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Le blog de Bertrand Ferrier, page 25

Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 5/5

Première de couverture

Pour le dernier morceau de son rĂ©cital virtuose (avant le bis, on sait s’tenir, chez les Pfaff), Tristan P. a choisi quinze valses de Franz Schubert collationnĂ©es par le sieur SergueĂ¯ Prokofiev.

  • TonicitĂ© des octaves,
  • plaisir des nuances,
  • habiletĂ© des non-transitions,
  • palette saisissante de touchers, et
  • jubilation des mutations
    • (couleurs,
    • tempo,
    • tonalitĂ©)

aident Ă  goĂ»ter au swing d’une danse qui ne nous a jamais vraiment super passionnĂ©, malgrĂ© le travail de publi-information proposĂ© tantĂ´t par Vittorio Chopin et FrĂ©dĂ©ric Forte il y a dĂ©jĂ  huit ans. Comme l’ensemble du disque, c’est brillant mais pas ripolinĂ©. Tristan Pfaff a la sagesse du Sioux qui sait qu’une explosion n’est jamais plus sidĂ©rante qu’après une accalmie. Bon, peut-Ăªtre c’est pas un constat spĂ©cifiquement sioux, mais on voit l’idĂ©e. Dès lors, l’Indien n’hĂ©site pas Ă 

  • retenir les passages lents,
  • apaiser les segments piano, ni Ă 
  • Ă©largir la mesure quand le mĂ©tronome froisserait la sensualitĂ© Ă©voquĂ©e par la musique.

Refrain après refrain, la valse des valses déploie sa richesse de pétillements :

  • accĂ©lĂ©rations brutales,
  • appogiatures bondissantes,
  • accents rugueux,
  • rĂ©flexes de la main gauche façon pois mexicain,
  • staccati faisant douter de la pesanteur des petits marteaux,
  • confrontation fĂ©conde entre binaire et ternaire,
  • trilles grondantes Ă  souhait comme pour prĂ©parer la catapulte qui propulsera la dextre tout au bout du clavier

(j’avais Ă©crit « à l’extrĂªme-droite du piano » : nous, chacun sache que nous sommes normalses, mais les gens, les autres, sont parfois un peu fouyouyous)… Tristan Pfaff Ă©voque

  • ici la tendresse, presque l’Ă©rotisme de toute chorĂ©graphie en duo,
  • çà l’ivresse totale du tournoiement,
  • lĂ  le plaisir Ă©lĂ©gantde la danse de salon entre gens de bonne compagnie

sans jamais perdre le fil tissĂ© voire entortillĂ© par SergueĂ¯ Prokofiev. Il y a de la clartĂ© dans cette rhapsodie profuse, donc de la joie : parfait pour conclure le programme avec une partition pour le moins inattendue, synthĂ©tisant en quelque sorte une set-list intelligemment partagĂ©e entre

  • arrangements,
  • augmentations,
  • paraphrases et
  • Å“uvres originales.

C’est d’ailleurs une Å“uvre originale qui sert de coda, en l’espèce la toccatina op. 40 n°3 de NikolaĂ¯ Kapustin, rĂ©putĂ© pour ses Å“uvres toujours savoureuses Ă  Ă©couter et systĂ©matiquement injouables. L’allegro en mi mineur

  • prend des accents latino,
  • joue sur l’irrĂ©gularitĂ© rythmique,
  • s’amuse des diffĂ©rents registres,
  • se grise de notes rĂ©pĂ©tĂ©es,

et Tristan Pfaff stupĂ©fie par sa capacitĂ© Ă  transformer un objet de torture pour pianistes en un moment d’art galvanisant. Dès lors, avec

  • un pianiste surhumain soucieux de dĂ©montrer qu’il reste musicien au premier chef comme d’autres sont gardiens de la paix avant tout,
  • un piano formidable qui, bien maĂ®trisĂ©, ne sonne jamais clinquant ou trompetteur, et hop,
  • une prise de son idĂ©ale,
    • ni trop proche, ni trop Ă©loignĂ©e,
    • ni trop sèche, ni confuse,
    • ni rutilante, ni Ă©teinte,

le seul reproche que l’on peut adresser Ă  ce disque nous semble que, passĂ©e la première de couverture,

  • le graphisme est nul (quelles vilaines typographies et dispositions !),
  • le programme de quatrième n’est pas dans le bon ordre (why?), et
  • les notions d’orthotypo des petites mains du label restent Ă  peaufiner
    • (accents sur cap Ă  la guise de l’imaginaire,
    • itals et guillemets optionnels,
    • design du livret d’une sensibilitĂ© quasi soviĂ©tique…).

C’est loin d’Ăªtre un dĂ©tail, Ă  l’heure oĂ¹ l’objet physique se dĂ©fend essentiellement par son design et l’intĂ©rĂªt de son livret. Toutefois, si l’on s’accroche Ă  ce chipotage, il est probable que la critique acerbe masque pĂ©niblement une envie : mĂªme après l’Ă©piphanie, conseiller l’Ă©coute de la galette Ă  tous ceux qui n’ont pas peur de kiffer voire de headbanguer en oyant de la musique savante !


Retrouvez nos chroniques sur Tristan Pfaff ici.
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Voltiges II par exemple lĂ .

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 5/11

Première de couverture

Pour conclure la deuxième sonate pour violon seul (et le premier des deux disques de cette intĂ©grale), nous attendent un andante et un allegro. Le mouvement lent s’avance avec la solennitĂ© requise. Le duo entre une basse obstinĂ©e et une ligne mĂ©lodique fonctionne grĂ¢ce Ă  l’association entre exigence mĂ©tronomique et dĂ©tente du geste Ă  l’approche de la première reprise. MĂªme si

  • l’acoustique trop gĂ©nĂ©reuse nous semble dĂ©cidĂ©ment mal rendre compte de la prĂ©cision du geste de Saskia Lethiec,
  • la prise de son très rapprochĂ©e ne nous cache rien de la respiration de l’interprète, et
  • les points de montage sont souvent beaucoup trop rustiques (4’02, plus tard 1’06 dans l’allegro),

on parvient Ă  se laisser prendre par la musique grĂ¢ce Ă 

  • la sĂ»retĂ© de la technique,
  • la qualitĂ© des sons filĂ©s,
  • l’allure dĂ©cidĂ©e de l’interprĂ©tation et
  • la capacitĂ© de la violoniste Ă  prendre son temps, aux endroits opportuns, pour laisser rĂ©sonner son grain personnel au fil de la narration.

