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Fruits de la vigne page 2

Fruits de la vigne – Sauvignon gris 2023 par les frères Paquereau

Photo : Bertrand Ferrier

 

14 variétés de raisins, 26 cuvées différentes et des étiquettes parfois plus design que claires pouvant nous inviter à nous arracher un œil (quand on n’a pas la réf, il est heureux de trouver curieuse une telle invitation) : aux mains de Cyrille et Sylvain Paquereau, le domaine de l’Épinay – qui, ô surprise ! a perdu son accent (alors que le « à » de « À la nantaise » s’est bien accroché au sien), désormais une vilaine habitude sur les étiquettes de bouteille – revendique sa créativité. Ici à l’honneur, le fié gris est cultivé en « biologique » et délivre en 2023 un jus affichant 12,5° au compteur.
La robe arbore une teinte très légère,

  • plus claire que crème,
  • plus crème que jaune et, on y revient,
  • plus translucide que crème.

Le nez, très doux, se révèle

  • équilibré,
  • constant et
  • légèrement agrumé, entre clémentine et pamplemousse.

La bouche est surprenante.

  • Son attaque est délicate mais présente ;
  • sa consistance frisotte un enrobé presque beurré ; et
  • sa persistance est notable avec une belle résonance dans les naseaux.

Le mariage avec un œuf mollet accompagné d’une purée de homard et de quelque crevette (trop rare, hélas, comme toujours) est particulièrement réussi.

  • La rectitude du vin se révèle plus nettement devant la rondeur du plat ;
  • la pointe acidulée du nectar dialogue joyeusement avec l’ambiance plutôt sucrée du mets ; et
  • le beurre de la cuvée propose un liant propice au mélange des saveurs.

Un chouette moment, comme eût dit le petit Nicolas en espérant, plus tard, devenir multicaviste.

 

Fruits de la vigne – Le vieux mûrier 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Trop souvent, la dichotomie aristotélicienne suffit à comprendre le monde. Par exemple, l’on peut distinguer sans coup férir

  • le bon grain de l’ivraie,
  • les macronocompatibles des gens fréquentables, et
  • ceux qui aiment ce site des butors.

Heureusement, il arrive que la réalité se dérobe au rythme binaire de la partition et oppose au beat disco une oscillation plus stimulante pour la boîte à neurones qui est censée couronner notre corporéité. Ainsi de ce crozes-hermitage conçu par Florian Buit, qui

  • s’est occupé des vignes,
  • a supervisé les vendanges mais
  • n’a pas embouteillé lui-même ce vin de prestige.

Et pour cause : en attendant la construction d’un chais perso, son jus est hébergé dans la cave de Jean-Louis Chave, mentor et voisin dudit Florian. Or, cette opération, d’apparence anodine, s’accompagne, sinon d’une transsubstantation, du moins d’un changement de nature : le vin de récoltant devient vin de négociant.
La nouvelle terminologie est a priori moins prisée des fines bouches car le statut de négociant permet aux aigrefins de tripatouiller fonds de cuve et invendus pour créer une vinasse presque aussi honnête qu’un gouvernement associant une ministre de la transition écologique à une ministre de l’agriculture se démenant pour développer tout azimut des intrants phytosanitaires (quel dommage que cette dangereuse fumisterie barniérique ait été victime d’une motion de censure !). Cependant, et nous l’avons constaté dans cette rubrique, la prévention que la dénomination de « vin de négociant » entraîne est parfois totalement injustifiée. Il arrive fréquemment que tel vin de négociant bien intentionné ne se révèle pas moins sapide et singulier que certains de ses concurrents, compères et collègues aux étiquettes plus prisées.
L’étiquette est d’ailleurs le point faible de la bouteille, en dépit de sa sobriété élégante. En effet, le cinquième millésime du « Vieux mûrier » a oublié son accent circonflexe. Partant, il remet un coin dans notre juke-box inauguré tantôt : comment peut-on faire des trucs aussi compliqués qu’un vin et omettre de faire relire son étiquette par des gens qui,

  • nuls en fermentation alcoolique ou malolactique,
  • incompétents en piégeage ou soutirage,
  • démunis face à tout projet d’éraflage ou d’entonnage,

sauraient néanmoins éviter cette cagade pour, finalement, pas super cher ? Certes, l’essentiel est ailleurs, comme on disait dans le Sentier, et un petit chapeau pointu n’est peut-être qu’un détail ; ce nonobstant, pour reprendre l’analyse de Muriel Robin quand elle était chef de chantier plutôt que

