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Michele Campanella

Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 9/9

Première du disque

Issue de la série d’enregistrements qui a ouvert le double disque, le rondo en Ré op. 138 dit D.608, composé en 1818, conclut la fête après 1 h 35 de route. Pour cet allegretto, Monica Leone et Michele Campanella sont de retour sur le Steinway de 1892 entendu sur le premier disque. La partition permet de rendre raison d’un instrument dont la personnalité n’affecte pas la clarté.

  • Un piano I octaviant,
  • un piano II tour à tour accompagnant puis répondant à son collègue, et
  • un trois temps joliment balancé

lancent cette grande coda de dix minutes sous les meilleurs auspices. Soudain,

  • le Ré majeur mute en ré mineur ;
  • le tempo s’accélère ;
  • des appogiatures sont jouées si serrées qu’elles augmentent la tension en frisant la dissonance.

Les interprètes jouent avec nous, valorisant tantôt le sourire charmeur du registre aigu, accentuant tantôt le froncement de sourcils

  • d’arpèges diminués qui inquiètent,
  • d’habiles retards qui pincent l’harmonie, et
  • de notes répétées qui s’escagassent ou suspendent énigmatiquement la narration.

 

 

Le rondo se révèle

  • tantôt sautillant,
  • tantôt grognant,
  • tantôt lyrisant.

Son instabilité le rend captivant jusque dans le retour à la fois imprévisible et attendu du refrain en majeur.

  • La légèreté du toucher,
  • la finesse des nuances et
  • la justesse de l’agogique

font palpiter cette version. L’arrivée d’un long trait annonce la modulation en Sol. Le travail sur les contrastes

  • de registres,
  • de caractères et
  • de couleurs

est du miel pour l’âme ou ce qui en tient lieu. Le retour du refrain en Ré est un peu triste puisqu’il préfigure la fin du voyage, mais

  • le plaisir de la ritournelle,
  • l’attention portée à l’énergie de la coda tourbilonnante, et
  • la capacité des pianistes de faire surgir une musique jamais bruyante mais toujours d’une grande délicatesse, même dans les passages planplans comme la dispensable conclusion,

synthétisent une partie des charmes de ce florilège

  • ambitieux,
  • riche et
  • personnel

enregistré jadis avec brio et poésie par Monica Leone et Michele Campanella, et enfin disponible en double disque comme en streaming.


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 8/9

 

Première du disque

 

Dernière forme proposée par Monica Leone et Michele Campanella dans leur florilège du catalogue schubertien pour piano à quatre mains, la fugue en mi mineur op. 152 et étiquetée D.952, part d’un sujet exposé à la basse. Le mixage de Corrado Ruzza, sur une prise de son de Valter Neri, étale la polyphonie sur l’ensemble de la stéréo, donnant – notamment au casque – un côté saisissant à l’incipit qui restera affaire de goût, amoureux de la clarté presque pédagogique versus fans de la profusion des voix où le talent des interprètes guide, si tout va bien, l’oreille de l’auditeur. Les quatre voix se déploient

  • paisiblement,
  • sagement,
  • presque intimement.

L’effet d’écho plus que de canon traverse la pièce, éclairé par d’habiles réexpositions notamment au piano II qu’a repris Michele Campanella après la parenthèse des Grandes marches op. 60 où il avait été bombardé piano I. On apprécie

  • ses variations d’intensité,
  • sa large palette d’attaques, et
  • son sens de la petite respiration en plus qui change tout.

 

 

L‘équilibre sonore entre les registres du grave pas trop grave à l’aigu pas très aigu est magistral. La tentation du mineur repeint, elle, le sujet d’une autre couleur, gardant vive l’attention en dépit de l’absence d’effets wow. Tierce picarde incluse pour la dernière mesure, règne ici un calme invitant

  • à écouter plus qu’à entendre,
  • à méditer plus qu’à écouter,
  • à se laisser envoler plus qu’à méditer.

Si l’on est dans cet état d’esprit, on pourra friser l’état de grâce, voire plus ! Puis l’on écoutera, concluant la session sur le Yamaha CFX, la fantaisie en sol mineur alias D.9, composée en 1811. Deux fois plus courte que la fantaisie op. 103 qui ouvrait le programme, elle n’en comporte pas moins quatre mouvements comme sa future consœur, composée dix-sept ans après elle. Le prélude est un largo très digne avec

  • son train de sénateur,
  • ses valeurs longues à peine distraites par quelques fumerolles passagères, et
  • ses trois points d’orgue

dont le dernier prolonge un intervalle majeur d’autant plus saillant que, juste après, l’allegro bascule direct en ut mineur.

 

 

Une vive discussion anime alors les deux complices. Elle est finement mise en valeur par

  • des choix d’intensité parfois paradoxaux (quelle grâce pour faire ressortir la voix principale en la jouant moins fort qu’une voix secondaire !),
  • des trilles et des appogiatures quasi funky, et
  • une façon impressionnante de
    • jouer ensemble,
    • se répondre clairement, et
    • suspendre puis relancer le propos avec une synchronicité fascinante.

