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Le blog de Bertrand Ferrier, page 110

À nous deux, Péguy !

Les grandes orgues de la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency, lors d’une Nuit des Ă©glises. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Ce samedi 24 juin, dans le cadre de la Nuit des Ă©glises, je ponctuerai par des improvisations le parcours fomentĂ© et dit par Jean-Michel Dhermay Ă  travers l’Å“uvre de Charles PĂ©guy. L’occasion de contempler les « flammes anxieuses » qui traversent « l’Ă©paisseur de nos nuits », et de, peut-Ăªtre, n’en pas revenir.

CollĂ©giale Saint-Martin, Montmorency (Val-d’Oise) | Samedi 24 juin, 20 h 45 | DurĂ©e : 1 h 20 env. | EntrĂ©e libre

 

Pat, Lyle et nous

Le programme de la FĂªte de la musique jazz mais pas que 2023.

 

Seconde représentation du récital « Pat Metheny » avec Jacques Bon aux machines.
Sinon, doit y avoir du Jauni au bar du coin, hein. Pas forcĂ©ment une autre ambiance mais, forcĂ©ment, un autre style. Enfin, j’espère.

 

Utopie, 19 juin 2023

Utopie du Paradis des edelweiss le 19 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Normalement, un post canin était prévu. Mais le modèle était épuisé après avoir lutté contre la pollution plastique de la planète. Alors voilà, quoi.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 19 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

 

Éloge de la gentillesse

Bertrand Ferrier au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail, le 1er juin 2023. Photo : Marie-Christine Nouan.

 

Avec ce nouvel extrait du rĂ©cital Le ciel est rouge (ou il devrait), nous dĂ©couvrons avec Ă©motion que la gentillesse, c’est formidable, surtout quand c’est encore pire que de la gentillesse. (Suivez-moi pour plus de punchlines philosophiques.)

 

 

 

Tristan Pfaff joue Chopin à France-Amériques, 12 juin 2023 – 2

Tristan Pfaff à France-Amériques (Paris 8), le 12 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Non, il n’y a pas que des valses, chez Chopin, mais il y a aussi des valses !
Par consĂ©quent, après un nocturne et une ample fantaisie, narrĂ©s ici, Tristan Pfaff entreprend d’escalader ce versant de la montagne par la voie de l’opus 70. La valse molto vivace en Sol bĂ©mol sautille, hĂ©site puis se trĂ©mousse avec la fausse simplicitĂ© requise. Sa collègue en fa mineur, indiquĂ©e « tempo giusto », virevolte, coquette et pimpante. L’interprète a la pudeur de ne pas lui arracher sa gaine. Sculpteur sonore dĂ©licat, il prĂ©fère – attention, ça va secouer – galber le groove tĂªtu de la pièce (j’avais prĂ©venu) que maintiennent les deux mains Ă  tour de rĂ´le, de sorte que la valseuse point vaseuse peut conserver son quant-Ă -soi indispensable dans les salons de bonne tenue – de tenue, donc. Le troisième Ă©pisode de la trilogie, un Moderato en RĂ© bĂ©mol, met en Ă©vidence la soliditĂ© des doigts et la souplesse des poignets du pianiste. Il faut bien cela pour tenir un rythme parfois complexe, dont Tristan Pfaff aiguise la mĂ©canique avec attention. L’artiste envoie bouler le risque d’un sentiment de mĂ©canique rĂ©pĂ©titive grĂ¢ce Ă  une agogique qui sait Ăªtre autant gĂ©nĂ©reuse que fluide – hop, hop, hop ; et la coda Ă©poustoufle avec le brio maĂ®trisĂ© qui est une autre marque de fabrique de la maison Pfaff.
Décidé à combler ses auditeurs, le musicien dégaine alors la valse brillante op. 34 n°1. Effet garanti : un sourire joyeux et entendu fleurit sur toutes les lèvres dès les premières notes. Le piano devient à la fois

  • aĂ©rien comme une danseuse gigotant gracieusement du jarret,
  • prompt Ă  la tristesse comme un Italien quand il sait qu’il n’aura pas de femmes, pas de vin et que, fatalement, ses pieds de plomb feront rouler les petits cailloux sur la route de la dĂ©sespĂ©rance un tantinet trop expressive (italienne, en somme), et
  • crĂ©atif comme une libellule devant une goutte de rosĂ©e qu’elle veut
    • utiliser tel un ballon de foot
    • tout en s’en servant, façon miroir, pour s’admirer
    • avant de la siroter tel un coquetèle au bord d’une piscine privĂ©e par une journĂ©e de canicule dans un gĂ®te quasi rural de Wallonie, il y en a.

