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Le blog de Bertrand Ferrier, page 203

Komm, Bach!, épisode 69/3

Photo : Rozenn Douerin

Avec Clément Gulbierz et Loïc Leruyet à la conception, à la réalisation technique et à la régie en direct pour coller aux impros de l’orgue, la fin de la Nuit blanche a ébloui plus d’un spectateur jusqu’à, sacrilège, noyer sporadiquement l’orgue dans un tourbillon de couleurs.

Photo : Rozenn Douerin
  • Incendier l’espace,
  • habiller l’ombre,
  • dialoguer avec l’architecture,
  • vitaliser la dimension sacrée du lieu,
  • parler la langue du feu avec le roi des instruments,
  • apporter sa propre interprétation des textes sur lesquels improvise l’organiste,
  • apprivoiser l’instant avec instinct :

autant de défis – parmi moult autres, plus métaphysiques ou prosaïques, selon les moments – que les jeunes luminomanes ont relevés.

De gauche à droite : Clément Gulbierz, Loïc Leruyet et son brushing puis, peut-être, vous. Photo : Rozenn Douerin.

Croire que ce que montrent ces photos n’est que de la lumière serait une erreur. C’est de la musique traduite en photos et en photons, et vice et versa. Avec des moyens exceptionnels à l’aune du festival Komm, Bach!, tout juste acceptables pour de jeunes professionnels risquant leur réputation pour la beauté du geste. Puissiez-vous entendre chanter l’orgue à tuyaux, instrument unique de l’Église selon les textes, à travers les réussites visuelles fomentées par les néopros au boulot !

 

Komm, Bach!, épisode 69/2

Photo : Rozenn Douerin

Le 5 octobre, la Nuit blanche s’épuisait sur un concert orgue et lumières. L’occasion de revisiter l’église de Saint-André de l’Europe en l’habillant d’ombres fantasmatiques.

Photo : Rozenn Douerin

Ce dialogue entre ombre et lumières ne peut exister que parce que la nuit. Sans nuit, ni ombres, ni lumières. Sans lumière et sans musique, à quoi bon la nuit ?

Photo ; Rozenn Douerin

On va pas se mentir : cette démonstration d’astuce, de technique et d’art, suscite la fascination de la photographe pour les artistes plus que pour le zozo qui fait ploum-ploum à l’orgue pendant ce temps.
(Non, je ne suis pas jaloux, je constate, nuance.)

Loïc Leruyet en spectacle à Saint-André de l’Europe le 5 octobre 2019. Photo : Rozenn Douerin.

Moi, ce que je regrette, c’est d’avoir été derrière la tribune pour faire mon max. Visiblement, devant, c’était beaucoup plus l’éclate. Et encore, c’était que le début.

Photo : Rozenn Douerin

 

Komm, Bach!, épisode 69/1

Photo : Rozenn Douerin

Ce 5 octobre, au début du concert « Orgue et lumières », c’était la nuit ou quasi. La nuit plus noire que blanche.
Puis la couleur fut.

Photo : Rozenn Douerin

Pourtant, la nuit était toujours dans un esprit très fight…

Photo : Rozenn Douerin

… car c’était la Nuit blanche, mais aussi la nuit noire. Bon, quasi noire, sinon, y a pas d’histoire.

Photo : Rozenn Douerin

Et soudain, quand l’orgue s’ébroue, ce multiple doigt d’honneur à l’obscurité explose. La suite suivra.

Photo : Rozenn Douerin

 

Le rêve en mieux pour 2020

Debussy de la Lorette en Cornouailles en 2020. Photo : Bertrand Ferrier.

Dans une société où l’on met les arbres en cage, les animaux en laisse et les hommes derrière des barreaux, continuons à gueuler – au moins parce que c’est une plus belle façon d’avoir raison qu’en bêlant avec ceux qui ont tort.

 

Quelque chose dans l’air

Photo : Bertrand Ferrier

Parfois, chez moi, des gens font des trucs bizarres. Encore plus que de la musique, ce qui n’est pas peu dire. Mozart ou beaux-arts, même combat : vivement 2020, que je comprenne mieux, sans doute, ce qui m’environne. Pis, ce serait de la gourmandise.

