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Fruits de la vigne page 4

Fruits de la vigne – Laurent Barth, « Racines métisses » 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Rigolos finissent par être ces vins dont la dénomination évoque plus un titre de disque (ici de Yannick Noah ou de Line Renaud) qu’une étiquette de bouteille. Cependant, « Racines métisses » a un double sens, nous explique notre dealer préféré, Thierry Welschinger. D’une part, l’appellation rend hommage au globe-trottisme de Laurent Barth, son vrai fomenteur, avec une feuille de vigne tissée des alphabets liés aux pays jadis traversés par le vigneron. D’autre part, elle rend raison de l’assemblage ici réalisé avec, nous souffle-t-on,

  • un max de pinot auxerrois,
  • pas mal de muscat et de riesling (on est en Alsace), ainsi que
  • du pinot gris et une once de gewürztraminer.

La robe est jaune pâle, richement parée de petits pétillements inattendus.
Le nez a la fraîcheur herbacée du champagne. C’est discret et prometteur comme des feuilles d’arbres fruitiers avant qu’elles ne soient fricassées entre les doigts.
La bouche est d’abord clairement à l’orange, puis le spectre des agrumes s’ouvre jusqu’à laisser deviner de la pulpe de pamplemousse. Comme on est foufou, on décide même qu’il y a un retour de type herbacé ou floral. Puisque, en sus, on est déglingo, on trouve ça wow. Ben, c’est l’avantage des qui n’y connaissent rien : ils osent dire les choses telles que, d’après eux, elles sont.
Les mariages polymorphes visent à acoquiner le breuvage avec trois fromages disparates. Pour ces trouples, ce vin affichant presque quinze euros en cave parisienne se révèle à la hauteur de l’investissement plaisir, et hop.

  • Avec la vache semi-molle, il relève la douceur par une âcreté sapide.
  • Avec l’ossau-iraty, son amertume se révèle et réveille la pâte dure.
  • Avec le comté dix-huit mois, le jus dévoile sa fraîcheur et tend presque vers les saveurs du vin ouillé.

Belle ouvrage, en somme, du faiseur et du receleur. Après dégustation, nous dirions avec Pierre Reverdy qu’

 

il y a de l’espoir sur la planche
des rêves à nourrir
des chansons à pleins bras
et pas de regard en arrière
où l’orage et le sang s’évaporent déjà
([1949] in : Main d’œuvre, 1981, « Poésie », 2000, p. 517).

 

 

Fruits de la vigne – Malhòl 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le nouvel épisode de notre enquête sur « que boire de correct à Paris autour de 10 € ? » ne nous entraîne pas au bout de la nuit avec les démons spécialisés dans cette affaire, mais du côté des côtes-de-gascogne. Sur le grill, un Malhòl (le mot semble signifier « jeune vigne ») 2022. Ce produit, inventé par Simon Capmartin et Guillaume Couralet, est disponible pour tout juste moins de 10 € chez NYSA et d’autres cybercavistes, bien que la fiole soit annoncée comme étant issue d’une « cuvée exclusive » de NYSA. Il est le résultat d’un assemblage de trois cépages :

  • malbec pour moitié,
  • merlot pour 40 %, et
  • le solde en tannat.

La robe est taillée dans un tissu grenat foncé. Sa belle compacité s’éclaire d’un rouge

  • presque clinique,
  • net et
  • lumineux.

Pas tout à fait affriolante, la chose s’annonce a minima intéressante.
Le nez est complexe à saisir. L’on croit distinguer le froissement d’une feuille de cassissier ; puis une pulsion proche de la synesthésie nous prend, et nous voici perdu entre des affaires de papilles plus que de naseaux, situant notre impression entre sucré et acidulé. De quoi activer notre curiosité !
La bouche confirme la proximité avec le cassis mais s’entortille également dans des notes de réglisse qui forment une plaisante extension à la pièce principale couverte de fruits noirs. Une certaine astringence donne à son tour une pâte plutôt heureuse à l’ensemble. Toutefois, le résultat reste trop peu présent à notre goût, même face à un plat aussi simple qu’un cordon bleu enrubanné de légumes variés. Pour nous séduire, il manque

  • de la tonicité,
  • de l’affirmation, peut-être
  • de l’ambition gustative.