Sous les doigts de Tristan Pfaff, la valse de l’adieu – le cĂ©lèbre opus 69 n°1 en La bĂ©mol – jette la gourme mĂ©lodramatique sous laquelle elle ploie gĂ©nĂ©ralement. C’est l’avantage des artistes dont on ne peut pas contester qu’ils survolent le piano quelle que soit la partition : on aime ou on n’aime pas leurs choix esthĂ©tiques, mais Dieu que l’on apprĂ©cie que leur savoir-faire n’Ă©vacue pas leur savoir-penser !

 

 

En l’espèce, Tristan Pfaff rappelle avec pertinence que la lĂ©gende d’un Chopin l’offrant en cadeau Ă  sa fiancĂ©e au moment de leur sĂ©paration a fait long feu, mĂªme si ce storytelling, cinĂ©matographique Ă  souhait, contribue au succès persistant d’une Å“uvre que le compositeur a rentabilisĂ©e en dĂ©dicaçant diffĂ©rentes versions Ă  Maria WodziÅ„ska, puis Ă  une comtesse, puis Ă  une baronne de Rothschild. Le pianiste rend raison de cette ambiguĂ¯tĂ© biographique : la valse est assez intime pour que Chopin n’ait pas souhaitĂ© la publier de son vivant, soit, mais le compositeur y est rĂ©tif Ă  toute rĂ©duction de la complexitĂ© sentimentale. C’est un fait : l’amoureux dĂ©sespĂ©rĂ© est aussi celui qui se souvient d’un amour merveilleux (d’autant plus merveilleux qu’il n’est plus) et qui, tout en jurant le contraire, espère revivre tantĂ´t cette humanisation du sublime.
L’ambivalence est au cÅ“ur de la pièce, comme en tĂ©moignent

  • l’oscillation entre modes majeur et mineur,
  • l’insertion de sĂ©quences Ă©trangères au thème liminaire et
  • le retour Ă  la nostalgie première.

Bien que Tristan Pfaff distille obstinĂ©ment une positivitĂ© inattendue dans cette valse (non, cette incidente n’a aucun sens mais, quand je l’ai Ă©crite, je trouvais qu’elle en avait, alors bon), il n’est pas innocent que son programme rejoigne la conviction d’Yves Henry qui, commentant sa double interprĂ©tation chez Soupir Ă©ditions – sur pianos ancien et moderne – de la pièce rappelait la nĂ©cessitĂ© de « faire chanter le piano » en se demandant :

 

Comment retrouver sur le piano moderne cette Ă©mission du son, sans attaque, et utiliser la longueur de son diffĂ©rente d’un instrument Ă  l’autre ? VoilĂ  une piste pour Ă©couter les deux versions : le bel canto.

 

Car, juste après la valse triste devenue pas si triste que ça, c’est le moment que choisit Tristan Pfaff pour oser l’arrangement fumagallien de « Casta diva ». Ouf, avant cela, il y a entracte. Vous pouvez donc aller siroter une tisane dĂ©cafĂ©inĂ©e ou un petit noir serrĂ© coupĂ© Ă  la Contrex, par respect pour les exigences Ă©coresponsables du ministère de la SantĂ©, nous nous retrouvons presque très vite pour la suite de nos Ă©motions, elles, culturelles.

Ă€ suivre…

 

Pat Metheny’s church is arising (well, in a way)

 

Première du rĂ©cital Pat Metheny pour orgue et sax ce jour, en la collĂ©giale de Montmorency (Val-d’Oise), Ă  20 h 30. Avec tout curieux serait un sus.

 

Yves Henry décrypte les valses de Chopin – 2

Yves Henry, le 10 mai 2023, Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des rĂ©pertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry Ă  travers

  • une double intĂ©grale du corpus, que l’on peut acquĂ©rir par ex. ici, et
  • un entretien-fleuve commencĂ© lĂ  et continuĂ© ci-dessous.