Photo : Bertrand Ferrier

Davide Macaluso, Jean Guillou pour piano, Augure (1/2)

 

Toujours résolument soucieux d’être utile à ses lecteurs, le présent site est heureux de vous proposer un disque qui fera sensation lors de votre repas de préparation à ce moment qui semble si traumatique : le changement d’année. En l’espèce, voici la première intégrale des pièces pour piano de Jean Guillou, qui est aussi le dernier projet discographique que l’organiste vedette et néanmoins excellent pianiste ait supervisé. Révélant l’importance de l’Italie dans l’écho donné à son travail au long de la dernière partie de son existence, ce double CD intense est exécuté par le pianiste que le maître a adoubé. S’il pourra décontenancer certains de vos invités habitués à d’autres hymnes, il n’en sera pas moins susceptible d’ébaubir les kiffeurs de vibe, tout en séduisant les écouteurs de musique intrigante.
La Toccata qui ouvre le bal n’est que l’op. 9 bis puisque l’opus 9 est réservé à la version originelle pour orgue. Sur un Bösendorfer idéalement capté – apparemment, deux instruments de même marque ont été utilisés au long des deux séances d’enregistrement, contrairement à ce qu’indiquent les crédits de couverture –, Davide Macaluso parvient à privilégier trois qualités simultanément :

  • la percussivité,
  • les contrastes et
  • la clarté du discours.

À l’opulence de l’orgue, à la résonance que la bestiole à tuyaux implique, à la majesté de l’instrument matriciel, l’excellent pianiste oppose

  • la distinction des plans sonores,
  • la précision des accords répétés et
  • le mystère des irisations harmoniques que permet la pédale de sustain admirablement maniée.

Le discours est fondé sur la reprise de motifs reconnaissables, susceptibles de capter l’oreille même des antiguilloutistes « car y a pas de mélodie ». Son intelligibilité s’appuie sur

  • l’utilisation optimale des différents registres,
  • la variété des nuances,
  • l’intensité du discours et
  • l’explosivité digitale.

Avec un faux air d’improvisation virtuose, l’interprète parvient à rendre enivrant ce qui pourrait sembler austère, puissant ce qui risquerait de paraître aride, et joyeux ce qui est ultratechnique. Commencer par une telle pièce est évidemment un apéritif idéal qui fait bouger la tête tout en intrigant les esgourdes : à ce titre-là aussi, c’est bien joué !

 

 

La Première sonate, op. 5 (inédit au disque), s’articule en deux épisodes ambitieux – un Andante de 12’10, un Con fuoco de 14’.
L’Andante s’ouvre sur des accords répétés, quasi glassiens. Je sais que l’on est censé entendre du Rachmaninoff, d’après la notice musicologique un peu creuse censée baliser le programme, mais je verrais bien la pièce sous les doigts de Nicolas Horvath en tant que virtuose porté sur le minimalisme (entre autres), alors bon. Quelques notes aiguës surplombent la surface étale, quasi hypnotique, du liquide compositionnel – j’me lâche, j’avoue. Les notes solistes se faufilent dans tous les registres, éclaboussures sporadiques griffant ou avivant la sérénité de l’espace – en fait, ça veut dire quelque chose, mais peut-être ça paraît hypertrop mystique, tant pis. Puis la même structure d’accords s’emporte, rythmée au mitan par des basses dont l’interprète fait sonner et l’énergie percussive et la résonance. Affublé d’une aisance technique impressionnante, Davide Macaluso sait mettre en valeur les multiples diffractions du mouvement – en l’espèce :

  • son oxymorique léthargie (popopo) (si, un mouvement léthargique, c’est comme une obscure clarté, c’est un oxymoron pis c’est tout),
  • son énergisation,
  • ses brusques mutations et
  • sa répétitivité arythmique, jusqu’à l’épuisement d’un discours qui ne lasse jamais.

Le Con fuoco démarre en tonitruant puis en lâchant d’impressionnantes fusées digitales. La fureur des accords contraste avec des passages moins agités, que secouent :

  • des unissons,
  • des soubresauts toniques et
  • des traits virtuoses.

Une suspension, entre ultragraves et médium, surprend l’auditeur et l’engonce dans une atmosphère sombre que zèbrent néanmoins les volutes de notes déchiquetées. Ces escarpements constituent déjà (on parle de la cinquième composition de la vedette, pas de sa quatre-vingt-huitième) une marque guilloutique par excellence. Toutefois, la colère des marteaux explose de nouveau, préparant le chemin à un secouage de saucisses. Patente est la tension entre :

  • la rage intérieure,
  • ses explosions sporadiques et
  • ses tentatives d’assagissement méditatif.

D’impressionnants emportements animent le dernier tiers du mouvement, toujours aérés par des phases plus calmes qui se fracassent contre le récif de l’explosivité. (Non, ça veut pas dire grand-chose a priori mais, a posteriori, peut-être un peu quand même. En tout cas, c’est pas écrit méchamment.) On apprécie l’image sonore stéréo, subtilement pensée et équilibrée – idéale pour apprécier les contrastes d’intensités ou de genres jusqu’à une coda pyrotechnique. Le résultat, associant une composition rouée, un interprète excellent et des techniciens à l’avenant – Franco Vito Gaiezza, Raffaele Cacciola et Gianluca Laponte – est captivant.

