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Le blog de Bertrand Ferrier, page 24

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 3/10

Première de couverture

Depuis quelques chroniques, nous voilĂ  fort sĂ©duit par la musique de Lucie Veillère. En attendant d’esgourder son Å“uvre pour piano, exposĂ©e dans un second disque, nous continuons l’exploration de ses mĂ©lodies Ă  travers deux cycles. Premier ensemble de miniatures, Toi et moi a Ă©tĂ© composĂ© en 1921 sur des textes de Paul GĂ©raldy. C’est aussi l’occasion de lire un poète que nous ne connaissions que par l’hommage amusĂ© de Ricet Barrier dans « Stanislas » (« C’Ă©tait en hiver et, dĂ©jĂ , tombait la nuit; / quand elle arriva, je lisais Paul GĂ©raldy »), sans doute la seule chanson de l’univers citant l’Ă©crivain !
La première mĂ©lodie s’appuie sur « Dualisme », Ă©loge fĂ©ministe de l’importance des adjectifs possessifs et des roses dans le couple. Faux parlando, la partition offre un terrain de jeu idĂ©al Ă 

  • une Coline Dutilleul très expressive,
  • une Justine Eckhaut dotĂ©e de la souplesse et de l’adaptabilitĂ© indispensables Ă  l’accompagnement, et
  • une compositrice inspirĂ©e par le double dĂ©fi impossible qui consiste Ă  « s’aimer tout Ă  fait bien » et Ă  parvenir Ă  l’exprimer.

« MĂ©ditation » tente de percer un autre mystère : pourquoi aime-t-on ? LĂ  encore, l’Ă©crivain a une rĂ©ponse : par les « petits mots » que l’on Ă©change – non sans humour, Paul GĂ©raldy pose que, comme, au fond, on s’aime soi-mĂªme, « si quelqu’un vous aime, on l’aime / par conformitĂ© de goĂ»t ». La compositrice nimbe les quatre quatrains

  • d’harmonies suggestives,
  • d’atmosphères intĂ©rieures,
  • de ductilitĂ© prosodique

particulièrement séduisantes.

 

 

« Expansion » passe Ă  l’action et laisse le narrateur crier son amour, finalement rĂ©sumĂ© Ă  une exclamation : « Toi ! » Coline Dutilleul Ă©baubit par

  • sa voix chaude,
  • son sens de l’incarnation et
  • sa technique parfaitement tournĂ©e vers le sens du texte.

Son accompagnatrice soutient avec une clarté impressionnante ses mutations thymiques, entre

  • exaltation insatisfaisante,
  • rage d’aimer et
  • flammes d’amour butant contre les limites du verbe.

« Post-scriptum » creuse la question du mot juste, de l’Ă©criture et de la lecture Ă  travers une dĂ©claration dont l’auteur craint qu’elle ne touche pas car inopportune – on pense Ă  la peur amoureuse qu’avait Michel BĂ¼hler du tĂ©lĂ©phone (ma voix « arrive-t-elle au bon moment / et n’es-tu pas trop occupĂ©e ? / par quelque autre de tes amants / ou par le linge Ă  tremper ? »). Sur une ligne discrète du piano, la voix

  • se glisse,
  • s’Ă©lève
  • hĂ©site,
  • se tait et
  • resurgit,

soulignant l’habiletĂ© d’une Ă©criture qui, prĂ©cisĂ©ment, prend en compte l’Ă©crit pour le musiquer, plutĂ´t que de partir d’une musique guindĂ©e a priori en vue d’y intĂ©grer du texte.

 

 

Une fois de plus, Lucie Vellère stupéfie par sa capacité à

  • saisir le trouble,
  • suspendre le son,
  • laisser l’interrogation diffracter l’Ă©vidence, bref, Ă 
  • donner de la sapiditĂ© au vivant.

C’est

  • prenant,
  • Ă©lĂ©gant,
  • impressionnant d’inattendu.

Et lĂ , concrètement, je crois que j’ai dĂ©jĂ  bien assez griffonnĂ© pour aujourd’hui. On reportera le solde de ce compte-rendu dans une prochaine notule ; et si l’on doit rĂ©diger onze ou douze chroniques au lieu des dix annoncĂ©es, ben, on va s’gĂªner, tu penses !


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Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 8/11

Première de couverture

Après la partita BWV 1004 en rĂ© mineur, composĂ©e de quatre mouvements d’environ 4′ et d’une chaconne de près d’un quart d’heure, voici la sonate BWV 1005 en Ut, associant trois mouvements d’environ 4’… et, en deuxième position, une fugue de 12′. Ceux qui aiment l’itĂ©ration en seront pour leurs frais ; ceux qui apprĂ©cient la foucade battront des menottes.
L’adagio Ă  trois temps s’Ă©lance sur un rythme pointĂ©. Johann Sebastian Bach y associe

  • la solennitĂ© de la marche et le dĂ©sir de mouvement
    • (balancement croche pointĂ©e – double croche,
    • surgissement de triples voire quadruples croches,
    • trilles),
  • l’Ă©lĂ©gance de l’intervalle chou tout plein et l’efficacitĂ© de la dissonance qui s’assume,
  • la volontĂ© d’avancer et les impedimenta qui ralentissent le mouvement
    • (rigueur mĂ©tronomique du tempo lent,
    • suspensions,
    • nĂ©cessitĂ© de poser les intervalles).

On double le tempo avec la fugue « allabreve » qui se développe sur trois voix. Johann Sebastian Bach cumule

  • effets d’Ă©cho,
  • souplesse tonale,
  • variĂ©tĂ© de l’Ă©criture
    • tantĂ´t entrelaçant les voix,
    • tantĂ´t distinguant un soliste et des accompagnateurs,
    • tantĂ´t laissant une mĂ©lodie se dĂ©velopper sans accompagnement.

Saskia Lethiec rĂ©pond Ă  l’exigence de la partition par un jeu polymorphe,

  • ici sĂ©rieux,
  • çà gracieux,
  • lĂ  grave.

 

 

MalgrĂ© ce qui ressemble Ă  des points de montage mal maquillĂ©s (5’22 ou 9’14, par ex.) et Ă  des fins de piste mal nĂ©gociĂ©es (trop brève pour l’adagio, bientĂ´t entachĂ©e d’un raclement de gorge parasite pour la fugue), on goĂ»te

  • l’Ă©quilibre des registres,
  • la capacitĂ© Ă  faire chanter l’instrument,
  • l’art de faire d’un intervalle de base un tremplin Ă©nergisant,
  • la manière de phraser les sĂ©ries de croche, et
  • la diffĂ©renciation des attaques qui clarifie les dialogues.

Quand le compositeur reprend son thème « al riverso », Saskia Lethiec ne se départit pas de sa manière

  • de valoriser le lead,
  • d’exprimer l’Ă©lan vital sans lequel une fugue n’est qu’un exercice fastidieux pour singes savants imitĂ©s par l’IA, et
  • de coupler clartĂ© d’Ă©nonciation et plaisir de la profusion sonore.

L’exercice technique redoutable disparaĂ®t derrière un plaisir de pousser le violon Ă  certaines de ses limites.

  • La virtuositĂ© devient joie,
  • la richesse Ă©vidence,
  • la complexitĂ© musique.

De quoi mettre en appétit avant les deux prochains et derniers mouvements de la sonate. À suivre !


