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Les livres des autres page 6

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 5

Première du livre (best of)

 

Au moment où nous écrivons ces lignes, Cannes 2025 s’achève en festival.

  • Le 21 mai, la Semaine de la critique a désigné le premier lauréat, A Useful Ghost de Ratchapoom Bonnbunchachoke, qui répond à un projet : « Raconter des histoires queer plus diversifiées. »
  • Le même jour, en vacances promotionnelles sur la Croisette, Jodie Foster déplorait « le manque d’opportunités accordées aux femmes aux États-Unis ».
  • Dans le même temps, Rachida Dati, cette menteuse patentée, mise en examen pour corruption passive et trafic d’influence, qui prétend avoir « sanctuarisé le budget de la culture » après s’être fait sucrer (avec deux airs, bien sûr, quoique) les fonds résiduels en fin d’année 2024 et oublié qu’il existait un p’tit détail appelé l’inflation, dénonçait
    • « les stéréotypes de genre »,
    • le manque de « parité dans les milieux culturels » et
    • « les violences faites aux femmes ».

Tout se passe comme s’il était indispensable de s’inventer non plus une cause mais une communauté à défendre. On pense au récit soixante-huitardiste de Jean Rouaud, lançant, dans ce qui demeure sans doute son meilleur roman :

 

Comment ça ? Qu’est-ce qu’il racontait ? On était à fond pour les peuples opprimés ! Tout peuple opprimé était le bienvenu. On en manquait presque, tellement notre force d’indignation était inépuisable. On rêvait d’en adopter. Heureux le chanceux qui, profitant d’un formidable piston – un oncle missionnaire, par exemple –, se posait comme le représentant d’une tribu du Matto Grosso menacée par les intérêts d’une puissante multinationale, et dont la survie ne dépendait que de notre signature au bas d’un tract ronéotypé. (In : Le Monde à peu près, Minuit, 1996, p. 187)

 

Dans cet esprit joyeusement grotesque, les homosexuels (et leurs sous-sections), de même que les femmes (et, plus généralement, les genres non masculins), deviennent « oriflammes et drapeaux », selon l’expression désengagée d’Anne Sylvestre, à porter « comme un enfant de chœur porte un Saint-Sacrement », selon le fantasme amusant exposé par Tonton Georges quand il embouchait – quel hasard ! – les « Trompettes de la renommée ». Dans l’examen médiatique de la chose culturelle, ce n’est plus l’art qui passe en premier, voire qui passe tout court. Qu’importe

  • sa substance,
  • sa concrétude,
  • son évaluation ou
  • ses effets.

L’essentiel est ailleurs. Il consiste à déterminer à quelle communauté (sexuelle, raciale ou politique, par exemple) s’agrège l’artiste, fût-ce en revendiquant de ne pas se soucier des cases ou de vouloir déborder le support.
Par conséquent, il est loin d’être inintéressant de se demander comment le courant wokiste définit une communauté. Plutôt que d’enquêter de façon sémantique ou générale, Vincent Tournier, universitaire grenoblois oscillant entre sciences politiques et sociales, propose, dans sa contribution à Face à l’obscurantisme woke (PUF), de l’envisager à travers l’exemple du CSA qu’il soupçonne d’être le « temple caché du wokisme » et dont il propose de décrypter le « baromètre de la diversité ».
L’auteur commence par poser que le wokisme est « l’idéologie qui soutient que le racisme et les discriminations ont un caractère systématique (aussi appelé systémique) », rappelant presque avec humour l’étrange jeu des épithètes, « systémique » tendant à remplacer « systématique » alors que « sociétal » remplace volontiers « social », nourrissant le mystère du jargonnisme jargonnant… Notons que cette remarque juste inscrit le wokisme dans ce que les psychologues – et on y viendra bientôt – appellent un « biais de confirmation ». Si le talonneur du quinze d’Angleterre est « coupable d’un mauvais geste » sur un rugbyman français, c’est parce que les Anglais sont de mauvais joueurs, retors et impuissants sans l’utilisation d’une violence bien sûr circonscrite aux joueurs à la rose. Si un Latino tue des employés d’une ambassade israélienne, c’est que tous les latinos ou, élargissons, c’est tellement pratique, tous les non-juifs (mais aussi certains juifs furieux contre Benjamin Netanyahou), sont antisémites. Comme le meuglent les supporters après qu’un adversaire a été sanctionné, c’est comme ça « depuis l’début, m’sieur l’arbitre ! »
Ainsi se dessinent trois traits complémentaires du wokisme :

  • son systématisme a priori (tous les gens d’une même communauté sont pareils, qu’ils soient « gentils » ou « immondes »),
  • sa collectivisation très chrétienne de la faute (laquelle retombe sur le fauteur et tous les siens), et
  • son essentialisation (nous agissons comme nous agissons parce nous appartenons à telle communauté naturellement hostile à telle autre communauté).

Vincent Tournier cherche donc à déterminer comment cette idée communautariste clivant le peuple en différents groupuscules s’est imposée dans les rangs de la future Arcom. Il estime que tout commence en 1999, quand, sous la pression de Catherine Tasca, le CSA stipule, dans ses conventions avec les chaînes privées, que ces dernières doivent veiller à une « meilleure représentation à l’antenne de la diversité de la société française ». Fin 1998, Calixthe Beyala, peut-être pour se trouver une juste cause alors qu’elle vient d’être condamnée pour plagiat, avait « exigé » semblable mesure en compagnie d’autres « artistes noirs », dont Dieudonné M’Bala M’Bala, cinq ans avant de devenir l’Infréquentable avec le profit que l’on en général et les services fiscaux en particulier savent. Néanmoins, le projet pose des questions éthiques quant à l’art de « dénombrer les individus selon leurs origines raciales ou religieuses ». L’outil de comptabilisation est mis hors jeu.
Pour autant, ce pas de côté sert la cause noire plus qu’elle ne la dessert. En effet, faute d’outil pour « mesurer la diversité » (ce à quoi le tenant du Grand Remplacement était aussi favorable que le CSA), il est loisible de dénoncer, hors toute enquête objectivante, une « représentation injuste de la société » entraînant la menace d’un « décrochage dangereux pour la cohésion sociale ». Les premiers éléments de définition institutionnelle de la diversité s’appuient donc uniquement sur la couleur de la peau… et sur un ressenti : çui-là, c’est un Blanc, çui-là, c’est pas un Blanc (on rigole presque, mais les statistiques futures du CSA seront fondées sur la distinction entre Blancs et non-Blancs, le statut des albinos restant indéterminé).
Il faut attendre 2007 pour que le CSA, sous la pression des pillages banlieusards de 2005, lance un « Observatoire de la diversité dans les médias ». Derrière les violons mettant en musique – sans argument anthropologique – son utilité sociale, le nouveau projet de comptabilisation est triplement malaisant pour ses zélateurs.

  • Il oblige à admettre la part très conséquente de la population d’origine non-européenne présente sur le sol métropolitain ;
  • il introduit une scission entre les citoyens qui acte le passage d’une communauté nationale au principe états-unien de salad bowl (plein d’ingrédients différents et non mélangeables dans un même saladier-territoire) ; et
  • il oblige les politiciens, journaleux et commentateurs à des acrobaties rhétorico-sémantiques pour expliquer pourquoi la comptabilité du CSA est souhaitable, alors que le décompte des Blancs dans le onze national proposé par Jean-Marie Le Pen – et qui ne manque pas de revenir sur le devant de la scène vue la composition actuelle de cette équipe – est un scandale absolu.

La question pourrait mériter d’être posée. Pourquoi expliquer que les Blancs dominent la France et soumettent les non-Blancs – la preuve : on ne voit qu’eux sur le petit écran, qui a grandi dans les salons et rétréci sur les cellulaires –, c’est hype, alors que constater qu’il n’y a quasi plus de footballeurs blancs dans l’équipe nationale est proche d’un crime contre l’humanité ? Parce que, explique Vincent Tournier, revendiquer une « meilleure visibilité » pour les minorités « apparaît comme la moindre des choses pour racheter les fautes du passé » ; par conséquent, constater que l’on ne peut donner plus de visibilité aux joueurs de ballon rond dans l’équipe nationale, ce serait mettre un terme à la repentance renifleuse dont certains savent tirer, disons, les marrons du feu.
Si l’on met de côté – provisoirement – son sous-jacent utilitariste voire électoraliste, le wokisme apparaît avant tout la rencontre entre une revendication utilitaire de ceux qui se présentent indûment comme les représentants ou les porte-voix de communautés, et la mauvaise conscience susceptible d’être suscitée par des discours habiles ou simplement virulents (la force de conviction convainc parfois mieux que l’argumentaire le plus pertinent). À telle enseigne que le « baromètre du CSA » n’a pas de visée d’objectivation ; il vise seulement à affirmer, avec l’intrigante Delphine Ernotte – qui en tirera les bénéfices en obtenant notamment trois mandats à la tête de France Télévision – que nous avons « une télévision d’hommes blancs de plus de cinquante ans et, ça, il va falloir que ça change » (même si cette Blanche de 58 ans n’a pas hésité à solliciter avec succès sa reconduction tout en haut de FTV, y a pas de plaisir quand y a d’la gêne).
Aussi la méthodologie de l’étude se fiche-t-elle de la rigueur comme de colin-tampon. Pour son champ d’étude, elle

  • se fixe un temps d’examen de deux semaines choisies au pif du doigt mouillé,
  • s’en tient
    • à la TNT,
    • aux programmes diffusés de 17 à 23 heures auxquels elle agrège
    • quelques programmes de la mi-journée, et
  • exclut ou intègre sans justification la publicité ainsi que des émissions de sport ou de divertissement.

