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Le blog de Bertrand Ferrier, page 208

Manutention musicale

Photo : Bertrand Ferrier.

– Je sais pas pourquoi ces connards de compositeurs s’obstinent à faire des partitions de plus de trois pages. C’est complètement débile, aucun pupitre d’orgue n’est assez grand pour…
– Mais c’est toi, le connard de compositeur !
– Dans ce cas, c’est pas si complètement débile que ça ; et j’aimerais bien que, quand on s’adresse à un compositeur, on le traite avec un tout p’tit peu plus de respect, nom d’une pipe en bois !
– Seigneur, prends pitié.

Komm, Bach! épisode 66

Hervé Désarbre et Benjamin Pras. Photo : Rozenn Douerin.

Sur la route, 66 : soixante-sixième concert depuis la création du festival Komm, Bach!. C’est lui qui inaugurait la quatrième saison du festival, ce 21 septembre. En conséquence, Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense s’il vous plaît, avait concocté un programme spécifique, intitulé « Ça s’est passé un 21 septembre ». Et ça incluait un hommage au 21 septembre 1435 – date, comme chacun sait, où le traité d’Arras mit fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Et le commandant Désarbre est homme à choisir son camp, fût-ce par Benjamin Pras interposé.

 

 

Puisque le 21 septembre 1778 est né l’entomologiste Carl Ludwig Koch, il était logique – d’après l’hurluberlu – d’honorer un compositeur qui n’hésite point à puiser son inspiration dans le Cantique des cantiques ou certains passages de la Bible. Si c’est pour rendre hommage à la puce, au papillon de nuit, au criquet, à la chenille et au doryphore, on se pourrait demander pourquoi, mais admettons que certains êtres sont plus spirituels que l’auteur de ces lignes.

 

 

Le 21 septembre 1930, le Grand Prix automobile filait faire fantasmer Pau. Aussi le grand secrétaire de l’Association internationale Dmitri Chostakovitch a-t-il opté pour un extrait des Aventures de Korzinkina, comédie cinématographique de 1940, dont il a souhaité ploum-ploumer la parodie de film muet suivante.

 

 

Le 21 septembre 1874, naissait Gustav Holst. Il faudra quelques années avant que le pauvre Gus soit écrasé par le succès de sa suite symphonique planétaire. Pour attendrir sa mémoire, Hervé a proposé à Benjamin Pras de se coller à l’éloge de la paix inséré dans l’hommage à Vénus. Benjamin ne s’est pas dérobé. Voici le résultat de ce complot.

 

 

Le 21 septembre 1832 périssait Walter Scott. Une marche écossaise s’imposait, selon Hervé, d’autant que celle-ci est écrite par un organiste de théâtre, tantôt engagé dans la Royal Air Force, tantôt animateur de télé quand cet organe honorait « la musique légère », et hop. Voici, donc, de la musique pas légère mais qui, jouée par le zozo du soir, swingue.

 

 

Le 21 septembre 1860 trépassait Arthur Schopenhauer, donc héritait Atma, son caniche et légataire universel. Si « j’ai déjà un pied dans la tombe » pourrait passer pour l’hymne des humains en général, c’est surtout une hymne protestante devenue une cantate de Johann Sebastian Bach, dont la sinfonia n’est pas très éloignée d’un concerto pour hautbois et cordes. En vrai, on n’est pas obligé de balancer le hautbois, car ça donne ça.

 

 

Le 21 septembre 2011 fut le premier 21 septembre raté par Yannick Daguerre depuis sa naissance. Yannick était un formidable organiste et un compositeur protéiforme qui sut mourir à 41 ans pour chagriner à vue ceux qui le connurent. Cette année, le festival Komm, Bach! lui rend hommage en éditant la partition de sa Pastorius toccata et en sollicitant les artistes programmés pour qu’ils la jouent. Hervé est le premier à s’être prêté à ce jeu à la fois triste et joyeux. En dépit de la justesse imprécise des anches au sortir de l’été, son interprétation, vivante et personnelle, recherchant plus l’effet que la mesquine précision, l’illustre.