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« Eugène Onéguine », Opéra Garnier (Paris 9), 26 janvier 2026

Capture d’Ă©cran de l’OpĂ©ra de Paris

Les temps changent. En 2017, Eugène OnĂ©guine se dĂ©roulait Ă  Bastille et s’assumait en deux temps, coupant l’acte II en deux. En 2026, l’opĂ©ra se tĂ©lĂ©porte Ă  Garnier pour une sĂ©rie de reprĂ©sentations Ă  guichets fermĂ©s, avec des tĂªtes d’affiche rutilantes :

  • après avoir repris les Ă©lĂ©ments de langage antipoutiniens et virĂ© son tĂ©nor de mec, Anna Netrebko est venue assister Ă  l’avant-première pour proposer des bouches en cul-de-poule sur IG, quelques jours avant sa première du Bal masquĂ© ;
  • Semyon Bychkov, le nouveau patron artistique de l’OpĂ©ra, est Ă  la baguette (ou Ă  la main, selon les moments) ;
  • Ralph Fiennes, comĂ©dien superstar, met en scène.

L’histoire, elle, n’a pas changĂ©. Olga va se marier avec Lenski. Venant la visiter, celui-ci amène avec lui son pote Eugène OnĂ©guine. Le mec sĂ©duit Tatiana, la sÅ“ur d’Olga. Tatiana lui mande une Ă©pistole pour lui dire qu’elle a flashĂ© sur lui. Il revient lui mettre un rĂ¢teau (acte I, 1 h 15, entracte de 25′). Pour la sainte-Tatiana, c’est la fĂªte. Las, Lenski trouve qu’OnĂ©guine danse trop avec Olga. Beaucoup trop. Il le dĂ©fie en duel et meurt (acte II, 40′, entracte de 25′, faut bien remplir les bars). Quatre ou cinq ans plus tard, OnĂ©guine recroise Tatiana. Elle

  • est mariĂ©e Ă  un barbon,
  • n’a pas oubliĂ© son crush mais
  • lui dit que, en fait, ce sera un non nĂ©gatif, dĂ©solĂ©e, bisou (acte III, 35′).

Le spectacle revendique trois éléments :

  • fidĂ©litĂ© au texte,
  • absence de transposition moderniste (« mais pourquoi vous avez pas fait envoyer un texto Ă  Tatiana quand elle Ă©crit une lettre ? » s’irritait en substance un crĂ©tin de journaliste du Monde),
  • concentration sur
    • des Ă©lĂ©ments de dĂ©cor reconnaissables (signĂ©s Michael Levine),
    • des mouvements comprĂ©hensibles et
    • des situations identifiables.

En conséquence,

  • pas d’Ă©nergumène en costume-cravate (les costumes sont signĂ©s Annemarie Woods),
  • pas de dĂ©placement dans une station spatiale ou un champ de cannabis,
  • pas de personnage cul nu ou en train de s’infliger un fix,
  • pas d’extraterrestre accouchant sur scène,
  • pas de double dansant le texte d’Eugène OnĂ©guine dans une boĂ®te en carton.

Ça peut paraĂ®tre un brin passĂ©iste aux jacklangomanes, mais c’est pas forcĂ©ment dĂ©sagrĂ©able pour le spectateur surtout quand, au fond d’une baignoire, il ne peut bĂ©nĂ©ficier des sous-titres. Le son perçu ne permet pas non plus de jouir de toute la puissance d’un orchestre et d’un chÅ“ur – sous la baguette virtuelle de la jamais rigolarde Ching-Lien Wu – dont les membres semblent en Ă©bullition, comme Ă©moustillĂ©s par des danseurs – dirigĂ©s par Sophie Laplane et Kim Bandstrup – parfois Ă  gueule de loup. Évidemment, hormis Sophie Laplane, aucun artiste français n’est engagĂ© dans cette production.

  • Pas un techos,
  • pas un soliste (mĂªme M. Triquet, rĂ´le de Français s’il en est, est confiĂ© Ă  Peter Bronder, Anglais de son Ă©tat),
  • pas davantage le chef.

Nous renouvelons donc notre double suggestion : que l’État français cesse de subventionner cette institution qui ne donne pas leur chance aux artistes nationaux ; et/ou qu’il cesse de subventionner les conservatoires oĂ¹ sont censĂ©s Ăªtre formĂ©s les meilleurs musiciens et chanteurs parmi nos concitoyens. Si on ne veut pas des artistes français donc si l’on doit payer exclusivement des artistes Ă©trangers, pourquoi diantre parler d’opĂ©ra « national » et l’arroser d’autant de pognon, lui, national ? Cette remarque escagassĂ©e ne signifie point que les solistes du jour déçoivent, plutĂ´t qu’on est déçu de

  • ne pas entendre des compatriotes,
  • voir Ă©clore des talents ou
  • s’Ă©panouir sur une scène prestigieuse des artistes hexagonaux reconnus.

Pour autant, les engagés ne déméritent pas. Boris Pinkasovich est un Eugène Onéguine droit dans ses bottes. Son absence de charisme sied à son personnage de snob qui finit par se mordre les doigts, mais trop tard.

  • Sa capacitĂ© d’incarnation,
  • sa raideur qui se fendille au troisième acte et
  • sa puissante soliditĂ© vocale au long des trois actes

ne séduisent pas mais font la job, incontestablement. Ruzan Mantashian, elle, est une Tatiana sensible qui évite la sensiblerie. Elle sait

  • chanter Ă  diffĂ©rentes intensitĂ©s,
  • raconter des sentiments variĂ©s et
  • jouer sans chanter, qualitĂ© apprĂ©ciable.

Bogdan Volkov est le Lenski attendu :

  • dĂ©chirĂ© plus que dĂ©chirant,
  • sensible plus que sensuel, et
  • capable de claquer son air du II sans peur des piani,

ce qui lui vaut un triomphe mĂ©ritĂ©. Marvic Monreal a visiblement plaisir Ă  Ăªtre Olga,

  • Olga la jubilante,
  • Olga la provocatrice, mais aussi
  • Olga qui disparaĂ®t du rĂ©cit dès qu’Eugène OnĂ©guine n’a plus besoin d’elle.

Susan Graham, croisĂ©e il y a douze ans Ă  la CitĂ© de la musique, joue les utilitĂ©s en Mme Larina, assistĂ©e d’une valeureuse Elena Zaremba en Filipievna. Tout est propre et bien fait. Il manque juste le grain de folie ou l’inventivitĂ© qui susciterait

  • un enthousiasme autre que technique,
  • un plaisir supĂ©rieur au « joli ! » comme quand on voit la neige succĂ©der aux feuilles mortes, ou
  • une dĂ©flagration qui associerait vision respectueuse de l’opĂ©ra et ingĂ©niositĂ© artistique.

MĂªme si, oĂ¹ nous sommes, le son nous parvient tamisĂ©, l’orchestre, qui finira par saluer sur scène, ne dĂ©mĂ©rite jamais :

  • les instrumentaux sont nuancĂ©s,
  • la coordination avec les chanteurs est soignĂ©e,
  • les soli et contrechants (cors et clarinettes au premier chef) sont ciselĂ©s.

Le chœur, par

  • sa justesse,
  • sa capacitĂ© Ă  jouer et
  • son plaisir Ă  danser,

fait son possible pour nous contenter. Ce n’est pas exactement suffisant pour nous faire frissonner. Un soupçon de planplan flotte parfois devant ce spectacle plus sage que spectaculaire. Toutefois, comme les papys chics venus soutenir Ralph Fiennes et kiffer l’air de Lenski, l’on pourra saluer un travail de bonne facture respectant,

  • l’esprit,
  • le texte et
  • la musique de l’Å“uvre.

Ă€ l’OpĂ©ra national de Paris, ça se savoure !

