Stéphane Guion – rien à voir avec le fâcheux humoriste jamais drôle, une profession hélas répandue – produit des vins bio en Bourgueil en proposant des variations autour du cabernet franc. La cuvée « Candide » exploite des vignes pas encore trentenaires, élevées sur un terroir argilo-calcaire. Le millésime 2021 est encore plus léger que son prédécesseur, avec seulement 12° d’alcool au compteur. On le trouve autour de 12 € sur Internet et chez des cavistes parisiens dont le sieur Thierry Welschinger. La robe oscille entre groseille et cassis, avec une préférence pour la baie noire. L’impression curieusement obscure qui domine devient joyeusement lumineuse sur les bords : la métaphore est un rien hermétique mais mériterait peut-être d’être, comme une tombe, creusée. Le nez est assurément un point fort du breuvage. On y croit déceler de l’herbe folle (ou, a minima psychiatriquement instable), des épices tendues et peut-être même une once de citronnelle en dernier recours. C’est intrigant et appétissant. La bouche est fraîche et légère. L’attaque nous paraît s’appuyer sur la groseille, mais le cassis remporte le match retour. L’ensemble reste néanmoins cohérent et assume sans chichi une forme de simplicité bien travaillée donc agréable. Point de profondeur abyssale, point de rondeur replète, du dynamisme et de l’éphémère qui, face à un plat du même tonneau (ou presque) réjouit en évitant, et nous l’en remercions, de nous plonger dans l’extase excessive – l’extase, donc – de cette fille qui « wanna shot a hole into the sun » dès qu’elle « feels like having fun » (Sébastyén Defiolle, Spira spiritum noctis. Chansons et poèmes nocturnes, Book éditions, 2024, p. 136). Faut rester digne, hein. Tsss, tsss.
Un mois après avoir raconté un blanc venu de Touraine et fomenté par Xavier Frissant, voici sur la table une quille du même vigneron – un vin rouge, cette fois, toujours conseillé par l’excellent couple de dealers formé par Thierry W. et PiB. Autant dire que l’on aborde avec confiance ce terrain de « Caillasses », fort des propos rassurants du retailer : « Le nom laisse accroire qu’il s’agit d’un vin rugueux alors que, en fait, non. » Le branding rendrait hommage au terroir mêlant argile et silice sur un espace « très caillouteux ». Le jus, lui, résulte d’un composite associant 70 % de cabernet franc et 30 % de côt, ailleurs appelé malbec. La robe est d’un rouge groseille uniforme, alliant une forme d’intensité à une certaine légèreté. Le nez laisse prédominer un bel ensemble de fruits cuits sans véritable concurrent, sinon une pointe végétale ou un rien épicée qui se pose sur la fragrance comme un pétale presque coquin, olé, et même olé-olé. La bouche confirme la piste du fruit fondu (peut-être avec une dominante groseille). Avec ses 13°, le vin ne joue ni les cadors testostéronés, ni les jus en costard trois pièces laissant rutiler une étiquette à plus de trois chiffres. Fin musicien, il sait jouer les accompagnateurs, c’est-à-dire non pas le passe-plat mais le partenaire capable de mettre en valeur la mélodie simple d’un plat basique tout en offrant une harmonie dont on sort réjoui comme d’un crépuscule d’été, quand on prend conscience que
la nuit effacera notre univers fragile,
le fantôme du lit quitté par les amants
et le défaut du verre imitant le diamant,
mais la vitre longtemps vibrera sur la ville
(Robert Desnos, Destinée arbitraire, Gallimard [1963], « Poésie » [1975], 2020, p. 207).
Pour faire vibrer votre vitre, si j’puis dire, compter entre 10 et 13 € env. par Internet hors frais d’envoi.