  • collectionneuse de subventions publiques,
  • pleurnicheuse en chef,
  • madone grassement rémunérée des causes consensuelles, et
  • lâcheuse d’élite sortie première nommée d’une promotion où, pourtant, la concurrence était féroce,

« votre chemise a des boutons, c’est un détail, mais avouez que, pour la fermer, c’est quand même plus pratique ». Enfin, donc, après ces considérations de dénomination et d’orthographe, apparaît le vin, un monocépage à la gloire de la syrah. Sa robe est marquée par

  • l’unité,
  • la densité et
  • l’opacité

du produit. Peu d’éclats rougeoyants. À la place, une belle densité qui augure d’un vin solide et charpenté. Le nez confirme ces auspices. On note

  • sa puissance,
  • ses notes de fruit confit et
  • sa finale de girofle

qui ajoute à la fermeté une petite pirouette à la fois gracieuse et appétissante. La bouche étonne. Partant sur une légèreté où le fruit semble se dissimuler derrière le gingembre, elle revendique

  • moins la rondeur chromatique qu’un à-plat de couleurs,
  • moins l’étagement des saveurs que leur confrontation synchronique, et
  • moins l’explosivité propre à certains monocépages syrah qu’une forme de stabilité gustative se prolongeant en fade out.

Peut-être la dégustation est-elle perturbée (ou rendue spécifique) par certaines interférences. D’une part, il est évidemment envisageable que la quille aurait gagné à rester en cave quelques années de plus, d’où la sensation d’un potentiel profond associé à une linéarité gustative, au lieu de la perspective 3 voire 4D que l’on attendait. C’est entendu, mais l’impatience, si elle peut être saccage, est aussi hommage à la désirabilité des bouteilles ! D’autre part, son association avec de délicieuses pâtes fraîches au foie gras – merci à la maison qui, ce soir-là, n’avait reculé devant presque aucun sacrifice – n’est sans doute pas la plus immédiatement attendue. Pour autant, en bousculant les us et coutumes des logiques feutrées présidant aux accords mets et vins, elle souligne le charme d’un vin – généralement commercialisé aux alentours de 25 €, compter 5 € de plus chez les heureux cavistes qui ont obtenu un quota de cette cuvée annoncée comme confidentielle – qui sait être

  • soyeux,
  • ferme et
  • assez direct pour s’adapter au palais du curieux sans perdre son identité.

De la sorte, la création de Florian Buit ajoute du mystère au plaisir et évoque, à son corps défendant mais le siroteur a le droit de résonner (oui, avec un « é ») comme juste lui semble, cette confession d’Alicia Galienne :

 

Plus je me regarde dans cette eau lourde et profonde,
Plus la nuit se masque et va rejoindre le jour.
(« Les nocturnes », in : L’Autre moitié du songe m’appartient, Gallimard, « Poésie », 2020, p. 69.)

 

Bonnes nuits diurnes à tous, et belle joie aux patients pas malades qui dégusteront le jus quand il aura atteint maturité !

 

Fruits de la vigne – L’angelique 2023 du domaine Metrat

Photo : Bertrand Ferrier

 

Faute d’être référencé parmi les vins listés sur le site officiel du domaine, ce beaujolais gardera une partie de son mystère : pourquoi un tel branding ? et, surtout, question éminemment essentielle en œnologie appliquée aux étiquettes, où diable est passé l’accent de « L’Angelique » ? Sera-ce que la police – de caractère, voyons – ne l’autorisait point, comme pourrait le laisser supputer ce que nous avons découvert et que nous révélons en exclusivité (ô, teasing, quand nous tiens !) dans la conclusion mercantile de cette notule ? Quel sens accorder à cette marque et à sa spécificité – ou, devrait-on dire, à sa specificite ?
Notons qu’il n’y a pas moins de suspense sur l’appellation d’IGP comtés rhodaniens, laquelle, apprend-on, est assez généreuse pour s’étendre sur neuf départements et même s’appliquer, « après dégustation », à des appellations moins connues en quête d’une étiquette plus bankable ou, a minima, mieux référencée. En revanche, comme qu’on dit dans le franglais qu’il sent bon le spécialiste de l’expertise, le thrill sur le domaine Metrat lui-même est moindre. Célébré pour ses Fleurie, « à la limite des Moulin-à-vent » précise le vigneron, il revendique une pratique « raisonnée », id est pas bio mais limitant les intrants chimiques grâce, notamment, au recours au purin de prèles, d’orties et de consoudes. Quel résultat cette bonne impulsion donne-t-elle à la cuvée 2023 de son chardonnay ?
La robe, affriolante, arbore un jaune délicat. Elle nous apparaît

  • unie,
  • claire et
  • lumineuse.