Derrière une musique d’apparence carrée-carrée, on s’amuse, dans le tempo di marcia, des bosselures prévues par le compositeur

  • (modulations vigoureuses,
  • ruptures de lignes,
  • silences et surgissement).

Un largo, en ré mineur même si la tierce picarde est de rigueur à la fin, et pour partie reconstitué, conclut une pièce souvent considérée comme secondaire mais dont Monica Leone et Michele Campanella ont l’élégance de montrer qu’elle contient déjà de quoi alimenter

  • le savoir-faire,
  • l’inspiration et
  • la technique compositionnelle

de celui qui n’est pas encore le Grand Franz que les siècles ont imaginé… avant de nous inviter à finir le voyage, dans une dernière notule, autour du rondo opus 138. To be concluded!


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 6/9

Première du disque

 

Comme l’ancêtre de Georges Brassens, souvent, devant la musique, nous tombons à genoux – exceptées toutefois les marches militaires que nous écoutons en nous tapant le cul par terre. Point de militaire, ici, alléluia, mais six grandes marches op. 40 dites D.819. Même si la musique qui marche au pas, cela ne nous regarde pas, ce bouquet schubertien porté par le piano à quatre mains de Monica Leone et Michele Campanella, qui nous accompagne depuis le début du moi(s), formera-t-il un escalier menant vers le plaisir des esgourdes ?
La première marche est un allegro maestoso en Mi bémol. Au rythme borné propre au genre, Franz Schubert essaye de donner du groove
grâce

  • aux appogiatures,
  • au rythme pointé et
  • aux triolets de doubles croches,

à quoi s’ajoute l’utilisation d’un registre comprimé entre médiums et aigus, donnant un soupçon de légèreté à cet hymne solennel. On se réjouit de l’art que déploient les interprètes pour aspirer à l’évasion par la façon

  • d’amener délicatement à une modulation,
  • de construire un large spectre de nuances, et
  • de trouver le toucher juste pour fabriquer
    • du rebond,
    • du ressort et
    • du peps.

 

 

Le trio contraste.

  • Reflux des décibels,
  • délicatesse du toucher mélodique et du bariolage d’accompagnement (pour ce cycle, Michele Campanella a pris la partie du piano I, et les interprètes ont choisi un Yamaha CFX moderne),
  • ajout d’un trille en fin de première partie qui est logique mais n’est pas sur toutes les partitions, contrairement à celui qui clôt la seconde partie :

tout charme avant le retour terrien à la marche. Le deuxième épisode du cycle est un allegro ma non troppo en sol mineur. La légèreté, contradictoire avec le genre mais indispensable à la musique, naît

  • de l’anacrouse énergisante,
  • des appogiatures propulsantes et
  • des contrastes entre,
    • d’une part, sforzendi et staccati, et,
    • d’autre part, forte (voire double forte) et piani.

 

 

Un système de réponses entre les partenaires anime la seconde partie, qui conduit à un trio en majeur. On y goûte l’art des musiciens pour

  • valoriser une harmonie,
  • lisibiliser une partition,
  • iriser les nuances piano pour en révéler différentes couleurs.

Le da capo tonique secoue l’auditeur avant la troisième marche, un allegretto en si mineur lancé par le piano II. La première partie surprend par ses foucades :

  • l’introduction très martiale est contredite par l’entrée guillerette d’une mélodie octaviée ;
  • la tonalité prend plaisir à vaciller telle une flamme de bougie ; et
  • les interprètes décident de ne pas faire la reprise médiane.

La seconde partie s’anime

  • de fanfares sporadiques,
  • de flux et de reflux, et
  • de vagues modulantes.

 

 

Le trio, majeur, minaude, guilleret, avec

  • notes et intervalles répétés,
  • rythme pointé,
  • appogiatures insouciantes et
  • accompagnement discret.

La reprise de la marche mineure réinjecte de l’influx dans le moteur jusqu’à la suspension du discours. Dès le prochain épisode, nous évoquerons la seconde partie de cette suite. Que voulez-vous, à mon âge, au milieu de l’escalier, il arrive que l’on fasse une pause en émettant l’hypothèse, ténue mais précieuse, que, pendant ce temps, quelqu’un finira d’installer un ascenseur…


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 5/9

Première du disque

 

Contemporaine de l’écriture du grand duo D.812 (non choisi par les interprètes), les Huit variations sur un thème original op. 35, dites D.813, complètent le panel de formes piochées par Monica Leone et Michele Campanella dans l’œuvre pour piano à quatre mains de Franz Schubert : après

  • une fantaisie,
  • quatre polonaises,
  • une danse allemande et ses petits légumes puis
  • un rondo,

voici une démonstration de l’art de divaguer dans un cadre précis offerte par le compositeur. Le thème est manière de marche en La bémol tendant à mitan vers l’Ut mineur. Les interprètes ont le bon goût d’alléger l’aspect martial pour garder le plaisir

  • de l’impulsion,
  • du dialogue et
  • de la variété des attaques.

La première variation frotte la logique binaire à la fantaisie des triolets essentiellement énoncés par le piano I.

