Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 23

Pierre RĂ©ach joue Beethoven, musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© (Paris 8), 8 fĂ©vrier 2026 – 1/3

Pierre Réach au musée Jacquemart-André (Paris 8), le 8 février 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Pour la vingt-sixième édition du festival « Autour du piano »,

  • les prix deviennent exorbitants (95 € pour « le carrĂ© or », mazette, du cossu),
  • les petits fours offerts jadis pour accompagner la bienvenue flĂ»te de champagne de bienvenue – si, si – se rĂ©duisent Ă  l’Ă©tat de gougères (cependant très acceptables, d’autant plus que nous sommes invitĂ©),
  • le petit personnel a Ă©tĂ© rĂ©duit Ă  la portion congrue (mais les survivants comme Diana sont avenants, ce n’est pas rien),

il n’empĂªche : le cadre des concerts est toujours aussi foufou.

  • Il est sis dans un hĂ´tel particulier de malade,
  • se concentre dans un salon de musique Ă  deux niveaux dont l’orgue a mystĂ©rieusement disparu,
  • et offre au regard baladeur tableaux et dorures Ă  profusion.

Ce dimanche soir, c’est Pierre RĂ©ach qui sĂ©vit, dans des conditions sinon Ă©pouvantables, du moins douloureuses : de vieilles mĂ©gères piaillent avant le concert qu’il « a perdu la mère de ses deux enfants, c’est tout frais ». Si deuil il y a, l’artiste a refusĂ© d’annuler, et le salon quasi plein se rĂ©jouit que le vieux lion vienne rugir son Beethoven en live, lui qui a tout juste bouclĂ© le Graal du pianiste : une intĂ©grale des sonates de Ludwig van Beethoven Ă  l’heure oĂ¹ plus personne n’est censĂ© acheter de disque et oĂ¹ le chic du chic consiste Ă  dire : « Non, ne m’offre surtout pas de CD, je n’ai plus de quoi Ă©couter ce format. » Tu veux un vinyle de snob dans ta gueule de bobo ? Bref.
Au programme, ce soir, trois sonates magistrales – la preuve, elles ont droit Ă  leur appellation apocryphe. La première en scène n’est rien moins que « La tempĂªte », l’opus 31 n°2 en rĂ© mineur. Ă€ peine installĂ©, Pierre RĂ©ach envoie direct le largo – allegro liminaire. Il y travaille d’emblĂ©e

  • le surgissement,
  • l’attente et, sa spĂ©cialitĂ©,
  • la suspension.

Nulle sagesse componctueuse dans le projet :

  • fougue,
  • grondement et
  • clartĂ©

trialoguent (et hop) pour animer l’onde martelĂ©e. Attentif et prĂ©cis, l’interprète se fait l’Ă©cho

  • de l’impĂ©tuositĂ© rigoureuse associĂ©e Ă  LvB,
  • de l’instabilitĂ© thymique consubstantielle au zozo, et
  • de la nettetĂ© indispensable qu’enrichit voire que sublime une pĂ©dalisation superlative.

Dans l’acoustique sèche et peu flatteuse du lieu, on savoure la variĂ©tĂ©

  • d’attaques,
  • d’intensitĂ©s et
  • d’intentions

que dĂ©ploie le musicien. On apprĂ©cie aussi la sidĂ©ration de l’assistance, respectueuse et silencieuse, qui contraste avec les Ă©clats de voix de connards – dont probablement l’organisateur – rigolant et Ă©changeant Ă  pleins gosiers dans la pièce d’Ă  cĂ´tĂ©. L’adagio qui suit permet d’apprĂ©cier la maĂ®trise de l’artisan RĂ©ach dans la projection du son. Celui-ci paraĂ®t soudain intĂ©riorisĂ©, prĂ©sentant joyeusement

  • une mĂ©lodie ciselĂ©e,
  • des graves en tension et
  • un rĂ©cit jamais plat.

C’est l’art de Pierre RĂ©ach de rĂ©vĂ©ler la polymorphie d’un Beethoven pas toujours rĂ©ductible Ă  ses caricatures ni aux biensĂ©ances de son Ă©poque. Avec lui, le mouvement lent de la sonate Ă©chappe fĂ©rocement aux canons

  • du dĂ©veloppement,
  • de la prĂ©visibilitĂ© et
  • du convenu.

L’allegretto offre au spectateur

  • la lĂ©gèretĂ© aĂ©rienne,
  • la tonicitĂ© rigoureuse et
  • la motricitĂ© roborative

qui captivent. Pierre Réach a à la fois un sens intime de la construction et un plaisir non dissimulé à envoyer

  • cahots,
  • sursauts et
  • surprises.

Ainsi dessine-t-il un Beethoven tendu mais qui refuse de s’encroĂ»ter dans

  • la noirceur,
  • l’attendu ou
  • le sclĂ©rosĂ©.

Avec lui,

  • pas de vaine rutilance, de l’Ă©nergie ;
  • pas de dĂ©monstration spectaculaire, de la prĂ©cision ;
  • pas de posture façon drama king, de la musique, id est de la vie.

De quoi promettre pour la « Clair de Lune » qui se profile, après que je serai allĂ© demander aux vigiles d’intimer aux connards de la pièce d’Ă  cĂ´tĂ© de bien fermer leurs mouilles… Ă€ suivre !


Retrouvez nos 25 chroniques sur Pierre Réach en cliquant ici.
Retrouvez notre grand entretien avec Pierre Réach en cliquant là.

« Un bal masqué », Opéra Bastille (Paris 12), 5 février 2026

Anna Netrebko le 5 fĂ©vrier 2026 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Rozenn Douerin.

