Esther Assuied le 17 septembre 2022, en l’église Saint-André de l’Europe. Photo : Rozenn Douerin.
Lors du concert-jubilé du 17 septembre, beaucoup de musiques pétillantes étaient au rendez-vous. Certains artistes ont choisi de les compléter par des œuvres d’apparence moins pomme-pet-deup mais, d’une part, chères à leur cœur, et, d’autre part, portées par une jubilation intérieure et signifiante.
Témoin cet « Adoro te » claqué par Esther Assuied avec une conviction qui voile pudiquement le brio et la foi nécessaires pour porter cette musique, au-delà des notes, vers une esquisse de métaphysique sonore. Comme l’heure était quand même festive, cette pierre angulaire du répertoire messiaenique est précédée par un sketch concis du sieur Vincent Rigot. Ha, non, croyez-moi, gérer le comportement des grands organistes n’est certes pas une sinécure…
Salvatore Pronestì aux grandes orgues de la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.
Étrange paradoxe que ce récital ! Inscrit dans la tournée européenne de Salvatore Pronestì, le plus italien des Italiens en général et des facteurs-organistes en particulier, il se présente comme une visite en musique du premier monstre fomenté par Aristide Cavaillé-Coll. Partant, son contenu sonnera joyeusement comme un programme pour Fête de la musique tardive et un peu moins, c’est le paradoxe, comme une Fête de l’orgue. En effet, si l’artiste parvient à masquer le fait que le clergé lui a à peine laissé le temps de registrer, il ne peut dissimuler la spectaculaire fausseté de l’instrument.
Rien d’étonnant : tous les orgues d’église souffrent beaucoup l’été. Il est fréquent que les températures élevées et les conditions hygrométriques avivent les faiblesses structurelles des instruments, causent des dégâts exigeant le passage d’un facteur et, donc, rendent inutilisables les jeux d’anches en les désaccordant violemment. Ainsi, l’église de la Madeleine a récemment décidé de repousser les récitals prévus à la rentrée, l’état de « son » Cavaillé-Coll n’ayant pas été jugé compatible avec l’exécution des pièces de répertoire prévues lors des manifestations de rentrée, lancement de l’intégrale César Franck par Jean-Luc Thellin en tête. Par chance, Salvatore Pronestì, réputé pour être un organiste à hauteur d’homme – et non à Rotterdam, pas pu m’en empêcher – sachant faire ruisseler sur tout orgue sa faconde charismatique et ses inclinations sooo italiennes, par opposition aux hypertechniciens extraterrestres dont les interprétations virevoltantes coupent le souffle, a choisi de propulser un programme peu ou prou entièrement improvisé, ce qui permet en théorie d’adapter la sélection de jeux à l’état de la Bête…
… ou d’assumer sans fard la réalité. Le « Processionnal de fanfares » liminaire attaque bille en tête sur les anches, claironnant que le musicien s’est décidé pour la seconde option. S’il veut apprécier l’association très pronestienne entre solennité triomphale et intuition mélodique, le public nombreux va devoir s’habituer à cette fausseté au parfum nostalgique de fin d’été. Un écran de petite taille offre une retransmission bienvenue mais, admettons-le, médiocre de ce qui se passe à la tribune. Là encore, on peut choisir
de s’étonner de la disproportion entre la qualité de l’image eu égard à la majesté de la basilique et de l’instrument, ou
de saluer la volonté des organisateurs de faire du mieux qu’il est envisageable.
Ceux qui préfèrent la première indignation ont toute latitude de filer, et ils seront peu nombreux ; ceux qui restent acceptent de privilégier la seconde partie de l’alternative, parce que c’est grâce à elle, si modeste soit-elle, qu’ils peuvent associer l’image au son au cours (court) d’un instant musical si peu typique d’une ville où la notion d’exotisme s’est inversée.
Le « Past time with good company » de Henry VIII cache, sous ses airs guillerets, un texte dégoulinant de moraline contre l’oisiveté et la luxure – concept fort englobant chez ceux qui s’émoustillent en s’offusquant. Salvatore Pronestì traite l’affaire avec sa bonhommie, oubliant la chougnerie pour garder, cultiver et laisser rutiler les plaisirs
du contretemps,
du rebond et
de l’association a priori cocasse entre un orgue de 1833 et une chanson du début du seizième siècle.
Or, cet attelage plutôt inattendu fonctionne à merveille, d’autant qu’il s’inscrit dans la double veine irriguant le concert :
l’exploration sonore de l’orgue et
la science du déploiement instrumental qui sied à l’artiste, feat.
effets d’écho,
travail sur l’équilibre et le déséquilibre des plans,
énergie des rebonds,
mutation des couleurs, etc.
Après des applaudissements nourris, une pause pédagogique suspend le concert. Nous n’avons jamais été très fan de la tendance à couper la parole à la musique ; nous ne le sommes pas devenu cette fois, moins par la teneur des propos, clairs et contenus, que parce qu’un programme en couleurs est à la disposition des spectateurs… et, surtout, que le temps est compté : 45′ après le début du show, le clergé vient préparer l’autel, c’est hélas de bonne guéguerre, pour bien rappeler que la musique devra fermer sa mouille soixante minutes après l’heure prévue pour le premier son.
Dans la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.