Davide Macaluso, courtesy Augure.

Les Deux Pièces, op. 26, elles aussi inédites au disque, confirment la composition de la galette comme un récital en cela que, si les trois sonates sont présentées dans leur ordre de composition, les autres compositions sont réparties pour convenir à un projet discographique, par-delà une stricte observation chronologique.
Le Nocturne s’organise autour d’une basse entêtée que couronne une main droite irrésolue. Un deuxième segment replace l’échange exclusivement dans les aigus… avec, en effet un échange entre accompagnement et ligne principale. Davide Macaluso excelle à rendre l’évolution de ces miroitements disjoints, grâce à une dissociation savante des nuances. La ligne d’accompagnement crée le lien entre les différentes sections dont les jointures suspendues, permettant d’entendre les effets harmoniques, contribuent au charme de la pièce et ne manquent pas de justifier, si besoin était, le titre definitely chopinique.
L’Impromptu – la seconde des deux pièces – s’ouvre sous des auspices plus toniques. Ça explose, ça vitupère, mais ça se laisse aussi auréoler de résonances, hop hop hop. Une série de tremblements fait dialoguer deux visions divergentes, dans les médiums et les graves. Puis le grave s’escagasse, ramenant un calme très provisoire. Entre équilibre et fureur, l’agogique (j’adore ce mot, ça fait hyperclasse), marquée par des motifs reconnaissables, dessine une musique qui ne parvient pas à se résumer :

  • à un apaisement,
  • à un déferlement d’accords ni
  • au surgissement de notes plantées fortissimi.

Ce combat virulent entre différents possibles pianistiques ne manque pas de capter l’oreille, notamment grâce à l’interprétation fougueuse et réfléchie du pianiste italien.

 

 

La Deuxième sonate, op. 30, conclut le premier disque. Elle se répartit en deux mouvements : Dédicace (7’30) et Strophe (12’30).
La Dédicace s’ouvre sur un mystérieux unisson où la résonance joue un rôle important. Des accords habillent l’intérieur du sandwich sonore puis contaminent le discours sans pour autant éradiquer le motif liminaire. Une explosion, renforcée par des interrogations suraiguës, s’attaque à ce discours désormais bien connu. Jean Guillou dégaine alors une bonne partie de ses armes :

  • ultragraves,
  • fusées ascendantes,
  • suspensions aiguës, et
  • accords rageurs ou répétés explorent les possibles d’un piano.

Avec une maîtrise spectaculaire, Davide Macaluso en souligne la large palette, quitte à révéler les limites de la résistance du piano dans le médium (6’56). À la fin suspendue du premier mouvement répond la vigueur de la Strophe, dont l’incipit reprend – avec plus de tonicité – l’astuce intrigante de l’unisson et de la répétitivité. Au début énigmatique, axé sur l’itération de notes, succède une quête de direction associant

  • agitation digitale,
  • récurrences et
  • déplacements.

Tout se passe comme si les reproductions de motifs, d’alternances et de reprises tâchaient de structurer un espace sonore que de longues tenues s’obstinent à contenir. Des explosions d’accords refusent cette régulation, mais ne font que renvoyer le discours à des substrats et des répétitions de notes connus (oui, « us »). Une frustration à la fois vigoureuse et houleuse en sourd. La partition travaille obstinément

  • la résonance pianistique,
  • l’utilisation de traits virtuoses et
  • la mastication d’accords et d’écarts reconnaissables

Jusqu’aux dernières notes tonitruantes, l’interprète rend cette irisation polémique, hop-lô, avec un souci de clarté et un brio tonique .
En conclusion, une pièce prenante pour qui se donne la peine de l’écouter ; et un premier disque qui incite vivement à découvrir le second… ce que nous ferons ce tout tantôt si Dieu ou un autre Big Boss nous prête vie.


Pour acheter le double disque à l’ancienne, c’est ici.
À la un peu plus moderne, c’est là.