Ils sont venus, ils sont tous lĂ , mais elle ne va pas mourir, la Anna. ProgrammĂ© et quasi blindĂ© pour onze reprĂ©sentations, Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi est confiĂ© Ă  des Ă©quipes de solistes changeantes. Pour prĂ©parer la captation de ce dimanche, dernière pour Anna Netrebko, ultravedette mondiale de la première Ă©quipe, Ludovic TĂ©zier, vedette locale de la seconde Ă©quipe, est venu pousser la chansonnette ce jeudi, histoire de se chauffer avant la diffusion en direct au cinĂ©ma de son Renato… et surtout de l’Amelia d’Anna N. C’est donc un plateau aimantĂ© par la star un temps maudite avant qu’elle ne rĂ©gurgite les Ă©lĂ©ments de langage bien-pensants et obligatoires anti-Poutine pour complaire les amoureux de la libertĂ© de penser comme eux, ouf, qui s’est Ă©lancĂ© Ă  l’assaut d’une histoire dont les rebondissements sont plutĂ´t hors-champ.
En effet, l’opĂ©ra devait pomper celui d’Auber autour de l’assassinat du roi Gustave III de Suède, mais les censeurs italiens ne voulaient pas que l’on butĂ¢t un roi sur scène. Pas plus un grand-duc de PomĂ©ranie, apprirent-ils aux intĂ©ressĂ©s quand ils tentèrent de les amadouer avec une nouvelle mouture. La troisième réécriture fut la bonne : cette fois, on va assassiner le gouverneur de Boston. Ça, ça passe, et tant mieux – aux yeux des imbĂ©ciles qui gèrent l’art – si l’enjeu politique disparaĂ®t !

L’histoire

Riccardo (Matthew Polenzani) est le boss de Boston. Ça complote contre lui, lui rappelle Oscar (Sara Blanch), mais il reste focus sur sa problĂ©matique : il est amoureux d’Amelia (Anna Netrebko), la femme de Renato (Ludovic TĂ©zier), son bras droit. Il est fort Ă©moustillĂ© car il doit revoir la belle au bal masquĂ© du lendemain. En attendant, il s’occupe de la sorcière Ulrica (Elizabeth DeShong) que tout le monde veut exiler… mais qui lui apprend, je bestofise, que Renato le tuera bientĂ´t. Il ne la croit point, fin de l’acte I et de la première partie (1 h 35).
Poursuivant Amelia pour l’empĂªcher de boire un philtre d’oubli, Riccardo lui avoue son transport qui se confirme rĂ©ciproque, et hop. HĂ©las, les ennemis du gouverneur les poursuivent. Renato sauve son ami et s’apprĂªte Ă  raccompagner la dame voilĂ©e aux portes de la ville… quand il s’aperçoit que la conquĂªte du gouverneur n’est autre que sa femme. Il dĂ©cide de se venger, fin de l’acte II. Renato envisage d’abord de supprimer sa femme, puis opte pour l’assassinat de son pote, au cĂ´tĂ© des conjurĂ©s, pendant le bal masquĂ©. Amelia avertit son nouveau chĂ©ri, qui n’en a cure ou prĂ©fère pĂ©rir, va savoir. Renato met son projet Ă  exĂ©cution. Riccardo lui pardonne et meurt, fin de l’acte III et de la seconde partie (55′).

Le spectacle

  • DĂ©cors simples et inintĂ©ressants mais jolis costumes (William Orlandi),
  • chorĂ©graphie ad hoc (Micha van Hoecke) pour un tableau de dĂ©but de bal visuellement saisissant au troisième acte,
  • mise en scène passe-partout probablement destinĂ©e Ă  pouvoir Ăªtre apprise sans difficultĂ© par des chanteurs tournants (Gilbert Deflo) :

la production en est Ă  sa trente-neuvième reprĂ©sentation, soit plus d’un tiers des Bal masquĂ© donnĂ©s Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Ce soir, le livret d’Antonio Somma d’après Eugène Scribe joue Ă  fond l’effet Tartuffe : Riccardo est obsĂ©dĂ© par Amelia, parle d’Amelia, rĂªve d’Amelia ; le public n’attend que la Netrebko qui chante Amelia, mais l’icĂ´ne n’apparaĂ®t pas de suite. Dans un opĂ©ra très grand public

  • (alternance de
    • grandes formes avec chÅ“urs + solistes,
    • duos ou trios,
    • soli,
    • passages orchestraux puissants mais brefs, etc. ;
  • nombreux airs après lesquels le public peut se dĂ©gourdir les mimines en claquant des paumes ;
  • changement de tableaux oĂ¹ moult retardataires peuvent Ăªtre placĂ©s en urgence relative…),

c’est l’occasion d’apprĂ©cier et les semi-vedettes, Ă  l’aune de la Netrebko, et les inconnus aux oreilles des ignorants dont nous sommes.
Le Riccardo di Wallace de Matthew Polenzani est techniquement très propre. Il y a

  • du volume,
  • de la constance (on s’en apercevra, et tant pis si la voix apparaĂ®t trop prudente au dĂ©but du I et finit par se craqueler lĂ©gèrement Ă  quelques passages du III, l’opĂ©ra est un art vivant oĂ¹ les mini imperfections soulignent la qualitĂ© exigeante du reste de la performance) et, si manquent quelques basses (il en manque),
  • une vaillance certaine.