Salvatore Pronestì enchaîne avec une improvisation plus abstraite – en cela qu’elle n’est pas fondée sur un thème spécifique – visant à faire sonner l’orgue dans une « fantaisie de sons et de couleurs ». Graves et aigus tremblants amorcent l’exploration dans une ambiance très orgue Hammond. Le musicien a la bonne idée d’assumer le côté improvisé de l’improvisation, loin des grosses machines huilées à l’avance selon des astuces battues et rebattues dont l’objectif est de laisser croire que l’improvisation est écrite à l’avance. Il donne ainsi au spectateur l’impression d’un voyage en commun, en train de s’inventer, et ce n’est pas qu’une impression ! Soudain, une anche arrive pour établir un dialogue entre accompagnement sur les fonds et jeu solo. L’arrivée d’autres jeux d’anches, avouons-le, fait saigner des oreilles, mais posons que cette douleur part d’un double bon sentiment : d’une part, sauver le récital ; d’autre part, plonger l’auditeur dans la réalité d’un orgue au début de l’automne ! (Dilemme de l’organiste devant un orgue souffrant : ne pas faire entendre que l’orgue est en souffrance et laisser les auditeurs dans l’ignorance de cette réalité, ou faire admettre aux auditeurs que, oui, il serait temps d’investir instamment dans un entretien plus fréquent du monstre…) En ces journées du patrimoine, les effets wow de crescendo interrompu par les flûtes puis de l’explosivité puissante du tutti ont beau crisper certaines ouïes trop sensibles, ils éveillent aussi les curieux à la découverte d’un instrument protéiforme.
Ayant assumé la fausseté douloureuse des anches, fors le cornet, souvent le dernier des siens à faire illusion, Salvatore Pronestì n’hésite pas à en jouir ostensiblement dans « Une jeune fillette » et ses variations. L’improvisation articule
énoncé du thème sans forfanterie (rare chez cet énergumène !),
sourdine sur la digitalité fofolle pour privilégier la caractérisation de chaque variation,
plaisir de l’évolution des sonorités et, attendu,
grand crescendo vers le tutti tenace pour les dernières reprises du thème.
Les connaisseurs et les cuistres, qui ne sont pas toujours les mêmes, apprécieront la création suivante, autour du passus duriusculus. Le jeu consiste – comme chacun sait – à jouer tous les demi-tons d’une quarte (motif auquel ont recours des musiciens de bebop autant que Johann Sebastian Bach !). Salvatore Pronestì s’empare de la contrainte et l’émoustille sous forme de chaconne. Dans cette perspective, il prend le temps de velouter une première partie douce – oui, « velouter une partie douce », je tente – avant de filer vers le crescendo convenu. Le clergé ayant commencé les pressions préalables à l’évacuation de la basilique, nous n’entendrons pas la « Marcia sinfonica » d’Angelo Lamanna, mais on ne coupe pas ainsi la chique à un organiste jouissant de l’orgue de Quentin Guérillot.
Voici donc venu le temps des « Grave e toccata fantastica », décapsulés sur un ré mineur majestueux ainsi qu’annoncé. Le « fantastique » qui lui succède se concentre dans une tonicité forte de bout en bout. Les contraintes de pré-registration et l’urgence d’en finir semblent suggérer à l’organiste d’emprunter derechef la voie du grand crescendo, tout en lui inspirant un projet thématique et chromatique qui fait écho à la pièce précédente. Salvatore Pronestì ayant le sens du show, il nous rappelle heureusement que non bis in idem : une partie registrée pour sonner façon musique de film précède la spéciale de l’Italien, le trait de pédale appuyé qui prépare les accords finaux.
Le triomphe contraint l’artiste à proposer un encorerapide : peut-être pas la « moderne danse française » annoncée, mais manière de sortie de messe « pas trop longue » où se mêlent
simplicité du propos,
sens mélodique et
joie de partager les sons d’un grand orgue.
L’image de Salvatore Pronestì aux grandes orgues de la basilique de Saint-Denis, le 18 septembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
La jubilation pronestienne enthousiasme un public divers, allant des organopathes aux badauds surpris, en passant par la dionysienne-type, entièrement voilée… et restée jusqu’au bout du concert. Que Salvatore Pronestì, grâce à sa musique souriante et sans chichi, parvienne à ouvrir un espace temporaire où la culture savante et la musique d’orgue préludent à une rencontre, éphémère et infraverbale, entre étrangers n’est pas la moindre performance de son récital, mais elle s’inscrit, plus durablement, dans son caractère. En effet, l’artiste lui-même est une interface culturelle. Très ancré dans son personnage d’italianissssssime, il va jouer de par le monde (il prépare son retour à West Point) et invite à son tour ses collègues, surtout depuis qu’il a été nommé « directeur artistique du festival international d’orgue du Panthéon de Rome dans le secteur des relations internationales ».
Son prochain invité ? Quentin Guérillot, précisément, le titulaire des grandes orgues de la basilique de Saint-Denis. Cet italianophone bardé de prix pourra faire briller sa personnalité associant virtuosité et esprit alla francese. De la sorte, celle-ci contrastera joyeusement avec celle de son hôte, un instrumentiste qui, à défaut de couper le souffle de l’assistance par une technique vertigineuse,
sait sourire avec les notes,
tirer le meilleur des orgues avec malice et
jouer avec le cœur.
