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Le blog de Bertrand Ferrier, page 108

Y aller ensemble

Pierre-Marie Bonafos en l’Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8) le 21 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Les volutes du sax s’Ă©lèvent au-dessus d’un orgue obstinĂ© qui vient fricoter avec la mĂ©lodie avant de reprendre sa place : bienvenue dans une relecture de « Are you going with me? » que n’avaient sans doute pas prĂ©vue Pat Metheny et Lyle Mays, ses compositeurs !

 

 

 

Utopie, 12 juillet 2023

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

BientĂ´t quatre mois ! Il est temps que la demoiselle traverse la rue et trouve un emploi, si possible qui lui corresponde. Pour le moment, nous ne sommes pas satisfaits de ses propositions telles que dĂ©tectrice de petits bouts de bois tombĂ©s par terre…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

… dĂ©gustatrice de brins d’herbe…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

… enquĂªtrice en milieu rurbain…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

… ou monstre de compagnie pour coquet mais un soupçon ennuyeux jardin de copropriĂ©tĂ©.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

Je crois que, pour le moment, on va rĂ©flĂ©chir, c’est plus prudent.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 12 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

Yves Henry décrypte les valses de Chopin – 4

Yves Henry, le 10 mai 2023, Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des répertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry à travers

  • une double intĂ©grale du corpus, que l’on peut acquĂ©rir par ex. ici, et
  • un entretien-fleuve dont les deux premiers Ă©pisodes sont Ă  retrouver ici (les valses, un succès historique), lĂ  (les valses, un succès actuel) et re-lĂ  (les valses un succès intĂ©gral).

 

Quatrième épisode
L’un contre l’autre, musique !

 

Yves Henry, jusqu’à prĂ©sent, nous avons Ă©voquĂ© le plaisir liĂ© aux valses : ce qu’il nous disait de l’époque de Chopin (premier entretien), ce qu’il nous disait de notre Ă©poque (deuxième entretien) et la manière dont on peut le susciter au disque ou au concert (troisième entretien). Dès lors, si vous l’acceptez, je voudrais que nous nous arrĂªtions un instant sur cette dualitĂ©, qui place au cÅ“ur de l’interprĂ©tation la question de la rĂ©ception. Selon vous, l’écoute intĂ©grale des dix-neuf valses est compatible avec la capacitĂ© d’un auditeur qui vient vous voir en concert ou qui achète votre disque. Ce nonobstant, faites-vous une diffĂ©rence entre ces deux rĂ©ceptions auxquelles votre double disque fait Ă©cho, l’une ayant Ă©tĂ© enregistrĂ©e en public, l’autre en studio ?
Permettez-moi de prĂ©ciser une chose : la version piano moderne a Ă©tĂ© enregistrĂ©e sans public ; la version sur piano ancien a Ă©tĂ© enregistrĂ©e, elle, avec public au Salon romantique du chĂ¢teau Chanorier, Ă  Croissy, mais pas en concert. C’était comme en studio mais avec un public dont certains membres dĂ©couvrent, chemin faisant, qu’un enregistrement, c’est pas tout Ă  fait pareil qu’un concert !

Pour vous, contrairement Ă  ce qu’Ă©dictait Diapason dont le critique JĂ©rĂ´me Bastianelli qui, dans sa fatuitĂ©, jugeait qu’il Ă©tait pertinent de « regretter que les versions ne s’enchaĂ®nent pas valse par valse, ce qui aurait facilitĂ© la perception de leurs diffĂ©rences »… avant de vous accorder sa grande rĂ©compense (cinq diapasons, mazette !), il faut Ă©couter les deux disques intĂ©gralement, Ă  commencer par celui sur piano ancien ancien que vous avez placĂ© en premier.
« Il faut », comme vous y allez ! En tout cas, c’est conçu pour cela, et c’est vivement conseillé pour la version sur le Pleyel 1837. Elle nécessite de s’accoutumer à sa sonorité très particulière pour qui a dans l’oreille les pianos de concert contemporains. En 1 h 10, on a le temps de s’habituer.

 

 

 

 

Est-ce la raison pour laquelle vous n’avez pas choisi d’alterner, dans une perspective peut-Ăªtre plus didactique voire bastianellique que musicale, chaque valse en version ancienne et moderne ?
C’est l’une des raisons. Une autre est que cela aurait dĂ©rangĂ© la fluiditĂ© du rĂ©cital. Mais il est certain que, en alternant les pianos Ă  chaque valse, cela aurait rendu agressive la diffĂ©rence entre les deux sonoritĂ©s. Cela aurait annihilĂ© la cohĂ©rence que j’ai cherchĂ©e. Quand on change de piano, on change de diapason, cela surprend. Je crois que l’on a besoin de s’immerger dans chaque esthĂ©tique. VoilĂ  pourquoi, pour ce projet spĂ©cifique, j’ai estimĂ© qu’il valait mieux adopter la mĂªme approche au disque qu’au concert… avec cette nuance que, lors d’un rĂ©cital, je garde l’ordre mais je mĂ©nage des pauses entre chaque sĂ©rie de valses pour expliquer deux-trois choses.

