’arrangeur sachant comment envoyer la sauce pour dissiper la tentation de la mollesse, et
  • son plaisir de mĂ©langer les styles de chansons.

TirĂ© d’Insurgentes (« un de mes album favoris – je peux pas dire que j’aime pas les autres, mais, celui-lĂ , je l’aime vraiment »), « Abandoner » assume un texte torturĂ© et Ă©nigmatique Ă©voquant l’incomplĂ©tude du narrateur et sa dĂ©sorientation comparĂ©e Ă  « une peste qui, dans l’obscuritĂ©, gĂ©mit comme un chien ». Le musicien y sculpte singulièrement

  • le rythme,
  • l’harmonie et
  • l’Ă©tagement des sonoritĂ©s.

 

 

Avec les dix minutes de « Remainder the black dog », Steven Wilson évoque

  • les secousses psychiques qui nous hantent,
  • les pilules qui peuvent nous assommer, et
  • la perspective, faute de solutions, d’une dissolution (« si tu osais franchir le pas, / tu atteindrais l’Ă©tat / auquel tu aspires depuis tellement longtemps »).

Il y travaille le groove de la boucle – ici dĂ©volue au clavier – associant

  • rĂ©gularitĂ© obsessionnelle,
  • durĂ©e bancale (le riff est rĂ©parti sur 15/8 en 8/8 + 7/8, ce qui lui donne une apparence de banalitĂ© et une claudication magnifique), et
  • arythmie des accents qui, paradoxalement, Ă©quilibrent le dĂ©sĂ©quilibre.

AccompagnĂ© par une vidĂ©o comme souvent inquiĂ©tante, le morceau se dĂ©ploie ensuite avec l’arsenal habituel dont on ne se lasse pas :

  • breaks,
  • synchro,
  • variation d’intensitĂ©s et de sonoritĂ©s,
  • solo de Randy McStine,
  • twists,
  • trouvailles harmoniques et
  • temps long qui, grĂ¢ce Ă  ce qui prĂ©cède, paraĂ®t court.

Au fil du concert, on savoure avec une force grandissante

  • le plaisir du dark,
  • de la guirlande hypnotisante et
  • du groove
    • sale,
    • menaçant et
    • ensuquant.

AugmentĂ© d’une vidĂ©o apocalyptique, « Harmony Korine », titre de 2008, fonctionne lui aussi sur un riff ternaire, cette fois investi par la guitare. Et nous voici Ă  nouveau happĂ© par

  • les contrastes de dĂ©cibels,
  • l’efficacitĂ© de l’hypnotisation perpĂ©tuelle,
  • la concentration des paroles dans quelques syllabes percutantes, ainsi que par
  • le spectre vocal entre timbre fatiguĂ© de rocker pop anglais et falsetto polnarĂ©vien

Après les monosyllabes de l’avant-dernier titre, la voix se tait complètement pour « Vermillioncore », titre Ă©nigmatique qui peut suggĂ©rer un sulfate rouge de mercure encore plus rouge que rouge. La basse de Nick Beggs lance cette dernière salve avec une cellule double qui servira de grille pour la suite de l’instrumental. Avec ce matĂ©riau a priori Ă©tique, le groupe Ă©blouit Ă  nouveau grĂ¢ce, notamment, Ă 

  • la large palette de sonoritĂ©s et Ă  leur habile confrontation,
  • la chorĂ©graphie de Steven Wilson,
  • la jubilation de l’itĂ©ration miroitante (on garde la mĂªme structure mais on modifie les couleurs de ce qui l’habille), et grĂ¢ce Ă 
  • l’agencement bien pensĂ© de registres très caractĂ©risĂ©s
    • (mystères du grave,
    • immĂ©diatetĂ© du mĂ©dium,
    • insaisissabilitĂ© des aigus).

PubliĂ© en 2015, « Ancestral » et son petit quart d’heure ouvrent la sĂ©quence des encore, toujours fondĂ© sur la conviction que rien n’est pĂ©renne mais tout continue d’advenir « quand nous fermons les yeux ». Sur un mid-tempo, la batterie de Craig Blundell assume son triple rĂ´le :

  • beat,
  • percussion dynamisante, et
  • musicalitĂ© variant les sons.

On regrette un Ă©nième solo de guitare de Randy McStine, quoique valeureux, mais on eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© ouĂ¯r le chorus de basse ou de batterie qui n’arrivera jamais. Faute de quoi, l’on se goberge de

  • loops Ă©tranges,
  • beats profonds et
  • breaks d’apparence parfois biscornus – sans prĂ©tendre atteindre la folie vertigineuse d’un Spock’s Beard.

La glaçante vidĂ©o de dix minutes rĂ©alisĂ©e pour accompagner « The Raven that refused to sing » rappelle que l’univers de Steven Wilson n’est ni rayonnant ni pupute. En revanche, il est

  • d’une richesse impressionnante,
  • d’une musicalitĂ© passionnante, et
  • d’une singularitĂ© vibrante.

Joie d’avoir partagĂ© cette dernière date parisienne du zozo, en dĂ©pit de prix oscillant entre une soixantaine d’euros et cent quarante bouboules ce qui, pour une salle devenue aussi horrible que la salle Pleyel, est quelque peu outrecuidant, olĂ© !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 10

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est-il soluble dans la science, et réciproquement ? Si, par wokisme, on entend la tendance