De sinistre réputation chaque année quand il se renouvelle dans les grandes surfaces et les troquets fiers de s’encanailler avec béret et jus crapuleux couleur cassis censé sentir le cassis et goûter le cassis alors qu’il s’en tient souvent à une saveur à la hauteur de son fumet de poisson trop fait et d’huile de vidange rôtie au soleil africain puis oubliée au bord du périph parisien pendant quelques années dans un vague terrain flou jouxtant un camp de zombies crackomaniaques, le Beaujolais, à l’instar du Languedoc jadis, héberge, en sus de piquettes qu’il vaut mieux ne pas challenger avec un gosier de jouvenceau (qu’il vaut mieux ne pas challenger tout court, en fait), de délicieuses cuvées. Parmi les domaines réputés, Striffling, géré depuis 12 ans par Guillaume Striffling en personne, est désormais de ces vignobles capables de commercialiser son blanc villages « Les voleurs » près de 15 € (13,5 € sur Internet, 14,5 € en cave à Paris comme chez Thierry Welschinger) alors que, dans sa propre estimation de gamme, le jus n’affiche qu’une étoile sur trois. La robe est taillée dans du jaune clair. Elle joue sur une transparence et des éclats pour le moins aguicheurs. Le nez est discret. On y croit déceler quelque chose de végétal, peut-être de fruité s’ouvrant vers l’agrume. Modeste mais appétissant. La bouche part sur le beurré acidulé des chardonnay bien travaillés. Elle s’appuie sur une direction minérale qui guide le gourmand, un peu de poire épicée dans le clapet, vers une finale longue et généreuse contant fleurette, nous semble-t-il, à la framboise. Le mariage avec un miniplateau de fromages n’a rien d’exotique. C’est une cérémonie joyeusement polygame où la fraîcheur du liquide fricote souplement et sans rougir avec les trois compères qui lui sont proposés ; et chaque membre du quatuor vole de danse en danse, en pensant se trouver
là où ce qui n’a pas de regard s’étiole
peu à peu : la fleur d’oranger trop tôt cueillie,
la promesse oubliée, l’ombre d’une île
entrevue et remise à plus tard – nous dirons :
où donc étais-je, là-bas, si je n’ai pas dansé ?
(Guy Goffette, Éloge pour une cuisine de province suivi de La Vie promise [1991], Gallimard [2000], « Poésie », 2002, p. 247)
aller un voir un caviste en lui demandant un vin pour accompagner des spaghetti bolognaise, et se voir proposer un vin italien ;
penser « Ha, pourquoi pas, je connais pas » et accepter la suggestion.
Oui, quitte à jouer les bravaches, nous nous sommes senti de taille à affronter ce double péril. Aussi nous sommes-nous retrouvé en possession d’une bouteille de « Primitivo », un vin du domaine Angiuli, dans la province de Bari. Comme son nom l’indique, c’est un monocépage (100 % primitivo, donc) réputé corsé, ce que confirme l’étiquette affichant sans complexe 14,5°. La robe est d’un rouge plutôt clair. La trouble une tentation vers l’obscurité et la densité dans laquelle elle n’ose point tout à fait plonger. Le nez est discret. On croit sentir qu’il égrène, timide, un petit chapelet où grains de café et de cassis se côtoient avec un sens du vivre-ensemble qui ferait se pâmer un élu socialiste, tant qu’il en reste, prônant la mixité sociale bien calé dans son duplex de la place des Vosges. A posteriori, j’ai bien lu qu’il fallait y découvrir des « herbes aromatiques » : j’ai dû mal chercher ou me laisser distraire par un bosquet aux mouvements suggestifs car je n’ai rien décelé de tel. La bouche s’articule en trois temps.
D’abord, derrière le pétillement qui gâche un peu son attaque, fleurit un bouquet d’épices où la cannelle ne laisse pas sa part aux chiens qui, au reste, s’en seraient fichés comme de colin-tampon.
Ensuite s’établit une amertume aux accents caféinés (oui, je tente « accents caféinés », c’est sans doute une remotivation lexicale extrêmement signifiante, à moins que ce ne soit un syntagme de bon gros snob des familles, voire les deux).
Enfin, on semble se diriger vers une impression compotée, plutôt floue donc assez difficile à attribuer à une dominante spécifique.
Le mariage avec le trio pâtes-tomates-viande est adéquat, mais il manque au jus la netteté, la personnalité voire l’originalité qui provoquerait un sain dialogue avec un mets proportionnellement peu relevé. Si à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, à échouer avec danger, on ne triomphe pas beaucoup plus. Est-ce, comme l’eût écrit Pier Paolo Pasolini (in : Une vitalité désespérée. Anthologie personnelle 1953-1964, Gallimard [1973], « Poésie, 2020, p. 87),
justement en cette torpeur
qu’est la lumière ? en cette inconscience
d’enfant, d’animal ou d’ingénu libertin
qu’est la pureté ?