Rien de sĂ©duisant, pourtant, dans une composition frisouillant la caricature, oĂ¹ la posture virile Ă©vite toute Ă©motion. Ă€ en croire l’interprĂ©tation du tĂ©nor amĂ©ricain, Riccardo est un mĂ¢le dĂ©cidĂ©, pour qui la conquĂªte du pouvoir malgrĂ© les ennemis ou d’une femme malgrĂ© les interdits, c’est pareil. Pourquoi pas ? Parce que cette vision est en contradiction avec l’opĂ©ra qui offre au chanteur de longs soli et duos d’amour lesquels, quoique bien exĂ©cutĂ©s, sonnent faux.
Le Renato de Ludovic TĂ©zier est acclamĂ© comme il se doit par un public parisien toujours ravi de revoir « son » baryton. Seulement, ce soir, l’artiste doit affronter un rĂ´le qui, d’un point de vue dramatique, n’a guère d’intĂ©rĂªt. Son personnage n’a qu’une facette, celle de la droiture – oui, « la facette de la droiture », ça paraĂ®t bizarre, disons qu’il s’agit d’une licence non pas poĂ©tique mais gĂ©omĂ©trique. MĂªme quand Renato tue son ami, c’est pour rester droit. Le rendre captivant est mission difficile ; or, pour sa première face Ă  des partenaires dĂ©jĂ  rodĂ©s, Ludovic TĂ©zier semble sur la rĂ©serve.

  • La voix est lĂ ,
  • la prestance ne tremble pas, mais
  • nous manquent pour Ăªtre Ă©mu
    • l’incarnation,
    • la prĂ©sence, et
    • cette illumination qui nous hypnotiserait et nous ferait oublier que nous assistons Ă  un opĂ©ra qui exige des moyens techniques colossaux, nous permettant ainsi d’assister Ă  un drame en live.

Les formidables dĂ©couvertes viennent des chanteuses qui se produisent pour la première fois Ă  l’OpĂ©ra de Paris. Dans ce rĂ´le ponctuel typique des rĂ´les pour mezzo, entourĂ©e de figurantes noires, Elizabeth DeShong, en dĂ©pit d’un costume ridicule de sous-prĂªtresse vaudou avec son turban sur la cafetière comme si elle Ă©tait sortie prĂ©cipitamment de sa douche après un shampooing en sentant que son rĂ´ti commençait de cramer alors que ses invitĂ©s ne vont pas tarder, saisit.

  • La large tessiture est maĂ®trisĂ©e avec des graves somptueux (vivement Erda pour celle qui fut Fricka !),
  • l’interprĂ©tation soigne les diffĂ©rents aspects du personnage
    • (la prĂªtresse satanique,
    • la devineresse magique,
    • la femme qui hĂ©site Ă  dire toute la vĂ©ritĂ© au gouverneur), et
  • l’on salue sa capacitĂ© Ă  Ăªtre son personnage sans le rĂ©duire au topos de pacotille qu’il est pourtant.

PrĂ©sent, lui, tout au long de l’opĂ©ra, Oscar, l’assistant de Riccardo, a Ă©tĂ© confiĂ© Ă  la soprano Sara Blanch. Pour une fois, applaudissons le casting. Sur scène,

  • l’actrice jouant les grands naĂ¯fs est une boule d’Ă©nergie inaltĂ©rable du dĂ©but Ă  la fin, qu’elle
    • chante,
    • attende sa rĂ©plique en virevoltant ou
    • fasse acte de prĂ©sence ;
  • la chanteuse sait glisser des stichomythies dans le bon tempo et claquer de petits airs enflammĂ©s Ă  tomber ; et
  • la vocaliste dĂ©ploie un timbre d’une grande beautĂ© avec une apparente et perpĂ©tuelle facilitĂ© qui contribue Ă  la sidĂ©ration dans laquelle tombe Bastille – en tĂ©moignera le triomphe aux saluts de Sara Blanch, rare pour un rĂ´le presque secondaire et thĂ©oriquement invisible face aux vedettes qu’il sert.

 

Anna Netrebko le 5 fĂ©vrier 2026 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12). Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour accompagner de façon pĂ©renne cette troupe Ă©phĂ©mère, les chÅ“urs de l’OpĂ©ra, confiĂ©s Ă  Alessandro Di Stefano, confirment

  • leur excellent niveau vocal,
  • leur potentiel musical (contrastes et nuances n’ont nul mystère pour eux), et
  • leur plaisir de jouer.

L’orchestre, placĂ© sous la direction tonique de Speranza Scappucci, n’Ă©tincelle pas en tonitruant mais apparaĂ®t

  • solide,
  • Ă©quilibrĂ© dans une partition oĂ¹ son rĂ´le est multiple et chaque pupitre (ou presque) a « son » moment, et
  • souple quand la musique se spatialise en backstage ou sur scène.

Et donc, voilĂ  Tartuffe – au sens oĂ¹, on le sait, ce personnage dont tout le monde parle n’apparaĂ®t qu’au troisième acte de la pièce. Anna Netrebko apparaĂ®t, elle, avant le III, pour le plus grand orgasme des spectateurs. Celle qui, Ă  cinquante-quatre ans, aime Ă  mettre en images sa vie de riche privilĂ©giĂ©e Ă  frange n’en vient pas moins faire le taf.

  • Elle est son personnage,
  • elle en maĂ®trise les tensions
    • (la bonne Ă©pouse,
    • l’amoureuse soi-disant malgrĂ© elle,
    • l’infidèle punie), et
  • elle conserve une voix remarquable
    • (imbattables piani dans les aigus,
    • amplitude d’intensitĂ©s Ă  tomber,
    • expressivitĂ© cherchant la finesse par-delĂ  la pyrotechnie).

Certes, ce soir-lĂ , quelques transitions entre les registres permettent au spectateur ronchonchon de se transformer en jurĂ© de concours estimant d’un candidat surdouĂ© qu’il lui reste encore un peu de travail ; mais quelle mauvaise foi faudrait-il pour ne pas applaudir la performance de la rockstar, digne de sa rĂ©putation d’extraterrestre !

La conclusion

  • Un opĂ©ra typiquissime,
  • une reprĂ©sentation plaisante,
  • un plateau vocal associant grands noms et belles dĂ©couvertes :

si on l’avait payĂ© pour donner son verdict après avoir saisi un expresso issu d’une capsule en aluminium colorĂ© ultrapolluant, on sait ce qu’aurait dit George Clooney.