  • Ă  fabriquer des communautĂ©s (les femmes, les Noirs, les homosexuels…), parfois au corps dĂ©fendant de ceux qui sont censĂ©s s’amalgamer donc se rĂ©duire Ă  l’une de leurs caractĂ©ristiques,
  • Ă  les dĂ©signer comme des victimes, et
  • Ă  en conclure qu’il faut « dĂ©construire de façon systĂ©mique » le sous-jacent des fondements socioculturels historiques et actuels,

il est inĂ©vitable que la science risque d’Ăªtre contaminĂ©e. Ă€ titre anecdotique, en tĂ©moigne le supplĂ©ment « Sciences & mĂ©decine » du Monde datĂ© du 28 mai 2025, pp. 1, 4 et 5. L’affaire s’y dĂ©roule en trois temps, trois mouvements.
D’abord, Pascale Santi y dĂ©plore que « le microbiote vaginal » soit « un Ă©cosystème trop peu connu » Ă  cause d’un « biais masculin prĂ©gnant dans la recherche ». Première victimisation et première tentative de mise en confrontation : les femmes sont dĂ©laissĂ©es parce que les savants sont des hommes. De mĂªme que, pour traduire une femme noire, il faut dĂ©sormais Ăªtre une femme noire, de mĂªme, semble insinuer la journaliste, pour prendre soin d’une femme, c’est-Ă -dire comprendre ses problĂ©matiques spĂ©cifiques et y apporter, si nĂ©cessaire, des solutions, il faut Ăªtre une femme (ce qui relève d’un binarisme prĂ©-woke, mais allons-y step by step).
Ensuite, Pascale Santi note que « ce microbiote essentiel Ă  la santĂ© fĂ©minine » a Ă©tĂ© « trop souvent Ă©tudiĂ© Ă  travers le prisme limitĂ© des pays occidentaux ». Deuxième victimisation et deuxième tentative de mise en confrontation : le savant blanc, structurellement colonialiste, ignore la rĂ©alitĂ© de la femme, d’une part, mais aussi, d’autre part, de la femme non-occidentale, essentialisĂ©e par la journaliste. Par consĂ©quent, ledit savant blanc mĂ©prise et maltraite ces personnes doublement stigmatisĂ©es (contrairement aux mĂ¢les non-occidentaux qui, comme chacun sait, prennent, eux, le plus grand soin des personnes du beau sexe). En l’espèce, pour contrebalancer le biais misogyne et raciste de la science mĂ©dicale, selon la journaliste, il conviendrait de « dresser une carte plus reprĂ©sentative du microbiote vaginal mondial ».
Enfin, Pascale Santi signale que Samuel Alizon espère « pouvoir rĂ©analyser » des Ă©chantillons d’une Ă©tude. L’objectif : « Explorer les microbiotes dans la population gĂ©nĂ©rale, hors des biais habituels. » Troisième victimisation et troisième tentative de mise en confrontation : la science est biaisĂ©e par la domination de mĂ¢les blancs non dĂ©construits ; des mĂ¢les blancs doivent donc réécrire ce qui fut posĂ© car, volontairement ou non, les rĂ©sultats Ă©taient forcĂ©ment faussĂ©s. Mutatis mutandis,
c’est Ă  genre de

  • convictions,
  • postures et
  • rĂ©actions

qu’est confrontĂ© Joseph Ciccolini, professeur de pharmacocinĂ©tique (pour ceux qui, comme moi, ignoraient ce domaine, il semble s’agir d’une discipline dĂ©crivant le devenir d’un mĂ©dicament Ă  partir du moment il pĂ©nètre dans un organisme). Dans un article sur « l’emprise idĂ©ologique en oncologie clinique » remixant un papier de 2023 pour intĂ©grer Face Ă  l’obscurantisme woke, l’ouvrage collectif dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii (PUF, 2025), l’universitaire-praticien dĂ©nonce l’idĂ©e que

 

premièrement, la cancérologie serait une discipline essentiellement raciste tuant volontairement les minorités visibles ou invisibilisées et, deuxièmement, la cancérologie serait une science blanche, patriarcale et furieusement européo-centrée.

 

Pour conjurer ces accusations de « racisme systĂ©mique » grĂ¢ce Ă  un « ripolinage woke », les gros laboratoires – tels Gilead et Merck – ont dĂ©ployĂ© des moyens importants Ă  l’aune du clampin quoique epsilonesques Ă  leur aune, afin d’assurer « l’Ă©quitĂ© dans le traitement sanitaire » des populations et d’en finir avec « les injustices

  • systĂ©miques,
  • structurelles et
  • institutionnalisĂ©es

fondées, par exemple, sur

  • la race,
  • le sexe ou
  • l’orientation sexuelle »

en « dĂ©montrant l’emprise du patriarcat blanc hĂ©tĂ©ronormé ». Des thĂ©sards ont profitĂ© des bourses offertes par ces grosses boĂ®tes, avec un « o » (je sais, mais pas pu m’en empĂªcher) pour enquĂªter sur les diffĂ©rences de traitement entre hommes et femmes ou entre Blancs et Noirs, excluant de facto une large partie de la population puisque « le sort des Asiatiques ne donne pas lieu Ă  des financements justifiant qu’on s’y intĂ©resse ».
Le fond de sauce utilisĂ© pour l’exercice s’appuie sur des biais connus : les facteurs de confusion et les phĂ©nomènes de colinĂ©aritĂ©. Pour nous autres, non-initiĂ©s ces termes dĂ©signent l’effet ice cream, qui consiste Ă  dĂ©montrer, statistiques Ă  l’appui, que « la consommation de glaces en Californie est associĂ©e Ă  une prĂ©disposition aux attaques de requins », comme si les requins attaquaient en prioritĂ© les nageurs goĂ»t pistache ou noix de pĂ©can caramĂ©lisĂ©es. En rĂ©alitĂ©, dans l’Ă©tude Ă©voquĂ©e, « la consommation de glaces atteint un pic lors des journĂ©es les plus chaudes de l’annĂ©e », journĂ©es oĂ¹ la probabilitĂ© de croiser les dents de la mer est la plus grande… puisque l’on a tendance Ă  aller volontiers faire un plouf.
Joseph Ciccolini plaide donc pour une attention particulière Ă  la multifactorialitĂ©, un seul Ă©lĂ©ment de preuve ne pouvant Ăªtre considĂ©rĂ© comme une preuve car il peut reprĂ©senter un biais. C’est en confrontant diffĂ©rents Ă©lĂ©ments (par exemple la consommation de glaces, le nombre d’attaques de requins, mais aussi la tempĂ©rature, la pĂ©riode de l’annĂ©e, les habitudes sociales, etc.) que statistiques et probabilitĂ©s gagnent en pertinence. Inversement, c’est en allĂ©geant la multifactorialitĂ© que l’on est susceptible de prouver, avec bonne ou mauvaise foi, le rĂ©sultat que, par idĂ©ologie ou contrat, l’on est payĂ© pour trouver.
Sur la diffĂ©rence de traitement entre Blancs et Noirs aux États-Unis, par exemple, le professeur, sagace, s’agace, et hop : « Il n’est pas nĂ©cessaire d’Ăªtre grand clerc pour penser que la minoritĂ© noire Ă©tant Ă©conomiquement paupĂ©risĂ©e et dĂ©favorisĂ©e, subit des consĂ©quences dans son accès aux soins. » Selon lui, ce fait n’est pas la consĂ©quence du racisme mais de la pauvretĂ© et de la faiblesse de l’instruction d’une partie des populations noire et hispanique. Selon cette contre-logique, « le patient blanc, sans Ă©ducation et pauvre d’une ville sinistrĂ©e de l’Illinois, prĂ©sentera un risque de surmortalitĂ© par cancer supĂ©rieur Ă  celui d’un patient noir, Ă©duquĂ© et riche vivant Ă  Manhattan ».
Pourtant, adopter le biais woke facilite l’acceptation des articles dans les revues Ă©ditĂ©es par les principaux acteurs du secteur, type Elsevier ou Wiley. Notons que ces Ă©lĂ©ments de facilitation ne sont pas spĂ©cifiques Ă  la science. Du temps que j’Ă©tais universitaire, Ă©crire sur