En l’espèce, nous aurions sans doute aimé que la pureté de la lumière se secoue ou nous transperce. Qui sait si, la prochaine fois que nous braverons une double menace…
Voici le carignan chouchou de France Inter – station qui, le 31 décembre 2023, a ordonné à ses auditeurs d’aimer cette quille, comme elle aurait pu les sommer d’aller voir Isabelle Huppert caresser un radiateur ou de réécouter tout Grand corps malade pour jouir
de la beauté des mélodies (gasp, j’avais écrit « des maladies »), où le beatmaking des samples ose une espèce de vérité que la voix fait éclore à elle-même grâce à des feat. d’une élégance poignante,
de la langue ciselée et jubilatoire, à quart-chemin entre
Jean MC Gabin,
MC Solaar,
Alain Robbe-Grillet jeune et
Abd-el-Malik vieux, ainsi que
d’une vision de la femme si juste et réconfortante dans notre époque
genrée binaire,
ultra misogyne et
désespérément androcentrée.
Nous avions dégusté ce tout tantôt le « Début d’une histoire… » qui méritait confirmation. Nous revoici donc chez Jérôme Grieco pour suçoter un vin de France 2020 cultivé en terre de côtes-du-Rhône, toujours sur les conseils de Thierry Welschinger et de son trublion d’associé. La robe est rouge clair en périphérie. Dans l’œil du gouffre, le liquide se laisse happer par la densité de l’obscur mais la clarté lutte, de sorte que l’uniformité du philtre se défile. Ainsi qu’il sait l’être souvent, le trouble est aguichant. Le nez n’est pas sculpté pour
les sveltes trentenaires qui coupent leur cidre à l’eau,
les amateurs de tofu vegan décarboné titulaires d’un abonnement à la salle de technosport où Abdel donne des cours de parkour très croquignolesques même s’il faut s’accrocher, ou
les mémères qui se prennent pour une intouchable diva parce qu’elles ont teint en rouge violet la vieille choucroute moisie qui leur sert de couvre-crâne et en ont déduit que le monde, fasciné par leur crinière ridicule, leur appartenait.
Non, le truc est animal. Il jette dans le tarin des espèces d’épaisses épices (attendez, la fête ne fait que commencer). Y danse une densité d’ensemble (non, non, c’est pas fini) tirant sur le cuir pas queer – voilà, tout s’est bien passé. Loin des vins qui s’excusent de meubler l’espace ménagé entre le reluquage et le sirotage, « L’histoire continue… » assume d’exister avec sa personnalité qui n’exclut pas des échos sensibles évoquant les harmoniques des notes bleues
(fruits rouges,
fragrance florale type lys,
reste de boiserie dans un habitacle clos).
Celui à qui ce tableau odorant ne donne pas envie de goûter a bien raison : ça en fera plus pour les autres. La bouche saisit par son équilibre immédiat et évolutif.
La griotte semble s’approprier les papilles ;
pourtant, progressivement, une saveur s’approchant du pain d’épice
avale le noyau,
digère le fruit et
propose sa propre variation autour d’un fruit rouge inconnu ;
une finale étrangement boisée pour un vin élevé loin des fûts arborés se pare d’une astringence persistante.
Là encore, curieusement, celle-ci renforce la sapidité de l’histoire et semble donner au jus
un relief agréablement gravillonné sur lequel on prend plaisir à déraper,
une consistance sérieuse contre laquelle on se heurte, joyeux, et
une forme de résistance à l’oubli immédiat que l’on aimerait parfois adopter pour soi-même.
Si l’on ne cherche point un vin qui parle avec des accents circonflexes à des convives serrés dans la gaine de leur élégance de banquier privé pour notables de province, « L’histoire continue… » constitue une belle réussite à préempter en cave autour de 15-16 € (prix constaté).
Voilà quinze ans que Jérôme Grieco, « ancien employé de Vinci », a repris l’exploitation de son beau-père. En sus des Châteauneuf-du-Pape et des côtes-du-Rhône, le vigneron travaille aussi des vins de France pour lesquels il a été frappé, comme tant de ses collègues, par la malédiction du naming pupute. Voici donc le « Début d’une histoire… », un vin 100 % cinsault, ce qui n’est pas si fréquent – ce cépage est souvent considéré comme un appoint précieux pour tempérer mourvèdre ou syrah, par exemple. La robe est trouble, mêlant
rougeoiement sanguin,
entre-deux-grenats et
crépitement des ombres.
Dans le verre, le cœur de l’histoire qui commence bat avec une belle densité mais n’exclut pas, le malin, de laisser passer des rayons de lumière. Le nez est riche et multiple.
