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Le blog de Bertrand Ferrier, page 109

De l’intĂ©rieur

SĂ©bastyĂ©n Defiolle au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Et si, de n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur, la musique Ă©tait, parfois, une tunisie qui vient de l’intĂ©rieur ? Au grĂ© des variations de styles sur lesquels voguait le spectacle Le ciel est rouge (ou il devrait), la question s’Ă©tait glissĂ©e dans une promenade au milieu des paysages que l’on peut s’inventer, mĂ©langer et reconstituer, entre transparence et obscuritĂ©. La poĂ©sie sans esbroufe de SĂ©bastyĂ©n Defiolle, guitariste tout-terrain, Ă©clairait avec tact cette mĂ©ditation optimiste.

 

 

 

Toy et moi

 

Heureux de rejoindre l’ensemble StaccaToy pour sa prestation au festival GrandPianO d’OrlĂ©ans, en remplacement de Sandrine Roche. Jouer, avec un contrebassiste de folie, un toy piano dans la fĂªte des pianos Ă  queue (mais pas que), ça me va bien. D’autant que je jouerai aussi un toy piano Ă  queue, alors bon. C’est l’occasion d’interprĂ©ter des transcriptions toniques de Scarlatti et Bach fomentĂ©es par Pierre Bastaroli ainsi qu’une crĂ©ation ludique d’Alexandros Markeas. Les collègues y ajouteront d’autres pièces rodĂ©es pendant la Nuit blanche, incluant du Schoenberg, du Bastaroli himself et de l’Ă©lectronique by Alain MahĂ©.
Rendez-vous au musĂ©e des Beaux-Arts, place Sainte-Croix, Ă  16 h 30, pour les curieux (d’autant que, financièrement et non artistiquement, c’est gratuit) ! Rens. ici.

 

James Taylor revisited

Pierre-Marie Bonafos en l’Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8) le 21 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

En 1968, James Taylor publie un disque avec Paul McCartney Ă  la basse et George Harrison aux chÅ“urs. Pourtant, cet honnĂªte chanteur folk prolongĂ© par mère porteuse reste surtout cĂ©lèbre pour avoir inspirĂ© le sublime tube du troisième album du Pat Metheny Group, dont voici une sainte version iconoclaste s’il en est.

 

 

 

Utopie, 30 juin 2023

Utopie du Paradis des edelweiss le 30 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Grandir, oui, c’est tirer la langue.
C’est aussi souffrir d’une inconnue mĂ©lancolie.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 30 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est se perdre dans la jungle du vivant.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 30 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est en voir de toutes les couleurs, mĂªme noires et blanches.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 30 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Bref, c’est Ăªtre structurellement ffffffatiguĂ©. Non, vous Ăªtes surpris ?

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 29 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

 

Tristan Pfaff joue Chopin à France-Amériques, 12 juin 2023 – 3

Tristan Pfaff à France-Amériques (Paris 8), le 12 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Une heure avec le piano de Tristan Pfaff et les valses de FrĂ©dĂ©ric Chopin, tel Ă©tait le projet du rĂ©cital donnĂ© le 12 juin 2023. Alternance oblige, après avoir rendu compte ici des deux premiers morceaux qui n’Ă©taient pas des valses, puis lĂ  des valses qui ont suivi, nous voici au mitan du rĂ©cital avec l’inattendu. En effet, voici que s’avance « Casta diva », donc l’incipit ou presque de Norma de Vincenzo Bellini, transcrit pour la main gauche par Adolfo Fumagalli. Cette hymne pacifiste adressĂ©e Ă  une « pure dĂ©esse » garde le cap du ternaire qui charpente l’essentiel du concert. Son interprĂ©tation offre trois plaisirs au spectateur :

  • la variĂ©tĂ© assurĂ©e par cette foucade bellinienne au cÅ“ur d’un programme chopinien ;
  • les retrouvailles avec un tube que chacun peut fredonner (dans sa tĂªte, merci) ; et
  • la performance technique d’une transcription pour un demi-pianiste (basta de snobisme, on vient aussi au rĂ©cital pour l’effet wow du « mais comment il fait pour jouer ça ? », oĂ¹ flotte, derrière le plaisir visuel, un rempart rassurant Ă  la jalousie puisque l’on constate que, OK, si c’est le type en frac qui est au piano et pas nous, c’est pas juste qu’il a eu de la chance, c’est qu’on n’a pas tout Ă  fait son niveau mĂªme si, et l’on ne dit point cela pour se vanter, fi, on a plus ou moins fini la mĂ©thode Rose et le premier volume des « Classiques favoris » dans notre jeune Ă¢ge).