 

 

Le 21 septembre 1776, New York crame après avoir été occupé par les Britanniques. James Hewitt n’y est pour rien, il avait six ans. En revanche, c’est lui, l’organiste, qui a composé le premier donné en costumes aux USA. Et c’est lui, l’organiste de Boston, qui a écrit ces variations sur un thème que même les non-spécialistes devraient reconnaître sans même le shazamer.

 

 

Le 21 septembre 1711, le corsaire Duguay-Trouin prenait Rio de Janeiro. 206 ans plus tard, José Gomes, pseudonymé Zequinha, de Abreu signait l’un des plus grands tubes interstellaires de tous les temps brésiliens. Son « moineau de la farine » continue de zouker all over the world, parfois avec la grâce d’un Benjamin Pras en état de, euh, lévitation. (Ouf, j’ai évité la répétition de peu. Comme je sors d’une autre forme de répétition, je n’en suis pas malheureux.) La preuve par l’image animée.

 

 

Le meilleur prétexte, Hervé Désarbre l’a gardé pour la quasi fin. « Le 21 septembre 2017, la réserve ornithologique du Grand-Laviers effectue un comptage des oiseaux qui recense, entre autres, trois bécassines des marais, un busard des roseaux et trois pies bavardes. » Si c’est l’occasion d’entendre un arrangement de l’intro de La Pie voleuse pour orgue à quatre mains, pas façon Marillion mais presque, on dit : « Encore ! Encore de la mauvaise foi ! »

 

 

Devant tant de tristesse, de traumatisme, de musique jouée avec souffrance, vous reprendrez bien un p’tit bis, non ?

 

 

Pour les passionnés, qu’ils aient ou non vibré à ce concert virevoltant donné par le clergyman facétieux Hervé Désarbre et son adjoint cachant sa virtuosité et sa bonhommie sous les airs de playboy relax qu’il est aussi, rendez-vous ce samedi 16 novembre, à 20 h 30, pour un nouvel épisode improbable du festival.

Ne laissons pas les oiseaux à Messiaen

Photo : Bertrand Ferrier

Ils étaient en long week-end. Ils sont revenus. Youpi.

Denis Comtet, Église de la Madeleine, 10 novembre 2019

L’orgue de la Madeleine avant la bataille. Photo bizarre et moche : Bertrand Ferrier.

Parfois, on n’est pas rationnel. Par exemple, ce dimanche, on va voir Denis Comtet en récital à la Madeleine où l’on vit jadis le duo Ma non troppo

  • parce que ce diable de Denis Comtet a soutenu l’orgue de Saint-André de l’Europe en venant y donner un récital jadis,
  • parce qu’il le soutiendra le 7 décembre à 20 h 30 en revenant y donner un récital, et
  • parce que c’est un musicien aussi protéiforme que doué, ce qui n’est pas rien quand on sait que le zozo est, entre autres,

    • organiste (titulaire de Saint-François-Xavier, on parle pas de Joe le ploum-ploumeur),
    • pianiste,
    • claviériste pour les plus grands orchestres parisiens donc nationaux,
    • chef de chœur et
    • chef d’orchestre.

