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Gérald Genty, PIC (Ivry-sur-Seine), 18 octobre 2025 – 2/2

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

La seconde partie du concert de Gérald Genty au forum Léo Ferré (le lieu qu’il s’appelle pucomeça mais que tout le monde il continue de l’appeler de la sorte, un peu comme Bercy versus Nanani Nanana Arena), s’ouvre sur la  problématique ultracommerciale de la vente de la peau de l’ours (avec ou sans l’appeau). Fin marketteur, le chanteur déconseille de pratiquer cet exercice par temps de canicule et suggère de se simplifier l’existence en laissant vivre l’ours – ce qui, on l’admettra, clôt assez fermement le débat.
Un joli duo entre gratte et ploum-ploum fait circuler la chanson sur scène avant l’arrivée d’une chanson majeure de l’artiste, éloge des « fa dièses » qui retombent sur le sol… bémol. Entre tube pop (feat. une boîte à rythme) et suicide musical, cette « chanson triste » et normande déploie une mélancolie astucieuse, que l’humour solfégique allège et irise délicatement puisqu’il s’agit de tomber des fa dièses d’Étretat pour retomber sur le sol (bé)mol. Chut !
Désormais familier de ses spectateurs, Gérald Genty n’a plus besoin de terminer ses phrases. Aussi admet-il apprécier le camping-car (notamment sa cuisine fonctionnelle où, quand on ouvre un tiroir et qu’on n’est pas nul, on a découvert), même s’il préfère le camping car. Nomade de nature, il aime manger des pâtes devant des huitres ou des huitres devant des (ça marche moins bien si on lance hauts les ronds avec sa marraine, bien sûr). Libre comme Max, il finit sa chanson dans une ambiance à la Daft Punk acoustique, et ça fonctionne.
La fredonnerie suivante a aussi un goût d’inachevé puisqu’elle conte l’histoire d’un chanteur qui prend la poussière sur son piano depuis qu’il est mort en attendant d’être des fourchettes. Voilà, découvert. Derrière l’humour, la mort et l’échec flottent toujours, qui justifient la musique, cage de Faraday provisoire contre l’inéluctable.

Julien Carton au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Pour survivre, Gérald Genty dégaine ses mots qui claudiquent et ses stratégies pour passer l’épreuve du temps, quand il se sent un p’tit puzzle ou un p’tit peu seul, perdu dans le cycle de la vie. Planeur plus que planant, papa Gérald survole les genres et mélange avec un talent malin le style de chansons. Ce faisant il précipite le spectateur dans un vertige artistique qui saisit. Nous sommes Gérald quand, avec ses accords, il demande à son corps de résister encore (yo). Nous sommes lui quand il invite à marcher sur Mars puisque tout février fait vriller, vocoder assez étrange pour être intéressant à l’appui. Nous sommes lui quand il révèle l’instabilité des mots que nous avons appris à oublier.
Pourtant, malgré nous, constate-t-il en bis, sa carrière n’a pas décollé comme il l’eût espéré. Aussi, à la manière d’un Wally, se lance-t-il dans la chanson courte, narrant son rendez-vous raté avec un agent immobilier (« i’m’a oublié »), le moment drrrramtique où il plonge un habit de longue date dans un gouffre abyssal ou ses problèmes de fric quand il n’a plus assez pour réparer sa dent (« quelqu’un aurait implant ? »).
Emporté par la foudre, il raccourcit les chansons qui, elles, ont cartonné, bestofisant Michel Fugain (« fais comme l’oiseau, pan ») ou narrant la visite de Piaf chez l’ostéo (« tu me fais tourner la tête, crac »). Le voici bientôt proposant un pot-pourri de ses succès. Il visite Baccarat avec Rebecca, va faire du yoyo dans l’Ohio, propose de signer le cahier des spectateurs car il n’est pas très connu (pour l’instant), veut s’éloigner des paysans car ce sera dépaysant, et convoque distorsion et batterie play-back pour célébrer Picsou, le jazz et ceux qui sont plus rares que les Gérard. Puis il nous déconseille d’habiter en Vendée (« faut pas y aller, c’est nul ») : quand l’amour est desservi, il faut savoir vider les lieux, surtout quand ça n’a rien à voir avec la pêche. Comme quand on aime le son, l’affaire finit sur une balance, c’soir. Et la vedette de saluer son pianiste avant de rappeler qu’au chant, c’est un supermarché.

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Maîtrisé, fantasque, joyeux : Gérald Genty à son meilleur.

Gérald Genty, PIC (Ivry-sur-Seine), 18 octobre 2025 – 1/2

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Le spécialiste des ouh, des hampes et des zambalambïlo, a débaroulé dans la chanson française avec un humour percutant  et des chansons faussement home made, réinventant la chanson d’humour en associant

  • parophonie,
  • absurde et
  • sens imparable de la mélodie.

C’était un choc, un bonheur et un honneur de découvrir un pur hurluberlu. Cela aurait aussi pu être une prison dorée. Fort de son succès initial, Gérald Genty, contraint à voyager dans des TER minables interminables, a longtemps été cantonné au rôle du petit marrant (et non du potimarron, c’eût pu partir en courges) qui n’a jamais été uniquement le sien. Il a

  • feint de bricoler ses disques,
  • mis en scène son inadéquation avec la rectitude linguistique (et hop), et
  • claqué quelques tubes qui lui collent encore au cœur et au corps,

notamment les titres d’ouverture de ses deux premiers disques (« Pour l’instant, j’suis pas encore très connu » et l’indispensable au titre improbable « Mon prénom, c’est Gérald, pas Gérard »).