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 2/10

Quatrième de couverture

C’est la spĂ©ciale de Lucie Vellère : la mĂ©lodie accompagnĂ©e non d’un piano, non d’un quatuor, mais d’un double quatuor Ă  cordes. Le florilège produit par Musique en Wallonie en propose quatre Ă©chantillons, dont deux en quasi ouverture du disque.
Le premier spĂ©cimen emprunte son texte Ă  Émile Verhaeren, qui y narre  ce que lui aurait dit, tel soir, une belle enflammĂ©e dont le « cÅ“ur brĂ»lait, si tranquillement beau ». Sur de paisibles oscillations, la mezzo Coline Dutilleul dĂ©montre une aisance Ă©baubissante pour tuiler les registres, entre mĂ©dium et grands aigus. Les quatuors, aux graves omniprĂ©sents, forment un son compact dont sourdent

  • des harmonies riches,
  • un mĂ©lange de rigueur rassurante et de souplesse dans l’agogique rendant raison de paroles loin d’Ăªtre lisses, et
  • une impression de fatalitĂ© sereine faisant Ă©cho au poème associant amour jusqu’Ă  la mort et mort de l’amour.

Le second Ă©chantillon, « Ô blanche fleur des airs », s’appuie sur cinq quatrains de Charles Van Leberghe, poète symboliste Ă  la vie proprement tragique, puisqu’une maladie neurodĂ©gĂ©nĂ©rative lui a Ă©tĂ© tĂ´t diagnostiquĂ©e, et que la prĂ©diction s’est rĂ©vĂ©lĂ©e exacte. L’on peut voir un Ă©cho Ă  cette situation dans le texte ici musiquĂ©, dans la mesure oĂ¹ le poète y supplie la fleur oĂ¹ se bouscule le cosmos, des flots aux astres, de nous attirer Ă  elle « au-delĂ  de la vie ».
MĂªmes oscillations, cĂ´tĂ© accompagnement, pour peindre cette fois l’oxymoron thymique associant profonde admiration pour la nature et effroi calme devant la finitude humaine. Certes, si nous n’avions pas eu le texte sous les yeux, nous n’aurions saisi que quelques bribes du poème. NĂ©anmoins, cette difficultĂ© disparaĂ®t grĂ¢ce au livret inclus dans le disque physique ; et, surtout, Coline Dutilleul parvient Ă  faire

  • de sa voix chaude,
  • de sa technique tellement remarquable qu’on ne la remarque pas, et
  • de son souffle apparemment infini,

un porte-sentiments capable d’exprimer tour Ă  tour

  • saisissement,
  • mĂ©lancolie et
  • espĂ©rance triste.

Si l’effet wow du premier Ă©chantillon se dissipe un peu devant la rĂ©itĂ©ration du procĂ©dĂ© (on apprĂ©cie nĂ©anmoins l’interlude du violon, spĂ©cifique Ă  ce second volet), il faudrait avoir l’Ă¢me bien Ă©teinte pour ne pas s’Ă©tonner qu’une musique aussi prenante soit aussi peu connue.

 

 

Le bouquet de mĂ©lodies liminaire se conclut sur « Égarement », un sonnet de France Ardel, Ă©crivain dont la mĂ©moire n’est pas omniprĂ©sente dans l’histoire littĂ©raire, ce qui n’est pas toujours mauvais signe. On y retrouve la dilection de Lucie Vellère pour

  • les fleurs qui meurent,
  • les mots qui se taisent, et
  • l’amour entre « douceur des choses » et « pleurs du lendemain » (« j’ai peur de vous aimer et j’ai si peur de vivre »).

Pour l’occasion, Justine Eckhaut revient au piano, et la dĂ©lectation se poursuit.

  • Finesse de l’accompagnement,
  • beautĂ© des harmonies et des commentaires instrumentaux,
  • expressivitĂ© de l’incarnation vocale,
  • contraste des intensitĂ©s et
  • suspension finale

sĂ©duisent et nous incitent Ă  poursuivre la dĂ©couverte d’un rĂ©pertoire formidable Ă  travers deux cycles et deux bonus, ce que nous ferons dans une prochaine notice. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
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Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 7/11

Première de couverture

Objet des plus grands dĂ©lires de musicologues cherchant Ă  passer pour des experts façon Da Vinci Code, la chaconne de la deuxième partita pèse 256 mesures, soit plus que les quatre prĂ©cĂ©dents mouvements rĂ©unis. SoupçonnĂ©e d’Ăªtre un hommage funèbre Ă  la première Ă©pouse du compositeur, l’Å“uvre s’avance sur un ostinato d’abord vertical qui s’Ă©pure peu Ă  peu pour revenir Ă  une voix. Saskia Lethiec soigne

  • la profondeur du lamento intranquille,
  • la profusion discursive et
  • la versatilitĂ© thymique sous la perpĂ©tuation d’une mĂªme structure harmonique.

L’interprète

  • cisèle les phrasĂ©s,
  • Ă©claire les diffĂ©rents segments par des respirations finement pensĂ©es,
  • caractĂ©rise avec habiletĂ© les diffĂ©rents Ă©pisodes, tuilant
    • sĂ©ries d’accords,
    • sĂ©ance de virtuositĂ© digitale au grĂ© des triples croches et
    • agilitĂ© agitĂ©e des arpèges.

 

 

Le retour au calme et le passage en majeur au mitan de l’exĂ©cution creusent les possibles du geste crĂ©atif.

  • Le dĂ©tachĂ©,
  • les changements de registre et
  • les variations d’intensitĂ©

donnent du charme au groove des notes rĂ©pĂ©tĂ©es. La prise de son a beau ne pas flatter le son du violon, dont les aigus peuvent paraĂ®tre suresxposĂ©s, ou laisser entendre ce qui ressemble fort Ă  des points de montage que l’on eĂ»t souhaitĂ© plus discrets (10’42, par exemple), Saskia Lethiec entraĂ®ne l’auditeur dans l’Ă©nigme qu’est ce mastodonte d’un quart d’heure. La dernière partie, mineure, sait

  • rendre la dimension interrogative du propos,
  • en flatter la propension mystĂ©rieuse Ă  associer allant et retenue,
  • en exposer la mallĂ©abilitĂ© perpĂ©tuelle qui dessine une histoire dĂ©jĂ  connue mais sans cesse en renouvellement par, notamment,
    • le dĂ©bit,
    • le rythme (surgissement du ternaire),
    • le dialogue entre monodie et polyphonie, ainsi que
    • l’usage multiple d’un instrument tour Ă  tour lyrique, solennel et rugueux.

Un point de bascule qui, dans une prochaine notule, nous conduira à la troisième et dernière sonate du cycle. À suivre !