 

 

L’allegro, presque entièrement monodique, va son bonhomme de chemin,

  • dĂ©cidĂ©,
  • presque saccadĂ©,
  • sĂ©rieux et
  • pressĂ©.

Des bruits parasites (1’12, 1’23, etc.), Ă©tranges pour une captation non live et loin du mĂ©tro, laissent supposer que le choix de la prise a Ă©tĂ© guidĂ© par l’Ă©nergie de l’artiste plutĂ´t que par la joliesse de la captation ; et c’est effectivement ce que l’on retient d’une proposition qui sait

  • avancer sans sautiller,
  • dĂ©tacher sans hacher,
  • phraser sans s’ensuquer, et
  • nuancer sans faire son joli cÅ“ur.

De quoi aiguiser la curiositĂ© pour le second volet du projet, composĂ© des deux dernières partitas et de la troisième sonate. Ce sera l’objet de prochaines notules.


Pour écouter le disque en intégrale et gratuitement, c’est par exemple ici.
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Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 4/5

Première de couverture

Aujourd’hui, grĂ¢ce au disque de piano virtuose claquĂ© par Tristan Pfaff, on s’envole. En valsant d’abord autour de pactes Ă©rotico-diaboliques ; en suivant les dingueries de la nounou la plus cĂ©lèbre du monde ensuite.
La « Valse de Faust » ouvre le bal. TirĂ©e en 1861 par Franz Liszt de l’opĂ©ra de Gounod, elle revendique un curieux mĂ©lange de fidĂ©litĂ© Ă  la « valse de la kermesse » ou au mĂ©gahit qu’est « Ô nuit d’amour », par exemple, mais aussi une libertĂ© assumĂ©e dans la confusion des rĂ©cits (le duo d’amour apparaĂ®t au troisième acte, la scène de la kermesse est incluse dans le deuxième) et l’Ă©criture de transitions abracadabrantesques donc fascinantes. Le prĂ©lude du tournoiement est siglĂ© « allegro molto vivace » et exigĂ© fortissimo avec de violents contrastes et de sĂ©rieuses accĂ©lĂ©rations.

  • Octaves puissantes,
  • variations de registres et d’intensitĂ©s,
  • souplesse de tempo et
  • circulation du thème aux deux mains

animent l‘incipit.

  • Vigueur et mallĂ©abilitĂ© des triples forte,
  • capacitĂ© Ă  revenir en un claquement de mesure Ă  une humeur plus intĂ©riorisante mais pas moins habitĂ©e,
  • rĂ©ussite de la construction des plans sonores entre accompagnement et lead, et
  • art indispensable d’exploser quand cela est judicieux

soulignent moins les capacitĂ©s du pianiste que son souci de faire de la musique par-delĂ  l’invitation Ă  l’admiration pour la vivacitĂ© des petites saucisses. La rencontre entre Faust et Marguerite (« Je ne suis ni demoiselle, ni belle / Et je n’ai pas besoin qu’on me donne le bras ») permet de goĂ»ter Ă  nouveau aux charmes

  • de la modulation chromatique,
  • des trilles enchanteresses et
  • des enivrants traits improbables.

Ne finassons point :

  • l’Ă©nergie de l’allegro vivace assai,
  • la folie des modulations embrassant les registres,
  • la puissance du groove hors glissendi,
  • la finesse des nuances,
  • la malice des nuances incroyables et
  • la puissance des octaves injouables

ne peuvent que susciter le wow. Alors que le pianiste a l’air humain, hein. Juste : a l’air. Car est venu le temps de la « Mary Poppins Fantasy » crĂ©ditĂ©e par Sherman et Tenenbaum.

  • La virtuositĂ© digitale exacerbĂ©e,
  • la magie d’un clavier bourrĂ© explosifs,
  • la tendresse des moments slow

sidèrent. Et ce n’est pas tout, ouh-ouh.

  • La puissance des staccati,
  • l’invraisemblable tonicitĂ© des petons manuels, et
  • la capacitĂ© narrative de cette excellence extravertie

sidèrent. Tristan Pfaff ? Ce mec est too much, il a mĂªme de l’humour, tant pis pour lui. Ce que nous sachons, c’est que son disque finit avec Prokofiev donc Schubert et mĂªme Kapustin. Rendez-vous dans une prochaine notule pour un prochain wowowisme assumĂ© !

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 4/11

Première de couverture

La deuxième des trois sonates pour violon seul de Johann Sebastian Bach n’innove pas sur la forme. Quatre mouvements alternent tempi lents et rapides. Pourtant, dès le dĂ©but du grave, on est saisi par l’interprĂ©tation d’une musicienne que l’on sent pĂ©nĂ©trĂ©e par l’importance de ce qu’elle joue. L’attention apportĂ©e notamment

  • aux dissonances,
  • aux trilles millimĂ©trĂ©es et
  • Ă  l’articulation des notes formant les accords qui structurent le propos liminaire

ne trompe pas. Saskia Lethiec profite de la lenteur recueillie pour dĂ©gager une impression de libertĂ©, façon prĂ©lude quasi improvisĂ©, ce qui Ă©pouse l’Ă©criture du mouvement. La musicienne prend le temps de

  • poser le son,
  • le façonner puis de
  • le laisser s’Ă©panouir dans l’acoustique très rĂ©verbĂ©rĂ©e qu’elle a choisie pour sa captation.

De la sorte, ce grave paraĂ®t s’inventer Ă  chaque phrase, comme si l’inspiration se cherchait un aboutissement entre deux respirations. Cette esthĂ©tique d’une musique que l’on feint

  • de dĂ©couvrir,
  • de fabriquer et
  • de prolonger

au fur et Ă  mesure du morceau – et non que l’on joue en pensant le mouvement Ă  la manière d’un tout dĂ©terminĂ© Ă  l’avance – crĂ©e une tension rĂ©jouissante que l’absence de rĂ©solution, avec ces deux mi suspendus, fait joliment crĂ©piter.