Petits papiers – 1

Éphémère installation-performance de voisinage. Matériaux composites, odeurs volatiles, couronne de porte en pneu. Paris 17, 4 février 2026.

Lorsque j’estois sur Facebook, avant d’Ăªtre boutĂ© fors le rĂ©seau des vieux pour des raisons que Dieu seul connaĂ®t, et encore, je m’attachois Ă  divertir mes commensaux digitaux en partageant quelques sursauts devant actualitĂ©s, estampes ou syntagmes cocasses ou fort escagassants. Après moult hĂ©sitations, je convins avec moi-mĂªme de tenter de poursuivre l’expĂ©rience ici mĂªme, sporadiquement, pour faire sourire qui le souhaitera. Que les grands esprits ne s’inquiètent : d’autres notules diablement plus sĂ©rieuses reviendront ce tout tantĂ´t relever le niveau de ce journal virtuel.

*

Sujet de philo : confirmez que vous Ăªtes bien une personne rĂ©elle. Vous avez dix minutes. La solution :

 

Se spĂ©cialiser dans le peep-show et le recel d’abus de bien sociaux, racheter Le Monde après avoir dĂ©clarĂ© que « quand les journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans leur canard et, après, ils me foutent la paix », puis se retrouver fort marri : quand Le Figaro te lèche la pomme, tu fais quoi ?

 

AĂ¯e. C’est-Ă -dire, la guigne, en somme.

 

Beaucoup critiquent les algorithmes qui nous fliquent et limitent nos intĂ©rĂªts. N’empĂªche, parfois, les suggestions YouTube donnent envie.

 

Il n’y a pas de bonnes photographies. Il n’y a que des instants idĂ©aux pour appuyer sur le dĂ©clencheur.

 

Les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Alors, aujourd’hui, j’aimerais vous aider Ă  rire.

 

Maintenant, on distinguera le divorce tout simple, le divorce pas rĂ©el, le divorce rĂ©el et le divorce vraiment rĂ©el. Et l’on goĂ»tera ce moment oĂ¹ mĂªme la stagiaire n’a plus d’idĂ©e pour que les baratineurs baratinent Ă  la tĂ©lĂ©.

 

Moi, ça va, chacun sache que je suis complètement normalse. En revanche, les gens, pardon, hein !

 

Ă€ suivre !

 

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 10/11

Première de couverture

Conclusion du cycle de sonates et partitas pour violon seul, la troisième partita BWV 1006 en Mi et en sept mouvements s’ouvre avec un prĂ©lude cĂ©lèbre. Saskia Lethiec en rend

  • la tonicitĂ© gaie,
  • les contrastes efficaces et
  • l’allant roboratif.

Certes, les points de montage ne se seront dĂ©cidĂ©ment jamais amĂ©liorĂ©s au fil des deux disques, faisant claudiquer çà ou lĂ  le propos (0’44, par exemple), et la prise de son très rapprochĂ©e flatte plus le violon dans le mĂ©dium que dans le suraigu. L’interprète sait nĂ©anmoins surpasser nos prĂ©ventions terre-Ă -terre grĂ¢ce Ă  sa capacitĂ©

  • Ă  nuancer habilement,
  • Ă  poser les premiers temps importants pour donner une assise et de la clartĂ© Ă  cette Ă©ruption impressionnante, et
  • Ă  nous emporter dans le vertige saisissant que crĂ©e l’intarissable partition.

Le loure (avec un « e ») en 6/4 renoue avec le dialogue entre lead et accompagnement.

  • Trilles,
  • contretemps et
  • rythme pointĂ©

contribuent au charme de cette danse plus solennelle que solennelle mais point empesée. Saskia Lethiec y évoque

  • l’Ă©lĂ©gance du geste maĂ®trisĂ©,
  • le plaisir du temps que l’on partage en bonne compagnie, et
  • la grĂ¢ce de la musique quand elle transcende une tradition (la musique Ă  danser) en un art.

 

 

La gavotte en rondeau, autre tube de la série, est ici exécutée avec

  • une joie communicative,
  • une saine attention aux dĂ©tails de l’ornementation,
  • une judicieuse variĂ©tĂ© d’attaques, et
  • une prĂ©cision de phrasĂ©s qui entraĂ®ne aisĂ©ment l’auditeur dans la danse.

La lĂ©gère accĂ©lĂ©ration Ă  l’avant-dernier refrain souligne la nĂ©cessaire libertĂ© d’une interprĂ©tation qui ne se fait pas au clic. EmportĂ© par le bouillonnement lethiecquique, on en oublie complètement la maĂ®trise technique qu’exigent ces pĂ©tillements… et l’on regrette d’autant plus le fade out brutal qui gĂ¢che notre envie de prolonger quelques secondes cette fĂªte après la note finale. Laquelle n’est pas tout Ă  fait finale puisqu’une dernière notule nous permettra d’Ă©couter les quatre derniers mouvements au programme. Ă€ suivre !


Pour écouter le disque en intégrale et gratuitement, c’est par exemple ici.
Pour l’acquérir moins gratuitement, c’est par exemple là.

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 4/10

Quatrième de couverture

N’eĂ»t Ă©tĂ© le dernier vers, « InquiĂ©tude », le pĂ©nultième texte de Paul GĂ©raldy musiquĂ© par Lucie Vellère eĂ»t fait rugir nos chères fĂ©ministes : le narrateur ne rĂ©clame-t-il pas Ă  sa narratrice solaire d’Ăªtre moins Ă©blouissante pour Ăªtre plus aimable… et, surtout, tranquilliser son amant ?