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Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 1/10

Première de couverture

Guère connue de ce cĂ´tĂ©-ci du QuiĂ©vrain, Ă  peine davantage si on passe outre le village, Lucie Vellère (1896-1966), nĂ©e Weiler, voit les instances wallones lui rendre les hommages discographiques, soixante ans après sa mort, pour deux raisons : elle Ă©tait Wallonne, et c’Ă©tait une femme. Autant dire qu’elle correspond au programme flĂ©chĂ© intitulĂ© « Musique en Wallonie », collection « Femmes ». L’on connaĂ®t peut-Ăªtre le sentiment de celui qui griffonne ces lignes : loin de « dĂ©construire le regard » ou de « visibiliser des populations qui Ă©taient invisibilisĂ©es par le patriarcat » (sur notre lecture du wokisme, feuilleter ceci), le prisme qui pousse Ă  s’intĂ©resser Ă  une compositrice parce que ce n’est pas un compositeur effare par sa posture mĂ©prisante Ă  l’endroit des femmes. Il eĂ»t Ă©tĂ© plus juste et louable de considĂ©rer que la musique de Lucie Vellère vaut d’Ăªtre dĂ©couverte parce qu’elle est

  • belle,
  • intĂ©ressante,
  • diverse,

voire, si l’on tient Ă  privilĂ©gier l’aspect autobiographique, issue d’une lutte permanente entre

  • les difficultĂ©s de la vie qui empĂªchent d’Ă©crire sauf après le travail et les tĂ¢ches familiales,
  • les drames de l’Histoire qui vous obligent Ă  vivre cachĂ©s ou vous Ă©crasent sous le poids des nĂ©cessitĂ©s Ă©conomiques afin que d’autres se fassent pĂ©ter la sous-ventrière, et
  • la pulsion dĂ©vorante de crĂ©er malgrĂ© tout,

d’autant que cette lutte peut parler Ă  beaucoup de petits wanna-be artistes – il en pullule, assumĂ©s ou cachĂ©s,

  • que dĂ©vorent les contingences,
  • qu’Ă©puisent les gausseries, et que
  • vainquent les pesanteurs irrĂ©fragables de celle que l’on appelle la vraie vie.

Mais s’intĂ©resser Ă  Lucie Vellère parce qu’elle est femme, franchement, c’est d’un sexisme mĂ©prisant rien naze. ArrĂªtons d’essentialiser les gens en gĂ©nĂ©ral et les musiciens en les rĂ©duisant Ă  leur religion, leur couleur de peau, leurs handicaps ou, je sais pas, moi, leur nombre d’orifices corporels (et pourquoi pas ?) ! S’ils ne sont pas plus intĂ©ressants que leur catĂ©gorisation, intĂ©ressons-nous Ă  d’autres zozos, il nous en reste quelques milliards Ă  dĂ©couvrir Ă  travers l’orange bleue. NĂ©anmoins, passĂ©e cette irritation, persiste l’excitation de dĂ©couvrir une Å“uvre dont nous ignorons tout et qui nous parvient dans un florilège luxueusement Ă©ditĂ©, avec livret quadrilingue et textes des mĂ©lodies.

 

 

L’aventure commence avec les Trois ballades de Paul Fort, interprĂ©tĂ©es par la mezzo Coline Dutilleul et la pianiste Justine Eckhaut. « Harmonie lunaire » semble chercher sa mĂ©lodie dans un clavier cristallin. Sur la mer pianistique se pose la traĂ®ne lunaire qui danse sur les vagues.

  • Harmonies magnifiques,
  • Ă©criture vocale expressive,
  • respirations instrumentales habilement rĂ©parties :

de la belle ouvrage ! « La ronde », deuxième poème mis en musique, est celui qui a inspirĂ© BarthĂ©lĂ©my Saurel dans « La poire en deux », quand il s’Ă©crie : « Si tous les gars du monde voulaient s’donner la main, / il suffirait d’en Ă©lectrocuter un. » Moins de violence dans la version Vellère, mais

  • un piano bondissant et virtuose,
  • une mezzo dĂ©cidĂ©e au timbre polymorphe, et
  • une Ă©nergie qui Ă©lectrise joliment la miniature…

mĂªme si, sans les paroles Ă©crites ou les souvenirs des poĂ©sies que l’on apprenait en primaire, le texte de Paul Fort ne serait pas souvent intelligible. « La mort des voiles » conclut ce bref cycle sur une synecdoque oĂ¹ la disparition des bateaux, happĂ©s par « un soleil banni dans l’abĂ®me noir », fait rĂ©sonner aux oreilles du poète « les cris de mort des soleils Ă©teints ». On part donc sur un projet plus dark, qui sied Ă  Lucie Vellère dont l’Ă©criture est volontiers descriptive. Voici le piano qui

  • gronde pour Ă©voquer les « remous de la mer autour des rochers »,
  • ondule pour suggĂ©rer les clapotis de l’onde, et
  • nuance pour esquisser la fluctuation des Ă©tats d’Ă¢me du narrateur, oĂ¹ se mĂªlent
    • fascination nocturne,
    • fantasmes troublĂ©s et
    • effroi cosmogonique.

 

 

La mĂ©lodie suivante musique un sonnet de Georges Marlow, mĂ©decin bruxellois qui taquinait volontiers la muse. Il Ă©voque un « Faune » qui rĂªve et n’attend que de bondir pour se transformer en « simulacre ailĂ© d’Éros ». Lucie Vellère le baigne d’un balancement

  • sobre,
  • Ă©lĂ©gant et
  • efficace

dont elle déplie les multiples possibles. Coline Dutilleul a

  • du souffle,
  • des aigus et
  • un sens viscĂ©ral du rĂ©cit.

Ce mélange

  • d’Ă©criture rouĂ©e,
  • d’accompagnement ductile et
  • de vocalitĂ© soucieuse de narration

rend l’Ă©coute Ă©minemment dĂ©lectable… d’autant que Lucie Vellère a plus d’un tour dans son sac mĂ©lodique, comme nous le dĂ©couvrirons dès une prochaine notule (je sais, mais c’est le meilleur cliffhanger que j’ai trouvĂ© sur le moment) !


Pour Ă©couter gratuitement et intĂ©gralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple lĂ .

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 6/11

Première de couverture

La deuxième partita pour violon seul de Johann Sebastian Bach est surtout connue pour Ăªtre mal foutue. D’un cĂ´tĂ©, quatre mouvements pour une durĂ©e globale d’environ un quart d’heure ; de l’autre, le tube de la suite, une chaconne qui dure environ un quart d’heure aussi mais Ă  elle toute seule. Cette notule s’intĂ©ressera Ă  la première partie de la suite en rĂ© mineur, Ă  commencer par l’allemande. Saskia Lethiec y exprime

  • l’opulence de son violon, flattĂ© par la forte rĂ©verbĂ©ration de l’endroit oĂ¹ a Ă©tĂ© captĂ©e cette intĂ©grale,
  • la lĂ©gèretĂ© des triolets et des triples croches qui surgissent sans crier gare, et
  • cette tension excitante entre, d’une part, le cadre supposĂ©ment guindĂ© de la logique harmonique, et, d’autre part, l’imprĂ©visibilitĂ© des foucades secouant l’inspiration du compositeur par-delĂ  son image guindĂ©e de vieux protestant Ă  perruque poudrĂ©e.

En dĂ©pit d’un montage peu soigneux (sons parasites Ă  4’12 qui auraient pu Ăªtre gommĂ©s), nous voici tout frĂ©tillants d’Ă©couter la courante, une danse ici doublement ternaire, puisque les trois temps qui rythment le pas sont, le plus souvent, eux aussi divisĂ©s en trois croches. Le swing y associe aussi brillamment que joyeusement

  • souplesse du phrasĂ©,
  • bondissements des croches pointĂ©es + doubles, et
  • dialogue entre les registres.

Saskia Lethiec y révèle

  • une Ă©nergie,
  • une intensitĂ© et
  • une capacitĂ© Ă  virevolter quasiment communicative.

 

 

Toujours Ă  trois temps mais d’apparence plus posĂ©e, la sarabande affirme d’abord une solennitĂ© majestueuse avant de se laisser parcourir par des frissons allant

  • des dissonances
  • aux trilles
  • en passant par des triples croches entre ornements et tremplins pour la phrase qui vient.

