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Les livres des autres page 7

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 3/6

Première de couverture (détail)

 

Poursuivie par sa marotte qui semble être de complaire au grand patronat, ainsi que subodoré ici et là, Mariette Darrigrand dénonce d’emblée les implications de la fausse étymologie. Associer travail et tripalium, c’est « mettre le travail sous le signe de la torture » (19), ce qui est typique de « la gauche », première sur « le droit à la paresse » et l’envie de « travailler moins pour gagner plus » (25) quand la droite, par la bouche de Philippe Gosselin, député de la Manche, rêve de « travailler plus sans payer plus ». Autant dire que, sous couvert de sémiologie objective, le livre bascule très vite dans une séparation qui semble répondre à la gêne initiale d’une privilégiée payée à prix d’or pour animer des workshops corporate. L’heure est à la confirmation des confrontations.

  • D’un côté, il y a les gentils, ceux qui procurent du travail, ce qui est gentil, mais qui sont encore plus gentils puisqu’on peut leur vendre des conférences d’une copine de Mariette Darrigrand (laquelle invite donc Mariette Darrigrand), une ex-cancérologue qui veut désormais « soigner l’entreprise » et optimiser les « ressources humaines », c’est dire si l’entreprenariat macroniste est un cancer ;
  • de l’autre campent les méchants, les flemmards, les revendicatifs – bref, ces salopards « de gauche » qui ont contribué à répandre le lien vicié entre le pale et le taf, utilisant l’étymologie comme « la voie royale des croyances populaires » (29).

En somme, tout se passerait comme si les travailleurs ne se plaignaient pas du travail à cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent mais à cause de l’étymologie, qui infuserait dans leur logiciel mental une image faussée de leur servitude épanouissante. Un aveu : on est au bord de la larmichette.
Heureusement, pour l’auteur, mieux vaut considérer que le travail est lié au trabalh, « construction à l’intérieur de laquelle on place le cheval à ferrer ». Ainsi, le travail n’asservit pas le travailleur, tsss, tsss, il se met « au service de l’animal laborans », selon les termes de Hannah Arendt, laquelle doit être une super copine de Mariette – comme nous désignerons l’auteur désormais – puisqu’elle l’appelle « Hannah » (48). Une autre hypothèse relie le travail à la construction de « traves » (en gros : des poutres). Dès lors, travailler, ce serait s’associer à « tout ce qui peut solidifier la vie » (33). Mieux, si on relit Virgile pour dénoncer les gauchistes (chacun ses raisons de « relire » Virgile…), « trave, véritable étymon de travail, est un mot poétique et sacralisant qui fleure bon les bois et les canopées ». D’ailleurs, ne dit-on pas que le bois lui-même travaille (37), hein, ne dit-on pas ?
Le problème est peut-être que Mariette et moi, on n’a pas dû prendre les mêmes limousines pour se rendre au travail. Celles que j’ai coutume d’emprunter pour aller embaucher « fleurent rarement bon », déjà, et fleurent encore moins « les bois et les canopées ». Bah, il y a sans doute plus de pognon à gratter chez les patrons de grosses boîtes que chez les travailleurs, et cela justifie, pour certaine, d’oser des « affirmations positives » qui se situent intellectuellement au carrefour

  • des supermarchés,
  • de la finesse de pensée d’un Jean-Pierre Raffarin, et
  • de l’encéphalogramme artistique de Lorie.

Au reste, la chanson n’est pas loin puisque, emballée par son propre discours, l’auteur s’enflamme et se prend pour une slameuse. Selon elle, yo,

 

le travail contient tout autant la trave que l’entrave

 

car « il nous soutient souvent et parfois nous emprisonne ». Superbe chiasme qui aurait cependant gagné à remplacer « parfois » par « presque toujours, donc toujours ». « Arbeit macht frei », on croyait ce genre d’idéologie placée en veilleuse, mais il faut constater que les effarants triomphes macronistes décomplexent certains convaincus.

 

 

Pour comprendre pourquoi le travail ne nous emprisonne que parfois, concentrons-nous sur le palimpseste sémiologique qu’esquisse l’essayiste. Mariette rappelle que les mots sont souvent en friction avec d’autres termes proches d’eux par le sens. Ainsi de la concurrence entre travail et labeur (41), finalement écrasée par le premier, même si le verbiage entreprenarial contemporain remet en selle le second, constate l’auteur, à force de fonder et d’animer des labs. De toute façon, « le travail est né avec l’humanité », si bien que « toute souffrance liée à lui est (…) un dévoiement coupable » de notre instinct. Sic.
Le travail étant là « depuis toujours », il nous faut jobber encore et encore sans exiger de gagner davantage mais pour honorer « l’élan vital » de l’homme qui n’est autre que « l’élan travailleur vital » (50-51). C’est cette pulsion vers le travail qui nous donne de l’envergure, le mot « vergue » désignant une « pièce très solide » d’un mât… et semblant connecté au work anglais (54). L’homme qui work est un homme qui fait, un homo faber. Or, pour bien faire, il faut s’organiser, c’est-à-dire poser des actes guidés par l’ergon.
L’ergon est l’art d’organiser le travail comme énergie. En s’organisant pour bien travailler, l’homme applique à son échelle un objectif qui devrait être global : « Aller vers un bon mix énergétique » (65). Parce qu’il mobilise l’énergie renouvelable des travailleurs, le travail les alimente d’une tension saine sans laquelle le courant ne passerait pas dans leurs vies. Voilà pourquoi l’auteur en appelle à une écologie laborieuse qui oppose le travail à la peine, « d’où vient notre pénibilité, si utilisée durant la crise de la réforme des retraites en 2023 » (67).
Faut-il pas en tenir une sacrée couche et vivre dans a bed of roses pour opposer travail et pénibilité, alors que ces réalités sont consubstantielles pour de nombreux travailleurs, à différents degrés ? Faut-il pas être hors sol pour s’étonner que pénibilité et retraite puissent être reliées ? La réponse est dans les questions. Cependant, dopée par le désir de complaire aux exploiteurs qui détiennent la caillasse, Mariette n’en démord pas : pour elle, le travail est le terreau du bonheur. Mieux, c’est ce qui relie l’homme à son essence (sans plomb) et à la terre. À l’en croire, dans une perspective écologique, dont on sait comme elle fait vibrer les patrons français à coups d’excès de normes et de distorsion de la concurrence détruisant des emplois, « les traités actuels de permaculture » rappellent « cette sagesse ancestrale : travailler, c’est souvent savoir attendre » (69).
« Travailler, c’est souvent savoir attendre. » Wow! Sera-ce à force d’écrire n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ?

 

 

Pour Mariette, point de doute : comme l’ostéopathie vise à redonner de la liberté de mouvement au corps, une bonne organisation au travail permet la fluidité et la mobilité. Des travailleurs « bien organisés » sont « allègrement collaboratifs », donc très loin d’un Paul Lafargue, lié à Karl Marx (« wououououh » crient les grands patrons finançant l’auteur) par son épouse, coupable d’avoir écrit Le Droit à la paresse où « le travail était le grand accusé » (75). Paul Lafargue y dénonce le travail comme élément aliénant. Par cette thèse barbare, il se transforme en « défenseur de la paresse », crime contre

  • le patronat,
  • les « libéraux », ces aliénateurs et, de façon anticipée,
  • la macronie s’il en est.

Là encore, seule une ultra privilégiée recherchant des subsides auprès de ceux qui méprisent les travailleurs dont ils tirent leur richesse peut feindre d’oublier que, oui, structurellement, le travail est une aliénation. On peut même se demander si la sémiologue n’est pas l’exemple même de l’aliénée, pas forcément folle mais obligée de tirer à la ligne afin d’insulter ceux qui souffrent au travail en multipliant

  • les louanges de la soumission censée conduire à l’épanouissement,
  • les embardées contre ceux qui pensent que « l’amour du travail est une folie », et
  • les affirmations inacceptables comme « la paresse est la plus sinistre des maladies du travail » (c’est écrit texto p. 77, et il ne faudrait sans doute pas s’en émouvoir, bordel !).

En réalité, les propos de Mariette, loin d’être une démonstration linguistique stimulante, sont une parfaite illustration de cette aliénation au grand patronat que nous autres clampins vivons mais qui est censée être ici dénoncée. Ha, ha. Dans une prochaine notule,

  • nous continuerons donc de nous laisser porter par cet étrange éloge du travail ;
  • nous persisterons à enfoncer ces portes ouvertes à une idéologie crissante totalement – et sciemment – déconnectée des réalités
    • anthropologiques,
    • sociologiques et
    • humaines ; bref,
  • nous persisterons à serpenter parmi les sornettes énoncées par Mariette.

Taïaut et à suivre !