En ces temps où maints musiciens s’adonnent à une compétition circassienne préférant parfois le brio à la musicalité, on a connu pire proposition artistique.
Laure Striolo le 17 septembre 2022 en l’église Saint-André de l’Europe. Photo : Rozenn Douerin.
Gratis promusica, le jour du Seigneur est l’occasion de louer le Seigneur par la bouche de la soprano Laure Striolo, ne serait-ce qu’en souvenir du concert du jubilé tenu tantôt !
Capture extraite du film de François-René Martin par Rozenn Douerin
Voici un produit hybride et assez mollement défini ! Le pitch parle
d’une visite de lieux iconiques de Paris en compagnie de l’une des dernières sopranos vedettes fabriquées par l’industrie du disque (la seule qui restait vraiment sur le marché, Anna Netrebko, a été balayée par le racisme antirusse adoré par les décérébrés et prôné par les lèche-entre-fesses ou les concurrents pas au niveau),
d’une lettre d’amour à la culture française,
d’une « expérience immersive »,
le genre de baratin que l’on a peine à imaginer toujours en vigueur – preuve que si. Qu’importe, c’est l’occasion pour les fans et leurs accompagnateurs de retrouver la Renée en souvenir du bon vieux temps.
Sans préambule, l’affaire s’ouvre le 18 septembre sur une médiocre interview live assurée façon mini show du samedi soir par Kelsey Grammer, introduite par rien, sciemment grand public et, dès lors, forcément pauvre et banale pour les flemingomanes, pourtant seuls susceptibles de venir voir un projet qui s’annonce aussi mal – et pour 25 € au cinéma de la Villette, s’il vous plaît. Le ton bon enfant n’y peut mais, l’aspect bancal de l’exercice saute aux yeux :
le direct – qui n’apporte rien – exclut de fait les non-anglophones du jeu (la traduction écrite est forcément perfectible et très en retard sur la VO !) ;
les « questions digitales du public » sont plates, redondantes ou escamotées parce que pas le temps de répondre ; et
l’échange ronronne entre
banalités rasoir (« j’aime New York car ma famille y vit »),
pistes abandonnées sans doute pour éviter de faire trop technique (« j’aurais aimé chanter la Dame de pique« ) et
éléments de langage consternants sur l’opéra « démocratique » parce que l’on peut même le déguster au cinéma « en mangeant des popcorns » (ça gâche pas du tout l’expérience des voisins, ça, le popcorn au cinéma qui plus est quand tu viens écouter de la musique savante : à force de prétendre se mettre à la bassesse supposée des glandus dont nous sommes, même les grandes dames se piquent de dire des conneries).
Ce mauvais moment passé, le film commence, revendiquant une esthétique compassée et disneyisante, bref, malaisante. Même si Renée Fleming s’est retirée des scènes opératiques, quel dommage de la réduire à une vedette vintage engoncée dans son statut d’Américaine lisse à souhait, écrasant Paris sous le poids d’une carte postale éléphantesque, dont le propos oscille entre grotesque et saugrenu ! Le choix du théâtre du Châtelet comme lieu « historique » en est un bon exemple, l’opéra ayant été chassé de cet espace au profit, essentiellement, de billevesées mainstream (et, donc, de privatisations). Dès les premières séquences, l’on découvre que, pour enrichir le répertoire proposé entre deux séquences touristiques, trois autres chanteurs – Piotr Beczała, Alexandre Duhamel et Axelle Fanyo – interviendront également.
Après un générique en forme de plongée fake dans les coulisses et le before, la « barcarolle » des Contes d’Hoffmann est censée lancer les festivités. Alors que le Paris divers est exclu de l’écran (les extérieurs sont filmés dans les quartiers chic, jamais dans l’Est parisien), François-René Martin tente de purifier ce projet élitiste et blanc en insistant, hypocrisie consensuelle oblige, sur la « diversité ». Aussi Axelle Fanyo est-elle montée en épingle, ainsi, et c’est plus gênant, qu’un musicien de l’orchestre – noir, forcément. Ce n’est certes pas la couleur qui pose problème mais l’insistance avec laquelle la caméra pointe l’artiste du rang. Cette grossièreté, moins appuyée que profondément raciste, sonne aussi comme la pitoyable justification des artistes mal dans leur peau devant les attaques wokisto-décoloniales – le magazine de l’Orchestre de Paris de septembre 2022 l’évoquait, se demandant, p. 18, « pourquoi la plupart des musiciens sont blancs ? » (un indice : peut-être parce que l’on est en France et que, jusqu’à ce que soit promulguée la nouvelle vulgate, le grand remplacement n’existe pas). Or, la prise de son ne flatte pas l’ex-violoniste diplômée du CRR de La Courneuve devenue soprano. Mal pensée, la captation de cette séquence paraît déformer le timbre de la cantatrice française en le rendant, semble-t-il, nasal et peu élégant, ce qui ne sera pas le cas de ses interventions suivantes. Probablement une erreur de mixage ou un problème de diffusion puisque l’air des « Pêcheurs de perles » met, lui, en valeur un Piotr Beczała à la voix sûre, à l’expression sobre et à la diction soignée donc intelligible.