Pour notre part, d’oĂ¹ nous sommes assis, point de visu sur le clavier. Nous avons donc peut-Ăªtre manière de chance de louper l’aspect circassien de la chose (pour le retrouver sur la vidĂ©o infra, aller directement Ă  0’32). Cette posture enlève quelques paillettes dans nos yeux, certes, mais nous oblige Ă  nous concentrer sur la musique. Loin du drame biographique bellinien bien connu, qui veut que le compositeur ait Ă©crit l’Å“uvre originale pour impressionner la jeune fiancĂ©e qui Ă©tait son Ă©lève et dont il eĂ»t voulu faire sa nana, Tristan Pfaff s’intĂ©resse Ă  la dimension transcendantale de l’air. Son interprĂ©tation associe

  • mystère (une prĂªtresse s’adresse Ă  une dĂ©esse),
  • gravitĂ© (la paix du monde se joue dans cette supplique) et
  • vocalitĂ© (c’est le premier grand air de l’opĂ©ra, il faut que ça envoie du souffle, de l’Ă©motion et de la musicalitĂ©).

En dĂ©pit de la difficultĂ© technique, insensible Ă  celui qui Ă©coute sans voir, l’air pour la main gauche resplendit grĂ¢ce Ă  la spĂ©cificitĂ© de la transcription. En effet, celle-ci rapproche sans les confondre accompagnement et ligne mĂ©lodique dans une seule main. Ainsi, le dĂ©fi pianistique devient pari musical et, sans surprise mais avec un talent Ă  nouveau Ă©clatant, Tristan Pfaff le relève haut la main (gauche).

 

 

 

 

L’incartade achevĂ©e, le soliste revient Ă  FrĂ©dĂ©ric Chopin avec les trois valses opus 64. La valse minute court, s’entortille et se dĂ©ploie avec une tonicitĂ© sĂ©duisante. La suivante contraste en cumulant judicieusement

  • retenue sans maniĂ©risme,
  • libertĂ© sans extravagance et
  • extraordinaire limpiditĂ© des traits digitaux.

La boîte à musique de la troisième valse émoustille

  • grĂ¢ce Ă  une pulsation efficace et discrète,
  • grĂ¢ce Ă  une mise en place fouillĂ©e des accents rythmiques et
  • grĂ¢ce Ă  la manière pfaffique, et hop, de rendre Ă©videntes, presque intimes, les modulations charmeuses.

La vieille familiaritĂ© du jeune musicien avec le texte lui permet de faire passer la fidĂ©litĂ© Ă  la partition pour une improvisation perpĂ©tuelle. C’est rafraĂ®chissant, et cela Ă©vente tout risque de rĂ©duire les golden hits Ă  de la musique pour croisiĂ©ristes du troisième Ă¢ge voire pire, cherchant parmi les ancĂªtres qui les jouxtent le visage d’Ăˆve Ruggieri – activitĂ© parfaite pour s’occuper l’esprit avant le bal du capitaine qui suivra le mini-concert de la fin d’après-midi (« tu es sĂ»r que tu as pris tes boutons de manchette, Jean-Patrick ? »).
Dans le salon de France-AmĂ©riques oĂ¹ se tient le rĂ©cital, l’esprit est un p’tit peu plus vif voire vigoureux. Pour preuve, deux coups de canon attendent les spectateurs avant la fin du programme. La grande valse opus 42 s’avance la première. Son exĂ©cution tĂ©moigne Ă  la fois de la haute technicitĂ© et de la grande rĂ©sistance Ă  l’effort du pianiste Ă  ce stade du concert.

  • Ivresse de la vivacitĂ©,
  • sapiditĂ© de la mĂ©lodie filante,
  • gourmandise Ă©lĂ©gante des accords roboratifs et des breaks menĂ©s avec science pour dynamiser l’Ă©coute

enchantent l’oreille, le cÅ“ur et, sans doute, pour ceux qui en ont une, bravo Ă  eux, l’Ă¢me.

 

 

 

 

D’autant que, derrière ce premier monument, se profile une autre Ă©normitĂ© : la polonaise hĂ©roĂ¯que opus 53. Comme on le pouvait espĂ©rer, ça part fort, ça part tonique, ça part solide. Nulle trace de verveine dĂ©cafĂ©inĂ©e dans ce schnaps propice Ă  la libre Ă©briĂ©tĂ© ! Pourtant, une dernière fois, le pianiste joue les fines mouches. Après avoir captĂ© les auditeurs par l’orgasme indĂ©passable du « mais j’connais, c’truc ! »,

  • il n’hĂ©site point Ă  creuser l’expressivitĂ© du spectre des fortissimi, par-delĂ  l’effet Ă©bouriffant de la pluie harmonieuse de dĂ©cibels et d’Ă©nergie ;
  • il accentue la variĂ©tĂ© des atmosphères que le compositeur a hĂ¢tivement dĂ©crites sous le vocable « hĂ©roĂ¯que » ; et
  • il dĂ©ploie un Ă©ventail riche
    • de contrastes thymiques,
    • de mutations (cet art du crescendo !),
    • de passages dans la brume prĂ©parant Ă  l’orage, et
    • d’Ă©clats fulminatoires (et pourquoi pas ?) dont l’interprète lie la brutalitĂ© Ă  l’Ă©motion.

Un bis aquatique d’Henri Barda, une dernière valse pour la route, et Tristan Pfaff prend congĂ© – non sans se rendre ensuite disponible Ă  ses publics variĂ©s : le mĂ©tier de musicien ne s’arrĂªte pas une fois la dernière note posĂ©e. Un moment impressionnant, revigorant et solaire. Pour suivre le musicien :

  • prochain rĂ©cital parisien en compagnie le 7 fĂ©vrier 2024 Ă  Gaveau (rĂ©servations ici) ;
  • disque des valses disponible par ex. lĂ .

