
Depuis quelque cent cinquante ans, c’est l’un des répertoires les plus courus par les pianistes et leurs auditeurs. Les valses de Chopin s’offrent une nouvelle cure revitalisante sous les doigts et dans les mots d’Yves Henry à travers
- une double intégrale du corpus, que l’on peut
- un entretien-fleuve dont les deux premiers épisodes sont à retrouver
Épisode 5
La valse Ă deux temps
Yves Henry, après avoir évoqué
- le succès des valses au temps de Chopin (épisode 1)
- puis aujourd’hui (épisode 2), nous avons examiné
- la notion d’intégrale (épisode 3) et
- les consĂ©quences en termes de rĂ©ception d’un Å“uvre et non d’une sĂ©rie d’œuvres, au disque et au concert (Ă©pisode 4).
À présent, penchons-nous sans tomber sur l’originalité majeure de votre double disque : il ne s’agit pas d’une intégrale des valses de Chopin mais d’une double intégrale, sur piano ancien et sur piano moderne. Cette coexistence de deux pianos aux sonorités très différentes, vous la pratiquez depuis longtemps au concert – je me souviens par exemple de votre récital de mars 2017 à l’institut Goethe…
Oui, j’avais proposé cette expérience pour montrer l’évolution du piano.
En montrant la continuitĂ© et les ruptures entre les spĂ©cimens d’un mĂªme instrument, vous proposiez sinon une rĂ©conciliation du moins un pont entre un Pleyel de 1839 et le BlĂ¼thner un peu particulier de cet auditorium.
Ă€ mon sens, il n’y a pas d’opposition. Tenez, lĂ , je reviens du Japon oĂ¹ j’ai jouĂ© un Bechstein d’aujourd’hui et un Bechstein de 1860. J’ai proposĂ© une sorte de dĂ©monstration sur l’évolution du rĂ©pertoire, notamment Ă l’époque de Liszt. Hans von BĂ¼low [1830-1894] a créé la sonate de Liszt sur un Bechstein. C’était l’un des premiers pianos modernes, avec Steinway. L’idĂ©e Ă©tait donc d’utiliser un piano de l’époque romantique et un piano d’après 1850, donc un instrument moderne avec son cadre en fonte, qui a Ă©tĂ© rendu nĂ©cessaire par le rĂ©cital tel que l’a conçu Liszt et par tout un rĂ©pertoire qui est nĂ© après.
« Ce qui m’intéressait, c’était la précision de la notation »
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Pour vous, piano ancien et piano moderne sont plus que complĂ©mentaires : interdĂ©pendants, dans la mesure oĂ¹ il existe un continuum entre Å“uvres et instruments. Je veux dire par lĂ que l’évolution des Å“uvres influe sur l’évolution des instruments qui, Ă leur tour, ouvrent de nouvelles perspectives aux compositeurs…
Les exigences de certains compositeurs ont contribué à faire évoluer le piano, c’est un fait. L’un des grands tournants est l’arrivée de la transcription d’orchestre pour piano, genre dont Liszt est aussi l’inventeur. Je ne dirais pas que piano ancien et piano moderne sont interdépendants, mais l’évolution du piano est évidemment liée à l’évolution de l’instrument et du concert.
Avez-vous pensĂ© cette double intĂ©grale comme la dĂ©monstration que l’interprĂ©tation est influencĂ©e par le type d’instrument sur lequel est jouĂ©e telle ou telle Å“uvre ?
Non, je n’ai pas voulu dĂ©montrer une hypothèse personnelle mais prendre en compte une spĂ©cificitĂ© de Chopin. Ce qui a justifiĂ© que je m’intĂ©resse Ă cette complĂ©mentaritĂ©, c’est la complexitĂ© de sa notation. Elle est fascinante, surtout si on la met en parallèle avec le fait qu’il n’a jamais utilisĂ© qu’un seul type d’instrument Ă Paris. En clair, pour les deux tiers de ses compositions, il n’utilise que le piano de Pleyel. Or, ce piano a des caractĂ©ristiques trrrrrrès particulières qui font que Chopin a dĂ©crit de façon extrĂªmement prĂ©cise l’utilisation de la pĂ©dale, au demi-temps près. Quand vous expĂ©rimentez sur le Pleyel l’interprĂ©tation en respectant les indications ou en ne les respectant pas, vous entendez nettement les diffĂ©rences. Sur un piano moderne, non.