L’attaque fraîche nous évoque l’herbe coupée ;
le corps du délit recentre le tarin vers les fruits rouges ;
au final semblent poindre les fragrances d’une pointe de cour de ferme franche et sans chichi, que l’on aurait plus spontanément associer à une solide syrah.
La bouche confirme la complexité du projet. Dans un monde où
le bouilli,
le prémâché et
le prêt-à-digérer
s’imposent, stipulons que la complexité est, en la circonstance, un joyeux compliment.
D’abord saisit l’étrangeté d’un pétillement qui grésille (les amateurs d’une rondeur soyeuse et lisse d’emblée abandonneront ici toute espérance, quitte à la reprendre plus loin).
Ensuite, des vapeurs de café nous conduisent vers des notes de groseille puis d’agrume quand la quille nous remonte aux naseaux.
Enfin, le vin se prolonge,
solide,
résonant,
délectable.
Le mariage que nous fomentons avec une côte de porc et des légumes grillés est complètement stupide. Le breuvage est trop puissant pour la viande, même de qualité et bien relevée. Il n’en est pas moins intéressant, à l’occasion, de tester des vins qui surplombent le mets sans dialoguer avec lui. La prochaine fois, nous serons plus malin. Enfin, nous essayerons de l’être. Le prix de la bouteille, davantage disponible chez les cavistes – comme Thierry Welschinger & PiB à Paris – ou à l’export que sur les principaux sites de vente à distance, a flambé comme garrigue par temps de cers, surtout si l’incendie permet à un promoteur immobilier (ou à un vigneron cherchant à créer un espace resort premium pour se lancer dans l’œnotourisme écoresponsable en construisant une salle où accueillir un festival de jazz sponsorisé par les copains à la tête de la communauté de communes et du département où seront programmés de vrais, de grands, de beaux musiciens comme
Orelsan, le spécialiste de la détection de salopes parmi ses compagnes,
Eddy De Pretto, l’un des hommes les mieux coiffés du monde, ce qui est évidemment un signe incontestable de talent dès que l’on s’y connaît un peu en chauve-bizenèce,
Patrick Bruel & Dany Brillant, véritables seigneurs du groove qui ont su séduire un public allant au-delà des snobs fréquentant le Triton ou le Duc des Lombards,
Aya Nakamura, maîtresse du Verbe, de la Voix et de l’Élégance alla francese s’il en est, ou
Jul, spécialiste de l’écriture digitale de son pseudonyme – accroche-toi, Georges Brassens !)
de bâtir là où il était interdit d’édifier, bref. Il y a quelques années, la bouteille se vendait neuf euros – en témoignent les coupures de presse présentées par le domaine ici.
La catastrophe de Fukushima, sans doute,
la guerre en Ukraine probablement,
la montée de l’extrême-droite à l’évidence et, hypothèse fofolle, peut-être
le pricingpower d’un vigneron à succès
lui permettent aujourd’hui de faire une culbute de quelque + 50 %. Une quinzaine d’euros pour un « vin de France », c’est désormais du cossu. Hélas, l’hénaurme hausse est à la fois regrettable et justifiable à l’aune qualitative de la concurrence. Alors, on tâche – en vain – de réduire l’aspect matériel du liquide à ces éléments de rien que l’on aperçoit par la fenêtre du train quand, en passant,
le regard s’arrête sur un détail de peu d’importance : un tas de bois coupé à la lisière de la forêt. Il fait mine de se poser là. Ailleurs déjà pourtant.
(Jean-Michel Maulpoix, Rue des fleurs suivi de Pas sur la neige, Gallimard [2022], « Poésie », 2024, p. 96)
Depuis plus de 35 ans (son site annonce« presque trente ans », mais c’est plutôt bon signe de ne pas mettre à jour sa profession de foi tous les quatre matins), Bertrand Minchin exploite une vingtaine d’hectares, la majorité en sauvignon et le reste en pinot, sur les terres de Menetou-Salon. C’est son sauvignon qui nous intéresse aujourd’hui – mais récapitulons, car il s’agit d’un vin à tiroirs.
Dans le terroir du Menetou-Salon (en gros, dans le Cher, pas loin de Bourges), il faut sélectionner le domaine Minchin.
Dans le domaine Minchin, il faut sélectionner l’appellation La Tour Saint-Martin.
Dans la Tour Saint-Martin, il faut y choisir l’appellation Honorine.