  • Notes répétées rythmées par le piano II,
  • effets d’écho joliment nuancés et
  • contrastes habilement synchronisés

donnent du charme à cette page. La deuxième variation confie le moteur à doubles croches au secondo piano.

  • La tonicité du rythme pointé et des triples croches du piano I
  • les échanges de rôles entre les musiciens, ainsi que
  • des crescendi-decrescendi très progressifs

captent l’esgourde. La troisième variation, « un poco più lento », répartit clairement les tâches : au grave la pulsation des intervalles répétées, au médium et à l’aigu le rappel rythmico-mélodique du motif matriciel. On y goûte notamment

  • la fraîcheur du balancement,
  • l’acidulé du chromatisme, et
  • la grâce toujours parfaite de l’exécution.

La quatrième variation, qui revient au tempo primo, ferait presque oublier que, comme certains sont tactiles, Franz Schubert est dactyle (il utilise souvent une cellule d’une note longue suivie de deux brèves). Monica Leone et Michele Campanella savent

  • être carrés-carrés dans ces échanges de doubles croches,
  • laisser une place minime donc juste pour l’agogique et la respiration, et
  • aller leur chemin sans oublier de dialoguer donc de caler leurs intensités et leurs phrasés sur l’ensemble de la partition, non sur leur seule partie.

Dès lors, les tips du compositeur pour pimper ce solide quatre temps peuvent se déguster comme du citron sur une huitre fraîche : ainsi

  • deux-en-deux gambadants,
  • staccati bondissants,
  • allègres appogiatures et
  • extension des registres vers un suraigu tant aérien qu’éphémère

propulsent-ils cette section avec une efficacité singulière.

 

 

La cinquième variation s’effondre en la bémol mineur (tous les bémols sont de sortie pour l’occasion). Sur un thème dont l’incipit rappellera peut-être à certains le tube de la Septième symphonie de Ludwig van Beethoven, le  piano primo se révèle très sage puisque la mélodie, seule ou octaviée, est à peine troublée par quelques ornements

  • (mordants,
  • appogiatures et
  • trilles finales).

Le secondo piano, lui, se contente de barioler et d’égrener la basse en octave.

  • La finesse des piani,
  • la délicatesse du toucher, et
  • la maîtrise qui permet d’être lent sans être pesant

ne manqueront pas de saisir l’auditeur. La sixième variation, un maestoso de retour en La bémol majeur, est le royaume des sextolets de doubles croches. Dans la première partie, les deux compères

  • se rendent doubles pour doubles,
  • se répondent et
  • se rodomontadent, hé hé,

avec une feinte sérénité avant de laisser la dextre du piano I faire, tonique, la course en tête. La septième variation, « più lento » et officiellement « con sordini » (accessoire ici peu audible), s’ouvre par un premier segment à la fois

  • solennel,
  • chromatique et
  • modulant (entre
    • La bémol,
    • fa mineur et
    • Ut).

L’épisode, plus harmonique que mélodique, se présente comme

  • un interlude,
  • une suspension et
  • une retenue

qui lâche brusquement pour laisser place sans transition à la huitième variation, un allegro moderato en 12/8. Les rôles,

  • d’abord divisés,
  • bientôt complémentaires,
  • enfin inversés,

festonnent autour

  • d’une pulsation,
  • de sextolets de doubles croches souvent octaviées, et
  • d’effets
    • d’échos,
    • de prolongements et
    • de divisions

qui étoffent un tissu initial volontairement étique.

  • Modulations énergisantes,
  • gammes tonifiantes,
  • légers ritendi permettant ensuite de lâcher la bride à des chevaux disciplinés

alimentent cette conclusion brillante d’une pièce qui sait animer un classicisme de bon aloi par d’indispensables

  • surprises,
  • trouvailles et
  • astuces

admirablement serties dans le jeu

  • précis,
  • fin et
  • toujours délicat

de Monica Leone et Michele Campanella. Ainsi se concluent les soixante-quatorze premières minutes du double disque. Bientôt débutera l’exploration des soixante-quatorze minutes suivantes !


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 4/9

Première du disque

 

Après une fantaisie, quatre polonaises, une danse allemande et deux danses paysannes, Monica Leone et Michele Campanella continuent d’effeuiller la marguerite des genres abordés par Franz Schubert pour piano à quatre mains.  Voici à présent le rondo, à travers l’opus 107 dit D.951, composé en 1828, donc à la fin de la vie du compositeur. La friction avec l’opus 138 dit D.608, qui conclura le disque et notre série de chroniques, composé, lui, en 1818, promet d’être captivante. C’est toujours sur un Steinway de 1892 qu’est abordé cet allegretto quasi andantino (un piano plus moderne colorera trois pièces ultérieurement). Le refrain est abordé avec

  • la sérénité,
  • la tranquillité mais aussi
  • l’allant

requis. On goûte notamment

  • la netteté des octaves du piano I,
  • la douceur de l’accompagnement du piano II et
  • la précision rythmique de l’énoncé
    • (ornementation,
    • triolets,
    • quintolets,
    • sextolets,
    • rythme pointé…).

L’usage judicieux de la pédale de sustain assure une résonance qui n’est jamais floutage mais, au-delà du confort d’écoute,

  • prolongement,
  • accompagnement et, en quelque sorte,
  • gestion du son,

lequel est autant pensé et pesé que posé.