  • Efficace,
  • farcesque et
  • intelligent,

le grand blond avec des chaussures de sport a séduit par son allure, sa finesse et son astuce. Puis il a semblé se sentir à l’étroit dans le costume qu’il avait contribué à tailler pour lui. En 2017, après avoir salué sa foufouitude dans divers endroits, on finissait par se demander à l’Essaïon s’il ne risquait pas de tourner un popopopopopopopeu en rond. Avec la prétention du Kritike qui, bien sûr, sait tout mieux que tout le monde, on subodorait que le gaillard avait un univers assez profond pour ne pas être que le comique troupier (ce que l’on adorait) valorisé par l’excellent Sylvestre, qui n’était pas un âne à la contrebasse. Nous n’avons pas oublié leur duo Vedette à la Manufacture chanson. Un an plus tard, le chanteur nous écrivait pour nous dire en substance : « Peut-être mon nouvel album vous intéressera. »
Effectivement, le mutant a su basculer d’un humour obligé à un humour saupoudré : parfois drôle, parfois pas que, mais sans confronter les deux. On sait comment Wally s’est artistiquement effondré quand il a quitté son personnage artistique de mec drolatique pour devenir Lilian Derruau, chanteur sciemment pas drôle mais, as far as we’re concerned, pas super intéressant. Gérald Genty a évité le piège grâce à la puissance de certaines de ses « chansons pas drôles » sans, pour autant, renier son inclination pour la marrade

  • finaude,
  • joyeusement grotesque, voire
  • profondément ancrée dans le basique efficace.

Et c’est bien ça ce qui constitue, à notre aune, l’intérêt spécifique de ses concerts, cette tension palpitante entre

  • l’image liminaire et son incarnation du moment,
  • le zozo lunaire et le quinqua conscious,
  • le farceur invétéré et le chanteur qui, dur, dure.

Pour ce soir, après sa « tournée d’antho(n)logie », le seurfeur de la fredonnerie a opté pour une tenue de scène « pas prise par les autres chanteurs ». Partant,

  • pas de cuir,
  • pas de jean,
  • pas de survête,

juste

  • un short d’athlé,
  • un T-shirt et
  • une veste noirs.

De quoi se mettre en jambes pour le double défi du jour : commencer le show sans guitare, quitte à ne savoir que faire de ses mains ; et commencer la première chanson sans parler avant (raté).

 

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Au piano, vient s’installer Julien Carton (ou Alex Lutz, difficile de le déterminer) qui, tantôt, jouait à Bercy pour soutenir Matmatah. C’est parti pour « Le métier qui sort », excellente miniature sur la déréliction du métier de chanteur avec du texte dedans. Suit une « Retraite » qui n’est ni spirituelle ni leprestique. Pourtant, le gars l’admet : « Pour un chanteur, la retraite, c’est quand on est mort. D’ailleurs, Hugues Auffray a bien anticipé. » Concrètement, tel qu’il l’imagine, la retraite, ce serait « loin comme Tahiti en ferry » ou « le Bouthan (en) train ». Peut-être sera-ce l’occasion de se mettre à la peinture moderne ou aux langues vivantes, mais pas sûr : « L’art abstrait, c’est très compliqué » et « l’arab’, c’très compliqué ». En attendant l’arthr(a)ite, le chanteur s’imagine visiter « l’monde entier avec mon dentier ». Faire rire sans coup férir, mais dire quelque chose en faisant vibrer le langage : that’s Gérald Genty for ya anyway.
À défaut de faire toucher ses étoiles – aucune allusion – à Louane, la star du soir dégaine « Petit avion » avec antisèche assumée, extrait de Là-haut. Il y lance un « Mayday » en espérant qu’on vienne « m’aider », car le pauvre a perdu les pôles contre quoi s’appuyer. Sans cracher dans la soupe, il nous prévient : « Ce vent dans l’dos qui vient d’en haut / c’est nous. » S’il n’est pas blanchi sous le harnais, le chanteur est roué et glisse sciemment très vite dans sa set-list cette chanson pas drôle, en dépit de ses parophonies consubstantielles au gentyisme. C’est une astuce bienvenue pour poser que tout ne sera pas sur la ligne d’un Hubert, l’hurluberlu. Sur un accompagnement type rag, efficace et discret, le zozo confirme son plaisir à se trouver sur la ligne de crête entre jeux de mots et chanson sérieuse.
Le voici écrivant à ce « Cher Nobil » pour prendre des nouvelles et savoir comment vont « l’irradi du jardin ». Sa nouvelle chanson avec « Vue sur mer » poursuit sa veine sérieuse zébrée de retournements sémantiques, en hommage à cette « cité balnéaire de Normandie » où il habite et où erre un SDF qui constate que les gens ont « des vies, là, dans des villas », donc « des pièces par-ci, par-là, tout comme moi ». Des gens qui, comme lui ou presque, finissent par tôt ou tard  par changer de por(s)che.
Sachant qu’il nous fera la grâce de ses vieux tubes plus tard, l’audacieux olibrius claque, et l’on en est fort jouasse, une autre nouvelle chanson en hommage à une fille dont les principaux talents seraient qu’elle « fait des crêpes qui ressemblent à la Lune » et a « des étoiles dans les œufs ». Julien Carton conclut l’histoire en jouant le « Clair de crêpe » au piano  – pas l’intégrale, non, mais le début, si.
« MH 370 », premier single modulant de Là-haut, imagine la vie de ceux qui « ont élu domicile » quelque part après avoir bien reçu « dans le dos missile ». L’accompagnement du pianiste est

  • humble,
  • précis,
  • utile,

donc on aimerait parfois qu’il envoie davantage de pêches dans le panier, pour alimenter le filet (mignon) de voix du chanteur… qui craque et prend sa guitare pour postluder avec crescendo puis decrescendo – ha, les formes en (m)arche, ha ! On frétille. Un peu de musique dans ce monde de mots, youpi !
Et soudain, c’est le drame. Voilà que les messieurs sur scène tombent la veste et se pommadent pour se chauffer les muscles. Inutile de protester : le chanteur tient le compte et estime qu’ils ont « presque fait la moitié », ce qui, grosso modo, signifie qu’ils ont « joué pour 10 € ». Donnons-nous rendez-vous dans une prochaine notule pour découvrir les 10 € restants !