Alors que l’on aurait pu s’y rendre juste parce que c’est à 25′ de la maison à petits petons, et que c’est « à entrée libre » (avec ce problème : à quoi servent les sous donnés quand l’entrée libre devient payante ? est-ce, comme à Notre-Dame, un don aux profiteurs qui font des milliers d’euros sans rien reverser au zicos censé être trop fier d’avoir joué pour rien dans un lieu désormais cramé par un mégot, ou est-ce que, au moins, l’artiste est payé ?). Ou parce que, en sus de ces qualités, le programme s’annonce varié, cohérent néanmoins, et hypersexy.
Pas rationnel, soit. Mais assumé, c’est au moins ça.
La première mi-temps du concert s’ouvre, devant une église méchamment garnie de spectateurs internationaux et de spécialistes autoproclamés haut et fort (« l’orgue de chœur de Saint-Sulpice, c’est de la merde, je l’ai joué il y a cinquante ans, c’est pour dire si je le connais depuis longtemps »), sur la Première sonate de Felix Mendelssohn-Bartholdy (15′). C’est une pièce techniquement redoutable, articulée en trois mouvements et demi. Malin à son habitude, Denis Comtet prend cet « allegro moderato e serioso » au sérieux. De fait, le texte exige manière de solennité que l’interprète parvient à rendre allègre notamment par son sens de l’articulation des deux en deux. Il assume aussi le moderato stipulé, mais sans traînasser quand la partition semble stagner – à titre personnel, ce n’était pas notre sonate préféré de Felix, ça ne l’est toujours pas. Denis Comtet valorise les entrées des différentes voix dans les minifugues qui constellent le mouvement, en les pimpant, si si, grâce à de sporadiques accelerandi qui contrastent joyeusement avec le sérieux des pleins jeux. En d’autres termes, il rend plaisante une page digne d’un examen d’orgue et pas la plus wow de FBM. Dans le deuxième mouvement, adagio, on apprécie les flûtes et les jeux qui ondulent. Rien de spectaculaire, ici, mais l’allant, le recueillement et la justesse donnent une justesse et une dignité pour le moins appréciables à l’interprétation. En effet, le musicien joue en chef plus qu’en exécutant. Sans difficulté de rendu, il prend d’évidentes quoique discrètes libertés dans les micromutations de tempo et de caractère. Une large palette soutient ce travail dans le choix des :

  • respirations,
  • attaques et
  • liaisons entre les notes.

Porté par un tel maître, moins rigoriste qu’intelligemment rigoureux, lui va comme un gant le récitatif qui suit (le demi mouvement dont on causait supra), qui exige un rien de sensibilité et de finesse musicale pour sonner. Des gens très chic qui nous entourent en profitent pour faire des vidéos pour Facebook, filmant le chœur de la Madeleine avec la bande-son solennelle qui devrait susciter un max de likes. Un Allegro assai vivace conclut l’affaire. Cette sorte de toccata, modulant encore, sollicite :

  • les chipolatas du grand-organiste, appelées à s’agiter avec ardeur ;
  • la vigueur de ses poignets relativement aux séries d’accords ; et
  • la souplesse des chevilles pour bien assurer niveau pédalistique.

Dans cette ode à la virtuosité, on apprécie, rompant avec d’autres exécutions tape-à-l’œil, l’art de la respiration dans l’égrenage des accords, par contraste avec la vigueur des accords plaqués et répétés. Ce que l’on goûte ici, c’est que – en dépit du côté bon élève de la composition – le brillant et le technique n’empêchent pas la musicalité de s’immiscer dans leur duo, jusqu’au tutti final compris.
Pourtant, pour un récital de prestige, Denis Comtet – qui ne manque pas de prestige, il est vrai – n’a choisi ni la facilité, ni le m’as-tu-vu. Après Mendelssohn, c’est le Robert Schumann des Quatre esquisses pour piano-pédalier qu’il a choisi. Double défi :

  • la pièce est tendue techniquement, et
  • elle n’est pas écrite pour orgue.
Rare photo de Denis Comtet kiffant la vibe. Cliché : Bertrand Ferrier.

La première partie du défi nous inquiète peu, vu que l’olibrius est diplômé du CNSMDP en orgue et en piano. La seconde intrigue davantage car, pour faire sonner cette série de quatre pièces semblablement fondées sur une banale structure ABA sans profiter de l’aspect percussif du piano, va falloir donner. Jouer et faire sonner, voilà le challenge à relever. Le premier épisode, « pas vite et très marqué », travaille d’abord sur des accords répétés. Denis Comtet le malaxe, toujours très (attention, humour) piano, en choisissant habilement

  • ses durées d’enfoncement et
  • ses registrations.