  • La variété des couplets,
  • le recours au mode mineur, et
  • les différenciations
    • d’accents,
    • de touchers et
    • de phrasés,

pour partie écrits, pour partie propres aux interprètes, alimentent la richesse d’une partition qui paraît pourtant simple et benoîte si l’on l’entend au lieu de l’écouter.

 

 

  • La complexification des échanges entre les deux musiciens,
  • la sûreté du tempo et
  • l’art de respirer de concert

permettent de savourer les embardées étonnantes que ménage la partition, notamment en matière de modulations,

  • ici tuilées logiquement,
  • çà fondues-enchaînées,
  • là secouantes (le Fa à 5’48, pour préparer le Sol7 !).

Plus énergique, la partie en Ut ne se dépare point toutefois d’une élégance dont témoigne le dialogue entre les deux partenaires.

  • L’instabilité tonale,
  • le motorisme du piano II,
  • le pétillement de notes répétées dans les registres aigus du piano, mais aussi
  • le plaisir du refrain

alimentent l’intérêt de l’auditeur. Le rapprochement entre la main droite du piano II et la main gauche du piano primo concentre un temps la sonorité vers le médium, ajoutant une couleur à la palette jusqu’ici utilisée par Franz Schubert. Ce nonobstant, ici comme ailleurs,

  • nulle affèterie mignarde,
  • nulle agogique minaudante,
  • nul stabylotage intempestif.

Triomphent

  • l’écoute mutuelle des pianistes,
  • une profonde intelligence de la partition, et
  • un sens de la musicalité impressionnant (jusque dans le détail de la walking bass autour de 9’50, par exemple, avec la sélection des blue notes à faire sonner plus que les autres…)

Le lead confié au piano II pour le retour du Fa signale le louable souci de renouvellement du compositeur, par-delà la cyclicité propre à la forme du rondo. La coda associe

  • la liberté de la presque cadence rubato,
  • la netteté du finale commun, et
  • la jubilation du point d’orgue avalant le son dans le temps long du silence.

Une proposition jamais spectaculaire, toujours délicate : de quoi mettre en appétit pour les 8 variations opus 35 qui concluent le premier disque et que nous évoquerons très prochainement !


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 3/9

Première du disque

 

Les danses pour piano de Franz Schubert sont souvent considérées, en grande partie, comme la petite monnaie des grosses coupures que seraient les chefs-d’œuvre du compositeur. Pourtant, même s’il est évident que les quatre polonaises opus 75, évoquées dans le deuxième épisode de cette chronique d’Insieme, n’ont ni l’ambition ni la puissance de la fantaisie en fa mineur opus 103, évoquée dans le premier épisode. Néanmoins, Monica Leone et Michele Campanella semblent résolus à ne pas s’en tenir aux mastodontes du catalogue pour élargir un peu notre image gentiment étriquée et sagement conventionnelle de la geste schubertienne. Dans cette perspective, l’auditeur doit admettre qu’il ne sera pas soufflé par la force émotionnelle émanant de la musique ; il est appelé à profiter de divertissements bien troussés et exécutés avec soin.
En témoigne le D.618, composé en 1818 et constitué de deux parties. La première est une danse allemande agrémentée de deux trios. La danse allemande, un trois-temps en Sol, est d’une élégance confondante en dépit de son côté terrien

  • (rythme,
  • simplicité harmonique,
  • cyclicité des motifs)

Nulle bourrinade dans cette version, mais une dose ébouriffante de finesse :

  • le pianissimo exigé par le compositeur unit les quatre mains dans une même douceur ;
  • l’appui sur le premier temps se fond dans l’anacrouse swing ;
  • les petits mordants ajoutent une révérence à la chorégraphie imaginaire des danseurs.

 

 

Le premier trio trouve un nouveau souffle en transformant le 3/4 en 6/8.

  • Ça gambade,
  • ça sautille avec plus de mordants,
  • ça contraste entre
    • forte piano,
    • piano,
    • sforzendi,
    • forte…

Tout est senti :

  • les ralentis modérés et parfaitement synchrones,
  • les crescendi et
  • l’accompagnement à la fois discret et efficace assuré par Michele Campanella.

Le second trio, invitation non dissimulée à boire chopine, brille par

  • ses accents,
  • ses tierces simples et entraînantes, et
  • ses changements d’intensité.

On applaudit

  • le contraste franc et assumé entre la tonalité d’Ut et le retour du thème en Sol sans penser par le Ré7,
  • la friction de couleurs entre un trio franc du collier et un premier motif beaucoup plus intérieur, et
  • la capacité de Monica Leone d’user d’une large palette d’attaques, de touchers et de phrasés.

