Première de couverture (détail)
Le wokisme est un objet d’Ă©tudes doublement paradoxal .
D’une part, ceux qui incarnent ce courant dont nous avons dĂ©jĂ eu huit occasions d’analyser certains aspects nient l’existence des tendances qui les caractĂ©risent
(communautarisation,
victimisation,
volontĂ© d’agrĂ©ger des revendications pour « dĂ©construire de façon systĂ©matique » la domination oppressante de l’homme blanc cisgenre)
mais dĂ©noncent l’existence d’un courant antiwokiste . D’un point de vue logique, cette posture est très curieuse. Je peux Ăªtre antisĂ©mite, anticatholique voire misogyne, car juifs, catholiques et femmes existent – mais si, mais si. En revanche, si je pense que les extraterrestres n’existent pas, il m’est difficile de les vouer aux gĂ©monies ou de pourfendre au fil de mon verbe et ma verve (nul « g » dans ces mots), les ignobles chĂ©rubinistes, dont le projet consisterait Ă remettre le pouvoir politique Ă des anges afin de pacifier notre monde et de nous faire connaĂ®tre une bĂ©atitude molle, ennuyeuse voire contradictoire avec mon statut d’humain portĂ© sur la castagne, la jalousie et le conflit permanent – autant de qualitĂ©s constitutives de mon espèce et garantissant, comme chacun sait, le progrès. Lubies farfelues mises de cĂ´tĂ©, il appert que, pour qu’il existe un antiwokisme, un prĂ©alable rationnel serait qu’il existĂ¢t, par chance ou par malheur, quelque chose que l’on pourrait dĂ©signer sous le vocable « woke ».
D’autre part, et les deux Ă©lĂ©ments sont beaucoup plus liĂ©s qu’il n’y semble au premier abord, le wokisme s’attache Ă contester le constatable, et hop, pour tenter de remplacer l’objectivitĂ© par la subjectivitĂ© (je ne suis pas plus victime de la sociĂ©tĂ© qu’un autre mais, si je me dĂ©clare victime, c’est que je le suis, qui es-tu pour me refuser cette caractĂ©ristique ?). Le sport est un bon exemple de cette absurditĂ©. Il oblige les dirigeants de ce commerce Ă tenir un double langage.
D’un cĂ´tĂ©, les grands manitous du sport n’ont de cesse d’affirmer l’absurde « égalitĂ© des sexes ». Puisque Roland-Garros s’Ă©tale dans les gazettes, rappelons que, dans les grands chelems de tennis, les prize money sont identiques pour les deux sexes, mĂªme si les femmes gagnent en deux sets, les hommes en trois. De mĂªme, dans la perspective des Jeux olympiques de Los Angeles oĂ¹ l’Ă©preuve fera son apparition, la première finale europĂ©enne de duo mixte en gymnastique s’est tenue Ă Leipzig. Mais pourquoi ne pas ouvrir la compĂ©tition des anneaux aux femmes et de la poutre aux hommes ? Serait-ce pas avancer vers la reconnaissance effective de l’Ă©galitĂ© entre les hommes et les femmes ?
Sauf que, d’un autre cĂ´tĂ©, les grands manitous du sport contredisent ce mythe de l’Ă©galitĂ© entre les sexes. Jadis, les pays de l’Est trafiquaient les hommes pour en faire des athlètes fĂ©minines ; aujourd’hui, le dĂ©bat sur la partition des compĂ©titions entre hommes et femmes trouble Ă nouveau les dĂ©bats avec insistance. En 2018, Caster Semenya a Ă©tĂ© exclue des compĂ©titions d’athlĂ©tisme car sa production d’hormones mĂ¢les Ă©tait « susceptible d’accroĂ®tre sa masse musculaire et d’amĂ©liorer ses performances ». Très gentille, la World Athletics (la fĂ©dĂ© mondiale d’athlĂ©) lui a proposĂ© de subir un traitement hormonal pour faire baisser son taux de testostĂ©rone et Ăªtre rĂ©autorisĂ©e à « participer aux compĂ©titions internationales dans la catĂ©gorie fĂ©minine ». Caster Semenya a refusĂ© ; elle a donc Ă©tĂ© bannie. Ironie de l’histoire, Ă la mi-mai 2024, elle a plaidĂ© sa cause devant la Cour europĂ©enne des droits de… l’homme, dont on imagine que le nom devrait Ăªtre bientĂ´t changĂ©.