  • les hĂ©roĂ¯nes fĂ©minines et les réécritures fĂ©ministes des contes (tarte Ă  la crĂªme avariĂ©e s’il en est),
  • l’importance de l’Ă©ducation Ă  l’antiracisme grĂ¢ce Ă  des fictions transformĂ©es en manuels de propagande univoques et tristement stĂ©rĂ©otypĂ©s, ou alors sur
  • l’apport merveilleux
    • des enseignants,
    • des bibliothĂ©caires ou
    • des libraires,

Ă©tait un point d’entrĂ©e bien connu pour des chercheurs en manque de publications. S’y jouaient dĂ©jĂ , toutes choses Ă©tant Ă©gales par ailleurs, des Ă©lĂ©ments du « totalitarisme » que Joseph Ciccolini pense avoir repĂ©rĂ© dans le domaine de l’oncologie mĂ©dicale : la volontĂ©, fĂ»t-elle mue par cette inclination terrible que sont les bons sentiments,

 

  • d’infiltrer la culture,
  • de réécrire l’Histoire,
  • de rĂ©inventer le langage et, enfin,
  • de manipuler la science pour contrĂ´ler les esprits et transformer des hypothèses en dogme.

 

De telles inquiĂ©tudes font Ă©cho Ă  celles du psychologue Florent Poupart devant l’ultramoralisation de la sociĂ©tĂ©. Nous les Ă©voquerons dans une prochaine notule. Ă€ suivre !

 

Touche pas Ă  ma substance blanche !

 

Bertrand Ferrier et un extrait de Claudio Zaretti Ă  la librairie Publico (Paris 11). Photographe inconnu.

 

La lobotomie Ă©tait une idĂ©e de malade mental pourvu d’une blouse et d’un scalpel qui consistait Ă  trifouiller de la substance blanche dans le cerveau – surtout celle des femmes, apparemment – en perforant le crĂ¢ne des deux cĂ´tĂ©s. Cette pratique dĂ©sormais interdite continue d’inspirer maints entrepreneurs, publicitaires et influenceurs (entre autres) tentant de s’insinuer dans notre machine Ă  rĂ©flĂ©chir pour la mettre hors d’Ă©tat de nuire, donc pour nous nuire. C’est en substance (blanche) ce que constatait Mama BĂ©a Tekielski, au point de lui inspirer la chanson revisitĂ©e ci-d’sous Ă  l’occasion d’un concert Ă  la librairie Publico (Paris 11).

 

 

Steven Wilson, Salle Pleyel (Paris 8), 26 mai 2025 – 1/2

Ă€ la salle Pleyel (Paris 8), le 26 mai 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Steven Wilson est

  • un enregistreur quasi frĂ©nĂ©tique (mĂªme s’il brouille les appellations),
  • un guitariste multicartes et
  • un explorateur esthĂ©tique Ă©clectique

qui pratique encore un sport passionnant mais – ou donc – dĂ©sormais rarement pratiquĂ© : le rock progressif, une musique Ă©lectrique fondĂ©e sur des morceaux souvent longs et Ă©maillĂ©s de breaks savoureux. Le concert de ce 26 mai 2025 est articulĂ© en deux parties.

  • D’abord, l’interprĂ©tation intĂ©grale de The Overview, le passionnant nouveau disque rĂ©cemment publiĂ© par le croisement visagal entre Kurt Cobain et Tom Cruise ;
  • ensuite, des morceaux d’autres albums dont la set-list a Ă©voluĂ© au fil des trois concerts « pour remercier ceux qui sont venus les trois soirs », commentera l’artiste.

Le rĂ©cital du lundi – auquel nous assistons – est d’ailleurs la victime du succès : devant le remplissage trrrès rapide des deux premières propositions, une troisième Ă©dition du show a Ă©tĂ© ajoutĂ©e. Tant mieux pour nous, mais un peu moins pour l’artiste car, cette fois, la salle est loin d’afficher complet.

 

La première partie du concert dĂ©cline deux plages d’environ vingt minutes pièce inspirĂ©es par l’exploration astronomique. Elle s’ouvre sur « Objects Outlive Us ». Dans une atmosphère planante et prenante, Steven Wilson ne rate pas son entrĂ©e dans les hautes sphères du falsetto pour narrer la dĂ©couverte d’un espace sans empreinte de singe, oĂ¹ les objets inanimĂ©s ont

  • une existence,
  • une voix et
  • une envie d’exister malgrĂ© l’oubli.

La vedette est accompagnée par

  • Nick Beggs Ă  la basse,
  • Craig Blundell derrière les fĂ»ts,
  • Adam Holzman aux claviers et
  • Randy McStine Ă  la gratte et aux chÅ“urs.

