
Soit, donc, un spectacle intitulé Je me souviens du futur, qui commence bien, par une séquence
- énervée,
- décousue et
- virevoltante.
On a raison de la savourer car le soufflé retombe vite. Voici une séquence sur les gares qui se ressemblent toutes « mais pas qu’au niveau de l’architecture, aussi au niveau des vibes ». Les parvis sont envahis de semi-clodos à dread-locks ou de mecs qui, quand tu veux juste aller à Châteauroux, ce qui – reconnaissons-le – ne fait plaisir à personne, te demandent de signer des pétitions et surtout de leur filer un RIB « avec leurs K-Way de fils de pute ». Redouanne Harjane fait alors un de ces cahots que l’on apprécie pour glisser un classique (« hé, une fois, je suis allé me voir jouer, ben, j’étais pas là ») avant de renoncer à sauver la planète en préférant devenir stand-upper parano furieux de voir les gens rire de lui (« putain, qu’est-ce que vous faites tous dans ma chambre ? »).
L’Arabe cow-boy, comme il se décrit, enquille en ce soir de PSG-Barça, sur une séquence rappelant le Covid.
- Les oiseaux qui pouvaient traverser peinards au passage-piéton.
- Les gens qui applaudissaient à 20 h (« meurs ! meurs ! »).
- Les mecs qui chantaient de l’opéra en calbute à la fenêtre.
- Les autorisations qu’on se signait à soi-même.
- Les flics qui vérifiaient que tu étais toi et pas un mec qui voulait pas sortir.
- Les justifications qu’il fallait inventer, type « Je vais chercher du PQ parce que j’ai envie de chier ».
- Les gens qui adoptaient des chiens, même morts, ou qui se mettaient au jogging (« j’ai vu des gens courir que j’avais jamais vu marcher »).
- Le télétravail où, pour Zoom, tu passais chemise et veste de costard pendant que tu te faisais sucer.
Autant de vignettes parfois nostalgico-amusantes mais aux ressorts un peu rouillés – même s’il n’est jamais anodin de rappeler que l’absurdité de la « gestion de la pandémie » a montré une tentative décomplexée de reprendre le contrôle de la population. En ces temps où le gouvernement se gargarise de « couvre-feu » et d’appels à « l’état d’urgence », une piqûre de rappel sans bâton dans le nez peut justifier la convocation de ces souvenirs sépia d’une époque où la démocratie française n’a pas montré ses limites : elle a montré qu’elle n’était qu’une façade au service du pouvoir en général et des gouvernants en particulier.

Sur son modeste Casio CT-S500, le comédien propose un solo pour Arte à regarder à une heure du matin « en slip avec une Heineken », humour déjà usé depuis les Inconnus, dont Redouanne Harjane connaît bien le répertoire, et tant d’autres dont Gad Elmaleh (« Arte, c’est la nouit »). S’ensuit une séquence sur les techio (« des fois, je vais aux toilettes sans mon téléphone, mais je sais plus quoi faire ») assortie de l’idiolecte provocateur cher au zozo, entre « baise-moi » et « j’me branle ». La vie d’ma mère, même moi j’suis linguistiquement élégant par rapport à lui, bordel, il est fort.
Quand, enfin, le clown à peine déguisé se décide à chanter, il commence par une fredonnerie muette car il est en train d’écrire les paroles de sa tune. Puis il entonne une chanson dénonçant « des humains déshumanisés » et « robotisés », capables d’aller travailler en voiture pour payer l’essence qui leur permet d’aller travailler en voiture pour payer l’essence pour, etc.
Il est temps de céder la place à la première partie – non pas un artiste ouvrant le show mais la reprise du début du spectacle. L’idée est drôle et intéressante à la fois. On regrette que l’artiste n’en fasse rien avant de repartir sur la drogue (« dites non à la drogue / – NON ! / – Vous êtes tous drogués, ben si, à partir du moment où t’as un échange linguistique avec un pochon, t’es drogué, et pas qu’un peu… »). Le spectacle continue avec une séquence guitare, hélas accompagnée d’une longue improvisation avec le public, dialogue alla « vous pouvez m’parler, je suis pas un DVD » qui peine à donner le sourire tant l’artiste, malgré sa bonhommie apparente, ne paraît pas à son meilleur dans l’exercice.
La chanson qui suit, « je l’ai composée quand j’étais dans les Marines », annonce le farceur avant de prendre en boucle son antienne : « La maladie d’Alzheimer, j’y pense et puis j’oublie. » C’est un peu long mais, là encore, on sent que Redouanne Harjane effleure un principe de sample, de boucle, de gag fermé sur lui-même dont il n’a pas encore exploré tout le potentiel. Dans un prochain spectacle, plus fouillé, qui sait ?