Le deuxième épisode s’assume en plein jeu, ce qui est déjà une interprétation de la tonalité d’Ut et de l’écriture très martiale. La pièce associe tantôt les deux membres supérieurs, tantôt la pattoune gauche et les membres inférieurs en parallèle. L’interprète parvient à laisser entrevoir un certain swing entre les accords puissants et l’accompagnement chargé de dynamiser cette page. La partie B recourt à des anches que, depuis le début, on a connu plus justes dans d’autres circonstances. Les octaves qui bariolent sentent bien sûr leur propos pianistique, mais le musicien leur met des paillettes grâce à des crescendi malins quoique (ou parce que) modérés.
Le troisième épisode, « vif », évoquera aux malappris la Sortie en Eb de Louis James Alfred Lefébure-Wély (le motif de la première mesure est peu ou prou identique).  Pour le reste, il s’agit d’une marche chromatique descendante que la pédale pose noblement. Un aspect sautillant apparaît dans la partie centrale, en Ré bémol donc en majeur, jusque dans la dialogue entre les anches et les flûtes fomenté par l’interprète, avant la réexposition du thème liminaire.
Le quatrième épisode, en Ré bémol, aussi ternaire que les autres « esquisses », voit Denis Comtet valoriser un sautillement très schumannien. Quand le contraste s’impose, la registration ajoute la légèreté des quatre pieds presque tchaïkovkystes, et hop. Dans le passage central, une anche de type hautbois, utilisée en duo, apporte une troisième couleur au tableau suggéré par l’interprète. Pas de quoi nous convaincre du génie de ces esquisses, mais de quoi nous confirmer la double religion d’un organiste qui connaît assez bien le piano pour le faire sonner à l’orgue, non point tel qu’il devrait sonner mais tel qu’il peut sonner. Le retard avant le dernier accord ajoute une charmante révérence à cette démonstration audacieuse.

S’ensuit la pause, donc s’enfuient moult spectateurs pour ne pas risquer de donner à la quête. Vu des non-fuyards, l’on s’étonne que seuls deux quêteurs soient envoyés tendre leur sébile. Le résultat, malaisant et trop long, n’est pas un signe de bonne organisation pour une église aussi importante.

La seconde partie du concert se pimente de modernité en faisant appel à Franck Villard, qui a trouvé en Denis Comtet le héraut idéal. L’organiste du jour est le créateur de plusieurs pièces du compositeur, dont Ex abrupto et Quasi una fantasia, au programme ce soir. Cette pièce, audible avec plaisir par n’importe quel zozo doté d’un peu de bonne foi, c’est pas une inçulte, travaille sur plusieurs modalités. Ses accords, ses arythmies, ses exigences digitales s’appuient sur la puissance de l’orgue et la virtuosité de l’interprète. Celui-ci veille à travailler

  • la part de la résonance (à la Madelon, ça compte), et
  • les contrastes, notamment dans les rythmes dissociés et les registrations joliment dénichées.
Après un concert à la Madeleine. Photo : Bertrand Ferrier.

L’évidente aisance technique du bonhomme donne du punch à cette pièce. L’arrivée d’anches puissantes propose une autre déclinaison des duos entre main droite et main gauche qui animent les variations. Les séries d’accords forte guident l’auditeur vers la coda d’une pièce. Çà et là messiaenisante, l’œuvre assume sa dimension efficace ici joliment enlevée, sans lourdeur et sans faux-semblant – en témoigne l’emphase tonique nécessaire jusqu’au trrrrrès long accord signalant, comme cela est nécessaire faute de vidéo que, hello, c’est the end.
Pour finir, l’artiste jette son dévolu (chtonc) sur les Prélude et fugue en Mi bémol de Camille Saint-Saëns, trrrrès ancien titulaire de la Bête qu’il joue et qui suscite tant de convoitises dans le microcosme des grands rganiss parisiens, hâtifs de choper le poste du titulaire que la limite d’âge rend presque aussi passionnant pour les candidats que Daniel Roth ou Françoise Levéchin-Gangloff.
La pièce s’ouvre sur manière de toccata, rendue avec le sérieux et la précision requis. Denis Comtet évite la virtuosité exubérante que certains showmen plaquent et qui gâche l’effet de ces arpèges descendants contre une pédale qui monte lentement. Par de justes effets d’attente, l’interprète gomme le risque de lassitude inhérente à un exercice d’écriture brillant mais univoque. La fugue est abordée de façon décidée. La technicité du musicien, impressionnante, lui permet de faire sonner les entrées du sujet et les traits de pédale. Le crescendo conduit au plein jeu, au grand jeu puis au tutti final, associant à la maîtrise de l’instrument une jolie balade dans les possibles de la Bête locale.
En conclusion, un concert personnel, intelligent dans l’adaptation du programme à l’instrument et spectaculaire par la démonstration d’aisance, jamais surjouée, d’un des rares organistes français à associer, d’une part, une sûreté digitale hors pair et, d’autre part un souci d’interprétation aussi informée que personnelle. Le résultat est, pardon pour les termes musicologiques un brin hermétiques, bigrement chouette.