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 2

Première de couverture (détail)

 

La thèse de Mariette Darrigrand, évoquée ici : « travail » ne vient pas de tripalium, cet instrument de torture – prémices validées, comme les délires – au sens étymologique, tu penses – qu’elles inspireront, par le groupe éditorial Humensis, propriété de la Scor, entreprise affichant près de vingt milliards d’euros de CA et dirigée depuis 2023 par un ancien patron des espions malsains de Palantir, ce n’est pas rien. Donc, contrairement à ce qu’affirment les gauchistes et les cossards, l’équivalent des rastaquouères pour les affidés du grand patronat, le travail, c’est TOUJOURS cool, personne ne peut rien dire là contre.
Cet acte de foi est le stigmate d’une forte appartenance droitière : autant la gauche s’est appropriée les travailleurs, autant la droite se présente comme la championne du travail. Le rappellerait si nécessaire la « niche parlementaire » que les toutous du LR – pas mes chiens préférés, on l’aura pressenti – ont commencé d’utiliser ce 6 février 2025 « pour aider la France qui travaille » et dénoncer les bénéficiaires de diverses prestations sociales, aka les « bénéficiaires de l’assistanat ». La technique consiste à

  • cliver,
  • opposer,
  • dresser

les uns contre les autres, et au premier chef les exploités contre les plus fragiles. Selon la théorie vaseuse – pléonasme – des députés LR, ces privilégiés sans vergogne ni compétence, l’un allant souvent avec l’autre, notre société serait composée,

  • d’une part, des vaillants, bons patriotes, qui travaillent et grâce auxquels « nous avons les moyens de protéger tous les Français contre les risques de la vie (handicap, vieillesse, maladie) » ;
  • d’autre part, des vampires qui sucent le lait de « l’assistanat » offert par l’État et les collectivités, se gobergeant par exemple grâce aux faramineux RSA ou APL (in : Le Monde, 6 février 2025, p. 9).

L’absurdité de cette partition a beau n’être qu’un piètre outil de communication (lors de la niche de février 2025, il est annoncé certain que « les textes présentés ont peu de chance d’être adoptés », le but n’est donc que de buzzer les Français), elle n’en contribue pas moins à tenter de monter « la France qui travaille » contre « la France qui profite ». Le procédé est connu worldwide :

 

Les néolibéraux soutiennent qu’un État cherchant à changer la situation sociale d’un pays par le biais de dépenses publiques et de programmes sociaux

  • récompense l’échec,
  • alimente la dépendance, et
  • subventionne les perdants.

(George Monbiot et Peter Hustchison, La Doctrine invisible. L’Histoire secrète du néolibéralisme et comment il est arrivé à contrôler nos vies [2024], trad. Mathilde Ramadier, Éditions du Faubourg, 2025, p. 12)

 

Dans une France exsangue, sauf pour les politiciens de tout bord dont les rémunérations et avantages continuent de donner une idée de ce qu’est, loin de l’assistanat, la véritable extravagance, la stratégie LR, pour grotesque qu’elle paraisse, comporte deux dangers. D’une part, elle est délétère intellectuellement et potentiellement nuisible aux plus précaires, stigmatisés comme des profiteurs. D’autre part, elle tend à faire peser un soupçon indigne sur les personnes ne disposant pas d’un emploi ou regrettant la pénibilité de celui qu’elles occupent. Or, comme le rappelait le Front de gauche dans son programme 2012, l’une des caractéristiques majeures du capitalisme néolibéral tel qu’il s’applique en France, c’est « la généralisation de la précarité », ce « fléau qui ronge petit à petit les forces vives du pays » (L’Humain d’abord. Programme du Front de gauche et de son candidat commun Jean-Luc Mélenchon, E.J.L. / Librio, 2011, p. 17). Dans la réalité, ce ne sont évidemment pas les entreprises qui sont victimes de la supposée désaffection des Français pour le travail ; c’est le comportement des grands prédateurs capitalistes qui victimise

  • les travailleurs précaires
    • (smicards,
    • temps partiels,
    • autoentrepreneurs forcés…),
  • les chômeurs et
  • les exclus en général.

Prétendre que la réalité est inverse serait cocasse si ce n’était à ce point scandaleux. Cependant, la rhétorique LR a l’avantage de faire résonner les propos de Mariette Darrigrand. Pour elle comme pour les pantins siglés LR, trop de Français sont structurellement hostiles à l’idée même de travailler. Voilà le malheur de notre nation qui, sans cela, aurait tout pour réussir. Honnis soient ceux qui ricaneraient en pensant aux boulots plus que tranquilles de ceux qui se permettent de dénoncer les pas-fanatiques du travail… et rendez-vous presque bientôt pour la suite du compte-rendu !

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 2/6

Première de couverture (détail)

 

La thèse de Mariette Darrigrand, évoquée ici : « travail » ne vient pas de tripalium, cet instrument de torture – prémices validées, comme les délires – au sens étymologique, tu penses – qu’elles inspireront, par le groupe éditorial Humensis, propriété de la Scor, entreprise affichant près de vingt milliards d’euros de CA et dirigée depuis 2023 par un ancien patron des espions malsains de Palantir, ce n’est pas rien. Donc, contrairement à ce qu’affirment les gauchistes et les cossards, l’équivalent des rastaquouères pour les affidés du grand patronat, le travail, c’est TOUJOURS cool, personne ne peut rien dire là contre.
Cet acte de foi est le stigmate d’une forte appartenance droitière : autant la gauche s’est appropriée les travailleurs, autant la droite se présente comme la championne du travail. Le rappellerait si nécessaire la « niche parlementaire » que les toutous du LR – pas mes chiens préférés, on l’aura pressenti – ont commencé d’utiliser ce 6 février 2025 « pour aider la France qui travaille » et dénoncer les bénéficiaires de diverses prestations sociales, aka les « bénéficiaires de l’assistanat ». La technique consiste à

  • cliver,
  • opposer,
  • dresser

les uns contre les autres, et au premier chef les exploités contre les plus fragiles. Selon la théorie vaseuse – pléonasme – des députés LR, ces privilégiés sans vergogne ni compétence, l’un allant souvent avec l’autre, notre société serait composée,

  • d’une part, des vaillants, bons patriotes, qui travaillent et grâce auxquels « nous avons les moyens de protéger tous les Français contre les risques de la vie (handicap, vieillesse, maladie) » ;
  • d’autre part, des vampires qui sucent le lait de « l’assistanat » offert par l’État et les collectivités, se gobergeant par exemple grâce aux faramineux RSA ou APL (in : Le Monde, 6 février 2025, p. 9).

L’absurdité de cette partition a beau n’être qu’un piètre outil de communication (lors de la niche de février 2025, il est annoncé certain que « les textes présentés ont peu de chance d’être adoptés », le but n’est donc que de buzzer les Français), elle n’en contribue pas moins à tenter de monter « la France qui travaille » contre « la France qui profite ». Le procédé est connu worldwide :

 

Les néolibéraux soutiennent qu’un État cherchant à changer la situation sociale d’un pays par le biais de dépenses publiques et de programmes sociaux

  • récompense l’échec,
  • alimente la dépendance, et
  • subventionne les perdants.

(George Monbiot et Peter Hustchison, La Doctrine invisible. L’Histoire secrète du néolibéralisme et comment il est arrivé à contrôler nos vies [2024], trad. Mathilde Ramadier, Éditions du Faubourg, 2025, p. 12)

 

Dans une France exsangue, sauf pour les politiciens de tout bord dont les rémunérations et avantages continuent de donner une idée de ce qu’est, loin de l’assistanat, la véritable extravagance, la stratégie LR, pour grotesque qu’elle paraisse, comporte deux dangers. D’une part, elle est délétère intellectuellement et potentiellement nuisible aux plus précaires, stigmatisés comme des profiteurs. D’autre part, elle tend à faire peser un soupçon indigne sur les personnes ne disposant pas d’un emploi ou regrettant la pénibilité de celui qu’elles occupent. Or, comme le rappelait le Front de gauche dans son programme 2012, l’une des caractéristiques majeures du capitalisme néolibéral tel qu’il s’applique en France, c’est « la généralisation de la précarité », ce « fléau qui ronge petit à petit les forces vives du pays » (L’Humain d’abord. Programme du Front de gauche et de son candidat commun Jean-Luc Mélenchon, E.J.L. / Librio, 2011, p. 17). Dans la réalité, ce ne sont évidemment pas les entreprises qui sont victimes de la supposée désaffection des Français pour le travail ; c’est le comportement des grands prédateurs capitalistes qui victimise

  • les travailleurs précaires
    • (smicards,
    • temps partiels,
    • autoentrepreneurs forcés…),
  • les chômeurs et
  • les exclus en général.

