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Le blog de Bertrand Ferrier, page 107

Yves Henry décrypte les valses de Chopin – 5

Yves Henry, le 10 mai 2023, Ă  Paris. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des répertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry à travers

  • une double intĂ©grale du corpus, que l’on peut
    • acquĂ©rir par ex. ici voire
    • Ă©couter gracieusement par ex. lĂ , et
  • un entretien-fleuve dont les deux premiers Ă©pisodes sont Ă  retrouver
    • ici (les valses, un succès historique),
    • lĂ  (les valses, un succès actuel),
    • re-lĂ  (les valses un succès intĂ©gral), et
    • re-re-lĂ  (les valses, un succès vivant).

 

Épisode 5
La valse Ă  deux temps

 

Yves Henry, après avoir évoqué

  • le succès des valses au temps de Chopin (Ă©pisode 1)
  • puis aujourd’hui (Ă©pisode 2), nous avons examinĂ©
  • la notion d’intĂ©grale (Ă©pisode 3) et
  • les consĂ©quences en termes de rĂ©ception d’un Å“uvre et non d’une sĂ©rie d’œuvres, au disque et au concert (Ă©pisode 4).

À présent, penchons-nous sans tomber sur l’originalité majeure de votre double disque : il ne s’agit pas d’une intégrale des valses de Chopin mais d’une double intégrale, sur piano ancien et sur piano moderne. Cette coexistence de deux pianos aux sonorités très différentes, vous la pratiquez depuis longtemps au concert – je me souviens par exemple de votre récital de mars 2017 à l’institut Goethe…
Oui, j’avais proposé cette expérience pour montrer l’évolution du piano.

En montrant la continuitĂ© et les ruptures entre les spĂ©cimens d’un mĂªme instrument, vous proposiez sinon une rĂ©conciliation du moins un pont entre un Pleyel de 1839 et le BlĂ¼thner un peu particulier de cet auditorium.
Ă€ mon sens, il n’y a pas d’opposition. Tenez, lĂ , je reviens du Japon oĂ¹ j’ai jouĂ© un Bechstein d’aujourd’hui et un Bechstein de 1860. J’ai proposĂ© une sorte de dĂ©monstration sur l’évolution du rĂ©pertoire, notamment Ă  l’époque de Liszt. Hans von BĂ¼low [1830-1894] a créé la sonate de Liszt sur un Bechstein. C’était l’un des premiers pianos modernes, avec Steinway. L’idĂ©e Ă©tait donc d’utiliser un piano de l’époque romantique et un piano d’après 1850, donc un instrument moderne avec son cadre en fonte, qui a Ă©tĂ© rendu nĂ©cessaire par le rĂ©cital tel que l’a conçu Liszt et par tout un rĂ©pertoire qui est nĂ© après.

 

« Ce qui m’intéressait, c’était la précision de la notation »

 

Pour vous, piano ancien et piano moderne sont plus que complĂ©mentaires : interdĂ©pendants, dans la mesure oĂ¹ il existe un continuum entre Å“uvres et instruments. Je veux dire par lĂ  que l’évolution des Å“uvres influe sur l’évolution des instruments qui, Ă  leur tour, ouvrent de nouvelles perspectives aux compositeurs…
Les exigences de certains compositeurs ont contribué à faire évoluer le piano, c’est un fait. L’un des grands tournants est l’arrivée de la transcription d’orchestre pour piano, genre dont Liszt est aussi l’inventeur. Je ne dirais pas que piano ancien et piano moderne sont interdépendants, mais l’évolution du piano est évidemment liée à l’évolution de l’instrument et du concert.

 

 

Avez-vous pensĂ© cette double intĂ©grale comme la dĂ©monstration que l’interprĂ©tation est influencĂ©e par le type d’instrument sur lequel est jouĂ©e telle ou telle Å“uvre ?
Non, je n’ai pas voulu dĂ©montrer une hypothèse personnelle mais prendre en compte une spĂ©cificitĂ© de Chopin. Ce qui a justifiĂ© que je m’intĂ©resse Ă  cette complĂ©mentaritĂ©, c’est la complexitĂ© de sa notation. Elle est fascinante, surtout si on la met en parallèle avec le fait qu’il n’a jamais utilisĂ© qu’un seul type d’instrument Ă  Paris. En clair, pour les deux tiers de ses compositions, il n’utilise que le piano de Pleyel. Or, ce piano a des caractĂ©ristiques trrrrrrès particulières qui font que Chopin a dĂ©crit de façon extrĂªmement prĂ©cise l’utilisation de la pĂ©dale, au demi-temps près. Quand vous expĂ©rimentez sur le Pleyel l’interprĂ©tation en respectant les indications ou en ne les respectant pas, vous entendez nettement les diffĂ©rences. Sur un piano moderne, non.

Comment l’expliquer ?
L’instrument de 1830 a une résonance naturelle qui n’a rien à voir avec celle d’un piano moderne.

Quelles conséquences sur votre jeu ?
Il est indispensable de décrypter les indications incluses dans la partition de Chopin par rapport au Pleyel ancien afin de comprendre un certain nombre de choses et reproduire cet univers spécifique sur le piano d’aujourd’hui.