 

« J’ai Ă  cÅ“ur de donner des clefs »

 

Vous l’avouerai-je, Yves Henry ? Une inquiétude terrrrible me saisit. Ne serions-nous point en train de parler de sujets passéistes voire, pire : passés ? À en croire certaines gazettes, certains responsables politiques donc certains dignitaires culturels institutionnels, aller écouter un concert de musique savante est un loisir pratiqué par très, très peu de gens ; quant à écouter un disque, l’idée fleure la naphtaline ! Comment vivez-vous, en tant que musicien appelé à enregistrer des disques et à jouer en concert, l’idée que, officiellement, vous ne vous adressez plus à personne ?
Parlons d’abord du disque, pour Ăªtre concret. Si je fais abstraction du support, physique ou dĂ©matĂ©rialisĂ©, on peut Ă©couter le disque chez soi comme je l’ai imaginĂ©. Combien de gens le font encore, je n’en sais rien, mais l’important est que ceux qui veulent le faire peuvent le faire. Un interprète n’est pas lĂ  pour imposer Ă  des malheureux de l’écouter mais pour susciter l’envie et le plaisir des mĂ©lomanes chevronnĂ©s ou occasionnels.

Qu’en est-il du concert ? Dans The Great Transformation of musical Taste (Cambridge University Press, 2008), William Weber a montrĂ© combien ce rituel qui tend Ă  sembler immuable est en rĂ©alitĂ© le reflet de mutations perpĂ©tuelles et de tensions propres Ă  la vie politique et culturelle de son temps – par exemple entre les tenants d’une « musique classique classique » censĂ©ment universelle, les fĂ©rus de musique populaire en quĂªte d’une justification intellectuelle, les tenants d’une musique avant-gardiste pour qui le critère n’est plus le plaisir mais, au contraire, la foi dans une inaccessibilitĂ© de la geste crĂ©atrice justifiĂ©e par la mathĂ©matique ou le gĂ©nie du compositeur… et nous ne parlons lĂ  que du  contenu des programmes, alors que la forme elle-mĂªme ne cesse, discrètement ou non, de muter.
Pour ma part, je suis convaincu que le concert est quelque chose qui Ă©volue en permanence. Par exemple, je pratique depuis très longtemps le concert parlĂ©, au sens oĂ¹ je n’envisage plus tellement un concert au cours duquel je ne dirais pas un mot.

 

 

 

 

Cela peut déranger certains spectateurs…
Je le concède. Reste que, pour la majoritĂ© des gens, c’est quelque chose qui, d’un coup, change la manière dont ils envisagent la musique. Aujourd’hui, beaucoup de gens viennent au concert sans Ăªtre des habituĂ©s. Des amis les y amènent, l’occasion se prĂ©sente, que sais-je… En tout cas, ce ne sont pas des connaisseurs. Ce sont plutĂ´t des gens qui veulent passer un moment original, peut-Ăªtre Ă©trange, pas ennuyeux et si possible plaisant. Il ne faut Ă©videmment pas les considĂ©rer avec condescendance ou inquiĂ©tude : ils ont une attitude moins courageuse que positive puisqu’ils sont venus – quel a priori plus favorable espĂ©rer ? Alors, Ă  eux comme aux autres, j’ai Ă  cÅ“ur de donner quelques clefs. Oh, sans elles, on peut apprĂ©cier la musique ; mais, avec, elle est encore plus belle parce que l’on sait mieux comment l’écouter ou parce que l’on se sent en rĂ©sonance avec le compositeur…

… au risque du concert pédagogique…
C’est un écueil caricatural. Il ne s’agit pas d’expliquer chaque chose ! Il s’agit de recontextualiser ou d’aider l’auditeur à se focaliser sur un détail essentiel. Tous les spectateurs avec qui j’ai pu parler après mes concerts m’ont remercié de les avoir aidés à mieux écouter.

 

« Il faut amener les spectateurs au concert »

 

Cette stratégie de la pédagogie perlée semble se répandre. Parmi les habitués de ce site, des pianistes comme Jean-Nicolas Diatkine et Vittorio Forte sont incapables de faire un concert sans parler – ne parlons pas de Cyprien Katsaris, c’est encore un cran au-dessus…
… et heureusement !