De mĂªme, en mai 2025, World Boxing , instance « reconnue par le CIO comme la FĂ©dĂ©ration internationale rĂ©gissant la boxe au niveau mondial au sein du mouvement olympique », rĂ©agissant Ă la polĂ©mique sur l’hyperandrogĂ©nie d’Imane Khelif, a rendu obligatoire des « tests de genre » afin de « rĂ©pondre aux prĂ©occupations concernant la sĂ©curitĂ© et le bien-Ăªtre de tous les boxeurs » dans le cadre d’une nouvelle politique sur « le sexe, l’Ă¢ge et le poids » . Serait-ce Ă dire que, comme le dĂ©montre toute compĂ©tition, hommes et femmes ne seraient pas aussi Ă©gaux les uns que les autres, de sorte qu’il reste pertinent de proposer des compĂ©titions distinctes ? D’un cĂ´tĂ©, hommes et femmes sont Ă©gaux ; de l’autre, non. Qu’en conclure ?
Sans doute que la logique woke est un illogisme. On peut la dĂ©crire, mais elle s’offusque d’Ăªtre nommĂ©e telle quelle, criant Ă la stigmatisation. On peut montrer ses contradictions, mais elle ne remettra jamais en cause le bienfondĂ©
de son credo ,
de son combat et
de sa pertinence.
C’est en cela aussi qu’elle apparaĂ®t comme un « obscurantisme » , selon la terminologie employĂ©e dans l’ouvrage collectif dirigĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii ; et cet obscurantisme est double, lui aussi. Certes, le projet de remĂ©dier, si faire se peut, Ă certaines injustices, paraĂ®t noble et mĂ©ritoire ; ce nonobstant le fanatisme des tenants les plus tonitruants des thĂ©ories woke les projette du cĂ´tĂ© obscur de la pensĂ©e. CĂ´tĂ© pile, ce que nous avons dĂ©fini comme le wokisme veut faire table rase de la connaissance qu’il juge faussĂ©e par une vision trop blanche ; cĂ´tĂ© face, il tente d’imposer une rĂ©interprĂ©tation du rĂ©el qui, si l’on refuse les Å“illères adĂ©quates, paraĂ®t souvent dĂ©lirante – mais cette impression de dĂ©lire, expliquent ses tenants, est le signe de sa pertinence, puisque ce que nous considĂ©rons comme rationnel n’est rien d’autre qu’une habitude de domination consubstantielle Ă notre civilisation, habitude que seul un geste radical peut renverser, quitte Ă surprendre les ironistes et les dominants actuels.