 

 

Au prélude succède une fugue monumentale à deux temps. Ici, le ton devient

  • dĂ©cidĂ© mais non rigide,
  • ferme mais non fermĂ©,
  • allant mais non hĂ¢tif.

Cette fois, Saskia Lethiec sait oĂ¹ elle va. Son violon dessine une route nette mais ensoleillĂ©e en dĂ©pit de la tonalitĂ© mineure. Les contrastes

  • de nuances,
  • de registres,
  • d’Ă©nonciation
    • (accents,
    • phrasĂ©s,
    • rĂ©gularitĂ© Ă©gayĂ©e çà et lĂ  d’une agogique posĂ©e Ă  bon escient)

ajoutent au plaisir d’une partition foisonnante qui ne renĂ¢cle pas devant la gourmandise toujours efficace des marches chromatiques descendantes. L’Ă©criture de Bach assume une polymorphie qui, comme les belles passantes, « fait paraĂ®tre court le chemin ». L’habile agencement des diffĂ©rentes sections,

  • ici verticales,
  • çà horizontales,
  • lĂ  presque concertantes

captive d’autant plus l’attention que l’interprĂ©tation associe

  • un train assurĂ©,
  • des appuis clarifiant le discours et
  • des respirations donnant de l’ampleur au geste musical.

 

 

Saskia Lethiec est à son affaire dans une pièce qui sied à

  • son aisance technique,
  • son art du rĂ©cit, et Ă 
  • son inclination pour la construction du son.

La tierce picarde finale donne un Ă©cho chaleureux Ă  cette proposition solaire avant l’andante et l’allegro que nous Ă©voquerons dans une prochaine notule.

Et donc on danse, première !

Avec Pierre-Marie Bonafos, son sax de l’Ă©poque et son bonnet. Photo : Jacques Bon

Ça s’est jouĂ© cet Ă©tĂ©. Moult, c’est-Ă -dire au moins deux personnes, m’ont demandĂ© quels Ă©taient mes projets, et j’ai dĂ» avouer a minima : « Rien de concret pour le moment. » Puis, craignant que l’on perce Ă  jour ma personnalitĂ© ayant facilement tendance Ă  la dĂ©pression, sauf quand elle assiste Ă  des performances systĂ©matiquement dĂ©biles mais toujours inattendues, j’ai pensĂ© qu’il Ă©tait temps de me secouer les miches et d’inventer des trucs. Soit pour kiffer en les rĂ©alisant, soit pour kiffer en constatant que, dĂ©cidĂ©ment, la vie est mal faite car elle ne me permet pas de les rĂ©aliser. Dans tous les cas, pour kiffer.
Donc j’ai appelĂ© Pierre-Marie Bonafos, et je lui ai dit que, pour combattre le morosisme de la vie (rien Ă  voir avec Yves), j’avais envie de danser – mais danser seul, bof. Il n’Ă©tait pas contre le projet, Ă  ceci près : il voulait une grosse team avec nous. Une Ă©quipe avec Franz, Bela, Tylman, des titulaires et des remplaçants, peu importe, mais des gars qui bastonnent et envoient du lourd. Dont acte. Voici le rĂ©sultat : un rĂ©cital orgue, piano et sax intitulĂ© « Et si l’on danse ? », dont on peut retrouver le programme ici.
C’est ça qui aura lieu en l’Ă©glise Sainte-Anne de Marseille ce dimanche 18 janvier, Ă  17 h pĂ©taradantes. EntrĂ©e libre, sortie aussi mais pas obligĂ© quand mĂªme, on a le droit de laisser quelques subsides si on en a les moyens ce qui, en ces temps de macronisme dĂ©lĂ©tère, est fort apprĂ©ciable.

Claudio Zaretti, Rare Gallery (Paris 4), 4 dĂ©cembre 2025 – 1/2

Claudio Zaretti au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

Claudio Zaretti est l’un des rares chanteurs Ă  se produire aussi efficacement dans les salles de concert et dans les bars (il sera d’ailleurs en concert Ă€ la trockette, 125 rue du chemin vert, Paris 11, le jeudi 22 janvier Ă  19 h 30). Propulseur de feel good songs, il a ce mĂ©lange

  • de simplicitĂ©,
  • d’efficacitĂ© mĂ©lodique et
  • de concentration artistique

qui le rend sympathique tout en l’aurĂ©olant d’une bulle de respect qui lui permet de mener sa barque mĂªme quand les flots alentour sont quelque peu agitĂ©s. Les flots de la Rare Gallery sont paisibles, passĂ©s les clapotis beaucoup trop longs de la prĂ©sentation

  • de la galerie,
  • du galeriste et
  • des projets de la galerie-studio-radio

tartinés par un bouillonnant Wilson, patron plus flashy que haut en couleurs, ce soir particulièrement en verve. Devant une vingtaine de spectateurs, donc une salle blindée, le chanteur parvient enfin à prendre le micro pour sonner la charge avec « Mamzelle révolte », un questionnement sur

  • l’engagement donc
  • les petits arrangements voire
  • les grandes compromissions

dont Ă  peu près chacun de nous est triplement capable ou coupable, selon les circonstances. D’emblĂ©e s’impose la question du temps qui

  • passe,
  • change les gens et, pour se dĂ©sennuyer un peu,
  • joue Ă  bousculer les roses.

Pas que les roses, comme le rappelle « Les deux diamants », chanson majeure du rĂ©pertoire zarettique oĂ¹ l’auteur-compositeur-interprète travaille l’itĂ©ration comme pour illustrer cette question Ă  la fois de l’usure mais aussi de la diffĂ©rence : ces deux diamants seront-ils aussi rĂ©sistants l’un que l’autre ? Ă€ quoi tient, en effet,

  • la vigueur de la persistance,
  • la vivacitĂ© de l’Ă©phĂ©mère ou
  • la lenteur d’une dĂ©gradation ?