 

Tout sur le pom pom pom du ziggy ziggy pop

Au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

– Bertrand Ferrier, police criminelle de la justice des assises culturelles Ă©cosubventionnĂ©es, vous avez le droit de, eh bien, rien. Vous Ăªtes docteur ès Lettres en Sorbonne, la vraie, en sus, titulaire du DESS d’Ă©dition (c’est dire si vous Ăªtes vieux) de Paris-XIII, organiste titulaire dans le Ă´ combien très chic huitième arrondissement…
– … certes…
– … et ce nonobstant, ruffian Ă  la chevelure chauve et longue Ă  la fois, sera-ce pas vous qui avez Ă©crit :

 

Tu mets du pom pom pom dans mon ziggy ziggy pop,
et du boum boum boum dans mon badabadaboum.
Tu cliv’ le tacatacatac dans mon slippy slippy slop
et, moi, tout c’que j’peux faire, c’est du foum, c’est du foum, c’est du foum, bĂ©bĂ© ?

 

– Oui da, je le revendique. Slippy slippy slop vaincra !
– Peste, l’effrontĂ©. On pince, vas-y, pince-le. En vertu du mandat des pouvoirs de l’injustice qui me sont confĂ©rĂ©s, ton compte est bon, mon coyote. Patron ? On a ferrĂ© Ferrier. Cette fois, il est cuit et recuit comme une endive braisĂ©e dans une cantine. Nan, ça, c’est ma touche personnelle mais… Bien sĂ»r, patron, j’avais oubliĂ© que votre femme Ă©tait adjointe Ă  l’agriculture tellement elle est con.

 

 

 

Yves Henry décrypte les valses de Chopin – 3

Yves Henry, le 10 mai 2023, Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des répertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry à travers

  • une double intĂ©grale du corpus, que l’on peut acquĂ©rir par ex. ici, et
  • un entretien-fleuve dont les deux premiers Ă©pisodes sont Ă  retrouver ici (les valses, un succès historique) et lĂ  (les valses, un succès actuel).

 

Troisième épisode
Tout pour la musique

Dans le premier épisode de notre échange, vous nous avez expliqué pourquoi les valses de Chopin plaisaient au public de son temps ; dans le deuxième épisode, vous avez exposé les liens entre ces valses et le public actuel. On comprend donc pourquoi les jouer aujourd’hui, mais pas encore pourquoi les jouer toutes ! Vous avez esquissé deux types de raisons : d’une part, elles ont jalonné la vie de Chopin, c’est donc une sorte de parcours biographique du compositeur que l’intégrale dessine ; d’autre part, elles sont très variées et permettent de proposer un récital « 100 % valse » mais pas étale…
Il y a une autre raison : fût-ce malgré elles, les valses de Chopin forment un tout cohérent.

Toutes ont-elles leur place dans une intégrale ?
Évidemment. Les unes éclairent les autres.

 

« Nécessité du concert fait loi »

 

Sera-ce pas vous qui éclairez les unes avec les autres en optant pour un choix musical et non chronologique ?
J’ai opéré ce choix volontairement, afin de permettre de les écouter toutes à la suite.

Est-ce Ă  dire que, de la sorte, on perd le cĂ´tĂ© fastidieux d’autres intĂ©grales de pièces ressortissant d’un mĂªme genre qui, en dĂ©pit des beautĂ©s de chaque pièce, peuvent paraĂ®tre un brin linĂ©aires aux auditeurs mĂªme confits en dĂ©votion ?
Je l’espère ! Ă€ ceci près que je ne dirais jamais qu’une exĂ©cution intĂ©grale des prĂ©ludes, par exemple, est fastidieuse. Cependant, objectivement, cet ensemble n’était pas conçu pour Ăªtre Ă©coutĂ© d’une traite. GrĂ¢ce Ă  la diversitĂ© des valses et par la libertĂ© que j’ai prise de les agencer selon une certaine logique de rĂ©cital, l’exhaustivitĂ© fonctionne parfaitement avec les valses. Nous, interprètes, devons rendre raison de ce kalĂ©idoscope qui ponctue – irrĂ©gulièrement, certes, mais qui ponctue quand mĂªme – tant d’évĂ©nements de la vie de Chopin jusqu’à la fin.

Comme les mazurkas, que vous avez aussi enregistrées ?
Avec une nuance cependant : les mazurkas sont peu ou prou trois fois plus nombreuses.

 

 

 

 

Comment avez-vous pensé l’architecture de cette intégrale des valses ?
Je joue les valses dans un ordre qui n’est pas chronologique, comme je l’ai fait pour les mazurkas…

Dans les mazurkas, vous lisiez une sorte de journal intime que le compositeur aurait tenu au long de son existence. Cette fois, foin de journal intime ?
Nécessité du concert fait loi. Cette intégrale est pensée comme un récital ; or, tout récital articule des changements de climats, d’atmosphères et de caractères. L’objectif est de ne jamais lasser l’auditeur, voire de le surprendre. Il ne faut pas que l’on ait l’impression que la valse que l’on entend est bien meilleure que celle qui l’a précédée, ou inversement. Aussi ai-je placé les trois plus développées et les trois plus virtuoses au début, au milieu et à la fin parce que, si on les place dans l’ordre chronologique, elles se retrouvent assez proches les unes des autres, et ça ne fonctionne pas dans un récital.