Prétendre que la réalité est inverse serait cocasse si ce n’était à ce point scandaleux. Cependant, la rhétorique LR a l’avantage de faire résonner les propos de Mariette Darrigrand. Pour elle comme pour les pantins siglés LR, trop de Français sont structurellement hostiles à l’idée même de travailler. Voilà le malheur de notre nation qui, sans cela, aurait tout pour réussir. Honnis soient ceux qui ricaneraient en pensant aux boulots plus que tranquilles de ceux qui se permettent de dénoncer les pas-fanatiques du travail… et rendez-vous presque bientôt pour la suite du compte-rendu !

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 1

Première de couverture (détail)

 

On la sent un peu gênée aux entournures, Mariette Darrigrand, dans L’Atelier du tripalium. Non, travail ne vient pas de torture ! (Équateurs, « Mots contre maux », 2024, 222 p., 19 €). C’est vrai qu’écrire un livre pour rappeler que, étymologiquement, le travail n’est pas une torture, quand on est « consultante auprès de différentes entreprises et organisations », où l’on anime des workshops pour dédramatiser les mots donc les maux relatifs au travail, ça sent moins l’ouvrage de linguistique que le texte de commande ou, a minima, de circonstance, griffonné pour chanter aux clampins les vertus du boulot en espérant, ainsi, continuer à susciter des sollicitations patronales.
En effet, semblable perspective peut passer pour doublement trouble ou courageuse, selon le point de vue. Que travail ne vienne pas de tripalium (c’est le nœud de l’histoire ici racontée), alléluia ! Mais, d’une part, il reste une marge entre proposer cette rectification – datant de Littré – et tenter de s’en servir pour faire oublier qu’aller au charbon, au turbin ou à la mine contre un salaire souvent merdique et sous la houlette d’un Code du travail non pas détricoté mais pilonné par la macronie (les initiatives de la représentante de Danone n’étaient que la partie émergée de l’iceberg…), c’est bien souvent une gave et quelquefois une fieffée arnaque. D’autre part, que cette chanson soit serinée par le top management et ses sbires pour embringuer les petites mains et réenchanter le rapport à l’entreprise a de quoi faire sursauter. Une récente étude de la Direction général des finances publiques – pas d’Oxfam, hein, de la DGFiP – a montré que « le revenu annuel des 40 700 ménages français les plus riches a plus que doublé » en treize ans ; or, pour eux,

 

les traitements et salaires [pourtant considérables à l’aune des traitements et salaires des clampins] ne représentent que 35,5 % du total [de leurs revenus]. L’essentiel de leurs ressources provient plutôt des dividendes et des plus-values tirés des capitaux dont ils sont propriétaires (47 %), des bénéfices des entreprises qu’ils détiennent (10,5 %) et de leur patrimoine foncier (3 %). (…) Pour le reste des contribuables (…), les traitements et salaires se taillent la part du lion (63 %) [in : Le Monde, 31 janvier 2025, p. 6].

 

Ce constat, qui corrobore notre lecture du livre de Gilbert Cette contre le SMIC et les allocs (chronique lisible ici et là), peut inspirer deux conclusions rapides. Primo, si des zozos connaissent la valeur du travail et y sont, par nécessité, attachés, ce sont plutôt les grouillots en bas de l’échelle que les donneurs de leçons pérorant autour de la valeur travail sur BFM Business. Pas la peine de recourir à l’étymologie pour ça – laquelle étymologie a peu de chance de leur redonner le smile car les gars de tout sexe savent bien ce qu’ils vivent au quotidien – on gagne peu, parfois moins que si on n’était qu’aux allocs, ce qui ne prouve pas qu’on est des flemmards, juste que les salaires de merde et, souvent, le temps partiel imposé transforment les travailleurs en « morts qui marchent », comme le chantait Félix Leclerc en évoquant les chômeurs. Secundo, si, à en croire la posture adoptée par Mariette Darrigrand, de nombreux travailleurs jugent, à des degrés divers et sauf dans leurs lettres de motivation ou leurs entretiens annuels, que le travail les emprisonne et les épuise, c’est parce les faits sont là : pour eux, le travail est une nécessité, pas un loisir presque dispensable.
Certes, la dichotomie entre très riches et travailleurs de l’ombre, forcément de l’ombre, est un chouïa caricaturale, même si les études laissent entendre qu’elle contient une forte part de réalité, n’en déplaise aux privilégiés. Ce nonobstant, elle permet de dessiner une posture partagée entre, d’un côté, ceux qui expliquent que le travail est une bénédiction mais n’en ont quasi pas besoin pour vivre, et ceux qu’il s’agirait de convaincre que le travail est une libération, un accomplissement, peut-être même un aboutissement, alors que ledit travail, avec ou sans triple pale, est plus souvent un abrutissement qu’un aboutissement.
Dans cette perspective, la bascule proposée par la sémiologue est suspecte. Retirer une étymologie erronée au travail est une idée défendable ; pour autant, elle n’exonère pas le travail de ce que les donneurs d’ordres font subir aux travailleurs. Si le travail contemporain en France n’a pas toujours la violence sanglante de la torture, il existe de nombreux outils patronaux pour susciter moult souffrances, qu’elles soient ronronnantes voire refoulées ou qu’elles soient patentes, insupportables, proprement invivables tant elles sont aiguës. Dès lors, proposer aux travailleurs, cossus ou bas-de-l’échellistes, des ateliers pour qu’ils se réapproprient la joie d’embaucher sous prétexte d’étymologie peut paraître un peu léger quand on sait combien, concrètement, les conditions de travail se sont dégradées, ne serait-ce qu’au regard du statut desdits travailleurs.

 

Vu sur Facebook

 

Ainsi, des enquêtes récentes ont montré comment le recours à la microentreprise avait pris le pas sur le salariat et l’intérim dans un nombre hallucinant de secteurs, dont certains inattendus comme le BTP. De manière flagrante, dans les hôtels et restaurants, « le nombre de microentreprises actives a bondi avec, à la clef, un risque de précarité et de moindre protection », obligeant Thierry Marx, patron de l’Union des métiers et industries de l’hôtellerie à reconnaître que « l’autoentreprise est un outil très libéral qui détricote le code du travail » [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 16], code déjà abîmé, on l’a dit, par les coups de boutoir macronistes. Or, l’arnaque de la microentreprise n’a pas fini de prendre de l’ampleur !

 

Utilisée d’abord par commodité, la prestation en freelance est devenue tellement courante que, dans certaines entreprises, le coût des achats que représente leur facturation est supérieur à celui de la masse salariale [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 19].

 

En clair, on salarie moins qu’on n’externalise. Les conséquences pour les travailleurs sont connues :

  • instabilité (qui, à un certain niveau de revenus, peut avoir son charme mais, le plus souvent, est subie),
  • précarité (le manque de visibilité lié aux contrats courts peut accentuer le phénomène en s’accompagnant de dérogations consenties par le travailleur au droit et aux usages afin de conserver un client prompt à jouer au maître-chanteur), et
  • perte de droits en termes de protection sociale, notamment au regard des droits à la retraite, ce qui n’est peut-être pas tout à fait innocent (peut-être, hein).

Dès lors, ce qui précède est le contraire d’un hors sujet. En effet, pour rendre compte de L’Atelier du tripalium…, il faut avoir en tête sa raison d’être : les travailleurs n’idéalisent pas leur travail car, souvent, les conditions de celui-ci sont non seulement mauvaises mais en voie incessante de dégradation. Dans ce contexte, marteler que l’étymologie du travail n’est pas tripalium suffira-t-il à combler les chief happiness managers et à remettre des paillettes dans le regard de leurs ouailles – à défaut de subsides sur leur compte en banque – au moment où sonne le réveil, les petits matins

  • froids,
  • gris et
  • pluvieux,

réveil qui indique qu’il faut aller prendre un transport en commun bondé, puant, cher et rare, avec de moins en moins de places assises pour, peut-être, attendrir la viande selon l’expression poétique des agents de la maréchaussée, et, en tout cas, entasser plus de clients dans un même espace au lieu d’augmenter le cadençage ? En d’autres termes, Mariette Darrigrand a-t-elle écrit un parallélépipède feuillu visant à réenchanter le travail pour satisfaire les patrons en général et les commanditaires de causeries positives en particulier, ou un ouvrage interrogeant les représentations dudit travail à travers une analyse sociosémiotique rigoureuse ? C’est ce que nous examinerons dans une prochaine notule dans laquelle, ô miracle ! nous ouvrirons enfin l’ouvrage.