Cyprien Katsaris, Beethoven: a chronological Odyssey, Piano 21 (2/6)

 

Pas de musique classique sans marketing. Osons donc une prédiction : dans les mois qui viennent, les disques Beethoven vont se multiplier, se rééditer et sortir en boîtes (les gros du marché sont déjà au taquet, avec des intégrales intégrant moult intégrales afin de faire plus gros donc d’augmenter les marges). L’excuse business : « Fêter les 250 ans de la naissance de Beethoven », prétexte bien piètre s’il en est. Toutefois, nul doute que, parmi les réalisations vraiment intéressantes qu’ouvre cette fenêtre, le coffret chronologique, farfelu et passionnant de Cyprien Katsaris que nous avons commencé à découvrir ce tantôt, tiendra la dragée haute aux productions petits bras des gros rentabilisateurs d’enregistrements dits « de référence ». C’est intrigant, c’est supérieurement exécuté, c’est extra-ordinaire, et pas que parce que, sur ce site et dans la vie, nous avons de longue date – contrairement à ce qu’il supputa, et toc – un attachement particulier au zozo susnommé : ce coffret est carrément une idée et une réalisation hors norme – dommage que le graphisme ne soit pas à la hauteur, ceci étant stipulé pour dire à quel point les commentaires négatifs sont limités.
Même si le titre anglais du coffret de six disques complique sa promotion auprès des vieux habitués de Komm, Bach! (« Et il devient quoi, Cyprien ? / – Ben, il est bientôt en concert chez Bernard A. / – C’est trop loin, sinon, il fait des disques ? / – Oui, il publie le 17 janvier, euh, un coffret Beethoven »), réjouissons-nous de voir ce pianiste aussi sympathique que secoué revenir à la pointe de l’actualité musicale française. En témoigne l’intérêt de Diapason, qui classe son concert parisien du 10 janvier au top des « rendez-vous à ne pas manquer » aux motifs que Cyprien est un « artiste au répertoire colossal », « un phénomène », un artiste « hors du commun », bref, « un diable de pianiste dans son élément » entre transcriptions et improvisations (numéro de janvier, p. 57). Ça, ce sera pour le récital. Le deuxième volume, lui, n’improvise pas : il associe une sonate pour piano à des transcriptions, toujours en respectant la chronologie de publication ; et il alimente l’enthousiasme que le premier volet nous avait communiqué.
En synthèse, pour éviter aux lecteurs pressés de lire le pensum infra : c’est hors norme et infiniment savoureux.

*

Le deuxième disque du coffret Beethoven-Katsaris s’ouvre sur un arrangement du Trio à cordes en Mi bémol op. 3 (1796). Pièce d’étude, nous dit-on (le livret est truffé d’anecdotes que rigoureusement nous évitons de narrer ici), id est prudemment écrite en cachette des maîtres car le genre est réputé trop difficile pour un compositeur encore en apprentissage, ce projet ne manque pas de souffle, avec ses cinq mouvements environ et ses quarante minutes de long. La pièce témoigne à la fois de l’envie de LvB d’enrichir sa palette… et du succès que connaissaient les arrangements – ici non signés –, à l’époque.
Dans l’Allegro con brio, Cyprien Katsaris privilégie le brio sur le swing. Il y a là un vrai choix d’interprétation, alors que contretemps et croches pointées-doubles du début auraient pu plaider pour plus de groove. Or, le brio du trio, et non l’inverse, permet de mieux rendre raison de l’adaptation ici interprétée. Le transfert pianistique choisi par le maître se refuse à coller littéralement à l’original (ainsi des contretemps en accords du violon, mesures 16 et suivantes, qui sont remplacés par un bariolage à l’octave). La pulsation sourd, alors, de quatre astuces musicales :

  • accents,
  • choix du toucher,
  • nuances et
  • sens de la respiration discrète signant une interprétation attentive au son autant qu’aux notes – écoutez la manière poser l’accord à 4’54, pendant la reprise : c’est discret, mais cette subtilité pimpe une descente jusque-là bien bateau.