Apparemment, la question du temps d’apparition des personnes étudiées et de leur posture n’est pas pris en compte. C’est Bricolo et Bricolette partent au camping, mais le n’importe quoi va plus loin. Comme critères discriminants permettant de cerner les personnes à l’antenne, l’étude élit

  • la CSP,
  • le sexe (ô temps révolu qui précède l’ère du genre !)
  • « l’origine perçue ».

Par la suite, sont intégrés

  • le handicap,
  • l’âge,
  • la situation de précarité (sic) et
  • le lieu de résidence.

Selon Vincent Tournier, ces différenciations sont un écran de fumée : la race est « la principale raison d’être du baromètre ». Pour faire coulisser la pilule au fond de la glotte sans que les antiracistes ne s’étouffent, « le CSA insiste sur le fait que sa classification repose sur la perception de la réalité, non sur la réalité elle-même ». Partant, il distingue « des personnes perçues comme blanches ou comme non-blanches » selon « la perception qu’en auraient la plupart des téléspectateurs (sic) ». Les personnes peuvent être

  • blanches,
  • noires,
  • arabes,
  • asiatiques ou
  • autres.

Adieu

  • métissage,
  • rigueur,
  • magies de la fiction (dans quelle catégorie classer une soprano noire interprétant une héroïne blanche ?) !

Toutefois, il est formidable de constater que, de cette mascarade, sortent des chiffres qui émeuvent : seulement une quinzaine de pourcents de non-Blancs, ce qui est « largement insuffisant » pour « représenter la réalité de la société française ». Quatre problèmes se posent :

  • il n’existe pas de statistique officielle sur la race des personnes résidant en France, l’étude de la représentativité raciale n’a donc aucun point de comparaison fiable ;
  • l’auteur demande : « Que devrait être une situation satisfaisante : 20 % ? 30 % ? 50 % ? – en d’autres termes, le wokisme amène à se demander combien il reste en France de ce que Manuel Valls, pas encore ministre de l’Outre-mer (ç’a dû lui faire un choc, le pauvre petitou !), marchant dans Évry sans en trouver assez à son goût, appelait « des Blancs, des White, des Blancoss » ;
  • la valorisation des minorités ne saurait se réduire à une quotité, pour ainsi dire, mais peut se faire au détriment de l’Histoire et de la culture nationales ;
  • la problématique racialiste obère l’observation d’autres réalités, pourtant constatées, comme la surreprésentation des hommes dans les rôles négatifs et des « héros non-blancs » au détriment des « héros blancs ».

Au terme de cet article stimulant, force est de constater que le baromètre du CSA – analysé comme l’exemplum d’un phénomène plus vaste – est un gadget

  • scientifiquement minable,
  • politiquement inquiétant et
  • intellectuellement aberrant.

Scientifiquement, la méthodologie est inepte. Politiquement, la classification raciale ravive des réflexes sordides dont la puissance délétère a déjà été éprouvée par le passé (peut-être n’est-ce pas innocent). Intellectuellement, le raisonnement est

  • biaisé,
  • empêché et
  • pollué.

Biaisé car, oui, la population de la France métropolitaine a longtemps été blanche, il n’est donc ni absurde ni choquant que l’on trouve davantage de Blancs parmi les personnes fortement visibles, c’est le contraire qui serait renversant ; empêché, car la question de la représentativité des personnes visibles à la télévision ne peut s’envisager qu’en se demandant quelle part a, aujourd’hui, la population blanche dans l’Hexagone, ce qui est un Grand Tabou ; et pollué, car le baromètre CSA ne vise pas à étudier, observer, étalonner, comparer, réfléchir, proposer mais à « s’arc-bouter sur l’idée que les minorités raciales sont systématiques exclues, offrant ainsi un boulevard au wokisme ».
Cette piètre victoire institutionnelle est un encouragement au racisme d’intellectuels de la trempe rigolote mais médiatiquement encensée d’un Lilian Thuram fustigeant « la pensée blanche » et à la communautarisation de la société française. Sous cet angle, il est évident que le wokisme institutionnel contribue à la déréliction de la nation et de la pensée françaises. C’est sans doute sa fierté, mais doit-on lui en savoir gré ?

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 4

Première de couverture (best of)

 

Wokisme et antiwokisme ont un point commun : leurs hérauts se considèrent comme des victimes. Les anti appellent souvent à constater l’asymétrie des prises de parole et l’impossibilité de développer un discours argumenté sans être ouhouhté voire honni par les tenants de l’ordre rétabli. Les pro affirment se battre contre l’injustice dont « les leurs » souffrent, avec cette particularité de prétendre qu’ils n’existent pas, le wokisme étant un concept plus ou moins assimilable à un repoussoir sciemment vague de la droite bolloréenne ; et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de voir les tenants d’une idéologie nier l’existence d’une litanie victimaire dont les éléments de langage tintinnabulent comme autant de hashtags obligatoires pour paraître idéologiquement convenable !
Pourtant, un exemple récent illustre la forte présence d’une phraséologie aux relents woke. « Maître de cérémonie » à l’ouverture du festival de Cannes, ce 14 mai, Laurent Lafitte a donné la liste des bons engagements politico-sociaux en saluant « les actrices et les acteurs (sic) qui ont le courage de parler » car

 

la prise de parole est souvent sacrificielle, à l’heure où le climat, l’équité, le féminisme, les LGBTQIA+, les migrants, le racisme ne sont plus seulement des sujets de films, mais également des mots interdits par la première puissance mondiale (in : Le Monde, 15 mai 2025, p. 23).

 

La phrase est tortueuse, mais c’était le prix grammatical à payer pour tout mettre dans une même sentence et repartir « sous les applaudissements ». Comme dans un bingo moral, le maître accumule les bonnes pioches :

  • la dénonciation du trumpisme (qui pourrait aussi bien être celle de n’importe quelle droite, que l’on prendra soin d’appeler « extrême-droite », évidemment) ;
  • la posture de double victimisation (victimisation première des acteurs censurés, victimisation secondaire de leurs protégés) ; et
  • la sélectivité des « bonnes victimes » (la planète, les femmes, les homosexuels, les étrangers en situation irrégulières, les racisés),

pointant de facto les sujets qui, eux, ne méritent pas d’intéresser le monde de la coke ou de la fuck culture de riches et d’ultrariches qui se trouve rassemblé à Cannes :

  • rien sur la pauvreté grandissante dans nos propres pays,
  • rien sur les massacres en cours dans le monde,
  • rien sur la remise en cause des libertés publiques individuelles,
  • rien sur la trahison de la démocratie dans les pays démocrates donnant des leçons de démocratie aux autres,
  • rien sur la substitution des budgets de la culture au profit des budgets de la guerre, etc.

Le wokisme a des réveils sélectifs alors qu’il procède d’un discours largement mondialisé. C’est ce que propose de vérifier Michel Albouy dans « Le wokisme des grandes entreprises mondialisées au vingt-et-unième siècle : pourquoi et jusqu’où ? », article intégré à la première partie de Face à l’obscurantisme woke, publié aux PUF sous la direction d’Emmanuelle Hénin et alii. L’universitaire revient sur les politiques DÉI, pour « diversité, équité et inclusion » en complément des critères ESG (d’environnement, de société et de gouvernance), ces mascarades destinés à blanchir ou verdir, c’est selon, l’image des grandes boîtes capitalistes afin de flatter les marchés financiers et de duper les gogommateurs qui le veulent bien. Par exemple, L’Oréal, bien noté par les évaluateurs ESG à leurs service, postule qu’il ne « sera pas possible de prospérer dans une société qui n’est pas inclusive ou durable » (116), ce qui a au moins l’avantage de l’honnêteté : toute cette comédie n’a qu’un but, augmenter les profits.
Ce n’est pas toujours le cas : Michel Albouy rappelle que les objectifs des critères ESG peuvent aussi être de se conformer, selon sa crèmerie préférée, à la charia ou aux « directives d’investissement responsable de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis ». La notion de « valeur », que l’auteur ne prend hélas jamais la peine de définir, se révèle aussi malléable que les critères ESG sont manipulables et plus visqueux que fluides. Selon Michel Albouy, les politiques DÉI vont plus loin pour satisfaire l’appétit wokiste des gros entrepreneurs qui « considèrent la diversité comme le fondement d’une société performante socialement et économiquement » (121). Là encore, l’objectif est de performer, ce qui est la moindre des causes pour une entreprise. Néanmoins, pour saisir la complexité de cette liaison entre performance et engagement ESG, fors les credo obligatoires, on regrette le manque de rigueur par lequel pêche l’article. Ainsi,

  • la notion de « diversité » n’est jamais explicitement sondée ;
  • les chiffres de la représentation de ladite diversité dans les boards ne sont pas cités, ne permettant pas de saisir la réalité de la diversification ;
  • la logique de l’argumentaire est pour le moins claudicante puisque, après avoir estimé que les conseils d’administration s’étaient un peu mais peu diversifiés, l’auteur explique que cette diversification est néanmoins à l’origine « des actions visant des questions sociétales à travers des politiques DEI ».