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 1/6

Première de couverture (détail)

 

On la sent un peu gênée aux entournures, Mariette Darrigrand, dans L’Atelier du tripalium. Non, travail ne vient pas de torture ! (Équateurs, « Mots contre maux », 2024, 222 p., 19 €). C’est vrai qu’écrire un livre pour rappeler que, étymologiquement, le travail n’est pas une torture, quand on est « consultante auprès de différentes entreprises et organisations », où l’on anime des workshops pour dédramatiser les mots donc les maux relatifs au travail, ça sent moins l’ouvrage de linguistique que le texte de commande ou, a minima, de circonstance, griffonné pour chanter aux clampins les vertus du boulot en espérant, ainsi, continuer à susciter des sollicitations patronales.
En effet, semblable perspective peut passer pour doublement trouble ou courageuse, selon le point de vue. Que travail ne vienne pas de tripalium (c’est le nœud de l’histoire ici racontée), alléluia ! Mais, d’une part, il reste une marge entre proposer cette rectification – datant de Littré – et tenter de s’en servir pour faire oublier qu’aller au charbon, au turbin ou à la mine contre un salaire souvent merdique et sous la houlette d’un Code du travail non pas détricoté mais pilonné par la macronie (les initiatives de la représentante de Danone n’étaient que la partie émergée de l’iceberg…), c’est bien souvent une gave et quelquefois une fieffée arnaque. D’autre part, que cette chanson soit serinée par le top management et ses sbires pour embringuer les petites mains et réenchanter le rapport à l’entreprise a de quoi faire sursauter. Une récente étude de la Direction général des finances publiques – pas d’Oxfam, hein, de la DGFiP – a montré que « le revenu annuel des 40 700 ménages français les plus riches a plus que doublé » en treize ans ; or, pour eux,

 

les traitements et salaires [pourtant considérables à l’aune des traitements et salaires des clampins] ne représentent que 35,5 % du total [de leurs revenus]. L’essentiel de leurs ressources provient plutôt des dividendes et des plus-values tirés des capitaux dont ils sont propriétaires (47 %), des bénéfices des entreprises qu’ils détiennent (10,5 %) et de leur patrimoine foncier (3 %). (…) Pour le reste des contribuables (…), les traitements et salaires se taillent la part du lion (63 %) [in : Le Monde, 31 janvier 2025, p. 6].

 

Ce constat, qui corrobore notre lecture du livre de Gilbert Cette contre le SMIC et les allocs (chronique lisible ici et là), peut inspirer deux conclusions rapides. Primo, si des zozos connaissent la valeur du travail et y sont, par nécessité, attachés, ce sont plutôt les grouillots en bas de l’échelle que les donneurs de leçons pérorant autour de la valeur travail sur BFM Business. Pas la peine de recourir à l’étymologie pour ça – laquelle étymologie a peu de chance de leur redonner le smile car les gars de tout sexe savent bien ce qu’ils vivent au quotidien – on gagne peu, parfois moins que si on n’était qu’aux allocs, ce qui ne prouve pas qu’on est des flemmards, juste que les salaires de merde et, souvent, le temps partiel imposé transforment les travailleurs en « morts qui marchent », comme le chantait Félix Leclerc en évoquant les chômeurs. Secundo, si, à en croire la posture adoptée par Mariette Darrigrand, de nombreux travailleurs jugent, à des degrés divers et sauf dans leurs lettres de motivation ou leurs entretiens annuels, que le travail les emprisonne et les épuise, c’est parce les faits sont là : pour eux, le travail est une nécessité, pas un loisir presque dispensable.
Certes, la dichotomie entre très riches et travailleurs de l’ombre, forcément de l’ombre, est un chouïa caricaturale, même si les études laissent entendre qu’elle contient une forte part de réalité, n’en déplaise aux privilégiés. Ce nonobstant, elle permet de dessiner une posture partagée entre, d’un côté, ceux qui expliquent que le travail est une bénédiction mais n’en ont quasi pas besoin pour vivre, et ceux qu’il s’agirait de convaincre que le travail est une libération, un accomplissement, peut-être même un aboutissement, alors que ledit travail, avec ou sans triple pale, est plus souvent un abrutissement qu’un aboutissement.
Dans cette perspective, la bascule proposée par la sémiologue est suspecte. Retirer une étymologie erronée au travail est une idée défendable ; pour autant, elle n’exonère pas le travail de ce que les donneurs d’ordres font subir aux travailleurs. Si le travail contemporain en France n’a pas toujours la violence sanglante de la torture, il existe de nombreux outils patronaux pour susciter moult souffrances, qu’elles soient ronronnantes voire refoulées ou qu’elles soient patentes, insupportables, proprement invivables tant elles sont aiguës. Dès lors, proposer aux travailleurs, cossus ou bas-de-l’échellistes, des ateliers pour qu’ils se réapproprient la joie d’embaucher sous prétexte d’étymologie peut paraître un peu léger quand on sait combien, concrètement, les conditions de travail se sont dégradées, ne serait-ce qu’au regard du statut desdits travailleurs.

 

Vu sur Facebook

 

Ainsi, des enquêtes récentes ont montré comment le recours à la microentreprise avait pris le pas sur le salariat et l’intérim dans un nombre hallucinant de secteurs, dont certains inattendus comme le BTP. De manière flagrante, dans les hôtels et restaurants, « le nombre de microentreprises actives a bondi avec, à la clef, un risque de précarité et de moindre protection », obligeant Thierry Marx, patron de l’Union des métiers et industries de l’hôtellerie à reconnaître que « l’autoentreprise est un outil très libéral qui détricote le code du travail » [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 16], code déjà abîmé, on l’a dit, par les coups de boutoir macronistes. Or, l’arnaque de la microentreprise n’a pas fini de prendre de l’ampleur !

 

Utilisée d’abord par commodité, la prestation en freelance est devenue tellement courante que, dans certaines entreprises, le coût des achats que représente leur facturation est supérieur à celui de la masse salariale [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 19].

 

En clair, on salarie moins qu’on n’externalise. Les conséquences pour les travailleurs sont connues :

  • instabilité (qui, à un certain niveau de revenus, peut avoir son charme mais, le plus souvent, est subie),
  • précarité (le manque de visibilité lié aux contrats courts peut accentuer le phénomène en s’accompagnant de dérogations consenties par le travailleur au droit et aux usages afin de conserver un client prompt à jouer au maître-chanteur), et
  • perte de droits en termes de protection sociale, notamment au regard des droits à la retraite, ce qui n’est peut-être pas tout à fait innocent (peut-être, hein).

Dès lors, ce qui précède est le contraire d’un hors sujet. En effet, pour rendre compte de L’Atelier du tripalium…, il faut avoir en tête sa raison d’être : les travailleurs n’idéalisent pas leur travail car, souvent, les conditions de celui-ci sont non seulement mauvaises mais en voie incessante de dégradation. Dans ce contexte, marteler que l’étymologie du travail n’est pas tripalium suffira-t-il à combler les chief happiness managers et à remettre des paillettes dans le regard de leurs ouailles – à défaut de subsides sur leur compte en banque – au moment où sonne le réveil, les petits matins

  • froids,
  • gris et
  • pluvieux,

réveil qui indique qu’il faut aller prendre un transport en commun bondé, puant, cher et rare, avec de moins en moins de places assises pour, peut-être, attendrir la viande selon l’expression poétique des agents de la maréchaussée, et, en tout cas, entasser plus de clients dans un même espace au lieu d’augmenter le cadençage ? En d’autres termes, Mariette Darrigrand a-t-elle écrit un parallélépipède feuillu visant à réenchanter le travail pour satisfaire les patrons en général et les commanditaires de causeries positives en particulier, ou un ouvrage interrogeant les représentations dudit travail à travers une analyse sociosémiotique rigoureuse ? C’est ce que nous examinerons dans une prochaine notule dans laquelle, ô miracle ! nous ouvrirons enfin l’ouvrage.

 

« Travailleur mais pauvre », Gilbert Cette (De Boeck Supérieur, 2024) – 2/2

Première de couverture (détail)

 

Le projet est superbe et généreux. La seconde partie du livre de Gilbert Cette ne propose-t-elle pas de « lutter contre la pauvreté des travailleurs » ? De la part d’un enseignant business friendly fervent contempteur des aides sociales au nom

  • de l’orthodoxie budgétaire,
  • de l’efficience étatique et
  • de l’opposition à « l’amélioration du sort d’une fraction de la population » (107) [devinez l’amélioration de quelle fraction de la population indispose Gilbert],

ce projet mérite toute notre attention. À travers l’évaluation des théories et pratiques de « justice sociale », l’objectif affiché est néanmoins de contester les trois fonctions de l’intervention publique pour juguler pauvreté et inégalités :

  • l’allocation,
  • la stabilisation et
  • la redistribution.