 

Deuxième épisode
Quand la musique est bonne

Yves Henry, dans le premier Ă©pisode de cet entretien, vous nous avez montrĂ© en quoi les valses sont Ă  la fois façonnĂ©es par les goĂ»ts parisiens de l’époque et construites, dans leur Ă©criture mĂªme, par la connaissance humaine et pĂ©dagogique que Chopin avait de son public. Que nous rĂ©vèlent ces mĂªmes valses Ă  travers l’appĂ©tence de nos contemporains qu’elles suscitent encore et encore ?
C’est difficile de comparer car il nous faut imaginer ce qu’il en était à l’époque du compositeur. Toutefois, il est très probable que ce qui motive le goût pour les valses de Chopin tel que nous connaissons aujourd’hui était déjà valable à l’époque.

C’est-à-dire ?
Avoir une mĂ©lodie sĂ©duisante Ă  la main droite et un accompagnement assez sobre (une basse, deux accords, quelque fois avec une ligne Ă  l’intĂ©rieur mais qui n’est pas compliquĂ©e Ă  jouer), cela crĂ©e les conditions nĂ©cessaires pour jouer une Å“uvre avec un rĂ©sultat quasi immĂ©diat susceptible de charmer quiconque y a accès. Or, Chopin avait Ă  la fois l’art de la mĂ©lodie très inspirĂ©e – c’est le moins que l’on puisse dire – et la science de l’harmonie. Il Ă©tait autant harmoniste que mĂ©lodiste. Écoutez ces modulations, Ă©videntes et efficaces ! Par consĂ©quent, mĂªme quand les accords sont simples Ă  jouer, ils sont très beaux et ne sont pas laissĂ©s au hasard comme chez d’autres compositeurs moins vĂ©tilleux. Les valses de Chopin prouvent que, avec très peu de moyens, il est loisible d’obtenir un rĂ©sultat sonore Ă  la fois satisfaisant, charmant et très agrĂ©able pour celui qui joue comme pour celui qui Ă©coute. Ce qui n’entraĂ®ne pas que les valses soient dĂ©pourvues de profondeur !

 

« Une valse de Chopin, c’est du Chopin ! »

 

C’est ce que vous montrez dans le très riche livret de votre double intĂ©grale, oĂ¹ vous soulignez que ces « mĂ©lodies simples » (parfois moins faciles Ă  jouer que vous ne l’affirmez…) sont inspirĂ©es et porteuses de sens pour le compositeur. Vous y dĂ©montrez que, certes, Chopin s’est senti obligĂ© d’écrire des valses pour plaire, mais le rĂ©sultat ne se rĂ©duit pas Ă  de la musique alimentaire.
Vous savez, j’enseigne l’écriture au CNSM de Paris. Dans ce cadre, comme le veut la tradition, nous faisons travailler les étudiants dans le style des compositeurs. Ils doivent écrire un quatuor dans le style de Schubert, un lied dans le style de Strauss, une mélodie dans le style de Debussy… Ainsi, on décortique comment fonctionnent ces grands compositeurs, quel est leur langage, comment ils l’utilisent, etc. Le but est d’entrer en profondeur dans la compréhension de leur matériau et de leurs outils. Dans tous les cas, on se rend compte que ce qui paraît le plus simple, le moins élaboré, par exemple parce qu’il n’y a pas de contrepoint compliqué, pas énormément de notes ou beaucoup d’harmonies, c’est le résultat soit d’un travail acharné, soit d’un génie. Prenez les lieder de Schubert : ce sont des chansons à la fois très simples et miraculeuses.

On en revient Ă  l’idĂ©e que le chef-d’œuvre n’est pas dans la complexitĂ©.
Oui.

C’est pourquoi vous avez choisi d’enregistrer mĂªme des valses très simples.
Aucune de celles que j’ai enregistrĂ©es ne mĂ©rite pas de lâ€™Ăªtre. Chacune a son charme particulier.

Pour autant, toutes les valses au programme ne sont pas « faciles », du moins pour l’interprète.
Elles sont faciles parce qu’elles sont courtes, d’abord, et, pour la plupart, peu polyphoniques. Cela complique souvent l’interprĂ©tation, au piano, quand les voix commencent Ă  s’entremĂªler. Donc, si, les valses sont toutes accessibles.