 

 

L’opus se poursuit avec deux Ländler, id sunt deux danses paysannes. On est toujours à trois temps, évidemment, pour le swing, mais on passe dans la tonalité de Mi. La première danse saisit par la ligne escarpée de la mélodie, jouée dans des aigus cristallins. La grâce de Monica Leone est parfaitement soutenue par la maîtrise du clavier que déploie Michele Campanella pour en tirer des piani refaisant l’éloge du Steinway 1892 que jouent les deux artistes.
La seconde danse, enchaînée, joue sur les différences de sonorité provoquées par les changements d’octave, avec une tendance à l’alanguissement quasi chopinienne… La première danse est alors un da capo délicieux. Comme quoi, des pièces mineurs (en majeur) peuvent faire fondre le petit cœur sensible de l’auditeur et lui faire avaler son chapeau sur une hiérarchie de plaisirs mélomaniaques qui n’existe pas toujours ! Dans ces conditions, manger son chapeau est un plaisir qui relance notre intérêt pour ce disque que les quatre polonaises, en dépit de l’excellence de l’interprétation, avait presque mis en question.


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 2/9

Première du disque

 

Les quatre polonaises de 1818, opus 75, codées D.599, s’ouvrent sur une danse en ré mineur. Monica Leone et Michele Campanella tâchent d’y associer

  • rythmique fonctionnelle,
  • mignonnitude de la ligne mélodique parfois doublée à l’octave, et
  • contraste du trio.

Cela est fait avec un mélange

  • de sérieux,
  • de délicatesse et
  • de foi

dans une œuvre dont l’intérêt est surtout d’être moins intéressante que les grandes pièces pour quatre mains, ce qui permet à l’auditeur de relâcher sa tension et son émotion après la prenante Fantaisie en fa mineur. La polonaise en Si bémol majeur

  • sautille joliment dans les aigus,
  • respire avant ses reprises,
  • sublime ses nuances piani d’accompagnement et de lead.

C’est fait avec un goût extrême (ceci n’est pas une insulte) sans convaincre que le savoir-faire artistique des interprètes ne tente pas un peu vainement de sublimer une partition fort pimpante – c’est pas si mal – mais guère frissonnante.

 

 

La polonaise en Mi confirme les qualités ouïes précédemment :

  • science du toucher,
  • astuce du phrasé,
  • capacité de placer l’accent juste pour rendre punchy l’énoncé mignon.

L’exécution est remarquable.

  • La mélodie est déliée (les ornementations !) mais décidée,
  • l’accompagnement est léger mais assuré et présent,
  • les effets de synchronisation sont admirables mais d’un naturel confondant.

Quoique délectable, l’écoute mais laisse le fan de Schubert sur le gué s’il n’est pas hardcore : joué par de tels artistes, c’est

  • plaisant à ouïr,
  • clairement capable d’éblouir techniquement le clampin qui a ploum-ploumé sur un piano avec balourdise et se rend compte qu’il lui manquait un détail pour faire musique : le talent, mais
  • tellement loin d’émouvoir tant ces partitions sont secondaires dans la geste schubertienne.

La quatrième polonaise en Fa n’efface aucun des charmes des pistes précédentes. Il y a

  • de l’énergie dans l’accent,
  • de la précision dans la synchronisation de l’intention,
  • de l’efficacité dans l’impulsion et
  • de la science musicale dans l’art de donner du sens au propos par la valorisation
    • d’une harmonie,
    • d’un effet d’attente,
    • d’un motif.

Les interprètes n’y peuvent mais : en dépit de

  • leur perfectionnisme,
  • leur science,
  • leur conviction,

l’urgence de produire ces œuvres sur CD ne paraît pas évidente. Une explicitation sur le livret aurait peut-être défloré le mystère mais aurait aussi orienté le curieux. Peut-être la confrontation d’un opus de 1818 et d’un autre de 1828 nous montrera-t-il pourquoi si, en fait ? À suivre, donc.


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Monica Leone et Michele Campanella jouent Schubert (Odradek) – 1/9

Première du disque

 

Jouer ensemble (« insieme ») : voilà le projet, guère original, de cet ample parcours de l’œuvre pour quatre mains de Franz Schubert, une formation qui inspirait particulièrement le compositeur. Bien que le disque soit paru tout récemment chez Odradek (livret en anglais et en italien), c’est en juillet 2008 que, armés d’un Steinway 1892 et des micros de Valter Neri, Monica Leone et Michele Campanella entamaient l’ascension des montagnes schubertiennes par la face D.940, celle de la fantaisie en fa mineur opus 103 de 1828, distribuée en quatre mouvements. L’allegro molto moderato, tube inusable, distribue clairement les genres : au piano II (Michele Campanella),

  • la rythmique,
  • le groove et
  • l’harmonisation ;

au piano I (Monica Leone), la ligne mélodique éventuellement doublée à l’octave inférieure. Le swing naît de l’assemblage entre le balancement du piano II et les déséquilibres du piano I :

  • rythmes pointés,
  • appogiatures,
  • légèreté du toucher et des intensités contrastant avec la tension ou la nostalgie ici diffusée par le mode mineur.

L’inversion des rôles nourrit la tentation de passer au mode majeur : d’abord penchant vers le La bémol, soit la gamme relative de fa mineur, elle bascule ensuite en Fa, soit la même tonalité qu’au début mais dans un mode différent. Les pianistes transforment ces considérations ascétiques en musique par

  • la délicatesse de leurs touchers qui écrête les arêtes en préservant leur réjouissante âpreté,
  • leur capacité à unifier le son sur l’ensemble des registres sans aplatir les contrastes nécessaires aux dynamiques, et
  • leur sens du rythme qui donne de l’épaisseur mais aussi du mystère à leurs respirations et aux silences.