Synthétisons l’avis de l’auteur, bien qu’il soit souvent abrité derrière un idiolecte réservant une grande partie de l’ouvrage aux sachants spécialistes experts diplômés ou aux convaincus qui ne le liront pas mais, entre pairs, hocheront la tête d’un air entendu voire complice. Pour lui, les interventions de l’État sont nocives car « les hypothèses [subodorant que le mal-être des pauvres pourrait être atténué grâce à l’intervention publique] (…) sont éminemment fragiles et critiquables ». Dès lors, graphiques àl’appui, on peut affirmer que la justice sociale n’est rien d’autre qu’une forme prise par la « désincitation de l’offre de travail » (117) qui frappe la société française. Comme l’aurait traduit un expert de l’ironie plus que de l’économie, « au fond, çui qui est dans la misère, c’t au fond qu’il le veut bien » avant d’ajouter, en homme droit : « Ça, c’est vulgaire. »

 

 

Son livre prouve que Gilbert Cette est l’exemple de l’homme vulgaire au sens bühlérien du terme. Pour lui, la redistribution bute sur une difficulté : la prise en compte de la responsabilité individuelle. En gros, cela veut dire que les travailleurs pauvres ne sont pas des victimes du grand patronat, ce sont des gens qui veulent être pauvres pour ne pas faire d’efforts et toucher des allocs sous différentes formes. En effet, la pauvreté, laborieuse ou non, n’est pas un statut, c’est un choix. Comme le chante Jean Dubois, aussi ironique que Bühler, « la misère est un job à la portée de n’importe qui le prend ». D’autant que celui qui est pauvre dans l’Hexagone, c’t au fond qu’il le veut bien, alors que la France « a su montrer une inventivité extrême » en matière de « dispositifs d’aides » (124). Les prestations, certes peu lisibles, qu’elles soient

  • sans contreparties,
  • liées à la faiblesse du revenu (donc désincitant les salauds de pauvres à bosser davantage par peur de passer le seuil, 132),
  • rapportées à l’activité donc avec un « effet de substitution négatif » (143),

ont un défaut horrible : elles plombent la capacité ou la volonté des grouillots-profiteurs à se sortir les doigts. Heureusement, Gilbert Cette, ex-patron du « Groupe d’experts sur le SMIC », a une solution en deux temps : d’abord, ne SURTOUT PAS augmenter le SMIC ; ensuite, envisager de détruire le SMIC. Par pitié pour les pauvres. Si. Certes, les débiles dont nous sommes pourraient penser que le SMIC a beau être presque un luxe à l’ère de l’auto-entreprenariat, cette arnaque, et du temps partiel destructeur, augmenter le SMIC, ce serait pas si pire pour ceux qui le touchent. Eh bien,

  • non,
  • faux,
  • zéro,
  • nul.

Dans son livre où l’impression des accents circonflexes semble coûter trop cher (mais c’est moderne et belge à la fois, alors…) et la mise en page enfoncer le niveau zéro de la maquette, Cette reste modéré mais sec : « Une telle approche [consistant à augmenter le SMIC] nous paraît erronée. » Ses études prouvent, d’abord, qu’« une hausse du SMIC ne bénéficie pas aux travailleurs les plus pauvres » (154) puisqu’ils sont susceptibles de toucher moins d’allocations si celles-ci sont dégressives – or, dans son optique, c’est mieux si l’État paye plutôt que le patronat. Ensuite, « une hausse du SMIC a un impact sur les finances publiques » vu que l’État paye pas mal d’agents au SMIC – une telle rémunération pour des représentants de l’État, est-ce bien raisonnable, et ne pourrait-on l’améliorer en supprimant les avantages, salaires, enveloppes complémentaires et autres dégueulasseries offertes, par exemple, aux milliers de députés, sénateurs et très hauts fonctionnaires ? Enfin, la hausse du SMIC a des effets défavorables sur l’emploi des personnes les moins qualifiées.  Bien sûr. On peine à imaginer que, par exemple,

  • les ouvriers agricoles étrangers,
  • les éboueurs et
  • ceux qui s’occupent de nos vieux,

si on augmente le SMIC, personne ne les embauchera, mais qu’importe ! Aux yeux de Cette, la seule justification du SMIC reste « la recherche d’un apaisement social » ce qui, pour une fois, ne nous paraît pas un projet complètement stupide. L’ami du patronat s’échauffe même jusqu’à écrire des merveilles comme « l’augmentation du revenu disponible induite par cette augmentation de 1 % du SMIC est très faible » (avec un SMIC horaire à 11,88 €, c’est vrai que, si t’augmentes un pauvre de onze centimes par heure, il est toujours pauvre…). On pourrait en déduire qu’une forte augmentation du SMIC s’impose. Surtout pas ! s’époumone l’auteur en martelant que toute « forte hausse du SMIC aurait des effets défavorables sur l’emploi qui augmenteraient la pauvreté » (159). Donc si t’augmentes un peu les pauvres qui font la fortune des grands patrons, ça sert à rien, mais si tu les augmentes correctement, ça les prive de leur boulot, donc ça les tue. Sont pénibles, ces pauvres, quand même !
Il y a certes un moment où le zozo a l’honnêteté de paraître ennuyé. En 1993, une étude a montré que, dans deux États américains, l’augmentation du salaire « n’a pas abouti à une baisse des emplois au salaire minimum dans les fast-foods » (161). Heureusement, Cette a des syntagmes compliqués pour l’expliquer : le « salaire minimum » était alors « inférieur à la productivité marginale de ces travailleurs peu qualifiés ». Le principe est clair : les gars rapportaient un max de fric vu qu’ils étaient payés une misère ; partant, la marge était suffisante pour les augmenter un chouïa sans les devoir licencier.
Heureusement, on peut sans doute mieux formuler la chose, avec des balabalas du type : la productivité marginale des travailleurs est optimisée au regard du coût relatif de la main d’œuvre rapportée à l’extension de l’opportunité d’externalisation indexée sur l’effectivité du référencement fiduciaire, hors situations spécifiques liées à la particularité d’un décile dont il conviendrait d’examiner de façon approfondie l’impact moyen et long-termiste sur les statistiques afférentes aux catégories susmentionnées. Toujours pas convaincus ? Alors laissons l’auteur arguer que, en Espagne, la « forte » hausse du SMIC a détruit des emplois, et que les études « montrent un fort effet négatif sur l’emploi » des travailleurs les moins qualifiés. En attendant, le taux de chômage de l’Espagne est en baisse continue alors que, en France, il « devrait grimper à 8,5 % d’ici à la fin de l’année » (Le Monde, 28 janvier 2025, p. 12). Au global, l’effet négatif d’une « forte » hausse du SMIC n’est donc pas si délétère. Peut-être la macronie – une sphère délétère, elle – devrait-elle s’en inspirer ?

 

 

En conclusion, Gilbert Cette se lâche. D’une part, il dénonce sans relâche un « très fort impact négatif des relèvements du salaire minimum sur l’emploi des travailleurs peu qualifiés ». Pour rappel, en 2024, le SMIC a été très, très fortement augmenté (même moi, j’étais choqué) de 1,13 % « en application de la revalorisation annuelle » puis de 2 % au 1er novembre pour atteindre la somme dingue de 11,88 € brut, donc 9,4 € net. Bien sûr, j’imagine que ces hausses spectaculaires ont pété l’emploi des travailleurs peu qualifiés. D’autant que, d’autre part, l’auteur écrit que

 

compte tenu du niveau élevé du SMIC, la France ferait partie des pays où une hausse du salaire minimum détruirait des emplois occupés par des personnes peu qualifiées et fragiles.

 

Sans déconner, farceur, combien tu déclares aux impôts pour oser parler du « niveau élevé du SMIC » (166) et affirmer que son « principal défaut est d’évincer de l’emploi » les gens, id sunt les ploucs ? À quel moment tu crois que les pauvres (et notamment les travailleurs pauvres, qui étaient censés être le cœur de ton bouquin) sont esbaudis par « l’ampleur de la redistribution » nationale (170) qui, maudite soit-elle, « contribue à renforcer les effets de trappe à pauvreté » ? En conséquence de quoi (note bien que je ne te facture pas ce qui suit – ma connerie, sans doute), pour tes prochaines demandes de subvention, j’ai une proposition d’étude qui pourrait te titiller : combien faut-il toucher de SMIC pour penser que le SMIC, c’est – Eric Theodore Cartman, viens à mon aide – sa mère la pute super bien payé ?
En attendant les résultats de cette arnaque, je synthétise : d’après Gilbert Cette, le SMIC tue l’emploi parce que ce minimum est vachement trop élevé ; et les aides apportées aux plus pauvres les désincitent à travailler. En d’autres termes, s’il n’y avait plus d’aides et plus de SMIC, les pauvres travailleraient plus, et la France serait moins endettée. Hélas, « compte tenu de la charge politique et sociale de ces sujets, la réflexion qui nous paraît indispensable doit être engagée avec prudence et pédagogie ». Grâce à la timidité politique, qu’ils travaillent ou non, les pauvres vont donc pouvoir continuer à être pauvres. Sacrés veinards !