Le nez assume crânement – oui, porté par une bonne vieille licence poétique des familles, un nez peut assumer crânement alors qu’il peine en général à assommer en tapant sur le crâne – son rôle de mise en appétit. Il allie des caractéristiques qui, c’est curieux, dépasse le champ de l’odorat. Il

  • évoque la fraîcheur de l’agrume,
  • laisse deviner un équilibre tranquille et
  • suggère la gourmandise de l’amertume.

La bouche confirme sans coup férir la singularité du jus. Selon nos papilles, elle associe

  • le charme du beurré,
  • la pétillance d’une pointe citronnée et
  • la chaleur confortable d’un vin bien construit.

Bref, que les dalle-en-pente qui tentent néanmoins de se respecter ne se laissent point effrayer par les deux caractéristiques principales du flacon. Certes, les vins du domaine Metrat sont des beaujolais, mais ils n’émargent pas dans la catégorie des produits sans vergogne chéris (de moins en moins, alléluia !) par

  • les Asiatiques,
  • les buveurs à prétexte et
  • les individus souhaitant se la jouer à la fois bobos et canaille en sirotant, enveloppés par le brouhaha réconfortant d’un troquet « resté dans son jus » un millésime frais, plus framboise que banane cette année, un béret DeLuxe posé sur le crâne et un sourire entre tindérique et instagramable aux lèvres.

Certes itou, le chardonnay est un cépage synonyme, dans la grande distribution, de rince-glotte passe-partout, assez écœurant parfois pour faire préférer un vin rouge léger au moment de déguster un plat à blanc. Loin de ces deux grands topoi qui ne relèvent pas toujours de la caricature, hélas, le vin de Bernard Metrat s’avance avec

  • cohérence,
  • savoir-faire et
  • personnalité.

À noter que le domaine commercialise « L’angélique » avec un accent, shocking! Voilà qui confirmerait le problème de police subodoré en introduction… Prix, accent compris : 9 € la bouteille plus frais de port. Les Parisiens peuvent, eux, s’approvisionner chez notre dealer contre 13,5 € la quille qui, comme l’écrivait Stéphane Mallarmé au couple Manet, en 1888, « met gentiment aux camélias des perruques » (« Dédicaces, autographes et envois divers » in : Poésies, Gallimard, « Poésie », 1945, rééd. 1970, p. 137). Comme quoi, le monde en général et le langage en particulier sont souvent mystérieux – la faute, notamment, à

  • ses accents,
  • ses fleurs et
  • ses nectars.

 

Fruits de la vigne – Pinot d’Alsace 2021 de Laurent Barth

Photo : Bertrand Ferrier

 

Notre dealer nous a averti : dans cette chronique,

  • pas de vagues,
  • pas de piques,
  • pas de wouououh.