 

« Nous avons perdu l’approche sonore qui aurait dû nous guider »

 

Si je vous entends bien, sur un piano moderne, respecter à la lettre les indications de Chopin est une absurdité. Il faut trahir la partition !
Non, pas « trahir la partition » mais comprendre ce que Chopin voulait comme son quand il écrivait telle ou telle indication. Et ça, c’est fondamental pour moi parce que, mon but, c’est aussi de jouer le piano d’aujourd’hui, d’autant que des pianos Pleyel, y en a pas tant que ça ! Par conséquent, je veux comprendre ce que Chopin souhaitait entendre pour le restituer sur les deux types d’instrument.

Vous prouvez donc par l’exemple que l’on peut jouer Chopin sur piano historique tout en l’imaginant sur piano moderne.
Mais bien sĂ»r ! Le piano moderne a d’énormes avantages. Sa mĂ©canique est, en quelque sorte, plus souple Ă  manipuler que la mĂ©canique d’antan, mĂªme si elle n’est pas sans pièges.

Et puis jouer un instrument ancien n’est pas donné à tout pianiste d’aujourd’hui…
Disons que n’importe quel pianiste peut essayer de jouer un instrument ancien. Néanmoins, au bout de cinq minutes, il va en conclure qu’on ne peut pas faire grand-chose sur cette casserole ! Pourquoi ? Parce qu’il faut un certain temps pour comprendre comment ça marche ; et c’est là que le défi devient intéressant.

 

 

Au fond, auditeur ou artiste, l’adaptation au son (et à l’instrument, pour le musicien) est une exigence, non un donné.
Il faut y rĂ©flĂ©chir, incontestablement. Les valses de Chopin peuvent tout Ă  fait Ăªtre jouĂ©es intelligemment sur piano moderne Ă  condition d’avoir compris ce qu’elles donnent sur piano ancien.

Cette dichotomie entre ancien et moderne a-t-elle toujours existé ?
Le problème était moindre au début du xxe siècle puisque ceux qui jouaient à cette époque-là avaient eu des professeurs formés à ces instruments. Ainsi s’était constituée une sorte de transmission orale du son. Quand Debussy jouait, tous louaient le son moelleux qu’il tirait de son piano. Or, Debussy était un fou de Chopin. Au départ, il a travaillé avec une élève de Chopin. Hélas, le temps a un peu dissipé cette tradition de transmission orale. Le piano moderne s’est beaucoup standardisé, le concert a évolué, et nous avons perdu l’approche sonore qui aurait dû nous guider.

 

« Le piano ancien ouvre de nouveaux univers à mes étudiants »

 

Vous-mĂªme, comment Ăªtes-vous tombĂ© dans la marmite du son juste, du son vrai ?
Personnellement, je n’en avais aucune idĂ©e avant 1995. J’ai redĂ©couvert Chopin Ă  travers Nohant et les instruments d’époque que j’ai pratiquĂ©s. Mais, j’insiste, ça n’a rien d’évident, rien d’immĂ©diat. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de comprendre, a minima, oĂ¹ se situait l’enjeu. Et c’est tellement passionnant que, aujourd’hui, quand je vois un Pleyel de l’époque de Chopin, je suis toujours très intĂ©ressĂ© car aucun n’est identique Ă  un autre. Ils faisaient des sĂ©ries minuscules de six instruments, en gros. Eux avaient le mĂªme plan. Mais la sĂ©rie suivante n’était plus tout Ă  fait pareille. La mĂ©canique d’une sĂ©rie n’aurait pas convenu Ă  l’autre. Donc on changeait beaucoup de choses qui ne se voyaient pas. C’est très surprenant.

Quelles sont les conséquences concrètes pour l’interprétation ?
Avant d’en tirer les conséquences, il faut poser un constat, en l’espèce découvrir comment fonctionnent ces instruments. Cela permet de gérer le premier problème qu’ils posent : le niveau sonore est beaucoup plus faible que le piano moderne. Dès lors, toutes les indications de nuances deviennent plus fines. En effet, entre un pianissimo de Pleyel et un forte de Pleyel, l’ambitus est nettement moindre qu’entre ces deux nuances jouées par un grand piano de concert. De plus, si le son est moins puissant, il dure beaucoup plus longtemps, proportionnellement. Aujourd’hui, une note de piano attaque très fort, a un pic très haut et retombe très vite. Cela induit, quand on est habitué aux pianos modernes, un enchaînement un peu plus rapide. Faute de quoi, le côté percussif apparaît très vite, et le legato comme le cantando auquel Chopin aspirait est très difficile à obtenir. Sur un piano ancien, c’est beaucoup plus facile. Le chant est quasiment naturel, il n’y a qu’à laisser faire le piano.

 

 

Pour vos Ă©tudiants, ça ne doit pas Ăªtre simple d’apprivoiser ce changement de paradigme…
Ce n’est simple pour aucun pianiste ! Mais il est vrai que je donne beaucoup de masterclasses pour essayer de faire comprendre le mécanisme et ses enjeux.