 

 

Néanmoins, vous distinguez les valses chantantes et les valses brillantes. Cette seconde catégorie ne s’appuie pas que sur la mélodie, l’harmonie et les modulations : il y a de la virtuosité dans l’air…
Certes, mais il est indispensable de tenir compte de ce qu’est une valse pour Chopin, de cette simplicité structurelle, pour ne pas sombrer dans la virtuosité pure.

Pourquoi ?
Ce serait hors sujet.

Pourquoi, « hors sujet » ? Les valses n’avaient-elles pas aussi cette fonction d’« effet waouh », presque circassienne, consubstantielle Ă  une certaine musique de salon oĂ¹ l’on admirait l’interprète parce qu’il jouait très vite beaucoup de notes ?
Dans les valses brillantes, la virtuositĂ©, ce n’est pas un problème, c’est une exigence. Le danger est de s’en contenter car mĂªme quand les valses sont virtuoses, elles ne sont pas que virtuoses. Si on se contente de cet aspect, on les transforme en exercice de virtuositĂ©, genre pour lequel Chopin n’avait aucune inclination. On oublie que, quelque rutilante soit-elle, une valse de Chopin, c’est du Chopin. En se concentrant sur la technique et l’envie de susciter l’admiration Ă  son endroit, on passe Ă  cĂ´tĂ© de leur beautĂ©.

 

« Avec une intĂ©grale, soudain, apparaĂ®t l’évidence d’un Å“uvre »

 

MĂªme si les valses de Chopin sont (plus ou moins) toutes de Chopin, en distinguant valses brillantes et valses chantantes, vous opĂ©rez une première fissure dans la notion de « valses de Chopin ». En rĂ©alitĂ©, cette appellation gĂ©nĂ©rique ne masque-t-elle pas – un peu comme les Sequenza de Berio ou les Colloques de Jean Guillou, mĂªme s’il ne s’agit pas de genres musicaux a priori – une diversitĂ© ontologique ?
Bien sĂ»r. Certaines valses pourraient presque Ăªtre rĂ©intitulĂ©es « Nocturne », si c’est ce que vous sous-entendez ! Donc, oui, par dĂ©finition, il peut sembler un tantinet exagĂ©rĂ© de les rĂ©unir comme un tout cohĂ©rent, mais cela a un avantage : c’est le format d’un enregistrement et d’un concert, pour lesquels la variĂ©tĂ© de style est un atout. L’intĂ©grale dĂ©voile un kalĂ©idoscope de sentiments et de sollicitations du piano en tant que moyen d’expression d’une Ă©motion, d’une pensĂ©e, de quelque chose qui reste très accessible au public.

 

 

Les valses seraient-elles les anti-PrĂ©ludes, dans la mesure oĂ¹ les 24 prĂ©ludes ont Ă©tĂ© publiĂ©s comme un ensemble mais n’ont jamais Ă©tĂ© envisagĂ©s comme devant Ăªtre jouĂ©s Ă  la file, alors que les valses n’ont pas Ă©tĂ© publiĂ©es comme un ensemble mais ne souffrent pas dâ€™Ăªtre exposĂ©es en intĂ©gralité ?
Dans ce cas, il faudrait aussi citer les Études ! En rĂ©alitĂ©, quand on joue les prĂ©ludes Ă  la suite, il se produit quelque chose par la grĂ¢ce de l’accumulation des tonalitĂ©s, par la succession des atmosphères, par la confrontation des rythmes… Et ce quelque chose qui se produit, c’est l’apparition d’un Å“uvre.

Est-ce le cas aussi pour les valses ?
Les valses tirent leur unitĂ© de leur diversitĂ©. Dès lors, pourquoi forment-elles un tout, derrière leur proximitĂ© rythmique ? Parce qu’elles Ă©maillent la vie de Chopin sur une large pĂ©riode et qu’elles sont marquĂ©es par ce qui se passait dans l’existence du compositeur au moment oĂ¹ il les couchait sur le papier. C’est une succession d’évĂ©nements musicaux, une galerie de portraits sonores oĂ¹ les Ă©motions s’entrechoquent. Ce qui pourrait passer pour un dĂ©faut (elles n’ont pas Ă©tĂ© conçues comme un ensemble) en constitue en rĂ©alitĂ© le prix et justifie largement l’exĂ©cution ou l’écoute intĂ©grale de ce corpus.

