Anna Netrebko le 5 fĂ©vrier 2026 Ă l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Rozenn Douerin.
Ils sont venus, ils sont tous lĂ , mais elle ne va pas mourir, la Anna. ProgrammĂ© et quasi blindĂ© pour onze reprĂ©sentations, Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi est confiĂ© Ă des Ă©quipes de solistes changeantes. Pour prĂ©parer la captation de ce dimanche, dernière pour Anna Netrebko, ultravedette mondiale de la première Ă©quipe, Ludovic TĂ©zier, vedette locale de la seconde Ă©quipe, est venu pousser la chansonnette ce jeudi, histoire de se chauffer avant la diffusion en direct au cinĂ©ma de son Renato… et surtout de l’Amelia d’Anna N. C’est donc un plateau aimantĂ© par la star un temps maudite avant qu’elle ne rĂ©gurgite les Ă©lĂ©ments de langage bien-pensants et obligatoires anti-Poutine pour complaire les amoureux de la libertĂ© de penser comme eux, ouf, qui s’est Ă©lancĂ© Ă l’assaut d’une histoire dont les rebondissements sont plutĂ´t hors-champ.
En effet, l’opĂ©ra devait pomper celui d’Auber autour de l’assassinat du roi Gustave III de Suède, mais les censeurs italiens ne voulaient pas que l’on butĂ¢t un roi sur scène. Pas plus un grand-duc de PomĂ©ranie, apprirent-ils aux intĂ©ressĂ©s quand ils tentèrent de les amadouer avec une nouvelle mouture. La troisième réécriture fut la bonne : cette fois, on va assassiner le gouverneur de Boston. Ça, ça passe, et tant mieux – aux yeux des imbĂ©ciles qui gèrent l’art – si l’enjeu politique disparaĂ®t !
L’histoire
Riccardo (Matthew Polenzani) est le boss de Boston. Ça complote contre lui, lui rappelle Oscar (Sara Blanch), mais il reste focus sur sa problĂ©matique : il est amoureux d’Amelia (Anna Netrebko), la femme de Renato (Ludovic TĂ©zier), son bras droit. Il est fort Ă©moustillĂ© car il doit revoir la belle au bal masquĂ© du lendemain. En attendant, il s’occupe de la sorcière Ulrica (Elizabeth DeShong) que tout le monde veut exiler… mais qui lui apprend, je bestofise, que Renato le tuera bientĂ´t. Il ne la croit point, fin de l’acte I et de la première partie (1 h 35).
Poursuivant Amelia pour l’empĂªcher de boire un philtre d’oubli, Riccardo lui avoue son transport qui se confirme rĂ©ciproque, et hop. HĂ©las, les ennemis du gouverneur les poursuivent. Renato sauve son ami et s’apprĂªte Ă raccompagner la dame voilĂ©e aux portes de la ville… quand il s’aperçoit que la conquĂªte du gouverneur n’est autre que sa femme. Il dĂ©cide de se venger, fin de l’acte II. Renato envisage d’abord de supprimer sa femme, puis opte pour l’assassinat de son pote, au cĂ´tĂ© des conjurĂ©s, pendant le bal masquĂ©. Amelia avertit son nouveau chĂ©ri, qui n’en a cure ou prĂ©fère pĂ©rir, va savoir. Renato met son projet Ă exĂ©cution. Riccardo lui pardonne et meurt, fin de l’acte III et de la seconde partie (55′).