Jean Dubois, PIC (Ivry-sur-Seine), 17 octobre 2025 – 2/2

Jean Dubois au PIC (Ivry-sur-Seine), le 17 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Il y a chez Jean Dubois un côté conscient-de-ce-qui-se-trame-quand-on-chante qui s’affirme. Une envie de défier l’évidence. Une remise en cause féconde. Chanteur au répertoire joyeux, associant

  • savoir-faire et astuce,
  • art de la mélodie et sens de la narration,
  • tradition de la chanson finement troussée et refus de s’enfermer dans sa caricature,

l’homme se débat avec ses envies d’autre chose en général et de piano en particulier. Au mitan de son tour de chant fomenté pour le Petit Ivry Cabaret, endroit toujours aussi sympathique à visiter, il remixe instrumentalement une chanson où « y a pas de parole, le problème est là ». Toutes proportions gardées, on entend Georges Brassens s’affirmant « tout aussi musicien que vous, tas de bruiteurs ». L’artiste sait qu’on l’attend sur ses hits imparables, mais il tient à donner une autre dimension à son travail en offrant un pas de côté. Une dissonance. Un enrichissement. Quitte à sourire de son projet en lâchant ! « J’fais bien la dernière note, hein ? »
Malgré son métier évident, le type est un modeste, peut-être parce que les p’tits pays, c’est pas ça qui manque. Avec « Les rues sont à tout l’monde », il fracasse le cabaret tant par l’efficacité de cette chanson formidable que par son accompagnement pianistique. En effet, son auto-accompagnement léger s’amplifie avec une progression maîtrisée, qui joue davantage sur le spectre du clavier (de plus en plus aigu, de plus en plus grave) que sur l’intensité. C’est finement joué pour un chanteur qui assume de ressembler « à beaucoup de chanteurs connus et pas connus, à beaucoup de gens, en fait » car « les choses nous rappellent souvent autre chose qu’elles ».
La multiplicité du possible et l’unicité paradoxale du réel irriguent et structurent l’imaginaire artistique du chanteur. Le confirme la chanson suivante « que j’avais enterrée dans mon répertoire pour le plaisir de la ressortir ». « Les cabarets » s’amuse de ceux qui pensent « sauver la chanson » en cultivant le souvenir fantasmatique des « beaux jours passés », sans masquer le fait que Jean Dubois lui-même, comme tant d’autres fredonneurs, se bat pour sauver la chanson donc se sauver lui-même dans un monde qui, faute d’indiquer « where we’re heading », « don’t make sense no more », comme il le chante en reprenant « Señor », hymne mystérieux claqué par Bob Dylan en 1978.

 

 

L’évocation instrumentale de chansons d’antan recolorisées au piano permet de folâtrer jusqu’à « L’Étrangère », une mise en musique de Louis Aragon par Léo Ferré, où le souvenir d’une éphémère dont la robe tombait promptement convainc, mais qui en doutait ? que, à part la mort, rien ne dure car « l’amour s’arrête avec la pluie ». Le p’tit coin d’parapluie et l’orage n’ont qu’un temps. Moralité : il faut vivre l’amour au plus vite et au plus concret de la chose. « Marguerite » nous y incite. Au reste, Jean Dubois revendique d’avoir fomenté cette chanson incongrue à l’heure de la pruderie « me too » pour « me moquer des p’tits villageois dans leurs discours adressés aux femmes ».
À la fois instrumentiste, auteur, auto-arrangeur et chanteur, l’artiste excelle à raconter la fragilité des lisières. Dès lors, rien d’illogique à ce que « Faut qu’j’te voie » évoque avec pudeur moins la frontière parfois floue entre amitié et amour que celle, pas toujours plus nette, qui sépare implicite et aveu. Ainsi Jean Dubois décrit-il le paysage de ses émotions – donc des nôtres – comme un palimpseste intérieur où ce qui se voit et se vit ne masque guère le passé.
Quand, dans « Hep, toi, là », il évoque « les travaux dans l’quartier » subis « au siècle dernier », il parle, dans un continuum spécifiquement romantique, autant de ce qu’il voit depuis sa fenêtre sur Paris que de ce qu’il vit depuis une séparation amoureuse déjà lointaine. Avec à peine « un couplet et peut-être un second », comme il le stipule, il avance dans l’architecture de son esprit par strates, bien plus géologue que photographe. Le fait, ce que nous prenons pour le réel, n’est pas un donné : c’est une histoire, une résonance qui, par la grâce d’un Bic, permet de finir une chanson (et un récital) au Pic.

 

 

Pour le rappel, l’artiste propose « une petite bricole et une chanson ». Une « mazurka pour AC/DC » lance le bouquet final, avec son alternance entre mineur et majeur. « Splash » conclut l’affaire avec maestria et rock’n’roll. Cette métaphore filée de l’amour comme flot qui

  • glisse,
  • mouille,
  • mousse,
  • tache (ça, c’est fait)

assume l’idée que, « si l’amour ne dure qu’un instant, ben merci pour le flash ». De la sorte, l’ACI boucle son concert avec une dernière évocation de la tension – pas toujours facile à vivre mais potentiellement inspirante – entre la profondeur des choses et l’évanescence des sentiments intenses.
Enfin, devant l’insistance d’un public chauffé à blanc, il accepte d’offrir un second rappel en entonnant l’un de ses nombreux tubes, « J’suis d’un p’tit pays », évocation d’un territoire lointain, aux saisons « discrètes », où il est vain de feindre d’être toujours celui qui sait le mieux. Un chant fédérateur, qui a quelque chose d’autobiographique pour chaque auditeur car ce pays, ce n’est pas un pays, ce n’est pas non plus l’hiver, c’est nous-même. Nous ne sommes pas que celui que nous semblons être ou que nous nous acharnons à jouer. Nous avons en nous cette résonance, cette histoire que, par la magie

  • des mots,
  • de la musique et, disons-le,
  • du talent,

l’excellent Jean Dubois

  • saisit,
  • s’approprie et
  • épanouit dans ses chansons.