Dans les quilles siglées Honorine, il faut opter pour la cuvée 2019 (mais il faut aussi savoir que le bassiste était grippé cette année-là, eussent ajouté les connaisseurs – comme nous ne sommes pas du cleube, cela ne nous regarde pas, même si je me suis laissé dire que ledit bassiste était tombé malade après avoir fréquenté le Fucking Blue Boy, mais cela ne ne nous regarde définitivement pas).
On y est ? Bon, alors c’est parti ! La robe est affriolante même si, selon la campagne féministe indépendante sponsorisée par L’Oréal, signe d’indépendance s’il en est (un peu moins que les ministères étatiques ou ses délégués comme France Inter, mais enfin), c’est jamais la robe qui est en faute, c’est toujours celui qui veut goûter. En matière œnologique, c’est faux. En effet, toucher d’abord le vin avec les yeux est autant un devoir qu’un plaisir, même pour ceux qui, comme nous, regardent
en amateurs,
en gourmands,
en (épi)curieux
et non en spécialistes. Ici, le vin se cache donc se montre dans une robe jaune extrêmement pâle, quasi transparente. Ce genre de glasnost n’est pas sans nous intriguer. Le nez est délicat sans être tout à fait éthéré. On y happe des fragrances
beurrées,
fraîches (presque sylvestres ?) et
légèrement épicées (peut-être tendance cumin).
Y rester fixé un moment ne ressortit pas du snobisme car la chose est
complexe,
riche de possibles à
débroussailler,
inventer et
confondre, voire
tourbillonnante.
Cela semblât-il curieux, l’affaire se révèle donc plus parfumée qu’odorante, et cela nous sied. La bouche séduit par son attaque nettement saline. Peu à peu, elle s’ouvre sur des pommes mûres. Avant de se fondre sans bousculade, cela se mâtine notamment
de saveurs beurrées,
d’un côté minéral bien amené et
d’un côté boisé assez léger pour nous convenir tout en traduisant peut-être l’élevage en fût de chêne.
Comme écrirait Philippe Jacottet, à quelques chèvres près,
où est l’œil de la terre
nul ne le sait
mais je connais des ombres
qui apaisent
(original de ce sample à retrouver dans les « Champ d’octobre » [1967] in : Poésies, Gallimard [1967], « Poésie » [1971], 2009, p. 131).
En viticulture comme en musique, les maîtres réels ou usurpés valent souvent caution. En l’espèce, pour avoir travaillé au Clos Rougeard, domaine de la Loire dont les bouteilles s’évaporent pour plusieurs centaines d’euros, Romain Guiberteau bénéficie d’une réputation flatteuse qu’il s’applique à confirmer depuis près de trente ans dans sa propriété de 17 hectares autour de deux cépages : chenin blanc et cabernet-franc. C’est le premier nommé qui nous intéressera aujourd’hui, avec une quille de blanc vendue fin janvier 2024 pour la somme – aussi coquette que rondelette – de 23 € aux Galeries Lafayette. (Certains sites proposent ce produit à 18 € hors frais de port, mais leurs stocks semblent largement épuisés.) La robe de cette cuvée « Domaine » de 2020 est d’un bel or pâle. La lumière s’y reflète avec délicatesse. L’ensemble du tissu liquide affiche une émoustillante unité. Le nez décline des fragrances agrumées (je tente), peut-être spécifiquement de bergamote. Il y a de la franchise, de la finesse et de la discrétion dans ce qui caresse nos naseaux. La bouche est d’abord happée par une attaque beurrée. Cependant, elle convoque assez vite des notes hésitant entre orange et pamplemousse qui remontent plaisamment dans le tarin. Dès que l’on prend le temps de laisser œuvrer le jus, on apprécie itou sa persistance bienvenue. Le mariage avec des filets de lieu noir accompagnés d’un riz sauce moutarde est une réussite logique. L’acidulé du vin flatte le mets qui, en retour, permet d’apprécier la rondeur beurrée de son comparse. Bref, en quelque sorte,
On boit un verre de vieux ciel
On trinque
avec le petit dieu des fourmis
Un arbre dort dans ses branches
sans délacer ses souliers
(Serge Pey, Mathématique générale de l’infini, Gallimard, « Poésie », 2018, p. 225).
Heaven (and hell) can wait, nous sommes encore de ce monde, prêt pour d’autres dégustations.