Selon la grammaire antiwokiste, Michel Albouy préfère à un exposé solidement construit l’insertion d’anecdotes malaisantes donc percutantes, comme le coup du « Soyez moins blanc », formation par laquelle Coca, en 2021, voulait faire prendre conscience aux Blancs qu’ils étaient

  • arrogants,
  • méprisants,
  • offensants

car

  • structurellement,
  • ontologiquement,
  • indécrottablement

racistes, ce qui est aussi convaincant que de désigner telle autre race comme définitivement débile parce que ses membres n’ont pas l’insigne honneur d’être blancs. Si désigner le Blanc comme une ordure devrait autant choquer que de désigner le nègre, l’Arabe ou le juif comme un vaurien, nul besoin d’être un chougnassou de première pour constater que ce n’est pas souvent le cas.
D’autres exemples, moins ouvertement anti-Blancs, rythment l’exposé. À l’offensive multiculturaliste de L’Oréal (ce qui est assez logique pour une marque mondiale) est agrégée par l’auteur la mobilisation de Heineken pour « le rayonnement et l’inclusion des personnes LGBT+ au sein de l’entreprise » car « le brassage est une richesse (one point) et chacun.e (another point), dans sa diversité, contribue au succès de l’entreprise (standing ovation) ». En interne comme en externe, les politiques DEI permettent de réaffirmer à frais nouveaux et purifiés l’objectif de croissance consubstantiels au projet capitaliste.
L’auteur esquisse – esquisse à peine, hélas – la finesse avec laquelle il convient de manier ces grands discours, lesquels peuvent porter des entreprises mais aussi, à l’occasion, foudroyer des marques dont employés et consommateurs trouveraient qu’elles exagèrent. Faute de place, sans doute, ce phénomène de rejet des politiques DEI, avant même le retour de Donald Trump, passe à la trappe dans un article dont l’écriture est grevée par

  • des imprécisions (manque
    • de définitions,
    • de chiffres,
    • de sources,
    • de volonté de répondre précisément à la question posée dans le titre),
  • des redites (multiples traduction des mêmes sigles),
  • des collages maladroits (« par ailleurs »),
  • des termes vides (« un certain nombre de », « véritable/ment ») et
  • des redondances (« mais… cependant »)

qui laissent le lecteur sur l’impression d’un manque d’exigence et de précision ne paraissant pas à la hauteur ni du CV de l’auteur, ni d’un sujet que l’on aurait aimé exploré plus systématiquement. Serons-nous plus ébaubis par le prochain épisode, sur le CSA et la diversité ? Suspense jusqu’à la prochaine notule !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 3

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est une litanie. Il n’est pas

  • constat d’échecs générationnels,
  • revendication politique,
  • dénonciation sociologique.

Il est itération. Le wokisme modéré est un oxymoron qui n’existe pas – pas sûr qu’il soit urgent de l’inventer. Par essence, le wokisme, comme tout fascisme, est obsessionnel voire hystérique, car il espère et exige un unisson et, surtout, une uniformité dénonçant une autre uniformité supposée. Comme tout fascisme, le wokisme est fondé sur la haine de l’autre, l’autre étant le Blanc cisgenre. Ainsi, avant de se désister, l’université Grenoble Alpes a validé « une quarantaine d’inscriptions artistiques » d’Emmanuelle dite Petite Poissone proclamant, entre autres :

  • « Le monde a mal. Normal, il est dirigé par des Blancs et des mâles »,
  • « La Terre est monochrome comme un arc-en-ciel, le racisme est juste blanc »,
  • « Aux échecs comme à la vie, les blancs ont un coup d’avance » ou
  • « J’aimerais grand-remplacer le gouvernement français ».

Cette haine et cet appel à la haine sont confortés par les institutions et par le fait que la justice garantit que les éventuelles réponses virulentes des insultés seraient, elles, punies de prison : le wokisme est une couardise sous bouclier. Atout supplémentaire, ces messages  peuvent s’exprimer mezza voce mais non moins intensément. Par exemple, quand, après avoir consacré deux pages sur l’avenir de la SF que serait « l’afrofuturisme », étiquette qui « libère les imaginaires » car son origine est attribuée à une « écrivaine féministe », Le Monde des livres du 16 mai 2025 sélectionne p. 4 huit livres d’auteurs présents à une vente de livres montpelliéraines. On y trouve notamment

  • une dénonciation de la colonisation allemande du Cameroun (« comment peut-on se révolter contre la domination coloniale et rejeter ainsi son fils ? ») pour représenter le versant racialiste du wokisme,
  • un produit racontant l’histoire d’une personne qui « se désigne au masculin la plupart du temps, pas toujours, mais est systématiquement genrée au féminin » pour s’opposer au lien entre sexe et genre,
  • un objet féministe où « l’autrice, née en 1983, se fait le porte-voix de son propre corps et ceux d’autres femmes » car « l’autrice s’intéresse (…) aux ravages du patriarcat » pour poser que les hommes cisgenres sont des salauds, et
  • un épigone tentant de profiter de la notoriété de Nelly Arcan, certes « femme qui écrit sur la sexualité » mais surtout « femme étouffée par les normes imposées à son genre » (à son genre, hein, pas à son sexe) pour vilipender la domination éternelle des hommes.

C’est la prévalence de ce ressassement associant communautarisme – donc haine de l’autre – et victimisation sélective qui a ému les participants du colloque livresque manifesté par Face à l’obscurantisme woke, paru aux PUF sous la direction d’Emmanuelle Hénin, de Xavier-Laurent Salvador et de Pierre Vermeren. Lequel Xavier-Laurent Salvador signe un article sur l’école « à l’heure de la dénonciation des codes de la culture dominante ». Écrit sans doute à la va-vite ou en pariant sur l’adhésion a priori du lecteur, le texte s’offre quelques moments grotesques comme cette dénonciation des « sélections dans des domaines tels que le sport, le football, la mode » même si, à titre personnel, on a un peu du mal à considérer cette farce du ballon rond comme un vrai sport, bref. L’article est une charge contre l’université qui encouragerait les doctorants à travailler « sur des thématiques cruciales telles que la race et le genre ». L’auteur bondit devant l’enseignement de l’intersectionnalité en Inspé afin de « limiter les enseignements empêchés » transformant in fine « l’appartenance ethnique, sociale ou culturelle » en « alpha et oméga de l’enseignement scolaire » à cause de l’université, la maudite université. La charge gagne en fureur polémiste ce qu’elle perd en

  • clarté,
  • précision et
  • efficacité,

donc beaucoup, sinon tout. Moins à l’aise à en croire les formules gnangnan et souvent maladroites qu’elle dégaine, Céline Masson n’en prétend pas moins démonter « la fabrique d’une utopie et son imposition (aïe, faux sens) totalitaire ». Pour l’essentiel, elle dénonce « l’exhibition de l’intimité » afin de défendre « une cause commune qui reste hyper subjectiviste », id est la transformation du constat de sexe en libre-service du genre, l’ensemble étant enveloppé dans la menace de la stigmatisation réservée à la « LGBT-phobie » ou à l’accusation d’être « anti-trans ». La communication de la psychologue se révèle n’être qu’un plaidoyer pataud – euphémisme – pour les organismes qu’elle

  • fonde,
  • dirige ou
  • anime

à tour de bras, au grand dam (selon elle) de « militants transaffirmatifs » ayant parfois été, crime ultime, candidats « sur une liste LFI-PC-ND ». Car le wokisme est politique, mais la politique woke est difficile à cerner. Pour éclairer cette part sombre de la question, Pierre Valentin propose d’examiner les « accords et désaccords entre le libéralisme et l’idéologie woke ». Explicitons : le wokisme étant censé caractériser « la gauche », méchante et sale, le libéralisme est l’autre nom de la droite, gentille et d’une propreté pimpante.
Selon Pierre Valentin, qui ne prend hélas guère la peine de s’appuyer sur de vivants exemples, le wokisme est une idéologie envisageant les « structures occidentales » comme des projets ayant pour but d’inférioriser l’Autre. Ainsi, le wokisme considèrerait la raison comme une fiction de Blancs visant à entériner leurs préjugés. Le résultat est la transformation d’un « individu rationnel et autonome (« Je pense donc je suis ») » par un « individu victimaire (« j’ai souffert donc j’ai raison ») » et constructiviste (« les différences entre les hommes et les femmes disparaîtront une fois le système patriarcal aboli »). Le sympathisant woke est « exceptionnellement fragile et paranoïaque », mais – ou donc – prêt à s’associer à des semblables pour « formuler une normativité commune » non plus positive, c’est-à-dire revendiquant un ensemble de réalités objectivables, mais opposées aux normes qu’il estime

  • stigmatisantes,
  • humiliantes et
  • oppressantes.