Ce 17 octobre, au PIC, il l’a encore une fois démontré.

Jean Dubois, PIC (Ivry-sur-Seine), 17 octobre 2025 – 1/2

Jean Dubois au PIC (Ivry-sur-Seine), le 17 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa phase gling-gling (pas bling-bling : gling-gling) et glang-glang, avec ou sans « accompagneurs » comme il les nommait mais ponctuée d’albums aussi rares que captivants et de prestations piquantes, Jean Dubois a entamé une phase ploum-ploum et zinzin, rythmée par des concerts où l’évidence de la chanson percutante se métisse d’une profonde recherche artistique. Même s’il revendique « ne plus avoir envie de chanter », il

  • travaille,
  • malaxe et
  • sculpte

avec une obstination féconde la tension entre fredonnerie façon Rive gauche et moments instrumentaux. C’est d’ailleurs par un mélange des deux qu’il s’élance, costume cravate, dans un remix de « Rendez-vous à Izmir », chanson dont il a gommé de longue date les paroles initiales en imaginant, un jour donc sans doute jamais, en écrire d’autres qui lui conviendraient mieux (on trouve trace de la première version ici). Piano en pogne et harmonica en gueule, il claque ensuite la première mazurka de la soirée, articulant de façon classique et cependant très duboisienne les modes majeur et mineur.
Conscient qu’au PIC, on attend malgré tout d’un chanteur qu’il chante, l’artiste prend la parole en murmurant : « Bon, puisqu’il semblerait que je doiv’ m’exprimer… / Hum hum, est-c’ que ça passe dans le microphone ? » Derrière la boutade propulsant la première chanson complète du spectacle, se niche voire se love une triple interrogation sincère et perpétuelle que chérit Jean Dubois :

  • qu’est-ce que je parviens à dire aux autres
    • en chantant,
    • en jouant ou, simplement,
    • en échangeant avec eux ?
  • qu’est-ce que j’ai envie
    • de dire,
    • de sous-entendre,
    • de taire ? et
  • qu’est-ce que l’autre peut entendre de mon galimatias polymorphe,
    • évident pour moi,
    • potentiellement plus nébuleux pour l’autre voire, pire qu’incompréhensible,
    • source, au sens propre, de graves malentendus ?

Voilà l’une des forces du parolier : ménager

  • de la profondeur sous l’apparente superficialité,
  • de l’intime dans l’humoristique,
  • du grave dans la légèreté.

En associant

  • texte,
  • mélodie,
  • harmonie et
  • interprétation,

l’homme veut croire que, « si tout n’est pas parlé, y a des gestes qui disent » d’où, peut-être, son goût pour les danses, au premier rang desquelles la mazurka, inclination autobiographique mais aussi source d’inspiration artistique, à supposer que les deux soient toujours aisées à distinguer. Au fond, interroge le saltimbanque,

  • que donne-t-on vraiment quand on « se donne » en spectacle ?
  • qui regarde qui ?
  • qui amuse qui ?
  • qu’est-ce qui se joue dans cet échange pas si silencieux que ça – surtout dans manière de cabaret – entre scène et salle ?

Prise dans ce questionnement, la chanson de Jean Dubois implique souvent un interlocuteur dans sa ronde,

  • qu’il écrive une lettre à une mystérieuse anonyme ou à des correspondants familiers inquiets de n’avoir plus de ses nouvelles épistolaires,
  • qu’il s’adresse aux spectateurs ou à un cercle d’amis en les incitant à se monétiser encore davantage, ou
  • qu’il espère à la brune, comme dans la chanson suivante, particulièrement poignante, « que tout le monde va bien ».

Le guitariste est alors absorbé par le pianiste, mieux : par le musicien. Sur le quart de queue de la maison, il crée un accompagnement

  • atmosphérique d’abord,
  • impressionniste ensuite pour évoquer ce « couple occupé à compter les feuilles » (où les aficionados voient le prolongement des fiancés qui, dans « Les rues sont à tout l’monde », comptent « les cadeaux qu’on va leur offrir »),
  • dynamique enfin.

Ce n’est pas seulement maîtrisé : mieux, c’est senti et malin. Toujours à la recherche de la bonne voie – qui ne doit pas être unique – pour dire et se dire, Jean Dubois propulse sa carcasse au centre de la scène pour y dire « un poème de saison ». En l’espèce, le locavore a déniché « Automne malade », extrait d’Alcools et récit d’une double désolation : comme nous, l’automne va mourir ; et c’est beau. Point d’amollissement nunuche pour autant ! Aussitôt après avoir constaté que, feuilles qu’on foule, train qui roule, « la vie s’écoule », le clown ténébreux, armé de son harmonica, décide de nous initier à la mazurka. Nous en retenons la leçon suivante : « Pour danser, l’important, c’est quand ça ne touche pas terre. » Peut-être pour la vie aussi ? L’artiste le suggère en chantant « La mazurka », un éloge ternaire

  • à la drague dansante,
  • à l’ironie chorégraphiée, et
  • à la prise de conscience légère de ce qu’est la vie : être, avec l’autre, sur un même plancher.

Celui qui se revendique « plutôt pianeux que pianiste » et annonce vouloir jouer « du piano diatonique mais, comme ça n’existe pas, je vais jouer du piano dans l’esprit diatonique » claque « Dupe d’une jupe » où il remet

  • les pendules à l’heure,
  • l’église au milieu du village et
  • les choses au clair :

le textile n’est pas sa passion. Non, lui, quand il se passionne pour un vêtement, c’est qu’il y a quelqu’un dedans. Comme quoi, même dans son monde, l’artiste est des nôtres, et peut-être réciproquement. (Non, ça ne veut rien dire mais, sur le moment, j’avais l’impression que si, alors je tente.) À suivre !