  • Le piano de Justine Eckhaut clapote avec virtuositĂ© ;
  • la voix de Coline Dutilleul fait preuve du machisme nĂ©cessaire dans l’autoritĂ© et dans la sĂ©duction ;
  • la compositrice sĂ©duit par
    • la bipolaritĂ© de sa miniature,
    • les harmonies sĂ©duisantes dont elle a le secret, et
    • la suspension finale, parfaite.

« Défaite » reconnaît

  • la faiblesse de l’homme devant la capacitĂ© de la femme Ă  encaisser les bouderies,
  • la chougnerie du mĂ¢le quand il souffre (« j’ai beaucoup trop de chagrin quand j’en ai », si c’est pas de la punchline, ça !), et
  • ce regret typique du mec quand il a Ă©tĂ© sincère et craint que sa colombe d’amour n’en profite.

Débutant a capella, le lamento lamentable joue

  • l’Ă©pure,
  • le contraste,
  • le silence comme dialogue entre dit et non-dit.

Ce qui pourrait Ăªtre kitsch se rĂ©vèle, grĂ¢ce Ă  des interprètes habitĂ©es,

  • superbe,
  • habile et
  • prenant.

 

 

S’ensuivent « Trois petits poèmes » de Marie Brunfaut, Ă  commencer par « Verger », dont la narratrice, nue, est vĂªtue de feuilles et des fruits d’un arbre dont la symbolique sexuelle a dĂ©flagrĂ© sur l’humanitĂ© depuis la genèse.

  • Piano gracieux,
  • voix sensible,
  • partition captivante sur un miniformat :

la chose est joliment envoyée. « Désespoir » évoque

  • la lune impitoyable,
  • l’ennui ombrageux et
  • la nuit presque morte.

Presque jazzy, la partition dessine un trouble sombre qu’Ă©clairent

  • une voix envoĂ»tante,
  • un piano tantĂ´t plume, tantĂ´t terrien, et
  • cette façon de ne pas finir le travail qui donne toujours envie de dĂ©couvrir la suite (le teasing n’a pas attendu les sĂ©ries pour exister…).

« Le temps fuit » conclut que, puisque le temps s’efface sans cesse, il est probablement possible de danser Ă©ternellement. Pour le tester, la compositrice condense son propos en trente-trois secondes. Attention, ce sera prompt… Sur un accompagnement sautillant, Coline Dutilleul pĂ©tille avec malice, et sa pianiste n’est point en reste. Formidable !

 

 

Deux mĂ©lodies avec quatuor concluent provisoirement la sĂ©quence. La « Vieille chanson du dixième siècle » est un poème mongol attribuĂ© Ă  Adolphe Thalasso, Ă©loge du miel qui risque d’Ăªtre tranchant si on le lèche sur un couteau et mordant si la chose dĂ©passe le baiser d’une femme. (Je ne sais pas pourquoi les gens font rĂ©sumer leurs vies par des IA alors que je crois que, en matière de synthèse, je me pose lĂ .)

  • Un texte facĂ©tieux,
  • un accompagnement entre soyeux des cordes et
  • punch des pizzicati :

Ă©videmment de quoi se rĂ©jouir d’Ăªtre triste en trouvant l’aventure trop courte ! La « Berceuse » de Francis Carco reste volontiers Ă©nigmatique : le texte mĂªle

  • du vent,
  • de l’eau molle et
  • une exquise blessure qui tue.

Si, c’est Ă©nigmatique. Volontiers, mĂªme.

  • Introduction musicale profonde,
  • balancement ternaire intrigant,
  • prosodie habile,
  • prise de son apparemment anonyme mais impeccable :

mazette, quels plaisirs que ces microdĂ©couvertes que complèteront tantĂ´t un quatuor Ă  cordes ambitieux, dont nous Ă©couterons les deux premiers mouvements Ă  l’occasion d’une prochaine notule !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple là.

Charlotte Grenat, « L’instant prĂ©sent », thĂ©Ă¢tre StĂ©phane Gildas (Paris 13), 6 fĂ©vrier 2026

Florilège de l’affiche

Elle n’aime pas

  • les masques,
  • les gnangnantises,
  • les chantages.

Elle aime

  • chanter,
  • vivre avec des chats,
  • dire sa vĂ©ritĂ© Ă  qui veut en jubiler.

Entre

  • Ă©nergie pĂ©taradante,
  • Ă©motion intĂ©riorisĂ©e,
  • tensions Ă©lectrisantes,

Charlotte Grenat rue dans les brancards d’une chanson entre textuellement vigoureuse et rĂ©solument pop, rĂ©putĂ©e malade depuis quelques dĂ©cennies. Pour fĂªter son nouveau disque, elle a rĂ©uni autour d’elle

  • un guitariste foufou,
  • une violoniste pas si sage qu’elle n’aime Ă  paraĂ®tre,
  • un batteur redoutablement polymorphe et
  • moi-mĂªme je au vrai piano et Ă  la clarinette.

 

Au thĂ©Ă¢tre StĂ©phane Gildas (Paris 13), le 3 fĂ©vrier 2026.

 

Son fervent soutien Jann Halexander passera pousser et non poussera passer, ça ne voudrait rien dire,

  • sa chansonnette Ă  lui,
  • la chansonnette Ă  elle et
  • leur chansonnette Ă  eux.

Ça s’annonce

  • comme un moment palpitant
  • dans un thĂ©Ă¢tre insoupçonnable mais parfaitement confortable (si, ça joue) et
  • avec des moyens « à taille humaine » mais qui semblent Ă©riger bien haut un doigt central prĂ©alablement humectĂ© pour contredire tout discours fataliste sur la chanson joyeuse avec du texte dedans.

Surtout, l’aventure fleure une envie

  • de libertĂ©,
  • de fraternitĂ©, et
  • de spontanĂ©itĂ© :

trois qualités pas si fréquentes dans un monde clivé !