Avec 12,5°, la quille semble plutôt pensée pour des amateurs de vin « pas trop fort », dont l’accompagnement

  • discret,
  • sans chichi,
  • murmuré mezza voce,

serait la tâche principale. Sans doute ne sommes-nous pas assez amateur de « vins de copain » et de « jus de convivialité » pour être pleinement embarqué dans le projet de cette cuvée. Que diable ! Comme l’écrivait Paul Valéry de la mer, quand l’heure de la dégustation a sonné,

 

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! (…) [et que]
la vague en poudre ose jaillir des rocs !
(In : Le Cimetière marin [1929], cité in : Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française. Gallimard, 1911-2011, Gallimard, « Poésie », 2011, p. 199)

 

Baste, si Dieu nous prête vie ou réciproquement, nous quêterons ailleurs nos points d’exclamation.

 

Fruits de la vigne – Xavier Frissant sauvignon blanc 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Disponible en cave ou par Internet autour de dix euros la bouteille hors frais de port, par ex. ici., le Touraine blanc 2022 d’Isabelle et de Xavier Frissant nous est glissé par Thierry Welschinger comme un blanc fiable qui nous permettra d’arrêter d’écrire pis que pendre des blancs disponibles dans la capitale autour du début de la dizaine. Acceptons-en l’augure et testons cette proposition dont l’étiquette un peu moche (c’est quoi cette typo qui donne l’impression que le vigneron signe Sauvignon Blanc ?) nous fait aimablement grâce des codes fffatigants du marketing convenable incluant

  • nom de cuvée pseudo évocateur
    • (« Le mirobolant »,
    • « Au-delà de la phytocytose, mieux accueillir demain l’altérité.e.x »,
    • « Bleu ensemble, les filles ! »),
  • logos bio ésotériques
    • (« Haute Valeur Biologique Ajoutée »,
    • « Convient aux vegans engagés dans les ZAD »,
    • « Respecte les exigences TC-470 et XO-B 2022 de l’UE depuis 1872 ») et
  • design laissant
    • craindre d’être arrivé dans un salon d’exposition de mobilier conceptuel tendance psychédélique épuré pour fondateur de starteupe qui s’emmerde quand il ne donne pas des leçons de morale politique pro-bizenèce sur BFM Business (pour fondateur de starteupe, donc),
    • redouter d’avoir ouvert sans même y prendre garde la pochette de présentation de notre prochain anticancéreux expérimental, ou
    • espérer qu’une notice explicative est fournie avec la quille afin de ne rien rater de la profondeur métaphysique de ce, précisément, raté.

(Non, les médailles d’or de Gilbert & Collard ou whatever, c’est un autre créneau.)
La vraie robe de cette bouteille, hors étiquette, se dérobe, hahaha, froufoutant une clarté quasi diaphane, et hop. Nous apparaît

  • un or homéopathique,
  • une dilution de l’idée de jaune, voire
  • l’aquarelle d’un soleil timide qui viendrait de naître.

Le nez se désaccorde volontiers, offrant le battement désirable des choix qu’il est heureusement impossible d’arbitrer. On croit déceler

  • un côté sucré qui attise la gourmandise,
  • un côté agrume finaud qui appelle à la prompte dégustation, et peut-être aussi, plus discret,
  • un intrigant côté herbe fauchée depuis peu qui complète et enrichit ce triangle prometteur.

La bouche, elle, impose d’emblée trois sensations :

  • une fraîcheur immédiate,
  • une note d’agrume aguichante, et
  • un équilibre plaisant.

Confrontée à un poisson au four armé de ses pommes de terre (j’écris ça surtout pour m’en ressouvenir quand Sosotteur Ier de la Pensée complexe nous aura menés en guerre pour défendre le farceur consternant qui jouait du piano avec sa bite), le breuvage ajoute à ses atours minéraux une légère impression beurrée assez sobre, hohoho, pour ne pas étouffer les notes acidulées sous un ronronnement plus banal. S’il avait été invité au festin, l’heureux fripon, Édouard Glissant eût sans doute conclu :

 

Et vous avez cueilli, ainsi que druide en la forêt surnaturelle du passé,
Un midi. Et le temps et l’avenir s’y marièrent, leur note vous fut douce.
(Le Sel noir, extrait du Sang rivé [1961], Gallimard, « Poésie » [1983], 2005, p. 53)

 

Fruits de la vigne – Domaine Diconne 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

Souvent peu flatté par les caves parisiennes, le vin blanc disponible dans la capitale a hélas tendance à osciller entre

  • la piquette sans fard ou presque,
  • le jus pour fille (moins de 12° + saveur pamplemousse) et
  • les quilles dont le compteur des dizaines tend à s’affoler.