Drôle de coup de pression, qui a en général l’effet inverse sur nous car, oui, nous sommes taquin, nous sommes taquin, c’est ainsi. Sauf que Laurent Barth a beau s’être imposé comme une référence dans son Alsace d’origine et bien au-delà, il est réputé pour être d’une grande sensibilité avec un penchant sporadique pour le doute. « Si tu n’aimes pas, nous a-t-on encore supplié, n’écris rien, d’accord ? » Comme on est du genre à cumplir pactos cuando son entre caballeros, le suspense sur la tonalité générale de cette chronique risque d’être limité. Tant mieux : plus le projet paraît complexe, plus il est excitant de chercher à retenir l’attention des curieux qui nous font l’amitié de venir fureter sur cette page.
Précisons donc d’emblée que le présent flacon est signé par un vigneron-producteur-négociant (ici négociant) qui semble être un drôle de coco. Il a bourlingué à travers le monde avant de reprendre le domaine familial à la mort de son père. Il cultive en bio, tâte d’engrais « boostés par la biodynamie » et ne le revendique pas sur ses bouteilles avec force étiquettes puputes et vertes. Sur ce vin, il évite le piège contre lequel nous nous escagassons parfois du branding inutile consistant à donner un nom catchy à des bouteilles (« Il fait soif » en est toutefois un exemple amusant), pratique commerciale devenue quasi systématique alors que son apport pour les gourmands est nul et non avenu. En revanche, l’individu est capable de nommer ses vins selon le numéro pas sexy de leur parcelle ; et, sur chaque étiquette, est imprimé « l’esprit du vin » dans moult langues, dont le géorgien et le marathi – pour plus de détails, un portrait séducteur de l’artisan est disponible par exemple ici. Bref, désolé d’employer une terminologie particulièrement précise et experte, oui, nous n’en pouvons mais, le bonhomme semble bel et bien être un drôle de coco. Quid de son vin ?
Affiché sur certains sites comme métissant pinot auxerrois (un cépage lorrain, comme son nom l’indique) pour 80 % et pinot noir pour le solde, le vin froufoute dans une robe tout à fait seyante, tout à fait accorte, tout à fait appétissante. Sa teinte dominante domine peu : le jaune est ici très clair, presque diaphane, d’une élégance confinant à la modestie.
Le nez séduit immédiatement. Nous nous laissons enivrer par des harmoniques d’agrumes et peut-être de cannelle, là où les vrais experts décèlent fruits blancs rôtis et fruits rouges, c’est dire si l’imagination de nos naseaux est fertile. Le résultat est

  • fin mais présent,
  • délicat mais affirmé,
  • subtil mais franc.

La bouche saisit. Se déploient des caractéristiques multiples et, pour certaines, délicieusement contradictoires. L’on est

  • scotché par une amertume hypnotisante,
  • ému par une délicatesse d’une grande sensualité,
  • effleuré par une légèreté qui semble effacer un instant la pesanteur boueuse nous liant au tellurique et au mondain,
  • capté dans un tourbillon voire in a mosh, là où l’on est tellement ébaubi qu’essayer de raisonner est like clapping with one hand,
  • happé par une résonance qui ne cesse de transformer le goût en paillettes multiples et changeantes – objection, Votre Honneur, je précise et stipule que, notez, greffier, quand j’ai pris ces notes, je n’avais gobé d’autre produit qu’une gorgée de pinot d’Alsace.

Le mariage avec manière de raclette fonctionne du tonnerre de Zeus.

  • La confrontation avec la chair ferme des patates et le délicieux fromage fondu révèle un écho pamplemousse
    • inattendu,
    • jonaszien et ce nonobstant
    • savoureux,
  • la rencontre avec les jambons rehausse l’intensité du propos, et
  • la friction avec le projet solide valorise la petite pointe d’acidité qui corse habilement l’équilibre du nectar.

Bref, c’est super bon. Comme ça, Pierre-Benoît Pérard devrait conserver ses allocations de boutanches en provenance du domaine, et l’impatientant chanteur de Perpignan, pourtant pas le premier à taper dans la dive (il le revendique), peut fermer sa grande mouille : malgré l’ambiance délétère et les grondements politiques hors de contrôle, peut-être c’est déjà maintenant, le bonheur. Courons-y vite, il va filer !

 

Fruits de la vigne – Il fait soif 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

À ce qui se fredonne, derrière chez moi, y a-t-un étang, où le fils du roi s’en va chassant. Derrière les vignes de Michèle Aubery Laurent, y a-t-un viticulteur qui, depuis 18 ans, fournit après vendange une partie de ses raisins à Maxime-François Laurent, le fils de la vigneronne, négociant qui revendique de travailler à partir d’un vignoble « cultivé sans chimie, dans le respect du vivant », avec néanmoins un sulfitage post-fermentation réputé indispensable. Parmi ses créations markettées avec soin, une bouteille d’« Il fait soif » 2021 se retrouve sur notre table. Issu de jeunes vignes, le jus associe 70 % de grenache à 20 % de syrah et 10 % de cinsault (même si certains sites l’annoncent uniquement grenache en monocépage).
Sa robe est encore

  • plus compacte que dense,
  • plus sombre que sanguine, mais également
  • davantage parcourue d’éclats de morelles que confite dans une obscurité rabat-joie.

Son nez se mérite. Il tire de cette discrétion

  • une légèreté agréablement frivole,
  • une oscillation de possibles (cassis ? groseille ? quelles épices ?) joyeusement mystérieuse, et
  • une tendance plutôt conviviale dont émerge curieusement une idée de sucré – laquelle, évoquant une saveur, ne ressortit pourtant de l’olfactif que par association.