Comme une valse de Chopin sur piano ancien ou moderne, cette injection de paroles dans les notes peut Ăªtre interprĂ©tĂ©e de deux façons : est-ce que les artistes ont pris conscience du niveau modĂ©rĂ©ment Ă©duquĂ© d’une partie de leur public, un peu alla Chopin ? ou est-ce que le public a mutĂ© et est devenu incapable de supporter une heure un quart de musique sans making of ou sous-titre ? et est-ce que cette Ă©ventuelle mutation serait finalement pour partie bon signe puisqu’elle prouverait qu’il n’est pas indispensable dâ€™Ăªtre ou d’avoir Ă©tĂ© Ă©tudiant au CNSM pour apprĂ©cier un concert de musique savante ?
Ha, vous savez, j’ai été directeur de conservatoire pendant cinq ou six ans. Pour que les élèves et leurs parents aillent au concert, c’est beaucoup plus compliqué que ce que vous avez l’air d’imaginer. Par exemple, il ne faut pas croire que, parce que les profs donnent un concert, les élèves vont venir. Mais pas du tout ! En général, les élèves du conservatoire ont beaucoup de travail, donc ils ne vont pas si souvent que ça au concert. La démarche d’aller au concert doit souvent se doubler d’une démarche pour amener le concert.

Comment amène-t-on au concert ?
Ce n’est pas qu’une question de prix des billets, loin de lĂ . L’enjeu premier est de faire prendre conscience qu’aller au concert n’est pas quelque chose qui exige une dĂ©marche très compliquĂ©e et très exclusive qui obligerait, par exemple, Ă  se rendre dans une salle oĂ¹ certains ne sont jamais allĂ©s. La nouveautĂ© du lieu et certaines caricatures, pas toujours infondĂ©es, sur « comment ça se passe, un concert ? » et « quels sont les codes Ă  respecter ? » peuvent susciter une forme d’anxiĂ©tĂ© paralysante que chaque acteur de la musique doit avoir Ă  cÅ“ur de dissiper avant le concert, pour susciter la curiositĂ© et inciter les curieux Ă  venir, et pendant le concert, pour susciter du plaisir et inciter les auditeurs Ă  revenir.

 

 

 

 

Certains festivals n’ont-ils pas évangélisé pour votre paroisse et contrebalancé, à leur mesure, cette idée « exclusiviste » de la musique savante en rapprochant physiquement le concert de la population, sans distinction préalable de culture ?
C’est un fait, les festivals ont beaucoup dĂ©mocratisĂ© le concert en le rendant beaucoup plus accessible. Quand vous Ăªtes sur votre lieu de vacances et que, tout Ă  coup, vous apprenez qu’est donnĂ© un rĂ©cital dans la p’tite Ă©glise du village sans l’ambiance guindĂ©e des grrrrandes salles, vous pouvez prendre plus facilement le risque d’aller voir comment ça se passe. Partant, je pense que ce type d’évĂ©nement est très favorable Ă  l’évolution du concert et des concertistes.

 

« Il faut donner des espaces à la pratique instrumentale »

 

Ă€ l’époque de Chopin, trouvait-on ces mĂªmes problĂ©matiques presque de classe, presque au sens marxiste du terme, dissociant le public chic qui doit aller au concert parce que, Ă  un certain niveau socioculturel, « ça se fait », et le peuple qui s’interdirait d’y aller parce que ce n’est pas pour lui ?
Il est difficile de comparer les deux Ă©poques. Toutefois, on peut dire que, dans la sociĂ©tĂ© parisienne, Ă  l’époque de Chopin, il y a Ă©normĂ©ment de gens qui ont des instruments chez eux. Le succès de Pleyel est phĂ©nomĂ©nal. La pratique des amateurs est Ă©norme. C’est ce qui a sans doute le plus changĂ© aujourd’hui. La pratique des amateurs est beaucoup moins courante. Pensez que, dans les annĂ©es soixante, ma mère, musicienne amateur, Ă©tait membre de l’orchestre du thĂ©Ă¢tre de Dijon. Ă€ cette Ă©poque, dans chaque pupitre de l’orchestre, vous aviez les professeurs du conservatoire, les grands Ă©lèves et les grands amateurs. Tous ensemble, ils formaient un orchestre qui ne sonnait pas si mal ! Aujourd’hui, on aurait bien du mal Ă  trouver les amateurs en question, je pense…

Vous regrettez cette régression.
Il ne faut pas se contenter de regretter, il faut changer ça. Il faut donner des espaces à la pratique instrumentale. On crée plein de plateformes pour tout et pour n’importe quoi. Pourquoi ne pas créer une plateforme pour que les amateurs puissent jouer ensemble ? Je suis sûr que ça marcherait !

À suivre…


Pour acheter le double disque, c’est par exemple ici.
Pour écouter gratuitement l’intégrale du double disque, c’est là.