Katrin’ Waldteufel, PIC (Ivry-sur-Seine), 20 juin 2025 – 2/2

Katrin’ Waldteufel au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Visiblement pas du genre à se laisser mener par le bout de l’âme, Katrin’ Waldteufel n’en est pas moins ouverte aux amours de hasard et, en particulier, aux transports en commun. Aussi évoque-t-elle en chantant l’histoire de « 2 passagers voiture 12 » qui se frôlent, sortent de leurs bulles et s’en forgent une nouvelle, une qui donne le smile, « un 28 avril vers Mulhouse », avant d’entamer « un nouveau voyage ». Ainsi le spectateur est-il invité à voguer sur les flots intranquilles du répertoire de la chanteuse. Tantôt, l’eau est étale et clapotante ; tantôt, elle se cabre et tempête ; tantôt, elle scintille et se laisse éclabousser par le soleil… puis retourne dans une horizontalité attentive au prochain frémissement.
Le sursaut suivant est né d’une conversation avec Anne Sylvestre où celle-ci avouait « ne plus pouvoir pleurer » (ce qu’elle avait déjà chanté de longue date dans « Un mur pour pleurer »). La chanson sortie de cette faille se love dans une ambiance méditative, intérieure, interrogeant les « silences assourdissants » dans le mystère des harmoniques du violoncelle, avant de prendre le taureau par les cornes en se promettant de mettre « tout sur la table, et c’qui s’pass’ra, on verra bien ». La chanson terminée, Katrin’ Waldteufel s’étonne doublement : « J’en reviens pas ! Y a plein de gens comme Anne Sylvestre ! Y a plein de gens pas comme moi ! » De cette révélation jaillit son tout premier tube qui « n’a pas pris une ride, comme moi ». S’agaçant façon reine du bistro comme sa consœur s’agaçait façon reine du créneau, la chanteuse rappe avec son public cette vérité en béton verdoyant : « Y a pas qu’les tilleuls qui mentent ! »
À l’occasion d’une hydratation express, l’artiste transforme le vert en verre, et même en bouteille en reprenant « Le temps de finir la bouteille », un hymne imparable et poignant du duo Leprest + Didier, ce qui lui vaut de se faire admonester par une voix émergeant des haut-parleurs : pourquoi reprendre ce classique ? Comme stimulée par cette interrogation, Katrin’ Waldteufel décide d’enfoncer le coin, en hommage à son grand-père. La voici, armée de son violoncelle, affrontant les « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon que Léo Ferré a transformé en « Affiche rouge ». L’effet est saisissant, l’interprète réussissant à éviter le surinvestissement de la scie pour l’investir à sa façon, entre

  • vibrato et droiture,
  • gravité et émotion,
  • profondeur et sensibilité.

 

Martial Bort au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Ce lamento sur la perte est judicieusement tuilé avec « Je ne veux pas te perdre », comme s’il s’agissait de la réponse de l’épouse au futur mort du poème. On apprécie l’habileté dans le maniement du spectre des émotions, faisant résonner l’Histoire collective à travers l’histoire individuelle. Le retour de Martial Bort décrispe la tension à travers une fredonnerie insouciante sur les vacances, rappelant que, « partir loin, c’est pas obligé » car les vacances restent « ce qu’on en fait ». Cette idée du choix et de la relative liberté qu’il incarne ruisselle sur la chanson suivante où un violoncelle percussif fraye entre

  • reggae,
  • slam et
  • rap

pour clamer :

Quoi que tu dis’, quoi que tu fasses,
personn’ ne vivra ta vie à ta place.

Évidemment, pas question de laisser filer les deux compères de scène après la dernière chanson. La salle surchauffée exige ses bis, et pas par simple politesse de cabaret. Sans doute le relâchement d’après le tour de chant principal conduit-il Katrin’ Waldteufel à arrêter le premier rappel quand elle constate qu’elle patauge. Dommage, car le texte expliquant que tout le monde est « la vague », éventuellement d’amour, n’est pas la chips la plus croustillante du paquet. Cependant, pour aider ses fervents spectateurs à revenir au calme de leur autre vraie vie, celle où ils ne sont pas à ce genre de spectacle, Cello Woman propose une berceuse affirmant qu’

il est temps d’aller se coucher.
Dehors, la Lune est sortie.
Les étoil’ se sont amourachées.
La Lune joue pizzicati.

 

Katrin’ Waldteufel et Martial Bort au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Avant de renvoyer tout le monde au dodo, Katrin’ Waldteufel offrira une resucée électrique de « Personn’ ne vivra ta vie à ta place », ce qui lui vaut le triomphe escompté après un spectacle

  • singulier,
  • finaud,
  • roboratif et
  • troussé avec grâce.

Katrin’ Waldteufel, PIC (Ivry-sur-Seine), 20 juin 2025 – 1/2

Katrin’ Waldteufel au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

On l’avait quittée jadis, du temps de son double album 2 en 1 puis de sa présentation à l’espace Jemmapes, alors qu’elle oscillait entre son image de marque première (une femme seule chantant avec son violoncelle) et ses envies d’autre chose – s’associer à un guitariste, notamment. Depuis, Katrin’ Waldteufel a audiblement cheminé, réfléchi, avancé et grandi. C’était déjà singulier, c’est devenu ontologique, au sens où on sent que l’artiste a trouvé sa place, sa voix, son identité chansonnique – sera-ce provisoirement, qu’importe !
Mise en scène par Camille Feist, la violoncelliste entre sur scène avec manière de xylophone portatif, suivie par Martial Bort, redoutable guitariste auquel le jazz ne fait certes pas peur.  Elle claque sa première nouvelle chanson, fondée sur une parophonie planplan, « Samsung, ça m’saoule », visant à, banalement, vilipender l’usage abusif des portables. Craint-on une conversion au consensualisme smooth ? la deuxième chanson met les choses au clair en dénonçant les « CONNASSEUHS », id sunt

  • les téléphoneuses de transport en commun,
  • les jouisseuses aux fenêtres ouvertes,
  • les préposées et
  • les « pauvres châtons », ces enfants qui cassecouillent le monde entier sauf leurs choupinets de parents.