 

« Souvent, Chopin était drôle »

 

Vous prĂ©fĂ©rez privilĂ©gier la diversitĂ© Ă  une approche plus encyclopĂ©dique, plus rigoureuse, peut-Ăªtre plus guindĂ©e…
Je n’ai pas décidé de cela. La nature des valses m’a poussé dans cette voie. Certaines sont extraverties, échevelées, foisonnantes, on l’a dit. Certaines sont très nostalgiques, très profondes, et vous emmènent ailleurs sans aucun exercice de virtuosité. Certaines sont simplement, si j’ose dire, élégantes et fonctionnent comme une respiration. Certaines sont presque humoristiques et s’apparentent à une caricature d’un public dont Chopin n’a pas peur de se moquer. Il en avait besoin, de ce public, mais il ne l’estimait guère pour autant. Lui, dans la vie mondaine, ne donne jamais son avis sur rien ; en revanche, quand il est avec ses amis ou quand il écrit, là, il y va franchement.

Les valses sont-elles aussi l’occasion de dépasser le cliché qui fait de Chopin un éternel ténébreux torturé ?
Il ne s’agit pas de prĂ©tendre que le drame, ressenti au plus intime, est Ă©tranger Ă  lâ€™Ă¢me de Chopin, ce serait une provocation grotesque ! NĂ©anmoins, on sait que, dans l’intimitĂ©, le compositeur Ă©tait souvent drĂ´le. Il excellait dans l’imitation de personnages. Il avait, a-t-on Ă©crit, un vrai talent pour cela. Ses lettres aussi, quand elles s’adressent Ă  quelqu’un de très proche, montrent un homme qui se livre complètement et tombe carrĂ©ment la redingote.

 

 

 

 

En somme, pour vous, la diversité des valses traduit la diversité des facettes de Chopin ?
En quelque sorte. Il ne faut pas imaginer ce gĂ©nie toujours plantĂ© Ă  son piano en train de composer. Ă€ Paris, la journĂ©e, il donnait des cours ; le soir, il frĂ©quentait l’opĂ©ra et les salons. Par exemple, une fois, il Ă©tait invitĂ© chez le marquis de Custine, qui tenait chĂ¢teau Ă  Saint-Gratien. Aujourd’hui, c’est Ă  un quart d’heure de Paris, quand ça roule ; croyez-moi, Ă  l’époque, les distances n’étaient pas les mĂªmes ! Or, ce soir de salon, Chopin est d’abord allĂ© Ă  l’opĂ©ra, puis il a mangĂ© avec ses amis intimes polonais et seulement après, il a dĂ» se dire : « Bon, faut peut-Ăªtre que j’y aille »… d’autant que, Ă  cette soirĂ©e, Ă©taient aussi invitĂ©s Victor Hugo et Eugène Delacroix. Tout le monde Ă©tait lĂ  et attendait Chopin qui, conscient de sa valeur, savait se faire attendre !

 

« La musique de Chopin est une musique qui raconte »

 

Ainsi, Ă  vous croire, la diversitĂ© des valses ne serait pas seulement conjoncturelle, dans la mesure oĂ¹ elles dĂ©signent des Å“uvres composĂ©es dans des circonstances très diffĂ©rentes. Elle serait aussi structurelle, au sens oĂ¹ elle reflète la polymorphie du compositeur.
Elle dresse un portrait du personnage, formant comme un puzzle dont je propose une organisation dans la perspective d’un concert. Quand je pense Ă  l’ensemble du corpus des valses, ce que j’entends et que j’essaye de donner Ă  entendre, c’est le mĂ©lange de personnalitĂ©s, de caractères, d’humeurs, de circonstances, ce maelström que Chopin vivait, mettait en musique, jouait et magnifiait. J’entends la personne extrĂªmement rĂ©servĂ©e en public, mais aussi une personnalitĂ© infiniment plus complexe et plus riche – personnalitĂ© que la lecture des souvenirs des amis, des connaissances, des Ă©lèves nous restitue. Dont ce cĂ´tĂ© moqueur qui, Ă  mon sens, a inspirĂ© certaines valses.