Des accents forte et des triolets entêtés marquent le retour en fa mineur mais pas la fin des modulations. Le calme semble revenir quand le motif liminaire revient avec sa guirlande d’arpèges en triolets ; puis une mutation en majeur suggère une résolution solaire que fait trembler l’arrivée du largo en fa dièse mineur. L’ambiance martiale est propulsée avec énergie par Monica Leone et Michele Campanella grâce

  • à des accords staccato descendants auxquels répondent des octaves ascendantes du piano II,
  • à des rythmes doublement pointés, et
  • à la rugosité des sforzandi.

On apprécie

  • l’instabilité tonale,
  • les variations de couleurs,
  • les échanges entre les pianos et
  • le temps laissé aux suspensions du discours

qui jouent pleinement la carte de l’interlude, comme improvisé avant le retour d’un tempo énergique.

 

 

L’allegro vivace, ternaire, travaille la complémentarité entre

  • accents sur le premier temps,
  • délié des croches et
  • efficacité des possibles variés offerts par le duo
    • (de deux à quatre mains,
    • avec un accompagnateur en I ou en II,
    • possibles effets d’entraînement mutuel).

Monica Leone et Michele Campanella se distinguent par

  • la précision de leurs effets,
  • leur absence d’affèterie et
  • la légèreté d’un toucher conférant un supplément de paillettes à la danse.

Le passage « con delicatezza » en Ré n’échappe pas à cette esthétique qui sait

  • se parer de grâce,
  • s’enivrer d’élégance mais aussi
  • se tendre brusquement lorsque le texte l’exige.

Après le retour de la partie A, une jolie transition revient au tempo primo avec sa tonalité de fa mineur et son thème dont on ne sait s’il est

  • nonchalant,
  • nostalgique ou
  • empreint d’une ensuquante lassitude

mais dont la douceur et l’amertume nous saisissent pour notre plus grand délassement. Désormais,

  • ses hésitations tant modales que tonales,
  • ses contrastes de caractère et
  • son allant paradoxal avec
    • rythmes pointés,
    • friction du ternaire contre le binaire,
    • accents excitants

nous sont familiers et se parent cependant de nouvelles vêtures – ainsi de ce fugato qui

  • nourrit le propos sans l’enflammer,
  • fait circuler le thème sans l’estomper derrière une polyphonie massive, et
  • ajoute un pli à l’éventail du développement créatif indispensable à la « fantaisie » sans, pour autant, opter pour la veine rhapsodique.

Coda méditative incluse, dans cette interprétation, il y a

  • de la rigueur,
  • de l’honnêteté,
  • de la variété
  • de la sensibilité et
  • de la finesse.

Une aguichante porte d’entrée pour aborder les cent dix-neuf minutes qui sont au programme !


Pour acheter le double disque, c’est par exemple ici.
Pour l’écouter en intégralité gracieusement, c’est par exemple là.

Bientôt dans les airs

Le programme

 

Le calendrier prévisionnel du blog pour octobre est disponible ! Sans exclure soubresauts et surprises, on va notamment

  • écouter du Schubert,
  • lire la mort,
  • chanter en duo,
  • enterrer les morts,
  • siroter du Scarlatti,
  • méditer avec Michel Tirabosco,
  • déguster un pigeonnier,
  • faire un peu de ménage,
  • improviser des rires et, pour ce qui nous concerne,
  • découvrir Georges Catoire.

En d’autres termes,

  • l’aventure,
  • le partage et
  • les découvertes

nous attendent. Pour un peu, on se croirait dans un roman de la Bibliothèque verte, non ?

Michele Campanella joue Moussorgski et Scriabine (Odradek)

 

Faut-il être Russe pour jouer de la musique russe ? Un « petit garçon des Pouilles », devenu le célébrissime Riccardo Muti, plaidait tantôt le contraire en justifiant sa dilection pour la musique russe par sa lecture de livres où « les neiges de Moscou semblaient le plus fantastique mirage » (Diapason n°702, été 2021, p. 38). Si la question de la légitimité ou de l’exclusivité nationale voire raciale est parfois posée par les francophones osant aborder les rivages de Granados, elle peut être mise en écho, dans son versant nauséabond, avec les débats suintant la sottise entre woke et cancel que manifeste l’interdiction faite aux Blanches (qui plus est aux Blancs) de traduire une Noire. Patientons : l’égalité, dans son acception la plus débile, sera sans doute établie quand un Blanc, si possible transgenre, jouera le rôle de Martin Luther King dans un biopic ad hoc, à l’instar des chanteurs noirs interprétant, parfois avec brio, des rôles de Blancs à l’opéra. En attendant, que le ridicule impatientant de la culture néoraciste reste cantonné aux grands diffuseurs de bienpensance, et que, indifférentes à ce tapage, les musiques continuent de nous faire vibrer au bon désir de leurs porte-notes !
Reste la question, posée par l’artiste du jour : peut-on jouer de la musique russe sans être slave, comme on peut jouer de la musique ancienne sans être squelette ou poussière ? Peut-être la tarte à la crème de la légitimité géographique semblera-t-elle plus résonnante si on la considère comme opposant deux archétypes dont s’est longtemps repue la musique savante, id sunt la fougue italienne versus la puissance enflammée de la musique slave. De la part de Michele Campanella, qui ne prenait pas tant de précaution quant à son idiomatisme en interprétant avec talent Franz Liszt (voir çà, là et re-là derrière), dont il est plus que familier, elle est présentement une marque d’humilité et la trace d’une réflexion intense sur ce que serait une exécution juste de Moussorgski et de Scriabine. Cette intellectualisation de la musique, souvent niée par des interprètes craignant de se voir reprocher leur prétendue froideur, n’étonnerait point chez un interprète soucieux de réflexions au point de jalonner son expérience musicale avec la publication de livres inspirés par son travail (quatre sont parus, le cinquième est attendu incessamment par ses fanatiques italianophones).