Pour 15 €, les Galeries Lafayette proposent une production Diconne, domaine également connu pour des appellations plus prestigieuses que ce presque simple bourgogne aligoté, ici présenté en version 2019 avec 13° au compteur.
La robe miroite. Si on survole le jus en mode drone oculaire, on observe un liquide presque translucide dont on se surprend à rechercher les pigments. En mode inspection latérale, on découvre un beau jaune d’or délicat.
Le nez est à l’aune de la robe. Point

  • d’affirmation tranchée,
  • de postulat vulgaire,
  • de doxa martelée jusqu’à la nausée avec la certitude soumise des médias d’État.

Ici, dominent

  • la légèreté,
  • l’élégance et
  • la fraîcheur

autour d’une fringante fragrance d’agrume bien tempérée, comme esquissée.
La bouche ne dépare pas dans ce contexte frisant l’aquarelle. Ceux qui préfèrent le vin qui prend possession du palais et ne le lâche pas toqueront à une autre bouteille. Les autres pourront saluer la délicatesse d’un breuvage mêlant une tendance beurrée à une pointe d’amertume qui rend astucieusement plus piquante l’équation à résoudre. Face au combo nems – riz cantonais, l’aligoté déploie en finale un effet d’harmoniques qui évoque tour à tour quelque aromate sans agressivité et les braises d’un café pas encore tout à fait éteintes. Ces petites étincelles font scintiller un vin discret qui, sans chercher à éblouir, alimente la douce rêverie d’une vie piquetée de « victoires de détail » jusqu’à être « riche de tant de promesses attendant d’être relevées » (Patrick Boucheron, Le Temps qui reste, Le Seuil, « Libelle », 2023, p. 40).

 

Fruits de la vigne – Moulin de Cassy 2014

Photo : Bertrand Ferrier

 

Partie de 3 ha en 1970, l’exploitation des Compagnet est devenue un blob, géré par Olivier depuis 1994, qui exploite trois châteaux – Le Pey pour la vitrine et, dans l’une des annexes, Moulin de Cassy dont la page et ses « fiches techiques » dolorise un rien les billes. Un temps classé en cru bourgeois comme 40 % de ses confrères du Médoc, le château semble avoir abandonné l’appellation un rien pompeuse (qui classe les crus susnommés en troisième division des crus bourgeois, derrière les CB supérieurs et les CB exceptionnels). Il n’en revendique pas moins une belle superficie de 12 ha argilo-calcaires suscitant 80 000 bouteilles mêlant à égalité cabernet sauvignon et merlot.
La robe du millésime 2014 – les connaisseurs lui préfèrent de loin le 2012, mais ça tombe bien, on n’est pas du club – nous évoque une gelée de cassis. La profondeur trouble du visuel refuse les charmes mignards du tout-obscur ou du charmant-rougeoiement. Ce n’est pas sans nous affrioler, olé, comme un café.
Le nez renâcle à proposer un panier de fruits rouges. Il semble mettre en avant de la terre récemment retournée (pas forcément pour y glisser un cadavre sous une bâche, on pensait plutôt à un futur potager) voire quelque fragrance qui fricote avec le cuir. C’est singulier et certes pas inintéressant.
La bouche est elle aussi complexe. Elle attaque sans rondeur, fière d’un pincement stimulant. On y croit percevoir

  • du café,
  • des épices (de la cannelle singulièrement) et
  • une amertume agrémentant la densité de la chose.

In fine, cette insaisissabilité inopère, et hop, le potentiel de séduction de la quille : on est

  • intrigué et perdu,
  • intéressé et désorienté,
  • attiré et décontenancé.

Le mariage du produit avec un boudin noir et ses haricots frais ne suffit pas à nous remettre d’équerre, nous laissant subodorer que nous avons affaire à un vin à potentiel, certainement, mais dont le côté peu structuré voire dégingandé pourra désarçonner certains dégustateurs… dont nous sommes. Rien de grave, juste de l’essentiel comme l’aurait stipulé Armand Gatti en concluant :

 

Un jour,
nous saurons
quelle part de notre mort
nous avons offerte
au besoin de cadrer le ciel
(Comme battements d’ailes. Poésie 1961-1999, Gallimard, « Poésie », 2019, p. 89).

