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Susanne Schäfer

Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 4/7

Quatrième de pochette

Le chaos – tel que l’envisage le troisième mouvement du second quatuor de György Ligeti – est « come un meccanismo di precisione ». Après deux mesures de silence, le mécanisme

  • s’enclenche,
  • se décale,
  • se dérègle et
  • déraille.

À nous

  • poulies,
  • rouages et
  • roues dentelées

plus ou moins de guingois ! Le titre programmatique est assumé par la partition, même si la précision du mécanisme ne se réfère pas à une synchronisation lisse. Au contraire, grâce aux frictions répétées, le compositeur et ses interprètes donnent aux cahots rythmiques

  • du grain,
  • du relief et
  • de la matière.

Notes puis intervalles répétés

  • se jaugent,
  • accélèrent,
  • s’effacent puis
  • rejaillissent quand l’archet se substitue aux pizzicati.

Soudain, la palette

  • d’attaques,
  • de sonorités et
  • de registres

s’amplifie puis se resserre, dans une forme ABA accélérée qui n’est pas sans rappeler la structure de Lux aeterna.

 

 

Soudain, le chaos change d’apparence – Ligeti expliquait que les cinq mouvements travaillaient le même matériau, mais nous devons admettre que cela ne saute pas aux oreilles insuffisamment exercées. Avec le quatrième mouvement, c’est un chaos foufou qui se présente à l’auditeur. Il s’agit d’un presto

  • furioso,
  • brutale et même
  • tumultuoso.

Prometteur !

  • Tonnerre rugueux,
  • cacophonie apparente et
  • complexités rythmiques

font dialoguer

  • tenues éthériques,
  • crissements,
  • bombardements sonores,
  • curiosités harmoniques… et
  • silence pour une dizaine de secondes.

Semble ainsi fulminer un chaos marqué par

  • l’imprévisibilité,
  • les recombinaisons et
  • l’absence d’harmonie

dans le défilé de son kaléidoscope thymique.

  • Ça cogne avec rage, puis
  • ça s’apaise, puis
  • ça repart
    • en tambourinant,
    • en tonitruant et, grâce à la vigueur des musiciens,
    • en éructant sans fard.

Sous l’austérité d’une œuvre pétaradante, l’on se délecte de la vitalité qui émane de la capacité de la partition à déjouer toute attente hormis celle de la prochaine surprise.

 

 

Le cinquième mouvement renverse la table en s’annonçant comme un allegro « con delicatezza ». La rhétorique quasi minimaliste se distord en confrontant

  • des rythmes,
  • des évolutions et
  • des dynamiques

distincts à chaque pupitre. Un premier épuisement du sujet suspend le discours, avant que le second violon et le violoncelle ne relancent le grouillement sonore à coups de triples croches jouées triple piano, d’abord à l’unisson puis à l’opposé. Leurs collègues tirent des pédales vibrantes puis se lancent et entraînent tout le quatuor dans une cavalcade… qui s’éteint à son tour. Il serait donc là, le chaos, non point seulement dans son imprévisibilité

  • d’intensité,
  • de couleur et
  • d’énergie,

mais aussi dans sa capacité à ressurgir alors qu’il semblait

  • assagi,
  • étouffé voire, pis :
  • rangé des voitures.

De la sorte,

  • suspensions et tenues,
  • unissons et silences,
  • déflagrations et déstructuration de la ligne

permettent à l’oreille d’être toujours en alerte, et aux interprètes de laisser poindre l’oxymorique délicatesse du chaos, pimpée par

  • la virtuosité digitale et technique,
  • l’exigence de la mise en place et
  • la science de la nuance,

jusqu’à l’effacement dans le silence des espaces finis, pour une fois (désolé, Blaise, une autre fois, peut-être ?).

 

 

Pourtant, sans se laisser désemparer, l’exploration du chaos continuera dans une prochaine notule. À suivre !


Pour écouter le disque gratuitement, c’est ici.
Pour lire notre première chronique à quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà.
Pour l’acquérir, c’est par exemple là.

Chaos String Quartet, « Chaos » (Solo Musica) – 3/7

Première de pochette

Qu’est-ce que le chaos ? Comment la musique peut-elle nous en causer ? C’est la problématique de cet album concept, évoquée au long des deux épisodes précédents, et son examen passe à présent par l’expérience radicale constituée par le second quatuor de György Ligeti. L’allegro nervioso liminaire s’ouvre sur une mesure silencieuse « senza tempo ». Effacée promptement, elle précipite l’auditeur dans un monde où

  • explosivité des pizzicati fortissimi,
  • limbes des suraigus pianissimi et
  • phases planantes

dessinent une atmosphère fuligineuse. La rigueur rythmique de la partition, imperceptible à l’oreille nue,

  • chamboule les tempi,
  • secoue les mesures et
  • bouscule la division du temps (ainsi du mélange synchrone, au deuxième temps de la mesure 23,
    • d’un triolet,
    • d’un quintolet et
    • de quatre doubles).

 

 

Le chaos est ici un espace où les repères se brouillent. L’on essaye de s’orienter

  • à l’intensité,
  • à la tessiture utilisée,
  • à l’événement qui soudain jaillit,

et c’est cet essai, jamais satisfaisant, qui capte l’attention. Impossible d’entendre, il faut écouter. Accepter le sursaut. Scruter et être ébloui. Tendre la portugaise et se laisser hypnotiser pour finir à nouveau sonné. S’habituer à se déshabituer.

  • Ici bouillonne la rage.
  • Çà se cramponne la suspension.
  • Là déflagre la déflagration.

Pour qui aime se laisser raconter des histoires percutantes et imprévisibles, un délice piquant. Pour qui aime ouïr une voix douce parler de sa morning routine avec un joli sourire très doux dans le timbre, un supplice grotesque.

 

 

Le deuxième mouvement est marqué « sostenuto, molto calmo ». Des sons

  • ondulants,
  • striés,
  • déformés,
  • frottés les uns aux autresavec rugosité

tour à tour ou simultanément

  • se rapprochent,
  • s’éloignent,
  • se tuilent,
  • se provoquent,
  • dérapent,
  • cognent,
  • s’élèvent,
  • s’amplifient,
  • jouent avec l’inaudible et
  • finissent par s’éteindre.

Tout se passe comme si, ici, le chaos fragilisait une méthode rationnelle qui consisterait à tenter

  • d’amadouer,
  • de dompter et
  • de classer

les événements sonores. En effet, ce ne sont pas tant les rébellions du hasard qui s’opposent à cette stratégie d’organisation ; le quatuor Chaos semble suggérer que le chaos n’est pas domesticable car, dès lors qu’il serait domestiqué, il disparaîtrait. Le chaos ne reçoit d’ordre de personne, le bienheureux. Dès la prochaine notule, nous vérifierons si les trois derniers mouvements confirment ce point d’étape. À suivre !


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