Quel est le premier conseil que vous donnez à vos étudiants ?
LĂ  encore, avant de conseiller, je constate. Et le diagnostic est formel : ils tĂ¢chent souvent d’obtenir, avec un piano ancien, le son d’un piano moderne. Or, c’est absolument impossible ! Une fois qu’ils ont admis cette impossibilitĂ©, ils entrent dans une seconde phase de travail et cherchent comment tirer parti de l’instrument ; et un nouvel univers s’ouvre Ă  eux.

 

« Le piano ancien oblige de relier le doigt à l’oreille »

 

D’oĂ¹ la complĂ©mentaritĂ©, selon vous, des deux types de piano : ils ressortissent de deux poĂ©tiques diffĂ©rentes, et l’historicitĂ© de l’une ne dĂ©samorce pas pour autant l’intĂ©rĂªt de l’autre.
Non, Ă  une condition : que la perspective ancienne et la perspective moderne soient envisagĂ©es dans leur spĂ©cificitĂ©. Regardez la mĂ©canique : celle du piano moderne est plus prĂ©cise, je vous l’ai dit et c’est incontestable ; toutefois, elle a de grands inconvĂ©nients. Par exemple, les touches Ă©tant extrĂªmement longues, elle a des bras de levier extrĂªmement longs aussi. En outre, il y a Ă©normĂ©ment de ressorts Ă  droite Ă  gauche. De sorte que ce que vous commandez Ă  la touche en l’appuyant, ce n’est pas tout Ă  fait ce que vous obtenez. Il y a une espèce de distorsion qu’il faut maĂ®triser.

Le piano de l’époque de Chopin n’avait pas cet inconvénient ?
Non, notamment les Pleyel. C’est ça qu’aimait Chopin, le cĂ´tĂ© mĂ©canique viennoise d’un piano oĂ¹ le son est complètement direct. Ce que vous transmettez sur la touche est exactement ce qui arrive sur la corde. Ça, ça vous oblige Ă  revoir beaucoup de choses quand vous Ăªtes habituĂ© au piano moderne. La première fois que vous abordez un piano ancien – et pas que la première fois… –, vous avez l’impression que vous ne contrĂ´lez rien. Vous devez adopter un toucher beaucoup plus sensible. Ce n’est plus la mĂªme approche. PĂ©dagogiquement et artistiquement, c’est très intĂ©ressant car cela oblige de relier le doigt Ă  l’oreille. La sensation digitale et la perception du son deviennent beaucoup plus dĂ©pendantes l’une de l’autre. Le toucher s’adapte.

 

 

En somme, jouer des pianos anciens contribue à mieux jouer sur des pianos modernes ?
Oui car, après que vous avez saisi cette particularitĂ©, votre ouĂ¯e devient plus sensible au rapport entre le doigt et le son. Le rĂ©sultat est très concret : vous vous adaptez dix fois plus vite quand vous jouez des pianos modernes aux touchers très diffĂ©rents les uns des autres. Lorsque je donne des rĂ©citals sur piano moderne et que l’on me demande si le piano est bien rĂ©glĂ© ou s’il est trop lourd, je rĂ©ponds que ça m’est complètement Ă©gal. Ce qui compte, c’est que je reproduise ce que je veux entendre ; et ça, ce n’est pas le problème du piano, c’est le mien !

Ă€ suivre…

 

Fruits de la vigne – ChĂ¢teau Cru Godard 2020

Photo : Bertrand Ferrier

 

Nouvelle rubrique, suggĂ©rĂ©e par des lecteurs, pensĂ©e comme une invitation au voyage buccal et commençant par une question : quels vins dĂ©cents boire Ă  moins de 10 € Ă  Paris ? La suite n’est pas affaire de spĂ©cialiste, oh non, mais d’amateur curieux.
Le premier flacon Ă  passer sur le grill est une quille de 2020 issue du chĂ¢teau Cru Godard, un Francs (ville oĂ¹ est situĂ© le chĂ¢teau de Carine et Franck Richard) CĂ´tes de Bordeaux achetĂ© 9,80 € aux galeries Lafayette, prix que l’on retrouve peu ou prou, santĂ©, en vente par Internet, hors frais de port. Essentiellement constituĂ© de merlot, le breuvage s’Ă©pice de trois autres cĂ©pages : cabernet sauvignon, cabernet franc et malbec. Le domaine promet une agriculture raisonnĂ©e voire bio voire biodynamique, n’en jetez plus.
Nous dĂ©gustons le breuvage en compagnie d’une bavette Ă  l’Ă©chalote harmonisĂ©e par des flageolets – et pourtant, nous ne sommes presque pas du genre Ă  nous la pĂ©ter, ça, c’est fait.
La robe est soutenue, d’un rouge sombre et d’une belle densitĂ© qui met en appĂ©tit.
Le nez est plutĂ´t Ă©quilibrĂ©. On l’imagine tirant davantage vers les sous-bois que vers les mĂ»res, Ă  condition que l’on fantasme d’un sous-bois vivace, mal domestiquĂ©, presque coquin, disons mĂªme Ă©grillard – bref, un sous-bois comme on les aime ou comme on devrait les aimer si on n’aime pas les sous-bois, Ă©videmment.
La bouche est posĂ©e mais vibre d’arĂ´mes confus frisant in fine le cafĂ© fraĂ®chement torrĂ©fiĂ©. Le terroir argilo-calcaire et les vignes d’une quarantaine ou d’une cinquantaine d’annĂ©es, selon les sources, ont fait leur travail. On rĂªve d’entendre sous la langue crĂ©piter quelques rayons de soleil. Ă€ date, le rĂ©sultat n’effraiera pas les gosiers prudents malgrĂ© ses 14,5°. Peut-Ăªtre une garde prolongĂ©e donnerait-elle Ă  la potion l’ampleur que, hic et nunc, l’on chercherait en vain, avec un a ? Pour le moment, le jus se contente d’accompagner la viande rouge sans oser la dĂ©fier des papilles. Une proposition honnĂªte Ă  dĂ©faut d’Ăªtre extravagante, Ă  faire de prĂ©fĂ©rence aux dalles privilĂ©giant la souplesse bien menĂ©e Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© sans chichi.