 

« Travailleur mais pauvre », Gilbert Cette (De Boeck Supérieur, 2024) – 1/2

Première de couverture (détail)

 

Travailleur mais pauvre (De Boeck Supérieur, 204 p., 21,9 €) est le nouveau livre de Gilbert Cette. L’auteur est prof dans une « business school » et intervenant régulier sur BFM Business, organe de propagande qui est à la pensée économique ce que le muskisme est à la démocratie et au macronisme ce que le chocolat en plastique est au Mikado. Le business au secours des pauvres que le business suscite et enfonce, c’est un peu comme si le PC donnait des conseils pour gérer la fortune des amis d’Emmanuel Macron, type Bernard A. ou Rodolphe S. On saliverait d’avance si l’ouvrage ne posait trois questions également vastes et intéressantes, quoique heureusement enduites de technicité largement inaccessible au curieux de bonne volonté :

  • peut-on mesurer la pauvreté ?
  • en quoi le travail peut-il atténuer cet état ou, parfois, l’aggraver ?
  • comment (c’est-à-dire, dans le langage des businessmen, faut-il) aider
    • les merdeux,
    • les louseurs,
    • les pauvres ?

Face à des présidents qui, depuis le spécialiste des sans-dents, n’ont eu de cesse, au mieux, de se contretampiponner des Français ne passant pas leurs vacances à Gstaad, au pis, d’essayer de les faire cracher pour que ceux qui passent leurs vacances à Gstaad puissent prolonger leur séjour d’une semaine, la question de la pauvreté a été souvent mise sous le boisseau, caricaturée ou laissée aux associations. Ainsi du collectif Alerte, qui « compte mettre en demeure l’État de respecter ses obligations légales » nées de la création du revenu de solidarité active, le 1er décembre 2008. La loi afférente stipule que le gouvernement doit définir « un objectif quantifié de réduction de la pauvreté » tous les cinq ans. Le dernier et le seul objectif concernait « n’a été fixé qu’en 2008-2009 » (Le Monde, 24 janvier 2025, p. 12).
Si les médias – souvent aux mains de milliardaires – s’offusquent régulièrement des charges inconsidérées qui pèsent sur les entreprises et expliquent, au reste, la pauvreté par le chômage (sans charge, il y aurait plus d’emplois, chacun sait ça), ils s’intéressent plus rarement à la radiographie de la pauvreté. Peut-être parce que les pauvres, s’ils peuvent être leurs cibles, ne sont ni leur cœur de cible, ni leurs propriétaires. Peut-être aussi, et cette hypothèse ne contredit pas la première, parce que, contrairement à la richesse, la pauvreté est un sujet compliqué car difficile à quantifier et sensible aux contradictions. Par exemple, qu’est-ce qu’un travailleur pauvre ? Comment un travailleur peut-il être pauvre ? Comment peut-il ne plus être pauvre ou être moins pauvre ?
La première partie du livre de Gilbert Cette, qui va nous intéresser ici, choisit d’aborder sans fard la question de la quantification du « phénomène de pauvreté laborieuse« . Quels critères ? Combien de Français y correspondent ? Peut-on dresser une typologie des pauvretés laborieuses afin, dans un second temps, d’évaluer les politiques visant à la réduire et de proposer des orientations adéquates pour limiter ce scandale (ce sera l’objet d’une prochaine notule) ? Les questions paraissent simples ; les réponses ne sauraient l’être. La seule définition de la pauvreté laborieuse donne envie de réécouter tout Lorie pour revenir à des paroles plus accessibles. Selon l’auteur, l’indicateur phare permettant de cerner la pauvreté des travailleurs est

 

la proportion de personnes vivant dans un foyer dont le revenu moyen par unité de consommation est inférieur à un certain seuil relatif, par exemple une fraction du revenu médian de la population étudiée (19, 27, 33, 51…).

 

Les circonvolutions techniques n’empêchent pas de partir sur des affirmations plus accessibles :

  • ceux qui travaillent sont globalement moins pauvres que les autres ;
  • le taux de pauvreté en France « serait stable sur les dernières décennies » ;
  • parmi ceux qui bossent, ceux qui bossent à temps partiels ou avec des contrats courts sont plus sujets à la pauvreté que les autres surtout si, pomponneau de la pomponette, ils s’inscrivent dans une cellule familiale monoparentale.

Assez intuitif, soit. Pour aller plus loin, il convient d’interroger la notion même de pauvreté, donc de distinguer plusieurs pauvretés – en l’espèce, quatre.

  • La pauvreté absolue est fonction de seuils de ressource et de conditions de vie.
  • La pauvreté relative mesure les inégalités dans une population cohérente (le seuil de pauvreté n’est pas le même dans un pays pauvre d’Afrique et en France), ce qui conduit certains économistes à fabriquer un « indicateur d’intensité de la pauvreté » qui, en gros, distingue les pauvres super pauvres et les pauvres, bon, pauvres, mais y a pire.
  • La pauvreté administrative « est définie par le bénéficie d’une prestation visant à réduire la pauvreté » comme le RSA ou le minimum vieillesse, ou par l’étude du surendettement, même si critères et changements réglementaires peuvent impacter son évaluation.
  • La pauvreté ressentie désigne celle que déclarent des gens quand ils se déclarent pauvres.

Gilbert Cette préfère la notion de pauvreté relative, d’autant qu’elle permet de mieux jauger, par comparaison, la pauvreté des travailleurs à la fois par rapport à la pauvreté des non-travailleurs et au sein même des travailleurs. La comparaison offrirait un meilleur prisme que l’examen de seuils fixes. Elle permet de marteler que « le taux de pauvreté de la population en emploi à temps plein est toujours nettement inférieur au taux de pauvreté des personnes en emploi à temps partiel ainsi que de l’ensemble de la population ». En d’autres termes, même si ce n’est pas une révélation particulièrement surprenante, « l’emploi à temps plein réduit considérablement le risque de pauvreté » (43). À l’échelle européenne, la chose se confirme avec une particularité hexagonale : « Le taux de pauvretédes travailleurs à temps partiel est plus élevé en France », peut-être parce que les temps partiels sont encore plus partiels qu’ailleurs, et peut-être aussi parce que les femmes les subissant ont plus d’enfants à charge (50).
Parmi les travailleurs, une espèce en voie de raréfaction peut subir les affres de la pauvreté. Les salariés subissent « la quotité de travail » (combien d’heures ils triment) et leur situation familiale plus – martèle Gilbert Cette – que le salaire horaire. Le gars est un spécialiste du SMIC, accordons-lui donc crédit, même si m’est avis que si le salaire était moins ridicule que le minimum obligatoire, la pauvreté, relative ou absolue, des travailleurs pauvres serait un chouïa moins insupportable, à nombre d’heures travaillées équivalant. On pourrait même se demander si l’invention d’un SMIC brut plus élevé pour missions à temps partiel ne serait pas un élément de justice sociale qui obligerait les patrons à reconsidérer la façon dont ils perçoivent et engagent leurs « collaborateurs » ponctuels. L’auteur préconiserait plutôt des politiques publiques qui ne délivreraient pas de prestations sociales (ben non, mieux vaut baisser les charges des patrons, ces victimes) mais « s’efforceraient de réduire les situations de temps partiel contraint en ouvrant des voies potentielles d’augmentation des quotités travaillées ». Pour le béotien en économie, semble poindre ici un raisonnement vicieux : puisque tu ne gagnes pas assez, travaille plus (alors qu’on pourrait augmenter ton salaire, par exemple) !
En réalité, c’est la complexité de la notion de travailleur que la pauvreté laborieuse met en évidence. Un travailleur peut

  • être salarié à temps plein ou à temps partiel ;
  • être soi-disant indépendant ou « autoentrepreneur », pour un équivalent temps partiel ou temps plein ; et il peut
  • travailler à temps plein (ou à temps partiel) mais… partiellement, en fonction des contrats courts que Leurs Seigneuries lui octroient.

En sus de sa situation familiale, sa situation est donc impactée par

  • son statut,
  • la durée de son travail et
  • la fragmentation de sa quotité travaillée,

tant dans le temps bref (disposition des horaires dans une journée ou une semaine) que dans le temps long (nombre de contrats courts sur le trimestre ou l’année), d’autant que « le passage par le temps partiel ne représente un tremplin vers un temps plein que pour une minorité d’individus » (57). Le problème est qu’il est très difficile de sortir de la pauvreté – peut-être surtout de la pauvreté laborieuse, puisque l’évolution vers une quotité de travail plus importante ou un poste mieux valorisé est souvent une chimère. Gilbert Cette l’admet :

 

Pire encore qu’être pauvre à un moment donné est de le rester, parfois durablement. (63)

 