Rendez-vous au thĂ©Ă¢tre StĂ©phane Gildas (16, rue de Tolbiac | Paris 13 | mĂ©tro : Bibliothèque Sa Seigneurie Mitterrand) le vendredi 6 fĂ©vrier Ă  19 h. Pour rĂ©server, c’est ici.

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 9/11

Première de couverture

Après un adagio et une fugue, la dernière sonate pour violon seul de Johann Sebastian Bach se pose dans un largo porté par une tonalité inattendue de Fa, surprenante dans une tétralogie en Ut. Énigmatique, cette pièce hiératique en duo ne néglige pourtant pas les fioritures

  • (trilles,
  • triples croches,
  • traits),

exprimant de la sorte une tension propre aux pièces pour violon seul :

  • monodie versus harmonie,
  • allant versus nĂ©cessitĂ© de poser l’Ă©tagement sonore,
  • simplicitĂ© apparente de l’Ă©noncĂ© versus richesse de la pensĂ©e prĂ©sidant Ă  la composition.

Dans cette Ă©lectricitĂ© frisant la schizophrĂ©nie artistique, on sent Saskia Lethiec Ă  son meilleur, Ă  l’aise

  • techniquement,
  • intellectuellement et
  • artistiquement.

Un beau moment.

 

 

Pour Ă©cluser les trois sonates de Johann Sebastian B., voici un allegro assai ternaire qui switche le Fa presque saugrenu avec un Ut affichĂ© d’emblĂ©e. LĂ , l’histoire est simple : il n’y a quasi que des doubles croches et, si vous n’avez pas bien saisi la première version, vous aurez droit Ă  une reprise par partie.

  • FestivitĂ© des attaques,
  • clartĂ© de nuances incroyablement contrastĂ©es,
  • limpiditĂ© des phrasĂ©s,

quelle fĂªte ! Saskia Lethiec

  • tient la distance,
  • distribue l’Ă©nergie et
  • nous fait jubiler.

Il y a

  • de l’intensitĂ©,
  • de la nĂ©cessitĂ© et
  • de l’art

dans cette façon de

  • projeter le son,
  • jouir des multiplicitĂ©s de registre, et de
  • faire rutiler les mille possibilitĂ©s du violon.

Une jubilation magistrale qui presse l’auditeur de dĂ©couvrir la dernière partita bachique qui conclut ce double disque !


Pour écouter le disque en intégrale et gratuitement, c’est par exemple ici.
Pour l’acquérir moins gratuitement, c’est par exemple là.

Jann Halexander revient avec « Cœur canari »

Première de couverture (détail)

On pourrait croire que l’Ă©pithète « tĂ©nĂ©breux » a Ă©tĂ© inventĂ©e pour lui. Pas pour sa couleur de peau, il n’est que mĂ©tis. PlutĂ´t pour sa capacitĂ© Ă  nourrir son propre mystère en le creusant. Jann Halexander, nĂ© AurĂ©lien Makosso-Akendengue,

  • a vu le jour Ă  Libreville,
  • a vĂ©cu au Canada, et
  • pousse ses « chansons cabaret » en France.

Un jour de 2025, il revient lĂ  oĂ¹ il a vĂ©cu. Au Gabon. Ne feint pas l’Ă©motion de reconnaissance. Constate au contraire que tout a changĂ©. N’encense pas :

  • la dĂ©mocratie,
  • l’eau et
  • l’Ă©lectricitĂ©

sont alĂ©atoires, en un mot. Il regarde. En artiste. En tire un livret. En artiste. Se prĂ©pare Ă  l’accompagner d’un single Ă  paraĂ®tre incessamment – surveillez YouTube cette semaine ! Pour lui, c’est l’occasion d’explorer le Gabon en tant que pays physique et en tant qu’espace intĂ©rieur.

  • Figure discrète de la scène LGBTQIA+,
  • bisexuel assumĂ©,
  • père Ă©mu nĂ©anmoins en couple avec un homme,

Jann semble vouloir faire la paix avec lui-mĂªme. Avec

  • le mulĂ¢tre qu’il revendique d’Ăªtre,
  • l’homosexuel qui salue les gens se foutant de ce qui se passe dans la salle Ă  coucher du voisin,
  • l’enfant qui se souvient de Port-Gentil, et
  • l’ado qui, aimant les hommes, aimant les femmes, a dĂ©testĂ© le pays.

Dans son rĂ©cit, il nous invite Ă  redĂ©couvrir avec lui le pays oĂ¹ il est nĂ© – et ce, Ă  travers

  • ses transports dont on imagine qu’ils sont autant vĂ©hiculatoires que sentimentaux,
  • ses regards sociĂ©taux sur lesquels on devine le souci de discerner l’influence des dictatures successives,
  • ses cahots, que ressent l’artiste français dans sa vie et sa chair, sans prĂ©tendre pour autant Ăªtre un pur Gabonais, comme le ferait un faiseur soucieux de sĂ©duire la diaspora en quĂªte d’un porte-drapeau convenable.

Entre une « maman porcelaine » et un « papa encre de Chine », Jann Halexander

  • hĂ©site entre l’observation et la vitupĂ©ration contre les Ă©nergumènes français qui s’Ă©tonnent que la tĂ©lĂ©vision publique se passionne Ă  grands frais pour des drag-queeens (j’en fais partie),
  • milite pour « l’homo sapiens lgbticus », et
  • invente les discours intĂ©rieurs ou extĂ©rieurs des homophobes sans, reconnaissons-le, dĂ©finir Ă  quel moment on devient homophobe aux yeux d’un bisexuel.