Pierre-Marie Bonafos Septet, « Jazz des 50-60’s », Halle des Grésillons, 9 novembre 2019

Halle des Grésillons, version jazz. Photo : Bertrand Ferrier.

Même pour nous qui allons rarement dans les clubs de jazz, et encore moins pour ouïr de la musique conceptuelle, je l’admets, il faut croire que c’est bien à Genevilliers, au bout du monde, que tout a commencé. En témoigne une exposition ambitieuse, quoi que sa cohérence ne saute guère au pif de l’ignorant. Elle est abritée pour l’essentiel dans ou devant d’absurdes conteneurs sciemment mal repeints pour laisser trace des convoyeurs comme CGM. Cette scénographie rend hommage au sponsor – lequel regroupe plusieurs ports dont celui de Gennevilliers.
C’est dans cette halle très froide que se tient le concert jazz des profs du conservatoire local quoique départemental. On va pas se mentir : n’eût été le lien qui nous associe au souffleur – arrangeur – prof de jazz qui sévit dans le lot, même pas on aurait pensé à venir, malgré le prix de zéro euro. En dépit d’un fond de scène carrément dégueulasse de nullité, qui se prend pour de l’art chiraquo-tribal et ressemble à un ratage pour cantine de collège bien naze, nous eussions eu tort.

Le projet : aligner les standards-mais-pas-que qui font le prix d’un jazz encore populaire des années 1930 aux années 1960, en gros. Du coup, le public comme le septuor n’est pas typique de Gennevilliers : c’est hyperblanc et, côté salle, c’est pas superjeune. En échange, la ville ne met pas de technicien à disposition. Concon, alors qu’il y a des projos en place et une table de régie, lesquels seront utilisés pour la rencontre succédant pile poil le concert.
Peu importe aux spectateurs. Ici, on vient à la bonne franquette. C’est le public jazz à la papa. Assez savant pour clap-claper quand il faut, et globalement assez éloigné de l’enjeu artistique – fors quelques ex-élèves ébahis. Autour de nous, ça discute pendant le set (« nan mais là, carrément, c’est trop on y va pour danser, personne te calcule, c’est génial »), ça circule (« bon ben bisous, je te bigophone bientôt, ma douce »), mais à tout moment ça blinde les chaises et les gradins – sans doute plus d’une soixantaine de personnes, connaisseuses, liées aux artistes ou non. Pour un dimanche après-midi plus frisquet que friqué, dans un lieu mal défini pour les allogènes dont nous sommes, avec une pub mal valorisée : putain de respect – je cite le philosophe Nicola Sirkis, bien sûr.

Pierre-Marie Bonafos. Photo : Bertrand Ferrier.