S’ensuit une pénible séquence publicitaire au profit d’Alexis Mabille, qui fait de la haute couture galerie Vivienne et habille Renée Fleming pour les airs du film, dont « Adieu notre petite table », extrait de Manon, qui enquille. La diva, qui a gardé un souffle remarquable et un beau timbre, y privilégie la sensibilité et l’expressivité sur la projection du français, pour le moins approximative, et la justesse, çà et là presque souple. Fixant le fond de scène (l’orchestre est derrière, ce qui permet aux caméras de fixer les dorures et velours de la salle à l’italienne, on en est là), Piotr Beczała y va de son tube via « Pourquoi me réveiller ? », extrait de Werther. Difficile pour lui, dans ce contexte, d’incarner son personnage, mais le ténor assume crânement ce must du répertoire, avant que Renée Fleming ne reprenne le manche pour un air où la connexion avec l’orchestre peine parfois à être pleinement synchronisée.
Piotr Beczała et Renée Fleming. Capture extraite du film de François-René Martin par Rozenn Douerin.
Dans le plan suivant, la vedette prend le temps de siroter quelques gorgées de rouge dans des verres immenses et un troquet très classe, so Paris, en compagnie du metteur en scène Robert Carsen, qui a su associer Louis Vuitton et l’opéra – démocratie, quand tu nous tiens. Bienvenue dans un Paris 100 % cliché où la ville est désignée « capitale mondiale de l’opéra » ce qui, hic et nunc, peine même à faire rigoler. On imagine que les villes suivantes, si villes suivantes il y a, seront à leur tour capitalisées. Par avance, bravo à elles !
C’est à Axelle Fanyo d’enchaîner avec l’air des bijoux et de la Castafiore, signé Charles Gounod. Le résultat laisse le spectateur partagé entre une performance vocale tout à fait digne et une avalanche de mimiques contorsionnées qui en deviendrait presque fascinante : comment, à ce niveau vocal, peut-on ne pas avoir été coachée scéniquement afin d’adopter une attitude plus juste, une gestuelle plus sobre donc plus signifiante, une posture plus maîtrisée et moins stabyloteuse ? Heureusement, dans la « Nuit d’amour » qui suit, les deux héros sont d’accord pour chercher une joie éternelle, ça fait toujours plaisir.
Le maelström bifurque vers le lied en convoquant le pianiste Tanguy de Willencourt pour jouer Debussy tandis que l’on apprend des secrets passionnants (« les sœurs Labèque m’ont appris à choisir les fromages et les macarons », wow). Bien que l’on peine à saisir la ligne directrice du film, l’on se réjouit de cette parenthèse musicale plus intimiste. À Reynaldo Hahn et à son « Heure exquise » succèdent les « Pleurs d’or » de Gabriel Fauré, avec Alexandre Duhamel au timbre très sûr, ainsi que « Les filles de Cadix » de Clément Philibert Léo Delibes – un golden hit flemingien que la soprano chante toujours avec cœur, métier et gourmandise sans cependant que l’auditeur soit en mesure d’en comprendre plus qu’un ou deux traîtres mots.
Le ridicule franchit un step quand les deux sopranos se retrouvent par hasard dans une boutique de vinyles (où trône, coïncidence, un CD de la Fleming). Puis Axelle Fanyo monte sur un cheval de bataille disputé entre sopranos et mezzos : la habanera de Carmen. Une fois de plus, on regrette que l’expressionnisme de la cantatrice, tatouage et minauderies en bandoulière, gâche l’impression favorable qu’aurait dû laisser la voix. Cette surinterprétation, moins intense qu’expansive, réduit l’expressivité à une série de postures caricaturales enchaînées (on est quasi sur une posture par mot). En voulant absolument montrer son investissement des paroles, même dans le cadre d’une performance uniquement filmée donc sans nécessité de surjouer pour toucher le spectateur du dernier rang, l’artiste, au lieu de s’appuyer sur la musique, fracasse l’impression d’incarnation sincère dont procède, les bons soirs, le charme vénéneux de l’illusion scénique.
À l’inverse ou presque, « La fleur que tu m’avais donnée » valorise à la fois l’art vocal et l’artisanat scénique de Piotr Beczała. Le ténor s’en tient à une exécution directe, efficace, sûre, laissant à son timbre, à ses inflexions et à sa présence le soin de traduire le trouble de son personnage. Le toréador Alexandre Duhamel affiche lui aussi une voix très solide, quoique l’intelligibilité du texte ne soit pas exactement au cœur de son projet ; et la balade parisienne se finit sur le « Libiamo, ne lieti calici » de la Traviata, feat. la Fleming et le Beczała. Le chef dirige à la parisienne, id est avec une baguette (pas le pain, dommage…) et une coupe à la main. Le quatuor de chanteurs se réunit pour le finale avec caméras apparentes et flûtes de bulles pour tous, orchestreux compris. Puisque l’on vous dit que ça, c’est Paris !
En résumé, as far as we are concerned, ce film développe un concept en forme de chromo, plus digne d’une émission télévisuelle d’antan pour fin d’année cultureuse que d’un écran géant de cinéma et d’une grande dame de l’opéra. Le résultat aurait pu être léger, grisant voire aérien comme une opérette, il paraît étouffe-chrétien comme une brioche ratée. Il aurait pu revigorer les curieux, il déçoit souvent, il chafouine et chiffonne parfois. Les artistes n’y sont pas pour grand-chose mais, dans ce Paris de Ratatouille, géographiquement et musicalement plus que restreint, le mélomane français, même flemingophile, risque de sourire jaune en voyant ces images. Peut-être fallait-il se méfier d’emblée : le pitch était vague, et quand c’est flou, il y a souvent un grand méchant loup, et pas de ceux à qui les jeunes filles ne sont pas toujours tristes de conter fleurette au détour d’un bosquet.