 

Faut-il cadrer le ciel ou le vin ? Vous avez une vie pour louvoyer et décider.

 

Fruits de la vigne – Château les grands chênes 2017

Photo : Bertrand Ferrier

 

Plus de quarante châteaux sous son égide : ceci explique sans doute le boulard de Bernard Magrez, dont le nom apparaît dix fois sur les étiquettes de cette seule bouteille. À ce niveau, ce n’est plus du marketing, c’est du matraquing dont l’efficience reste sans doute à démontrer. Loin de ses crus vedettes, le Château les grands chênes – un médoc (affiché casher) mêlant cabernet-franc, cabernet-sauvignon et merlot – arbore néanmoins des prix élevés. Rayon 2017, on trouve des bouteilles – très lourdes – à 18,5 € aux Galeries Lafayette, mais certains sites affichent le jus à près de trente boules, ce qui fait une jolie culbute.
La robe, rouge sang, tire sur l’obscurité. L’aspect est presque trouble, ce qui n’est pas désagréable en soi. Entre immédiateté et profondeur, le liquide n’a pas voulu choisir.
Le nez n’explose pas mais suggère – susurre presque – une étrange odeur de framboise trop sucrée
, vaguement écœurante. En arrière-fond plane une odeur plus légère, disons végétale, peut-être boisée, qui atténue l’impression d’avoir affaire à un vin caricaturalement destiné à une clientèle féminine.
La bouche se caractérise par une attaque plutôt plate et timide, comme si la fête peinait à prendre. En folâtrant avec attention, l’on croit déceler un accent de cassis à la fois éteint et omniprésent. En guise de note finale, on imagine même tinter une énigmatique pointe de menthe. Avec des boulettes à l’italienne accompagnées de leurs petits légumes, le mariage claudique. Peut-être la quille fonctionnerait-elle mieux avec un plat puis puissant qui occupe déjà les papilles ? En l’état, le jus nous donne l’impression de

 

walking down the streets at night
[looking for] a place I could call my own
(Sébastyén D., Spira spiritum noctis, The Book Edition, 2024, p. 105).

 

La marche se poursuit donc vers de nouvelles découvertes !

 

Fruits de la vigne – Château de Côme 2016

Photo : Bertrand Ferrier

 

Grâce à son grand-père, il a été l’un des cadors du port d’Anvers, version Belgafrique. Avant de périr en 2020, le baron Maurice Velge avait investi une partie de sa fortune dans des vignobles, dont le château Clauzet et le château de Côme. Bénéficiant de l’appellation Saint-Estèphe, le vin à l’étiquette à peine pompeuse associe cabernet-sauvignon et merlot à parts égales. Le produit est disponible – 20 000 quilles sortent des fûts chaque année – pour 21 € aux Galeries Lafayette ou pour un prix équivalent, hors frais de port, sur divers sites tel celui-ci. Cependant, on peut aussi aller le chercher à 35 € chez NYSA, si on a trop d’argent, évidemment. (Mais de rien, j’adore rendre service, tu penses.)
La robe de l’édition 2016 apparaît presque unie, tendance cerise griotte, penchant sans tomber vers la noirceur du café : deux promesses émoustillantes.
Le nez, plus étouffé que léger, parle petit-déjeuner. On imagine un café intense qui refuse poliment de déranger celui qui dort encore, quelque soit son sexe. Emporté par l’image, on croit déceler une tartine trop grillée pour le plaisir de l’arôme et de la provocation. C’est alléchant.
Las, la bouche, ne racontons pas la messe, nous l’entendons assez souvent, attaque assez platement. Évitant avec habileté le soupçon d’astringence, le cassis s’immisce derrière le palais. Un reste de pain grillé (notre ressenti du jour…) persiste dans les naseaux. La finale tranche : son bel équilibre abandonne toute espérance de profondeur.
Le mariage avec un tartare accompagné, forcément, de frites maison et de petits légumes pour la forme et aussi parce que ça croque, se révèle rien de plus que correct. La dégustation, deux jours plus tard, du solde de la bouteille est une épouvantable déception : le vin, pourtant conservé dans les conditions raisonnables que suivent tous les vins ici dégustés, semble s’être caramélisé et est devenu imbuvable. Vraiment imbuvable, même pour le plaisir de la tite goutte. Une bouteille daubée, peut-être ? Une déception, assurément.