Car, contrairement à ce que la présentation planplan peut laisser supputer, sur la scène, il s’agit bien d’artistes qui jouent sa mère ça joue. Le meneur de revue, c’est Pierre-Marie Bonafos, qui saxe, qui arrange et qui présente – mais la mairie a omis de prêter un micro. C’est d’autant plus ballot qu’un amplificateur se retrouvera dans les mains du mec présentant, juste après, la rencontre bédéistique. Reste le travail accompli. « String of pearls » popularisé par l’orchestre Glenn Miller ouvre la voie avec son swing où les passionnés ne retrouveront pas le piano original qui relançait le discours de la version iconique (il y a une très belle bête mais « elle est accordée à 415 » nous souffle-t-on).
Pulse cette capacité de l’arrangeur à glisser l’essentiel de l’orchestre et, en sus, le swing léger que permet le plus petit ensemble, break compris. Ne négligeant pas le plaisir de faire zizir, la bande claque « Fly me to the moon », avec les trois soli qui vont bien : Philippe Miller au sax ténor craque son p’tit groove, le big boss batifole avec art sur la ligne de crête, et Julien Chevalier gratte entre notes pertinentes et accords qui relancent.

Le célèbre et quasi minimaliste « C Jam Blues » célébré par Duke Ellington inverse les soli, la guitare précédant le baryton et l’alto. Avivant notre regret que ces chansons n’aient pas de voix, « Perdido » de Duke Ellington se présente modestement comme la « lyophilisation pour septuor de la version pour big band« . Pourtant, cette histoire de cœur perdu pulse comme il sied, même si la basse de Florent Corbou a l’astuce de ne pas marcher aussi vite que dans la version illustre.
Logique, le rythme, c’est pas la vitesse : c’est le contretemps, l’harmonie qui relance, la note qui déstabilise, l’arrangement qui décoince l’habitude ou happe le novice. La bande à PMB le démontre à dessein avec un premier solo de trompette fricassé par le très sûr Bruno Nouvion et une seconde improvisation à intertexte du patron.

« Splanky », standard de Count Basie s’il en est, permet au trio de saxophonistes de se rrremettre en évidence, à commencer par le baryton Gilles Ferré. Après un classique de Count Basie (« avec que quatre bémols à la clef » se réjouit Florent Corbou), le « Sing, sing, sing » copyrighté par Louis Prima en 1930 puis popularisé par Benny Goodman, offre l’occasion à Bruno Nouvion de ouah-ouahter généreusement, mais aussi à la batterie, animée par les baguettes de Mathieu Penot, de batifoler conformément à la version de référence.
Tube oblige, « All of me » surligne l’aisance sans m’as-tu-vuisme de la guitare avant que l’hommage sinatrique à la clodo (« The lady is a tramp ») enrichit les arrangements par d’autres idées (incluant une intro à la guitare, solo en duo entre alto et ténor). Un final bluesy façon Muddy Waters (là, les paroles ne manquent pas) et un bis in extremis finissent de séduire un public chaud bouillant.

En conclusion, un moment swing, sans guinderie, sans falbala, avec le savoir-faire, la synchro et la spontanéité qui vont bien. Il se murmure que le projet Kurt Weill parallèlement mené par le big boss va voir le jour et sera inauguré par une prestation au bar du Théâtre de Genevilliers, qui jouxte la Halle.
À suivre, assurément, tant le savoir-arranger, le sens d’un jazz protéiforme et la capacité de fédération de Pierre-Marie Bonafos sont capables de susciter des moments aussi pétillants humainement que musicalement puissants.

Jann Halexander et Veronika Bulycheva, « Urgence de vous » 2, Théâtre du Gouvernail, 8 novembre 2019

Jann Halexander et Veronika Bulycheva au Théâtre du Gouvernail. Photo : Rozenn Douerin.

Spectacle déjà donné avec succès au Nez rouge et recensé ici, « Urgence de vous, du Gabon à la Russie » poursuit son chemin à succès en blindant à trois reprises le théâtre du Gouvernail. Cette salle tout en largeur convient idéalement à ce genre de proposition, d’autant qu’un piano droit presque à peu près juste y remplace avantageusement le piano en plastique de la première édition.
En résumé, pendant 75′, un Français qui a plutôt une tête de Gabonais rencontre une Russe immigrée de son lointain village « parce que l’amour est parti ». Il sera donc – presque logiquement – question, entre autres, de plan sodomie à minuit, des migrants qui squattent les assiettes marseillaises, d’enfant de bohème, de mort de mulâtre, de l’art de ne pas être bourré (au sens vodkaïque du terme), d’euthanasie et, surtout, de cornichons (en un mot).