 

Vous avez un nouveau courrier

Pierre-Marie Bonafos en l’Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8) le 21 juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

« Lettres d’ami, courriers d’amour se font de plus en plus rares » chantait naguère Jacques Serizier. Voici pourtant la transcription – notre transcription – d’une Ă©pistole que Pat Metheny envoya aux Terriens en 1991.

 

 

Pastels, de Millet à Redon – Musée d’Orsay – 30 juin 2023 – 5

Edgar Degas, « Après le bain, femme nue s’essuyant la nuque » (1898), dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après

impossible de ne pas conclure cette libre promenade dans l’exposition Pastels, de Millet Ă  Redon prĂ©sentĂ©e jusqu’Ă  dĂ©but juillet au musĂ©e d’Orsay sans Ă©voquer le pastel comme lieu du corps. Terrain d’Ă©lection du portrait, cette technique semble dĂ©couvrir au fil du dix-neuvième siècle que sa granularitĂ© et sa capacitĂ© Ă  transformer le pigment en texture sont idĂ©ales pour

  • Ă©voquer la peau,
  • mettre en images le corps et, plus gĂ©nĂ©ralement,
  • permettre au vivant de s’incarner sur le papier, le carton ou la toile.

Ainsi, singulièrement, du nu. Ă€ la diffĂ©rence du portrait, le nu se dĂ©sintĂ©resse de la personne qu’il reprĂ©sente. Ce n’est plus l’identitĂ© qui capte le regard mais la corporĂ©itĂ©. Le titre de l’Å“uvre n’est plus un nom, non, c’est un Ă©tat : la nuditĂ©. Paradoxalement, du moins en apparence, les nus choisis dans la collection d’Orsay sont souvent habillĂ©s, si. Ainsi, l’Ă©tude d’Émile-RenĂ© MĂ©nard habille doublement son modèle, avec un intĂ©rieur d’Ă©poque et une gestuelle de statue grecque.

  • Nue Ă  l’extĂ©rieur de son corps,
  • habillĂ©e d’un intĂ©rieur visible qui ne dit rien de son intĂ©rioritĂ©, et
  • dotĂ©e d’une apparence historiquement rĂ©fĂ©rencĂ©e,

la femme, comme sculptĂ©e par les ombres et lumières, offre au regard moins l’Ă©rotisme de sa chair que l’Ă©trangetĂ© de sa posture. Celle-ci

  • incarne une forme d’idĂ©al fĂ©minin,
  • Ă©voque la radicale Ă©trangetĂ© de l’art (quel sens a cette femme nue et ainsi contorsionnĂ©e dans une pièce ?) et, par spĂ©cularitĂ©, id est par un effet miroir,
  • convoque la hiĂ©rarchie sociale alors en vigueur, la femme se dĂ©nudant tandis que l’homme la reprĂ©sente.

 

Émile-René Ménard, « Étude de nu dans un intérieur » (non daté). Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, tout se passe comme si le pastel explorait la notion mĂªme de reprĂ©sentation donc de reprĂ©sentativitĂ©. Qu’est-ce qui nous reprĂ©sente quand nous reprĂ©sentons ? Notre corps en dit-il plus sur nous que nos habits ? L’intĂ©rieur de nos domiciles reprĂ©sente-t-il pas de façon plus saisissante ce que nous sommes (ou pensons Ăªtre) que notre corps ? Que reprĂ©sente la nuditĂ© que nous prĂ©sentent les nus artistiques ? Pour alimenter cette rĂ©flexion, les pastels d’Edgar Degas sont un minerai stimulant. Ceux qui ont Ă©tĂ© choisis saisissent Ă  plusieurs reprises des femmes Ă  leur toilette en travaillant un motif cher au pastelliste : la chevelure – dĂ©centrage ironique qui profite de la nuditĂ© pour montrer ce qui, dans nos sociĂ©tĂ©s, est exposĂ© en tout temps. Comme si, l’art pointait que selon les circonstances,

  • l’Ă©vident prenait une autre saveur,
  • le banal devenait signifiant et
  • les parties anodines du corps revĂªtaient un tout autre caractère.