Dans ces conditions, si le libéralisme philosophique et politique est un piètre adversaire au wokisme, selon Pierre Valentin, il connaît grâce à son adversaire ses défis : « Rebâtir l’unité perdue et apporter une réponse à la crise du sens. » Manque, dans ce balabala infécond, d’autres formules aussi creuses telles que :

  • reconstruire un narratif d’inclusivité républicaine,
  • refonder un cap, et
  • travailler à un vivre-ensemble sincère et réellement engageant.

Ainsi imaginé, l’antiwokisme universitaire semble à l’image d’un recueil d’articles où l’analyse est souvent assez idéologique pour sombrer dans des marais

  • vaseux,
  • verbeux,
  • vides

que l’idéologie qu’elle aspire à déminer. À suivre : le moins mauvais est peut-être à venir !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 2

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme est un prisme et un discours considérant les individus selon leur appartenance communautaire. Celle-ci permet de hiérarchiser les groupes selon leur degré – cumulable – de victimisation, évalué notamment selon

  • la race,
  • le sexe désormais appelé le « genre »,
  • l’orientation sexuelle et, de façon plus polémique,
  • la religion (les deux religions permettant d’être victimisé étant le judaïsme et l’islam).

La hiérarchisation dans la gravité de la victimisation entraîne, à l’inverse, la stigmatisation de l’individu non-victimisé, alors reversé dans une catégorie de dominant à déboulonner voire plus si affinités – c’est le cas

  • des Blancs,
  • des catholiques,
  • des hétérosexuels mariés,
  • des personnes votant pour ce que la coopérative intersectionnelle des victimisés désigne comme l’extrême-droite,

le tout pouvant, là encore, être cumulatif. Emmanuelle Hénin, Xavier-Laurent Salvador et Pierre Vermeren ont dirigé un ouvrage collectif assumant de dénoncer moins cette (im)posture du wokisme que sa tendance à être envahissante et totalitaire. Le recueil de brèves communications est une manière kaléidoscopique d’analyser le bienfondé d’une sensation d’étouffement susceptible de saisir, par exemple et sans exclusivité, l’observateur de la vie culturelle. Ainsi des choix du Monde pour ses chroniques de spectacle, qui semblent souvent fondés sur la compatibilité entre le pitch et les théories wokisantes. Pour illustrer ce propos, notons que, le 13 mai, le journal évoquait deux spectacles :

  • les chorégraphies de Renato Cruz, « au carrefour des danses urbaines, des problématiques décoloniales et des enjeux sociétaux », page 25, l’artiste se produisant dans un festival qui « accueille des performeurs (sic) autour notamment, des identités queer et de l’histoire de l’esclavage », d’une part ; et, d’autre part,
  • la pièce d’Agnès Limbos visant à dénoncer « le poids du colonialisme en Belgique et de l’éducation catholique » page 27.

La résonance entre les objets d’intérêt laisse entendre, à force d’occurrences similaires, que l’art officiel est pour partie gangréné par une phraséologie et une posture politique pour le moins wokocompatible, ce dont il est difficile de rendre raison sans susciter réprobation et accusations de complotismofascisme. L’affaire est d’autant plus inquiétante que l’obsession pour la victimisation des Noirs ou des homosexuels, qui n’émane pas souvent des soi-disant intéressés (sans doute parce qu’ils sont victimes d’une relation d’emprise les soumettant aux Blancs) mais peut être suscitée par l’aspiration à l’obtention de subventions plutôt qu’à une mauvaise conscience sincère ou fabriquée pour être dans l’air de l’ère, ne se limite pas à la critique culturelle, loin de là. Les auteurs de Face à l’obscurantisme woke s’offusquent d’une prégnance beaucoup plus systémique d’un tel biais. C’est ce qu’ils développent dans une première partie intitulée « La subversion des institutions ».
Selon eux, le wokisme marque une mutation anthropologique consistant à ne plus rechercher la concorde sociale mais la discorde communautariste fondée sur une opposition frontale entre « les dominants, les méchants, les arriérés » et leurs victimes effectives ou transgénérationnelles (au sens où certaines communautés estiment qu’elles ont souffert parce que leurs ancêtres auraient souffert d’une domination dont il faut obtenir repentance et, surtout, réparation trébuchante). D’emblée, les directeurs de publication envoient Nathalie Heinich, qui avait signé toute seule Le Wokisme serait-il un totalitarisme ? (Albin Michel, 2023), expliquer « les raisons du succès du wokisme ».
La première de ces raisons serait notre capacité à nous « affilier mentalement » à des communautés fondées non sur des idées abstraites ou générales – telle que la nation – mais sur une similitude immédiate. La seconde serait moins un réflexe qu’un moyen : les réseaux sociaux

  • amèneraient la constitution de « bulles cognitives » enfermant les individus dans des cercles autonourrissants,
  • répandraient des exemples internationaux (notamment angloaméricains) de modèles multiculturels communautarisés, et
  • renforceraient les réflexes d’exclusion consistant à
    • stigmatiser,
    • conspuer voire
    • anathémiser, et hop, celui qui m’est désigné comme « autre ».

Dans son article assez peu en cohérence avec le titre de la première partie, Sami Biasoni feint de s’étonner de l’association entre « déni des phénomènes » et « évitement du débat ». Son but : répondre à ceux pour qui le wokisme serait une rumeur d’Orléans, autrement dit une fake news inventée et diffusée, en l’espèce, par les conservateurs. La dénonciation du wokisme participerait-elle de cette « panique morale » que les sociologues ont diversement définie ? Pour Sami Biasoni, une telle accusation obère la nature du wokisme pour qui

  • la domination d’une classe (les Blancs cisgenres, hétérosexuels et éventuellement catholiques) aliène « l’autodétermination et la liberté » de leurs semblables dissemblables,
  • la subjectivité de la souffrance victimaire n’est pas moins objective – euphémisme – que l’objectivation de la réalité, et
  • la non-pertinence d’une méthodologie analytique – fût-elle fondée sur une problématique anachronique – justifiant le discours victimaire ne doit pas avoir d’impact sur l’évaluation de la validité du discours revendicatif.

Sans doute est-ce ce que les auteurs, dans leur diversité, considèrent comme l’obscurantisme woke, c’est-à-dire la capacité à nier la réalité :

  • les races n’existent pas,
  • les sexes n’existent pas,
  • l’objectivité ne rend pas raison du réel.

Or, si l’antiwokisme n’est pas le résultat d’une « panique morale », explique Sami Biasoni, c’est qu’il ne vise pas à livrer en pâture à la haine populaire telle ou telle catégorie minoritaire de personnes. En revanche, il aspire à montrer la faiblesse des éléments de langage et de raisonnement visant à la « déconstruction civilisationnelle de l’Occident »… avec plus ou moins de brio. En la circonstance, l’on regrettera la confusion qui, peu à peu, gangrène l’article, plus enflammé que rigoureux, convoquant ici Eugénie Bastié, l’égérie de la droite Bolloré, çà Platon, là Michel Maffesoli, fomentant un grand blouguiboulga référentiel, et s’envolant dans des sphères à nous inaccessibles comme quand il écrit, p. 61 :

 

La non-réalisation révolutionnaire peut résulter de l’empêchement justement permis par la réaction.

 

Gâ ? Bon, reprenons souffle et retrouvons-nous tantôt pour la suite de nos aventures entre Wokeland et Antiwokeland !