Dans une partition sinueuse oĂ¹

  • les accords verticaux se mĂªlent aux envolĂ©es horizontales,
  • la structure en deux segments avec reprises s’encanaille en risquant çà un interlude, lĂ  une coda,
  • la volontĂ© d’avancer se patine sous l’effet de respirations fort bien senties,

Saskia Lethiec dessine un chemin personnel qui captive l’oreille. Finissons cette chronique avec une gigue pimpante.

  • Accents efficaces,
  • virtuositĂ© des petits doigts qui courent et de l’archet qui vole,
  • subtilitĂ© des nuances parfaitement contrastĂ©es,
  • musicalitĂ© des choix entre legato et dĂ©tachĂ©s rendant raison d’une Ă©criture prĂ©cise

sĂ©duisent. La violoniste est Ă  son affaire, et tant pis si le monteur gĂ¢che l’ambiance avec l’insertion une fois de plus ratĂ©e de la seconde partie du mouvement (2’12), le fondu-enchaĂ®nĂ© de la reprise Ă  3’20 ou le brutal fade out Ă  4’32 Ă©tant Ă  peine de moins piètre facture. Gardons plutĂ´t en nous le pĂ©tillement gĂ©nĂ©reux de cette fĂªte que nous Ă©voque la gigue endiablĂ©e offerte par Saskia Lethiec… avant de basculer dans la chaconne Ă  l’occasion d’une prochaine chronique !


Pour écouter le disque en intégrale et gratuitement, c’est par exemple ici.
Pour l’acquérir moins gratuitement, c’est par exemple là.

« Siegfried », Opéra Bastille (Paris 12), 21 janvier 2026

Capture d’Ă©cran du site de l’OpĂ©ra Bastille

Le contexte

Ce n’Ă©tait pas prĂ©vu, au contraire. Aller Ă©couter donc voir Siegfried, si. Depuis le 2 mai 2025, mĂªme. Mais chroniquer l’opĂ©ra, non. Pour deux raisons. D’une part, depuis que j’ai vu l’horripilante Walkyrie, je cherchais le temps pour exprimer mon hĂ©naurme dĂ©goĂ»t devant le gĂ¢chis dramatique d’une mise en scène dĂ©gueulasse et mon Ă©tonnement devant la qualitĂ© du plateau vocal Ă  l’aune de Bastille. Ne l’ayant pas trouvĂ© avant l’Ă©pisode suivant du Ring de Richard Wagner, j’en ai conclu que mieux valait laisser ce souvenir de cochonnerie dans son petit coin. D’autre part, parce que, actant de mon retard de transcription, j’avais dĂ©cidĂ© d’assister – ce qui ne m’Ă©tait pas arrivĂ© depuis environ mille ans – Ă  un spectacle sans

  • carnet pour prendre des notes pendant le show de 5 h 10 dont 1 h 15 d’entracte profitable aux
    • bars de l’OpĂ©ra,
    • mondanitĂ©s dĂ©complexĂ©es du cocktail de l’Arop et
    • vente de produits dĂ©rivĂ©s,
  • stress de ne pas rendre raison d’un aspect que j’aurais jugĂ© important de la reprĂ©sentation,
  • nĂ©cessitĂ© de prendre un appareil photo envahissant pour un rĂ©sultat mĂ©diocre.

Cool, donc.
Puis j’ai cru entrelire, et hop, les critiques de maints mĂ©dias officiels Ă©poustouflĂ©s par la mise en scène de cet opĂ©ra auquel j’avais pourtant assistĂ© avec une part de consternation ; et j’ai pensĂ© qu’il Ă©tait peut-Ăªtre sain, Ă  mon aune, d’admettre avoir intĂ©rieurement Ă©mis quelques rĂ©serves devant le bouzin. D’oĂ¹ ces quelques lignes.

L’opĂ©ra

Nous rĂ©sumĂ¢mes l’histoire il y a presque treize ans ici. Oui, parce que nous ne naquĂ®mes point dans un univers très opĂ©ramaniaque, donc nous apprenons en cheminant, et ce blog en tĂ©moigne.
En gros, Siegfried, petit-fils de Wotan, ex-dieu suprĂªme, en a marre d’Ăªtre Ă©levĂ© par un nain. Il forge donc lui-mĂªme son Ă©pĂ©e DeLuxe pour affronter Fafner, le dragon qui garde le trĂ©sor du Rhin, l’anneau qui donne la puissance et le heaume qui permet de se transformer en n’importe quoi (acte I). Tout le monde veut profiter du potentiel de ce surhomme.

  • Wotan tente de circonvenir Mime ;
  • Alberich, frère de Mime, n’est pas prĂªt Ă  se faire lanlère car il pense toujours avoir sa chance ;
  • Mime compte tuer Siegfried pour devenir puissant.

Siegfried tue le dragon et Mime, et part dĂ©couvrir l’amour en conquĂ©rant une nana endormie sur un rocher entourĂ© de flammes (acte II). Il atomise Wotan, perturbĂ© par le fait qu’il n’a rien tirĂ© d’Erda, la dĂ©esse qui sait tout et avec qui il a eu BrĂ¼nnhilde, la fille du rocher. Le hĂ©ros

  • franchit les flammes sans une brĂ»lure,
  • dĂ©livre sa convoitĂ©e et, après vingt minutes de nĂ©gociation franchement trop longues,
  • la conquiert (acte III).

Le spectacle

Pour les maisons d’opĂ©ra, Richard Wagner est un oxymoron de dĂ©monstration. UltracoĂ»teux Ă  monter, tant l’orchestre exigĂ© est plĂ©thorique et le niveau exigĂ© des solistes hors pair (ici, la prod peut compter sur une « participation exceptionnelle de Bertrand Ferrier », mais pas le prĂ©sent Bertrand Ferrier), c’est aussi le compositeur potentiellement le plus rentable du rĂ©pertoire, tant il peut remplir les salles donc assurer de confortables Ă -cĂ´tĂ©s, en

  • sponsoring,
  • bebidas d’entracte et
  • abonnements utilitaires.

HĂ©las, Richie souffre d’une rĂ©putation presque rigolote tant elle est conne : il aurait Ă©tĂ© le compositeur d’Adolf Hitler, notamment parce qu’il parlait

  • d’origines,
  • de grandeur et
  • de mythes.

Genre, c’Ă©tait le premier Ă . Bref, pour Ă©viter l’accusation de faire l’Ă©loge de la race aryenne tout en profitant de la manne wagnĂ©rienne, les maisons d’opĂ©ra rivalisent de malice pour contrebalancer la puissance de l’Å“uvre en la confiant aux nouveaux rois du genre, id sunt les metteurs en scène. Ceux-ci ont une mission prĂ©cise : rabaisser le propos

  • en le dĂ©tournant,
  • en envahissant le plateau de rien ou d’histoires n’ayant aucun rapport avec le rĂ©cit wagnĂ©rien, ou
  • en roulant dans la fange toute la pulsion transcendantale, frustrĂ©e mais omniprĂ©sente, qui est le ventricule battant de la tĂ©tralogie.

