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Le blog de Bertrand Ferrier, page 28

Gérald Genty, PIC (Ivry-sur-Seine), 18 octobre 2025 – 1/2

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Le spĂ©cialiste des ouh, des hampes et des zambalambĂ¯lo, a dĂ©baroulĂ© dans la chanson française avec un humour percutant  et des chansons faussement home made, rĂ©inventant la chanson d’humour en associant

  • parophonie,
  • absurde et
  • sens imparable de la mĂ©lodie.

C’Ă©tait un choc, un bonheur et un honneur de dĂ©couvrir un pur hurluberlu. Cela aurait aussi pu Ăªtre une prison dorĂ©e. Fort de son succès initial, GĂ©rald Genty, contraint Ă  voyager dans des TER minables interminables, a longtemps Ă©tĂ© cantonnĂ© au rĂ´le du petit marrant (et non du potimarron, c’eĂ»t pu partir en courges) qui n’a jamais Ă©tĂ© uniquement le sien. Il a

  • feint de bricoler ses disques,
  • mis en scène son inadĂ©quation avec la rectitude linguistique (et hop), et
  • claquĂ© quelques tubes qui lui collent encore au cÅ“ur et au corps,

notamment les titres d’ouverture de ses deux premiers disques (« Pour l’instant, j’suis pas encore très connu » et l’indispensable au titre improbable « Mon prĂ©nom, c’est GĂ©rald, pas GĂ©rard »).

  • Efficace,
  • farcesque et
  • intelligent,

le grand blond avec des chaussures de sport a sĂ©duit par son allure, sa finesse et son astuce. Puis il a semblĂ© se sentir Ă  l’Ă©troit dans le costume qu’il avait contribuĂ© Ă  tailler pour lui. En 2017, après avoir saluĂ© sa foufouitude dans divers endroits, on finissait par se demander Ă  l’EssaĂ¯on s’il ne risquait pas de tourner un popopopopopopopeu en rond. Avec la prĂ©tention du Kritike qui, bien sĂ»r, sait tout mieux que tout le monde, on subodorait que le gaillard avait un univers assez profond pour ne pas Ăªtre que le comique troupier (ce que l’on adorait) valorisĂ© par l’excellent Sylvestre, qui n’Ă©tait pas un Ă¢ne Ă  la contrebasse. Nous n’avons pas oubliĂ© leur duo Vedette Ă  la Manufacture chanson. Un an plus tard, le chanteur nous Ă©crivait pour nous dire en substance : « Peut-Ăªtre mon nouvel album vous intĂ©ressera. »
Effectivement, le mutant a su basculer d’un humour obligĂ© Ă  un humour saupoudrĂ© : parfois drĂ´le, parfois pas que, mais sans confronter les deux. On sait comment Wally s’est artistiquement effondrĂ© quand il a quittĂ© son personnage artistique de mec drolatique pour devenir Lilian Derruau, chanteur sciemment pas drĂ´le mais, as far as we’re concerned, pas super intĂ©ressant. GĂ©rald Genty a Ă©vitĂ© le piège grĂ¢ce Ă  la puissance de certaines de ses « chansons pas drĂ´les » sans, pour autant, renier son inclination pour la marrade

  • finaude,
  • joyeusement grotesque, voire
  • profondĂ©ment ancrĂ©e dans le basique efficace.

Et c’est bien ça ce qui constitue, Ă  notre aune, l’intĂ©rĂªt spĂ©cifique de ses concerts, cette tension palpitante entre

  • l’image liminaire et son incarnation du moment,
  • le zozo lunaire et le quinqua conscious,
  • le farceur invĂ©tĂ©rĂ© et le chanteur qui, dur, dure.

Pour ce soir, après sa « tournĂ©e d’antho(n)logie », le seurfeur de la fredonnerie a optĂ© pour une tenue de scène « pas prise par les autres chanteurs ». Partant,

  • pas de cuir,
  • pas de jean,
  • pas de survĂªte,

juste

  • un short d’athlĂ©,
  • un T-shirt et
  • une veste noirs.