L’art mortel de la berceuse

 

Au dĂ©but du projet Soleil noir, il y avait une berceuse qui tue, et ça commençait comme ça. (Brief du concert et de l’air dans le descriptif de l’avis des hauts).

 

 

 

 

Une alternative au kazou

Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail, le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Tout ne mĂ©rite pas d’Ăªtre fait sans modĂ©ration. Par exemple, pour mourir ou se prendre au sĂ©rieux, la modĂ©ration peut Ăªtre indiquĂ©e. C’est ce que suggère ce nouvel extrait du tour de chant intitulĂ© Le ciel est rouge (ou il devrait), donnĂ© au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail le 1er juin 2023…

 

 

 

 

Pastels, de Millet à Redon – Musée d’Orsay – 30 juin 2023 – 3

Eugène Boudin, « Plage » (1870). Photo : Rozenn Douerin.

 

Après

observons le pastel comme mĂ©dium de la suggestivitĂ© en cela que sa spĂ©cificitĂ© dans la reprĂ©sentation des sujets consiste pour partie Ă  ne pas reprĂ©senter ce qu’il reprĂ©sente. Eugène Boudin le suggère prĂ©cisĂ©ment dans « Plage » par une double orientation.
D’une part, ce pastel sur papier tĂ©moigne d’une poĂ©tique quasi impressionniste consistant Ă  considĂ©rer le sujet (des gens sur une plage) comme l’Ă©lĂ©ment d’un ensemble. L’homme est Ă  peu près au centre du tableau mais il n’est qu’au centre du tableau. Alentour, la plage et le ciel constituent l’essentiel du sujet. Le sujet humain n’est qu’un objet plantĂ© dans le sujet plus vaste du dĂ©cor, de la nature, de l’infini cosmique. Le titre court en dit long : il dit « Plage », non « Promeneurs sur la plage ». La plage est le lieu oĂ¹ trois Ă©lĂ©ments – la terre, l’eau et l’air du ciel – se rencontrent et cherchent leur ligne de dĂ©marcation. Ce dĂ©centrage du regard inscrit les silhouettes dans un ensemble plus vaste, qui dĂ©passe l’individu, non pas dans une perspective transcendantale mais dans une logique d’interconnexion. Ce que nous ressentons, Ă©prouvons, vivons ne dĂ©pend pas que de nous. Nous sommes inscrits dans une Ă©poque, un lieu, des Ă©lĂ©ments qui nous imprègnent, nous impressionnent, et qui nous habitent autant que nous les habitons.
D’autre part, « Plage » procède d’une Ă©pure de la silhouette qui institue le regard comme co-constructeur du tableau. C’est au regard de traduire tel magma noir en silhouette mĂ¢le, tel trait blanc en ombrelle surmontant une dame, tel fouillis obscur en prĂ©sence de plusieurs personnes. Le trait de Boudin tient serrĂ©e la contradiction entre l’Ă©nigmaticitĂ© du trait et l’Ă©vidence du sens. Par

  • la dynamique du pastel posĂ© sur le papier,
  • la mise en scène d’un espace oĂ¹ la polychromie se fait narration (la gĂ©ographie n’Ă©tant rien d’autre qu’une mĂ©tĂ©orologie de l’Ă¢me),
  • l’architecture d’un tableau oĂ¹ l’humain n’est qu’une esquisse entre ciel et terre,

l’artiste profite de la scène de genre (on sait de quoi ça parle) et de la spĂ©cificitĂ© du pastel pour revenir Ă  la substance de son art, qui pourrait bien Ăªtre moins

  • de reprĂ©senter que de suggĂ©rer,
  • de montrer que de donner Ă  voir, et
  • d’imiter que d’inventer au sens de dĂ©couvrir et rĂ©vĂ©ler.

 

Edgar Degas, « Danseuses » (1885), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

De mĂªme, Edgar Degas libère ses danseuses de leurs traits de visage comme si leur fonction sociale les rendait sinon interchangeables du moins non identifiables en tant qu’individus. Ce qui les personnalise, c’est

  • la couleur donc la lumière,
  • la posture,
  • le mouvement et
  • la position dans le groupe.

ReprĂ©senter une danseuse en tant que danseuse conduit Ă  suggĂ©rer le corps plus que la personne, peut-Ăªtre parce que, dans un ballet, les danseuses ne forment qu’un seul corps. En tant que mĂ©dium de la suggestivitĂ©, le pastel

  • Ă©vite la redondance,
  • incite Ă  l’Ă©pure,
  • concentre la reprĂ©sentation sur
    • le plus important,
    • l’indispensable ou, les trois Ă©lĂ©ments se pouvant cumuler,
    • ce qui inspire particulièrement l’artiste.