La science, dure ou appliquĂ©e, n’est pas Ă l’abri de ces lubies , constate dans son article Andreas Bikfalvi, mĂ©decin et professeur de biologie cellulaire. Il expose la confrontation entre le cadre Ă©thique de la pratique mĂ©dicale, symbolisĂ©e par le parfois très contestĂ© serment d’Hippocrate, et les trois pĂ´les de l’idĂ©ologie de la justice sociale, aka IJS :
la théorie critique de la race,
le mouvement de décolonisation et
la théorie du genre,
rassemblĂ©s dans le concept d’intersectionnalitĂ© , c’est-Ă -dire de convergence des luttes. La recherche scientifique est directement confrontĂ©e Ă la pression intersectionnelle qui se manifeste Ă travers des sigles comme DEI (diversitĂ© d’Ă©quitĂ© et d’inclusion) ou CJS (dĂ©clarations de justice de citation) susceptibles de couronner un article afin d’attester que les auteurs se sont engagĂ©s « à promouvoir la diversitĂ© intellectuelle et sociale dans les sciences et les Ă©tudes universitaires » en Ă©quilibrant notamment les races et les sexes des auteurs citĂ©s, mĂªme si, shame on us , aucune mĂ©thode statistique « ne peut tenir compte des personnes intersexuĂ©es, non binaires ou transgenres ». La puissance de ces billevesĂ©es est telle que Nature , organe contestĂ© mais incontestable chef de file de la presse scientifique avec The Lancet , a donnĂ© dans la plus plate contrition en reconnaissant avoir « jouĂ© un rĂ´le dans la crĂ©ation de l’hĂ©ritage raciste » qui a conduit au meurtre de George Floyd.
Et ces bouffĂ©es de folie ne sont pas près de se laisser circonscrire ! En sus de vouloir orienter les futures publications, le wokisme engage Ă relire le passĂ© pour constater Ă quel point ceux qui, jusqu’alors, Ă©taient considĂ©rĂ©s comme de grands savants, Ă©taient en fait de sacrĂ©s salopards, racistes, sexistes et colonialistes, ce qui remettrait en cause la validitĂ© de leurs dĂ©couvertes. Il les faudrait rejeter en suivant l’exemple de Corne d’aurochs qui, tombĂ© malade Ă en mourir, « refusa l’secours de la thĂ©rapeutique / parce que c’Ă©tait Ă un All’mand qu’on devait le mĂ©dicament ». Au reste, le syndrome du salopard est une maladie qui touche mĂªme ceux qui se considèrent comme non-racistes, non-mysogines, non-colonisateurs et dĂ©construits. Par exemple, en 2022, Michelle Morse, mĂ©decin-chef au dĂ©partement de la santĂ© et de l’hygiène mentale de la ville de New York, tweetait que
la race non-blanche et l’ethnie latino-amĂ©ricaine sont des facteurs de risques sociaux de Covid grave en raison d’un racisme structurel de longue date.
Si nous ne nous en rendons pas compte, c’est que nous avons infusĂ© trop longtemps dans un colonialisme dominateur . Nous n’avons mĂªme plus conscience de notre rejet des diffĂ©rences. La seule solution est d’adopter une attitude proactive, qui vaut pour l’ensemble des engagements wokistes. Ainsi du floutage des sexes, considĂ©rĂ© comme
oppressant car binaire,
inexact car ne correspondant pas toujours à la façon dont se considèrent les individus, et
rĂ©ductrice car rejetant la possibilitĂ© d’un flottement identitaire.
Pour Andreas Bikfalvi, le dualisme esprit-corps (dans ma tĂªte, je ne suis pas ce que je semble Ăªtre) ne doit pas primer sur la rĂ©alitĂ© biologique, pas plus que l’hypertrophie des sensibilitĂ©s, que dopent les rĂ©seaux sociaux, Ă la souffrance et Ă l’injustice. Pourtant, les acteurs de la science ne sont pas immunisĂ©s contre les pressions sociales. L’auteur – qui propose des schĂ©mas en franglais (« Science and MĂ©dicine attaquĂ©es ») placĂ©s en fin d’article – se risque mĂªme Ă comparer le wokisme avec une « psychose collective » en citant Carl Jung pour qui le plus grand danger pour l’homme est constituĂ© par l’homme lui-mĂªme car
il n’existe pas de protection adĂ©quate contre les Ă©pidĂ©mies psychiques, qui sont infiniment plus dĂ©vastatrices que les pires catastrophes naturelles.
Dans une prochaine notule , nous verrons comment le professeur et praticien Joseph Ciccolini applique ce questionnement au cas spĂ©cifique de l’oncologie clinique. Ă€ suivre !