 

« L’important, c’est de sentir la patte du génie »

 

Parlons donc de ce corpus qui n’est pas un Å“uvre mĂªme s’il fait Å“uvre quand on le joue intĂ©gralement… Sa composition, comme on dirait en gastronomie, est sujette Ă  dĂ©bat. On l’a dit, seules sept valses ont Ă©tĂ© publiĂ©es du vivant de l’artiste. Doit-on prĂ©fĂ©rer celles-ci, parce qu’elles ont vraiment Ă©tĂ© peaufinĂ©es par le crĂ©ateur, ou l’interprète se rĂ©jouit-il que les autres lui laissent une plus grande marge, dans la mesure oĂ¹ il lui faut imaginer les indications que Chopin aurait pu apposer s’il avait souhaitĂ© ou eu le temps de les faire imprimer ?
C’est exact, on ne peut pas mettre toutes les valses dans un mĂªme sac. Indiscutablement, les valses publiĂ©es sont spĂ©cifiques. Elles ont bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une attention dans les dĂ©tails, mĂªme dans l’organisation interne. Pour quelques-unes, on a retrouvĂ© l’idĂ©e initiale ailleurs, dans des partitions antĂ©rieures, avant qu’elle ait Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ©e dans une valse, ce qui prouve qu’il s’agit bien d’une composition, pas d’une improvisation mĂªme si la part de l’improvisation dans l’impulsion liminaire ne doit pas Ăªtre oubliĂ©e. D’autres valses sont beaucoup plus conjoncturelles.

Faire côtoyer différents types de valses est-il une gageure ou du pain bénit pour l’intégraliste ?
Les deux, sans doute, car, permettez-moi d’insister, les valses « plus conjoncturelles » ne manquent pas de charme ! Soit, elles ne sont pas chargées de nombreux motifs passionnants ; et cependant,

  • par leur construction,
  • par leur fraĂ®cheur,
  • par l’idĂ©e – fĂ»t-elle unique – qu’elles rendent prĂ©sente,
  • par leur spontanĂ©itĂ©,
  • par leur spĂ©cificitĂ©,
  • par le contraste qu’elles apportent avec d’autres partitions plus Ă©laborĂ©es,

elles sont plus qu’intéressantes. Par exemple, une des valses en La bémol est une sorte de petit tourniquet perpétuel au centre duquel se déploie un petit trio qui ressemble à un air de cornet à piston. Il faut la jouer comme une pirouette, une respiration, un autre éclairage sur le génie chopinien.

 

 

L’unité serait moins le rythme ternaire que la patte du compositeur ?
Le rythme est essentiel puisque la griffe de Chopin se reconnaĂ®t dans l’ensemble de ses Å“uvres ! Pour autant, la diversitĂ© d’écriture – presque de nature – des valses nous apprend quelque chose sur la manière dont Chopin composait pour le piano.

Comment ça ?
Prenez la valse en La bĂ©mol que j’ai placĂ©e en avant-dernière position. On dirait une berceuse. Est-ce de Chopin Ă  100 % ? C’est difficile Ă  dire. Je sais que l’Institut Chopin de Varsovie, avec qui je suis Ă©videmment en contact, rĂ©alise des Ă©tudes assez poussĂ©es sur le papier et l’encre utilisĂ©s, entre autres, pour savoir si chaque Å“uvre est vraiment authentique… sauf que mĂªme si c’est Chopin qui a couchĂ© la pièce sur le papier, rien ne prouve qu’elle soit complètement de lui. On soupçonne que, dans certains cas, il a aidĂ© quelqu’un d’autre Ă  finir ce qui n’était que commencĂ©. Au fond, j’ai presque envie de dire : peu importe dès lors que l’on sent la patte du gĂ©nie !

 

« J’ai écrit une mazurka de Chopin d’après une mélodie japonaise »

 

Justement, comment définiriez-vous cette « patte » ?
Pour Ăªtre concis, je dirais que c’est l’absence de platitude. Dans aucune des valses que j’ai enregistrĂ©es vous ne trouverez un enchaĂ®nement qui ne soit pas calculĂ©. Jamais rien ne vient dĂ©toner. Et, croyez-moi, c’est assez facile de dĂ©toner quand on Ă©crit alla Chopin.