Admettons donc la justification d’une intĂ©grale par son cĂ´tĂ© kalĂ©idoscopique. Ce nonobstant, creusons la notion d’intĂ©grale car celle des valses de Chopin n’est pas très bien dĂ©finie : certaines propositions en rassemblent quatorze, d’autres dix-sept, la vĂ´tre dix-neuf… BientĂ´t vingt-deux ou vingt-cinq, peut-Ăªtre ?
Je n’en suis pas sĂ»r. Vous savez, ça fait un p’tit moment que je joue ce rĂ©pertoire, j’ai donc bien regardĂ©, enquĂªtĂ© et fouillĂ©. Celles qui n’ont pas Ă©tĂ© Ă©ditĂ©es mais sont disponibles me laissent dubitatif. Nous n’avons aucune certitude que ces valses de Chopin soient de Chopin et, quand je les ai lues, mes doutes se sont confirmĂ©s. Cela dit, il faut aussi Ă©voquer les esquisses qui, elles, sont de Chopin mais ne sont que des esquisses…

On ne les trouve pas sur ce disque alors que, à la fin de l’intégrale des mazurkas, vous aviez ajouté quelques variantes.
Oui, j’avais ajouté la bourrée que Chopin avait notée dans le Berry, ainsi qu’un air de mazurka ou de polonaise que Chopin avait noté sur quatre mesures. Je les ai intégrées à l’intégrale parce que ces partitions sont authentiques. Elles parlent. Elles nous racontent quelque chose. Une musique qui commence à ne plus trop raconter quelque chose, ce n’est pas compatible avec Chopin.

 

À suivre…


Pour acheter le double disque, c’est par exemple ici.
Pour écouter gratuitement l’intégrale du double disque, c’est là.

 

C’est partir qu’est pas rin

Pierre-Marie Bonafos en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe le 21 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

C’est pas dur d’aller loin,
c’est partir qu’est pas rin

 

chantait Allain Leprest. N’empĂªche, je suis fier, euphĂ©misme, d’avoir embarquĂ© avec Pierre-Marie Bonafos pour une aventure commencĂ©e avec des concerts tout classiques, tout mignons, un peu rĂ©duits en regard de son espĂ©rance parce que je n’ai pas la dextĂ©ritĂ© redoutable d’Alexandra Bruet, son accompagnatrice officielle actuellement empĂªchĂ©e par les joies d’un Covid long, mais pĂ©tillants, ce me semble, dans lesquels, chemin faisant, le jazz a infusĂ© de plus en plus. En parallèle, ensemble, puisque je n’ai nul souci Ă  exploiter les talents sympa, nous avons partagĂ© des domaines oĂ¹ je n’ai nul complexe, comme la chanson et le jase. Puis nous avons mis au centre de l’Ă©change de plus en plus de jazz. On a jazzifiĂ© des classiques. JouĂ© des classiques de jazz. JazzĂ©, en somme.
Avec du vrai jazz, donc avec des 6b, des 11# et des « ben non, y a pas de mi dans cette mesure parce que c’est le renversement de quinte par opposition au sous-marin en B7 ». Du jazz, donc.
Depuis les cours ronĂ©otypĂ©s et très prĂ©cis d’un prof de clarinette foufou, j’avais peu repratiquĂ© ce monde rĂ©putĂ© hostile aux Ă©trangers, donc hyper attirant parce que, bien menĂ©, ça le fait grave. Alors, nous avons cheminĂ© Ă  base de tranquillade. Jusqu’Ă  proposer cette rencontre entre un ploum-ploumiste classico-chansonnique et un jazzman autour d’une admiration commune : Pat Metheny, featuring forcĂ©ment Lyle Mays. Ça s’appelle A map of our world et, ce 21 juin, ça commençait comme ça.

 

 

 

Utopie, 25 juin 2023

Utopie du Paradis des edelweiss le 24 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Madame la présidente de séance, chers collègues, chers spectateurs,
Je vous remercie de m’accueillir dans ce prestigieux colloque sur « Vivre ou survivre, pourquoi, comment et qu’est-ce qu’il y a de neuf sur Amazon Prime ce soir ? ». Permettez-moi de commencer cette très brève allocution par une grande vĂ©ritĂ© qui aurait sans doute eu plus de gueule en latin, mais je suis une bille en latin, je ne sais mĂªme pas comment on dit « une bille » dans cette langue – le fait que je m’en tampiponne le bibobĂ©chon peut jouer sur mon ignorance, a minima Ă  la marge. Voici ma grande vĂ©ritĂ© pas en latin. Vous l’allez l’ouĂ¯r, rien de rĂ©volutionnaire, rassurez-vous, et sans doute rien de nouveau car nul n’est censĂ© ignorer l’Ă©vidence. Or, c’est une Ă©vidence que d’affirmer : nous vivons dans un monde de chougne.
Ă€ tort ou Ă  raison, parfois les deux, nous sommes amenĂ©s Ă  nous plaindre de tout, de rien, de n’importe quoi, des autres et du reste, soit pour gagner notre croĂ»te, soit pour ne pas la perdre, soit pour nous occuper parce que, pardi, on ne peut pas passer son temps Ă  l’opĂ©ra ou au Collège de France Ă  Ă©couter Bernard-Henri LĂ©vy. Partant, il m’a semblĂ© pertinent de proposer, Ă  l’occasion de cette allocution dont la brièvetĂ© sera sans doute la plus belle qualitĂ©, quelques Ă©lĂ©ments de stratĂ©gie pour avoir la mine basse.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 5 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Il serait tout Ă  fait superfĂ©tatoire de stipuler, devant une assemblĂ©e aussi prestigieuse – qui, du reste, n’a pas de leçon Ă  recevoir, mes collègues autour de cette table en tĂ©moigneront sur l’art de faire la gueule – pourquoi la mine basse est essentielle dans notre survie. C’est Ă©videmment une super excuse pour ne pas avoir bossĂ©, pour ne pas bosser, et pour continuer Ă  ne pas bosser. C’est une manière de susciter plus que la compassion : l’intĂ©rĂªt voire l’admiration d’autrui – survivre la mine basse paraĂ®tra toujours davantage admirable que survivre en ayant un smile Ă  Ă©blouir le soleil. C’est enfin un prĂ©texte en bĂ©ton pour Ăªtre invitĂ© au troquet du coin par une ribambelle de bonnes Ă¢mes ravies de trouver un prĂ©texte pour boire des coups et, ne jouons pas les naĂ¯fs, « remonter le moral Ă  l’autre con » est sans doute le number one de ces prĂ©textes, et il n’est pas prĂªt d’abandonner sa place au plus haut du podium.
D’ailleurs, le temps qui m’a Ă©tĂ© si gĂ©nĂ©reusement imparti est quasi terminĂ© – notez que j’ai tout de mĂªme choisi de prononcer « qu-a-zi », je sais m’tenir, merde. PlutĂ´t que de nous casser la nĂ©nette Ă  poser des questions qui voudront avoir l’air plus intelligentes que la rĂ©ponse des confĂ©renciers, je vous propose, chers auditeurs, chère madame la prĂ©sidente, chers tutti quanti, de nous retrouver sans tarder autour d’un pot, d’un vrai pot, d’un pot de punch, par exemple, pas des Thermos de cafĂ© froid avec des mini-viennoiseries dĂ©gueulasses que l’on mange pour ne pas dire Ă  ses interlocuteurs, puisqu’on ne parle pas la bouche pleine, qu’ils sont dĂ©cidĂ©ment très stupides. Ce sera l’occasion d’arrĂªter d’avoir la mine basse pour quelques minutes. Je vous remercie pour votre attention, et Ă  la vĂ´tre, khey !