Dans la lignĂ©e des metteurs en scène chĂ©ris de Bastille, Calixto Bieito signe le troisième Ă©pisode d’une tĂ©tralogie qui, jusqu’Ă  prĂ©sent, a su Ăªtre toujours consternante. Siegfried s’articule autour d’un dĂ©cor phallique de Rebecca Ringst oĂ¹ des arbres Ă  l’envers, certes joliment Ă©clairĂ©s par Michael Bauer mais ressemblant parfois Ă  des chou-fleurs gĂ©ants,

  • vont et viennent,
  • rentrent et sortent,
  • sillonnent et meurent

quand, au lieu de franchir les flammes, Siegfried finit par arracher la moquette censĂ©e reprĂ©senter la pelouse (un cameo de Saint-Maclou ?), tu parles d’un orgasme. Au moment de forger l’Ă©pĂ©e qui cristallise toute la tĂ©tralogie, le hĂ©ros n’est pas dans une forge, non : il frappe le seau dans lequel il s’est lavĂ© avec une veste qu’il a mise en lambeaux. Peste.
Mime, son mentor ratĂ©, passe son temps Ă  se camer en traĂ®nant une valise dont la fonction de doudou ne peut exciter que des psychanalystes en manque et assez cons pour ne pas se rendre compte qu’on se fout d’eux (et des autres spectateurs). L’oiseau, essentiel Ă  l’intrigue, gueule (microphonĂ© ?) avec talent au bout de la scène avant d’apparaĂ®tre, muet, en tenue Jean-Paul Gaultier ou Galeries Lafayette, va-t’en ne pas comprendre. Wotan restaure (mal) sa lance brisĂ©e avec du gaffeur, mais que c’est beau, MAIS QUE C’EST BEAU, boudu, depuis la pyramide du Louvre, rien vu d’aussi Ă©mouvant.
Le face-Ă -face, stratĂ©giquement magnifique, entre Wotan et Erda se rĂ©duit Ă  un repas pourri (avec des verres mais sans bouteille, c’est dire) que sert la dĂ©esse pourtant censĂ©ment endormie quelques instants auparavant, avant que la table ne devienne un outil consternant pour occuper Siegfried de cour Ă  jardin. La rĂ©currence d’un fauteuil en skaĂ¯ – qui semble issu, au nom du recyclage sauvant la planète, du Roi Artus avec les inĂ©galables Roberto Alagna et Sophie Koch – effare dans ce contexte.
L’accouchement Ă  l’Ă©pĂ©e et sur un chariot d’une maman extraterrestre, aperçue en duo avec sa consÅ“ur depuis le dĂ©but de la fĂªte (deux mamans pour un enfant, Ă´ modernitĂ© wagnĂ©rienne oĂ¹ un nain se prĂ©tend par ailleurs père et mère du hĂ©ros), peut interroger le spectateur sur ce Ă  quoi il est en train d’assister. On a Ă©videmment joie de voir des tĂ©tons se contorsionner au dĂ©but de l’acte III, mĂªme si le pourquoi du Ă  quoi bon nous Ă©chappe, nonobstant l’aspect extraterrestre du wagnĂ©risme qui, jusqu’Ă  prĂ©sent, nous avait il est vrai Ă©chappĂ©. Au moment de conquĂ©rir sa belle, le futur mec de BrĂ¼nnhilde, la fille prĂ©fĂ©rĂ©e du dieu des dieux, pète des pains de glace avec une Ă©pĂ©e-pĂ©nis qu’il caresse, masturbation si joliment dĂ©construite, tant au niveau du pommeau que de la lame. Ensuite, il semble tourner un clip YouTube sur l’art peu maĂ®trisĂ© de dĂ©couper une double bĂ¢che plastique, avant de se rouler au sol en compagnie de sa belle bien en chair, le tout

  • sur,
  • parmi ou
  • devant

des échafaudages.
J’ai pensĂ© que ces quelques Ă©lĂ©ments, parmi tant d’autres que l’on aurait pu citer (ha ! ce masque du Cri illuminĂ© pour reprĂ©senter le dragon, ha !), devaient Ăªtre prĂ©cisĂ©s pour souligner Ă  quel point, quand un critique ayant un peu trop sirotĂ© de bulles loue la mise en scène en copiant-collant le prĂªt-Ă -penser offert par la production, il se fout, juste, de la gueule de son lecteur comme le metteur en scène s’est bien rĂ©joui d’emphysiquer les spectateurs venus jouir, les naĂ¯fs, d’un opĂ©ra de Wagner.

La musique

Face Ă  cette insulte scĂ©nique, le spectateur n’a qu’une solution : s’accrocher au cÅ“ur de l’opĂ©ra, id est la musique. Si l’opĂ©ra souffre de nombreuses longueurs

  • (rythme systĂ©matique du 3X3,
  • pensums comme les trois questions rĂ©ciproques de Mime et Wotan,
  • durĂ©e excessive de la confrontation entre Siegfried et BrĂ¼hnnhilde, par exemple),

la mise en scène est pour beaucoup dans l’Ă©puisement qui peut guetter les auditeurs, fussent-ils ravis d’Ăªtre lĂ . Ce nonobstant, c’est un fait, le plateau vocal – longtemps le point faible de l’institution – surprend et sĂ©duit, une fois de plus, par sa qualitĂ©. Andreas Schager est un Siegfried en force. Il n’a pas, mais alors vraiment pas, le sens hors pair de l’incarnation qu’eut le presque nĂ©o-agent Torsten Kerl quand il baguenaudait dans un champ de cannabis, et il ne brille pas par son souci de musicalitĂ©. Pour autant, il Ă©baubit par

  • sa constance (les quelques craquages de voix rassurent sur son humanitĂ©),
  • sa prĂ©sence et
  • son assurance, essentielle au rĂ´le.

Ce n’est pas beau, mais c’est impressionnant, ce qui est une qualitĂ© inhĂ©rente Ă  Siegfried. En dĂ©pit de son costume-cravate signalant le niveau d’exigence daubĂ© de l’entre-fesses d’un Ingo KrĂ¼gler

  • (quelle originalitĂ© !
  • quelle pertinence !
  • quel gĂ©nie !),

Gerhard Siegel sidère en Mime. Il

  • tient la distance,
  • joue son personnage,
  • chante et incarne Ă  la fois.

Wotan undercover, Derek Welton scotche l’assistance par des interventions percutantes grĂ¢ce Ă 

  • une voix toujours efficace,
  • une aisance d’acteur Ă©vidente et
  • un souci de jouer qui semble nourrir ses
    • inflexions,
    • intentions et
    • changements de couleurs (entre
      • autoritĂ©,
      • doute et
      • rodomontades).

Brian Mulligan ne dĂ©pare pas dans le bref et pas très poussĂ© rĂ´le d’Alberich, habilement belliqueux quoique limitĂ© par le livret ; et Mila Kares, malgrĂ© un masque grotesque fleurant le remix de Star Wars qu’il doit lever avant de chanter, Ă©meut en Fafner bornĂ© mais lucide, avec la voix qui sied et la prĂ©sence tellurique que nul ne peut contester. CĂ´tĂ© rĂ´les fĂ©minins,

  • Ilanah Lobel-Torres chante Ă  merveille l’oiseau de la forĂªt, mĂªme si son chant lointain nous parvient de façon peu naturelle et son apparition en Catherine Ringer de supermarchĂ© la rĂ©duit malgrĂ© elle Ă  un produit tristement comique ;
  • Marie-Nicole Lemieux manque Ă©minemment de nature grave pour Ăªtre une Erda bouleversante, mais comment estimer sa prestation tant elle est maltraitĂ©e par Calixto Bieito, entre les moments oĂ¹ elle est
    • fracassĂ©e contre la table,
    • Ă©touffĂ©e par son partenaire au point de ne pas arriver Ă  saisir le rebord et
    • contrainte de rester face public alors qu’elle est censĂ©e avoir disparu, jouant autant que possible l’immobile et, Ă  des occasions dĂ©placĂ©es l’autiste enthousiaste pour la plus grande consternation des spectateurs ;
  • en dĂ©pit d’un physique rondelet qui devrait lui valoir plus de prĂ©venance de la part du metteur en scène, Tamara Wilson confirme son potentiel de BrĂ¼nnhilde avec
    • une Ă©mission claire,
    • une puissance incontestable,
    • une rĂ©sistance patente mĂªme sur un rĂ´le relativement court, et
    • une tessiture parfaitement couverte.

