Capture d’Ă©cran du site de l’OpĂ©ra Bastille
Le contexte
Ce n’Ă©tait pas prĂ©vu, au contraire. Aller Ă©couter donc voir Siegfried , si. Depuis le 2 mai 2025, mĂªme. Mais chroniquer l’opĂ©ra, non. Pour deux raisons. D’une part, depuis que j’ai vu l’horripilante Walkyrie , je cherchais le temps pour exprimer mon hĂ©naurme dĂ©goĂ»t devant le gĂ¢chis dramatique d’une mise en scène dĂ©gueulasse et mon Ă©tonnement devant la qualitĂ© du plateau vocal Ă l’aune de Bastille. Ne l’ayant pas trouvĂ© avant l’Ă©pisode suivant du Ring de Richard Wagner, j’en ai conclu que mieux valait laisser ce souvenir de cochonnerie dans son petit coin. D’autre part, parce que, actant de mon retard de transcription, j’avais dĂ©cidĂ© d’assister – ce qui ne m’Ă©tait pas arrivĂ© depuis environ mille ans – Ă un spectacle sans
carnet pour prendre des notes pendant le show de 5 h 10 dont 1 h 15 d’entracte profitable aux
bars de l’OpĂ©ra,
mondanitĂ©s dĂ©complexĂ©es du cocktail de l’Arop et
vente de produits dérivés,
stress de ne pas rendre raison d’un aspect que j’aurais jugĂ© important de la reprĂ©sentation,
nécessité de prendre un appareil photo envahissant pour un résultat médiocre.
Cool , donc.
Puis j’ai cru entrelire, et hop, les critiques de maints mĂ©dias officiels Ă©poustouflĂ©s par la mise en scène de cet opĂ©ra auquel j’avais pourtant assistĂ© avec une part de consternation ; et j’ai pensĂ© qu’il Ă©tait peut-Ăªtre sain, Ă mon aune, d’admettre avoir intĂ©rieurement Ă©mis quelques rĂ©serves devant le bouzin. D’oĂ¹ ces quelques lignes.
L’opĂ©ra
Nous rĂ©sumĂ¢mes l’histoire il y a presque treize ans ici . Oui, parce que nous ne naquĂ®mes point dans un univers très opĂ©ramaniaque, donc nous apprenons en cheminant, et ce blog en tĂ©moigne.
En gros, Siegfried, petit-fils de Wotan, ex-dieu suprĂªme, en a marre d’Ăªtre Ă©levĂ© par un nain. Il forge donc lui-mĂªme son Ă©pĂ©e DeLuxe pour affronter Fafner, le dragon qui garde le trĂ©sor du Rhin, l’anneau qui donne la puissance et le heaume qui permet de se transformer en n’importe quoi (acte I). Tout le monde veut profiter du potentiel de ce surhomme.
Wotan tente de circonvenir Mime ;
Alberich, frère de Mime, n’est pas prĂªt Ă se faire lanlère car il pense toujours avoir sa chance ;
Mime compte tuer Siegfried pour devenir puissant.
Siegfried tue le dragon et Mime, et part dĂ©couvrir l’amour en conquĂ©rant une nana endormie sur un rocher entourĂ© de flammes (acte II). Il atomise Wotan, perturbĂ© par le fait qu’il n’a rien tirĂ© d’Erda, la dĂ©esse qui sait tout et avec qui il a eu BrĂ¼nnhilde, la fille du rocher. Le hĂ©ros
franchit les flammes sans une brûlure,
délivre sa convoitée et, après vingt minutes de négociation franchement trop longues,
la conquiert (acte III).
Le spectacle
Pour les maisons d’opĂ©ra, Richard Wagner est un oxymoron de dĂ©monstration. UltracoĂ»teux Ă monter, tant l’orchestre exigĂ© est plĂ©thorique et le niveau exigĂ© des solistes hors pair (ici, la prod peut compter sur une « participation exceptionnelle de Bertrand Ferrier », mais pas le prĂ©sent Bertrand Ferrier), c’est aussi le compositeur potentiellement le plus rentable du rĂ©pertoire, tant il peut remplir les salles donc assurer de confortables Ă -cĂ´tĂ©s, en
sponsoring ,
bebidas d’entracte et
abonnements utilitaires.
HĂ©las, Richie souffre d’une rĂ©putation presque rigolote tant elle est conne : il aurait Ă©tĂ© le compositeur d’Adolf Hitler, notamment parce qu’il parlait
d’origines,
de grandeur et
de mythes.
Genre, c’Ă©tait le premier Ă . Bref, pour Ă©viter l’accusation de faire l’Ă©loge de la race aryenne tout en profitant de la manne wagnĂ©rienne, les maisons d’opĂ©ra rivalisent de malice pour contrebalancer la puissance de l’Å“uvre en la confiant aux nouveaux rois du genre, id sunt les metteurs en scène. Ceux-ci ont une mission prĂ©cise : rabaisser le propos
en le détournant,
en envahissant le plateau de rien ou d’histoires n’ayant aucun rapport avec le rĂ©cit wagnĂ©rien, ou
en roulant dans la fange toute la pulsion transcendantale, frustrée mais omniprésente, qui est le ventricule battant de la tétralogie.