 

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 1

Première de couverture (détail)

 

C’est un sujet inflammable : le wokisme est-il cette tendance exclusiviste à réduire la question culturelle, sociale et politique à une affaire

  • de victimisation,
  • de valorisation voire
  • de domination

des conglomérats d’individus autoconsidérés comme des groupes uniformes et minoritaires au titre, notamment,

  • d’un genre,
  • d’inclinations sexuelles,
  • de couleurs de peau ou
  • d’une religion ?

ou bien le wokisme  n’est-il qu’une étiquette désignant l’illusion de fascistes dégénérés, si ce n’est un pléonasme, hostiles à la victimisation de ceux qui ne leur ressemblent pas mais prompts à se victimiser eux-mêmes… et à tirer profit d’une désignation à la vindicte qui, émotionnellement, a souvent fonctionné comme un attrape-gogo efficace ? Poser la question en ces termes ressortit certes de la dichotomie caricaturale mais permet de souligner qu’il existe trois sujets en un.

  • Le premier consiste à évaluer la pertinence du wokisme,
  • le deuxième à estimer l’étendue de son instrumentalisation par ce qu’il n’est presque pas ironique d’appeler « les intéressés », et
  • le troisième à réfléchir à son pouvoir en termes
    • de délivrance de subventions
      • (médiatiques,
      • culturelles et
      • universitaires, par exemple),
    • de réduction des possibles
      • artistiques,
      • philosophiques ou
      • politiques, ainsi que
    • de liberté d’expression.

Face à l’obscurantisme woke, ouvrage collectif fraîchement paru aux PUF, illustre et examine à la fois le sujet. « Illustre » d’abord puisque sa parution a été, un temps, annulée par l’éditeur suite à une « campagne de presse » dénonçant son contenu, avant que le potentiel commercial attisé par la censure n’incite les Presses à le publier – rien de mieux qu’un peu de pognon pour apaiser les réticences d’une entreprise… « Examine » ensuite car, de façon engagée, le recueil d’articles se propose de dénoncer « les raisons d’une déraison », selon le titre de l’introduction d’Emmanuelle Hénin. L’émotion antiwoke semble naître d’un mélange d’agacement et d’inquiétude produit par un constat que peut faire tout observateur de la vie publique en général et culturelle en particulier.
Ainsi, dans M le magazine du Monde du 26 avril 2025, les trois phénomènes culturels évoqués ressortissent de thématiques woke compatibles comme cet organe de presse a l’habitude d’en mettre en avant de façon exclusive. Le premier phénomène, évoqué p. 54, est l’entreprise d’Eve Rodsky qui, après un livre et un jeu de cartes, a créé aux États-Unis un centre de formation en ligne afin d’aider les femmes (contre 1800 $ pour 12 heures, faut pas abuser…) à prendre conscience du fait que « la répartition des tâches [dans un couple hétérosexuel] est un problème systémique et non individuel ».

  • Victimisation de l’ensemble des femmes mariées ou concubines,
  • dénonciation du patriarcat, et
  • emploi du mot-clef « systémique »

cadrent avec le projet de conscientisation woke. Le deuxième phénomène, évoqué p. 64, est une exposition de Lorraine O’Grady, aka « Mademoiselle Bourgeoise Noire ». Souhaitant « mettre les membres de sa communauté au premier plan », la « plasticienne » a organisé des « performances » pour dénoncer « le racisme sous-jacent du monde de l’art » et œuvré pour « rappeler l’africanité des sculptures antiques égyptiennes » afin de les « comparer à celles des minorités afro-américaines ».

  • Victimisation des Noirs en général,
  • recours à une manifestation (qui consiste à faire des photos avec des spectateurs devant lesquels est placé un cadre) élargissant de manière très généreuse la notion d’art, et
  • appel au décolonialisme porté par une – c’est important – personne d’origine jamaïcaine (l’ensemble des Blancs mâles étant des oppresseurs fascistes)

cadrent avec le projet de conscientisation woke. Le troisième phénomène, évoqué p. 113, s’appelle Robin Conche, aka « Frs Taga », lequel se décrit comme « un Blanc à lunettes qui n’a pas le physique d’un bobybuildé » et qui « ne passe pas [s]es soirées avec des femmes dans des hôtels ». Bref, un mâle cisgenre déconstruit qui cadre avec le projet de conscientisation woke.
Plus largement, dans Face à l’obscurantisme woke, les auteurs cherchent à dénoncer, plus ou moins habilement, non pas la révolte de certains acteurs de la vie publique ou artistique contre des situations d’injustice ou des déséquilibres manifestes mais bien la puissance monolithique de cette tendance, dénuée de nuances et tendant à s’imposer comme la nouvelle norme. Cette impression que le wokisme est dominant s’exprime, selon Emmanuelle Hénin, par

  • un élitisme jargonnant,
  • une pulsion totalitaire à « regarder tous les phénomènes humains à travers une grille militante » et souvent communautariste, ainsi que par
  • un « obscurantisme » institutionnel, qui impose de nouveaux codes tant dans les « instances occidentales » (tel l’ONU) que dans les universités et les grandes écoles.

Le wokisme est une théorie structurellement contradictoire – c’est sans doute ce qui fait sa force, car en disant tout et son contraire, ce courant politique, au sens où il s’inscrit dans la cité, peut espérer plus aisément désamorcer toute tentative de critique. Pour lui,

  • il n’y a pas de genre, mais les femmes sont des victimes ;
  • il n’y a pas de race, mais le Blanc est un indécrottable colonisateur raciste ;
  • tout être est naturellement l’égal de l’autre, mais il faut imposer des quotas car, malgré que l’on en ait, la réalité est rebelle à cette illusion (presque récemment, Élisabeth Borne, ministre de l’Éducation nationale, s’est appuyée sur l’exigence de quotas du Haut conseil à l’égalité pour « fixer un objectif de 50 % de filles dans la spécialité mathématiques en terminale en 2030″), etc.

Pourtant, plutôt que des contradictions qui le constituent, Emmanuelle Hénin pense que le wokisme tire sa puissance

  • de la « radicalisation de la posture critique »,
  • du « divorce entre la science et le réel » (par exemple quant à la « fluidité des genres » remettant en cause l’existence même d’un sexe biologique),
  • de la foi dans « l’équivalence du savoir et du pouvoir » (enseigner, ce serait imposer une vision colonialiste, raciste et sexiste aux étudiants) et
  • de la dimension religieuse de la posture, les codes woke étant apparus dans les milieux protestants américains avant d’être instrumentalisés par des filous opportunistes.

À en croire l’auteur, avec les wokistes « le dogme n’est plus fondé sur une vérité objective mais sur l’idée que le point de vue subjectif des victimes est la norme de la vérité ». Nous examinerons prochainement le kaléidoscope – d’intérêt hélas très inégal – des analyses sur « la subversion des institutions », thème de la première partie du livre, dans une prochaine notule. À suivre !

 

Le retour de la nuit

Première de couverture (détail)

 

Plusieurs centaines de traductions ont suivi, mais celle-ci, c’était la première – et c’était donc une joie, un quart de siècle plus tard environ, d’en discuter en live YouTube avec Adrien, fan et fin connaisseur de « Chair de poule ».

  • Des extraterrestres,
  • des citrouilles,
  • de l’obscurité,
  • des enfants perdus :

autant d’ingrédients pour éprouver le plaisir du p’tit frisson et dévoiler des bribes du making of.  Certes, la vidéo s’adresse à ceux qui disposent d’un cellulaire plutôt que d’un ordinateur ; mais il paraît que c’est désormais chose bien établie dans ce monde, alors bonne écoute aux curieux !

 

 

PS : sans rapport, un petit message personnel pour « Armand » dit Dino le corbeau qui, tout en renseignant semble-t-il un faux courriel (ma réponse n’est pas parvenue à destination), a eu la douceur de m’envoyer un message. Objectif : me demander d’effacer toute mention de Fabrice Dupray sur ce site car cela « ferait tache », le zozo ayant jadis été condamné par Dame Justice.
Fabrice est un excellent trompettiste et non moins savoureux chanteur avec lequel j’ai travaillé joyeusement de longues années. Or, je ne pratique pas la cancel culture et suis plutôt indifférent non pas à d’éventuelles souffrances d’autrui mais, fussent-ils habillés d’un aimable compliment, aux

  • piapiapias,
  • délations, et
  • « conseils » aka pressions

qui me peuvent parvenir. Par conséquent, je n’effacerai pas mon ami Fabrice de ces pages web, ni ne cèlerai

  • le plaisir que j’ai eu de musiquer avec le gaillard,
  • l’amitié qui s’en est suivie et
  • le respect réciproque, je crois, que nous avons construit.

Peut-être une requête en réécriture trouvera-t-elle un écho plus favorable dans des institutions ayant davantage pignon sur rue, comme Sciences Po ou l’IMA ?