 

Fruits de la vigne – Le vin, sang de la Terre (Monier-Perréol) 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

… et c’est vrai que, parfois, ce marketing pseudo mystérieux, plongeant dans des références contradictoires

  • (éloge des grandes exploitations blanches avant la guerre de Sécession,
  • titre bateau pour polar vaguement racoleur,
  • refrain écolo aux bannières un rien éculées,
  • engagement social de gauche qui n’empêche pas de vendre des appellations prestigieuses au prix de, précisément, des appellations prestigieuses…),

qui imbibe les étiquettes de nombreux vins – notamment proposés dans les caves parisiennes – peut agacer, parasitant discrètement le plaisir de la dégustation en tentant de faire tinter un naming pataud au milieu d’une musique autrement appétissante. Or donc, ce jour-là, n’écoutant que notre envie de suçoter quelque fluide gouleyant, nous débouchons un vin de pays des collines rhodaniennes, l’entrée de gamme chez Jean-Pierre Monnier et Philippe Perréol – à quasiment cent balluches l’entrée, on a déjà affaire à un beau porche. Pas encore une Porsche, non, mais déjà un beau porche.
La robe de cette syrah de 2019 nous réjouit comme ces filles louées par Jean-Jacques (non, pas Rousseau) parce que, en sus de leurs charmes, elles ne font pas de manière. C’est un fait : à cette quille, il ne faut pas tout un débat ni pour le haut, ni pour le bas. L’y invite-t-on ? Voici qu’elle se déchire pour dévoiler une griotte dense tirant sur le café serré vers le centre. Pour qui se délecte des vins qui ne s’excusent pas de ne pas être de la flotte coupée à la tisane équitable, impossible de ne pas être émoustillé par la belle compacité affichée par le jus. L’obscurité rougeoyante fait joyeusement saliver en promettant d’autres délices, la coquine.
Le nez surprend. Ce sont d’abord ses vapeurs délicatement sucrées qui s’infiltrent dans nos naseaux. Ensuite, en tâchant d’affiner, on se laisse entraîner vers un caramel acidulé. Enfin, on se perd volontiers dans d’autres pistes : se faufile alors le pruneau cuit ou le zeste d’orange ou les deux. Certes, cela ne correspond pas aux verdicts des dégustateurs confirmés, mais ça tombe bien : on ne fait pas partie du club, on aspire juste à kiffer presque respectueusement.
La bouche désarçonne itou, ce qui est loin d’être un défaut pour qui aime découvrir plutôt que ressasser. D’emblée, il y a de la genièvre amère qui vous remonte dans la péninsule vous servant de nez. Elle laisse en bouche un équilibre

  • flagrant,
  • solide,
  • sérieux

qui persiste. Petit à petit, le palais s’accoutume et repère une saveur boisée, presque rafraîchissante. Pour autant, ce « vin de pays » ne joue pas les cadors :

  • habile, il évite l’astringence ;
  • curieux, il risque sa personnalité ;
  • sérieux, il ne prétend pas développer une note finale énorme, plutôt à un apaisement épicé et posé.

En somme, un vin pour le moins étonnant, dont les 13,5° ont utilement profité de leur mariage avec une merguez corsée et un riz nature, surtout après qu’on l’a laissé s’ouvrir un peu. Bah, le vin, c’est comme un mache de rrrrrrubis : c’est plus agréable quand ça s’ouvre – et, confiture sur la tartine beurrée, si on garde une juste maîtrise de l’immodération, ça fait quand même moins mal qu’un pilier de 150 kg étalé sur votre échine…

 

Fruits de la vigne – La Roilette 2013, domaine Metrat

Photo : Bertrand Ferrier

 