D’emblĂ©e, dans cet univers intergalactique, tout transporte :

  • le son,
    • excellent,
    • prĂ©cis,
    • dĂ©fini avec nettetĂ© dans tous les registres ;
  • la variĂ©tĂ© de l’inspiration et nĂ©anmoins l’art de Steven Wilson pour assurer la continuitĂ© narrative
    • (itĂ©rations,
    • tuilages pour fondu-enchaĂ®nĂ©s,
    • contrastes brutaux, etc.) ;
  • la capacitĂ© Ă 
    • forger une mĂ©lodie,
    • surprendre l’esgourde,
    • fomenter une ambiance
      • folk,
      • mĂ©ditative ou
      • rock ;
  • la maĂ®trise collective
    • des synchronisations,
    • des intentions et
    • des nuances ;
  • les mĂ©langes et les agencements rythmiques, tant du tempo que de la battue (usage malin du ternaire qui swingue, mais aussi superbe quasi rĂ©citatif Ă  5/4 pour « The Buddha of the Modern Age ») ;
  • l’Ă©quilibre entre les parties instrumentales et chantĂ©es ;
  • la diversitĂ© des sons de tous – en tant que collectif – et de chacun personnellement (feat. le superbe lancement de basse bien grasse et saturĂ©e dans le second instru de « Objects Meanwhile »).

Il y a tout ce qu’il faut pour Ă©baubir les portugaises et l’esprit :

  • Ă©nergie des mĂ©langes,
  • musicalitĂ© des soli,
  • qualitĂ© des musiciens,
  • mystère des paroles qui assument que la seule question relative Ă  notre disparition est celle du quand nous serons « still, back there, in dust, the Earth destroyed » ainsi que le stipule la fin de la partie intitulĂ©e « Ark », et
  • poĂ©sie Ă©tonnante des vidĂ©os qui, certes, distraient l’attention auditive mais contribuent Ă©galement Ă  porter le souffle du morceau.

Au point que l’on craint d’aborder « The Overview », le second titre de cette première partie : saura-t-il nous saucer autant que son prĂ©dĂ©cesseur ? Au disque, cette saga nous avait enserrĂ© dans ses rets mais moins secouĂ©. Les vibrations du concert changeront-elles notre lĂ©gère rĂ©ticence ?

 

Du moins le dĂ©but technoĂ¯sant nous rassure-t-il sur les recoins qu’il reste encore Ă  explorer dans l’univers et sur la palette de Steven Wilson. La section « Perspective » Ă©grène des distances entre objets cĂ©lestes. Le cĂ´tĂ© planant, qui permet aux artistes de souffler deux minutes, dialogue avec la vidĂ©o spatiale, prenant le temps qu’il faut – et c’est apprĂ©ciable – pour permettre au spectateur de quitter l’atmosphère en douceur. La trajectoire des machines sonores s’inflĂ©chit en souplesse pour se diriger vers un folk à la Toad The Wet Sprocket, que paillettent (et hop)

  • une batterie tranchante,
  • des chÅ“urs ciselĂ©s, presque post-Yes par moments, et
  • des changements de registres vocaux maĂ®trisĂ©s,

tandis que le narrateur se connecte Ă  l’univers (« I see myself in relation to it all », « Each moment for me is a lifetime for you ») Ă  la « beautĂ© infinie », au point que cette rĂ©alitĂ© pourrait bien n’Ăªtre qu’un rĂªve. Aussi se laisse-t-on volontiers subjuguer, notamment par

  • les diffĂ©rentes sonoritĂ©s du bassiste (changement d’instruments, jeu coll’arco ou senza quand la basse s’y prĂªte),
  • la puissance du beat que sait mĂ©lodiser – popopo – l’usage sĂ©duisant des percussions mĂ©talliques,
  • la parfaite connexion entre
    • la vidĂ©o,
    • la musique et
    • les questions posĂ©es par les paroles sur ce moment oĂ¹ « all permanence of matter disappears » comme il est stipulĂ© dans la section intitulĂ©e « Infinity measured in moments »,
  • l’efficacitĂ© des breaks, et
  • la musicalitĂ© millimĂ©trĂ©e de l’exĂ©cution, soli compris.

Moins spectaculaire que « Objects Outlive Us », « The Overview » n’est pas moins inventif et ensorcelant, bouclant ainsi une première partie soufflante. Plus d’Ă©pithètes Ă  retrouver dans une prochaine notule pour la suite du compte-rendu !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 9

 

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est un objet d’Ă©tudes doublement paradoxal.
D’une part, ceux qui incarnent ce courant dont nous avons dĂ©jĂ  eu huit occasions d’analyser certains aspects nient l’existence des tendances qui les caractĂ©risent

  • (communautarisation,
  • victimisation,
  • volontĂ© d’agrĂ©ger des revendications pour « dĂ©construire de façon systĂ©matique » la domination oppressante de l’homme blanc cisgenre)