Côté bouche, d’inquiétants signes d’astringence et des pétillements font froncer les sourcils dans une première approche. C’est sans doute signe que la bouteille, même si elle aspire explicitement au statut de « vin de convivialité » plus qu’au statut de grand cru, eût dû être ouverte plus tôt. Petit à petit, ses qualités se dévoilent.

  • On retrouve la légèreté du nez, avec des notes épicées, entre cannelle et poivre, qui arrivent a posteriori dans le pif ;
  • on salue le concentré de fruits rouges moins compotés que densifiés à maturité ; et
  • l’on apprécie cette étrange petite note d’agrume qui, à bien y goûter, paraît pointer le bout de sa surprise sur le bout de la langue.

Le mariage avec une pizza tomatée est une bonne surprise car le plat léger fait ressortir une douce amertume qui pimpe joliment le breuvage. Son prix de 16 € constaté aux Galeries Lafayette de Paris et sur des boutiques digitales peut paraître un chouïa surcoté – preuve que, avec constance,

 

nous nous heurtons à ce qui est.
Nous appelons cela connaître.
Nous allons à nos fins sans savoir avec zèle.
Nous appelons notre folie savoir.
Nous pensons en cela échapper.
(Jean-Paul Michel, « Nos ennemis dessinent notre visage » [1997-1998], in : Défends-toi, Beauté violente…, Gallimard, « Poésie », 2019, p. 311)

 

Mais à quoi peut-on échapper quand il fait soif ?

 

Fruits de la vigne – Instinctive (L’Affût)

Photo : Rozenn Douerin

 

Parfois, suite à une demande spéciale ou à une inspiration qui lui est propre, le dealer de vins se faufile dans le labyrinthe de sa réserve et en revient une quille à la main et des pétillements dans les yeux. Sans hésiter, il affirme : « Ça, tu vas aimer. » Ce jour-là, « ça », c’est un Touraine inventé en Sologne par Isabelle Pingault, étiqueté avec soin et, c’est l’usage dans tant de vignobles, namé plus que nommé « Instinctive ». La raison :

 

Quand on devient jeune vigneronne, sans transmission familiale, et qu’on réalise son premier millésime, la seule chose à laquelle on peut se fier, c’est son instinct.

 

Un instinct bien tempéré par des études d’agronomie et d’œnologie, mais un instinct quand même, qui asseoit ce vin de France – appellation jadis infamante, aujourd’hui revendiquée par des vignerons cherchant à créer leur jus quitte à déroger aux règles des appellations locales – sur environ

  • 90 % de sauvignon blanc,
  • 5 % de chenin et
  • 5 % de menu pineau

(la recette originelle introduisait, elle, du chardonnay, lequel a disparu dans la cuvée proposée à notre dégustation si l’on en juge à l’étiquette de dos). La robe est

  • unie,
  • presque diaphane,
  • à peine éclairée par une teinte d’or modestement diluée.

Le nez

  • est discret,
  • diffuse une fraîcheur agrumée et
  • préfère la finesse à l’outrecuidance.

La bouche déploie

  • une douceur ronde,
  • une souplesse élégante et
  • une amertume bienvenue

avant de se stabiliser autour d’une finale résolument pamplemousse, à en croire nos papilles et naseaux de non-spécialiste. Le mariage avec une choucroute est particulièrement séduisant : le calme du chou, oscillant entre sucré satisfaisant et acidulé stimulant, renforce l’intrigante amertume du vin sans lui ôter sa rondeur joliment construite.
Il paraît que les quilles de la même appellation voire du vignoble tout entier risquent de se faire rares jusqu’à disparaître dans les mois ou les années à venir. Ce serait fort dommage, vu l’instinct de leur fomentrice. Moi, la dernière fois que j’ai eu de l’instinct, c’est quand je me suis réveillé en me disant : « Je suis sûr qu’il est 8 h 37 » et que, en effet, il était 8 h 37. Il faut croire que, dans la vie, certains ont l’instinct aromatique, d’autres l’instinct 8 h 37. Maudit sois-je d’avoir hérité du second !