De quoi se préparer à l’amour, fût-il fiscal, pour son Trésor (public) qui, « plein de reproches, pique dans [s]es poches ». En dépit de la situation agaçante, le violoncelle s’épanouit alors, tandis que la guitare sèche se révèle habilement créative. Après une chanson fiscale se faufile une chanson calme, hommage à un chat, accessoire indispensable qui « sert à rien » et « n’est pas nécessaire à [notre] survie », sauf si c’est de ce rien que l’on a besoin. Variant les plaisirs, Katrin’ Waldteufel pose son violoncelle et s’abandonne aux bons soins de Martial Bort pour chanter un « trou de verdure (…) qui garde ta présence » et « où les oiseaux voltigent et dansent comme toi ». L’émotion n’est pas palpable, elle est physique car l’artiste travaille sur la fragilité de la voix dans l’ensemble de son large spectre.
Alors que, à 400 km du PIC, le Hellfest bat son plein, la chanteuse trouve que le moment est judicieux pour envoyer le tube hard rock ou quasi. Avec son violoncelle alla Apocalyptica, Katrin’ Waldteufel se souvient : « Avec ma grand-mère, j’avais le droit de tout faire », notamment mettre du rouge à lèvres au chat ou mettre sa robe sans culotte… du moment qu’elle ne touchait pas la photo de papy. La salle s’enflamme et chorusse comme il sied, appréciant la diversité du répertoire mais aussi la variété de son interprétation. En effet,

  • l’artiste chante tantôt assise, tantôt debout ;
  • elle use ou non de son violoncelle ;
  • quand elle le sollicite, elle s’en sert pizzicato ou coll’arco voire les deux.

Bref, elle déploie une jolie palette scénique qui enrubanne gracieusement un tour de chant riche et piquant, dont nous conterons les suite et fin dans une prochaine notule. À suivre !

Gérard Morel, PIC (Ivry-sur-Seine), 6 juin 2025 – 2/2

Gérard Morel au PIC (ex-Forum Léo Ferré, Ivry-sur-Seine) le 6 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

En 2017, Gérard Morel gagnait l’Oscar du titre de disque le plus tarabiscoté en signant Affûtiaux cafouilleux, dont il extrait « La prunelle de ses yeux », ode à l’incipit pas très éloigné musicalement du brélique « Amsterdam » et, surtout, hommage à la femme qui « se chauffe au jazz » et le chauffe pas mal, au point qu’il tient à cette mousmé comme « à la prunelle de ses yeux ». Dans le labyrinthe de parophonies et détournements de syntagmes figés, le zozo à la bouille gourmande s’ébroue dans une tension savoureuse entre sensibilité et humour, l’humour servant à la fois de paravent pudique et d’enseigne lumineuse pour crier en lettres de néon l’amour qu’il est si difficile de dire.
D’où, sans doute, son amour pour la grasse mat’ amoureuse, qu’il chante comme « une autre spécialité de l’Ardèche, après la sieste », histoire de profiter des moments où, horizontalement bien accompagnés, on flanche, mordus, en constatant avec délices qu’il « pleut des cordes de pendu ». La stratégie du chansonneur est têtue : je t’attrape par l’humour afin de t’entraîner sur un terrain inattendu grâce à

  • une mélodie,
  • une écriture volontiers antépiphorique – si, si – qui consiste à réutiliser un groupe de mots de façon motorique (et hop),
  • métaphore filée et
  • érotisme alla francese.

Hommage à la pseudo sublimation de la souffrance par la chansonnette et à Bernard Joyet par l’occasion (aucun rapport), « Le tango du lumbago » se risque à confondre « Ay ay ay » avec « aïe aïe aïe » pour réfléchir, l’air de rien, sur le rôle de la chanson comme souffre-douleur – ce que des olibrius de la trempe d’un Jacques Debronckart ou d’un tonton Georges n’ont pas négligé d’aborder. Alors que l’excellent Jean-Pierre Morgand constatait qu’il y avait TCDA, Gérard Morel en propose une de plus, centrée sur les pectoraux, avec cette supplique olé-olé façon Pierre-Dominique Burgaud + Alain Chamfort :

 

Pour que, demain, un grand amour se forge,
Laisse-moi te rester, mon amour, en travers de la gorge.

 

Gérard Morel est définitivement un chanteur du désir. Loin d’être confit en contemplation, il s’expose en homme gourmand. Libidineux ? Ben, heureusement, revendique-t-il quand, en complimentant une nana – une dame, si vous voulez, mais comme il la tutoie, c’est plutôt une nana, et Émile n’y aurait rien vu de mal – pour sa vêture, il reconnaît que tout lui va bien car l’essence donc « le nu lui va si bien ».
Le voici bientôt hésitant entre le lit de Natacha et le chat de Nathalie dans « Le dit du chat de Nathalie », comme Pierre Louki hésitait entre baiser Charlotte et embrasser Sarah. Pour se décider, il se résout à passer à la vitesse supérieure : après les chansons d’amour, les chansons de la déclaration de l’amour. En l’espèce, une formule redoutable, très inconnue, toujours affûtiale, toujours cafouilleuse, qui résume vachement bien de quoi ça cause : « Je t’aime très beaucoup », autrement dit « de Charybde en Scylla ». Juliettique (et certes pas que par sa relation avec Bernard Joyet), Gérard Morel propose – avec une intro courte, souligne-t-il – un festin façon Philippe Chasseloup draguant Amandine pour rappeler que la bonne bouffe à deux n’est pas forcément qu’une question de plat – la courbe nous va si bien.
L’artiste a si bien réussi à séduire le public en passant de la tonne bouffe à la bonne touffe qu’il est contraint de dégainer ses favourite encores : le sacré « Cantique en toque », la très intime « Chanson à la con » et, après que des gens réclament des nouvelles de son beauf, son hénaurmité à lui : « Les goûts d’Olga », son tube éternel.