mais dĂ©noncent l’existence d’un courant antiwokiste. D’un point de vue logique, cette posture est très curieuse. Je peux Ăªtre antisĂ©mite, anticatholique voire misogyne, car juifs, catholiques et femmes existent – mais si, mais si. En revanche, si je pense que les extraterrestres n’existent pas, il m’est difficile de les vouer aux gĂ©monies ou de pourfendre au fil de mon verbe et ma verve (nul « g » dans ces mots), les ignobles chĂ©rubinistes, dont le projet consisterait Ă  remettre le pouvoir politique Ă  des anges afin de pacifier notre monde et de nous faire connaĂ®tre une bĂ©atitude molle, ennuyeuse voire contradictoire avec mon statut d’humain portĂ© sur la castagne, la jalousie et le conflit permanent – autant de qualitĂ©s constitutives de mon espèce et garantissant, comme chacun sait, le progrès. Lubies farfelues mises de cĂ´tĂ©, il appert que, pour qu’il existe un antiwokisme, un prĂ©alable rationnel serait qu’il existĂ¢t, par chance ou par malheur, quelque chose que l’on pourrait dĂ©signer sous le vocable « woke Â».
D’autre part, et les deux Ă©lĂ©ments sont beaucoup plus liĂ©s qu’il n’y semble au premier abord, le wokisme s’attache Ă  contester le constatable, et hop, pour tenter de remplacer l’objectivitĂ© par la subjectivitĂ© (je ne suis pas plus victime de la sociĂ©tĂ© qu’un autre mais, si je me dĂ©clare victime, c’est que je le suis, qui es-tu pour me refuser cette caractĂ©ristique ?). Le sport est un bon exemple de cette absurditĂ©. Il oblige les dirigeants de ce commerce Ă  tenir un double langage.
D’un cĂ´tĂ©, les grands manitous du sport n’ont de cesse d’affirmer l’absurde « égalitĂ© des sexes ». Puisque Roland-Garros s’Ă©tale dans les gazettes, rappelons que, dans les grands chelems de tennis, les prize money sont identiques pour les deux sexes, mĂªme si les femmes gagnent en deux sets, les hommes en trois. De mĂªme, dans la perspective des Jeux olympiques de Los Angeles oĂ¹ l’Ă©preuve fera son apparition, la première finale europĂ©enne de duo mixte en gymnastique s’est tenue Ă  Leipzig. Mais pourquoi ne pas ouvrir la compĂ©tition des anneaux aux femmes et de la poutre aux hommes ? Serait-ce pas avancer vers la reconnaissance effective de l’Ă©galitĂ© entre les hommes et les femmes ?
Sauf que, d’un autre cĂ´tĂ©, les grands manitous du sport contredisent ce mythe de l’Ă©galitĂ© entre les sexes. Jadis, les pays de l’Est trafiquaient les hommes pour en faire des athlètes fĂ©minines ; aujourd’hui, le dĂ©bat sur la partition des compĂ©titions entre hommes et femmes trouble Ă  nouveau les dĂ©bats avec insistance. En 2018, Caster Semenya a Ă©tĂ© exclue des compĂ©titions d’athlĂ©tisme car sa production d’hormones mĂ¢les Ă©tait « susceptible d’accroĂ®tre sa masse musculaire et d’amĂ©liorer ses performances ». Très gentille, la World Athletics (la fĂ©dĂ© mondiale d’athlĂ©) lui a proposĂ© de subir un traitement hormonal pour faire baisser son taux de testostĂ©rone et Ăªtre rĂ©autorisĂ©e Ă  « participer aux compĂ©titions internationales dans la catĂ©gorie fĂ©minine ». Caster Semenya a refusĂ© ; elle a donc Ă©tĂ© bannie. Ironie de l’histoire, Ă  la mi-mai 2024, elle a plaidĂ© sa cause devant la Cour europĂ©enne des droits de… l’homme, dont on imagine que le nom devrait Ăªtre bientĂ´t changĂ©.
De mĂªme, en mai 2025, World Boxing, instance « reconnue par le CIO comme la FĂ©dĂ©ration internationale rĂ©gissant la boxe au niveau mondial au sein du mouvement olympique », rĂ©agissant Ă  la polĂ©mique sur l’hyperandrogĂ©nie d’Imane Khelif, a rendu obligatoire des « tests de genre » afin de « rĂ©pondre aux prĂ©occupations concernant la sĂ©curitĂ© et le bien-Ăªtre de tous les boxeurs » dans le cadre d’une nouvelle politique sur « le sexe, l’Ă¢ge et le poids ». Serait-ce Ă  dire que, comme le dĂ©montre toute compĂ©tition, hommes et femmes ne seraient pas aussi Ă©gaux les uns que les autres, de sorte qu’il reste pertinent de proposer des compĂ©titions distinctes ? D’un cĂ´tĂ©, hommes et femmes sont Ă©gaux ; de l’autre, non. Qu’en conclure ?
Sans doute que la logique woke est un illogisme. On peut la dĂ©crire, mais elle s’offusque d’Ăªtre nommĂ©e telle quelle, criant Ă  la stigmatisation. On peut montrer ses contradictions, mais elle ne remettra jamais en cause le bienfondĂ©

  • de son credo,
  • de son combat et
  • de sa pertinence.

C’est en cela aussi qu’elle apparaĂ®t comme un « obscurantisme », selon la terminologie employĂ©e dans l’ouvrage collectif dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii ; et cet obscurantisme est double, lui aussi.  Certes, le projet de remĂ©dier, si faire se peut, Ă  certaines injustices, paraĂ®t noble et mĂ©ritoire ; ce nonobstant le fanatisme des tenants les plus tonitruants des thĂ©ories woke les projette du cĂ´tĂ© obscur de la pensĂ©e. CĂ´tĂ© pile, ce que nous avons dĂ©fini comme le wokisme veut faire table rase de la connaissance qu’il juge faussĂ©e par une vision trop blanche ; cĂ´tĂ© face, il tente d’imposer une rĂ©interprĂ©tation du rĂ©el qui, si l’on refuse les Å“illères adĂ©quates, paraĂ®t souvent dĂ©lirante – mais cette impression de dĂ©lire, expliquent ses tenants, est le signe de sa pertinence, puisque ce que nous considĂ©rons comme rationnel n’est rien d’autre qu’une habitude de domination consubstantielle Ă  notre civilisation, habitude que seul un geste radical peut renverser, quitte Ă  surprendre les ironistes et les dominants actuels.
La science, dure ou appliquĂ©e, n’est pas Ă  l’abri de ces lubies, constate dans son article Andreas Bikfalvi, mĂ©decin et professeur de biologie cellulaire. Il expose la confrontation entre le cadre Ă©thique de la pratique mĂ©dicale, symbolisĂ©e par le parfois très contestĂ© serment d’Hippocrate, et les trois pĂ´les de l’idĂ©ologie de la justice sociale, aka IJS :

  • la thĂ©orie critique de la race,
  • le mouvement de dĂ©colonisation et
  • la thĂ©orie du genre,