Vincent Rigot à l’orgue de Saint-André de l’Europe (Paris 8), le 17 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.
Avec ce magnifique choral de Johannes Brahms, Vincent Rigot réactive la question stupéfaite des croyants : par tous les diables, quel crime a pu commettre le Christ pour se retrouver dans d’aussi sales draps qu’une humiliante crucifixion ? Puissamment claquée à l’occasion du jubilé pour mes vingt ans de titulariat, cette pièce méditative aurait pu paraître saugrenue à l’occasion d’un moment festif. Au contraire, par sa beauté et la délicatesse de son interprétation,
elle élargit la joie ambiante à la conscience d’horreurs ici sublimées,
elle interroge sur les coups du sort de chaque existence et sur la signification qu’il convient de leur attribuer (en général, aucune – voilà, problème résolu, suivez-moi pour d’autres réponses métaphysiques), et
elle refuse de feindre que, fût-ce l’espace d’une heure un quart, la violence de l’humanité n’existe pas.
Ni mensonge euphorisé, ni œillères pratiques, ni désespoir convenu : une question, une mélodie, une harmonisation. Un peu de sublime semé sur le rebord du monde, un samedi soir sur la Terre.
Jean-Paul Bertrand-Demanes juste avant « After foot », le 20 septembre 2022. Photo : Bertrand Ferrier.
Le 20 septembre, Jean-Paul Bertrand-Demanes entamait sa tournée des médias pour parler deStade 4. Le match de ma vie, auquel j’ai prêté une main ou deux. La première étape arrivait à RMC, après un détour parCNewset avant de prochains rendez-vous trrrès importants. Le livre, lui, est disponible chez votre libraire ou ici, par exemple – et hop !
Pierre-Marie Bonafos à Saint-André de l’Europe (Paris 8), le 17 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.
Sur les ailes d’un étrange saxo en Ut, avec un orgue Delmotte en guise d’aéronef, propulsé par un moteur Pat Metheny & Lyle Mays, Pierre-Marie Bonafos a fait décoller le récital-jubilé du 17 septembre vers des cimes planantes et oniriques mais belles quand même.
La compagnie Bonafos & Ferrier vous souhaite d’excellents travels et espère vous retrouver prochainement pour partager avec vous de nouveaux moments privilégiés.
20 ans d’orgue à la tribune de Saint-André de l’Europe… Des milliers de célébrations jouées… Des centaines de concerts donnés et organisés… Ça se fête ! Après les rebondissements sans lesquels organiser un concert serait beaucoup moins drôle, voici le programme qui attend les spectateurs prêts à jubiler, ce samedi 17 septembre à 20 h 20.
L’entrée et la sortie du concert sont libres ; les artistes se produisent exceptionnellement gratis pro musica ; néanmoins, des corbeilles permettront aux spectateurs qui le désirent de participer aux frais (graphisme, SACEM, éclairage, programmes, coquetèles). Au plaisir de jubiler ce tout tantôt en la compagnie des curieux !
Un livre auquel je suis fier d’avoir prêté une main ou deux débaroule en librairie, physique et digitale. L’auteur nous le présente en exclusivité…
Soyons clairs : ce livre, ce n’est pas l’histoire d’un gamin passionné de foot qui a réussi à transformer un loisir passionnel en un passionnant métier. Ce n’est donc surtout pas
l’autobiographie sépia du « joueur qui a disputé plus de matchs qu’Henri Michel sous le maillot du FC Nantes » (même si j’évoque évidemment le club et mon très cher ami Henri), ni
celle du minime de Ludon-Médoc qui, devenu international, entre sur le terrain au côté du capitaine de l’équipe de France, lors de la Coupe du monde 1978, pour affronter l’Argentine et le public de la Céleste dans son arène incroyable, ni
celle de la « petite vedette » qui a eu la chance de côtoyer Jean-Luc Lagardère, Bob Marley, Carlos Monzόn, David Gilmour ou Maradona, ni même
celle du « footeux », forcément sans cervelle, qui a su pourtant s’inventer une nouvelle carrière professionnelle quand il a dû quitter les terrains sur blessure.