Notons que ces quatre z’arts peuvent habilement se combiner comme à 2’18, lors du crescendo où les accords, d’abord timides, rebondissent sans mollir. De même, l’art d’enrouler les ensembles croches-deux doubles en une guirlande qui va de l’avant – cet art entraîne l’auditeur dans la conversation secouée par une succession de séquences contrastées. La transcription va dans le sens de l’interprète en valorisant chaque registre, quitte à transposer à l’octave supérieur (le violon) ou inférieur (le violoncelle) les traits originaux dans la seconde partie du mouvement. Ce « truc » d’adaptateur peut à son tour se combiner avec le bariolage à l’octave (6’40) ou la suppression de l’accompagnement pour mieux rendre l’énergie du violon (8’36) pour pianiser (et hop) les cordes liminaires et, de la sorte, permettre à l’exécutant de rechercher des couleurs à la fois propres à son instrument et respectueuses de la partition matricielle. Tel claquement de porte (10’57) souligne combien l’enregistrement de ce disque valorise l’énergie de la musique vivante au détriment d’une ennuyeuse perfection plastique qui sentirait le patch à plein nez. Ici, alors que la partition paraît parfois empesée par une réutilisation complaisante de motifs ayant perdu la fraîcheur des premières utilisations, ça vit de bout en bout, ça rebondit, ça se pose, ça surprend, bref, ça nous emmène dans un manège beethovénien à sensations fortes.
La curiosité, autant que nous en sachions quelque chose, donc pas beaucoup, c’est l’insertion dans cette transcription du (premier) Menuetto en deuxième mouvement. Nombre de versions le positionnent au troisième rang. L’excellent Bechstein n’en a cure, qui chante ses aigus cristallins – non, ça ne veut rien dire, mais j’aime bien, alors je laisse – sous les doigts d’un artiste qui, profitant des contretemps, sait être élégant sans suffoquer sous le maniérisme poudré – ça aussi, c’est supermal formulé, mais bon. Au contraire, la modulation en La bémol du Trio joue sur le médium et le grave en octaviant une partie de la partie de violoncelle, comme si la basse dialoguait avec elle-même entre le début et la fin de la phrase. De même, des notes du violon, tenues au lieu d’être répétées (comme dans la seconde partie du segment), jouent sur la dimension percussive du piano : le rebond du marteau, après la tenue, est d’autant plus efficace. À l’inverse, l’ajout de trilles (3’08) profite d’une mécanique précise, ajoutant quelques festons à un développement dont on finirait par trouver confortable l’aspect guindé et conventionnel – on vient de m’offrir dix tomes de Labiche, ça explique peut-être ce genre de formulation. Da capo (avec quelques murmures au lointain – toujours ce souci de garder la bonne prise plutôt que celles où pas de parasites) et coda (où les mesures 15 et 16 semblent inversées) ponctuent cette danse sérieuse avec art.
L’Andante en Si bémol peut paraître moins adaptable au piano, avec ses octaves liminaires que ne nimbe pas la chaleur des quatre-cordes. Pourtant, de nouvelles astuces de transcription vont enrichir la traduction pianistique, tel ce décalage dans le dialogue trillé entre alto et violoncelle (contrairement à ce qu’exige la partition originelle, comme on n’a pas souvent trois bras avec une main au bout de chaque, le grave ne commence pas avec la dernière note de l’aigu, renforçant l’idée d’un dialogue plutôt que d’une synchronicité convenue, 1’14). À la reprise, l’interprétation s’enhardit aussi presque jusqu’au rubato (3’23), comme pour dégingander un brin le tictac régulier des doubles croches. La seconde partie du mouvement, plus déchiquetée, n’hésite pas à élaguer l’original pour être plus pianistique. Ainsi, à 6’04, les fioritures du violon sont gommées au profit d’un dialogue entre un bariolage grave détaché et des octaves, dans l’aigu et le médium. Ne nous leurrons pas : lesdites entourloupes de transcription et l’intensité de l’interprétation font le prix de cette troisième plage.
Négligeant l’Adagio, la transcription place le second Menuetto en quatrième position – d’où, bien sûr, le déplacement du premier menuet en deuxième position, afin d’éviter la succession de deux mouvements similaires. Le tempo « moderato » est pris allant par le pianiste, formant un contraste indispensable avec le long Andante précédent. Dans cette pièce où quelques rares surprises harmoniques dégourdissent les esgourdes, on apprécie notamment jusqu’au da capo :

  • le soin de l’exécution (piano subito à 1’06, par ex.),
  • l’abus judicieux de grave (fin de la reprise du second segment),
  • et un passage en do mineur qui pulse entre accompagnement basique et main droite dans les suraigus.

Le Finale, allegro, est pris avec fougue. La transcription, proche de l’original, permet à l’interprète de revenir à l’art de la conversation qui habitait le premier mouvement (écoutez ces échanges de plus en plus toniques, selon les registres, à partir d’1’52, c’est impressionnant). Les caractères sont très caractérisés, les accents claquent, les decrescendi sont magistraux, la polyphonie brille, la transcription redonne son lustre à la tonicité du piano en bariolant à la tierce quand il faut réinjecter un peu de peps, et la coda est tendue à souhait.