Le spectacle
- Décors simples et inintéressants mais jolis costumes (William Orlandi),
- chorégraphie ad hoc (Micha van Hoecke) pour un tableau de début de bal visuellement saisissant au troisième acte,
- mise en scène passe-partout probablement destinĂ©e Ă pouvoir Ăªtre apprise sans difficultĂ© par des chanteurs tournants (Gilbert Deflo) :
la production en est Ă sa trente-neuvième reprĂ©sentation, soit plus d’un tiers des Bal masquĂ© donnĂ©s Ă l’OpĂ©ra de Paris. Ce soir, le livret d’Antonio Somma d’après Eugène Scribe joue Ă fond l’effet Tartuffe : Riccardo est obsĂ©dĂ© par Amelia, parle d’Amelia, rĂªve d’Amelia ; le public n’attend que la Netrebko qui chante Amelia, mais l’icĂ´ne n’apparaĂ®t pas de suite. Dans un opĂ©ra très grand public
- (alternance de
- grandes formes avec chœurs + solistes,
- duos ou trios,
- soli,
- passages orchestraux puissants mais brefs, etc. ;
- nombreux airs après lesquels le public peut se dégourdir les mimines en claquant des paumes ;
- changement de tableaux oĂ¹ moult retardataires peuvent Ăªtre placĂ©s en urgence relative…),
c’est l’occasion d’apprĂ©cier et les semi-vedettes, Ă l’aune de la Netrebko, et les inconnus aux oreilles des ignorants dont nous sommes.
Le Riccardo di Wallace de Matthew Polenzani est techniquement très propre. Il y a
- du volume,
- de la constance (on s’en apercevra, et tant pis si la voix apparaĂ®t trop prudente au dĂ©but du I et finit par se craqueler lĂ©gèrement Ă quelques passages du III, l’opĂ©ra est un art vivant oĂ¹ les mini imperfections soulignent la qualitĂ© exigeante du reste de la performance) et, si manquent quelques basses (il en manque),
- une vaillance certaine.
Rien de sĂ©duisant, pourtant, dans une composition frisouillant la caricature, oĂ¹ la posture virile Ă©vite toute Ă©motion. Ă€ en croire l’interprĂ©tation du tĂ©nor amĂ©ricain, Riccardo est un mĂ¢le dĂ©cidĂ©, pour qui la conquĂªte du pouvoir malgrĂ© les ennemis ou d’une femme malgrĂ© les interdits, c’est pareil. Pourquoi pas ? Parce que cette vision est en contradiction avec l’opĂ©ra qui offre au chanteur de longs soli et duos d’amour lesquels, quoique bien exĂ©cutĂ©s, sonnent faux.
Le Renato de Ludovic TĂ©zier est acclamĂ© comme il se doit par un public parisien toujours ravi de revoir « son » baryton. Seulement, ce soir, l’artiste doit affronter un rĂ´le qui, d’un point de vue dramatique, n’a guère d’intĂ©rĂªt. Son personnage n’a qu’une facette, celle de la droiture – oui, « la facette de la droiture », ça paraĂ®t bizarre, disons qu’il s’agit d’une licence non pas poĂ©tique mais gĂ©omĂ©trique. MĂªme quand Renato tue son ami, c’est pour rester droit. Le rendre captivant est mission difficile ; or, pour sa première face Ă des partenaires dĂ©jĂ rodĂ©s, Ludovic TĂ©zier semble sur la rĂ©serve.
- La voix est lĂ ,
- la prestance ne tremble pas, mais
- nous manquent pour Ăªtre Ă©mu
- l’incarnation,
- la présence, et
- cette illumination qui nous hypnotiserait et nous ferait oublier que nous assistons Ă un opĂ©ra qui exige des moyens techniques colossaux, nous permettant ainsi d’assister Ă un drame en live.
Les formidables dĂ©couvertes viennent des chanteuses qui se produisent pour la première fois Ă l’OpĂ©ra de Paris. Dans ce rĂ´le ponctuel typique des rĂ´les pour mezzo, entourĂ©e de figurantes noires, Elizabeth DeShong, en dĂ©pit d’un costume ridicule de sous-prĂªtresse vaudou avec son turban sur la cafetière comme si elle Ă©tait sortie prĂ©cipitamment de sa douche après un shampooing en sentant que son rĂ´ti commençait de cramer alors que ses invitĂ©s ne vont pas tarder, saisit.