Évidemment, pas un soliste français n’est Ă  l’affiche, ce qui rappelle que l’OpĂ©ra de Paris devrait cesser d’Ăªtre subventionnĂ© par l’État. Si la principale scène nationale n’est pas capable de mettre en valeur les artistes nationaux ou de leur donner de l’expĂ©rience, Ă  quoi sert-elle ? Ă€ attirer des touristes, façon Cirque du soleil ? Dès lors, en quoi est-elle nationale ?
CĂ´tĂ© instrumental, bien guidĂ© par un Pablo Heras-Casado, que l’on avait connu moins convaincant, l’orchestre de l’OpĂ©ra brille. Certes, hormis le tuba le plus grave, les cuivres solistes fendent tous l’armure : le cor craque, la trompette dĂ©rape. Ce n’est pas la perfection, mais il y a de la prise de risque dans ces moments tant attendus, donc de l’humanitĂ© dans ces Ă©checs.

  • La cohĂ©rence du son,
  • l’Ă©nergie qui sauve une Å“uvre trop longue, et
  • une belle complĂ©mentaritĂ© des pupitres (les cordes sont souvent des soutiens mais brillent dans le troisième acte)

ravigotent et ragaillardissent l’auditeur endurant.

La conclusion

La première qualitĂ© de cette production est d’avoir rĂ©uni un plateau vocal de premier ordre, featuring d’Ilanah Lobel-Torres compris. La seconde qualitĂ© est d’avoir fini par crĂ©er une connexion entre le chef et l’orchestre que l’on n’avait pas sentie lors des Ă©pisodes prĂ©cĂ©dents. Le reste est consternation devant la mise en scène. Elle semble cracher sur l’Å“uvre qui fait richement vivre les artisans invitĂ©s. Ce faisant, elle les rĂ©munère pour cracher sur les spectateurs. En essuyant les glaviots de ces nazes, eux continueront de penser que Wagner mĂ©rite mieux, hĂ©las,  que ces faiseurs bien introduits. Bien introduits, soit, mais jusqu’Ă  quand ?

Claudio Zaretti, Rare Gallery (Paris 4), 4 décembre 2025 – 2/2

Claudio Zaretti sur la scène du thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), en compagnie de SĂ©bastyĂ©n Defiolle, Ă  l’occasion du concert « Chanter ensemble ». Photo : Rozenn Douerin.

Claudio Zaretti est une joyeuse énigme. Un chanteur

  • bienveillant mais pas gnangnan,
  • toujours cool mais pas irie,
  • souriant mais pas rigolard.

En presque bref,

  • le gars qui sait trousser sa chanson depuis un paquet de dĂ©cennies mais ne la ramène pas,
  • le musicien qui sait se gratter le ventre avec des cordes devant mais n’en fait pas une montagne inaccessible aux clampins,
  • l’artiste qui sait dĂ©centrer le regard, non pour dĂ©tourner les yeux du rĂ©el mais pour le rĂ©enchanter.

Chacun des concerts de ce chanteur rĂ©enchanteur le dĂ©montre sans souci dĂ©monstratif. C’Ă©tait encore le cas le 4 dĂ©cembre, comme nous avons commencĂ© de le narrer ici, quand le crooner des humbles que nous sommes lĂ¢che « Un coin », chanson oĂ¹, porte-parole de nous, spectateurs, il rĂªve Ă  la fois

  • de poser son bagage,
  • de rĂ©aliser ses rĂªves, et
  • de repartir afin de tailler la route, incarnation de l’horizon artistique selon la poĂ©tique zarettienne.

Ă€ cette chanson introspective, Claudio Zaretti joint « Cosmos HĂ´te », tube auquel il manque habilement le « l ». C’est l’occasion de goĂ»ter son art

  • de la mĂ©lodie catchy,
  • de la narration et
  • de la suggestion.

Pour y parvenir, l’homme doit rendre hommage Ă  sa guitare, avec laquelle il gagne du fric et passe des nuits Ă  tomber d’accord. La patine de l’instrument ou sa dĂ©tĂ©rioration devient une incarnation du temps qui passe. La gare d’Agen aussi, qui cristallise l’interrogation consubstantiellement romantique de l’artiste, pas au sens people mais bien dans la dimension historique du romantisme, mouvement qui associait le cosmos et l’intime. Alors que « papa s’en est allĂ© rejoindre les Ă©toiles », le narrateur l’affirme : « Tout seul, j’irai marcher. » Ces allers-retours incessants entre

  • macro et micro,
  • monde et intimitĂ©,
  • prĂ©sence et absence

participent d’un univers artistique beaucoup plus riche qu’il ne se revendique. « Kiki » l’illustre, qui pourrait n’Ăªtre qu’une histoire de chien tristement mort, mais qui trahit le grand Ă©cart de l’homme entre pragmatisme (la laisse qui pend Ă  la patère) et expansion du domaine du rĂªve (le chien mort ferait la roue avec les Ă©toiles). C’est lĂ  l’un des charmes de Claudio Zaretti, cette manière qu’il a de happer celui qui l’Ă©coute par le concret pour, par la grĂ¢ce du concert, le faire rĂªver Ă  un possible qui n’existera pas mais que l’on devine presque grĂ¢ce Ă  une arme redoutable : sa guitare. Or, voici qu’il affirme sa monogamie dans la chanson suivante :

  • une guitare,
  • une femme,
  • une maison,
  • une chanson

 sont rassemblĂ©es en un refrain. Le fredonneur Ă©voque ce moment long oĂ¹

  • « les enfants sont partis »,
  • la barbe a payĂ© la gabelle et est dĂ©sormais bien assaisonnĂ©e de poivre et surtout de sel,
  • les rides indiquent que Saturne en a fait, des tours d’horloge, de sablier, et, pourtant les petites pisseuses d’en face peuvent bien aller se rhabiller.

La mĂ©lancolie tranquille qu’Ă©maillent des expressions joyeusement surannĂ©es (ha, cette envie de voyage pour « s’en payer une bonne tranche », ha !) s’installe, en dĂ©pit de la grossièretĂ© de l’hĂ´te du concert qui, assouvissant une pulsion Ă©trange, se met Ă  ranger ses disques avec fracas. Pas de quoi dĂ©contenancer l’artiste qui, avec « Septembre », poursuit sa mĂ©ditation sur

  • le temps qui passe,
  • l’amour qui se dĂ©lite mais lutte pour persister,
  • le cosmos dont on ne sait pas s’il est Ă  notre image ou rĂ©ciproquement puisque, quand « les feuilles se dĂ©sassemblent des arbres, les couples aussi ».

Un petit regard Ă  la montre pour vĂ©rifier que le temps est de son cĂ´tĂ© (oui, il l’est), et voilĂ  le chanteur qui entame la pĂ©roraison de son concert en Ă©cho au « Mamzelle RĂ©volte » liminaire. « Ô libertĂ©, Ă´ ma statue », vieille compagne de route de ses set-lists, invite les belles de marbre Ă  « faire un tour lĂ  oĂ¹ c’est sale ». Ni populisme, ni engagement france-intĂ©rique, ici. C’est

  • le mĂªme style,
  • la mĂªme inspiration poĂ©tique tendant Ă  rĂ©enchanter l’Ă©vidence,
  • le mĂªme souci de questionner le monde en le transformant en fredonnerie.