Parfois Ă  « cette chanson-là », sujet de la troisième fredonnerie, sur un mode Michel Fugain Ă  l’ère de l’inclusivitĂ© et de l’obsession pour le point mĂ©dian Ă  n’importe quelle sauce (« j’aimerais que tous et toutes soyez encor là »). Catalysant les motif-clefs de l’artiste, cette tune – presque rĂ©cente – Ă  la mĂ©lodie entĂªtante parle

  • de soi,
  • du voyage et
  • de la diachronie autobiographique,

reliant l’humain Ă  l’universel (« certains dorment sous la voĂ»te / et moi, je marche ici bas », Ă©voquant les « PensĂ©es des morts » de Georges Lamartine, mises en musique par Alphonse de Brassens : « Et quand je dis en moi-mĂªme / oĂ¹ sont ceux que ton cÅ“ur aime ? / je regarde le gazon »). Souvenir d’un prof de sciences, « Le cycle de la vie » propose une chanson rĂ©cente que l’on pourrait situer entre Laurent Voulzy et Émilie Jolie, avec ce chiasme signifiant expliquant que « c’est le cycle de la vie, / de la vie, le cycle c’est ». Pas de doute, on est en plein zarettisme, avec l’art de la mise en musique et la prĂ©sence d’inĂ©puisables thĂ©matiques consubstantielles au zozo comme

  • la diachronie,
  • l’amour, ainsi que
  • la complĂ©mentaritĂ© entre grandes vĂ©ritĂ©s et ressenti personnel.

On omettrait presque de saluer, tant cela est fait avec naturel,

  • la qualitĂ© de l’harmonisation,
  • l’art de l’auto-accompagnement et
  • la justesse d’un solo de gratte nullement soucieux d’esbroufe.

Autre raretĂ© rĂ©cemment inscrite sur la carte du chanteur, l’histoire du poète et de sa muse, empreinte de l’imaginaire polymorphe du cafĂ© parisien que Claudio Zaretti a souventes fois abordĂ©. Comme dans « Nous, on a vingt ans » oĂ¹ on s’installe en terrasse pour « s’offrir un cafĂ©, une glace selon le cours du port’-monnaie », le poète Ă  deux sous attend sa muse « mais sa muse s’amuse de tout », obligeant l’Ă©crivain Ă … commander une autre blonde. L’Ă©criture zarettique ne rechigne pas Ă  s’acoquiner avec

  • la parophonie,
  • le double sens et
  • le rĂ©investissement de topoi,

ce qui permet Ă  l’auditeur ou au spectateur de se sentir en terrain connu davantage qu’en terre inconnue – ça, c’est enregistrĂ© – avec ce petit plus acidulĂ© qu’offre la malice de l’ACI. Celui-ci se dĂ©peint volontiers comme un homme qui « fait la route » et que « certains entendent, d’autres Ă©coutent » dans une chanson-hommage Ă  sa guitare oĂ¹ brillent ses chers motifs

  • de l’itinĂ©rance,
  • du baladin et
  • du chien de compagnie que l’on retrouvera bientĂ´t dans la rubrique « souvenirs ».

Cela construit une première partie de tour de chant

  • gĂ©nĂ©reuse en images,
  • riche en mĂ©lodies et en trouvailles harmoniques, mais aussi
  • pĂ©tillante d’un plaisir de pousser des chansons Ă  hauteur d’hommes,

presque de frères sinon de camarades, dans une geste artistique oĂ¹

  • le talent,
  • le savoir-faire et
  • la prĂ©sence scĂ©nique très intĂ©riorisĂ©e 

sont partage, ce que ressent assez fort le public pour ne pas ménager ses applaudissements en forme de remerciements. À suivre !

Vincent Rigot, Récital de Noël, 25 décembre 2025, Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9)

Crèche, église Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9), le 25 décembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

Troisième concert de Vincent Rigot depuis sa prise de poste dans cette Ă©glise hostile au genre au nom d’un « traditionnalisme » en vogue dans un certain catholicisme, singulièrement parisien. L’occasion pour lui de renouer avec une double tradition : celle des concerts d’orgue donnĂ©s par les titulaires de grandes tribunes l’après-midi de NoĂ«l, d’une part ; et celle des noĂ«ls variĂ©s qui ont fait les beaux jours d’un certain rĂ©pertoire du roi des instruments. Six des sept pièces sur la set-list ressortissent de ce genre, Ă  des titres divers.
Le grand chÅ“ur pouvant servir de « sortie pour NoĂ«l » qui ouvre le bal n’est pas exactement l’Å“uvre de CĂ©sar Franck la plus connue. L’organiste veille Ă  Ă©picer la solennitĂ© cĂ©lĂ©brant le rĂ©veil de minuit par

  • des respirations pimpantes,
  • des registrations variĂ©es (en contraste frontal ou quasiment fondues-enchaĂ®nĂ©es) et
  • un phrasĂ© dont la nettetĂ© fait groove.

Une miniature d’Émile Bourdon (1884-1974) sur un noĂ«l de Saboly permet de s’enfoncer dans les profondeurs protĂ©iformes de l’orgue local :

  • la clarinette Ă©nonce le thème,
  • l’iconique duo voix humaine + tremblant ravive l’attention, et
  • un faux hautbois Ă©largit la palette de couleurs dĂ©clinĂ©e en un temps resserrĂ©.

Autre compositeur peu connu, Joseph Noyon (1888-1962) glisse ses « Variations sur un vieux noĂ«l » dans le programme.  Avec un art du kitsch assumĂ©, la partition investit la forme du thème rĂ©habillĂ© pour chaque fragment. L’apparente facilitĂ© de cette musique plaisante ne peut pourtant poindre que grĂ¢ce aux doigts dĂ©liĂ©s de l’interprète et Ă  sa belle indĂ©pendance pieds-main dans le trio final. Surtout, sur ce « Joseph est bien marié », dĂ©veloppĂ© sur quatre variations et un finale, Vincent Rigot montre une volontĂ© sĂ©duisante de

  • colorer le texte par les contrastes,
  • laisser chanter l’instrument dans sa spĂ©cificitĂ© et dans la variĂ©tĂ© de ses possibles, et
  • soigner ses phrasĂ©s pour diffĂ©rencier les mĂ©tamorphoses du thèmes.