Dans la lignĂ©e des metteurs en scène chĂ©ris de Bastille, Calixto Bieito signe le troisième Ă©pisode d’une tĂ©tralogie qui, jusqu’Ă prĂ©sent, a su Ăªtre toujours consternante. Siegfried s’articule autour d’un dĂ©cor phallique de Rebecca Ringst oĂ¹ des arbres Ă l’envers, certes joliment Ă©clairĂ©s par Michael Bauer mais ressemblant parfois Ă des chou-fleurs gĂ©ants,
vont et viennent,
rentrent et sortent,
sillonnent et meurent
quand, au lieu de franchir les flammes, Siegfried finit par arracher la moquette censĂ©e reprĂ©senter la pelouse (un cameo de Saint-Maclou ?), tu parles d’un orgasme. Au moment de forger l’Ă©pĂ©e qui cristallise toute la tĂ©tralogie, le hĂ©ros n’est pas dans une forge, non : il frappe le seau dans lequel il s’est lavĂ© avec une veste qu’il a mise en lambeaux. Peste.
Mime, son mentor ratĂ©, passe son temps Ă se camer en traĂ®nant une valise dont la fonction de doudou ne peut exciter que des psychanalystes en manque et assez cons pour ne pas se rendre compte qu’on se fout d’eux (et des autres spectateurs). L’oiseau, essentiel Ă l’intrigue, gueule (microphonĂ© ?) avec talent au bout de la scène avant d’apparaĂ®tre, muet, en tenue Jean-Paul Gaultier ou Galeries Lafayette, va-t’en ne pas comprendre. Wotan restaure (mal) sa lance brisĂ©e avec du gaffeur, mais que c’est beau, MAIS QUE C’EST BEAU, boudu, depuis la pyramide du Louvre, rien vu d’aussi Ă©mouvant.
Le face-Ă -face, stratĂ©giquement magnifique, entre Wotan et Erda se rĂ©duit Ă un repas pourri (avec des verres mais sans bouteille, c’est dire) que sert la dĂ©esse pourtant censĂ©ment endormie quelques instants auparavant, avant que la table ne devienne un outil consternant pour occuper Siegfried de cour Ă jardin. La rĂ©currence d’un fauteuil en skaĂ¯ – qui semble issu, au nom du recyclage sauvant la planète, du Roi Artus avec les inĂ©galables Roberto Alagna et Sophie Koch – effare dans ce contexte.
L’accouchement Ă l’Ă©pĂ©e et sur un chariot d’une maman extraterrestre, aperçue en duo avec sa consÅ“ur depuis le dĂ©but de la fĂªte (deux mamans pour un enfant, Ă´ modernitĂ© wagnĂ©rienne oĂ¹ un nain se prĂ©tend par ailleurs père et mère du hĂ©ros), peut interroger le spectateur sur ce Ă quoi il est en train d’assister. On a Ă©videmment joie de voir des tĂ©tons se contorsionner au dĂ©but de l’acte III, mĂªme si le pourquoi du Ă quoi bon nous Ă©chappe, nonobstant l’aspect extraterrestre du wagnĂ©risme qui, jusqu’Ă prĂ©sent, nous avait il est vrai Ă©chappĂ©. Au moment de conquĂ©rir sa belle, le futur mec de BrĂ¼nnhilde, la fille prĂ©fĂ©rĂ©e du dieu des dieux, pète des pains de glace avec une Ă©pĂ©e-pĂ©nis qu’il caresse, masturbation si joliment dĂ©construite, tant au niveau du pommeau que de la lame. Ensuite, il semble tourner un clip YouTube sur l’art peu maĂ®trisĂ© de dĂ©couper une double bĂ¢che plastique, avant de se rouler au sol en compagnie de sa belle bien en chair, le tout
des échafaudages.
J’ai pensĂ© que ces quelques Ă©lĂ©ments, parmi tant d’autres que l’on aurait pu citer (ha ! ce masque du Cri illuminĂ© pour reprĂ©senter le dragon, ha !), devaient Ăªtre prĂ©cisĂ©s pour souligner Ă quel point, quand un critique ayant un peu trop sirotĂ© de bulles loue la mise en scène en copiant-collant le prĂªt-Ă -penser offert par la production, il se fout, juste, de la gueule de son lecteur comme le metteur en scène s’est bien rĂ©joui d’emphysiquer les spectateurs venus jouir, les naĂ¯fs, d’un opĂ©ra de Wagner.