Comme si, autrement dit, la nuditĂ© artistique recontextualisait le corps, le rĂ©investissait et contribuait Ă  changer notre regard sur le rapport que nous entretenons avec lui. En tĂ©moigne, par exemple, « Femme s’essuyant la nuque », oĂ¹ la chevelure participe d’un travail sur les formes. L’espace du tableau est nettement architecturĂ©, renforçant l’effet de contraste entre un corps d’autant plus net qu’il est schĂ©matisĂ©, et un intĂ©rieur d’autant plus abstrait qu’il est, lui aussi, dĂ©nudĂ©. Par

  • la nettetĂ© de ses contours,
  • la complexitĂ© de son chromatisme et
  • sa simplicitĂ© graphique opposĂ©e au foisonnement des motifs Ă  l’arrière-plan,

le corps nu devient un nu, c’est-Ă -dire que l’art parvient Ă  transformer la chair en autre chose qu’elle-mĂªme. Le changement de substantif traduit l’aspiration du corps par la nuditĂ©. Ce que nous voyons n’est plus un corps nu mais un nu. Dans ce contexte et spĂ©cifiquement dans ce tableau, les cheveux – qui, eux, ne connaissent pas le concept de nuditĂ© – vibrent de reflets grĂ¢ce aux effets dĂ©tonants de matière et de contraste ; et le corps manque de dissiper l’illusion de rĂ©el dès lors que le regard s’attarde sur l’Ă©trange et fascinant spectre chromatique du dos. Nulle instrumentalisation de la femme, ici, nulle quĂªte d’un art quelque peu Ă©moustillant voire Ă©grillard, mais un jeu subtil entre

  • des codes artistiques connus,
  • le sentiment d’effraction provoquĂ© par le saisissement et la publicitĂ© d’une scène intime et
  • la revendication d’une autonomisation de l’art par rapport au corps,

dans la mesure oĂ¹ la reprĂ©sentation, si elle s’appuie sur une maĂ®trise confondante

  • des proportions,
  • du mouvement et
  • de la lumière,

dĂ©fie aussi l’artisanat par un usage puissant et libre

  • des couleurs,
  • de la matière et
  • du trait.

 

Edgar Degas, « Femme se coiffant » (1890). Photo : Rozenn Douerin.

 

De mĂªme, l’immense chevelure chĂ¢tain de la « Femme se coiffant » (1890) zèbre le tableau presque de bas en haut si bien que, dans une expansion quasi baudelairienne, la chevelure devient le personnage principal de la scène, le dĂ©cor croquĂ© et le corps Ă  moitiĂ© dĂ©nudĂ© se mĂªlant dans un dĂ©sordre de rangement pour l’un, de mouvement pour l’autre. Alors que la femme semble jouer du violoncelle avec sa tignasse, la confusion du regard naĂ®t de cet Ă -plat dynamique qui fait passer la chair au second plan. Le nu peut d’ailleurs n’Ăªtre qu’une Ă©tape chez Degas, dont sont exposĂ©s des croquis au pastel et au fusain de personnages – notamment de danseuses – appelĂ©s pour certains Ă  Ăªtre vĂªtus ultĂ©rieurement. Le corps n’est donc pas identifiĂ© Ă  sa vĂªture ou Ă  son absence d’habit mais au sens, parfois celĂ©, qui sous-tend sa reprĂ©sentation. Dans une certaine mesure, c’est le corps qui construit la reprĂ©sentation et non la reprĂ©sentation qui construit le corps.
« Buste de femme nue » de l’ami rival Édouard Manet – nous Ă©voquerons tantĂ´t l’exposition qui rĂ©unit les deux vedettes dans le mĂªme musĂ©e – illustre magistralement cette dĂ©corrĂ©lation entre corps et apparence. Sans la prĂ©cision du titre, la nuditĂ© ne saute pas d’emblĂ©e au regard. L’opposition vive entre la chevelure noire et le corps crème pĂ¢le attire d’abord l’Å“il vers le visage. La nuditĂ© des Ă©paules n’est qu’un indice dont le bienfondĂ© sera confirmĂ© par le titre. L’artiste joue avec l’idĂ©e d’une reprĂ©sentation qui ne dĂ©voile le dĂ©voilement qu’a posteriori. Donner Ă  sentir que l’Ă©vidence nous Ă©chappe n’est peut-Ăªtre pas le dĂ©fi le moins passionnant de l’art. C’est aussi ce que semble suggĂ©rer Lucien LĂ©vy-Dhurmer dans « La femme Ă  la mĂ©daille ». Foin de nuditĂ©, ici, mais foisonnement de mystères (autre titre du tableau) :

  • recours aux codes de portraits de profil du quinzième siècle,
  • mise en valeur d’une mĂ©daille dont rien n’est dit,
  • secret sur cette femme dont seul la face n’est pas voilĂ©e…

Le corps, ici, se dĂ©robe. Il est parcellaire, gommĂ© par les vĂªtements, presque in-signifiant puisque le profil empĂªche de discerner pleinement l’expression du modèle. Le fond grave sur lequel il se dĂ©coupe renforce son caractère Ă©nigmatique. Le corps, le narratif, le sens s’effacent et invitent le regardant Ă  s’aventurer dans l’interprĂ©tation de l’art.