Petite exploitation (ré)inventée par Sylvain Gauthier, le domaine des pierres sèches produit notamment des saint-josephs rouge et blanc. En rouge, l’heure est exclusivement à la syrah, dont on attend beaucoup en ces espaces rhodaniens, qui plus est pour une cuvée 2017 saluée par les gourmands du genre. Aujourd’hui, les cuvées 2020 et 2021 sont les plus commercialisées. On les trouve sur Internet entre 20 et 25 € hors frais de port. La robe est taillée dans un très beau grenat
foncé,
lourd,
féroce,
laissant cependant filer quelques aguichantes lueurs sanguines pour éclairer le philtre. Le nez hésite entre fruits noirs bruts et fruits rouges confits – on croit déceler de la cerise. Cette hésitation met indubitablement en appétit. D’une façon plus générale, en dépit d’une pointe d’épices, l’ensemble dégage davantage l’impression d’une douceur compotée que le sentiment qu’une puissance tellurique est prête à bondir. La bouche est
concentrée,
équilibrée et
un rien mystérieuse.
Peut-être l’aspect compoté demeure-t-il après l’olfaction, jusqu’à donner l’illusion d’une saveur prunelée – c’était pas prévu, pourtant, j’aime bien la « saveur prunelée », c’est quasi frissonnant. L’amertume qui surprend en attaque ne se dissipe pas et semble participer de la singularité du jus. On peinerait à caractériser la proposition par sa rondeur, so what quand cette absence est compensée par une séduisante longueur en bouche ? Bref, un vin intéressant, ce qui, on le doit stipuler, n’est pas un mince compliment sous nos petits doigts. Le mariage avec une entrecôte gourmande, des patates sautées et des haricots-cinq-fruits-et-légumes, accentue ses trois caractéristiques :
pas de fight avec le plat, plutôt une convention de douceur entre gens « d’un certain milieu, d’un certain style » selon l’expression de l’anthropologue Jean-Jacques Goldman ;
présence d’une amertume persistante qui, certes, décevra les amateurs de produit lissé aux entournures pour satisfaire les papilles bien propres sur elles, mais évite toute sensation de miellosité (et hop) au sens où le vin reste rebelle au consensus chmougoudou du « c’est pas mal » ; et
impression globale d’un vin de qualité qui, en dépit de son appellation prestigieuse et du succès grandissant de son fomenteur,
se dérobe à la fatalité de la fatuité,
se refuse à se hausser du col et
s’enveloppe d’une aura guère facile à cerner à la première gorgée.
Quelle plus belle qualité exiger d’un vin ? On pense à Mallarmé qui écrivait des romances :
Exclus-en si tu commences
Le réel parce que vil
(in : « Hommage », in : Poésies, Gallimard [1945], « Poésie », 1970, p. 100).
En œnologie comme en amour, l’érotisme de la découverte toujours incomplète se plaît souvent à fricoter avec la pornographie joyeuse de la consommation aboutie. Pourvu que ça dure – et sans mollir, de grâce, surtout sans mollir !
Notre quête de blancs savoureux autour de dix euros, prix parisien, continue dans les franges hautes de la frontière, avec ces « Galets dorés » proposés à 11,5 € chez NYSA pour accompagner ce qu’il reste d’un petit plateau de fromages. Le produit fait partie du catalogue du château Mourgues du grès, un vignoble labellisé costières-de-Nîmes et chapeauté depuis près de vingt-cinq ans par François Collard. La robe affiche un jaune presque bouton d’or. La couleur est
soutenue et unie,
élégante et aguicheuse,
sérieuse et assez mystérieuse pour être appétissante.
Le nez, discret mais présent, hésite entre
le floral,
le minéral et
le beurré.
Il promet un vin joliment construit. La bouche surprend d’abord par une entrée directe, franche, marquée par une amertume agréable. Pas de rondeur à traquer, mais de belles notes associant
le cassis,
une pointe d’agrumes a posteriori et
une touche d’amande écrasée qui semble émerger dans l’harmonie finale.
Le mariage avec trois fromages est globalement heureux et témoigne d’une louable adaptabilité du vin. La limite se situe peut-être avec l’Ossau-Iraty, dont les saveurs toniques et affirmées paraissent décontenancer son accompagnateur. Comme en écho lointain et anticipé, dans ses Poèmes bleus, Georges Perros écrivait :
Il est cent façons de mourir.
Pour vivre, on est beaucoup plus sage.
Il s’agit de savoir moisir
Entre l’espoir et le fromage.
(Gallimard [1962], « Poésie », 2019, p.98)
Le fromage, c’est fait. L’espoir, on verra plus tard. Dans l’interstice, cette moisissure est un champignon bien séduisant.
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