Pas de quoi gommer la banalitĂ© d’une partition sagement tournĂ©e, mais une telle option aurait Ă©tĂ© hors sujet.
De Pierre Kunc (1865-1941), Vincent Rigot choisit une communion sur deux noĂ«ls du Languedoc et de la Provence, l’un recueilli voire priant, l’autre dynamique voire frĂ©tillant. Ainsi l’auditeur reprend-il une lichette de clarinette et un effet sonore nouveau avec ce malin mĂ©lange creux (jeux de 8, Ă  l’octave normale, et de deux, deux octaves plus haut) tirĂ© du positif. Si cette réécriture de « Lève-toi vite, Amaury » revendique une platitude quasi sulpicienne commune Ă  maints ouvrages de saison, elle parvient Ă  sĂ©duire grĂ¢ce aux sons que, pour elle, l’organiste invente, planquĂ© derrière son biniou.

  • MĂ©langes creux,
  • suspensions et
  • retour presque inattendu vers le thème premier

tĂ©moignent d’un mĂ©tier très sĂ»r et du griffonneur, et du ploum-ploumiste.
Le musicien enchaĂ®ne en honorant « une jeune pucelle », titre courant de l’Ă©lĂ©vation sur « Entends ma voix fidèle » d’Alexandre Guilmant. Ici, la simplicitĂ© est de rigueur, et mĂªme revendiquĂ©e car Alexandre Guilmant a signĂ© des noĂ«ls autrement plus pĂ©taradants, nĂ©gligĂ©s en toute conscience par l’interprète afin, subodore-t-on, d’Ă©quilibrer son programme. Après l’Ă©noncĂ© du thème, l’on se laisse bercer par les deux variations avec, au passage, un joli duo entre les jeux de fonds et le cor anglais.

  • Les harmonies parfois pimentĂ©es comme les aime le compositeur,
  • la franchise de la première variation et
  • le cĂ´tĂ© plus allusif de la seconde, oĂ¹ la lĂ©gèretĂ© du clavier dialogue avec la gravitĂ© de la pĂ©dale,

n’ont pas de quoi nous arracher un wow d’extase mais un soupir de contentement tranquille, si. Ă€ notre ère, c’est dĂ©jĂ  le pied, comme on disait Ă  l’Ă©poque du bandana et de la coupe mulet, j’imagine.
Vient alors la pièce scandaleuse, dont on imagine qu’elle a dĂ» causer bien des tourments au titulaire pour dĂ©terminer si elle Ă©tait convenable dans une Ă©glise rĂ©tive Ă  la musique « pas comme d’habitude ». Après conclave interne, il s’est risquĂ© Ă  dĂ©gainer « Les mages », extrait de La NativitĂ© du Seigneur d’Olivier Messiaen. Structure chronologique (agencement des mouvements) et gĂ©ographique (rĂ©partition des personnages entre les mains et la pĂ©dale) caractĂ©rise cet Ă©pisode d’une suite que le vieil Olivier jugera nulle, vexĂ© par son succès qui lui paraissait disproportionnĂ© par rapport Ă  ce qu’il inventa par la suite. On s’y dĂ©lecte

  • de la sĂ©rĂ©nitĂ© rĂ©gulière du tempo,
  • de l’amplitude des harmonies hypnotisantes si caractĂ©ristiques, et
  • de ce brutal changement de langage après quarante minutes très monomodales.

En guise de synthèse entre la tradition et un langage qui sort enfin de ses gonds, Vincent Rigot risque les redoutables « Variations sur un noĂ«l bourguigon », en l’espèce « En la saison de gel », manigancĂ©es par AndrĂ© Fleury. L’exposition prĂ©sente un joli balancement ternaire. Les variations suivantes savent dĂ©cliner notamment

  • la lĂ©gèretĂ© de la main droite versus l’obstination de la main gauche,
  • les guirlandes de notes qui ont quittĂ© le sapin pour accompagner les anches sur une solide pĂ©dale,
  • des envolĂ©es aĂ©riennes et bondissantes, et
  • un segment oĂ¹ l’orgue apparaĂ®t compact après avoir Ă©tĂ© ouĂ¯ Ă©tagĂ©.

On goûte

  • la technique très sĂ»re du musicien,
  • sa science de la registration, et
  • sa fiertĂ© non dissimulĂ©e (pourquoi le serait-elle ?) de jouer un instrument d’une telle richesse.

Le finale, spectaculaire, est pris allant, avec le choix de jeux et la maĂ®trise digitale qui vont bien. Une jolie coda qui vaut points de suspension jusqu’au concert de PĂ¢ques que prĂ©pare d’ores et dĂ©jĂ  (ou presque) Vincent Rigot. Ce jour-lĂ , un conseil, si l’Ă©glise est chauffĂ©e : ne vous installez pas près d’une bouche de chauffage. L’idĂ©e est rassurante mais le bruit est insupportable. (De rien, c’est compris dans la visite de l’article.)

Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 3/5

Première de couverture

Ceux qui ont suĂ© sang et eau sur « Doctor Gradus ad Parnassum » ou « Golliwogg’s cake-walk » dans leurs primes annĂ©es et en sont restĂ©s lĂ , par Ă©puisement ou par vengeance contre leur bourreau, estimeront peut-Ăªtre curieux qu’un spĂ©cialiste de la pyrotechnie digitale glisse une Å“uvre de Claude Debussy dans un programme explosif. C’est que Claude de France ne s’est pas contentĂ© d’un coin pour les enfants. Il a aussi dĂ©gagĂ© un vaste coin pour les adultes et, parmi les vacheries superbes qu’il a concoctĂ©es pour les pianistes Ă  plusieurs dizaines de doigts, « L’Isle joyeuse », seconde Å“uvre originale du programme pfaffique, se pose lĂ . Son sens officiel, s’il doit exister, est nĂ©buleux car moult notices souhaitent sous-titrer la pièce.