  • Vendanges à la main,
  • labour avec charrue attelée,
  • démarche « écoresponsable » et
  • médailles et brava y compris dans des classements qui font rigoler jaune comme le Gilbert et Gaillard :

le domaine de Bernard Metrat tâche de mettre tous les atouts commercialement corrects de son côté, et ce serait entre biscornu et saugrenu, au moins pour la rime, de le lui reprocher. Vieilles vignes et vieille cuvée dénichée par Thierry Welschinger qui la commercialise 17 € dans son antre – le millésime 2022 est disponible à 11 € sur le site du vigneron. Avec ses 13°, ce Fleurie aux 11 ans d’âge s’annonce prometteur mais ne s’en soumettra pas moins au test vétilleux d’un ignorant espérant se réjouir à sa façon.
La robe est joyeusement complexe. La cerise confite domine. Sombre et rougeoiement intense dialoguent comme pour négocier chacun sa part de clarté. (J’admets que, à la relecture, le sens de cette phrase n’est pas complètement évident, mais je laisse la formulation telle quelle car, sur le moment, je la jugeais intelligible ; donc qui sait si, quand je l’aurais reformulée, je n’aurais pas l’impression « sur le moment » que c’était hyperplus davantage mieux avant ?)
Le nez paraît d’une discrétion qui confine à la modestie. Pourtant, il révèle au patient un fruit mûr (pêche ?) agrémenté d’épices (girofle ?) sans se départir d’un côté rustique et ronchon, celui – peut-être – d’un vin qui a eu le temps de se faire dans sa barrique puis sa bouteille. En seconde intention, on croit percevoir justement ce côté boisé qui s’emberlificote avec des émanations de café fraîchement moulu – j’aime bien le « fraîchement », qui donne sans ambiguïté une idée de l’expertise de l’auteur de ce post en moulation de café. Le résultat intéresse en rejetant toute univocité. Là encore, le compliment sent la déclaration d’amour d’un macroniste grenouillant dans les ministères, comme quoi, hein, la langue est un étrange organe.
La bouche évite les flonflons des « vieilles vignes » qui n’ont certes pas que des mauvais côtés. Présentement, point

  • de rondeur immédiate,
  • de douceur flatteuse,
  • de persistance en decrescendo.

Non, l’attaque se dérobe aux stéréotypes.

  • La solidité du vieillissement,
  • l’influence des fûts et
  • l’histoire longue des ceps

se traduisent par une proposition originale surmontée, selon nos papilles parfois curieuses quoique toujours honnêtes, par des notes de cardamome. La finale, boisée, est encore plus captivante car elle laisse crépiter dans l’âtre du palais un mix’n’match de pain grillé et de cassis. Moins cryptographiquement ou presque, sous-titrons que le jus se marie avec joie à un faux-filet juste saisi avec ses patates et ses haricots pour manger cinq fruizélgumes ; cependant, on l’imagine aussi fort bien avec les saveurs moins rugueuses d’une viande blanche joliment préparée comme pour découvrir

 

au fond de l’aube les racines du cœur

 

et non

 

les racines du cœur au fond de l’aube.

 

Ben non, ce serait hyper moins poétique (VO = Annie Le Brun, Ombre pour ombre, Gallimard [2004], « Poésie », 2024, p. 123).

 

Fruits de la vigne – Château La Bridane 2017

Photo : Bertrand Ferrier

 

Les appellations prestigieuses justifient-elles leur pricing power ? En parallèle de notre série sur « Que boire à Paris pour 10 € or something”, cette question traverse la présente rubrique et s’intéresse cette fois à un Saint-Julien vendu 22 € aux Galeries Lafayette et pas forcément moins cher sur Internet, au contraire.
La robe affiche un très joli rouge soutenu aux accents sombres. Il y a de la volonté, de la tonicité, de la friction, et c’est évidemment prometteur – sauf si on préfère le rosé sans alcool à goût de rose, évidemment.
Le nez hésite à s’affirmer. À force de le taquiner, il nous confie quelques sentiments tirant – ce n’était pas prévu – vers l’agrume, spécifiquement vers le pamplemousse.
La bouche est légère (cabernet sauvignon et merlot pour l’essentiel), et parée d’une savoureuse amertume qui retourne dans les naseaux après dégustation. Les cépages y préparent, mais mieux vaut prévenir : point de rondeur à attendre, ce qui n’ôte pas une possibilité de come-back pour ceux qui savent attendre.
Le mariage chic associant la quille aux pâtes fraîches aux girolles et au foie gras est pertinent. Le vin n’y gagne pas une aura du reste inattendue, mais sa discrète solidité remplit le job pour lequel il fut engagé. Si le résultat paraît un rien frustrant , comme l’eût écrit Armand Robin,

 

j’aurai pour m’apaiser toute la terre consolée
(Armand Robin, in : Le Monde d’une voix [1963], in : Mon beau navire ô ma mémoire. Un siècle de poésie française chez Gallimard, Gallimard, « Poésie », 2011, p. 164)