Cette mauvaise foi qui pulse est la force du livret de Jann Halexander : l’artiste

  • s’engage sans expliciter son engagement,
  • dĂ©fend la communautĂ© homosexuelle sans prĂ©tendre que la communautĂ© est une communautĂ©,
  • attire l’attention sur les OVNI en Afrique – une de ses spĂ©cialitĂ©s youtubesques et physiques – sans obliger le lecteur Ă  se passionner pour la question,
  • loue la sociĂ©tĂ© gabonaise pour son mĂ©pris de la minceur – lui qui est un pro du rĂ©gime – mais la stipendie pour son goĂ»t de l’apparence.

Les amateurs de mollesse univoque, l’opuscule les agacera. C’est son charme. Jann Halexander ne cherche ni Ă  convaincre, ni Ă  agrĂ©ger. Avoir le cÅ“ur canari, pour lui, c’est

  • chercher Ă  Ăªtre lucide sans s’aigrir,
  • Ăªtre Gabonais sans n’Ăªtre que Gabonais,
  • farfouiner dans un monde bien moisi sans, par contamination, devenir nidoreux.

Les gens plus straight ont toute liberté à préférer la grenadine. Les curieux, eux, pourront fricoter ici.

Herbert du Plessis, église Saint-Merry (Paris 4), 23 novembre 2025 – 2/2

Herbert du Plessis Ă  l’INJA (Paris 7), le 16 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Après la première partie qui dĂ©veloppait une suite de danses de Johann Sebastian Bach, Herbert du Plessis vire de cap et s’intĂ©resse au rĂ©pertoire russe post-romantique. Premier compositeur Ă  voler sous ses doigts, NicolaĂ¯ Medtner est Ă  la fois reconnu et mĂ©connu. Sa dixième sonate, l’opus 38 n°1 en la mineur dĂ©capsule une sĂ©rie de « MĂ©lodies oubliĂ©es » gĂ©nĂ©ralement intitulĂ©es « danzas » ou « canzonas », ce qui crĂ©e un lien thĂ©orique avec la première partie. L’incipit de l’Å“uvre saisit par

  • le swing de la nostalgie tranquille,
  • la libertĂ© de l’Ă©noncĂ© ondulant et
  • la versatilitĂ© de l’humeur qui inclut un jeu sur
    • le tempo, souple,
    • le phrasĂ©, sans cesse en adaptation, et
    • les nuances, d’une saisissante variĂ©tĂ©.

Le pianiste y exprime un mélange étonnant

  • de tension,
  • de retenue et
  • de langueur.

Comme à son habitude, Herbert du Plessis se préserve de surdramatiser le propos. Pas de grands effets de contrastes ou de mimiques torturées. Tout passe par

  • la caractĂ©risation,
  • la suspension,
  • la gestion de l’acoustique qui permet de savourer la projection du son et l’habiletĂ© de la pĂ©dalisation, ainsi que par
  • l’art de la respiration, Ă  la fois salvatrice et comme inquiète de ce qui va suivre.

Cette lecture Ă  l’os projette l’auditeur dans un tourbillon oĂ¹ frayent

  • les retournements de caractère,
  • les changements de couleur et
  • l’alternance fondue entre la virtuositĂ© qui explose çà et le retour au calme qui apaise lĂ  le propos.

L’artiste prend soin de faire briller les registres de son instrument. Il trouve

  • de l’Ă©cho dans les graves,
  • de la radiance dans les mĂ©diums et
  • de l’air envolant dans les aigus,

mĂªme si cette ouverture vers les airs ne permet jamais de s’extraire longtemps de la condition humaine que pourrait symbolise le leitmotiv glissant le long la sonate.
Quatre prĂ©ludes opus 23 de SergueĂ¯ Rachmaninov bouclent la set-list dans un ordre soignĂ©. Le quatrième en RĂ© flatte l’oreille grĂ¢ce Ă 

  • la sĂ©rĂ©nitĂ© de l’exposition,
  • la profondeur du dĂ©veloppement et
  • la densitĂ© de la mĂ©ditation.

Herbert du Plessis place en deuxième position le cinquième prĂ©lude en sol mineur, tube pour marteaux s’il en est. L’interprĂ©tation

  • gronde plus qu’elle ne sautille,
  • joue les camĂ©lĂ©ons en dĂ©jouant le risque d’une univocitĂ© rĂ©ductrice, et
  • privilĂ©gie l’Ă©nergie Ă  la fougue vibrionnante.

Chaque segment est soigné :

  • la partie lyrique se teinte sporadiquement d’un suspense savoureux ;
  • la transition cultive l’ambiguĂ¯tĂ© avec malice ; et
  • le retour du thème liminaire finit de combler le spectateur.

Le sixième prĂ©lude en Mi bĂ©mol ressemble Ă  une conversation oĂ¹ bavardage de la senestre et accords aigus semblent dĂ©battre, hĂ©sitant entre

  • conciliation,
  • harmonie fusionnelle et
  • divergence radicale.

Le concert se conclut avec un autre golden hit, le deuxième prĂ©lude en Si bĂ©mol. La patte du Plessis s’y imprime nettement, via sa capacitĂ© Ă  organiser l’Ă©coute sans aseptiser le propos. Le musicien

  • maĂ®trise la partition mais ne donne pas cours ;
  • construit sa vision de l’Å“uvre mais ne fige pas ;
  • Ă©claire l’enchevĂªtrement de notes mais ne cherche pas Ă  Ă©blouir.

Le rĂ©sultat permet d’apprĂ©cier

  • la verve de Rachmaninov,
  • les mutations thymiques, et
  • l’expressivitĂ© du travail sur le volume sonore

qui donnent le sentiment oxymorique d’une virtuositĂ© tranquille dont l’assemblĂ©e, nombreuse, ne manque pas de se dĂ©lecter. Évidemment, un bis est rĂ©clamĂ©, on sait s’tenir ! Le musicien avait, Ă´ hasard ! prĂ©vu le coup. Il se lance donc dans la mĂ©lodie russe dite « Le rossignol » que Franz Liszt a transcrite. L’interprète sait en tirer le suc :

  • plaisir de la musique populaire,
  • agilitĂ© digitale et
  • charme des sautes de registre, notamment les aigus (logique, vu le titre) mais pas que.