 

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 6/6

Première de couverture (détail)

 

Non, le travail n’est ni torture que seuls apprécient les bourreaux (de travail), ni « punition d’une faute » (135), au contraire : telle est moins la thèse que le clou martelé par Mariette Darrigrand dans L’Atelier du tripalium, son essai paru aux éditions de l’Équateur en 2024 et dont nous terminons, ce jour, la lecture commentée. On le sait, voler, c’est pas beau, mais travailler, c’est pas trop dur car, quand on travaille, « on coupe un morceau de trabs [tronc d’arbre] dans la forêt et, un jour, on se retrouve sur le pont d’un bateau qui prend le large » (137). Quand tu visualises la gueule de la ligne 2 du métro à 8 h du matin, tu te dis décidément qu’il faut en tenir une couche pour oser écrire des âneries semblables mais, apparemment, ça passe.
À travers les séries télévisuelles, on peut suivre les « péripéties du labeur » et se reconnaître dans les archétypes mis en scène en se demandant « qui leade, qui conduit l’histoire ? ». Car le leader, c’est celui qui conduit, qui tient le gouvernail du bateau entreprise avec force mais aussi vulnérabilité, comme l’a montré Delphine Horvilleur, « rabbin qui fait du rab » (143), rappe Mariette avec ses parophonies aussi consternantes que les circonvolutions – pseudo humoristiques ou non – de ses écrits. Chacun est invité à voyager, à prendre « des passerelles, des ponts pour exercer des fonctions transverses (sic) » dans un crew car Mariette, spécialiste des séries télévisuelles et de l’anglais expliquant que team est réservé au sport… ainsi que le savent ceux qui ont subi les affres du team building ou vu les géniaux Black Books, avec leurs personnages plus ou moins mis en appétit par l’idée de former une team. Certes, admet l’auteur, le travail, « parfois, c’est la galère, mais c’est surtout l’occasion de rejoindre un trajet » (147). Oui, « rejoindre un trajet ». Bon, remarquez, on est proche du gros port, donc on n’est plus à ça près.
En effet, voici que point la conclusion. Elle se propose de nous offrir « une boussole pour la route ». L’auteur y assume avoir recherché « la représentativité » et non « l’exhaustivité » en se fondant sur un critère : « La valeur positive des termes que j’oppose au travail-torture » (150) au point de réinvestir la carte de Tendre pour l’adapter au travail en reliant corps et esprit d’une part, ancrage et voyage d’autre part. Le résultat ressortit

  • d’un sociolecte,
  • d’un verbiage et
  • d’une iconographie

adaptés quand on « souhaite se montrer probusiness » comme le gouvernement Bayrou et ses prédécesseurs (in : Le Monde, 23-24 février 2025, p. 8), et effarant pour tout travailleur travaillant vraiment.

 

 

Remplacer l’amour par le travail au nom de l’amour du travail (haha ! je crois que je commence à prendre le pli darrigrandesque !) pourrait passer par une ineptie. C’est plutôt un crachat à la face de ceux qui bossent. Faire l’éloge du travail est une chose, car c’est une opinion provocante qui a toute sa place dans le débat ; laisser entendre que, par la grâce des entourloupes du verbe confinant parfois à la logorrhée, on peut en gommer les aspects négatifs voire mortifères est une ignominie. Pourtant, le livre se conclut par « un glossaire du travail » où

  • il ne faut pas chercher « souffrance » mais « opulence »,
  • le problème de la « santé mentale » est résumé à un « baromètre » de l’Essec (un sondage Ipsos, en fait, cautionné par une école de commerce) pour signaler que « près de six adolescents sur dix se déclarent stressés par les interrogations ou la remise de notes » (ce n’est pas même une façon ridicule d’aborder le problème, c’est pour expliquer que, si de nombreux employés vont mal voire pire, c’est que « la santé mentale se cultive dès l’enfance »), et où
  • l’on apprend que l’usine « désigne le lieu où s’usinent les objets », wow.

Ainsi le livre se termine-t-il sur soixante pages de remplissage

  • tantôt ennuyeux,
  • tantôt hérissant,
  • tantôt hors sujet,

Dans cette coda cacophonique voire cacaphonique,

  • la rigueur,
  • la finesse et
  • l’art d’écrire

sont aux abonnés absents. En somme, un finale à la hauteur de ce qui précède, et qui achèvera de décevoir le lecteur curieux d’un essai précis, fouillé, intelligent et piquant sur un sujet palpitant.

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 5/6

Première de couverture (détail)

 

Le précédent épisode s’achevait sur un suspense fouyouyou : travailler, on a une idée de ce que ça veut dire, même si notre propre définition diffère visiblement des convictions de Mariette Darrigrand ; mais à quoi s’occuperait un groupe de salariés amenés, lors d’un workshop, à « travailler sur son purpose » (103) ? Le jargon angliciste désigne la verbalisation du « but que nous nous donnons pour incarner nos valeurs, notre engagement » au boulot. En effet, travailler me paraîtrait insipide s’il ne me donnait pas l’impression de « travailler à quelque chose de supérieur à moi ». De quoi éclabousser la sémiologue de jubilation – ainsi que l’on désigne presque la retraite en castillan – voire de jubilance car, enfin, « comment ne pas se réjouir de voir que, jusque dans les usines à Ketchup, se cherche une transcendance ? » (106)
L’idiolecte religieux devient peu à peu une métaphore filée, laissant imaginer que Mariette croit au travail comme d’autres à Skippy, le grand spécialiste de la totale liberté de conscience vers un nouvel âge réminiscent. Tant pis si certains se demandent dans quelle mesure la foi qu’affiche Mariette n’a pas surtout pour objectif de séduire d’autres patrons susceptibles de l’embaucher pour aider leurs employés à définir un purpose collectif : l’écrit reste, les cris passent.
Pour l’auteur quasi théologienne, le travail est généralement une vocation, un appel – quelle chance que certains aient été appelés aux ors de la République et d’autres au nettoyage de la crasse humaine et inhumaine, la nature fait décidément bien les choses ! Cette foi dans la vocation (si, si) postule que, si le travail a été et est encore parfois conçu comme une torture, c’est à cause de la religion – ça change de la gauche – qui y a vu une façon de gagner son paradis grâce aux larmes et à la sueur. Quand, avec Luther, l’homme s’aperçoit que « Dieu n’est pas un dealer, il ne marchande pas » (Mariette, sérieux, tu connais beaucoup de charbonneurs avec qui tu peux marchander ?), le travail « qui était punition devient élévation », observe Hannah Arendt. En gros, comme t’es obligé de bosser, imagine-toi que ta souffrance, ta peine et ta désespérance sont métaphysiques.
Et l’affaire ne s’arrêterait pas à la chrétienté ! Même les textes sacrés musulmans estiment que l’homme doit « produire des richesses » et non se contenter de « l’usure et l’oisiveté ». Aujourd’hui, les responsables RH et leurs copains de la RSE réinvestissent ce champ religieux pour valoriser le travail comme

  • vocation (je suis né pour occuper le poste que j’ai obtenu ou aspire à obtenir),
  • devoir (ne pas travailler ou ne pas tout donner au travail est un crime contre l’humanité), et
  • mission (ce projet qui cèle les exigences des financiers sous une punchline de communiquants sans inspiration permettant l’invention consternante des « entreprises à mission » parmi lesquelles Danone, c’est dire).

Ainsi, pour les travailleurs qui souffrent, le vocable « vocation » peut être entendu comme un synonyme

  • de soumission,
  • d’acceptation de l’humiliation et
  • de culte de la résignation.

Si tu souffres au travail, ce n’est pas que le travail te fait souffrir, c’est que tu es

  • un fainéant,
  • un wanna be assisté, bref,
  • un immonde petit personnage.

Cette idéologie droitiste décomplexée oublie entre autres d’évoquer, voilà qui est étrange,

  • la destruction du Code du travail au nom précisément, de la nécessité du travail,
  • le plafonnement des indemnités prud’hommales au nom de la protection des puissants, et
  • la détérioration des conditions de travail de nombreux employés, quel que soit leur statut,

qui contribuent à expliquer le manque d’enthousiasme de certains travailleurs au moment d’embaucher. Les patrons aux dents longues et leurs affidés aux appétits pécuniaires tout aussi aiguisés sont en quête perpétuelle pour enfoncer un peu plus

  • les petits,
  • les gueux et
  • les clampins (aka les « collaborateurs »).