 

Fruits de la vigne – Vue sur ciel 2023

Photo : Bertrand Ferrier

 

Entre Carcassonne et Limoux, la famille Teisseire s’est reconstitué un domaine de onze hectares avec un assez bon relationnel pour que sa cyberprésentation soit reprise au mot près par La Dépêche du midi, dont il est vrai que

  • l’indépendance, comme dirait son concurrent,
  • l’honnêteté et
  • la déontologie journalistique

n’ont jamais été les premiers arguments de survie – d’autres quotidiens nationaux et plumitifs spécialisés dans le copier-coller de communiqué de presse ne pourraient certes se targuer d’une attitude plus digne. Voici donc la fête à l' »authentique petit nid » qui se trouve « perché sous les hauteurs », au couple de vignerons dont la femme « met sa carrière d’infirmière en parenthèse » (la faute de frappe, c’est pour faire PQR authentique, sans doute), etc. L’ensemble n’est évidemment pas stipulé comme publi-reportage ou whatever, si bien que ceux qui souhaitent aborder cette notule sous l’angle des éléments de langage peuvent commencer par la fiche officielle du domaine…

 

 

… avant de lire l’avis d’un certain « P. A. » (on pense à Pierre Palmade désormais dit Le Honni, conseillant – dans un de ces sketchs liminaires dont il avait le génie, de l’attente inquiète d’un spectateur au résumé du spectacle – un journaliste chargé de faire une bonne critique : « Et à la fin, si vous trouvez que ça fait un peu pub, vous pouvez personnaliser l’article en ajoutant vos nom et prénom »).

 

 

Devant une telle unanimité, il paraît fort prétentieux de proposer une recension d’ignorant, mais nous voilà coincé par deux problèmes, ce qui fait beaucoup :

  • d’une part, nous avons promis une notule à notre dealer du jour, Pierre-Benoît Pérard ;
  • d’autre part, nous dégustons un vin sur les avis des conseilleurs mais avant tout furetage visant à éliminer le plus grotesque de notre non-savoir.

Or, jusqu’à ce que nous cherchions à nous auto-recadrer, nous avions l’intention de reconnaître que ce mariage équitable de chenin et de chardonnay, vendu 15 € chez Mes accords mets vins, nous mettait en joie. Pour deux raisons, ce qui est moult, là aussi, en tout cas comparé à une raison : c’est bon, et l’association avec le plat prévu fonctionne super bien. (Désolé pour ceux qui ne maîtrisent pas tout l’idiolecte des quasi sommeliers, hein.) Par conséquent, voici nos impressions sur un vin IGP de la Haute vallée de l’Aude victime de la terrible malédiction du naming pupute qui inspire moins notre imagination que notre consternation.
Sous nos yeux, la robe du nectar se déploie dans un jaune

  • clair,
  • voilé et
  • délicat.

Le nez, léger sans être insaisissable, nous paraît associer, de façon complexe donc catchy, et hop,

  • côté beurré,
  • côté fruité (moins agrume qu’ananas) et
  • une pointe d’acidulé.

(C’est dire si P.A. maîtrise mieux son sujet que nous : nous n’en avons pas mis une dans la cible.)
La bouche, elle aussi, fonctionne très bien : elle nous paraît

  • directe,
  • franche,
  • étonnamment longue quoique sans

    • rondeur ronronnante,
    • fraîcheur grinçante ou
    • finasserie râpeuse.

Le combo que forme le jus avec un pavé de saumon cru accompagné d’une semoule de blé aux lentilles vertes et petits légumes séduit, semblant étoffer (sans « u ») la douceur du propos en lui donnant une perspective qui ouvre sur d’autres saveurs, façon irisation tranquille d’un clapot lacustre déconstruisant un reflet fatigant pour le recomposer avec un mix d’art et de nature. Oui-da, en termes de critique viticolistique, c’est sans doute pas super clair mais, puisque l’on a dit aux amateurs de clarté que la fiole nous parut savoureuse et pertinente, il ne nous restait plus qu’à

peindre en bleu le chagrin d’un citronnier ami

comme le proposait René Depestre alors « en état de poésie » [1980] (in : Journal d’un animal marin. Choix de poèmes. 1956-1990, Gallimard [1990], « Poésie », 2024, p. 18). Ce que nous fîmes en nous pourléchant les babines.