Vous parlez d’expérience…
Oh, oui ! En tant que professeur d’écriture, j’ai essayĂ© d’écrire quelque chose dans le style de Chopin… qui, au passage, n’est pas un langage que l’on Ă©tudie dans les classes de composition, et c’est regrettable car il a initiĂ© beaucoup de choses, notamment dans le domaine des modulations. Bref, j’ai essayĂ© et, pendant longtemps, je ne suis arrivĂ© Ă  strictement rien, et j’en Ă©tais très immodestement surpris. Je joue quand mĂªme beaucoup d’œuvres de Chopin, je sais comment ça fonctionne et, pourtant, tout ce que j’écrivais, c’était Ă©vident que ce n’était pas de Chopin. Par consĂ©quent, j’ai dĂ©cidĂ© de prendre le problème Ă  bras-le-corps. J’ai Ă©tudiĂ© Ă  fond la question pour dĂ©terminer d’oĂ¹ venaient les caractĂ©ristiques saillantes du style de Chopin…

Révélez-nous ce secret !
En fait, ça vient très souvent des modulations, du type de rapport entre les tonalités à l’intérieur d’une pièce. Ce qui est intéressant dans la façon dont Chopin écrit la musique, c’est qu’il a étudié très sérieusement depuis sa tendre enfance avec des maîtres qui lui ont enseigné l’écriture de la façon la plus rigoureuse, avec toutes les règles classiques ; et, au long de sa vie, il a respecté strictement ce cadre… tout en le transgressant, un peu comme Ravel, d’ailleurs.

 

 

Malpeste, expliquez-nous ce nouveau paradoxe !
Il n’est pas nouveau, ce paradoxe, c’est le gĂ©nie de Chopin : on reconnaĂ®t sa musique alors que ses bases respectent les règles. Simplement, il s’en affranchit un tout p’tit peu pour ce qui concerne les tonalitĂ©s avant de retrouver le cadre qu’il s’est imposĂ©. Autrement dit, il s’impose les mĂªmes règles que les autres, et il arrive Ă  Ă©crire d’une manière diffĂ©rente. C’est ça qui est assez prodigieux !

Avez-vous fini par Ăªtre prodigieux Ă  votre tour ?
J’ai du moins fini par écrire ma mazurka de Chopin !

L’avez-vous enregistrée ?
Pas encore, mais je la joue de temps en temps en bis, surtout au Japon parce que je l’ai écrite en m’inspirant d’une chanson japonaise. L’exercice consistait donc à écrire une partition de Chopin à partir d’un thème nippon. Je l’ai intitulée Sakura mazurka, du nom du thème original. Je me suis beaucoup amusé à faire ça ; et je suis très heureux quand je la joue et que des gens viennent me voir après le concert pour me dire qu’ils ne connaissaient pas cette mazurka et qu’ils la trouvent très belle. C’est bien car le résultat m’a demandé énormément d’efforts : Chopin a ce côté tellement évident, dans sa musique, tellement normal en apparence, que saisir sa spécificité est un défi colossal.

Sera-ce le paradoxe de Dalí, qui disait : « J’ai des moustaches ostentatoires pour passer incognito car, quand on me voit, on ne voit que mes moustaches, on ne me voit pas derrière » ?
Peut-Ăªtre. Chopin, c’est une musique que vous reconnaissez tout de suite (des moustaches de DalĂ­, si vous voulez) et, pourtant, quand vous l’écoutez, rien ne vous semble ni dĂ©rangeant, ni incongru. Pas seulement au public en gĂ©nĂ©ral : mĂªme les mĂ©lomanes les plus pointus, mĂªme quand vous connaissez la façon dont il procède, vous avez beau savoir comment il rĂ©alise son tour de magie, vous Ăªtes attrapĂ© Ă  chaque fois. Quel gĂ©nie !

À suivre…


Pour acheter le double disque, c’est par exemple ici.
Pour écouter gratuitement l’intégrale du double disque, c’est là.

Utopie, J+30

Utopie du Paradis des edelweiss le 14 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

On en est encore loin, mais on commence Ă  se rapprocher du concept de chienne. On avait connu la taupe…

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 29 mars 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

… le hamster…

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 22 avril 2023. Photo : Cédric Chartogne.

 

… et le petit mouton.

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 17 mai 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Incontestablement, on progresse vers le projet envisagĂ©…

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 14 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… mais restez connectĂ©s : la mue continue !

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 14 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Comme dans un film

Au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ma chanson la plus hollywoodienne, en somme.