Se joue ici une sorte de mise Ă  l’os de l’Ă©vocation artistique, sĂ©parĂ©e de la graisse qui l’alourdirait. On retrouve cette stratĂ©gie de liposuccion ou d’Ă©quarrissage, allez savoir, dans la « Danseuse assise : penchĂ©e en avant, elle se masse le pied gauche » (1883), oĂ¹ la danseuse n’a pas non plus de visage identifiable car elle est penchĂ©e. La prĂ©cision

  • du corps,
  • de l’action en cours et mĂªme
  • de la chevelure très ordonnĂ©e

contraste sciemment avec l’arrière-plan et le sol, striĂ© par des zigouigouis Ă©nergiques de plusieurs couleurs. En renonçant Ă  crĂ©er un fond riche ou Ă  croquer un parquet impeccable, Edgar Degas concentre le regard sur ce qu’il a voulu reprĂ©senter et que le long titre exprime sans barguigner.

 

Maurice Denis, « Nu, femme assise, de dos » (1891). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le souhait de privilĂ©gier la suggestivitĂ© sur le dĂ©tail peut avoir une fonction esthĂ©tique mais aussi une fonction pratique. Ainsi, les experts expliquent l’imprĂ©cision de certains contours dans le « Nu » de Maurice Denis par le fait qu’il s’agit d’une esquisse prĂ©alable Ă  la rĂ©alisation d’une peinture. Reste qu’opère aussi dans ce pastel le charme de l’union entre prĂ©cision et suggestion. Ce que tĂ¢che de croquer l’artiste, ce n’est ni la peau, ni le corps, ni quelque Ă©rotisme que ce soit : c’est la nuditĂ©. Et le pastel travaille prĂ©cisĂ©ment ce dĂ©pouillement. L’Ă©pure, ici, renverse la logique qui cantonnait le pastel au portrait : nous voici au contraire du portrait. Le sujet est de dos. On ne voit pas son visage. Pour tout costume, l’inverse du costume : le corps.
On aurait donc mauvaise grĂ¢ce d’opposer le pratique Ă  l’esthĂ©tique. La suggestivitĂ© du pastel s’empare ni plus ni moins de la suggestivitĂ© du corps fĂ©minin… au point que celle-ci peut Ăªtre celĂ©e. Avec « Camille Redon brodant », Odilon Redon en donne une bonne illustration par le titre. Les spĂ©cialistes, ça existe, estiment que la dame ne brode pas. Ils pensent que le portrait ne date pas de 1880, date donnĂ©e en tout bien tout honneur par Odilon Redon (après tout, Victor Hugo rĂ©inventait bien les dates de ses poèmes avant publication…). En revanche, ils notent l’opposition entre la noirceur des cheveux et de la vĂªture de la dame, d’une part, et, d’autre part, l’irradiant orange qui suggère une chaleur sans doute moins chaste que celle que voudrait Ă©voquer  l’image d’une bonne Ă©pouse, yeux baissĂ©s, toute Ă  son ouvrage. Bien sĂ»r, cela ne nous regarde pas, puisque c’est nous qui regardons. Toutefois, la marge est fine entre suggestivitĂ© et fantasme, et c’est sans doute heureux que le pastel titille cette frontière de pacotille !

 

Odilon Redon, « Camille Redon brodant » (officiellement 1880), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ suivre…

 

Réapprenons à jouer au Bill

Le 21 juin 2023, en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), lors du concert « A map of our world ». Photo : Rozenn Douerin.

 

La meilleure biographie de Bill Evans a Ă©tĂ© Ă©crite par Lyle Mays. En voici une version estivale, portĂ©e par le souffle, le son et l’inspiration de M. Pierre-Marie Bonafos en personne !

 

 

 

 

Utopie, 6 juillet 2023

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

Certes, le monstre continue de prendre de l’ampleur, mais on est toujours très loin du concept de chienne. Le rĂ©sultat mouvant est difficile Ă  dĂ©finir. Elle-mĂªme se dĂ©crit tantĂ´t comme un tapis de jardin toujours en Ă©veil…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

… comme une statue poilue…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

… ou comme un, je cite, « truc avec des noreilles bizarres ».

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

Bref, le mystère s’Ă©paissit. J’imagine qu’il faudra voir ça entre quatr’z’yeux, Ă  l’usage.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo, Bertrand Ferrier.