  • Le principal storytelling en fait une transcription synesthĂ©sique du PĂ©lerinage Ă  l’Ă®le de Cythère d’Antoine Watteau.
  • Un autre narratif la relie Ă  la pĂ©riode oĂ¹, quinze ans plus tĂ´t, Claude mĂ©lodisait Paul Verlaine.
  • Une troisième hypothèse affirme que, si l’isle est joyeuse, c’est que les amours du compositeur avec Emma Bardac, qui a fricotĂ© tant avec lui qu’avec Gabriel FaurĂ©, Ă©taient au top moumoute.
  • Une quatrième explication suggère que…

Pfff, que les musciologues se chamaillent entre eux, ça leur fera une occupation ; nous nous contenterons de let the music play, comme chantait Calvin Russell, c’est pas si pire. « L’isle joyeuse » s’ouvre en La sur une trille mouvante, Ă  exĂ©cuter comme « quasi una cadenza ». D’emblĂ©e, l’interprète marque son territoire :

  • digitalitĂ©,
  • nuance,
  • accents,
  • maĂ®trise de la pĂ©dale de sustain,

tout cela sent la rĂ©galade. La habanera « modĂ©rĂ©e et très souple » charme par la prĂ©cision du mĂ©canisme adjoignant Ă  la rythmique binaire de la mesure le motorisme tĂªtu des triolets de doubles croches.

  • L’Ă©tagement Ă©clairant des voix,
  • l’impressionnant fondu-enchaĂ®nĂ© des changements d’intensitĂ©, et
  • la capacitĂ© Ă  associer le mystère hypnotique d’un clapotis ou d’un sang qui pulse avec les Ă -coups d’un ressac ou d’un coup au cÅ“ur

Ă©baubissent et, paradoxalement, dĂ©tachent rapidement l’Ă©coute du seul contexte du disque, lequel fait que l’on attend du virtuose une succession d’effets wow. Le passage Ă  3/8 associe Ă  nouveau ternaire (main droite) et binaire (Ă  gauche), suggĂ©rant un bouillonnement intĂ©rieur frisottant la moustache de l’ineffable – je sais, mais je tente quand mĂªme. La rĂ©surgence du premier motif crĂ©e du liant dans cette fausse rhapsodie oĂ¹ l’allant rythmique dissimule habilement des changements discrets (quintolets de doubles dans une mesure Ă  trois temps), rappelant la polymorphie de la virtuositĂ© : celle-ci est

  • digitale (faut jouer les notes),
  • conceptuelle (faut comprendre la partition pour placer le son) et
  • musicale (faut faire en sorte que, mis bout Ă  bout, les mots du compositeur forment une histoire intelligible, captivante et racontĂ©e de manière sĂ©duisante).

Or, sur cette isle joyeuse il y a

  • de la clartĂ©,
  • de la vitalitĂ©,
  • de la fougue,
  • de l’urgence,
  • de la tonicitĂ©,
  • de la variĂ©tĂ© et
  • du mystère.

Partition passionnante, interprĂ©tation saisissante, et petit plaisir en prime : les dingues de transcriptions secouĂ©es seront heureux de basculer sans reprendre souffle sur le remix du « Largo al factotum » forgĂ© par Grigory Ginzburg Ă  partir de l’air de Gioachino Rossini extrait du Barbier de SĂ©ville.
De l’indication « Allegro vivace », Tristan Pfaff a surtout retenu la seconde partie… du point de vue du tempo. L’esprit, lui, est franchement allègre :

  • appogiatures façon catapultes pour projeter les notes,
  • enchaĂ®nement d’accords qui invitent Ă  la joie de voir le factotum dĂ©bouler,
  • contrastes d’intensitĂ© mettant en scène sonore l’arrivĂ©e du bouffon

parent l’incipit de couleurs vives. Comme disait ma prof de piano, « allegro, ce n’est pas un tempo, sinon on mettrait « noire = tant » ; allegro, c’est un Ă©tat d’esprit ». Certains l’ont, d’autres non. Tristan, lui, l’a, il l’a, il l’a, toutou, toutou.

  • Staccati Ă©lĂ©gamment bondissants,
  • sautes de registres finement rĂ©alisĂ©es,
  • friction ternaire / binaire faussement dĂ©sĂ©quilibrĂ©e,
  • itĂ©ration des accords nettement rythmĂ©e

caractĂ©risent une interprĂ©tation qui a l’Ă©lĂ©gance d’Ă©viter tout surjeu et, Dieu au moins soit louĂ©, toute minauderie. L’association entre

  • rigueur et souplesse de la battue,
  • prĂ©cision de la mĂ©lodie et jubilation des dĂ©bordements quasi gershwiniens (premier geyser aux mesures 50-51, vers 0’48) voire des glissendi direction les abysses (1’30) ou le septième ciel (2’30),
  • ciselage des traits gratuitement virtuoses et profondeur acoustique offerte par la pĂ©dale de sustain

fonctionne à merveille. La réussite de la partition tient en grande partie à une astuce : ne pas cliver énoncé du thème et doubles spectaculaires, mais faire coexister la récurrence presque simple du motif connu avec des explosions digitales particulièrement savoureuses.

  • Polyphonie orchestrale,
  • foucades brillantes,
  • art de fondre au mĂªme creuset
    • rugissements et sautillements,
    • mĂ©tronomie et accĂ©lĂ©rations Ă  la Speedy Gonzalez,
    • usage privilĂ©giĂ© des mĂ©diums pour les passages presque calmes et Ă©largissement soudain des registres pour les passages plus spectaculaires

envoient le pĂ¢tĂ© attendu.

  • La joie de reconnaĂ®tre un tube sympa,
  • la capacitĂ© Ă  le faire sonner avec des paillettes plein les portugaises et, peut-Ăªtre aussi,
  • le choix d’une certaine fidĂ©litĂ© pour la colonne vertĂ©brale (notamment l’option de ne pas recourir Ă  des modulations pour jouir Ă  fond de l’immĂ©diatetĂ© de la tonalitĂ© d’Ut)

parent cette transcription de tous les atouts utiles et nécessaires pour que brillent

  • l’interprète,
  • l’arrangeur et
  • la musique.

De quoi headbanguer Ă  s’en chatouiller les cervicales en attendant de valser avec Faust et de profiter de la fantaisie d’une Mary Poppins – ce qui fera l’objet d’une prochaine notule !