rassemblĂ©s dans le concept d’intersectionnalitĂ©, c’est-Ă -dire de convergence des luttes. La recherche scientifique est directement confrontĂ©e Ă  la pression intersectionnelle qui se manifeste Ă  travers des sigles comme DEI (diversitĂ© d’Ă©quitĂ© et d’inclusion) ou CJS (dĂ©clarations de justice de citation) susceptibles de couronner un article afin d’attester que les auteurs se sont engagĂ©s « à promouvoir la diversitĂ© intellectuelle et sociale dans les sciences et les Ă©tudes universitaires » en Ă©quilibrant notamment les races et les sexes des auteurs citĂ©s, mĂªme si, shame on us, aucune mĂ©thode statistique « ne peut tenir compte des personnes intersexuĂ©es, non binaires ou transgenres ». La puissance de ces billevesĂ©es est telle que Nature, organe contestĂ© mais incontestable chef de file de la presse scientifique avec The Lancet, a donnĂ© dans la plus plate contrition en reconnaissant avoir « jouĂ© un rĂ´le dans la crĂ©ation de l’hĂ©ritage raciste » qui a conduit au meurtre de George Floyd.
Et ces bouffĂ©es de folie ne sont pas près de se laisser circonscrire ! En sus de vouloir orienter les futures publications, le wokisme engage Ă  relire le passĂ© pour constater Ă  quel point ceux qui, jusqu’alors, Ă©taient considĂ©rĂ©s comme de grands savants, Ă©taient en fait de sacrĂ©s salopards, racistes, sexistes et colonialistes, ce qui remettrait en cause la validitĂ© de leurs dĂ©couvertes. Il les faudrait rejeter en suivant l’exemple de Corne d’aurochs qui, tombĂ© malade Ă  en mourir, « refusa l’secours de la thĂ©rapeutique / parce que c’Ă©tait Ă  un All’mand qu’on devait le mĂ©dicament ». Au reste, le syndrome du salopard est une maladie qui touche mĂªme ceux qui se considèrent comme non-racistes, non-mysogines, non-colonisateurs et dĂ©construits. Par exemple, en 2022, Michelle Morse, mĂ©decin-chef au dĂ©partement de la santĂ© et de l’hygiène mentale de la ville de New York, tweetait que

 

la race non-blanche et l’ethnie latino-amĂ©ricaine sont des facteurs de risques sociaux de Covid grave en raison d’un racisme structurel de longue date.

 

Si nous ne nous en rendons pas compte, c’est que nous avons infusĂ© trop longtemps dans un colonialisme dominateur. Nous n’avons mĂªme plus conscience de notre rejet des diffĂ©rences. La seule solution est d’adopter une attitude proactive, qui vaut pour l’ensemble des engagements wokistes. Ainsi du floutage des sexes, considĂ©rĂ© comme

  • oppressant car binaire,
  • inexact car ne correspondant pas toujours Ă  la façon dont se considèrent les individus, et
  • rĂ©ductrice car rejetant la possibilitĂ© d’un flottement identitaire.

Pour Andreas Bikfalvi, le dualisme esprit-corps (dans ma tĂªte, je ne suis pas ce que je semble Ăªtre) ne doit pas primer sur la rĂ©alitĂ© biologique, pas plus que l’hypertrophie des sensibilitĂ©s, que dopent les rĂ©seaux sociaux, Ă  la souffrance et Ă  l’injustice. Pourtant, les acteurs de la science ne sont pas immunisĂ©s contre les pressions sociales. L’auteur – qui propose des schĂ©mas en franglais (« Science and MĂ©dicine attaquĂ©es ») placĂ©s en fin d’article – se risque mĂªme Ă  comparer le wokisme avec une « psychose collective » en citant Carl Jung pour qui le plus grand danger pour l’homme est constituĂ© par l’homme lui-mĂªme car

 

il n’existe pas de protection adĂ©quate contre les Ă©pidĂ©mies psychiques, qui sont infiniment plus dĂ©vastatrices que les pires catastrophes naturelles.

 

Dans une prochaine notule, nous verrons comment le professeur et praticien Joseph Ciccolini applique ce questionnement au cas spĂ©cifique de l’oncologie clinique. Ă€ suivre !

Le Seigneur est pont perché

 

Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour la messe anticipĂ©e du dimanche du bon pasteur, dans le cadre des improvisations couronnant les messes du samedi soir, j’ai choisi un thème bien connu des paroissiens : la plus classique mise en musique du psaume 22 en suivant les ondulations du texte.

  • Une première partie chante la confiance et la joie que procure – parfois – le sentiment de sĂ©curitĂ© inaltĂ©rable sans, pour autant, annuler l’existence de la peur donc du doute qui rĂ´dent – ce s’rait trop simple ;
  • la deuxième, plus intĂ©riorisĂ©e, tente de mettre Ă  distance la peur des « ravins de la mort » et la colère des « ennemis » ;
  • la troisième, comme si elle avait assez mastiquĂ© le mantra du riff pour faire corps avec une espĂ©rance irrĂ©fragable, retrouve la force irradiante de la confiance dans la puissance, la gĂ©nĂ©rositĂ© et l’attention du Seigneur, Ă  la foi(s) pendant « les jours de ma vie » et pendant « la durĂ©e de mes jours », c’est-Ă -dire après ma mort.

Ainsi le bon berger devient-il un pont perché,

  • protecteur qui survole les tumultes,
  • guide qui permet d’avancer malgrĂ© les torrents, et
  • passerelle entre les deux rives de l’existence.

En musique, avec un orgue dont les jeux d’anche attendaient impatiemment, certes, le jour du bon facteur pour Ăªtre accordĂ©s, ça donne ça.

 

JoaquĂ­n Sabina, « Hola y adiĂ³s », L’Olympia (Paris 9), 25 mai 2025 – 2/2

JoaquĂ­n Sabina dans le feu de l’action, le 25 mai 2025 Ă  l’Olympia (Paris 9). Photo : Bertrand Ferrier (et toujours cette question : pourquoi interdire les appareils photo tout en autorisant les photophones ?).

 

C’est son dernier concert Ă  Paris, et plus les chansons passent, plus les cÅ“urs se serrent Ă  cette idĂ©e, encore abstraite, dĂ©jĂ  contristante ; et voilĂ  le moment que choisit JoaquĂ­n Sabina pour claquer « MĂ¡s de cien mentiras », extrait de Esta boca es mĂ­a (1994), dont les paroles sont une dĂ©flagration perpĂ©tuelle :

 

Nous avons des souvenirs, nous avons des amis
des trains, des rires, des bars (…)
plus de cent mensonges, plus de cent prétextes
pour ne pas se tailler les veines d’un seul coup d’un seul
plus de cent pupilles pour nous voir vivants
plus de cent mensonges qui valent la peine

 

La batterie, habilement lourde Ă  dĂ©faut d’Ăªtre jamais habile, fracasse les fĂ»ts comme l’Ă©motion saisit les spectateurs sur ce mid-tempo. Selon une technique Ă©prouvĂ©e par exemple par Jean-Jacques Goldman, la photo des musiciens jeunes et vivants aujourd’hui habille la prĂ©sentation de chacun. Repos pour la vedette qui cède la scène d’abord Ă  sa choriste pour la rĂ©ponse Ă  Esta boca es mĂ­a, avec cette certitude que « les chansons d’amour sont de plus en plus tristes » car « la bouche qui Ă©tait mienne, Ă  quelle bouche appartiendra-t-elle ? », ainsi qu’il chantait en 2002. Mara Barros fait son travail, tout en

  • excès,
  • surdramatisation, et
  • vibrato excessif pour les tenues.