La musique
Face Ă cette insulte scĂ©nique, le spectateur n’a qu’une solution : s’accrocher au cÅ“ur de l’opĂ©ra, id est la musique. Si l’opĂ©ra souffre de nombreuses longueurs
(rythme systématique du 3X3,
pensums comme les trois questions réciproques de Mime et Wotan,
durĂ©e excessive de la confrontation entre Siegfried et BrĂ¼hnnhilde, par exemple),
la mise en scène est pour beaucoup dans l’Ă©puisement qui peut guetter les auditeurs, fussent-ils ravis d’Ăªtre lĂ . Ce nonobstant, c’est un fait, le plateau vocal – longtemps le point faible de l’institution – surprend et sĂ©duit, une fois de plus, par sa qualitĂ©. Andreas Schager est un Siegfried en force. Il n’a pas, mais alors vraiment pas, le sens hors pair de l’incarnation qu’eut le presque nĂ©o-agent Torsten Kerl quand il baguenaudait dans un champ de cannabis, et il ne brille pas par son souci de musicalitĂ©. Pour autant, il Ă©baubit par
sa constance (les quelques craquages de voix rassurent sur son humanité),
sa présence et
son assurance, essentielle au rĂ´le.
Ce n’est pas beau, mais c’est impressionnant, ce qui est une qualitĂ© inhĂ©rente Ă Siegfried. En dĂ©pit de son costume-cravate signalant le niveau d’exigence daubĂ© de l’entre-fesses d’un Ingo KrĂ¼gler
(quelle originalité !
quelle pertinence !
quel génie !),
Gerhard Siegel sidère en Mime. Il
tient la distance,
joue son personnage,
chante et incarne Ă la fois.
Wotan undercover , Derek Welton scotche l’assistance par des interventions percutantes grĂ¢ce Ă
une voix toujours efficace,
une aisance d’acteur Ă©vidente et
un souci de jouer qui semble nourrir ses
inflexions,
intentions et
changements de couleurs (entre
autorité,
doute et
rodomontades).
Brian Mulligan ne dĂ©pare pas dans le bref et pas très poussĂ© rĂ´le d’Alberich, habilement belliqueux quoique limitĂ© par le livret ; et Mila Kares, malgrĂ© un masque grotesque fleurant le remix de Star Wars  qu’il doit lever avant de chanter, Ă©meut en Fafner bornĂ© mais lucide, avec la voix qui sied et la prĂ©sence tellurique que nul ne peut contester. CĂ´tĂ© rĂ´les fĂ©minins,
Ilanah Lobel-Torres chante Ă merveille l’oiseau de la forĂªt, mĂªme si son chant lointain nous parvient de façon peu naturelle et son apparition en Catherine Ringer de supermarchĂ© la rĂ©duit malgrĂ© elle Ă un produit tristement comique ;
Marie-Nicole Lemieux manque Ă©minemment de nature grave pour Ăªtre une Erda bouleversante, mais comment estimer sa prestation tant elle est maltraitĂ©e par Calixto Bieito, entre les moments oĂ¹ elle est
fracassée contre la table,
étouffée par son partenaire au point de ne pas arriver à saisir le rebord et
contrainte de rester face public alors qu’elle est censĂ©e avoir disparu, jouant autant que possible l’immobile et, Ă des occasions dĂ©placĂ©es l’autiste enthousiaste pour la plus grande consternation des spectateurs ;
en dĂ©pit d’un physique rondelet qui devrait lui valoir plus de prĂ©venance de la part du metteur en scène, Tamara Wilson confirme son potentiel de BrĂ¼nnhilde avec
une émission claire,
une puissance incontestable,
une rĂ©sistance patente mĂªme sur un rĂ´le relativement court, et
une tessiture parfaitement couverte.
Évidemment, pas un soliste français n’est Ă l’affiche, ce qui rappelle que l’OpĂ©ra de Paris devrait cesser d’Ăªtre subventionnĂ© par l’État. Si la principale scène nationale n’est pas capable de mettre en valeur les artistes nationaux ou de leur donner de l’expĂ©rience, Ă quoi sert-elle ? Ă€ attirer des touristes, façon Cirque du soleil ? Dès lors, en quoi est-elle nationale ?
CĂ´tĂ© instrumental, bien guidĂ© par un Pablo Heras-Casado, que l’on avait connu moins convaincant, l’orchestre de l’OpĂ©ra brille. Certes, hormis le tuba le plus grave, les cuivres solistes fendent tous l’armure : le cor craque, la trompette dĂ©rape. Ce n’est pas la perfection, mais il y a de la prise de risque dans ces moments tant attendus, donc de l’humanitĂ© dans ces Ă©checs.
La cohérence du son,
l’Ă©nergie qui sauve une Å“uvre trop longue, et
une belle complémentarité des pupitres (les cordes sont souvent des soutiens mais brillent dans le troisième acte)
ravigotent et ragaillardissent l’auditeur endurant.
La conclusion
La première qualitĂ© de cette production est d’avoir rĂ©uni un plateau vocal de premier ordre, featuring d’Ilanah Lobel-Torres compris. La seconde qualitĂ© est d’avoir fini par crĂ©er une connexion entre le chef et l’orchestre que l’on n’avait pas sentie lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents. Le reste est consternation devant la mise en scène. Elle semble cracher sur l’Å“uvre qui fait richement vivre les artisans invitĂ©s. Ce faisant, elle les rĂ©munère pour cracher sur les spectateurs. En essuyant les glaviots de ces nazes, eux continueront de penser que Wagner mĂ©rite mieux, hĂ©las, que ces faiseurs bien introduits. Bien introduits, soit, mais jusqu’Ă quand ?