 

To be continued…

 

Pastels, de Millet à Redon – Musée d’Orsay – 30 juin 2023 – 2

Photo : Rozenn Douerin

 

Dans un premier Ă©pisode, nous avons montrĂ© pourquoi le pastel Ă©tait un jeu de dupes Ă  plusieurs titres en concluant que l’Ă©largissement de son champ d’exploration, fors le seul portrait, s’Ă©tait accompagnĂ© d’une double rĂ©flexion des artistes sur la spĂ©cificitĂ© de ce mĂ©dium dans l’art de reprĂ©senter le rĂ©el. Loin de se contenter d’entrer en concurrence avec la peinture, le pastel a gagnĂ© en autonomie en creusant ses particularismes plutĂ´t qu’en les gommant. La mise en scène du monde du travail offre ainsi un espace artistique oĂ¹ la scène de genre se retrouve animĂ©e par les caractĂ©ristiques propres au pastel.
Ainsi, « La baratteuse » de Jean-François Millet, dĂ©ployĂ©e sur un grand format, est propulsĂ©e par un travail paradoxal sur le mouvement. En effet, c’est moins le mouvement de la paysanne qui est saisi que celui du monde qui l’entoure : le chat se frottant Ă  ses pieds, la poule et peut-Ăªtre ses poussins picorant devant la porte, mĂªme l’ustensile – pourtant immobile – oĂ¹ est battu le beurre semblent animĂ©s par une Ă©nergie qui tranche avec l’immobilitĂ© stoĂ¯que des brocs alignĂ©s sur des Ă©tagères en arrière-plan. Au milieu, le personnage principal est partagĂ© entre son immobilitĂ© dans la partie supĂ©rieure et la vivacitĂ© des traits figurant son tablier. Tout se passe comme si l’artiste avait fait le point pictural sur le visage, le buste et les mains de l’agricultrice afin de valoriser moins l’exotisme rural de la scène que la pĂ©nibilitĂ© d’un travail Ă  laquelle la protagoniste est rivĂ©e ad vitam aeternam.

 

Léon Lhermitte, « Moissonneurs » (non daté). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ l’inverse, les « Moissonneurs » de LĂ©on Lhermitte sculptent en une dimension l’opposition entre

  • les amas de paille, figĂ©s,
  • le fouillis de la terre pendant la rĂ©colte et
  • le mouvement particulièrement pĂ©nible Ă  la longue des travailleurs penchĂ©s vers le sol.

Le ciel en quasi sfumato qui parle de la chaleur dialogue avec les ombres portées par la paille, et les verts profonds du flanc de colline contrastent avec les touches de verts semées dans le champ. De la sorte, le mouvement est à la fois ligne, direction, mais aussi

  • construction de l’espace,
  • gestion des oppositions,
  • richesse du chromatisme et
  • efficacitĂ© des suggestions optiques
    • (formes Ă©vocatrices,
    • floutage donnant de la profondeur,
    • Ă©nigmaticitĂ© captivante des mĂ©langes de couleurs…).

Il appert que la question de la reprĂ©sentation par le pastel explore le mouvement dans la fixitĂ©. Dans « La femme au puits », oĂ¹ le crayon noir prĂªte main forte au pastel (comme souvent chez Jean-François Millet), la contemplation du bas du tableau trahit l’Ă©nergie qui irrigue nĂ©cessairement le pastel tel qu’il est alors travaillĂ©.

  • C’est l’Ă©nergie de l’eau qui passe du seau Ă  la cruche ;
  • c’est la houle qui semble agiter la terre ;
  • c’est la verticalitĂ© sĂ©rieuse du mur qui se heurte Ă  l’horizontalitĂ© dĂ©sordonnĂ©e du sol.

La tonicitĂ© indispensable au pastel, par opposition Ă  la possibilitĂ© des Ă -plats lisses de l’aquarelle, par exemple, met en mouvement le système de reprĂ©sentation quel que soit le sujet du tableau.

 

Jean-François Millet, « La femme au puits » (vers 1866), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Edgar Degas a, lui aussi, exploré cette dynamique consubstantielle au médium, en lui associant la netteté du fusain et la granularité de la craie. Sa « Repasseuse » de 1869, par exemple, associe trois dynamiques :

  • les lignes horizontales, parallèles (la table et la jupe) ou opposĂ©es (la ligne des Ă©paules et le fer) ;
  • les traits verticaux de pastel ou de fusain ; et
  • les Ă -plats chaotiques de couleur (blanc, bleu, noir) dialoguant avec le beige original du papier.

Sous cet angle, la reprĂ©sentation par le pastel s’apparente Ă  une gestion de l’Ă©nergie incluse dans le maniement du mĂ©dium. Dans ce domaine, « Le nageur » de Gustave Caillebotte est presque un parangon. De fait, il profite Ă  plein de la maĂ®trise technique et de l’Å“il de l’artiste pour associer

  • l’immobilitĂ© de l’eau,
  • l’importance des traits horizontaux semblant ordonner la scène (les rayures du costume alors moderne y contribuent Ă©videmment) et
  • la promesse du mouvement qu’appelle la prĂ©paration du plongeon.