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 25 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le Jardin musical, Mairie du 16ème arrondissement, 23 juin 2023

Triomphe de Julien Brocal, le 24 juin 2023 (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Comment transformer

  • une idĂ©e stimulante, portĂ©e par
  • une brochette d’artistes exceptionnels dans
  • un cadre propice Ă  l’Ă©coute (bien que très mal sonorisĂ© pour la partie amplifiĂ©e prĂ©liminaire : Ă  cour, on n’entend Ă  peu près goutte)

en une dĂ©ception pimentĂ©e d’agacement ? C’est de cette perplexitĂ© que nous allons tĂ¢cher de rendre compte en Ă©voquant le concert donnĂ© ce tout tantĂ´t par le Jardin musical.
Le Jardin se dĂ©finit comme « un Ă©cosystème crĂ©atif formĂ© par des artistes, pour des artistes » sous la houlette du pianiste Julien Brocal. FomentĂ© lors de la pandĂ©mie de Covid, cette « initiative militante » veut « favoriser l’Ă©mergence d’une voie alternative » en proposant concerts et streaming vidĂ©o chargĂ©s d’offrir une meilleure rĂ©munĂ©ration des artistes. Pour la circonstance, Julien Brocal est entourĂ© de six cordistes dont le Quatuor Hermès enrichi par la violoncelliste Hermine Horiot et l’altiste Arianna Smith, de la mezzo-soprano Camille Bordet et de la comĂ©dienne Marie-Christine Barrault.

  • Un fil rouge : les cinq Ă©lĂ©ments.
  • Une stratĂ©gie : chaque Ă©lĂ©ment est introduit par un texte lu.
  • Une dĂ©cision : les Å“uvres ne sont pas annoncĂ©es, et le public n’a pas de programme afin de lui permettre de vivre pleinement le concert.

C’est donc de la sorte que nous Ă©voquerons ce patchwork. Après que, d’une voix posĂ©e, juste et claire, la comĂ©dienne a louĂ© son Seigneur pour toutes les crĂ©atures, Hermine Horiot dĂ©gaine son violoncelle solo pour proposer un prĂ©lude improvisĂ© auquel elle fera Ă©cho en postlude. Elle enchaĂ®ne ensuite plusieurs pièces qui, en dĂ©pit d’un vibrato qui peut parfois sembler envahissant (peut-Ăªtre un problème d’acoustique, le concert ayant lieu dans une salle des fĂªtes et non dans un espace spĂ©cifiquement conçu pour la musique savante ?), permettent d’apprĂ©cier notamment

  • la chaleur musicale Ă  la hauteur de la tempĂ©rature estivale qui frappe interprètes et auditeurs,
  • la variĂ©tĂ© sonore,
  • l’art des harmoniques,
  • le spectre large d’intensitĂ©s, et
  • l’engagement Ă©clairant les intentions sonores.

IntĂ©ressant, mais dissonant Ă  cause de la gĂªne qui s’installe, remplaçant la surprise : pourquoi faire mystère du nom et de l’agencement des pièces jouĂ©es ? Quelques permanentes blanches partagent notre incomprĂ©hension et, perdues par la rhapsodie proposĂ©e, tĂ¢chent de s’occuper grĂ¢ce Ă  un passe-temps de circonstance : prendre en photo Marie-Christine Barrault au repos… mais pas au repos Ă©ternel puisque, quand s’est tu le violoncelle censĂ© avoir incarner l’esprit, elle reprend le mic pour louer les mots bleus, vraiment bleus,  soufflĂ©s par le vent.