  • Du métier,
  • de la singularité,
  • de la présence :

une belle soirée de chanson

  • finaude,
  • joyeuse et
  • bien m’née.

Respect, môssieur Gérard Morel !

Gérard Morel, PIC (Ivry-sur-Seine), 6 juin 2025 – 1/2

Gérard Morel au PIC (ex-Forum Léo Ferré, Ivry-sur-Seine) le 6 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Malgré

  • polémiques et coteries,
  • cahots et accalmies,
  • soubresauts et résilience,

ce qui fut le forum Léo Ferré et devint le PIC est toujours un lieu aussi agréable à fréquenter pour qui se sent assez étranger aux ressentiments dont certains se font parfois l’écho.

  • Les bénévoles sont serviables,
  • la restauration d’avant-concert préservant le concept de cabaret est toujours conviviale voire gentiment troussée, et
  • la programmation resserrée réserve son lot de bonnes idées,

parlant ou non au chaland. Le 6 juin 2025, c’était au tour de Gérard Morel de venir gratter guitare et cordes vocales avec un projet clair, comme j’aime bien, qu’il énonce d’emblée : « Ce soir, on va chanter des chansons. » Aussi se présente-t-il

  • sans micro,
  • sans amplification pour la six-cordes qui l’accompagne,
  • sans plan de feux pour valoriser le régisseur,

bref, comme aurait sous-titré Ricet Barrier : tel quel voire, sinon, à poil, volontiers pêcheur mais sans filet. L’affaire s’enclenche sur le jeu phonique du « Bon gars pas dégueu », donnant le triple mode d’emploi de la soirée :

  • on va parler d’amour,
  • on va parler cru,
  • on va rire mais pas que.

Se réjouissant de son retour au Forum (chez lui, en somme), le chanteur dégaine ensuite « Quand tu viendras dans ma maison », sa collab’ de 2011 feat. Romain Didier, pour

  • croquer la pie sous le tipi,
  • le Cornas dans le palace,
  • la muse dans la cambuse,

dans un marabout d’ficelle qui s’emballe jusqu’à chanter l’éloge de la chanson en général, celle qui nous fait nous sentir chez soi dès qu’on la partage. Aucun doute : l’homme sur scène envisage de « faire chanson engagée » quand il s’ra grand, option chanson d’amour – projet diététique dont il connaît tous les régimes depuis son CD culte de 2011. Cependant, bien qu’il vienne de l’Ardèche (non, « bien qu’il vienne de la Vienne », là, ça marche pas, dommage), il revendique son goût pour la sieste – sport que je crois à peu près maîtriser – même si, quand on se risque à cet exercice, « on est souvent dérangé ».
Avec « Y a plus d’saisons dans ma pampa », Gérard Morel raconte la frustration fantasmée des commerciales à domicile qu’il incite à riper de sa pampa puisqu’elles veulent lui vendre des trucs ou des métaphysiques quand lui envisage juste de leur proposer un cinq à sept. Peut-être l’une de ces fantasmées aurait pu « se nommer Aimée », sujet du fantasme suivant, saupoudré de mots fleurant tantôt Georges Brassens, tantôt Serge Gainsbourg. La mousmé en question a certes « un dos à s’appeler Anne » ; elle aurait pu s’appeler Blandine si elle n’avait bouffé le lion ; au lieu de quoi, elle s’appelle « Aimée », et le chanteur de conclure : « Vous devin’rez jamais pourquoi. »
Appelé à « écrire ces chansons lui-même » lors d’un « stage de reconversion professionnelle », Gérard Morel apprend qu’il est déconseillé d’utiliser des chuintantes dans les textes parce que ça passe mal dans les micros. Dépourvu de cet accessoire et chaud comme un marron prêt à péter, selon l’expression du susnommé Ricet Barrier, il décide donc d’écrire « La vache de greluche », laquelle se révèle être aussi « la coqueluche de [s]es nuits blanches ». Si l’exercice peut paraître artificiel, le chanteur l’enrubanne en coda d’un joli decrescendo rappelant que, de même que

  • l’humour n’est pas antinomique de l’émotion,
  • les contraintes ne sont pas toujours contraires au plaisir, pas plus que
  • la chansonnette n’est hermétique à la musicalité.

Cette conviction judicieuse bénéficie ici du savoir-faire du saltimbanque capable d’embarquer une salle avec lui pour un tour de chant souriant qui ne fait – presque – que commencer. À suivre !

 

Jean Dubois, « Mazurkas vaudeville », PIC (Ivry-sur-Seine), 8 novembre 2024

Jean Dubois au Forum Léo Ferré (devenu le PIC), le 1er juin 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Jadis, de lui, nous écrivîmes :

 

Jean Dubois, c’est la chanson française comme on l’aime : c’est

  • Renaud pas bouffé par l’alcool,
  • Dylan pas grommelant,
  • Brassens shooté aux amphètes, et
  • notre Charlebois à nous, avec son côté
    • « chanson à texte »,
    • « chanson rock » et
    • trouvailles musicales.

 

The times, they are a-changin’, et le résultat est là, hélas pour nous : impossible de resservir cette vieille sauce. Non que Jean Dubois ait déjà changé mais bien qu’il

  • est en train de changer,
  • veut changer,
  • vit sa vie artistique comme un changement plus ou moins radical selon les saisons.