Il est patent que

  • les effets de profondeur donnĂ©s
    • au centre par le reflet de l’arbre et
    • alentour par l’encadrement du plan d’eau,
  • le jeu sur le miroitement aquatique ainsi que
  • l’apparent dĂ©nuement de la scène renforçant l’attente du grand plouf

contribuent Ă  saisir le regard du visiteur et son intĂ©rĂªt pour l’exposition fomentĂ©e Ă  son intention.

 

Gustave Caillebotte, « Le nageur » (1877), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ suivre…

 

Pastels, de Millet Ă  Redon – MusĂ©e d’Orsay – 30 juin 2023 – 1

Jean-François Millet, « Le Bouquet de marguerites » (vers 1871). Photo : Rozenn Douerin.

 

C’est Ă  une sĂ©rie de jeux de dupes qu’invitait le musĂ©e d’Orsay Ă  travers l’exposition Pastels, de Millet Ă  Redon. Le premier jeu de dupes est celui qui consiste Ă  contourner l’acception courante d’exposition, laquelle dĂ©signe la rĂ©union d’Å“uvres de provenances diverses autour d’une thĂ©matique, d’une pĂ©riode ou d’un artiste. La prĂ©sente exposition, centrĂ©e autour du mĂ©dium qu’est le pastel et concentrĂ©e autour de la pĂ©riode rĂ©servĂ©e au musĂ©e d’Orsay (milieu du dix-neuvième – tout dĂ©but vingtième), prĂ©sentait des pièces exclusivement tirĂ©es de l’exceptionnelle collection du musĂ©e d’Orsay. Une centaine d’Å“uvres, soit un cinquième des rĂ©serves, Ă©tait livrĂ©e Ă  la curiositĂ© du public.
Il s’agit donc davantage d’une valorisation du patrimoine que de la crĂ©ation d’une collection provisoire, mais mĂªme cette affirmation est un deuxième jeu de dupes, tant la prĂ©sentation des pastels est complexe, la commissaire jugeant que, après une telle exposition, les pastels doivent Ăªtre prĂ©servĂ©s pendant trois ans. Autant dire que c’est une chance rare de dĂ©couvrir ce florilège avec ses facĂ©ties dont tĂ©moigne le tableau initial reproduit supra : il reprĂ©sente une sĂ©rie de cadres sertissant un bouquet de marguerites derrière lequel se cache presque la fille de Jean-François Millet… qui s’appelle Marguerite. Il est mĂªme suggĂ©rĂ© d’y voir une mĂ©taphore du pastel au dix-neuvième siècle, quand le mĂ©dium s’Ă©mancipe de son genre de prĂ©dilection – le portrait – pour s’aventurer sur de nouvelles zones d’exploration, telles que le paysage, la nature morte, la scène de genre, les intĂ©rieurs, etc.

 

George (sic) Desvallières, « Portrait d’homme » (1891), dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour autant, le portrait ne disparaĂ®t pas du champ des pastels. Le genre est trop riche pour cela. Aux reprĂ©sentations d’une impressionnante virtuositĂ©, façon Edma Pontillon-Morisot par Berthe Morisot ou Mme Zola par Édouard Manet, s’ajoutent les portraits qui assument davantage la spĂ©cificitĂ© apportĂ©e par le pastel : effets graphiques, mouvements, travail sur la matière, etc. S’associent l’Ă©paisseur du pigment, la vigueur du geste et la virtuositĂ© technique, qui n’est plus seule en cause. Ainsi, dans le « Portrait d’homme » de George Desvallières, la recherche de l’illusion du rĂ©el se dĂ©robe quelque peu devant l’aventure d’un graphisme qui s’approprie pour partie le sujet reprĂ©sentĂ©, sans chercher Ă  Ăªtre ce miroir que l’on promène le long d’un humain.
Aussi le portrait au pastel croque-t-il aussi bien des notables que des vedettes et des anonymes.

  • Il s’attarde sur des drapĂ©s plus que sur des visages,
  • il investit l’arrière-plan sans craindre certaines audaces
    • (flou,
    • surcharge,
    • approximations opposant la nettetĂ© du personnage et l’Ă  peu près de ce qui l’entoure), et
  • il joue volontiers de la tension propre au mĂ©dium.

Car c’est un autre jeu de dupes proposĂ© par le pastel : cet outil ne ressortit ni du dessin (mĂªme si le crayon, entre autres, lui prĂªte main forte Ă  l’occasion) ni du tableau. Si certains effets waouh naissent de ce que des Å“uvres créées au pastel ressemblent Ă  s’y mĂ©prendre Ă  des peintures Ă  l’huile, d’autres pièces fascinent par la manière dont, au contraire, elles s’approprient le mĂ©dium pour honorer sa spĂ©cificitĂ©.