Saskia Lethiec, « Sonates et Partitas pour violon seul de Bach » (Cascavelle) – 3/11

Première de couverture

La suite de danse BWV 1002, inscrite dans l’intĂ©grale des sonates et partitas pour violon seul de Johann Sebastian Bach dont nous avons explorĂ© les premiers volets ici et lĂ , continue avec une sarabande. Saskia Lethiec s’y goberge d’une lenteur hĂ©sitant entre

  • nonchalance,
  • majestĂ© et
  • langueur,

comme si le compositeur et son interprète cherchaient Ă  dĂ©composer voire Ă  retenir le temps qui passe. La violoniste joue moins qu’elle n’incarne ce mystère d’une danse quasi immobile rebondissant sans fougue sur des basses ou des accords Ă©grenĂ©s par un archet très sĂ»r. L’ajout de rares ornements Ă  la reprise ajoute Ă  ce qui pourrait bien s’apparenter Ă  une tentative de dĂ©tacher

  • la fonctionnalitĂ© de nos mouvements,
  • l’utilitarisme de notre petite danse humaine,
  • les convenances et les conventions de notre chorĂ©graphie quotidienne.

Il y a de la mĂ©ditation dans ce faux surplace-lĂ , et la manière dont Saskia Lethiec transforme la note en son Ă  sculpter fait Ă©cho Ă  cette sorte de mĂ©taphysique de l’instant que paraĂ®t suggĂ©rer Johann Sebastian Bach. Le double passe d’une mesure Ă  3/4 Ă  une mesure Ă  9/8, donc doublement ternaire (trois temps dĂ©composĂ©s chacun en trois croches). Au swing inhĂ©rent au balancement de l’Ă©criture, la musicienne ajoute le groove

  • d’accents,
  • de prolongements de notes,
  • de contrastes entre legato et dĂ©tachĂ©s plus ou moins pĂ©tillants.

Après une sarabande introspective, tout se passe comme si la joie de danser jaillissait et nous libérait de la pesanteur terrestre.

  • La fluiditĂ© d’exĂ©cution,
  • la richesse des nuances et
  • la science du phrasĂ©

dont Saskia Lethiec fait preuve contribuent au plaisir d’Ă©coute.

 

 

Ă€ la gigue traditionnelle, Johann Sebastian Bach prĂ©fère un « tempo de bourrĂ©e ». Tant pis si l’enregistrement souffre dĂ©cidĂ©ment de limites techniques perçues auparavant (une fin d’Ă©cho de si parasite le dĂ©but de la piste ; on retrouvera aussi les traces d’un montage disons, hum, rustique, pour la dernière reprise du double, Ă  2’26) car, en dĂ©pit de ces scories, l’on se met Ă  sourire de contentement dès les premières notes du mouvement car la violoniste parvient avec une aisance confondante Ă  mĂªler le cĂ´tĂ© terrien de la bourrĂ©e et l’aspect aĂ©rien de la danse. La familiaritĂ© patente entre l’interprète et la partition offre Ă  la première la capacitĂ© de tirer tout le suc de la seconde pour nous l’offrir.

  • La mĂ©lodie sonne et dialogue avec elle-mĂªme,
  • les trilles rient et voltent,
  • les accents et l’accompagnement aident le propos Ă  aller sans cesse de l’avant, et
  • la caractĂ©risation des registres donne de la profondeur Ă  l’Ă©noncĂ© mĂªme dans les passages monodiques.

Bref, on se pourlèche les esgourdes – ce qui, techniquement, n’est pas si facile Ă  exĂ©cuter.
Le double Ă  deux temps n’est pas en reste, qui commence par un coup de gĂ©nie du compositeur, en l’espèce une anacrouse de trois croches qui offre un dĂ©sĂ©quilibre rythmiquement mystĂ©rieux, et cette claudication est un tremplin puissant dont va jaillir la musique qui suit. Sorte de commentaire de ce qui prĂ©cède, comme si les danseurs se retrouvaient au comptoir pour dĂ©briefer, la partition babille avec une apparente insouciance dont participent

  • la vivacitĂ© et ses suspensions,
  • la ligne mĂ©lodique ininterrompue qui s’enrichit parfois par les observations des intervalles,
  • la fermetĂ© de l’interprĂ©tation et la toujours juste dose
    • d’agogique,
    • de variations chromatiques et
    • d’ornements charmeurs.

Bref, nous voilĂ  bien aise d’avoir dansĂ© ! Dans une prochaine notule, nous reprendrons notre sĂ©rieux afin d’Ă©couter chanter le dĂ©but de la deuxième sonate. On a connu pire perspective.


Pour écouter le disque en intégrale et gratuitement, c’est par exemple ici.
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Tristan Pfaff, « Voltiges II » (Ad Vitam) – 2/5

Première de couverture

Il se trouvera sans doute des ironistes pour juger que Tristan Pfaff « sombre dans la facilité » en dĂ©gainant l’injouable « Carmenfantasie nach Bizet’s Oper » de Josef Weiss… sous prĂ©texte que le voltigeur en a fait sa spĂ©ciale, transformant cette paraphrase volontairement inaccessible aux pianistes humains en un kick magique avec lequel il aime mettre KO ses spectateurs au lieu de les endormir, Ă  l’instar de certains de ses confrères, avec un loukoum dĂ©goulinant de miel, type quatrième prĂ©lude de Chopin noyĂ© de rubato, de jets de tĂªte en arrière et de grimaces autant tharaudiques que pamartiennes. Au reste, cette familiaritĂ© de l’Å“uvre monstrueuse est Ă  double tranchant : autant ce vieux compagnonnage qui matche Ă  tous les coups peut, pour une part, rassurer l’interprète et lui permettre d’approfondir son exĂ©cution Ă  chaque sortie, autant il peut, pour une autre part, s’accompagner de quelques amĂ©nagements (par exemple pour rehausser encore l’extrĂªme difficultĂ©) s’ancrant peu Ă  peu dans la partition live alors qu’ils sont incompatibles avec une exĂ©cution rigoureuse en studio.
Après la folie virtuose concentrĂ©e dans la trentaine de pages Ă  venir, voilĂ  une seconde raison pour laquelle les auditeurs moins ironiques gagneront Ă  se prĂ©parer pour l’expĂ©rience, entre excitation effrayĂ©e d’avant dĂ©part du grand huit et effroi excitĂ© du moment oĂ¹ l’on assiste au concours de fin d’Ă©tudes d’un copain au conservatoire. Oh, certes, l’incipit Ă  trois temps de cette grande cavalcade s’annonce dans un tempo fort modĂ©rĂ© : c’est un andante MAIS un andante appassionato. D’autant que, pour compenser la tranquillitĂ© de la battue, Josef Weiss a couvert la partition de triples croches, en glissant parfois 9 pour 8 voire 6 pour 4. Quand on aime, on ne compte pas… pareil ! Pourquoi une telle gĂ©nĂ©rositĂ© ? Pour l’instabilitĂ© qui donne du groove en accĂ©lĂ©rant le dĂ©bit sans hĂ¢ter la mesure ? C’est envisageable. Surtout parce que, sinon, les doigts du pianiste auraient risquĂ© de s’endormir entre deux volĂ©es de notes ? C’est probable. En somme, un piège ? C’est possible. Un complot ? Nous verrons.
Étrangement, le rĂ©sultat ressortit de la grande musique et non du grand n’importe quoi pour mimines anabolisĂ©es.