 

 

 

Tristan Pfaff joue Chopin Ă  France-AmĂ©riques, 12 juin 2023 – 1

Tristan Pfaff à France-Amériques (Paris 8), le 12 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’affaire est a priori dans le sac.

  • Cadre magnifique,
  • programme de gala,
  • interprète exceptionnel…

On arrive en confiance au rĂ©cital parisien de Tristan Pfaff. Las, inutile de piaffer d’impatience quand ça commence, car, mĂªme quand ça commence, ça ne commence pas tout Ă  fait. Après un premier blablabla incomprĂ©hensible pour les non-initiĂ©s, il faut encore se farcir, le terme est faible et fiable, un discours de prĂ©sentation dont l’auteur, une huile autochtone, a oubliĂ© quelques règles de biensĂ©ance – parmi elles, citons-en trois :

  • limiter les palabres est bienvenu (c’est pas toi qu’on est venus Ă©couter, bonhomme, abrège),
  • museler sa fatuitĂ© n’est jamais superfĂ©tatoire (le fait d’Ăªtre sans doute une personnalitĂ© locale n’oblige pas d’Ă©taler son auto-admiration pour son propre savoir moyennement appĂ©tissant sur des kilomètres de tartines), et
  • il est sport et toute cette sorte de choses de ne pas prendre en otage le public en espĂ©rant l’éblouir par
    • une culture moins mathĂ©matique que prĂ©vue (« Chopin, comme nous le savons tous, est mort Ă  39 ans… non, Ă  49… non, Ă  39, etc. »),
    • la prĂ©cision d’une science musicologique pas forcĂ©ment palpitante (« alors, lĂ , vous allez voir, cette valse est un morceau très connu », « la valse de l’adieu est un très, très grand tube »), et
    • l’abondance inĂ©puisable d’un verbe souvent fautif (« la valse-minute rend hommage au chien de Chopin », non : il se rĂ©fère aux rondes du canidĂ© de George Sand) censĂ© tenir lieu de verve.

En jetant un Å“il au prĂ©sent post, on pourra juger que c’est la charitĂ© qui se gausse de l’hĂ´pital. C’est exact, le compte-rendu qui a commencĂ© est et sera super long… sauf que personne n’est obligĂ© de le lire s’il veut profiter d’un rĂ©cital de Tristan Pfaff. Cette diffĂ©rence fait toute la diffĂ©rence.
In situ, trĂ©pignant sur notre chaise, nous nous demandons si ce n’est pas pour ce genre d’importunisme – et hop, un nĂ©ologisme, un – qu’a Ă©tĂ© conçu le mot « impatientant ». Pour nous distraire,
nous tĂ¢chons de nous concentrer sur

  • les ors,
  • les moulures et
  • la lumière

qui illuminent le salon oĂ¹, un jour, plaise Ă  Dieu, si l’orateur accepte de briser lĂ , se produira Tristan Pfaff autour d’un programme qui s’annonce spectaculaire. Il s’agira d’une promenade dans l’œuvre de FrĂ©dĂ©ric Chopin

  • associant aux golden hits la fantaisie op. 49,
  • proposant miniatures efficaces et pièce ou ensembles plus dĂ©ployĂ©s, et
  • glissant au mitan de ce rĂ©pertoire techniquement redoutable une vacherie pour le pianiste – une transcription de « Casta diva »… pour la main gauche.

De quoi mettre en appétit

  • les passionnĂ©s d’Ă©motion musicale,
  • les chopinĂ´latres valsovores et
  • les amateurs de virtuositĂ© circassienne dont l’artiste, Ă  l’instar d’Arcadi Volodos, maĂ®trise trop bien les codes pour s’en contenter.

 

 

Tristan Pfaff est l’un des jeunes magiciens du piano dont pourrait s’enorgueillir la France si Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe et ses sbires ne plaçaient pas plutĂ´t le curseur culturel du cĂ´tĂ© d’Aya Nakamura et des T-shirts en rĂ©sille sur des peaux luisantes que du cĂ´tĂ© d’une musique qui, pour Ăªtre savante, n’en est pas moins capable et coupable de faire vibrer ses auditeurs (avec, Ă  quelques exceptions près, admettons-le un chouĂ¯a moins de vulgaritĂ© obscène et dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©e). Le pianiste vient d’enregistrer les valses de Chopin, c’est donc logiquement sur le deuxième nocturne op. 9 qu’il entame son rĂ©cital. Logiquement, car