Comment l’expliquer ?
L’instrument de 1830 a une résonance naturelle qui n’a rien à voir avec celle d’un piano moderne.
Quelles conséquences sur votre jeu ?
Il est indispensable de décrypter les indications incluses dans la partition de Chopin par rapport au Pleyel ancien afin de comprendre un certain nombre de choses et reproduire cet univers spécifique sur le piano d’aujourd’hui.
« Nous avons perdu l’approche sonore qui aurait dû nous guider »
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Si je vous entends bien, sur un piano moderne, respecter à la lettre les indications de Chopin est une absurdité. Il faut trahir la partition !
Non, pas « trahir la partition » mais comprendre ce que Chopin voulait comme son quand il écrivait telle ou telle indication. Et ça, c’est fondamental pour moi parce que, mon but, c’est aussi de jouer le piano d’aujourd’hui, d’autant que des pianos Pleyel, y en a pas tant que ça ! Par conséquent, je veux comprendre ce que Chopin souhaitait entendre pour le restituer sur les deux types d’instrument.
Vous prouvez donc par l’exemple que l’on peut jouer Chopin sur piano historique tout en l’imaginant sur piano moderne.
Mais bien sĂ»r ! Le piano moderne a d’énormes avantages. Sa mĂ©canique est, en quelque sorte, plus souple Ă manipuler que la mĂ©canique d’antan, mĂªme si elle n’est pas sans pièges.
Et puis jouer un instrument ancien n’est pas donné à tout pianiste d’aujourd’hui…
Disons que n’importe quel pianiste peut essayer de jouer un instrument ancien. Néanmoins, au bout de cinq minutes, il va en conclure qu’on ne peut pas faire grand-chose sur cette casserole ! Pourquoi ? Parce qu’il faut un certain temps pour comprendre comment ça marche ; et c’est là que le défi devient intéressant.
Au fond, auditeur ou artiste, l’adaptation au son (et à l’instrument, pour le musicien) est une exigence, non un donné.
Il faut y rĂ©flĂ©chir, incontestablement. Les valses de Chopin peuvent tout Ă fait Ăªtre jouĂ©es intelligemment sur piano moderne Ă condition d’avoir compris ce qu’elles donnent sur piano ancien.
Cette dichotomie entre ancien et moderne a-t-elle toujours existé ?
Le problème était moindre au début du xxe siècle puisque ceux qui jouaient à cette époque-là avaient eu des professeurs formés à ces instruments. Ainsi s’était constituée une sorte de transmission orale du son. Quand Debussy jouait, tous louaient le son moelleux qu’il tirait de son piano. Or, Debussy était un fou de Chopin. Au départ, il a travaillé avec une élève de Chopin. Hélas, le temps a un peu dissipé cette tradition de transmission orale. Le piano moderne s’est beaucoup standardisé, le concert a évolué, et nous avons perdu l’approche sonore qui aurait dû nous guider.
« Le piano ancien ouvre de nouveaux univers à mes étudiants »
Vous-mĂªme, comment Ăªtes-vous tombĂ© dans la marmite du son juste, du son vrai ?
Personnellement, je n’en avais aucune idĂ©e avant 1995. J’ai redĂ©couvert Chopin Ă travers Nohant et les instruments d’époque que j’ai pratiquĂ©s. Mais, j’insiste, ça n’a rien d’évident, rien d’immĂ©diat. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de comprendre, a minima, oĂ¹ se situait l’enjeu. Et c’est tellement passionnant que, aujourd’hui, quand je vois un Pleyel de l’époque de Chopin, je suis toujours très intĂ©ressĂ© car aucun n’est identique Ă un autre. Ils faisaient des sĂ©ries minuscules de six instruments, en gros. Eux avaient le mĂªme plan. Mais la sĂ©rie suivante n’était plus tout Ă fait pareille. La mĂ©canique d’une sĂ©rie n’aurait pas convenu Ă l’autre. Donc on changeait beaucoup de choses qui ne se voyaient pas. C’est très surprenant.
Quelles sont les conséquences concrètes pour l’interprétation ?