De quoi se mettre en jambes pour le double défi du jour : commencer le show sans guitare, quitte à ne savoir que faire de ses mains ; et commencer la première chanson sans parler avant (raté).

 

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Au piano, vient s’installer Julien Carton (ou Alex Lutz, difficile de le dĂ©terminer) qui, tantĂ´t, jouait Ă  Bercy pour soutenir Matmatah. C’est parti pour « Le mĂ©tier qui sort », excellente miniature sur la dĂ©rĂ©liction du mĂ©tier de chanteur avec du texte dedans. Suit une « Retraite » qui n’est ni spirituelle ni leprestique. Pourtant, le gars l’admet : « Pour un chanteur, la retraite, c’est quand on est mort. D’ailleurs, Hugues Auffray a bien anticipĂ©. » Concrètement, tel qu’il l’imagine, la retraite, ce serait « loin comme Tahiti en ferry » ou « le Bouthan (en) train ». Peut-Ăªtre sera-ce l’occasion de se mettre Ă  la peinture moderne ou aux langues vivantes, mais pas sĂ»r : « L’art abstrait, c’est très compliqué » et « l’arab’, c’très compliqué ». En attendant l’arthr(a)ite, le chanteur s’imagine visiter « l’monde entier avec mon dentier ». Faire rire sans coup fĂ©rir, mais dire quelque chose en faisant vibrer le langage : that’s GĂ©rald Genty for ya anyway.
Ă€ dĂ©faut de faire toucher ses Ă©toiles – aucune allusion – Ă  Louane, la star du soir dĂ©gaine « Petit avion » avec antisèche assumĂ©e, extrait de LĂ -haut. Il y lance un « Mayday » en espĂ©rant qu’on vienne « m’aider », car le pauvre a perdu les pĂ´les contre quoi s’appuyer. Sans cracher dans la soupe, il nous prĂ©vient : « Ce vent dans l’dos qui vient d’en haut / c’est nous. » S’il n’est pas blanchi sous le harnais, le chanteur est rouĂ© et glisse sciemment très vite dans sa set-list cette chanson pas drĂ´le, en dĂ©pit de ses parophonies consubstantielles au gentyisme. C’est une astuce bienvenue pour poser que tout ne sera pas sur la ligne d’un Hubert, l’hurluberlu. Sur un accompagnement type rag, efficace et discret, le zozo confirme son plaisir Ă  se trouver sur la ligne de crĂªte entre jeux de mots et chanson sĂ©rieuse.
Le voici Ă©crivant Ă  ce « Cher Nobil » pour prendre des nouvelles et savoir comment vont « l’irradi du jardin ». Sa nouvelle chanson avec « Vue sur mer » poursuit sa veine sĂ©rieuse zĂ©brĂ©e de retournements sĂ©mantiques, en hommage Ă  cette « citĂ© balnĂ©aire de Normandie » oĂ¹ il habite et oĂ¹ erre un SDF qui constate que les gens ont « des vies, lĂ , dans des villas », donc « des pièces par-ci, par-lĂ , tout comme moi ». Des gens qui, comme lui ou presque, finissent par tĂ´t ou tard  par changer de por(s)che.
Sachant qu’il nous fera la grĂ¢ce de ses vieux tubes plus tard, l’audacieux olibrius claque, et l’on en est fort jouasse, une autre nouvelle chanson en hommage Ă  une fille dont les principaux talents seraient qu’elle « fait des crĂªpes qui ressemblent Ă  la Lune » et a « des Ă©toiles dans les Å“ufs ». Julien Carton conclut l’histoire en jouant le « Clair de crĂªpe » au piano  – pas l’intĂ©grale, non, mais le dĂ©but, si.
« MH 370 », premier single modulant de LĂ -haut, imagine la vie de ceux qui « ont Ă©lu domicile » quelque part après avoir bien reçu « dans le dos missile ». L’accompagnement du pianiste est

  • humble,
  • prĂ©cis,
  • utile,

donc on aimerait parfois qu’il envoie davantage de pĂªches dans le panier, pour alimenter le filet (mignon) de voix du chanteur… qui craque et prend sa guitare pour postluder avec crescendo puis decrescendo – ha, les formes en (m)arche, ha ! On frĂ©tille. Un peu de musique dans ce monde de mots, youpi !
Et soudain, c’est le drame. VoilĂ  que les messieurs sur scène tombent la veste et se pommadent pour se chauffer les muscles. Inutile de protester : le chanteur tient le compte et estime qu’ils ont « presque fait la moitié », ce qui, grosso modo, signifie qu’ils ont « jouĂ© pour 10 € ». Donnons-nous rendez-vous dans une prochaine notule pour dĂ©couvrir les 10 € restants !