Comme « l’ermite » qu’il Ă©voque dans son dernier et nouveau titre, Claudio Zaretti n’est pas

  • un rĂ©volutionnaire Ă  la petite semaine,
  • un donneur de leçons autosatisfait,
  • un ressasseur de ces fausses colères qu’il convient de relayer pour, d’une part, montrer que l’on est un bon crĂ©tin pas dangereux pour le gouvernement (donc dangereux pour la dĂ©mocratie), et, d’autre part, confirmer aux gogos que les conneries que l’on a rĂ©ussi Ă  leur faire penser sont partagĂ©es par tous donc ressortissent du gĂ©nie.

Quelques mots suffisent Ă  l’aquarelliste du verbe pour Ă©voquer ses pas de cĂ´tĂ© :

  • une plaine dĂ©serte,
  • des sapins inertes,
  • l’eau sur les toits,
  • une « bicoque » et
  • une « soupe ».

Son ultime personnage est de ces ancĂªtres qui n’emmerdaient personne avec leur barbe blanche et pour lesquels on irait presque volontiers Ă  l’hospice afin de les assister. On devine qu’il y a, dans cet autoportrait symbolique, le rĂªve

  • d’un monde oĂ¹ l’on pourrait vivre sans tĂ©lĂ©phone,
  • d’un espace oĂ¹ la paix aurait gagnĂ© les cÅ“urs,
  • d’un cosmos individuel oĂ¹ les humains sauraient parler aux mĂ©sanges (mĂªme sans avoir bu le sang du dragon comme Siegfried).

Foin de gnangnantises : Claudio Zaretti n’est pas un susurreur de niaiseries sirupeuses. C’est un rĂªveur, oui, mais aussi un chanteur lucide. En bis, pour la grande joie de son public, il renouvelle son traditionnel appel Ă  la vigilance contre la pulsion dictatoriale des gouvernants, et pas qu’en AmĂ©rique latine, Ă  travers « Nunca mĂ¡s ».

  • En peignant le rĂ©el avec quelques touches de rĂ©alisme magique,
  • en construisant un rĂ©pertoire Ă  Ă©chelles variables (celles
    • d’un personnage,
    • d’une communautĂ© et
    • de l’humanitĂ©, par exemple),
  • en reliant chacun Ă  ce qui l’entoure et Ă  ceux qui l’entourent,

Claudio Zaretti invente une forme de chanson qui, sous son apparente douceur amusée,

  • rĂ©chauffe,
  • relie,
  • grandit.

Il est À la trockette, 125 rue du chemin vert (Paris 11), ce jeudi 22 janvier à 19 h 30.

Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 5/5

Première de couverture

Pour le dernier morceau de son rĂ©cital virtuose (avant le bis, on sait s’tenir, chez les Pfaff), Tristan P. a choisi quinze valses de Franz Schubert collationnĂ©es par le sieur SergueĂ¯ Prokofiev.

  • TonicitĂ© des octaves,
  • plaisir des nuances,
  • habiletĂ© des non-transitions,
  • palette saisissante de touchers, et
  • jubilation des mutations
    • (couleurs,
    • tempo,
    • tonalitĂ©)

aident Ă  goĂ»ter au swing d’une danse qui ne nous a jamais vraiment super passionnĂ©, malgrĂ© le travail de publi-information proposĂ© tantĂ´t par Vittorio Chopin et FrĂ©dĂ©ric Forte il y a dĂ©jĂ  huit ans. Comme l’ensemble du disque, c’est brillant mais pas ripolinĂ©. Tristan Pfaff a la sagesse du Sioux qui sait qu’une explosion n’est jamais plus sidĂ©rante qu’après une accalmie. Bon, peut-Ăªtre c’est pas un constat spĂ©cifiquement sioux, mais on voit l’idĂ©e. Dès lors, l’Indien n’hĂ©site pas Ă 

  • retenir les passages lents,
  • apaiser les segments piano, ni Ă 
  • Ă©largir la mesure quand le mĂ©tronome froisserait la sensualitĂ© Ă©voquĂ©e par la musique.

Refrain après refrain, la valse des valses déploie sa richesse de pétillements :

  • accĂ©lĂ©rations brutales,
  • appogiatures bondissantes,
  • accents rugueux,
  • rĂ©flexes de la main gauche façon pois mexicain,
  • staccati faisant douter de la pesanteur des petits marteaux,
  • confrontation fĂ©conde entre binaire et ternaire,
  • trilles grondantes Ă  souhait comme pour prĂ©parer la catapulte qui propulsera la dextre tout au bout du clavier

(j’avais Ă©crit « à l’extrĂªme-droite du piano » : nous, chacun sache que nous sommes normalses, mais les gens, les autres, sont parfois un peu fouyouyous)… Tristan Pfaff Ă©voque

  • ici la tendresse, presque l’Ă©rotisme de toute chorĂ©graphie en duo,
  • çà l’ivresse totale du tournoiement,
  • lĂ  le plaisir Ă©lĂ©gantde la danse de salon entre gens de bonne compagnie

sans jamais perdre le fil tissĂ© voire entortillĂ© par SergueĂ¯ Prokofiev. Il y a de la clartĂ© dans cette rhapsodie profuse, donc de la joie : parfait pour conclure le programme avec une partition pour le moins inattendue, synthĂ©tisant en quelque sorte une set-list intelligemment partagĂ©e entre

  • arrangements,
  • augmentations,
  • paraphrases et
  • Å“uvres originales.

C’est d’ailleurs une Å“uvre originale qui sert de coda, en l’espèce la toccatina op. 40 n°3 de NikolaĂ¯ Kapustin, rĂ©putĂ© pour ses Å“uvres toujours savoureuses Ă  Ă©couter et systĂ©matiquement injouables. L’allegro en mi mineur

  • prend des accents latino,
  • joue sur l’irrĂ©gularitĂ© rythmique,
  • s’amuse des diffĂ©rents registres,
  • se grise de notes rĂ©pĂ©tĂ©es,

et Tristan Pfaff stupĂ©fie par sa capacitĂ© Ă  transformer un objet de torture pour pianistes en un moment d’art galvanisant. Dès lors, avec

  • un pianiste surhumain soucieux de dĂ©montrer qu’il reste musicien au premier chef comme d’autres sont gardiens de la paix avant tout,
  • un piano formidable qui, bien maĂ®trisĂ©, ne sonne jamais clinquant ou trompetteur, et hop,
  • une prise de son idĂ©ale,
    • ni trop proche, ni trop Ă©loignĂ©e,
    • ni trop sèche, ni confuse,
    • ni rutilante, ni Ă©teinte,

le seul reproche que l’on peut adresser Ă  ce disque nous semble que, passĂ©e la première de couverture,

  • le graphisme est nul (quelles vilaines typographies et dispositions !),
  • le programme de quatrième n’est pas dans le bon ordre (why?), et
  • les notions d’orthotypo des petites mains du label restent Ă  peaufiner
    • (accents sur cap Ă  la guise de l’imaginaire,
    • itals et guillemets optionnels,
    • design du livret d’une sensibilitĂ© quasi soviĂ©tique…).

C’est loin d’Ăªtre un dĂ©tail, Ă  l’heure oĂ¹ l’objet physique se dĂ©fend essentiellement par son design et l’intĂ©rĂªt de son livret. Toutefois, si l’on s’accroche Ă  ce chipotage, il est probable que la critique acerbe masque pĂ©niblement une envie : mĂªme après l’Ă©piphanie, conseiller l’Ă©coute de la galette Ă  tous ceux qui n’ont pas peur de kiffer voire de headbanguer en oyant de la musique savante !


Retrouvez nos chroniques sur Tristan Pfaff ici.
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