- La large tessiture est maîtrisée avec des graves somptueux (vivement Erda pour celle qui fut Fricka !),
- l’interprĂ©tation soigne les diffĂ©rents aspects du personnage
- (la prĂªtresse satanique,
- la devineresse magique,
- la femme qui hésite à dire toute la vérité au gouverneur), et
- l’on salue sa capacitĂ© Ă Ăªtre son personnage sans le rĂ©duire au topos de pacotille qu’il est pourtant.
PrĂ©sent, lui, tout au long de l’opĂ©ra, Oscar, l’assistant de Riccardo, a Ă©tĂ© confiĂ© Ă la soprano Sara Blanch. Pour une fois, applaudissons le casting. Sur scène,
- l’actrice jouant les grands naĂ¯fs est une boule d’Ă©nergie inaltĂ©rable du dĂ©but Ă la fin, qu’elle
- chante,
- attende sa réplique en virevoltant ou
- fasse acte de présence ;
- la chanteuse sait glisser des stichomythies dans le bon tempo et claquer de petits airs enflammés à tomber ; et
- la vocaliste dĂ©ploie un timbre d’une grande beautĂ© avec une apparente et perpĂ©tuelle facilitĂ© qui contribue Ă la sidĂ©ration dans laquelle tombe Bastille – en tĂ©moignera le triomphe aux saluts de Sara Blanch, rare pour un rĂ´le presque secondaire et thĂ©oriquement invisible face aux vedettes qu’il sert.
Anna Netrebko le 5 fĂ©vrier 2026 Ă l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Rozenn Douerin.
Pour accompagner de façon pĂ©renne cette troupe Ă©phĂ©mère, les chÅ“urs de l’OpĂ©ra, confiĂ©s Ă Alessandro Di Stefano, confirment
- leur excellent niveau vocal,
- leur potentiel musical (contrastes et nuances n’ont nul mystère pour eux), et
- leur plaisir de jouer.
L’orchestre, placĂ© sous la direction tonique de Speranza Scappucci, n’Ă©tincelle pas en tonitruant mais apparaĂ®t
- solide,
- Ă©quilibrĂ© dans une partition oĂ¹ son rĂ´le est multiple et chaque pupitre (ou presque) a « son » moment, et
- souple quand la musique se spatialise en backstage ou sur scène.
Et donc, voilĂ Tartuffe – au sens oĂ¹, on le sait, ce personnage dont tout le monde parle n’apparaĂ®t qu’au troisième acte de la pièce. Anna Netrebko apparaĂ®t, elle, avant le III, pour le plus grand orgasme des spectateurs. Celle qui, Ă cinquante-quatre ans, aime Ă mettre en images sa vie de riche privilĂ©giĂ©e Ă frange n’en vient pas moins faire le taf.
- Elle est son personnage,
- elle en maîtrise les tensions
- (la bonne épouse,
- l’amoureuse soi-disant malgrĂ© elle,
- l’infidèle punie), et
- elle conserve une voix remarquable
- (imbattables piani dans les aigus,
- amplitude d’intensitĂ©s Ă tomber,
- expressivité cherchant la finesse par-delà la pyrotechnie).
Certes, ce soir-lĂ , quelques transitions entre les registres permettent au spectateur ronchonchon de se transformer en jurĂ© de concours estimant d’un candidat surdouĂ© qu’il lui reste encore un peu de travail ; mais quelle mauvaise foi faudrait-il pour ne pas applaudir la performance de la rockstar, digne de sa rĂ©putation d’extraterrestre !
La conclusion
- Un opéra typiquissime,
- une représentation plaisante,
- un plateau vocal associant grands noms et belles découvertes :
si on l’avait payĂ© pour donner son verdict après avoir saisi un expresso issu d’une capsule en aluminium colorĂ© ultrapolluant, on sait ce qu’aurait dit George Clooney.