Pauline Klaus, « Obsessions » (Paraty) – 3/4

Première de couverture

DĂ©diĂ©e Ă  Georges Enesco, que nous avons Ă©coutĂ© au fil de la prĂ©cĂ©dente notule, la troisième sonate d’Eugène YsaĂ¿e se prĂ©sente comme une « ballade ». Le premier segment est un lento molto sostenuto « in modo di recitativo » Ă  quatre temps mais non mesurĂ© et ponctuĂ© de points d’orgue. Des doubles cordes parcourent l’Ă©tendue des registres, semblant jouer Ă  cache-cache avec le silence entre

  • soupirs,
  • pianissimi et
  • points d’orgue.

L’affaire s’accĂ©lère un chouĂ¯a avec un « molto moderato quasi lento » Ă  cinq temps (utiles pour Ă©clairer l’interprète mais Ă  peu près indiscernables par l’auditeur – non : indiscernables tout court par l’auditeur). MalgrĂ© le tempo supposĂ©ment tranquille, le propos s’emballe.

  • Croches par deux puis en triolets,
  • doubles par quatre puis par cinq, et
  • deux en deux rugueux

prĂ©parent l’arrivĂ©e d’un « allegro in tempo giusto e con bravura » Ă  trois temps.

  • L’instabilitĂ© de la battue,
  • les secousses rythmiques,
  • la volontĂ© d’utiliser la totalitĂ© des registres possibles et
  • le surgissement de traits de pure virtuositĂ© pourtant marquĂ©s « calmato »

touchent leur triple objectif : ils

  • irriguent la partition,
  • font Ă©tinceler l’interprète et
  • rendent l’Ă©coute captivante.

Technicienne surréelle mais pas que, Pauline Klaus y déploie

  • fougue,
  • langueur et
  • science de la caractĂ©risation,

glissant avec souplesse et fluiditĂ© de la bravoure aux cahots suivants, les indications s’entrechoquant au grĂ© des triples croches pour laisser dĂ©ferler dans les esgourdes

  • le vertige des chromatismes ascendants,
  • le rusch des doubles croches dĂ©gravoyant les registres, et
  • le swing des triolets irrĂ©guliers.

Ainsi parvient-on au finale « piĂ¹ vivo e ben marcato » puis « piĂ¹ mosso ». L’interprète choisit mĂªme d’y esquiver le ralenti qui prĂ©cède le « vivo » final, nous emportant ainsi dans un tourbillon chromatique saisissant.

 

 

Alors que nous sommes fort rĂ©veillĂ©s après cette Å“uvre secouante, l’artiste fait le pari de nous hypnotiser avec un double interlude signĂ© Juan Arroyo, dont le premier volet s’intitule « Dormiveglia » (Ă  moitiĂ© endormi). CĂ©dant Ă  sa passion pour la crĂ©ation contemporaine, Pauline Klaus envoie feuler son instrument entre

  • sons voilĂ©s,
  • manières d’harmonies et
  • grincements mystĂ©rieux.

Le pattern du rémouleur passant dans la rue, près du semi-dormeur, se glisse entre

  • suraigus,
  • tremblements et
  • silences rĂ©sonants.

Le compositeur travaille voire malaxe

  • la dĂ©formation du son,
  • la rĂ©currence modifiĂ©e, et
  • l’imprĂ©visibilitĂ© du grincement

comme s’il voulait Ă©chapper Ă  une narrativitĂ© logique et progressive qui serait en contradiction avec l’Ă©tat de presque-sommeil qu’il s’est mis en tĂªte d’Ă©voquer.