Devant ce qui nous attend si nous acceptons sans barguigner certains postes en sachant ce que prévoient telles conventions collectives et ce que vivent les futurs collègues, doit-on s’étonner de la crise des vocations, celle qui a par exemple conduit l’Espagne à instrumentaliser l’immigration en créant une grosse partie des nouveaux postes pour les nouveaux arrivants (« 40 % des 470 000 emplois créés en 2024 ont été occupés par des étrangers », in : Le Monde, 1er février 2025, p. 18). La sinistre méthode est habile pour casser

  • les salaires,
  • les statuts et
  • les conditions d’exercice des travailleurs,

ainsi que pour trouver de la chair fraîche prompte à la docilité. En somme, dans l’imagerie darringrandienne, trois sortes de travailleurs se distinguent :

  • les gauchistes, d’abord, qui
    • travaillent malgré eux, les ingrats,
    • essayent d’en faire le moins possible, les cossards, et
    • ne manquent jamais une raison de cracher leur fiel, les terroristes ;
  • les bons employés, ensuite, capables de prendre en bouche et de recracher les éléments de langage infligés par la hiérarchie sur
    • leur bien-être au travail,
    • leur besoin de bosser en équipe, et
    • le sens puissant qu’ils trouvent dans leur job, le salaire en devenant presque accessoire ; et
  • les doux rêveurs, enfin, rêveurs faisant rêver à l’instar de ce « jeune médecin [qui] répond à la nécessité de soigner des personnes migrantes » alors qu’il pourrait passer en secteur 1 et se faire un max de moulaga.

Dans l’Évangile selon Mariette, il est martelé que

 

les travaux et les jours nécessaires à la longue marche de l’humanité peuvent posséder une forme de transcendance. (…) La question du travail ne peut plus s’envisager hors cadre aspirationnel (sic) et transcendant. (…) De plus en plus de productions ont l’ambition de se penser comme (sic) réponses à un appel du sens. (118)

 

Dans cette perspective, la retraite, action qui consiste à se retirer de l’action par essence qu’est le travail, est un non-sens, d’autant que « les salariés ont en moyenne de trente ans à cinquante ans pour agir [c’est-à-dire travailler] alors même que la durée de vie s’allonge » et la durée de la retraite « avoisine trente ans », soit « davantage que la partie intense de la vie professionnelle » (121). Les retraités, ces profiteurs qui ne meurent pas assez vite, auraient-ils oublié à quel point le travail est in-dis-pen-sable à l’homme, n’en eût-il pas la nécessité matérielle ? Il leur faut revenir au concret. Mariette se réjouit ainsi en s’apercevant que « l’avenir sera aux soudeurs et aux soudeuses de plus en plus nombreuses ».
À bien y regarder, nul ne peut dénoncer tout ou partie du travail car tout est travail. La soudure, donc. Ou le voyage. Ou la station horizontale dans un lit pour philosopher (n’en point abuser cependant). Dès lors, il conviendrait de cesser d’opposer travail et loisirs en considérant l’idée d’une « vie vraiment active » qui pourrait se construire en dehors de l’emploi, à condition de servir le travail. C’est d’autant plus important que, selon Mariette, pour « les moins de trente ans actuels », « travailler n’est pas le but de leur vie » (127). Au travail tout court, ils préfèrent le travail sur soi. Avec un danger : que « l’attention portée au travail sur soi » soit « exclusivement sur soi », jusqu’à en oublier le collectif (131), c’est-à-dire moins la société que l’entreprise. Peut-être l’IA, avance la sémiologue, en « libérant des tâches » les hommes pour qu’ils « gagnent en liberté d’agenda », ben voyons, les obligera-t-elle à reconstruire du sens. Ainsi, l’oisiveté deviendra « civilisationnelle et néo-humaniste » en remplaçant le farniente par « tout un taf amusant et sublimant » (134).
Je me souviens d’une directrice éditoriale qui, quand une phrase de mon manuscrit la laissait perplexe, écrivait « gâ ? » dans la marge, voire « gâ ??? » dans les cas graves. Je sais comment tu aurais commenté ce passage de Mariette, Malina Stachurska !

 

À suivre…

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 4/6

Première de couverture (détail)

 

L’éloge du travail de Mariette Darrigrand passe par la remise en cause de ses critiques. Parmi elles, on a crié haro sur les baudets

  • politique (la gauche incite à travailler moins sans gagner moins),
  • culturel (la paresse a trop infusé dans la tisane mentale des Français) et
  • philosophique (le marxisme et ses dérivés poussent une partie des travailleurs à désorganiser, dénigrer et dévaloriser le travail).

Nous voici arrivés au baudet historique qui s’ouvre, avec un trait d’humour selon Mariette, par une citation de Marx, Thierry de son prénom (perso, je préfère Joseph, mais ce n’est pas le sujet). En effet, travail et technique sont consubstantiellement liés ; or, historiquement, la technique « fait l’objet d’une très profonde critique » car elle a contribué aux massacres à grande échelle qui n’ont pas manqué de se déployer au vingtième siècle (79). C’est que la technique se mélange souvent avec la mètis, à la fois

  • ingéniosité,
  • sagesse et
  • ruse.

Pourtant, en soi, la technique est bonne, d’autant que, étymologiquement, elle vient de teknon, « une des façons de désigner l’abri protecteur », ce qui conforte l’idée d’un travail comme dérivation de « trave », la poutre, autrement dit comme colonne vertébrale de l’homme (87). Dans le livre de Mariette, ces hypothèses s’épicent d’une conscience écologique pas toujours simple à suivre, les méandres de l’inspiration faisant souvent onduler le fleuve de la pensée au point de rendre son cours difficilement navigable. Ainsi l’auteur explique-t-il que la technique contribue aussi à couper des matériaux ou de l’ARN mais aussi des sociétés. Or, Mariette constate que, « aux abords de Paris et de toutes les grandes villes occidentales qui réinventent la ville par la végétalisation ou la mobilité électrique (sic) », ce qui serait un progrès, « de plus en plus de cabanes de fortune sont visibles », prolongeant la tradition des migrations – donc des gens qui progressent en cheminant – et des abris que s’invente l’homo viator, l’homme voyageur (90).
Autrement dit, le progrès se vivrait donc à plusieurs échelles, même si la logique technique est peu ou prou toujours la même. Dans tous les cas, la technique « a le grand avantage de poser des cadres aidants (sic) » voire de permettre « d’entrer en douceur dans le monde du travail » à travers l’alternance qui réhabilite, et Mariette s’en réjouit, le mot « maître ». Pour maîtriser son métier donc sa vie, il faut se se soumettre au maître en devenant un sous-maître ; et c’est cette soumission volontaire qui rend fantastique l’esclavage par le travail.
À ce baudet historique ou vaguement épistémologique, succède le baudet théologique. À l’opposé des religions antiques, le monothéisme est intrinsèquement lié à « la croyance en un travail originel » (93) : le monde n’est pas engendré, il est créé. Mariette estime que nous devrions nous en inspirer non pour rendre gloire à Dieu mais pour imiter son art du bara, c’est-à-dire sa capacité à « séparer l’informe pour le recréer sous forme d’objets utiles » (97). Substituer à l’aspiration transcendantale une croyance à la nécessité vitale du travail permettrait sans doute de diviniser les grands patrons à une époque où « les communautés d’internautes essaiment pour critiquer leur environnement dans l’entreprise, demander conseil et s’interroger sur la place de l’emploi dans leur vie », à l’instar du forum « AntiTaff » de Reddit qui s’adresse à

 

toi qui ne crois pas que le sens de ta vie passera par ton taff, toi qui négocies une rupture conventionnelle, toi qui ne vis pas qu’à travers l’objectif de « faire carrière », toi qui négocies pour cinq heures de télétravail face à l’inflexiilité de ton employeur et toi qui souhaites moins de place de l’emploi dans ta vie, voire l’abolition du travail (in : Le Monde, 16-17 février 2025, p. 17).

 

Face à ce ras-le-bol des travailleurs, qui n’est pas lié à une « perte de sens » ou à l’inclination à un mélange de procrastination et de fainéantise mais à une exploitation accrue et décomplexée dont ils sont victimes, Mariette milite pour un travail concret et de proximité (exactement ce qu’elle ne pratique pas), où l’artisan serait conscient de « l’expérience-client » grâce aux travaux, haha, de farceurs comme Laetitia Vitaud, bombardés « experts en prospective du travail » ; et, non, je ne proposerai pas une longue liste d’autres titres utiles à la compréhension et à l’amélioration de la société, même si j’imagine, presque malgré moi, des experts

  • de la temporalité laborieuse,
  • de la gestion du faire collectif,
  • de la pratique de la co-création en entreprise (bien distinguer ces deux dernières spécialités),
  • de l’optimisation de la positivation managériale,
  • du ruissellement de l’esprit de win,
  • de l’estimation de soi par les autres, et autres boulechiteries.

De la sorte, la finalité du travail ne serait pas de gagner de quoi survivre mais de se réjouir de « produire du natal, du nouveau, de la vie fraîche, de la genèse » car « tout travail est une façon de recréer le monde », lit-on p. 101 en se demandant comment il est possible d’écrire, d’éditer et de vendre de telles imbécillités. Si la dimension religieuse que décèle l’essayiste dans la fantasmatique du travail doit être laïcisée par une pragmatique du geste et du faire (je simplifie, hein), Mariette ne néglige pas complètement l’aspiration au dépassement de soi mais propose de le loger dans l’impression de participer à un purpose collectif. Oui, « participer à un purpose ». Je nous propose de méditer – mais pas trop – sur ce trope et d’y revenir dans une cinquième notule qui, on le reconnaîtra, s’annonce coquine, peut-être même mutine. D’ici là, au travail, bande de gauchistes paresseux !