 

Lucien Lévy-Dhurmer, « La femme à la médaille » (1896). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ainsi, les pastellistes saisissent le corps aussi bien nu que vĂªtu de pied en cap (pour souligner la notabilitĂ© d’un collectionneur, par exemple), ou habillĂ© d’une manière sciemment historiquement datĂ©e, en Ă©cho avec sa posture. C’est que le corps artistique se dĂ©robe Ă  toute tentative de rĂ©duction fonctionnelle, sociologique ou politique, surtout chez LĂ©vy-Dhurmer, dont les pastels exposĂ©s tĂ©moignent d’un singulier rapport artistique au corps. Le corps se dissolvant derrière le brillant pastiche d’une reprĂ©sentation Renaissance cĂ´toie, dans l’exposition, le corps urbain personnifiĂ© (« Florence ») et le corps qui s’efface, voilĂ©, mutique, funèbre, dans « Le Silence ». C’est une manière pertinente de nous rappeler que, sur un tableau, le corps n’est pas qu’un corps. Il se gorge de symbolique, de possibles, de rĂ©sonances que l’art du pastel rend Ă©minemment vibrantes.
Odilon Redon, avec qui nous finirons notre parcours, souligne la richesse de cette augmentation du corps par l’art en trois pastels. Le premier reprĂ©sente a priori un coquillage des Seychelles, croquĂ© dans un dĂ©cor flou associant

  • Ă -plats colorĂ©s,
  • hachures verticales et
  • zĂ©brures horizontales.

Dans ce contexte corporel, on peut aussi y voir la mĂ©taphore d’un sexe de femme, comme si le corps sortait du corps, comme si l’espace devenait un corps, comme si l’animalitĂ© consubstantielle au corps, dont la sexualitĂ© est une composante essentielle, devenaient, par le truchement magique de l’art, un prisme d’analyse utilisable sur l’ensemble du dĂ©cor et des corps – humains ou non – qui nous entourent. La question du corps dans l’art n’est-elle pas aussi celle de ses limites – graphiques, physiques, humaines ? Ă€ l’inverse (mais il n’est pas certain qu’il s’agisse vraiment d’inverse…) de cette immanence symboliste, une autre transcendance anime l’artiste quand il croque Parsifal en Christ Ă©crasĂ© par son destin ou qu’il esquisse une femme voilĂ©e, toute de lumière parĂ©e, dont l’apparence et l’attitude sont on ne peut plus mariales. La mise en scène du corps participe Ă  son augmentation, que le corps soit torturĂ©, symbolisĂ© ou magnifiĂ©. Le corps artistique est toujours un corps augmentĂ©.
VoilĂ  aussi en quoi cette exposition Ă©tait fort stimulante : derrière l’unitĂ© du mĂ©dium utilisĂ© par les artistes, scintillaient sans cesse

  • la multiplicitĂ© de ses fonctions,
  • l’exploration de ses spĂ©cificitĂ©s ainsi que
  • la friction captivante entre un artisanat Ă©blouissant et des usages artistiques très diffĂ©renciĂ©s.

L’Ă©nigme de l’art en sort heureusement intacte car les papilles oculaires du visiteur ont beaucoup salivĂ©. Bien pensĂ©e, la redĂ©couverte des fonds d’Orsay ne saurait donc jamais Ăªtre une expo au rabais. Pan sur les doigts de celui qui a osĂ©, il y a cinq Ă©pisodes de cela, Ă©mettre une hypothèse aussi saugrenue !

 

Odilon Redon, « Femme voilée » (non daté). Photo : Rozenn Douerin.

 

Les fenĂªtres avant Windows

Le 16 mars 2023, au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), lors du spectacle « Dis-moi pourquoi tu cries ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Une chanson majeure de Mama Béa Tekielski fredonnée le 16 mai sur Radio Libertaire, avec Claudio Zaretti à la guitare. Un nocturne délicat, singulier, onirique. Une proposition.

 

 

 

Utopie, 19 juillet 2023 – SpĂ©cial quatre mois

Utopie du Paradis des edelweiss, le 19 juillet 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Quatre mois depuis le dĂ©boulage sur Terre de ce personnage. FĂªtons-le avec un p’tit compte Ă  rebours qui commence donc ce 19 juillet…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 19 juillet 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… continue le 6 juillet…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 6 juillet 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… s’aventure le 14 juin…

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 14 juin 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… bondit jusqu’au 17 mai…

 

Utopie du Paradis des edelweiss le 17 mai 2023. Photo : Bertrand Ferrier.

 

… se souvient du 11 mai…

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 11 mai 2023. Photo : Cédric Chartogne.

 

… et avait commencĂ© par une première rencontre le 29 mars.

 

Utopie du Paradis des edelweiss, le 29 mars 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ suivre en sens inverse !

 

La foi improvisée

Presque MichaĂ«l KonĂ©-Saki en l’Ă©glise Saint-Acceul d’Écouen (Val-d’Oise) le 4 juin 2023 Capture d’Ă©cran : Bertrand Ferrier.