 

Fruits de la vigne – Château Reynon rouge 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

Au début étaient les blancs secs, puis vinrent les rouges d’appellation Cadillac côtes de Bordeaux. Sous l’impulsion de Denis Dubourdieu, œnologue ayant épousé la fille de l’ancien propriétaire, le domaine s’est aussi ouvert à un produit qui défrise parfois les glottes des amateurs : le liquoreux. Aujourd’hui, c’est le millésime 2020 du rouge maison qui titille nos papilles. L’assemblage réunit aux trois-quarts du merlot, à 15 % du petit verdot et, pour le solde, du cabernet sauvignon. On le peut trouver autour de 13,5 € chez les cybercavistes, hors frais de livraison, quelque 2 € plus cher aux Galeries Lafayette du boulevard Haussmann.
La robe est solide et dénuée de minauderies froufroutantes. Elle offre aux yeux du dégustateur

  • la compacité d’un grenat profond,
  • l’intensité de la cerise griotte noire et
  • l’obscurité résolue qui se refuse à la lumière.

Le nez ne se dérobe pas non plus et ne joue pas davantage les as du small talk (certes, je ne suis pas sûr que beaucoup de nez « jouent les as du small talk », mais bon, c’est l’expression qui m’est venue en cours de reniflement, alors disons qu’il s’agit d’une licence poétique). À nos cavités de non-expert, il s’affirme

  • épicé,
  • boisé et
  • décidé.

La bouche évoque un mélange

  • compoté,
  • un rien tendu sinon serré et
  • à déguster sans attendre de véritable écho car la finale est courte,

diraient les œnophiles ayant pris des cours sur les courts. Soit, pas de quoi ébaubir notre palais qui eût aimé se complaire de rondeurs sensuelles et de mystères équivoques, et hop, mais de quoi faire cortège dignement pour le mariage entre le Bordelais et la Vendée, autrement dit entre le jus et un plat qui n’en demande guère plus, comme des chipolatas aux mogettes. Acceptons-le sans barguigner : toujours être plus-que-comblé par ce que l’on déguste serait un rêve triste. L’histoire est parfois plus intéressante quand

 

mon rêve part et s’enfuit
sans que je puisse le retenir vraiment
et c’est un jeu entre nous deux
un « je » que je ne connais pas
(Alicia Gallienne, L’Autre moitié du songe m’appartient, Gallimard, « Poésie » [2020], 2021, p. 111
).

 

Fruits de la vigne – La fleur Saint Georges 2018

Photo : Bertrand Ferrier

 

  • Merlot (surtout),
  • cabernet franc et
  • cabernet sauvignon

sont au programme de ce cru peu mis en valeur par le producteur (la quille n’est seulement pas référencée sur le site du domaine), le château La fleur de Boüard, une énième propriété concédée à de riches hommes d’affaires ayant de préférence fait fortune dans la finance luxembourgeoise. Ainsi va la vie des domaines affublés d’appellations ronflantes comme « lalande de pomerol ».
La robe de l’édition 2018 déploie une teinture évoquant la cerise confite. Cette tenture est tentée par le sombre mais préfère le drapé moiré du velours. On ne peut qu’être attiré par la déclinaison de rouges puissants qui se lient et se lisent dans le verre.
Le nez séduit. Il dégage d’emblée fraîcheur et complexité. Le caractériser ressortit donc d’un joyeux défi. L’on pourra estimer qu’il décline tour à tour les frémissements du sous-bois et l’acidulé d’un cassis bientôt mûr.
La bouche n’est hélas pas à la hauteur de ces promesses. Elle semble oppressée par une saveur sucrée effaçant beaucoup sous son passage. Il traîne çà une esquisse de fruit mais difficile de déterminer lequel, et un vague souvenir de café comme abandonné au bord d’un zinc au moment où s’approchent, sourire carnassier aux lèvres, de fiers agents dégainant leur carnet à souche pour verbaliser, à l’ancienne, notre brave chignole ayant dépassé d’une minute son droit d’envahir l’espace public jouxtant la bordure du trottoir. En écho à cette hypothèse amère, la note finale est moins un goût qu’une sensation proche de l’astringence.
Le mariage avec un brave plat de pâtes à la bolognaise rend néanmoins le breuvage plus acceptable en le prenant par le bras afin de le transformer en acolyte de bon aloi. Pour près de 19 € aux Galeries Lafayette du boulevard Haussmann (des offres à 17 € hors frais de port circulent sur la Toile), cela reste, à notre aune, un produit décevant. En ouvrant cette bouteille, nous avons, selon l’expression de Louise Glück,

 

planté un figuier
ici, dans le Vermont, pays
sans été. C’était un test : si l’arbre poussait,
alors cela voudrait dire que tu existais.
D’après cette logique, tu n’existes pas.
(Louise Glück, L’Iris sauvage… [1992], trad. Marie Olivier [2021], Gallimard, « Poésie », 2024, p. 97.)