  • Bribes de rĂ©alitĂ©,
  • souffles Ă©touffĂ©s et
  • stridences obsĂ©dantes

habitent une partition cinématographique qui fluctue,

  • s’animant ici,
  • se fragmentant çà,
  • se brisant lĂ .

Cette esthĂ©tique du discontinu oblige, en quelque sorte, Ă  l’Ă©coute. En effet, l’auditeur se retrouve ferrĂ©(sans « i ») dans les rets d’un suspense dont on sait pourtant l’inutilitĂ© car rien ne peut rĂ©soudre les vapeurs oniriques, sinon l’Ă©cho silencieux qui cogne dans nos demi-consciences longtemps après que les contours de la rĂªverie se sont dissipĂ©s.

 

 

Deux fois plus court, « Paralelo » reprend les éléments de langage qui semblent chers au compositeur :

  • le tremblement,
  • l’extension du son et
  • le travail des nuances extrĂªmes (pianissimo et fortissimo).

Le titre Ă©voque le lien qui unit le compositeur (et l’interprète, pour le coup) Ă  Johann Sebastian Bach, tissant une lisière plus qu’un fil rouge oĂ¹ la musique n’est jamais en repos.

  • Explosions ou breaks Ă©voquant la chaconne sans vraiment la citer,
  • persistance du tremblement unifiant,
  • percussions sporadiques des pizzicati

dessinent une esthétique

  • de l’estompe,
  • de l’Ă©vanescent et
  • de l’insaisissable.

Parfois, l’archet sautille, comme s’il voulait se libĂ©rer de la permanence tremblante qui file au long de la pièce. Peine perdue ! Le substrat de l’Å“uvre ne se dissout pas avant le dernier souffle. Il semble que l’on n’Ă©chappe pas Ă  son inspiration : on est tĂ´t ou tard aspirĂ© par elle.

 

 

  • La set-list habilement agencĂ©e,
  • les dĂ©couvertes et raretĂ©s qui cĂ´toient les piliers d’un certain rĂ©pertoire, et
  • la maestria d’une musicienne Ă©tonnante

donnent grande envie de dĂ©couvrir le diptyque final associant la sixième sonate d’YsaĂ¿e Ă  un postlude schubertien inattendu. Ă€ suivre !


On peut
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écouter gratuitement le disque là, et
retrouver nos précédentes chroniques klaussologiques comme

le grand entretien,
le voyage géomusical du quatuor Lontano de 2021 (ici, çà et là) et
la montagne magique du mĂªme ensemble mais pas que (ici, çà, lĂ  et re-lĂ ).

Concert de l’Avent en vue !

Un bout de l’affiche

Il arrive que, entre musiciens, on noue des pactes. Par exemple, on avait convenu de faire un concert le 12 dĂ©cembre, mĂªme si un zozo doit se dĂ©dire, on s’y tient. Autre exemple : on ne voulait pas donner un concert Ă  la barbare, genre deux rĂ©pĂ©titions avec que des tubes et puis on y va. Alors, on a tenu parole. On a travaillĂ©. Et, dans quelques jours, on sera ravis de vous offrir le rĂ©sultat de ces moments

  • de partage,
  • de travail,
  • de cogitation et
  • de maturation – c’est important, ça aussi.

Ă€ la tribune, il y aura

  • Jennifer Young, la plus française des sopranos-compositrices amĂ©ricaines,
  • Antoine Baudouin, le hautboĂ¯ste qui confond volontiers son instrument avec une trompette ou un violon, et
  • moi, oui, moi, au ploum-ploum, mais c’est pas pareil.

L’entrĂ©e est libre, la sortie aussi, mais le concert s’annonce joyeux quand mĂªme :

  • durĂ©e d’1 h 10 environ ;
  • programme variĂ© associant musiques
    • baroque,
    • romantique,
    • vingtiĂ©miste et
    • contemporaine ;
  • pièces diverses en
    • trio,
    • duo et
    • mĂªme, soyons foufou, solo.

Avec vous serait un plus positif. Rendez-vous pour 20 h pĂ©taradantes ce vendredi 12 dĂ©cembre, en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg, Paris 8).