 

 

Premier des deux gros blocs au programme, les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski sont évidemment présentés dans leur version pianistique, l’orchestration ravélienne étant considérée, avec la vivacité de la Botte qui sied, comme une « trahison tapageuse ».
L’énoncé initial du thème peut paraître précieux, avec sa pédale pour soutenir les trois notes liées… mais le contraste avec la troisième mesure, prise piano sans que la partition le stipule laisse deviner que l’interprète est prêt à faire sa sauce avec un original hautement sujet à caution puisque paru de façon posthume 56 ans après la mort du compositeur. Et, effectivement, l’artiste crée son propre nuancier grâce à une main précise dessinant un cheminement clair. Ainsi, il préfigure l’accélération houleuse du « Gnomus » en Sol bémol (six altérations, c’est très excessif).

  • La science du réflexe,
  • la maîtrise des marteaux,
  • le sens des contrastes dans les reprises :

tout est prêt pour saisir l’auditeur.

 

 

Le retour au calme permet de glisser l’évocation du Vieux château en 6/8 et sol dièse mineur (cinq altérations, toujours dans l’excès).

  • La saine distinction entre la rythmique et la voix lead,
  • le tempo attentif qui ne précipite pas, et
  • le travail sur la respiration par la pédale de sustain

paraissent séants. « Tuileries » ou « Dispute d’enfants après jeux » rend les caprices par

  • contrastes,
  • détachés et
  • ruptures-respirations bien menés.

« Bydło », annoncé « pesante », ne se paye pas de finesse, et c’est heureux. Pour autant, la rythmique grave n’est point grondement mais harmonisation têtue renforcée par les attaques façon appogiature. De jolis effets nuancés distillent une musicalité têtue dans cette marche qui finit par se perdre avant la réexposition du refrain, rapidement enchaînée dans les aigus.

 

 

Le « ballet des poussins dans leurs coques » en Fa et à 2/4 assume sa pulsation saugrenue de « scherzino » fantaisiste. La légèreté impeccable des doigts profite d’un Yamaha CFX idoine, dans une captation de Daniele Zazza. Le tableau des deux juifs (« l’un riche et l’autre pauvre ») en si bémol mineur laisse crépiter ses orientalismes rebondissants et tristes sans manquer de contraster les deux parties et leur coda, de caractère différent. La promenade en sol mineur nous permet de gagner, porté par les couleurs variées du piano campanellien, le marché de Limoges et sa « grande nouvelle » à jouer « allegretto vivo ». L’interprète y démontre une fois de plus

  • une sûreté digitale appuyée sur
  • un sens épatant de la musicalité qui
  • sait se faire assez capricieux

pour que les « Catacombae » nous ensevelissent avec la brutalité requise. L’Andante non troppo spécifié « con mortuis in lingua mortua » et ses parties à trois portées proposent la réécriture inquiétante attendue des promenades désormais coutumières. Le fa dièse dominant rebondit dans « La cabane sur des pattes de poule » de Babayaga, un Allegro à deux temps, à la fois con brio et « feroce ». Les ingrédients sont au rendez-vous :

  • les sforzendi claquent ;
  • les octaves détachés pulsent ;
  • temps et contretemps s’auto-escagassent ; et
  • l’Andante fait craindre le pire à l’auditeur, ainsi que l’exige la narration musicale jusqu’au retour survolté de la partie A.