Comme une Anne Sylvestre – si magnifiquement habillée par François Rauber – reprochant à son public de la vouloir voir encore et encore avec « la guitare, les grands cheveux, et gling gling et tout ça »,

  • le gratteux devient pianiste ;
  • l’ACI donne dans la reprise ;
  • le chanteur se revendique pleinement musicien.

En l’entendant revendiquer son choix de donner un récital « capricieux » et en l’écoutant claquer son premier instrumental, on pense à Jann Halexander qui, dans Ornithorynque, son dernier disque, débordait la chanson en proposant

  • des textes récités (éventuellement chantés plus tard),
  • des instrumentaux paraphrasant une chanson et
  • des instrumentaux sans autre texte que leur titre.

Tout se passe comme si ces vieux loups de scène ne se satisfaisaient plus du carcan chansonnistique, tout spacieux et confortable soit-il. Pour bien le signifier d’emblée, Jean Dubois revendique les trois caractéristiques qu’il a données à son tour de chant-mais-pas-que-de-chant :

  • la liberté,
  • l’irréductibilité aux canons (pas que de rouge qui tache) qui va avec le premier item, et
  • la polymorphie.

Le public adhère chaleureusement au projet, car il est patent que l’artiste n’est pas là pour

  • se dérober,
  • provoquer ni même
  • « se réinventer » (on n’est pas dans Télérama ou sur France Inter, youpi).

Il est clairement en recherche gourmande d’autres

  • horizons,
  • éventualités,
  • désirs et
  • devenirs.

 

 

Il y a quelque chose non pas de Tennessee, hé non, mais de poignant dans ce refus de la photocopie de soi-même exprimé par un gars qui n’a ni l’intention ni la moindre probabilité de se « changer en prince ou en roitelet ». Quasiment sans métatexte, il explore son passé d’artiste télévisé via une émission peu appréciée des ceusses qui savent ce qu’il faut apprécier. Via Pierre Dumarchey-Mac Orlan et Léo Ferré, il se remémore sa « belle enfance », jadis magnifiée notamment par l’extraordinaire Catherine Sauvage et ses pianistes phénoménaux. Se chercher un avenir n’exige pas de renier ce qui fut mais d’accepter d’écouter le barouf voire le remue-ménage que laisse aux hommes l’insaisissable « temps qui passe », un monument discret de l’œuvre duboisique. Se chercher un avenir, c’est creuser dans les chansons

  • intellectuellement plates comme l’encéphalogramme de Rachida Dati (mais moins horripilantes et plus efficaces que cette cumularde pensionnée car, elles, « on s’en souvient dès qu’on les entend ») ou auctoriales,
  • francophones ou italianophones ou anglophones couleur rose ou whatever, en fait,
  • de dériliction ou d’amour ébaubissant (« Splash »).

 

 

L’étonnement – au sens étymologique, peut-être – de l’assistance devant une telle palette s’exprime par des rires stupides d’autant qu’injustifiés musicalement, rappelant ceux qui accompagnaient le bouleversant « Femme piano lunettes » quand Barbara la disait sur la scène du Châtelet. La gêne d’une partie du public devant ce pas de côté artistique prouve que le chanteur frappe

  • juste,
  • précis,
  • fort.

Son inclination presque insolente pour

  • la mazurka,
  • l’inattendu,
  • les partitions où l’on « compte aussi voire surtout les temps où l’on ne touche pas terre »

résonne chez chaque spectateur d’une façon différente, sans doute, et c’est tellement bon signe dans un monde poussé à l’unanimité

  • soumise,
  • consensuelle et
  • métrique voire paramétrique.

Ici,

  • scottish biscornue ou danse à tomber,
  • Noël effrayant par sa proximité ou la possibilité de son absence,
  • propositions dissonantes puisque l’on arrive à rien tout seul et qu’il faut toujours quelqu’un pour t’en empêcher (telles ces chansons écolo ou non de Stéphane Cadé, un très proche de Jean Dubois, chansons avec lesquelles, ne fussent-elles pas incluses dans un éloge écolo des « mobilités douces » qui nous consterne par essence même si, nous, on fait que l’gasoil, nous n’avons jamais eu d’atome crochu, tant
    • les textes nous parlent peu,
      • poétiquement,
      • diégétiquement et
      • rythmiquement,
    • la prosodie paraît inadaptée – en témoigne l’alourdisseuhment des syllabeuh muetteuh en fin de vereuhs, et
    • la mélodie, des mots, des rimes comme des notes, nous émoustille autant qu’une risette de la pornographe Marlène Schiappa),
  • chansons formidables et espérées – parce qu’il faut bien contenter les duboisomaniaques dont est votre serviteur – sur
    • le manque,
    • Paris, ou
    • le moment de verbaliser le love,

tout contribue à dessiner un nouveau « p’tit pays, pas très loin derrière » où la chanson

  • se construit,
  • se déconstruit, donc
  • se reconstruit.

 

 

Ce 8 novembre 2024, Jean Dubois paraît nous avoir attiré moins au cabaret, lieu qu’il connaît sur le bout des paroles, que dans l’atelier de l’artiste.

  • À l’harmonica,
  • au piano,
  • à l’être,

il parvient à associer sans chantage

Au lieu de rester silencieux donc loin

  • de son activité,
  • de son identité et même
  • de son devoir d’artiste,

l’homme-scène cherche à emmener ses spectateurs dans un ailleurs artistique en cours d’invention et pourtant déjà multiple. Avec une délicatesse qui n’est jamais renoncement à la brutalité (sinon, comme on s’en ennuierait !), Jean Dubois sait

Le résultat est aussi audacieux que réussi. Par conséquent, tant que nous le pourrons, restant en amazone, nous continuerons d’avancer notre bouche et de croquer le talent

  • exceptionnellement singulier,
  • sincère et, selon la terminologie goldmannienne,
  • envolant,

de cet hurluberlu hors norme, convaincu que ce sera toujours un plaisir et pas que celui (nullement négligeable ou honteux) de la nostalgie.