Un autre bout de l’affiche

Pauline Klaus, « Obsessions » (Paraty) – 2/4

Première de couverture

Ă€ obsĂ©dĂ©e, obsĂ©dĂ© et demi : le disque de Pauline Klaus trouve son titre grĂ¢ce au premier mouvement de la deuxième sonate pour violon en la mineur op. 27 d’Eugène YsaĂ¿e. L’Å“uvre s’inscrit dans un cycle de six sonates faisant Ă©cho aux deux cycles de Johann Sebastian Bach, les sonates et partitas solo pour violon seul. De fait, dès l’incipit, le premier mouvement, intitulĂ© « Obsession », cite la partita en Mi de Bach ; et le titre confesserait l’importance de JSB dans l’imaginaire musicale d’Eugène YsaĂ¿e.
En somme, deux obsessions se croisent. D’une part, celle du compositeur pour Bach, qui fait Ă©cho Ă  celle de l’interprète Ă©voquĂ©e dans le premier volet de cette chronique ; d’autre part, la capacitĂ© de la musique d’YsaĂ¿e Ă  accompagner la violoniste au long de sa formation – notamment lors de son escapade bruxelloise – et de sa vie professionnelle. Ă€ ce niveau d’obsessions qui pullulent, on aurait pu envisager que soit Ă©vitĂ©e une grossière faute d’orthographe sur le patronyme d’Eugène, en première de couverture : ratĂ©.

 

 

Le premier mouvement est un prĂ©lude poco vivace en la mineur. PassĂ© l’Ă©pigraphe, une noria de doubles croches s’abat sur l’auditeur, charge pour l’interprète de soigner

  • le phrasĂ©,
  • les attaques et
  • les respirations entre salves montantes et traits descendants.

Partant, c’est Ă  un subtil jeu d’Ă©quilibre que se livre Pauline Klaus pour laisser bouillonner l’Ă©nergie sans se contenter d’offrir un dĂ©luge sonore Ă©tincelant mais risquant d’Ăªtre confus. Le Dies irae s’insère dans une nuĂ©e bariolante que Pauline Klaus nuance avec art. Une nouvelle citation de Bach paraĂ®t suspendre un instant la colère divine mais, très vite, le grondement terrible reprend et secoue l’ensemble des registres, du mĂ©dium au suraigu. L’intensitĂ© de l’exercice nous vaut de grandes respirations rappelant que la musique est exĂ©cutĂ©e par un Ăªtre vivant et non par une machine.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • retour des deux motifs et
  • surgissement de sextolets de doubles puis de triples croches enfiĂ©vrĂ©es

achèvent de confronter les deux thèmes. JSB garde le dernier mot, imposant (provisoirement) silence Ă  la sĂ©quence liturgique que nombre de dignitaires catholiques prĂ©fèrent garder sous le boisseau pour ne pas choquer des fidèles souvent biberonnĂ©s Ă  l’eau de rose Ă©cÅ“urante de « l’amour inconditionnel de Dieu pour l’homme », tarte Ă  la crème chargĂ©e de faire oublier les fureurs vĂ©tĂ©rotestamentaires et l’inĂ©vitabilitĂ© du Jugement dernier, bref.

 

 

Le deuxième mouvement, « Malinconia » [mélancolie], est un « poco lento con sordino » en mi mineur.

  • Le balancement du 6/8,
  • l’Ă©touffement du son,
  • la forme du dialogue intĂ©rieur incarnĂ©e par l’Ă©criture en duo

opposent à la fougue première

  • une solennitĂ© retenue mais rythmĂ©e,
  • un mystère intense mais harmonieux, et
  • une sonoritĂ© dense mais joliment contrastĂ©e.

Le « Dies irae » revient au postlude, cette fois sous une forme hiĂ©ratique que la beautĂ© des sons filĂ©s, atout supplĂ©mentaire de Pauline Klaus, aurĂ©ole d’un mystère envoĂ»tant.