Le saxophoniste tricote sur son accordĂ©on. On s’ennuie sec. Jaime AsĂºa, le guitariste remet l’Ă©glise au milieu du village avec son interprĂ©tation impeccable de l’excellent « Pacto entre caballeros », extrait du mythique Hotel, dulce hotel de 1987. C’est

  • punchy,
  • tenu,
  • efficace,

mais c’est une cover et on n’est pas venu voir ce que l’artiste a dĂ©cidĂ© n’Ăªtre plus en Ă©tat de chanter. Il revient, enfin, pour dessiner une ambiance Ă  la Sade (la chanteuse en jeans, pas le bitomaniaque) que son saxophoniste amplifie, pour narrer ce petit matin oĂ¹ sa nana d’un soir se rĂ©veille avec lui et dĂ©couvre que « nous n’Ă©tions plus hier, mais aujourd’hui » et se dĂ©pĂªche de disparaĂ®tre « donde habita el olvido » (oĂ¹ habite l’oubli, chanson de 1999). Très francophile, « Peces de ciudad » (2002) avec ses « a lo garçon » et sa « gare d’Austerlitz » poursuit cette rhĂ©torique de l’oublie, structurante chez JoaquĂ­n Sabina, se jetant dans l’aquarium des amours oĂ¹ les poissons des villes finissent par s’Ă©chouer sur les plages sans mer. On regrette la platitude de la ligne de basse et la rusticitĂ© de la batterie qui empĂªchent de goĂ»ter la musique – peut-Ăªtre pour mieux faire Ă©couter les paroles, peut-Ăªtre parce que l’arrangement est vraiment ratĂ©.

 

 

Comme pour nous rĂ©concilier avec cette partie de la chanson, l’artiste place alors « Una canciĂ³n para la Magdalena » (1999), merveilleusement mise en musique par Pablo MilanĂ©s pour rendre hommage – selon une iconographie totalement fictive, mais JoaquĂ­n Sabina est aussi rĂ©el que fictif – Ă  celle qui eut « un cÅ“ur si Ă©toilĂ© que mĂªme le fils d’un dieu la suivit » sans qu’elle le fĂ®t payer. La salle chante et chavire, puis la vedette se lance dans son cher hommage Ă  Chavela Vargas, Ă©crit et composĂ© en une nuit pour l’intĂ©ressĂ©e. « Por el bulevar de los sueños rotos » (1994) Ă©voque cette « blonde Ă  la peau brune » et se demande « comment rire comme pleure Chavela ». Le public connaĂ®t son rĂ´le et son texte, donc fond quand est sollicitĂ©e sa participation vocale ou palmaire.
Aussi essaye-t-on d’oublier l’intro – hĂ©las classique chez  JoaquĂ­n Sabina – offerte Ă  la choriste pour « Sin embargo » (2006), sa copla Ă  lui, le « en mĂªme temps » de l’amour. En gros :

  • je t’adore surtout quand tu n’es pas lĂ ,
  • je rĂªve de toi quand je dors avec une autre,
  • quand je suis avec toi mes songes sont vampĂ©s par toutes les autres nĂ©nettes,

ambiguĂ¯tĂ© bien connue que les spectateurs acclament debout, dans l’espèce d’impatience et d’urgence de la fin qui approche. MalgrĂ© l’accordĂ©on, cet instrument insupportable, on peut toujours espĂ©rer, malgrĂ© l’accordĂ©on, « que toutes les nuits soient des nuits de noce et que toutes les lunes soient des lunes de miel » (« Noches de boda », 1999), chacun continuera de chercher dans la foule la figure aimĂ©e un instant, disparue pour toujours, sans que s’oublie le moment oĂ¹ les amoureux Ă©phĂ©mères Ă©taient « nus au crĂ©puscule quand la lune nous a rejoints » (« Y nos dieron las diez », 1992). Fin Ă©rotique du set, donc fin provisoire.
Au retour, après qu’
Antonio GarcĂ­a de Diego, le claviĂ©riste, a filmĂ© le public en transes, il se met Ă  chanter « La canciĂ³n mĂ¡s hermosa del mundo » (2002), un beau cadeau que lui fait son jefe, mais un moment insipide pour les fans. Quand, enfin, JoaquĂ­n Sabina rĂ©apparaĂ®t, il affirme, le menteur, qu’il n’y a pas « d’adieu prĂ©vu » (Ă  sa dĂ©charge, « Tan joven y tan viejo » date de 1996), mais que « chaque nuit », il se rĂ©invente, n’omet pas de s’en mettre derrière le cornet pour rester « si jeune et si vieux, comme un rolling stone Â». Autrement dit, pas question de chercher la tiĂ©deur, comme le revendique la chanson suivante, ne serait-ce que parce que « quand l’amour ne meurt pas, il tue, alors que les amours qui tuent ne meurent jamais » (« Contigo », 1996).
La dernière chanson sera l’Ă©norme « Princesa » (1986), mixĂ©e jadis habilement avec la Barbie superstar dans la partie Ă©lectrique du concert de JoaquĂ­n Sabina y CĂ­a, mais qui ce soir rappelle que « dĂ©sormais, c’est trop tard », le sourire a Ă©tĂ© remplacĂ© par « une espèce de moue ». Ce passage a quelque chose d’autobiographique pour beaucoup de spectateurs : la joie souriante d’acclamer la vedette cède peu Ă  peu au constat difficile Ă  admettre qu’on ne l’entendra plus en vivo. Avec Fito PĂ¡ez, l’artiste propose, via la bande-son de « La canciĂ³n de los (buenos) borrachos » offerte pour les saluts, d’imaginer ce moment oĂ¹ « quand nous t’oublions, nous pensons Ă  toi » en disant « merci, merci, merci ». Dans les moments d’Ă©motion aussi, il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 8