  • Fureur du bariolage,
  • fusĂ©es Ă©clatant dans l’aigu, et
  • thème s’enfonçant peu Ă  peu dans le grave

guident l’Ă©coute dans une sorte de dolby surround pianistique instantanĂ©. Au long du premier mouvement,

  • modulations,
  • chromatismes rugissants,
  • bousculades « con moto » et « con passione » d’accords et d’arpèges post-lisztiens

pĂ©taradent, entre tourbillon d’escarbilles et explosions Ă  la chaĂ®ne. L’allegro qui suit ressemble fort Ă  l’esprit de l’andante : si le compositeur l’exige « moderato », il ajoute aussi sec « ma con passione ». Un p’tit oxymoron ne fait jamais de mal quand il s’agit de pousser mĂ©mĂ© dans les orties – ben c’est peut-Ăªtre mĂ©chant si mĂ©mĂ© est gentille, mais il se trouve que, pour rĂ©sumer ces treize minutes de furie, une IA ayant le sens de la mĂ©taphore aurait raison de dire : c’est une Å“uvre qui vise Ă  pousser mĂ©mĂ© dans les orties.

  • Les octaves rĂ©pĂ©tĂ©es en 12/8,
  • le retour du thème dans les graves,
  • les breaks et les suspensions prĂ©cĂ©dant le rush,
  • les changements de tonalitĂ©,
  • les mouvements contraires (la main droite se rue vers la gauche, et rĂ©ciproquement) ainsi que
  • le doublement du dĂ©bit (de 4X3 croches Ă  8X3 doubles par mesure)

sont autant d’astuces – parmi d’autres – pour pimper le beat. Nouvelle modulation, nouvelle mesure (Ă  3/8), et voilĂ  que surgit un allegro moderato sans passion, cette fois, qui tanque les deux mimines entre mĂ©dium et aigu.

  • Suspensions,
  • concatĂ©nation thĂ©matique,
  • cliquetis des tierces et
  • arpèges « capricieux »

prĂ©parent l’Ă©closion de la sĂ©guedille, Ă  la fois gracieuse et secouĂ©e de spasmes dignes d’une crise d’Ă©pilepsie musicale. Tandis que Josef Weiss jongle entre virtuositĂ© et reconnaissabilitĂ© (et hop) du lead, Tristan Pfaff dĂ©montre que, par-delĂ  la complexitĂ© technique qui Ă©moustille l’oreille,

  • la multiplicitĂ© des touchers,
  • l’art de la nuance et
  • le sens de la phrase
    • (articulation,
    • respiration,
    • jeu avec la rĂ©gularitĂ© donc avec la respiration)

participent d’une prestation en apesanteur qui met la technique au service de la musique. L’habile confrontation entre

  • tonicitĂ©,
  • vivacitĂ© et
  • rythmicitĂ©
    • (changements de de dĂ©bit, incluant des quintuples – oui, quintuples – croches,
    • association du ternaire et du binaire,
    • agogique suggĂ©rĂ©e par les indications du compositeur ou intuitionnĂ©e – pĂ´pĂ´pĂ´ – par l’interprète)

renouvelle sans cesse l’attention. Le piano de Stephen Paulello prend vie sous les doigts du dĂ©miurge qui façonne son golem et le mĂ©tamorphose continuellement. L’instrument est

  • grand orchestre ici,
  • harmonie lĂ ,
  • « quasi Flauto und Fagott » voire « quasi guitarri » un peu plus loin, quand il ne se prend pas pour une harpe ou quelque autre avatar.

Un grand caprice, d’abord dans le mĂ©dium et les aigus, conduit Ă  un allegretto en 3/4 puis Ă  un andantino bondissant, puis Ă  un presto martellato d’abord, « con fuoco » ensuite. Ça piaffe, sous les doigts de Tristan Pfaff – ça, c’est fait. Comme c’est venu spontanĂ©ment, je laisse, tout en reconnaissant que c’est Ă  la fois indĂ©licat et stupide. Ă” paradoxes de l’Ă¢me, quand vous nous torturez !

  • Puissance,
  • urgence et mĂªme
  • « fĂ©rocité »

sont requis pour préparer la mise à feu du finale, un allegro giocoso.

  • Grondement grave,
  • ouverture aux aigus,
  • accords rĂ©pĂ©tĂ©s et
  • fusĂ©e de triples croches

envoient sur orbite un moment « molto giocoso a la « burlesqua ». Par la fenĂªtre de notre vaisseau spatial, nous voyons

  • scintiller une comète « brillante » associant 12/16 et 4/8, donc binaire et ternaire,
  • dĂ©flagrer des accords enragĂ©s,
  • le ciel changer de couleurs et
  • le cosmos partir dans l’extase de l’allegro con fuoco, synthèse modulante qui finit par Ă©clater dans un Mi majeur d’apocalypse.

C’est

  • joliment troussĂ© car très habile,
  • astucieusement pensĂ© donc jamais uniquement circassien, et
  • extraordinairement rĂ©alisĂ© partant toujours sapide, l’Ă©pice pyrotechnique improbablement relevĂ©e s’intĂ©grant en souplesse au plat proposĂ©.

Pourtant, le disque ne s’arrĂªte pas lĂ . Rendez-vous dans une prochaine notule pour du Debussy et du Rossini relu par Grigory Ginzburg !


Pour acheter l’album, à paraître dès février, c’est ici.
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