  • le rythme ternaire du morceau l’apparente Ă  une valse ;
  • l’appellation gĂ©nĂ©rique n’est pas toujours, chez Chopin, opposition (maints nocturnes s’apparentent Ă  des valses, et vice et versa, comme le rappelait ici mĂªme Yves Henry ce tout tantĂ´t) ; (grand) et car
  • les valses ne sont pas un corpus pensĂ© par le compositeur comme une totalitĂ© Ă  prendre en bloc mais comme une sĂ©rie d’unitĂ©s composĂ©es au fil du temps, au cĂ´tĂ© d’autres Å“uvres.

Dès lors, le nocturne-valse apparaît comme un péristyle malin, qui chatoie d’autant plus que le pianiste fait son miel de sa simplicité. Le discours mélodique est d’une grande clarté. Phrasé et articulation de la main droite reposent sur la discrétion vigilante de la main gauche. À cette première caractéristique pfaffienne s’ajoute une seconde. L’attention au rythme qui l’amène à privilégier la souplesse à la fluidité. Tout semble à la fois évident et pensé :

  • le tempo,
  • les effets d’attente et
  • le rythme pointĂ© qui accentue la retenue comme pour mieux libĂ©rer le flux qui suit.

La fantaisie opus 49 est le gros morceau qui suit. Elle contraste par

  • sa durĂ©e trois fois supĂ©rieure au premier,
  • son architecture tarabiscotĂ©e et
  • sa fringale insatiable de modulations.

En amateur de MMA, Tristan Pfaff n’est pas du genre Ă  en rajouter avant la confrontation. Le trash talk ne l’inspire pas. Seul le face-Ă -face avec ce qui est Ă  la fois l’adversaire et le partenaire du show – la partition, donc – semble le porter. Aussi Ă©vite-t-il d’emblĂ©e la surdramatisation qui accompagne souvent l’introduction. Ă€ l’Ă©vidence, celui dont la juvĂ©nilitĂ© apparente lui vaut d’Ăªtre frappĂ© (aĂ¯e) ou taxĂ© (c’est presque pas mieux, merci) du compliment gentil mais incroyablement rĂ©ducteur de « jeune pianiste prometteur » renĂ¢cle Ă  succomber devant le stabilotage intempestif ou le surtitrage envahissant. C’est une fantaisie, partant, il suit le compositeur dans son projet de fausse improvisation. Il faut des doigts, des poignets, une expĂ©rience pour maĂ®triser les difficultĂ©s de la pièces ? L’interprète les masque presque derrière ce que cette technique de foufou fait Ă©clore :

  • la beautĂ© de la mĂ©lodie,
  • le sex-appeak de la mĂ©lodie et
  • la versatilitĂ© de l’humeur sans laquelle nous serions aussi bouleversants que des Ă©lĂ©ments de langage issus des milieux motorisĂ©s.

 

Au salon de France-Amériques avec Tristan Pfaff, le 12 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

La fantaisie est une rhapsodie Ă©lectrisĂ©e par ses cinq thèmes, son choral, ses rĂ©miniscences et sa coda ? Soit ! L’extraterrestre plantĂ© au clavier parvient Ă  concilier

  • le charme de la quĂªte,
  • la violence de la mĂ©tĂ©o thymique enfermĂ©e dans la partition et
  • la fermetĂ© du guide qui vous entraĂ®ne Ă  sa suite sans frĂ©mir, Ă  travers
    • variations,
    • modulations et
    • voltes multiples.

Soucieux de clartĂ©, la crĂ©ature a une astuce : il limite les nuances de son arsenal musical. Ainsi, il pose un point de vue qui, paradoxalement en apparence, avive les arĂªtes d’une partition grouillant

  • d’idĂ©es,
  • de fausses pistes et
  • de mutations chromatiques.

Pas de coups de projecteur. Pas d’effets sarahbernhardtiques. Pas de mimiques mimi. En revanche,

  • un art du toucher,
  • une science du climat et
  • une soumission de la virtuositĂ© Ă  la musicalitĂ© qui ne souffre point discussion.

Le rĂ©sultat est triplement rĂ©ussi : c’est Ă  la fois impressionnant, audacieux et singulier. OlĂ© !


Ă€ suivre…