Face aux nombreuses « trappes à bas salaires », la formation – initiale ou continue – ainsi que « certains dispositifs et politiques économiques », peuvent se révéler inutiles voire contre-productifs, explique l’auteur. Peut-être, osons une hypothèse fofolle, parce que ces dispositifs visent avant tout à « améliorer la compétitivité des entreprises » (67) et non la vie de ceux qui leur permettent d’accumuler des bénéfices voire de verser des milliards de dividendes à leurs actionnaires ? Gilbert Cette préfère y voir des mécanismes liés aux accords de branches, trop rigides et vite surannés selon lui, et aux augmentations du SMIC qui rendent caduque la grille de salaires prévue par les conventions. Cela freine assurément l’effet de la hausse de salaire en cas de « changement catégoriel » ; mais cela illustre surtout à quel point les bas salaires sont bas, puisqu’ils peuvent être aisément rattrapés par un SMIC dont les augmentations, faut pas abuser, restent quand même minuscules, tant proportionnellement que concrètement. Rappelons que la revalorisation du SMIC au 1er novembre 2024 a été de 2 %, après une augmentation d’1,13 % au 1er janvier 2024. Soyons précis : celui qui touchait le SMIC horaire brut à 11,65 € en janvier, le touchait à 11,88 €. Il doit falloir être un sacré nanti pour trouver que ce changement est une belle avancée contre la pauvreté des travailleurs – par chance, ce n’est pas ce qu’affirme l’auteur du livre. La réalité, c’est que la baisse des contributions sociales employeurs pour les bas salaires a atteint un pic dont l’effet sur l’emploi est nul (72).
Côté employés, la dégressivité des prestations et la progressivité de l’impôt le « désinciteraient » à se former et à changer de poste. Selon cette théorie, il ne voudrait pas travailler plus parce qu’il gagnerait plus, oui, mais pas assez plus (75), dans la mesure où, en gagnant plus, il paye plus d’impôts et on lui retire des allocations… quand on ne lui demande pas de restituer le trop-perçu. Gilbert Cette montre comment, en passant d’un temps plein au SMIC à un temps plein à deux SMIC, par exemple après une formation, un célibataire sans enfant voit son revenu net augmenter de 57 %, tandis qu’une femme avec un enfant voit son revenu net n’augmenter que de 11 %, puisqu’on lui sucre des allocs et qu’elle paye plus d’impôts. Aussi l’auteur incite-t-il a une « réforme complète de notre système de prestations », plus incitatif mais aussi mieux pensé dans sa globalité – sans quoi, il est peu probable que la sortie de la pauvreté des travailleurs en France s’accélère. Cependant, celle-ci ne peut être considérée selon une optique monofactorielle, et hop. Ainsi l’enseignant tâche-t-il de faire la part des choses entre la désincitation liée aux aides (indispensables quand on est ultra pauvre, mais qu’on ne veut pas abandonner quand on est un peu moins pauvre), et la question culturelle liée aux classes sociales, l’ambition dans les études et l’engagement professionnel étant moindres, constate l’OCDE, pour « les élèves issus d’un milieu défavorisé » (91).
L’affaire se complique encore si l’on admet que « la relation entre bien-être et revenu » est d’une complexité délirante. En clair, tout le monde ne lie pas de la même manière l’augmentation du bonheur à l’apport pécuniaire (lié au travail, aux prestations ou à la chance). Études et métaétudes rappellent que « le bonheur individuel ne dépend pas que de facteurs monétaires ». Ce n’est pas une raison pour faire péter le SMIC mais bien une incitation à imaginer de manière holistique les « stratégies visant à réduire les situations de pauvreté laborieuse afin d’élever le bien-être des travailleurs les plus défavorisés » (102). Une piste pour le moins vague qui, associée aux innombrables répétitions, conclut plutôt piteusement – disons : de façon décevante – une première partie paresseuse et ronronnante dont on espère qu’elle trouvera son rayonnement grâce à la seconde partie proposant de « lutter contre la pauvreté des travailleurs », accroche prometteuse dont nous examinerons le contenu lors d’une prochaine notule.

 

« Le Con de minuit », Thibault Raisse (Denoël, 2024)

Première (détail)

 

Voilà un livre passionnant où tous les personnages, narrateur inclus, sont profondément antipathiques. Le Con de minuit (270 p., 20 €) est

  • une ode à la transformation des modulations de fréquence en business,
  • une madeleine de Proust amère pour les Anciens qui ont connu
    • Doc et Romano,
    • Difool et même Michèle Riond,
    • Catherine Pelletier, Maurice et Caroline Blanche ; mais c’est surtout
  • une biographie de Gérard Cousin, qui a longtemps été utilisé gratuitement comme le crétin utile de la libre antenne chapeautée par Franck Bargine dit Max.

En somme, c’est une illustration d’une grande violence du capitalisme au second degré : premier degré, on broie les gens ; second degré, on utilise les gens parce qu’ils sont broyés. Sur ce plan, l’enquête empathique de Thibault Raisse est magistrale. L’affaire prend sa source dans les libres antennes où, sur le principe (dans la réalité, tout est évidemment truqué), n’importe qui pouvait appeler pour raconter n’importe quoi. Comme dans la vie, à la radio, certains locuteurs sont sincèrement très cons mais, comme le résume l’auteur dans la punchline centrale de la p. 53,

 

il y a peut-être mieux à faire que de s’en débarrasser.

 

Avant même l’avènement écrasant de l’homo comicus entendu comme l’homme communautaire consensuel, la connerie appert être un minerai ultra valorisable.

  • Le con donne l’impression au con qu’il est lui-même pas si con par rapport au con désigné comme con ;
  • il évite d’engager des gens moins cons qui pourraient exiger, pas si cons, d’être payés voire, les dingues, d’être payés décemment eu égard à ce qu’ils rapportent ; et
  • il permet au con de se défouler sur un autre con avec l’impunité qui sied aux cons, le VPN insultant d’aujourd’hui étant précédé par le lâchage téléphonique d’antan.

Parmi les cons que Fun Radio markette, Gérard Cousin apparaît rapidement comme le plus bankable.

  • Il se croit poète,
  • il a des saillies (« T’es sûr de ce que t’inventes ? », 62), et
  • il est répulsif à souhait – c’est un alcoolo.

À la fête du fric qu’est la FM mi-1990, il est l’invité idéal d’autant que gratuit. Le voici convié au dîner de cons que revendique d’être une certaine « libre antenne » où, en réalité, « tout est truqué » (103). Les saillies du con de minuit rythment chaque chapitre (« Le mieux, pour voyager, c’est Tahiti, voire la Belgique ») à mesure que sa brandisation l’amène à avoir droit à ses débats à l’antenne (sans jamais de contrat autre que léonin). Max,l’animateur vedette également DJ, l’amène dans certaines de ses virées, l’envoyant même à à Cannes pour un choc décevant « du Krug et de la Kro » (82). Des auditeurs le traquent. Des femmes perdues le draguent. Des auditeurs structurellement malveillants lui proposent leur aide.
Par bonheur pour le grand capital, le con se stabilise dans le lumpen proletariat quand une grosse, faute de meilleure offre, accepte de substituer à travers lui l’homme idéal à l’homme acceptable (112), ce qui est un bon résumé de la vie dans pas mal de sphères sociales. Bah, Michel Leiris écrivait itou :

 

La femme avec laquelle je vis est le vivant reproche d’avoir su viser trop bas et d’avoir pu me contenter.

 

Hélas, le problème des cons qui ne savent pas qu’ils sont cons, c’est qu’ils prennent les cons pour des cons. Ainsi, ils peuvent envoyer le con de minuit à New York (aux frais de la major qui produit une merde avec un lézard), quitte à constater qu’on dirait que l’envoyé spécial « a passé le week-end au Campanile de Cergy ». Logique, le con n’est pas un fake, il n’en est pas capable ; c’est l’intelligent, qui est un fake, lui qui, structurellement, est con mais a appris à le dissimuler. En revanche, le con attire les cons convaincus d’être moins cons que lui, demeurassent-ils de simples « ambitieux amputés du désir de réussir » (155), selon la jolie formule du biographe. C’est la merveille du capitalisme : quand tu patauges dans ta mélasse, tu peux te sentir mieux en y enfonçant la tête de l’autre . Toi, tu pataugeras toujours dans la mélasse, mais tu auras au moins le kif de te sentir moins con que le con qui, in fine, te vaut largement.
Voilà ce que raconte Thibault Raisse : dans ce monde d’illusions et de faiseurs de fric pas toujours habiles, ténue est la distinction ontologique entre les vedettes officielles et ces « gens de peu » qui retournent dans le noir quand s’éteint le signal « On air » (159). Confirmée par le biographe, la réalité de la médiocrité humaine confirme toutefois une dichotomie peu contestable. Les gens de peu restent

  • ceux qui, sans le savoir, squattent le même centre d’hébergement que leur père biologique (175) ;
  • ceux que l’on jette parce qu’ils s’écrient « Heil Hitler » à l’antenne sans comprendre le qui du quoi (194) ; et
  • ceux qu’on laisse pourrir d’une « néoplasie pulmonaire avec métastases osseuses » (225) parce que, après avoir été des idiots utiles, ils sont juste devenus des inutiles.

Les gens de bien refusent les interviouves, ce qui se comprend, et restent de bonnes personnes comme pas mal de dégueulasses. Dans cette perspective, le livre de Thibault Raisse se révèle être une formidable illustration du capitalisme dans ce qu’il a de plus

  • agressif,
  • effarant et
  • compromettant.