 

 

*

Le Rondo de la Deuxième sonate pour piano et violoncelle en sol mineur (op. 5, n° 2, 1796) réactive la mémoire de Louis Winkler (1820-1886), serial transcripteur. Alors que la partition précédente était discrètement très difficile, on retrouve ici le Cyprien Katsaris d’une virtuosité mondaine, en majeur et avec cette légèreté digitale qui laisse derechef imaginer que jouer du piano, c’est de la roupie de sansonnet. Tout est d’une clarté diaphane, d’une évidence qui transporte, d’une vivacité – à distinguer de la vitesse ostentatoire – qui fait un bien fou.
La transcription privilégie intelligemment la partie de piano, à laquelle elle greffe – et pas forcément en lead – les réponses du violoncelle. Rares sont les thèmes coll’ arco énoncés dans leur octave d’origine (2’28 et, au retour du Sol, 5’14, cependant). Cette partition habile et dynamique est interprétée avec le cœur coutumier, jusque dans les sforzandi qui ébrouent la pulsation (5’50) en les associant à l’utilisation habilement excessive de la pédale de sustain pour renforcer le contraste d’atmosphères. Le passage en mineur fait pointer une once de grondement dans cette farandole endiablée, avant le retour du sautillement dégingandé, des bariolages furieux soutenant un thème quasi alla Schubert. Le troisième énoncé d’un thème du violoncelle à sa hauteur d’origine (8’27) signale le temps de la coda vigoureuse, qui couronne une piste roborative à souhait.

*

À ce stade, deux pièces pour mandoline et clavecin transcrites par Vladimir Mikhailovitch Blok (1932-1996) accentuent l’originalité de ce récital.
La Sonatine en Ut (1796) associe gammes et fioritures de la mandoline aux ploums avec réflexes impressionnants de la main gauche. Quelques modestes modulations préparent la réexposition du thème. Puis un passage en mineur réveille l’attention. Le retour du thème signale que cette petite batifolerie, hop, touche à sa fin. C’est dommage, car c’est mimi tout plein ; mais c’est évidemment plus raisonnable car trop de mimitude, fût-elle interprétée avec grâce, risquerait de lasser à la longue.
L’Adagio en Mi bémol (1796), révélant que LvB kiffait bien sa jolie dédicataire, offre un peu de ternaire dans un monde si souvent binaire. L’accompagnement ploum-ploume, la mandoline gling-glingue, et tout cela risquerait de se fondre dans un moment juste correct pour hall d’hôtel voulant la jouer faussement cossu si le pianiste ne réussissait à faire de la musique avec ce matériau, par exemple :

  • en proposant des détachés clavecinistes (0’45),
  • en nuançant les contretemps répétés (1’37),
  • en créant de discrets effets de retard (3’52),
  • en posant simplement les deux derniers accords dans un piano impressionnant et, plus généralement,
  • en donnant une impression de naturel en dépit d’une partition qui l’oblige à accompagner en permanence dans les médiums tout en faisant dialoguer une partie basse et son pendant aigu.

Par rapport à la partition dont nous disposons, la transcription prend peu de liberté. Au sens de :

  • une trille supprimée ;
  • un la# se substituant logiquement au la naturel à 2’27 ;
  • la création de contretemps entre 3’22 et 3’30, comme pour compenser l’accompagnement ploum-ploumiste caractéristique de l’œuvre ; et
  • la simplification des dernières doubles croches de la mandoline, peut-être pour renforcer l’effet d’écho avec le motif qui précède…).

Voici donc une double curiosité que Cyprien Katsaris prend au sérieux pour nous l’offrir sous ses meilleurs atours.

 

 

*

On reste avec trois bémols pour la dernière pièce du deuxième concert de cette Odyssée chronologique, la Cinquième sonate pour piano en do mineur (op. 10 n°1, 1798) – seule œuvre d’emblée pour piano des 70’ au programme. L’Allegro molto e con brio à trois temps s’ouvre en secouant le mange-disque comme il sied, tout en préservant les contrastes dans ce mouvement fonctionnant par l’opposition entre divers caractères. Pourtant, plutôt que de surjouer les nuances, l’interprète semble davantage se concentrer sur le toucher – ce qui n’est pas contradictoire :

  • types d’attaque,
  • formes de liaison,
  • durée parfois poussées à l’extrême des tenues pour donner de l’air à la phrase et accompagner la reprise d’un motif constituent un art singulier de toucher l’instrument avec la fougue et la malice adaptées – ainsi du passage en Fa puis en fa mineur, tout en pattes de souris sur le parquet du bariolage avant que le grondement liminaire ne revienne, préparant les deux coups de tonnerre finaux.

L’Adagio molto, en La, prend son temps, se distinguant de la tension discontinue du premier mouvement et valorisant

  • les triples croches descendantes,
  • les fioritures (ornementation, chopiniennes quadrubles croches par six, sept, onze ou douze), et
  • les embardées rythmiques, entre binaire et triolets de doubles.