L’inconvĂ©nient de cette musique ne se fait pas attendre. Un autre bis est exigĂ©. C’est une « Berceuse » de Piotr Ilitch TchaĂ¯kovsky que choisit de susurrer Herbert du Plessis. Il en rend

  • l’hypnotique balancement,
  • la complĂ©mentaritĂ© entre des graves profonds et une mĂ©lodie joliment dessinĂ©e, ainsi que
  • la science duplessistique, et hop, de la suspension qui rend tellement plus savoureuse la rĂ©exposition.

Autant dire que le pianiste Ă©choue Ă  endormir le public. Un autre bis est exigĂ© car, ici, c’est Paris. Le musicien cède une dernière fois Ă  son public insatiable et lance sur le carnet une valse tubistique de FrĂ©dĂ©ric Chopin dont il fait scintiller l’Ă©nergie, la lĂ©gèretĂ© et cette sensation de libertĂ©, jubilatoire voire enivrante, que procure l’agogique quand elle est appropriĂ©e, signifiante et magnifiquement touchĂ©e. Un dernier triomphe, Ă©vident et nĂ©cessaire, est fait Ă  Herbert du Plessis ; puis il est temps de revenir Ă  la vraie vie. Deux mois plus tard, il est joyeux de se ressouvenir de ce rĂ©cital !


Moult autres chroniques sur Herbert du Plessis sans quitter ce site ? C’est ici.

Herbert du Plessis, Ă©glise Saint-Merry (Paris 4), 23 novembre 2025 – 1/2

Herbert du Plessis Ă  l’INJA (Paris 7), le 16 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Parfois, des artistes ou des attachĂ©s de presse, ces acrobates de mĂ©tier, me font l’amitiĂ© de me mander des disques ou de m’inviter Ă  des concerts. Ă€ chaque fois, je prĂ©viens 1) que j’Ă©cris sur ces pages digitales ce que j’ai pensĂ©, 2) que le griffonnage arrivera, sauf catastrophe, mais qu’il peut prendre du temps. Ce concert de novembre, chroniquĂ© fin janvier, en tĂ©moigne. N’empĂªche, il dĂ©montre aussi, comme disait Ricet Barrier de la belle qui lui avait mis des rĂ¢teaux mais « est venue Ă  son enterrement », « tout vient Ă  point Ă  qui sait attendre ».
Pas d’enterrement, en ce dimanche après-midi, mais un programme en deux parties complètement distinctes. Dans un premier temps, après une prĂ©sentation du concert djeunse et moins dĂ©contractĂ©e que vulgaire assumĂ©e par un organisateur hydroponique voire hors-sol, HdP dĂ©baroule pour recomposer une suite de Johann Sebastian Bach. Bach au piano, avouons-le, ç’a rarement Ă©tĂ© notre passion ; et pourtant, quand le gaillard s’installe, voilĂ  que la musique sonne, sonne, sonne. Les ouvertures parlent

  • dignitĂ©,
  • majestĂ© et, ouf,
  • musique en jouant sur la rĂ©sonance de l’Ă©glise du piano Ă  Paris.

L’artiste soigne

  • la vivacitĂ© des trilles,
  • l’alacritĂ© des nuances et
  • l’Ă©quilibre des voix.

Son Ă©nergie Ă©patante est patente – je sais, mais difficile de rĂ©sister : on savoure notamment

  • l’allant,
  • les accents et
  • le motorisme de la rĂ©gularitĂ© qui assure l’efficacitĂ© des contretemps.

Dès l’introit, la messe est dite :

  • les doigts sont dĂ©liĂ©s,
  • le goĂ»t est sĂ»r,
  • la pensĂ©e est Ă©levĂ©e.

La courante ne manque pas de dynamisme

  • (tonicitĂ© des temps forts,
  • clartĂ© des phrasĂ©s,
  • catapulte des ornements).

La vivacité des danses naît

  • des accents malins,
  • de la rythmicitĂ© roborative et
  • des habiles contrastes d’intensitĂ©.

Entre gavotte et passepieds, on se goberge

  • du rebond alla du Plessis,
  • de l’accent qui groove et de
  • la suspension, laquelle relance Ă  la fois le mouvement et la curiositĂ© du mĂ©lomane.

Un tempo posĂ© pour une bonne sarabande des familles n’a pas de quoi ensuquer le plaisir de l’auditeur. Celui-ci se dĂ©lecte

  • d’articulations prĂ©cises,
  • d’une rigueur qui Ă©vite toute rigiditĂ© et
  • d’une agogique qui, loin de s’opposer Ă  la rĂ©gularitĂ© de la mesure, la pimpe.

Les bourrĂ©es savent avancer avec une couleur terrienne qui n’envase rien :

  • les nuances sont Ă©tagĂ©es,
  • les attaques sont coordonnĂ©es,
  • les liaisons sont Ă©nergiques.

La gigue escarbille, et hop. On s’y pourlèche

  • du dĂ©sĂ©quilibre joyeux d’un ternaire en action,
  • de la vigueur des traits comme des mordants, ainsi que
  • de la force jubilatoire de l’accumulation puis de la circulation des motifs.

L’Ă©cho final emporte l’enthousiasme du public sous l’effet

  • des accords tonifiants,
  • de la formidable dissociation des registres et des voix, ainsi que
  • d’une sorte de mise en profondeur ou en perspective de la musique.

Quand on pense que nous attend, un entracte plus tard, un Medtner flamboyant a priori très éloigné des suites de Bach pour clavier, quelle joie anticipée !


Moult autres chroniques sur Herbert du Plessis sans quitter ce site ? C’est ici.