 

Amen : c’est sĂ»r, j’y crois. Puis le postlude totalement improvisĂ© : c’est sĂ»r, je crois que j’ai un truc Ă  propulser, et je parle pas d’un mortier d’artifice dans la tĂªte du mec avec un uniforme qui se prend pour Sarkozy sur Terre. Un truc pas prĂ©vu, ouf. Un truc qui mĂ©nage un peu de spontanĂ©itĂ© dans ce monde de prĂ©visions prĂ©visibles. Nothing but not nothing.

 

 

 

Le plaisir Grieg

Au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Sampler un tube en dĂ©bitant une lettre d’amour – well, sort of : what else, in fine, comme on dit en français ?

 

 

 

Pastels, de Millet à Redon – Musée d’Orsay – 30 juin 2023 – 4

Eugène Loup, « Mélancolie » (ca. 1901), détail. Photo : Rozenn Douerin.

 

Après

il est temps de prĂ©senter le pastel comme une terre de contrastes. Pour cela, une sĂ©rie de portraits rassemblĂ©s dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay est particulièrement profitable. En effet, prĂ©tendre sans nuance, comme nous l’avons un peu serinĂ©, que l’intĂ©rĂªt des pastels au dix-neuvième siècle est surtout que l’outil s’est Ă©chappĂ© du portrait auquel il avait longtemps Ă©tĂ© rivĂ©, c’est oublier un peu vite que les portraits au pastel constituent une large partie de la production ; c’est surtout proposer une vision de la modernitĂ© binaire donc fausse. La modernitĂ©, qui n’est pas forcĂ©ment un gage de qualitĂ© mais peut pimenter le plaisir du regard ou de la dĂ©couverte, apparaĂ®t peut-Ăªtre encore plus dans les portraits. Ainsi, dans La MĂ©lancolie, Eugène Loup, spĂ©cialiste des intĂ©rieurs dĂ©primants, crĂ©e moins un portrait – bien que le visage du modèle soit reprĂ©sentĂ© avec habiletĂ© et rigueur – qu’une impression.
Le titre l’indique : le sujet du tableau, c’est cette mĂ©lancolie que laissent parfois sourdre les passantes (inutile folie) plus que la fixation d’un visage et d’une posture. L’inexpressivitĂ© expressive de la moue et la perfection trop parfaite de la coiffure dialoguent avec la raideur corsetĂ©e du vĂªtement et le violent Ă©crasement du spectre chromatique. Le modèle semble comme aspirĂ© dans des tons Ă©teints qui ont contaminĂ© l’ensemble du tableau. Les couleurs fanĂ©es Ă©crasent la jeune femme sur la fatalitĂ© de sa condition. Elle se fond littĂ©ralement dans le dĂ©cor. Il n’y a point de rĂ©volte, ici, et c’est le plus tragique, plutĂ´t le saisissement d’un fatum domestique, d’une impossibilitĂ© de secouer sa condition, son rĂ´le social, son destin Ă©crit Ă  l’avance.
Ne réécrivons pas l’Histoire : Eugène Loup ne milite pas pour la libĂ©ration de la femme, il croque une dĂ©prime qui dĂ©passe de loin la condition du beau sexe. Il croque une dĂ©prime qui nous touche car elle fait Ă©cho Ă  la vie de celui qui regarde et est regardĂ©.  Il croque une dĂ©prime qui a l’Ă©lĂ©gance modeste de ne pas Ăªtre une dĂ©pression, de ne pas dĂ©ranger, d’Ăªtre intĂ©grĂ©e au flux de l’existence. Pas de vagues, pas de remous, du mou tout au plus, un coup que l’on va encaisser et qui va passer.
Un portrait, La MĂ©lancolie ? Une histoire, plutĂ´t, dans la mesure oĂ¹ le modèle n’est portraiturĂ© ni Ă  des fins mĂ©morielles, ni Ă  des fins purement esthĂ©tiques, ni Ă  des fins simplement et pas si simplement que ça virtuoses : le visage fait narration parce qu’il peine Ă  surnager dans le creuset du dĂ©cor et du vĂªtement, chaque contemplateur demeurant libre d’interprĂ©ter Ă  sa guise ce tableau Ă  la fois Ă©nigmatique et sans ambiguĂ¯tĂ©.

 