Associant envolées digitales et rareté des notes, Cyprien Katsaris semble dessiner un Adagio, souvent contenu dans le médium du piano, unissant musique et silence jusqu’au balancement final.
Le Finale, justement, affiché Prestissimo, s’annonce comme l’antithèse de cet éloge de la lenteur. Ici nulle esbroufe. Des doigts, de la tonicité, de la technique – par ex. pour les octaves enchaînés à fond de train ou pour la maîtrise des crescendi –, de la puissance pour les fortissimi, et de la maîtrise pour les piani. Grâce à un pianiste au taquet et à une prise de son toujours impeccable, le tour est bien joué.
En choisissant de terminer cet épisode sur un mouvement suspendu (en majeur) pas si spectaculaire que d’autres, l’artiste remet la musicalité au centre de son projet. Il y a, dans les derniers accords, comme un cliffhanger, un suspense insidieux mais d’autant plus percutant qu’une œuvre trop brillante aurait désamorcé le désir. La deuxième étape de ce tour beethovénien donne, autant que la première, une envie entre sourde et furieuse de continuer le voyage. À suivre, donc, si la vie le permet !

 

Komm, Bach!, épisode 73 (2/2)

Tanaquil Ollivier à Saint-André de l’Europe le 24 décembre 2019. Photo : d’après collection Laure Striolo.

Par chance, il n’y a pas que les instrumentistes, dans la vie : il y a aussi des chanteuses. Des artistes lyriques. C’est ça, des cantatrices. Pour le dernier concert Komm, Bach! de l’année 2019, ce 24 décembre, deux d’entre ces bêtes mystérieuses étaient réquisitionnées. La benjamine de la bande s’appelle Tanaquil Ollivier et, à la base, comme beaucoup de chanteuses, elle avait une vraie vie, un vrai projet professionnel, un truc sérieux et solide : en d’autres termes, elle était clarinettiste. Et puis, une erreur en entraînant une autre, la jeune enfant est tombée dans la drogue du chant.
Désormais, voici la petite pépite, déjà ouïe lors de la saison 3 du festival, sur l’autoroute du succès, chantant les grands airs du répertoire sopranistologique, direction les troisièmes cycles castafioriques les plus huppés de la capitale. On est peu de chose, ma brave dame.

Tanaquil Ollivier, Laure Striolo et Laurent Valero. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, au côté de cette étoile montante, on avait convié une diva, une vraie, une qui traque les photomontages où on la voit avec des lunettes, donc une qui a déjà chanté – l’intégrale, forcément l’intégrale de – Traviata tout en pratiquant la musique contemporaine.
Laure Striolo était de retour à Saint-André de l’Europe, où elle s’est produite à de nombreuses reprises. Voix puissante, sens du texte, goût pour les nuances, plaisir de partager avec le public ont irrigué ses interventions, bien qu’elle eût réservé à sa jeune consœur l’honneur de pousser quelques sacrés tubes sacrés, feat. Bach et Mozart. Les deux intouchables ont fini le concert au milieu du public pour partager des chants traditionnels de circonstance avec mélomanes, future cantatrice importée des États-Unis, avocat mystérieux venant chaque année incognito, flûtiste quasi descendu du ciel et bienveillants curieux soucieux de vivre Noël en musique. Pristi, c’était rien chouette – merci aux publics et aux artistes invités !

Prochain concert : 18 janvier 2019, avec le supervirtuose Philippe Brandeis, titulaire de Saint-Louis-des-Invalides, grand manitou du Conservatoire de Paris, hénaurme musicien et zozo néanmoins, accompagné de madame Élise Battais en personne que l’on annonce derrière, à côté et autour de sa flûte traversière.
Prévoyez de l’émotion et du wow, et venez nous rejoindre : écran géant, cadreuse vidéo incluse dans le projet, musiques variées et spectaculaires, et inch’Allalalalah pas mal de sensations fortes. En revanche, même si le concert sera reboostant, même si on peut laisser moult billets de deux cents euros (ou même de cinq, c’est cool) pour remercier les artistes et aider le festival à survivre, on peut aussi entrer et sortir sans bourse délier, sans même se faire foudroyer d’un regard de Zeus. Hyperconnaisseurs ou curieux titillés, si votre jauge d’énergie vous le permet, venez : vous serez les très bienvenus.

Bien accompagné 17

Photo : Bertrand Ferrier

Pas de trêve noëllique pour les explorateurs de la vibration que sont les Sleepy & Partners, cette équipe d’experts à la recherche de l’instrument « capable d’exprimer la plus parfaite granularité sonore, l’imperfection pouvant être manière de perfection », selon l’une des motivations de leur mission.
Si leur passage par Saint-Louis de Vincennes est le moment le plus illustre de cette saga, tant il a suscité de durs remous, il ne peut occulter leurs voyages à la collégiale de Montmorency, au grand orgue de l’église Saint-Marcel, aux orgues de Domont, Groslay, Enghien-les-Bains, Notre-Dame de Vincennes, aux grandes orgues de la cathédrale de Gap, de l’église Sainte-Julienne de Namur, aux orgues de Beauchamp, à l’harmonium du temple du Saint-Esprit, aux autres ogres des églises de Bessancourt, de Taverny, du Raincy, de Notre-Dame du Rosaire, de Sainte-Marie-des-Batignolles et du Val-de-Grâce [sur Google, tapez Bertrand Ferrier bien accompagné].