Pour retrouver les précédents épisodes, cliquer sur 1, 2 ou 3.

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 3

Première de couverture (détail)

 

Poursuivie par sa marotte qui semble être de complaire au grand patronat, ainsi que subodoré ici et là, Mariette Darrigrand dénonce d’emblée les implications de la fausse étymologie. Associer travail et tripalium, c’est « mettre le travail sous le signe de la torture » (19), ce qui est typique de « la gauche », première sur « le droit à la paresse » et l’envie de « travailler moins pour gagner plus » (25) quand la droite, par la bouche de Philippe Gosselin, député de la Manche, rêve de « travailler plus sans payer plus ». Autant dire que, sous couvert de sémiologie objective, le livre bascule très vite dans une séparation qui semble répondre à la gêne initiale d’une privilégiée payée à prix d’or pour animer des workshops corporate. L’heure est à la confirmation des confrontations.

  • D’un côté, il y a les gentils, ceux qui procurent du travail, ce qui est gentil, mais qui sont encore plus gentils puisqu’on peut leur vendre des conférences d’une copine de Mariette Darrigrand (laquelle invite donc Mariette Darrigrand), une ex-cancérologue qui veut désormais « soigner l’entreprise » et optimiser les « ressources humaines », c’est dire si l’entreprenariat macroniste est un cancer ;
  • de l’autre campent les méchants, les flemmards, les revendicatifs – bref, ces salopards « de gauche » qui ont contribué à répandre le lien vicié entre le pale et le taf, utilisant l’étymologie comme « la voie royale des croyances populaires » (29).

En somme, tout se passerait comme si les travailleurs ne se plaignaient pas du travail à cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent mais à cause de l’étymologie, qui infuserait dans leur logiciel mental une image faussée de leur servitude épanouissante. Un aveu : on est au bord de la larmichette.
Heureusement, pour l’auteur, mieux vaut considérer que le travail est lié au trabalh, « construction à l’intérieur de laquelle on place le cheval à ferrer ». Ainsi, le travail n’asservit pas le travailleur, tsss, tsss, il se met « au service de l’animal laborans », selon les termes de Hannah Arendt, laquelle doit être une super copine de Mariette – comme nous désignerons l’auteur désormais – puisqu’elle l’appelle « Hannah » (48). Une autre hypothèse relie le travail à la construction de « traves » (en gros : des poutres). Dès lors, travailler, ce serait s’associer à « tout ce qui peut solidifier la vie » (33). Mieux, si on relit Virgile pour dénoncer les gauchistes (chacun ses raisons de « relire » Virgile…), « trave, véritable étymon de travail, est un mot poétique et sacralisant qui fleure bon les bois et les canopées ». D’ailleurs, ne dit-on pas que le bois lui-même travaille (37), hein, ne dit-on pas ?
Le problème est peut-être que Mariette et moi, on n’a pas dû prendre les mêmes limousines pour se rendre au travail. Celles que j’ai coutume d’emprunter pour aller embaucher « fleurent rarement bon », déjà, et fleurent encore moins « les bois et les canopées ». Bah, il y a sans doute plus de pognon à gratter chez les patrons de grosses boîtes que chez les travailleurs, et cela justifie, pour certaine, d’oser des « affirmations positives » qui se situent intellectuellement au carrefour

  • des supermarchés,
  • de la finesse de pensée d’un Jean-Pierre Raffarin, et
  • de l’encéphalogramme artistique de Lorie.

Au reste, la chanson n’est pas loin puisque, emballée par son propre discours, l’auteur s’enflamme et se prend pour une slameuse. Selon elle, yo,

 

le travail contient tout autant la trave que l’entrave

 

car « il nous soutient souvent et parfois nous emprisonne ». Superbe chiasme qui aurait cependant gagné à remplacer « parfois » par « presque toujours, donc toujours ». « Arbeit macht frei », on croyait ce genre d’idéologie placée en veilleuse, mais il faut constater que les effarants triomphes macronistes décomplexent certains convaincus.

 

 

Pour comprendre pourquoi le travail ne nous emprisonne que parfois, concentrons-nous sur le palimpseste sémiologique qu’esquisse l’essayiste. Mariette rappelle que les mots sont souvent en friction avec d’autres termes proches d’eux par le sens. Ainsi de la concurrence entre travail et labeur (41), finalement écrasée par le premier, même si le verbiage entreprenarial contemporain remet en selle le second, constate l’auteur, à force de fonder et d’animer des labs. De toute façon, « le travail est né avec l’humanité », si bien que « toute souffrance liée à lui est (…) un dévoiement coupable » de notre instinct. Sic.
Le travail étant là « depuis toujours », il nous faut jobber encore et encore sans exiger de gagner davantage mais pour honorer « l’élan vital » de l’homme qui n’est autre que « l’élan travailleur vital » (50-51). C’est cette pulsion vers le travail qui nous donne de l’envergure, le mot « vergue » désignant une « pièce très solide » d’un mât… et semblant connecté au work anglais (54). L’homme qui work est un homme qui fait, un homo faber. Or, pour bien faire, il faut s’organiser, c’est-à-dire poser des actes guidés par l’ergon.
L’ergon est l’art d’organiser le travail comme énergie. En s’organisant pour bien travailler, l’homme applique à son échelle un objectif qui devrait être global : « Aller vers un bon mix énergétique » (65). Parce qu’il mobilise l’énergie renouvelable des travailleurs, le travail les alimente d’une tension saine sans laquelle le courant ne passerait pas dans leurs vies. Voilà pourquoi l’auteur en appelle à une écologie laborieuse qui oppose le travail à la peine, « d’où vient notre pénibilité, si utilisée durant la crise de la réforme des retraites en 2023 » (67).
Faut-il pas en tenir une sacrée couche et vivre dans a bed of roses pour opposer travail et pénibilité, alors que ces réalités sont consubstantielles pour de nombreux travailleurs, à différents degrés ? Faut-il pas être hors sol pour s’étonner que pénibilité et retraite puissent être reliées ? La réponse est dans les questions. Cependant, dopée par le désir de complaire aux détenteurs de thune, c’est pas le genre de la maison, Mariette n’en démord pas : pour elle, le travail est le terreau du bonheur. Mieux : c’est ce qui relie l’homme à son essence (sans plomb) et à la terre. À l’en croire, dans une perspective écologique, « les traités actuels de permaculture » rappellent « cette sagesse ancestrale : travailler, c’est souvent savoir attendre » (69).
« Travailler, c’est souvent savoir attendre. » Wow! Sera-ce à force d’écrire n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ?

 

 

Pour Mariette, point de doute : comme l’ostéopathie vise à redonner de la liberté de mouvement au corps, une bonne organisation au travail permet la fluidité et la mobilité. Des travailleurs « bien organisés » sont « allègrement collaboratifs », donc très loin d’un Paul Lafargue, lié à Karl Marx (« wououououh » crient les grands patrons finançant l’auteur) par son épouse, coupable d’avoir écrit Le Droit à la paresse où « le travail était le grand accusé » (75). Paul Lafargue y dénonce le travail comme élément aliénant. Par cette thèse barbare, il se transforme en « défenseur de la paresse », crime contre

  • le patronat,
  • les « libéraux », ces aliénateurs et, de façon anticipée,
  • la macronie s’il en est.

Là encore, seule une ultra privilégiée recherchant des subsides de ceux qui exploitent les travailleurs peut feindre d’oublier que, oui, structurellement, le travail est une aliénation. On peut même se demander si la sémiologue n’est pas l’exemple même de l’aliénée, obligée qu’elle est de tirer à la ligne afin d’insulter ceux qui souffrent au travail en multipliant

  • les louanges de la soumission censée conduire à l’épanouissement,
  • les embardées contre ceux qui pensent que « l’amour du travail est une folie », et
  • les affirmations inacceptables comme « la paresse est la plus sinistre des maladies du travail » (c’est écrit texto p. 77, et il ne faudrait sans doute pas s’en émouvoir, bordel !).

En réalité, les propos de Mariette, loin d’être une démonstration linguistique stimulante, sont une parfaite illustration de cette aliénation au grand patronat que nous autres clampins vivons mais qui est censée être ici dénoncée. Ha, ha. Dans une prochaine notule,

  • nous continuerons donc de nous laisser porter par cet étrange éloge du travail ;
  • nous persisterons à enfoncer ces portes ouvertes à une idéologie crissante totalement – et sciemment – déconnectée des réalités
    • anthropologiques,
    • sociologiques et
    • humaines ; bref,
  • nous persisterons à serpenter parmi les sornettes énoncées par Mariette.

Taïaut et à suivre !