Première de couverture (détail)

 

Longtemps, avant Disney, Netflix fut le parangon de la culture visuelle wokocompatible. Il serait temps de rendre Ă  Arte ce qui lui appartient aussi, en constatant que les dernières sĂ©ries mises en ligne sur son site, fin mai 2025, suivent scrupuleusement la règle de communautarisation, associĂ©e ou non Ă  la victimisation, qui caractĂ©rise l’essentiel des productions Ă  l’ère woke. En effet, le wokisme exige de voir le monde Ă  travers le prisme des minoritĂ©s, avec deux options :

  • trouver les siens donc sa cause Ă  dĂ©fendre contre l’oppression du mĂ¢le blanc cisgenre ; ou
  • se reconnaĂ®tre, Ă©claboussĂ© de honte, dans la description archĂ©typale du mauvais bougre afin de faire contrition puis de s’empresser de dĂ©construire sa posture systĂ©mique de dominant raciste et sexiste.

Comme l’arbre exsude sa rĂ©sine, les pitchs des quatre sĂ©ries rĂ©cemment diffusĂ©es par Arte exsudent la communautarisation.

  • Small Axe propose de dĂ©couvrir, « des sixties aux eighties, les luttes de la communautĂ© noire de Londres pour ses droits dans un pays raciste ».
  • Le Prix de la paix revient sur « l’attitude douteuse de la Suisse après la Seconde Guerre mondiale » pour « lever un voile sur le passé » (l’axe de la repentance autour de la Seconde Guerre mondiale est l’ancĂªtre du wokisme).
  • Clan est « une comĂ©die dĂ©licieusement immorale » oĂ¹ « quatre sÅ“urs veulent liquider leur ignoble beau-frère » en faisant assaut d’un « humour 100 % fĂ©minin ».
  • Lost Boys and Fairies raconte le « parcours semĂ© d’espoir et de doutes » d’un « couple gay de Cardiff » qui « entreprend des dĂ©marches pour adopter un enfant » au long d’une « poignante minisĂ©rie ».

Cette mainmise de la charte tacite recensant les bonnes pratiques de la wokocompatibilitĂ© ne s’en tient pas au domaine culturel. Selon les auteurs de Face Ă  l’obscurantisme woke, ouvrage collectif dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii, elle touche aussi la science en gĂ©nĂ©ral et l’universitĂ© en particulier. Ainsi, Nicolas Weill-Parrot s’intĂ©resse au procès de la science occidentale dans un article associant « wokisme, constructivisme et obscurantisme ». Amateur de mots en -isme, il y dĂ©nonce le « relativisme » qui voit dans « tout Ă©noncĂ© scientifique une construction Ă©laborĂ©e par un jeu multiple et complexe de rapports de domination ». Le prĂ©fixe « dé » s’imposerait donc aux wokophiles scientophobes : il leur – partant il nous – faut

  • dĂ©construire,
  • dĂ©mascuniliser et
  • dĂ©colonialiser

les connaissances pour, enfin, « faire le procès de l’hybris de l’homme occidental » et assez complexer l’Occident afin qu’il devienne « hypercritique de lui-mĂªme ». Leonardo Orlando prend alors le relais de son collègue pour dĂ©fendre les thĂ©ories de l’Ă©volution en s’offusquant de voir « l’universitĂ© contre Darwin ». Pour un lecteur pas hyper au fait des polĂ©miques auxquelles l’auteur se rĂ©fère, l’article paraĂ®t assez confus. On comprend qu’il s’agit de « protĂ©ger la sociĂ©tĂ© des dangereuses lubies antibiologiques fabriquĂ©es aujourd’hui par l’université » (on n’a pas grand mĂ©rite, c’est Ă©crit noir sur blanc), mais

  • pourquoi,
  • en quoi et
  • dans quelle mesure concrète, exemple Ă  l’appui,

l’Ă©volutionnisme doit-il infuser toute pratique de science sociale ou non sociale, et, enfin,

  • par qui,
  • par quelles mĂ©thodes,
  • jusqu’Ă  quel point

en est-il empĂªchĂ©, ça, mystère. Aussi la charge contre « les platistes de la sociologie » tombe-t-elle, et ça fera plaisir aux susnommĂ©s, complètement Ă  plat. Au lieu

  • d’illustrer,
  • de raisonner,
  • de dĂ©montrer,

l’auteur se contente d’affirmer, quitte Ă  se contredire quand il annonce que, « confrontĂ©s Ă  la thĂ©orie de l’Ă©volution, les fables [des mĂ©chants] s’Ă©croulent comme des chĂ¢teaux de sable », ce qui relativiserait quand mĂªme hyper vachement leur danger, n’eĂ»t Ă©tĂ© ce refrain que les Ă©volutionnistes n’ont plus leur place dans le dĂ©bat scientifique. Sa conclusion : « Aujourd’hui, les universitĂ©s constituent des monocultures idĂ©ologiques » incapables d’accepter le dĂ©bat. Cette autovictimisation d’un auteur publiant son article aux PUF, ce qui est une forme d’exclusion scientifique assez acceptable, aurait sans doute mieux rĂ©sonnĂ© avec

  • des faits,
  • des exemples et
  • des constatations

concrets. Le docteur Andreas Bikfalvi – qui n’a pas droit Ă  sa minibio en fin d’ouvrage, contrairement Ă  la plupart de ses collègues – nous attend Ă  la prochaine notule pour Ă©voquer l’impact du wokisme sur « la pratique biomĂ©dicale ». Ă€ suivre, donc !

 

Autant suspendre son vol

Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, le 26 mars 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

AthĂ©e revendiquĂ©e, Catherine Ribeiro n’en Ă©crivait pas moins des prières Ă  l’Homme, Ă  l’AimĂ©, Ă  la vie… BouleversĂ©e par le vol en suspens de notre espèce d’espèce, elle a confiĂ© le texte de « Racines » Ă  Anne Sylvestre, qui en a fait ce qui suit, version Jann Halexander.