L’histoire de ce livre, la vraie, commence le 10 mai 2010, quand j’apprends que j’ai un cancer de la gorge « au stade 4 ». Stade 2, je connaissais l’émission ; « stade 4 », je ne savais pas que c’était l’expression pudique signifiant quasiment : « Prépare ton testament, choisis ton cercueil et dis adieu à tes proches, tu vas mourir. » Alors, j’ai préféré la traduction que m’ont inspirée mon caractère et ma grinta d’ex-sportif de haut niveau : « Prépare-toi à te battre, l’adversaire va être coriace mais, si tu mets tous les atouts de ton côté, tu dois l’écrabouiller en fin de compte parce que la gnaque est avec toi. » Donc je me suis battu. J’ai été soigné. Soutenu. Aimé. J’y ai cru. J’ai pleuré. Je me suis relevé. Je suis retombé. J’ai encaissé les traitements. Ils m’ont abîmé. Dévasté. Presque tué. Ils m’ont sauvé. J’ai eu de la chance. J’ai remporté le match de ma vie. Du coup, ne lisez pas ce qui précède : en réalité, ce livre commence en 2012, quand, exsangue, lessivé, en loques, j’ai fini ma dernière chimiothérapie. Mais il commence aussi en 2014 quand, contre toute probabilité, j’ai réussi à terminer dans les temps impartis l’Ironman de Nice (3 km de natation, 180 km de vélo avec un sacré dénivelé, et un marathon pour finir) : c’était le défi que je m’étais lancé pour me prouver que j’avais tourné la page du cancer. Et, tant qu’à faire, le livre commence aussi en 2017, quand je suis passé du statut de « malade en rémission » à celui de « patient guéri ». Bref, ce livre n’en finit pas de commencer, mais, à présent, il est fini… et sa vie peut commencer, grâce à vous. Stade 4. Le Match de ma vie (Max Milo, 336 p., 21,9 €) a trois objectifs :
raconter, de façon positive et honnête, « le match de ma vie » ;
donner, avec modestie, des pistes d’espoir issues de mon expérience à ceux qui souffrent de la maladie et à leurs proches ; et
rassembler des fonds, puisque je reverserai l’intégralité de mes droits d’auteur au centre anticancéreux de Nantes.
Si, chemin faisant, Stade 4, en conjurant cette funeste expression, peut aussi raviver les souvenirs des fans d’antan à l’occasion de telle ou telle anecdote, s’il peut dévoiler quelques petits secrets d’une époque révolue (et rétablir quelques vérités footballistiques au passage !), s’il peut faire sourire voire rire son lecteur bien qu’il évoque une maladie épouvantable qui touche 4 millions de Français et cause 10 millions de morts par an, alors, je n’aurai ni souffert ni écrit en vain !
Bonne découverte aux curieux. Le livre s’achète (si) en librairie ou dans les entrepôts des gros vendeurs comme la Fnac en cliquant ici.
Télérama et « France-Inter » nous désignent ce que nous devons aimer, et il faut les en remercier. M le magazine du Monde ce dont nous devons parler, et c’est formidable. Le Monde des livres ce qu’il faut écrire donc lire donc penser, grâces lui soient rendues. Pour ceux que lire et penser intéresse, voici donc un florilège du dernier épisode du Monde des livres et nos conseils pour vous améliorer en douze maximes garanties conformes à la pravda.
1. L’homme (blanc) est un salaud.
En une du supplément est évoquée l’histoire (griffonnée par « une écrivaine ») d’un policier moustachu, forcément moustachu, qui traumatise sa fille en prétendant l’éduquer. Ce type pousse le comble de l’horreur à se prendre pour « un homme, un vrai, comme on disait avant #metoo ». Bien sûr, nous espérons tous qu’il est mort. Cette critique vedette est accompagnée de deux autres longues notules évoquant « le thème de la brutalité paternelle ». D’un côté, Gaëlle Josse met en scène un « brutal géniteur » ; de l’autre, Sarah Jollien-Fardel dénonce « un homme violent [qui] fait de la vie de son épouse et de ses filles un enfer ». On notera la tautologie qui choquera tous nos lecteurs conscious : dans « un homme violent fait de la vie de son épouse et de ses filles un enfer », « violent » est pour le moins redondant. Nous nous concentrerons sur le bon message : l’homme blanc est dominateur et mauvais. Parmi eux, réfléchissons spécialement à faire rendre gorge aux papas blancs.
2. Le genre, c’est so 2021.
Page 3, on apprend qu’Emmanuelle Bayamack-Tam met en scène un homme « qui finance une retraite dans le désert en fabriquant des bougies parfumées à la vulve » signe, pose la critique, que « l’écrivaine » est « irrésistible ». D’autres signes le laissent penser, en effet : dans son nouveau roman, « l’autrice » évoque « Farah et sa mère, Hind, une “femme à bite” qui n’est autre que le père biologique ». Faut suivre, d’autant que, dans ce roman, éloge de la GPA, « le petit garçon Farah se change en femme » car « la détermination de son genre est une métamorphose parmi d’autres qu’on aurait tort de fétichiser ». Écrivaine + personnages transgenres + GPA, on touche au strike, évidemment.
3. Le futur est dans le passé, mais pas n’importe lequel.
À côté de la re-rentabilisation des attentats du 13 novembre 2015 par Emmanuel Carrère et de la peinture d’une « femme qui s’est imposée dans un monde masculin », la page 4 nous offre notamment un trio d’« autrices » qui enquêtent sur « les origines que l’on perd de vue ». Parmi elles, Gabriella Zalapi traque un « juif, entrepreneur et surtout collectionneur d’art » qui a « quitté Vienne au moment de l’Anschluss en 1938 » (devoir de mémoire, je t’en supplie, ne nous lâche jamais !), et Polina Panassenko raconte comment son héroïne Polina « va en justice demander » que l’État français, ce salaud, soit condamné pour lui avoir « imposé un prénom francisé ». La vache à lait nazie et la dénonciation de l’État français, raciste s’il en est, mettront en appétit tous les êtres normés donc fréquentables.