Après
- la gare,
- le Covid et
- la technologie,
le comédien attaque un filon banal mais dont on est certain qu’il est capable de le secouer : les relations homme-femme. Celles-ci peuvent être bonnes pour la santé (« j’arrive à faire mes mille pas par jour maintenant que je suis des meufs dans la rue » écho au « J’sais pas c’que je ferai de cette fille une fois que j’l’aurai sortie d’mon coffre, j’compte sur l’syndrome de Stockholm, sans doute… »). Néanmoins, elles ne sont pas dénuées d’ambiguïté (« j’étais avec une Femen, un jour, elle se met seins nus, alors je lui gueule : et j’peux savoir tu vas où ? »), surtout quand, en guise de cadeau de bienvenue, la dame décide, tel un placebo, d’utiliser un doigt en guise de tunnelier visant à explorer – sinon exploser – le sillon inter-fessier de son partenaire (« mais vas-y, mets-moi un frigo dans l’cul, tant qu’t’y es ! J’t’en prie, va te faire enculer ! »).
Les révoltes du proférateur d’obscénités s’expriment avec une verve pas rabelaisienne qui peut réjouir dans la mesure où elle vise à renverser la table des convenances au profit d’une spontanéité ou d’une sincérité à tort ou à raison trop souvent corsetée, et que la scène rend potentiellement caduque. Elles incluent aussi l’impossibilité de consommer un menu enfant (« parce que c’est quoi, le menu homme adulte ? ») et les délires sur le genre (« en fait, si ça s’trouve, je suis une lesbienne blanche dans le corps d’un gros rebeu »).
Une chanson-sketch habile donne une respiration bienvenue grâce à ses couplets libres et grâce au refrain accrocheur qui dit :
J’suis d’une autre époque,
faut voir tout c’qu’on écope ;
avant, c’était pas pire, pas mieux :
c’est réciproque.
Si certains pensent à son sketch matriciel où il désignait son grand-père venu le chercher à l’école comme un pédophile en concluant : « À l’époque, on savait rire », Redouanne Harjane évoque les raclées qu’il prenait – comme le public peu ou prou de son âge – pour « les trucs les plus fous » qu’il accomplissait, allant du crapotage à l’emprunt du T-shirt du grand frère. Après quoi, l’énergumène revient au clavier tout en donnant un conseil aux agenceurs de supermarché : « Les rayons pour bébés, c’est beaucoup trop haut pour eux, ça va jamais marcher… »
Piochant dans son catalogue classique de punchlines (« sérieux, combien de temps, ça met une girafe pour vomir ? ») et s’appuyant sur les deux gimmicks de son spectacle (« c’est la merde » qui remplace « tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite », et « j’suis en fin d’carrière, c’est sûr » qui équivaut rythmiquement à « la vie, c’est un bordel »), il s’interroge en musique sur « qui sont ces gens » :
- celui qui anticipe largement l’arrivée du TGV,
- celle qui lit un livre en marchant dans la rue et a décidé que les autres devaient l’éviter,
- celui qui porte son masque quand il est seul dans sa voiture afin, suppute-t-on, de ne pas infecter la boîte à gants,
- celui qui laisse des messages vocaux d’une plombe que même pas tu veux les écouter fût-ce en doublant la vitesse,
- celles qui regardent toutes les annonces immobilières devant toutes les agences immobilières et
- celui qui regarde les travaux en bas de chez lui, les mains dans le dos, en commentant ce qu’il voit avec les ouvriers – personnage fersénien s’il en est…
Rien, en revanche, sur celui qui regarde ses messages WhatsApp et y répond pendant le spectacle. Logique : on sait qui sont ces gens, c’est mon voisin.
Avant le bis, papy et mamie s’enfuient de la salle. Ils ratent donc la chanson de clôture, chanson « que vous avez peut-être entendu sur mon premier album posthume ». Elle rend hommage aux « fils deup » qui
- vont en vélo d’appartement jusqu’à leur télétravail,
- trottinettent sans casque mais avec un masque voire, pire,
- trottinettent sans casque et enlèvent leur masque pour entendre quand qu’on leur cause.
Le résultat de la soirée aurait pu être
- sympathique,
- amusant,
- remuant,
mais il est, à notre goût,
- grevé par une structure trop lâche,
- boursouflé par des interactions avec le public sans aucun intérêt et que l’artiste ne parvient pas à rendre hilarantes
- (« vous vous êtes rencontré devant un restaurant ? ha oui, c’est dingue ? et vous, sur Meetic ? », pfff, c’est lllong ;
- « tu t’appelles Terence ? Tiwènnce… C’est bien, mon bonhomme » ;
- « et en iranien, on dit comment merci ? merci aussi ? sérieux ? ah », etc.) et, sans doute,
- trop étalé en regard des véritables moments harjanesques qui
- pimpent la prestation,
- motivent notre présence après un spectacle annulé par l’artiste, au premier semestre de l’année,
- réjouissent le cœur et
- résonnent longtemps, longtemps après que les lumières se sont rallumées.
Aussi repartons-nous déçu devant l’impression
- d’inaboutissement,
- de relâchement et
- de délayage
bien qu’il s’agisse, peut-être, d’une forme plus moderne de spectacle comique à laquelle Redouanne Harjane a eu l’intelligence de se plier mais dont la moindre densité ne nous esbaudit point autant que nous l’avions escompté.
Pour retrouver les précédents épisodes,
c’est ici pour le spectacle de 2017, et
là pour le spectacle de 2019.