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, l’expert s’attaque au Gonzalez de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil. [Le titulaire nous écrit : « Ce n’est plus un Gonzalez. Juste un estropié anonyme et attachant, vivant de la bonne volonté des uns et des autres. Ôtez ce nom que je ne saurais voir. »] L’analyse technique est assurée par le partner Boulgour (« ça s’écrit presque comme bonjour, de même que couscous s’écrit presque comme coucou », stipule-t-il), notamment célèbre pour son slip de panda.
Comme de coutume, on ne saura presque rien de fondamental, la substance étant réservée au KanGourou Sleepy et au comité d’experts. « Il ne s’agit pas de dissimulation, mais de précaution : tout un chacun n’est pas préparé à entendre certaines vérités potentiellement cosmiques », précise l’explorateur, très concentré. « Ce nonobstant, je peux reconnaître être impressionné par la ductilité d’un certain mélisme de la vibe qui
, à n’en pas douter, s’épanouit dans une perspective multiplans dont il s’agit de percevoir la coaxialité afin de faire musique – oui, c’est cela : faire musique », tient-il à souligner.

Photo : Bertrand Ferrier

L’observation techniciste n’excluant pas une approche plus artistique, l’examen des « possibles applications de Bach » à l’instrument a permis d’étayer les observations du fin connaisseur.
« Pour moi, il n’est certainement pas question de réduire la granularité à une formule magique, pointe-t-il. La granularité sonore, du fait même qu’elle paraît indéfinissable, se positionne dans une protéiformité qui nécessite une appréhension pluridisciplinaire. Les constatations pratico-pratiques sont un substrat essentiel, mais elles ne sauraient, en aucun cas, prétendre à l’appellation d’expertise si elles ne se confrontaient pas à des problématiques prolongeantes et kaléidoscopiques. Aussi le polymorphisme de notre approche est-il le contraire d’une dispersion : il se fait concentration d’énergies impalpables – oui, c’est cela : concentration d’énergies impalpables. »

Photo : Bertrand Ferrier

Cette pluralité semble consubstantielle de la quête du Graal granulaire – ce que, entre eux, les initiés appellent la graalnularité sonore.
« Penser l’orgue comme un tout exige de penser le tout comme un multiple, et vice et versa, insiste Boulgour. L’addition de perspectives n’est point protubérance, elle est essence, comme la diversité des registres d’un orgue est la moelle de l’instrument. La synthétisation des investigations doit produire une révélation. Si elle n’émeut pas, si elle ne donne pas naissance à un sentiment, par-delà la technicité, elle s’expulse de l’incarnation et, partant, s’invalide comme médium entre nous – en tant que nous – et la granularité sonore. Car quoi de plus incarné, en ces temps de Noël, que la granularité sonore comme unité du multiple et multiple de l’unité – oui, c’est cela, unité du multiple et multiple de l’unité ? Voilà, quoi. Quand je vous disais que tout le monde n’est pas apte à saisir la cosmicité de la pensée granulaire ! Bon, et sinon, j’suis mignon, quand même, hein ? Et jusqu’au slip, s’il vous plaît ! »

Photo : Bertrand Ferrier

Komm, Bach!, épisode 73 (1/2)

Laurent Valero, le 24 décembre 2019. Photo : Rozenn Douerin.

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment où ça matche. Parfois, c’est physique ; parfois, c’est musical. Voici donc un post en hommage et merciement à Laurent Valero, l’homme qui défie les frontières des musiques – expert ès répertoires avec viole de gambe, instruments allogènes, chanson, jazz, voix susurrée, opéra, théâtre et alii. Bref, la peste soit des haters et alii, here comes une symphonie improvisée pour la nuit de Noël. Trois mouvements :

  • 00:07 1. Chanson de la petite fille allant dans la neige à la messe de Noël ;
  • 02:43 2. Boléro des rois mages cherchant leur chemin dans la nuit à la lueur d’une étoile ;
  • 05:44 3. Thème improvisé et variations pour attendre la venue de l’Enfant sauveur dans la joie.

Merci à tous les curieux, et joyeuses autres joies aux autres.