Jann Halexander. Photo : Rozenn Douerin.

Mêlant leur répertoire et leurs spécificités, interrogeant leurs origines et leurs destinées, rêvant leur territoire aussi bien géographique qu’artistique, Jann et Veronika traversent l’heure un quart de spectacle sans temps mort, entre chansons partagées ou en solo, sketchs et, on l’aura compris, dégustation de cornichons russes. De jolies lumières signées par Martin, le régisseur local du soir, accompagnent avec finesse les changements d’atmosphère. Ainsi, par-delà ses sensibilités esthétiques, chaque curieux pourra apprécier :

  • l’originalité du projet,
  • la personnalité des musiciens et
  • les spécialités de l’une (joli jeu de guitare, voix volontiers portée et emportée) comme de l’autre (plaisir du verbe que malaxent les textes, sensibilité scénique tentant de masquer avec art une timidité gonflée d’insolence).

Un zeste d’auto-ironie, une pincée de distanciation, une rasade d’engagements (pro-euthanasie pour l’une, pro-changement politique au Gabon pour l’autre), une louche d’audaces et de libertés animent ce tour-de-chant-mais-pas-que. Amateurs de spectacles musicaux carrément pas ordinaires, vous avez jusqu’à dimanche pour profiter d’un des rares fruits – artistique, forcément et férocement artistique – à mettre au crédit de la mondialisation. Réservations ici.

Veronika Bulycheva. Photo : Rozenn Douerin.

 

Rencontrer une star du lyrique en vrai, c’est possible !

Nora Gubisch telle qu’en elle-même. Photo : Bertrand Ferrier.

Moment exceptionnel en perspective, ce 17 décembre, à midi tapantes, au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris : Nora Gubisch, l’une des mezzo les plus recherchées – oui, Nora en personne – vous invite à une rencontre gratuite, sans rien à vendre, pour échanger sur son métier d’artiste lyrique.
Vous aimez ou détestez l’opéra ? vous comptez en faire votre métier ou assister à une représentation pour la première fois ? vous vous demandez si écouter un disque, c’est pas mieux que d’aller sur place ? vous voulez connaître la vraie vie ou la pire catastrophe qu’il peut arriver à une star du lyrique ? Bienvenue dans cette rencontre que j’animerai (presque) sans tabou.

Nora Gubisch à la Monnaie de Bruxelles, le 13 juin 2018. Photo :Bertrand Ferrier.

En revanche, prenez garde : en matière de répartie, de spontanéité, d’honnêteté, Nora Gubisch ne manquera jamais de jump, de punch ni de popopo – je synthétise à peine. Toutes infos sur affiche ou ici. Entrée libre dans la limite des – à peine – 80 places disponibles.

 

Après Léonard

Photo : Bertrand Ferrier

Quand je disais : « On pensera à repeindre la cuisine », c’était vaisselle exclue, bien sûr.

Barthélémy Saurel, Comédie Dalayrac, 5 novembre 2019

Photo : Rozenn Douerin

Barthélémy Saurel chante toujours le mardi à 21 h à la Comédie Dalayrac. C’est toujours un grand spectacle de chanson et de fantaisie, avec une pincée poétique entre rugosité anticonsensuelle, loufoquerie grinçante et marrade assurée.

Photo : Rozenn Douerin

Avec une nouveauté : désormais, parfois, le chanteur sourit.

Photo : Rozenn Douerin

Pas de panique, le spectacle reste toujours aussi bien quand même. Prochaine édition le 12 novembre. Rates-tu donc pô çô, Francilien.

Boulot, boulot

Photo : Bertrand Ferrier

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment où tu arrives pantelant sur ton lieu de travail – et constates que, visiblement, les intéressés que tu craignais de mettre en retard ne sont point trop pressés.