 

 

Point de m’as-tu-vuisme, ici : au contraire, même dans les passages virtuoses, un certain désir d’intégrité paraît vouloir privilégier la ductilité narrative sur le potentiel d’effets wow contenu dans le texte.
Ce qui nous amène logiquement à la protéiforme Grande porte de Kiev, au style « maestoso » et « con grandezza » que l’interprète n’hésite pas à faire sonner en dépit de la sècheresse de l’acoustique choisie, sans doute pour aller avec l’envie de lisibilité pressentie au long de l’interprétation. Le rendu rythmique de l’hésitation finale entre blanches par deux ou en triolets est prenant, achevant avec justesse une exécution qui associe modestie devant la partition et art de conter en musique l’étrange histoire picturale ici esquissée.
Second gros plat au menu, la Troisième sonate op. 23 en fa dièse mineur d’Alexandre Scriabine est jugée « plutôt traditionnelle » par Michele Campanella – on la considère généralement comme le pivot entre le romantisme marquant les débuts du compositeur et sa mutation progressive vers une forme d’atonalité de plus en plus radicale. Curieusement, le livret omet de rappeler qu’il s’agit d’une sonate à programme où l’âme commence par les passions et les luttes (I), s’apaise sans pouvoir nier ses meurtrissures (II), baguenaude à travers la mélancolie (III) et se débat contre les éléments déchaînés avant de sombrer dans le néant (IV) (oui, ici, on n’est pas dans un musée français, on n’a pas peur des chiffres romains).

 

 

Le premier mouvement est indiqué Drammatico. Un balancement immobile est d’abord contrarié par des octaves expressifs avant qu’un cantabile ne tente une échappée. D’autres octaves plus lyriques occupent le clavier, jouissant de l’art campanellien qui permet au pianiste de muter d’atmosphère avec une science rendant ces évolutions presque imperceptibles. Si l’interprète rechigne à fracasser son clavier dans les moments les plus tendus, il nourrit avec délicatesse les piani qu’exige la partition et qu’il ménage avec gourmandise. Les tensions suscitées par les à-coups des modulations renouent avec le balancement initial et pourtant n’explosent point.
C’est le sens que donne le musicien au « drammatico », non pas tragédie funeste mais tension perpétuelle nourrissant une intranquillité que l’apaisement ne peut submerger, sinon de façon très provisoire. Aussi la clarté du texte prime-t-elle sur l’hypersensibilité tonitruante que certains autres interprètes privilégient, au nom de la folle fougue un brin incontrôlée prêtée uniment au compositeur. Parfois, on aimerait certes que le Napolitain se surprenne en laissant un peu battre la bride, lâche, sur l’encolure de ses émotions ; mais ne critiquerait-on pas, alors, son manque de constance ? Constant, au contraire, le style campanellien propose une lecture précise de ce premier mouvement, et cette option ne manque pas de tenue.

 

 

L’Allegretto en Mi bémol, de forme ABA, travaille avec goût le contraste entre les touchers des deux mains. Une gracieuse modulation s’orne de la dentelle de triolets de doubles croches en continuant de tisser le motif pointé. Le retour du thème et de la tonalité A ne se dépare pas de l’élégance tonique nourrie par le jeu attentif de Michele Campanella.
L’Andante aux cinq dièses est joué avec une lenteur cristalline (si, si) qui lui donne presque un p’tit côté debussysto-ravélien. L’atmosphère impressionniste se nourrit vite d’une inquiétude descendant sans cesse, dans un esprit « doloroso » assumé. En ne pressant point le pas sans pour autant alanguir la marche, le pianiste nous offre une bien belle vue d’artiste de la mélancolie de l’âme selon Alexandre Scriabine… qui s’enchaîne sur le Presto con fuoco final, en fa dièse mineur.

 

 

Le rythme ternaire bancal (trois croches, trois croches, quatre doubles) swingue comme un rag-time furibond. L’interprète rend à ce passage virtuose sa noire clarté qu’il sait trouer des rais de lumière « meno mosso » et « dolcissimo ». Missionnés pour suspendre la furie, ces passages emportent la tonalité dans une série de modulations tournoyantes. Étrangement, la retenue ne semble jamais quitter le pianiste. Tout paraît toujours sous contrôle, sans que cela ne nuise à la caractérisation des couleurs ici assemblées.

  • La virtuosité tranquille,
  • le dessin rythmique jamais secoué et
  • l’acoustique sèche

marquent une version électrique où les éclairs clarifient le paysage en laissant le contemplateur à l’abri de l’orage. C’est techniquement remarquable et musicalement aussi paradoxal que prenant.

 

 

En guise de bis, Michele Campanella dégaine la Valse op. 38 d’Alexandre Scriabine – une pièce intrigante qu’elle s’amuse à associer trois temps, quatre en trois et cinq en trois. Oscillant entre

  • la fluidité,
  • les à-coups,
  • le rubato,

la composition offre une belle image d’un Scriabine partagé entre

  • pulsion mélodique,
  • tradition musicale,
  • sens harmonique et
  • foucades
    • (ruptures,
    • modulations,
    • emportements).

Elle trouve dans le pianiste – qui n’aime pas être appelé pianiste, mais bon, ça change un peu de musicien, d’interprète et d’artiste, hein – napolitain l’interprète sensible, intelligent et sûr dont elle a besoin. Cette fin ravissante conclut un disque de qualité, malgré un titre attrape-tout qui ne rend pas justice de l’originalité du travail musical ici assemblé. On pourra classer l’album en priorité à Scriabine pour l’association entre

  • l’aisance digitale,
  • la qualité des transitions entre atmosphères et
  • cette volonté de contrôle qui ne contrebalance pas, étonnamment, la puissance séductrice de ces partitions.

Pour écouter le disque en intégralité, c’est ici.
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