4. (Tous) les noirs sont (forcément) des victimes.
Jusqu’à la page 5 du Monde des livres, on aurait pu croire que les noirs, ça n’existe pas en soi : il y a des gens noirs parce qu’ils sont noirs, pas des gens qui sont parce qu’ils sont noirs. À l’ère décoloniale, cette tarte à la crème de l’antiracisme, qui tenait lieu de doxa jusqu’ici, est devenue blasphématoire, à la limite de l’incitation à la haine raciale. Nous invitons donc nos lecteurs à l’effacer de leur mémoire. Dans la pravda en vigueur, tout part du premier point, voire du premier poing : l’homme blanc est un salaud.
Partant, si, comme Paul Cerda, vous contez la vie d’un « prodige espagnol des échecs », ne loupez pas de glisser un couplet sur « James Meredith, premier étudiant noir à intégrer l’université du Mississipi » car écrire, c’est essayer « d’altérer l’échiquier des races [donc] du pouvoir et de l’argent ». Vous rejoindrez ainsi la poétique de « l’écrivaine » Priya Hein, qui dénonce « le bidonville sordide d’Africa Town » où grandit Noémie, loin des « Grandbourg, les riches blancs ». Noémie « subit un racisme frontal et décomplexé », dans « un pays où les frontières entre descendants d’esclaves et de colons ne semblent pas avoir bougé ». De façon générale, en littérature, le héros gagne à être « afro-américain » comme le « petit ami de Mike » avec qui il forme une « cellule » de « deux hommes pensant n’avoir de comptes à rendre à personne » tout en s’inscrivant dans un réseau « d’appartenances culturelles dissonantes ».
C’est dit : dans la pravda, il y a une ontologie du noir, si l’on entend par-là une caricature faisant tour à tour de lui la victime ou le « témoin de violences policières, la victime [ou le témoin] de contrôles abusifs et d’un racisme insidieux ». Cette noirophobie ne devient supportable, pour le héros noir de Caleb Azumah Nelson, qu’en profitant de produits créés par des noirs, « des chansons de soul et de hip-hop ainsi que des livres, notamment de Zadie Smith et de James Baldwin », seules portes permettant d’« entrevoir un monde où [être] libre ». Ben oui, pour traduire un livre de noire ou parler aux noirs, il faut être noir, sinon, c’est encore de la colonisation. De même, une soprano « afro-américaine » chantera de préférence des trucs écrits par une « compositrice et flûtiste afro-américaine » relatant « les douleurs et les espoirs de la communauté noire », avec une « vocalité proche du gospel » louant « un amour au nom du Génie Noir » (commentaire de Marie-Aude Roux : « Intense émotion » et « immense exclamation du public » de la Philharmonie de Paris pour Angel Blue et Valerie Coleman, in : Le Monde, 9 septembre 2022, p. 26). Femme + racisation + texte conscious = quasi strike car, enfin, c’est encore un homme blanc qui dirige, en la personne de Yannick Nézet-Séguin. Hormis cette faute de goût, noir, c’est noir, il faut que ce soit noir, alors, prenez des notes, noir sur blanc, j’aimerais ne pas y revenir dans de prochains épisodes.
5. L’Histoire (blanche) oppresse l’Afrique.
L’oppression des noirs par l’Histoire blanche est le sujet du « grand entretien » des pages 7 et 8. On y apprend que « l’Afrique est présente dans tous les passés » et qu’il est « évident que les savoirs ont été colonisés ». Lutter contre l’Histoire des blancs est un devoir pour l’historien blanc, peut-être le devoir, même si cela ne suffira pas pour aboutir un « processus de décolonisation des arts ou de décolonisation des savoirs ». Cela étant posé, notons une nuance, glissée timidement mais courageusement à la toute fin par François-Xauvier Fauvelle, sentant vers quel terrain l’interviouveur tente de les entraîner, Anne Lafont et lui : selon l’africaniste, il ne s’agit pas d’« africaniser » l’Histoire mais de lui donner une dimension « polycentrée » afin d’« engager une grande conversation entre les sociétés ». Les stéréotypes ont parfois leurs limites, hélas.
6. La vérité est ailleurs.
Si la destruction du prisme colonialiste reste une priorité, c’est que la vérité n’est pas dans cet endroit que nous considérons, avec un exclusivisme qui ne nous honore pas, « chez nous ». Probablement effrayés par cette évidence, les colons ont essayé d’imposer leur mensonge à tous. Heureusement, page 8, une « écrivaine » signe un livre qui permet de « remonter loin en arrière dans l’histoire personnelle de l’autrice » pour plaider en faveur des « cultures autochtones menacées jadis par la colonisation » et – c’est bien aussi – dénoncer « les dérèglements climatiques ». Le combo antiracisme et écologie est tout à fait seyant, nous le conseillons à nos lecteurs.