Le résultat est triste et puissant. Notamment parce que l’on ne saura jamais s’il fait jour à New York quand il est 18 heures à Paris et qu’il pleut.

 

« Patron », Michel Offerlé (Anamosa, 2024)

Manif CGT du 4 février 2021
Manifestation République-Nation, 4 février 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

De quoi « patron » est-il le nom ? Vénéré ou honni, le « patron » est le fonds de commerce éditorial de Michel Offerlé, « sociologue du politique » émérite de son état. Autant dire que les postures anti, pro, péri, qu’inspire ce concept, l’ex-prof les connaît. C’est l’intérêt essentiel du mini mémo qu’il signe chez Anamosa (112 p., 9 €). L’opuscule vise moins à définir le patronat en général et le patron en particulier qu’à cerner la manière dont ils sont définis voire, partiellement, perçus. Pour comprendre, explicite-t-il, il faut « pénétrer dans le mot et dans la caricature » (12). Pénétrer dans le substrat étymologique conduit à associer la notion de patron avec une « relation d’autorité impliquant l’obéissance », parfois renforcée par la religion ou la posture – ainsi des « figures patronales non patronales » (19) comme le grand chef hospitalier ou d’autres symboles de la puissance financière appliquée à tous les domaines – on pense au « Taulier », ce milliardaire alcoolique aux fines astuces fiscales, dont la mort a longtemps fait les beaux jours de l’église de la Madeleine.
La puissance polémique du terme a contraint les niaiseux à chercher des subterfuges pour mieux enfumer le monde – ainsi du Centre des jeunes patrons devenu le Centre des jeunes dirigeants : fiers d’être patrons, mais bon, un peu chocotteux tout de même… D’autres stratégies de lutte contre « le stigmate patronal » existent, qui incitent à se désigner par d’autres voies – chef (d’entreprise), directeur (général), capitaine (d’industrie), manager ou l’excellent « entrepreneur », par ex. Ces dérivés désignent un monde qui n’inclut évidemment pas les victimes des patrons, aka autoentrepreneurs bien que, ontologiquement, le mec qui sous-loue son matricule pour que le bobo récupère un kebab froid entreposé dans un sac Picard au dos d’un scooter est son propre patron. Le patron a longtemps été, par tradition, la manière de désigner celui qui possède une entreprise. En réalité, le rapport entre capital et patronat est ambigu pour plusieurs raisons.

  • Premièrement, en 2020, plus de 4 000 000 d’entreprises étaient immatriculées en France, mais de nombreux patrons ont de nombreuses entreprises, et les autoentrepreneurs sont souvent des victimes des salarieurs déguisés.
  • Deuxièmement, un patron n’est pas un patron-employeur : selon la CPME, « il y aurait 1 900 000 de patrons-employeurs », ce qui exclut déjà deux millions de candidats au titre prestigieux et maudit.
  • Troisièmement, selon l’INSEE, « 200 000 patrons sont des chefs d’entreprise » (26), ce qui, en divisant le nombre de ce type de patrons par 20, souligne la passionnante fluidité du concept.

Si, héritier d’une mythologie presque dix-neuvièmiste, le zozo taille patron est celui qui possède l’entreprise qu’il dirige, le patron d’aujourd’hui peut être également le zozo qui se contente de diriger l’entreprise qui l’engage pour cela, bénéficiant de « rémunérations jugées indécentes » selon le « ratio d’équité » qui le voit souvent gagner en un jour ce qu’un grouillot qu’il accuse de profiter des avantages sociaux, de ne pas assez travailler et d’être toujours en arrêt-maladie ou équivalent touchera en quelques siècles, sans les stock-options et les petits arrangements avec la DGIF. Charge à ce type de patron de travailler son « capital social qui densifie, actualise et actualise » les autres capitaux, économique et culturel (31). Mais le patron l’est-il par acquis social ou par fatalité génétique ? En d’autres termes, « faut-il être né dans une famille d’entrepreneurs pour être soi-même patron ? » (37), interroge Michel Offerlé en feignant de ne pas penser au Mythe de l’entrepreneur d’Anthony Galluzzo – il rédige un court ouvrage, pas un essai charnu. Aussi évoque-t-il les phénomènes d’héritage, de déshéritage, de psychologie made in Challenges (« suis-je fait pour être entrepreneur ? ») et de fatalité raciale (mythe révolu de l’Arabe du coin, curieusement non remis en cause alors que suranné, et réalité du patron de kebab).
Surtout, Michel Offerlé souligne la porosité entre les questions posées au patron en particulier et au statut du travailleur en général. D’un côté, les nouvelles déclinaisons d’une nébuleuse patronale fleurant l’anglicisme, entre

  • starteupeurs,
  • VC et
  • business angels ;

 de l’autre, une nuée de bullshit jobs où le travail devient « micromission » où l’ultradépendance hésite à s’appeler indépendance ou freedom. Le patron, puisque c’est ce qui nous intéresse ici, peut être

  • président,
  • DG plus que DJ,
  • héritier,
  • énarque,
  • ingénieur,
  • commercial.

Il est en général

  • coopté,
  • internationaliste et
  • mâle cisgenre.

Dans la vie concrète, à un certain stade, il a « plutôt un travail de bureaucrate » et de diplomate (66) éventuellement rythmé par les voyages en jets. Dans les PME, il développe une activité entre « homme-orchestre et chef d’orchestre ». Mais, plus il brasse du lourd, le patron, c’est celui qui « sait faire faire » et celui qui

  • influence en usant de son statut pour brasser de l’air et augmenter sa propre surface médiatique,
  • s’enivre de quiet politics (78) propices à faire aboutir ses desseins petits ou grands, et
  • recourir à des organisations aux lamento connus, parmi lesquels
    • « Laissez-nous faire,
    • trop de charges,
    • trop d’État,
    • trop de paperasses et de contrôles » (80).

Dans la cité, les patrons « sont majoritairement à droite, voire de droite, et votent à droite » (82). Ils jouent volontiers une improbable carte appelée désintéressement

  • (fondation,
  • mécénat,
  • sponsoring local)

qui n’est rien d’autre qu’un mélange de publicité à vocation fiscale et de rançon payée à l’acceptabilité plus ou moins locale. Autant dire que les patrons sont des composants parfois grossièrement implicités mais pas moins essentiels de la politique en général et de la politique économique donc aussi culturelle en particulier. À l’instar d’un Benoît Bazin, DG de Saint-Gobain, alignant un temps plus de 6 millions d’euros de revenus par an selon des sources comme celle-ci, les patrons sont des gens qui ont le sans-gêne décomplexé permettant de signaler, du haut de leurs palaces, qu’ils n’aiment pas « les discriminations sociales » ou « le manque de reconnaissance pour les enseignants ». Et sans faire bravo des fesses, évidemment, c’est là toute la performance.
En conclusion, si le patron reste un concept souvent raillé par les défenseurs desdits patrons (lesquels ont évidemment les moyens de s’en payer…), les gros et gras patrons sont surtout, par essence,

  • des pollueurs (plus de 10 000 tonnes de CO2 pour Bernard Arnault en 2018, soit dix fois plus qu’un clampin hexagonal moyen),
  • des empoisonneurs et
  • des exploiteurs.

On peut toujours chercher dans la sociologie une échappatoire à l’évidence et à la rage qu’elle suscite légitimement ou devrait susciter. On peut même commencer – comme c’est le cas ici – un livre sur le patronat par « merci » et le finir par « rêver », on ne risque pas de trouver une légitimation aux méfaits d’une figure moins stéréotypée qu’il n’y paraît et contre laquelle il serait heureux que quelque chose se grippât.

 

Fantaisie académique

Première de couverture, best of

 

C’est une œuvre pour la jeunesse bien sous tous rapports :

  • le personnage principal est une fille au tempérament de garçonne ;
  • elle a deux mamans ;
  • ses aventures sont un hymne à l’acceptation de la différence.

Un tournoi d’enfer est le deuxième tome d’une série qui s’inscrit dans l’effort de poly-exploitation de la marque « Donjons & dragons ».

  • Écrit par Madeleine Roux,
  • illustré par Tim Probert et
  • traduit par votre serviteur,

il s’amuse à mêler les codes du jeu original et ceux de « Harry Potter ».

 

Incipit du roman

 

Au programme,

  • internat de jeunes élèves,
  • compétition (l’un des grands « trucs » des livres pour la jeunesse, avec l’inusable – hélas – préparation d’un spectacle),
  • multitude de monstres en tout genre,
  • aventures et twists

agitent gentiment le bocal des lecteurs en maniant à la fois l’académisme woke et la fantasy scolaire bon teint. Le plaisir de conter dont Madeleine Roux fait montre contribue à la réussite de cet amusant divertissement « pour les 8-12 ans » que l’on peut découvrir ici et acheter là.