Avant d’en tirer les conséquences, il faut poser un constat, en l’espèce découvrir comment fonctionnent ces instruments. Cela permet de gérer le premier problème qu’ils posent : le niveau sonore est beaucoup plus faible que le piano moderne. Dès lors, toutes les indications de nuances deviennent plus fines. En effet, entre un pianissimo de Pleyel et un forte de Pleyel, l’ambitus est nettement moindre qu’entre ces deux nuances jouées par un grand piano de concert. De plus, si le son est moins puissant, il dure beaucoup plus longtemps, proportionnellement. Aujourd’hui, une note de piano attaque très fort, a un pic très haut et retombe très vite. Cela induit, quand on est habitué aux pianos modernes, un enchaînement un peu plus rapide. Faute de quoi, le côté percussif apparaît très vite, et le legato comme le cantando auquel Chopin aspirait est très difficile à obtenir. Sur un piano ancien, c’est beaucoup plus facile. Le chant est quasiment naturel, il n’y a qu’à laisser faire le piano.
Pour vos Ă©tudiants, ça ne doit pas Ăªtre simple d’apprivoiser ce changement de paradigme…
Ce n’est simple pour aucun pianiste ! Mais il est vrai que je donne beaucoup de masterclasses pour essayer de faire comprendre le mécanisme et ses enjeux.
Quel est le premier conseil que vous donnez à vos étudiants ?
LĂ encore, avant de conseiller, je constate. Et le diagnostic est formel : ils tĂ¢chent souvent d’obtenir, avec un piano ancien, le son d’un piano moderne. Or, c’est absolument impossible ! Une fois qu’ils ont admis cette impossibilitĂ©, ils entrent dans une seconde phase de travail et cherchent comment tirer parti de l’instrument ; et un nouvel univers s’ouvre Ă eux.
« Le piano ancien oblige de relier le doigt à l’oreille »
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D’oĂ¹ la complĂ©mentaritĂ©, selon vous, des deux types de piano : ils ressortissent de deux poĂ©tiques diffĂ©rentes, et l’historicitĂ© de l’une ne dĂ©samorce pas pour autant l’intĂ©rĂªt de l’autre.
Non, Ă une condition : que la perspective ancienne et la perspective moderne soient envisagĂ©es dans leur spĂ©cificitĂ©. Regardez la mĂ©canique : celle du piano moderne est plus prĂ©cise, je vous l’ai dit et c’est incontestable ; toutefois, elle a de grands inconvĂ©nients. Par exemple, les touches Ă©tant extrĂªmement longues, elle a des bras de levier extrĂªmement longs aussi. En outre, il y a Ă©normĂ©ment de ressorts Ă droite Ă gauche. De sorte que ce que vous commandez Ă la touche en l’appuyant, ce n’est pas tout Ă fait ce que vous obtenez. Il y a une espèce de distorsion qu’il faut maĂ®triser.
Le piano de l’époque de Chopin n’avait pas cet inconvénient ?
Non, notamment les Pleyel. C’est ça qu’aimait Chopin, le cĂ´tĂ© mĂ©canique viennoise d’un piano oĂ¹ le son est complètement direct. Ce que vous transmettez sur la touche est exactement ce qui arrive sur la corde. Ça, ça vous oblige Ă revoir beaucoup de choses quand vous Ăªtes habituĂ© au piano moderne. La première fois que vous abordez un piano ancien – et pas que la première fois… –, vous avez l’impression que vous ne contrĂ´lez rien. Vous devez adopter un toucher beaucoup plus sensible. Ce n’est plus la mĂªme approche. PĂ©dagogiquement et artistiquement, c’est très intĂ©ressant car cela oblige de relier le doigt Ă l’oreille. La sensation digitale et la perception du son deviennent beaucoup plus dĂ©pendantes l’une de l’autre. Le toucher s’adapte.
En somme, jouer des pianos anciens contribue à mieux jouer sur des pianos modernes ?
Oui car, après que vous avez saisi cette particularitĂ©, votre ouĂ¯e devient plus sensible au rapport entre le doigt et le son. Le rĂ©sultat est très concret : vous vous adaptez dix fois plus vite quand vous jouez des pianos modernes aux touchers très diffĂ©rents les uns des autres. Lorsque je donne des rĂ©citals sur piano moderne et que l’on me demande si le piano est bien rĂ©glĂ© ou s’il est trop lourd, je rĂ©ponds que ça m’est complètement Ă©gal. Ce qui compte, c’est que je reproduise ce que je veux entendre ; et ça, ce n’est pas le problème du piano, c’est le mien !
Ă€ suivre…





