 

Camille Bordet, le 24 juin 2023 (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Camille Bordet, habillĂ©e par le Quatuor Hermès, s’attaque Ă  une pièce en italien – nouveau regret : les non-italianophones, ça existe, ne profiteront que de la musique, le sens des mots leur Ă©chappant et, avec lui, la pertinence de l’incarnation. MalgrĂ© ce handicap, la mezzo-soprano capte l’oreille d’emblĂ©e. Bien qu’elle ait poireautĂ© face public pendant le segment violoncelle solo, sa voix se dĂ©ploie avec aisance. L’artiste n’a pas peur des nuances piano, ce qui lui permet de rĂ©ussir de magnifiques crescendi, d’une progressivitĂ©, d’une ampleur et d’une musicalitĂ© saisissantes. Son italien est-il vernaculaire ? Qu’importe, au fond ! On se laisse emporter par

  • un souffle sĂ»r,
  • un mĂ©dium veloutĂ©,
  • une prĂ©sence magnĂ©tique et
  • un dĂ©sir d’interprĂ©ter – personnellement, corporellement, Ă©motionnellement – qui privilĂ©gie la vibration de l’instant Ă  la perfection glaçante d’une intonation trop figĂ©e.

Le Quatuor Hermès fait merveille dans une partition qui ne le cantonne pas toujours au rĂ´le – certes point dĂ©valorisant en soi – d’accompagnateur. Le son est

  • souple donc variĂ©,
  • tonique ou soyeux selon le caractère du passage,
  • compact ou nettement dissociĂ© en fonction de la rĂ©partition des rĂ´les,
  • sachant
    • s’Ă©teindre derrière la mezzo,
    • chanter seul ou
    • dĂ©fier la voix, ainsi que le lui permet une partition multiple.

Pour autant, en quoi eĂ»t-il Ă©tĂ© horrible pour le public d’apprendre qu’il venait d’ouĂ¯r Il tramonto d’Ottorino Respighi, souvent pris en charge par une soprano ? Aurait-il moins vibrĂ© en comprenant que ce coucher de soleil Ă©voquĂ© dans le titre, c’est le dernier que contemplent une femme et son amant – le lendemain, Ă  l’heure oĂ¹ ils devaient tous deux contempler le lever du soleil, l’homme sera mort et la femme, pas plus bouleversĂ©e que ça, souhaitera simplement Ă  feu son chĂ©ri de reposer en paix, sans faute d’orthographe mais quand mĂªme ? Deux lignes sur un programme ou quelques mots avant (pourquoi pas le poème rĂ©citĂ© en français par Marie-Christine Barrault ?) auraient Ă©videmment

  • mieux armĂ© l’oreille pour dĂ©fricher cette très belle page,
  • dĂ©parasitĂ© l’Ă©coute du pĂ©nible et inutile « c’est quoi ? » et
  • permis de goĂ»ter plus justement la performance des interprètes.

Après ce rendez-vous en partie ratĂ©, Julien Brocal dĂ©gaine son piano, parcouru par deux tensions. La première frotte des aigus mĂ©lodieux et cristallins Ă  des graves plus rythmiques que telluriques ; la seconde insère dans cette opposition-attraction un contrechant fort sĂ©duisant. Comme s’il co-construisait le mouvement avec et non contre son compositeur, le musicien veille Ă  fluidifier les transitions. Chemin faisant, malgrĂ© ses airs de faux Beigbeder vaguement croisĂ© avec Radu Lupu, le Belge montre une belle familiaritĂ© avec sa partition, par exemple dans son aisance

  • Ă  rendre une apparente libertĂ© de caractère,
  • Ă  user d’une agogique sensible et Ă©lĂ©gante, et
  • Ă  reprendre le fil du discours par-delĂ  les cahots de l’inspiration.

HĂ©las, ce-que-l’on-n’a-pas-le-droit-de-savoir-que-c’est-la-deuxième-sonate-de-Chopin s’interrompt pour permettre Ă  Marie-Christine Barrault de lire le cĂ©lèbre discours du chef Seattle. Cet Ă©loge de la terre imprescriptible prĂ©pare la mise en terre de l’homme dans la marche funèbre de la sonate non nommĂ©e. Julien Brocal Ă©vite de surdramatiser son interprĂ©tation. Ce serait, en effet, inutile. Il joue sans stabyloter les graves, s’en remettant

  • Ă  la boucle rythmique et harmonique, efficace,
  • Ă  la mĂ©lodie, lancinante donc entĂªtante, et
  • aux contrastes de caractère, saisissants, dont le trio central en RĂ© bĂ©mol est une illustration parmi d’autres.