7. La civilisation occidentale est délétère.
En Occident, nous vivons dans une odeur d’œufs pourris si commune que nous ne la sentons même plus. Pour preuve, page 9, on découvre que Jim Downs dénonce « comment le colonialisme a transformé la médecine » (en anglais, c’était moins tapageur, ça s’appelait Maladies of Empire). On apprend aussi que le monde se pourrait porter mieux en « pensant avec le punk » car il développe les « pratiques féministes », hop-là. Vincent Berthelier semble galérer un chouïa, d’après la critique, dans son désir de prouver que « les écrivains de droite » développent « une pensée racialiste » en ayant un style suranné et compassé (en clair, Nimier, c’est pas la Despentes, hihihi) ; toutefois, si Céline n’a pas un style suranné et compassé, « le lyrisme de l’argot célinien » est « le véhicule de son fascisme ». Si t’as un vieux style, t’es facho ; si t’as un style pas vieux mais que tu ne professes point la pravda, t’es facho itou – bien vu.
8. Nous sommes tous des violeurs intrafamiliaux (sauf les nouveaux venus).
À ce niveau de finesse technique, on pourrait abandonner, mais il ne faut pas : l’article principal évoque un probable chef-d’œuvre signé par « cinq auteurs et autrices » selon lequel l’inceste n’est pas une déviance mais le résultat d’une « culture de l’inceste qui serait la nôtre ». En effet, comme chacun sait, devrait savoir ou saura dorénavant, « l’inceste structure notre société à l’image des discriminations de genre, de classe et d’âge ». La boucle est bouclée, car le racisme, la LGBTQIA+phobie et l’inceste puisent à la même source : le « fonctionnement général d’une société basée sur le principe de domination » des hommes blancs. Heureusement, ce livre-ci est « sous la direction » (la domination, donc) d’Iris Brey et Juliet Drouar, une femme et une personne qui, « après avoir été assigné.e femme » est devenue « activiste dans le mouvement TransPédéGouine », gage de qualité suprême. Une domination équitable, donc, libérée et active, quoique un peu blanche à mon goût.
9. Ceux qui ne sont pas d’accord d’emblée et systématiquement
avec l’intégralité de la pravda sont des malades.
La page 9, excellente, se termine sur un entrefilet vantant le dernier livre du psychiatre Serge Tisseron qui dénonce le déni, cette pathologie qui frappe les complotistes, entendus comme les fous allant jusqu’à interroger l’efficacité des vaccins. Dois-je préciser que, ne souhaitant pas finir dans une clinique psy, je ne nie pas qu’il a raison ?
10. La culture occidentale, c’est du vent et de la haine.
Page 10, on est alléché par le nouveau roman de Makenzy Orcel, écrivain haïtien narrant en français. En effet, il décrit une famille typique d’une « petite ville du sud de la France » : elle est « sous l’emprise d’un oncle fanfaron, raciste et dominateur » ; en son sein, « on s’exprime par le viol et les coups ». Classique, dans les villages du sud de la France. Résultat : l’héroïne a beau s’échapper, elle se suicide. Pis, cette « jeune Française blanche » meurt en étant « beaucoup plus pauvre en monde (sic) » que la « vieille Haïtienne noire et morte qui remontait le fleuve de sa vie et de son histoire, de l’histoire de son pays ». Les blancs en général et les Français en particulier, disons-le sans barguigner, c’est inculte, c’est vide et ça puduc.
11. Le présent existe, mais il faut bien le choisir.
Alors que, page 11, Mathieu Belezi dénonce « l’histoire de l’Algérie coloniale », histoire « folle, démesurée, ignoble » s’il en est (voilà plusieurs pages que l’on n’avait presque pas parlé en langage décolonialiste, j’avais peur d’être tombé sur un méchant journal), Le Monde des livres propose un panorama de propositions culturelles valides :
d’abord, un colloque sur « la place des femmes dans la bande dessinée » qui est « organisé par des chercheuses, journalistes et éditrices » ;
ensuite, la promotion des écrivains ukrainiens à Nancy et à Lviv (Russie, non non, Ukraine, oui oui – l’antiracisme culturel n’est pas équitable, c’est là sa moindre qualité) ;
enfin, deux promesses de délices,
« la lecture de Cher connard par Anna Mouglalis » à Manosque et
l’hommage à « la littérature vivante » organisé par le Centre Pompidou, incluant
un « salon de tatouages transféministes avec Paul B. Preciado [anciennement Beatriz Preciado] » et
une « exposition sur l’écriture inclusive et les réformes typographiques ».
C’est ça, la littérature vivante, chers lecteurs.
12. Même en 2022, nous avons besoin d’idoles.
Ça tombe bien, la page 12 portraitise, et pourquoi pas, Leila Mottey, « autrice » qui dénonce le fait que « l’on attend peu des adolescentes afro-américaines [comme elle] en particulier ». Leila « a grandi dans une maison remplie de livres et au sein d’une famille multiethnique ». One point. Elle a créé « The Women of Color Club, qui interroge l’expérience des femmes de couleur dans les quartiers et à l’école ». Two points. Elle vit avec Mo, sa compagne. Three points. On notera que la mère de la narratrice lui apprend « comment flotter et crier dans l’océan », ce qui est bien, à la différence du policier moustachu, croisé au début de ce florilège, qui voulait « apprendre comment survivre en forêt ou près des océans » à sa fille, ce qui était mal.
En conclusion
Ne vous trompez pas : choisissez un livre écrit par un non-homme, si possible non-blanc et tenant un discours décolonial antiraciste validé par des organes engagés et sûrs. Merci pour vous, merci pour la planète, merci pour l’humanité.
En espérant vous avoir aidés, Votre conseiller en pensée autorisée.
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