 

Pas de quoi nous décourager. Nous planterons d’autres figuiers dans d’autres Vermont pendant d’autres étés, et nous attendrons, bouteille après bouteille, d’inventer l’inexistante logique de l’existence.

 

Fruits de la vigne, Château Cos Labory 2016

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le domaine Cos Labory fut longtemps un domaine familial avant que, en mars 2023, la famille en question cède au chant des sesterces de Michel Reybier, l’une des hénaurmes fortunes de France forcément expatrié en Suisse. Un homme bien, selon sa wikibiographie : le milliardaire issu

  • d’Aoste,
  • de Justin Bridou et
  • de Bâton de Berger

« se soucie d’écologie et d’intérêt général », ce qui est vachement beaucoup super, d’autant que c’est prouvé. Si, si. Sa fortune fête ou faite, le gusse n’a-t-il pas

  • investi « dans une affaire de pétrole à Cuba aux côtés de Gérard Depardieu »,
  • eu la chouma de sa golden life en trouvant la pire excuse pour s’être retrouvé dans les Panama Papers (« j’ai investi dans une société qui devait intervenir à titre de conseil dans un projet de création d’une laverie-pressing à Saint-Domingue mais finalement, sur la vie d’ma mère, on a rien aif »), franchement, comme diraient les Belges, ces gens un peu comme les Suisses mais moins montagneux, c’est déconné, et
  • été salué par le fisc genevois qui lui a offert un redressement de 25 millions de francs suisses – drame qui, apparemment, lui a fait une belle cuisse ?

Hein, n’a-t-il pas ? Bon, alors ça va, hein l’optimisation-fiscale-et-le-prenage-des-clampins-pour-des-débiles bashing, c’est pas très génial, d’après BFM Business. C’est même dingue que, en France, on ait autant de mal à s’incliner devant

  • l’entreprenariat,
  • la liberté d’entreprenariat et
  • l’entreprenariat tout-puissant,

sérieux, alors que, contrairement aux vers de terre que sont

  • les employés,
  • les externalisés,
  • les travailleurs précaires,

ben, on en parle un max et parfois pas qu’en mal ! Je ne comprends pas pourquoi, vu qu’ils ne créent pas un seul emploi, ces parasites étant juste bons à générer

  • des charges patronales,
  • des coûts directs comme indirect et
  • des impacts négatifs sur la marge.

Allô, quoi ! Mieux nous en prendrait de saluer, en nous inclinant devant elle, la grande âme des milliardaires

  • honnêtes,
  • altruistes et
  • fiables,

des milliardaires, en somme. C’est pas si fréquent, que diable, qu’un bon bougre récupère un domaine contigu à celui que cet associé du belgo-hollandais-américain Tony Parker possède déjà ! Je suis sûr que ce qui chafouine l’auteur petit bras de ces lignes, c’est qu’il a, à travers cet exemplum, confirmation de sa banalité. Ben ouais, y a pas que pour les musiciens que, le pognon, ça compte, y a les vrais gens aussi.
Heureusement, en 2016, donc jadis, le vin était encore aux mains de riches héritiers de vignerons qui n’avaient pas besoin d’un sacré Picsou pour produire un Saint-Estèphe renommé, cinquième grand cru classé du Médoc, mélange de cabernet-sauvignon, de merlot et, pour la route, d’une once de petit verdot.
La robe est sombre mais heureusement pas assez dense pour opacifier la lumière.
Le nez, intense, se concentre sur des pistes plutôt végétales sans négliger la chaleur de la cannelle.
La bouche est d’une belle densité en attaque mais s’éclipse rapidement. L’élégance d’une groseille comme torréfiée, si si, se prolonge plutôt en longueur qu’en rondeur.
Le mariage avec un combo saucisses de Toulouse +asperges est séant à défaut de stimuler des interactions papillaires.
Le prix indicatif sur Internet dépasse légèrement les 40 €. Des offres par 6 peuvent être dénichées, permettant de faire baisser le prix unitaire. (Et contrairement à l’habitude, il n’y aura pas de poésie pour finir. On a commencé par le blé, on termine par la thune, ça boucle bien, je pense.)