Le son est beau, le propos est clair, la direction est assurĂ©e. Ă€ ma senestre, les jeunes amoureux, mains entrelacĂ©es, marquent le groove sur la cuisse droite de madame. Une personne au moins bicentenaire pousse son mari qui menaçait de s’endormir trop profondĂ©ment. Elle Ă©vite ainsi la crise cardiaque qu’aurait pu susciter le fulgurant Presto final en si bĂ©mol mineur, oĂ¹ le virtuose parvient Ă  jouer davantage

  • la beautĂ© de la houle que la froideur de la vitesse,
  • le soulèvement vertigineux que la trĂ©pidation mĂ©canique, et
  • le tressaillement cataclysmique que la performance technique.

 

Marie-Christine Barrault et Pierre de Marbeuf, le 23 juin 2023 (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Marie-Christine Barrault, pas novice sur le sujet, intervient alors pour rappeler un fait scientifique : on s’abĂ®me en amour aussi bien qu’en la mer. Curieusement, ce texte n’introduit pas Ă  l’Ă©lĂ©ment aqueux mais au feu. C’est peu dire que la solide architecture du concert, Ă  l’instar de la phrase qui vient de commencer, ne suffit pas Ă  empĂªcher l’Ă©nigmatique de virer au confus voire Ă  l’hermĂ©tique. C’est Ă  ce moment d’inintelligibilitĂ© que le violoncelle de Hermine Horiot vient dialoguer avec le piano de Julien Brocal. L’exĂ©cution qui suit est intense sans Ăªtre ni univoque ni sentimentalisante. Les associĂ©s se rĂ©vèlent d’une riche polymorphie, notamment dans

  • les nuances qu’ils trouvent,
  • les attaques qu’ils posent et
  • les manières de dialoguer qu’ils explorent
    • (le fight,
    • le soutien,
    • la domination tranquille quoique provisoire, etc. : la vie, en somme !).

On est émoustillé par

  • la technique (parfaite synchronisation d’intentions),
  • le savoir-faire (remarquables transitions, si importantes chez – ha, pardon, on est censĂ© ne pas savoir que c’est du Chopin, pardon !) et
  • la musique (admirables piani).

Après que Marie-Christine Barrault a suppliĂ© qu’on lui fasse « entendre le langage de l’eau », le sextuor Ă  cordes s’avance. Dès les premières notes, plusieurs mamies, modernes, abandonnent WhatsApp oĂ¹ elles traĂ®naient afin de shazamer La Nuit transfigurĂ©e d’Arnold Schönberg. Avouons une quasi dernière fois notre incomprĂ©hension devant le parti pris du Jardin musical de ne pas dĂ©voiler le programme. On peut bien sĂ»r estimer qu’une approche de la Nuit sans Ă©voquer le poème qui l’a inspirĂ©, oĂ¹ une femme se rĂ©jouit d’avoir laisser un « étranger » visiter son sexe pour la fĂ©conder, mĂªme si elle est dĂ©sormais enceinte d’un autre homme que celui avec lequel elle vit ; mais, dĂ©cidĂ©ment, le bĂ©nĂ©fice qu’il y a Ă  masquer

  • l’articulation du programme,
  • le nom des compositeurs et
  • l’intitulĂ© des pièces (pour les clampins de mon acabit, en fait, puisque les sachants savent, eux),

parti pris dont la technologie moderne des gens aisĂ©s possĂ©dant un cellulaire rĂ©cent et un forfait friquĂ© s’affranchit aisĂ©ment, ça, ça m’Ă©chappe. Allons, en dĂ©pit de l’agacement provoquĂ© par cette posture, impossible de ne pas Ăªtre Ă©bloui par la musique et ses audacieux interprètes. La mise en place est rigoureuse, pour

  • les notes (« c’est dingue combien il y en a ! » s’effraiera pourtant a posteriori une protagoniste en regagnant sa loge),
  • l’Ă©tagement des intensitĂ©s et
  • la circulation de la parole entre
    • solistes et accompagnateurs,
    • groupe et leader tournant,
    • ensemble du sextuor et division en petits groupes.

La puissance s’adoucit-elle au fil de la pièce ? C’est possible et mĂªme logique : la seconde partie du poème matriciel Ă©voque l’acceptation par l’homme de l’enfant et du fait que, comme le chantait Anne Sylvestre, passĂ© un certain Ă¢ge, et mĂªme si ça fait pas toujours plaisir,

on sort pas de l’Å“uf, on est tous des ex,
on est tous plus ou moins duplex.

Reste, rendue avec force, l’Ă©vidence roborative

  • du souffle,
  • du dynamisme,
  • de la ductilitĂ©,
  • de la vitalitĂ© rageuse,
  • du swing tour Ă  tour inquiĂ©tant et gorgĂ© de pulsations, et mĂªme
  • du suspense créé par les systoles et diastoles des extinctions du son prĂ©cĂ©dant sa renaissance.

Un concert riche, gĂ©nĂ©reux, stimulant, ambitieux jusque dans son ampleur, intrigant par la volontĂ© de former corps voire troupe (la mezzo reste longtemps sur scène, les autres musiciens sont carrĂ©ment prĂ©sents de bout en bout), mais dont la portĂ©e symbolique autour des Ă©lĂ©ments ainsi que le mystère entretenu autour du programme parasitent tristement la rĂ©ception qu’elle prĂ©tendait libĂ©rer.