 

Karl Bennewitz von Löfen, « Portrait d’Yvette Guibert » (1899), dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, le pastel inscrit le portrait dans un spectre de sujets et de projets dont l’exposition du musĂ©e d’Orsay soulignait avec pertinence l’Ă©largissement et l’enrichissement dans la pĂ©riode historique concernĂ©e. Ainsi de l’autoportrait « en trompe-l’Å“il » de Jean-Marie Faverjon qui dissimule l’artiste derrière une peinture aux motifs mythologiques, de mĂªme que les marguerites celaient la Marguerite. On entend presque la Castafiore crier : « Est-ce toi, Marguerite ? » tant la question de la reprĂ©sentation devient prĂ©gnante Ă  mesure que l’on avance dans l’exposition. Et cette quasi illusion sonore, si elle ne travaille pas l’ensemble des Å“uvres prĂ©sentĂ©es, n’en retient pas moins l’attention car elle poursuit la question posĂ©e par les jeux de dupes.
Au fond, le pastel donnant l’illusion d’une peinture n’est ni plus ni moins qu’une version spĂ©culaire de la peinture donnant l’illusion du rĂ©el. Un dessin de pipe est-il une pipe, nom de nom ? Plus prĂ©cisĂ©ment, Ă  partir de quand un dessin de pipe est un dessin de pipe ? L’effet de rĂ©el, l’impression de vĂ©ritĂ©, le mirage d’une forme de rĂ©alitĂ© sont des questions stimulantes que pose avec acuitĂ© cette exposition. Un exemple : « La petite gardeuse de porcs » de Paul Gauguin tire vers l’Ă©pure la reprĂ©sentation d’un visage constituĂ© de quelques traits. Cette Ă©pure est un jeu de dupes car elle profite d’une abondance liĂ©e Ă  la spĂ©cificitĂ© du mĂ©dium. En effet, le pastel permet aux artistes de talent d’exprimer le rĂ©el grĂ¢ce, notamment,

  • Ă  la vivacitĂ© des traits verticaux,
  • Ă  la surcharge de certaines lignes de dĂ©marcation,
  • Ă  l’opposition entre les accumulations de pigments et les zones plus lĂ©gères, et
  • au dialogue que nouent
    • les formes,
    • les traits,
    • les couleurs et
    • le grain.

 

Paul Gauguin, « La petite gardeuse de porcs » (1889), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Tout se passe comme si le pastel, frĂ©quentĂ© de longue date par les artistes, se rĂ©vĂ©lait peu Ă  peu comme un mĂ©dium spĂ©cifique – non plus en concurrence avec l’huile, et non plus appliquĂ© Ă  quelques sujets très balisĂ©s donc très limitĂ©s. Les artistes ne sont plus dupes et nous dupent d’autant mieux. Si la bretonnitude vestimentaire inspire Charles Milcendeau, elle permet Ă  Odilon Redon de transformer le visage de son fils en celui d’une Bretonne Ă  la coiffe bleue. Si le pastel est l’art du trait donc du mouvement, il permet Ă  Giovanni Segantini, par oxymoron, de planter les porteurs de fagots dans une fuite impossible figurĂ©e avec une force impressionnante. En effet, les traits des Ă©normes fagots que portent les travailleurs s’ancrent dans les traits du sol oĂ¹ s’enfoncent les traits reprĂ©sentant les travailleurs happĂ©s par l’obscuritĂ© du « dernier labeur du jour ». On ne rĂ©sume pas mieux la fatalitĂ© ensuquante que vivent les laborieux, que les tĂ¢ches pĂ©nibles fixent sinon Ă  leur terre du moins Ă  la misère d’une absence de choix.
Le monde du travail – le monde, en somme – s’ancre profondĂ©ment dans l’art du pastel Ă  travers le mĂ©lange du portrait et du paysage. Le magnifique « DĂ©part pour la pĂªche » de Piet Mondrian illustre cette tentation de la fusion puisque non seulement il mĂªle portrait et paysage, mais de surcroĂ®t il mĂªle pastel, aquarelle et fusain. Or, cette double fusion montre bien que le mĂ©dium n’est pas neutre. Il raconte en soi une histoire. Il porte une idĂ©e de la reprĂ©sentation. Il pose dĂ©jĂ  une perspective. C’est un Ă©nième jeu de dupes qui rend si palpitant le pastel : en s’autonomisant, il devient un outil artistique dont les spĂ©cificitĂ©s peuvent Ăªtre mĂªlĂ©es aux spĂ©cificitĂ©s des autres mĂ©dia.

  • Les Ă -plats gĂ©nĂ©reux de l’aquarelle,
  • la rigueur sans concession du fusain et
  • la dynamique roborative du pastel

se frictionnent, se dĂ©fient, se complètent, se chevauchent et tĂ©moignent d’une crĂ©ativitĂ© artistique qu’il est joyeux de contempler.

 

Piet Mondrian, « DĂ©part pour la pĂªche » (vers 1900). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ suivre…