Daniel de Monfreid, « Portrait de sa fille Agnès à trois ans » (1902). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le pastel paraĂ®t donc Ăªtre une terre de contrastes, dans la mesure oĂ¹ les codes d’antan (pastel = portrait) sont mis en lumière par le dĂ©placement du geste artistique. Certes, le pastel fricote toujours avec le genre du portrait, mais il en dĂ©joue pour partie les codes, les enjeux, la substance. La question n’est plus de savoir si le portrait est ressemblant ou, comme tel tableau de Turner louĂ© par le professeur Rollin, « très bien peint », elle devient une question plus profonde : pourquoi un portrait ? que dit-il ? que nous dit-il ? Au-delĂ  de l’Ă©motion esthĂ©tique, quelle est l’interrogation qu’il porte pour nous transporter ?
En ce sens, grĂ¢ce au portrait, le pastel devient consubstantiellement interrogation. Ça, c’est une rĂ©volution. Jusqu’Ă  prĂ©sent, le portrait Ă©tait au contraire le lieu de l’affirmation, de la posture, d’une certaine prĂ©sĂ©ance. Les pastĂ©listes prĂ©sentĂ©s dans l’exposition du musĂ©e d’Orsay explorent cette veine de façon multiple. Ainsi du Portrait de sa fille Agnès Ă  trois ans de Daniel de Monfreid. Contrairement Ă  ce que l’on pourrait supputer en comparant son vĂªtement avec les habits en cour aujourd’hui, Agnès de Monfreid ne pose pas en costume d’apparat : elle porte son vĂªtement ordinaire. Elle n’est pas dans un dĂ©cor luxueux : son père crĂ©e un fond contrastĂ© qui pourrait bien traduire la rĂªvasserie un brin ennuyĂ©e dans laquelle la gamine est plongĂ©e. Elle pose dans un instant suspendu, trop long, entre deux jeux avec sa poupĂ©e.
Après l’impression de mĂ©lancolie saisie par Eugène Loup, c’est cette imminence de la lisière que saisit Daniel de Monfreid. C’est cette urgence de l’art luttant contre l’impatience de l’enfant. C’est ce moment de bascule entre la vraie vie d’une gamine et sa transformation en Å“uvre d’art. Ce n’est donc ni une glorification de sa progĂ©niture par le peintre, ni une valorisation de son statut social par descendante interposĂ©e. En creusant la veine du trait plutĂ´t que de l’Ă -plat de la peinture, Daniel de Monfreid saisit le regard du visiteur par cette reprĂ©sentation d’une suspension, dans laquelle il n’est pas interdit, manquerait plus qu’ça, de lire une autre image du destin : l’enfance est-elle pas parfois l’Ă¢ge des choix, des possibles, des premiers impossibles aussi, suscitant chez certains la nostalgie d’une Ă©poque d’insouciance oĂ¹ beaucoup, souvent, s’aurait pu mieux nouer, « on l’apprend plus tard » eĂ»t stipulĂ© le barde philosophe Jean-Jacques Goldman ?

 

Mary Cassatt, « Mère et enfant sur fond vert » (1897). Photo : Rozenn Douerin.

 

Terre de contrastes, le pastel le serait dès lors Ă  double titre. D’une part, les contrastes seraient internes, opposant l’ombre des codes passĂ©s Ă  leur rĂ©investissement par les artistes sĂ©vissant au tournant du vingtième siècle. D’autre part, les contrastes seraient externes, immĂ©diatement perceptibles par celui qui regarde. Ainsi, Auguste Renoir se dĂ©lecte des effets de lumière, de frictions entre les couleurs, donc de volumes dans son Portrait de jeune fille brune assise, les mains croisĂ©es oĂ¹ il joue du pastel avec gourmandise, travaillant les traits, orientant le regard, associant les striures Ă  une apparence d’unitĂ©. Ainsi aussi de Mary Cassatt dont Mère et enfant sur fond vert (titre apocryphe) est un modèle du genre. De fait, il contraste

  • les techniques (approximations dynamiques des silhouettes versus prĂ©cision des visages),
  • les couleurs (bleu paisible et rouge rageur) et
  • les Ă©nergies (visages tendres et zigouigouis furibonds).

La construction du tableau oppose une partie supĂ©rieure rĂ©solument classique Ă  une partie infĂ©rieure privilĂ©giant la suggestivitĂ© Ă  l’effet de rĂ©el. Pour autant, elle ne concentre pas le regard sur les visages mais oblige celui qui regarde Ă  vibrer de l’apparente contradiction comme si l’aspect paisible des deux personnages, la femme et le bĂ©bĂ©, masquaient bourgeoisement les tourments intĂ©rieurs que jeunes et vieux humains connaissent… mais rarement sur les portraits d’enfant.
Dans cette perspective, si le pastel est une terre de contrastes, ce n’est pas seulement parce que des Å“uvres jouent, comme moult autres, sur l’art de contraster. Plus sĂ»rement, il semble que cet outil artistique puisse Ăªtre ontologiquement un outil contrastĂ©. DĂ©jĂ  parce qu’il contraste avec la peinture (l’exposition prĂ©sente la Femme accoudĂ©e Ă  une table de Paul-CĂ©sar Helleu, qui rend hommage Ă  sa femme en version pastel alors que John Singer Sargent l’avait croquĂ©e Ă  l’huile peu avant). Ensuite parce qu’il contraste avec des us ancestraux et de nouvelles perspectives. Enfin parce qu’il porte en lui la complĂ©mentaritĂ© entre une richesse pigmentaire puissante et une vocation au mouvement, Ă  l’impromptu, Ă  l’Ă©nergique qui Ă©tincelle avec la gĂ©nĂ©rositĂ© de la couleur travaillĂ©e. L’exploration de cette incompatibilitĂ© apparente contribue Ă©minemment Ă  l’intĂ©rĂªt de la collection rassemblĂ©e au musĂ©e d’Orsay.

 

Paul-César Helleu, « Femme accoudée à une table » (1889). Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ suivre…

 

Encore un jour, Ferrier

Un 13 ou 14 juillet, près de la Tour Eiffel. Photo : Rozenn Douerin.

 

Tant qu’Ă  Ăªtre dans la merde collectivement, en ce jour, cĂ©lĂ©brons la fesse nationale.