 

 

Le troisième mouvement, « Danse des ombres », est une sarabande en Sol Ă  jouer lentement mĂªme si Eugène YasĂ¿e garde dans sa manche – la suite le dĂ©montrera – des astuces pour permettre Ă  l’interprète de jouer lentement et vite. Si, si, attendez, on va y venir.
Les huit temps du discours se rĂ©partissent entre des mesures Ă  trois et Ă  cinq temps. De mĂªme, la partition oscille entre

  • pizzicato et coll’arco,
  • majeur et mineur,
  • verticalitĂ© (prĂ©lude et coda) et horizontalitĂ©,
  • polyphonie et monodie,
  • stabilitĂ© du tempo et accĂ©lĂ©ration progressive du dĂ©bit.

Celui-ci passe

  • de doubles croches par quatre
  • au sextolet de doubles croches puis
  • Ă  l’octolet de triples croches.

Le tempo reste lent, les petites saucisses s’agitent toutefois. Pauline Klaus parvient très finement Ă  rendre les tensions qui Ă©lectrisent la partition et dĂ©clinent les ombres

  • en pointillĂ©s pour l’exposition du thème,
  • en ondulations pour la première variation,
  • en festons pour la musette servant de deuxième variation et rĂ©intĂ©grant le Dies irae dans le rĂ©cit,
  • en langueurs pour la troisième variation mineure,
  • en vagues descendantes sous le Dies irae pour la quatrième variation,
  • en battements troublants pour la cinquième variation en sextolets,
  • en tourbillons pour la cavalcade qu’est la sixième variation, et
  • en accents rebondissants pour la coda.

Dans cette partition Ă  la fois riche et clairement construite, on admire notamment

  • la nettetĂ© du trait,
  • la prĂ©cision de la polyphonie, et
  • la chaleur expressive du son.

 

 

Le dernier mouvement, « Les furies », s’annonce vraiment furieux puisque cet allegro en la mineur est marquĂ© « furioso ». La partition confirme ce projet avec

  • des mesures Ă  deux ou trois temps,
  • des notes partout et cependant des silences,
  • des passages « ordinaires » et d’autres Ă  jouer sur le chevalet pour faire rĂ©sonner les harmoniques du Dies irae,
  • des modifications de tempo et des contrastes de nuances collant un fortissimo après un pianissimo.

Pauline Klaus part donc Ă  l’assaut avec

  • allant,
  • tonicitĂ© et
  • une variĂ©tĂ© de timbres qui fluidifie le rĂ©cit en caractĂ©risant les diffĂ©rentes atmosphères.

La fureur s’exprime dans

  • des sextolets serrĂ©s,
  • des intensitĂ©s explosives et
  • une souplesse du geste qui trahit une profonde connivence avec une Å“uvre dont l’exigence virtuose, maximale, n’obère pas, ici, sa capacitĂ© Ă  charmer, surprendre et sĂ©duire.

 

 

De George Enescu aka Georges Enesco (lĂ  encore, le label aurait pu faire un p’tit effort de rigueur orthotypo, le compositeur apparaissant sous sa version francisĂ©e en première de couverture, et sa version roumaine en quatrième), Pauline Klaus prĂ©lève la partie de violon des Impressions d’enfance op. 28, dont elle ne garde que le premier mouvement, « MĂ©nĂ©trier », le seul oĂ¹ le piano prĂ©vu sur la partition se tient coi. Comme chacun sait, sauf moi avant de vĂ©rifier mais maintenant ça va, le mĂ©nĂ©trier est un violoniste qui accompagnait fĂªtes en gĂ©nĂ©ral et noces en particulier dans les villages. Il y a en effet

  • de l’allĂ©gresse,
  • de la lĂ©gèretĂ© et
  • de la libertĂ©

dans

  • ces mordants et trilles,
  • ces arpèges,
  • ces dĂ©tachĂ©s,
  • ces appogiatures,
  • ces notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • ces glissendi,
  • ces accents,
  • ces rebonds d’archet et
  • ces variations gourmandes de tempo.

D’une partition hĂ©rissĂ©e de cahots, dont la vision glacerait d’effroi n’importe quel violoniste normalement constituĂ©, Ă  supputer qu’une telle espèce existe, Pauline Klaus propose une lecture joyeusement

  • limpide,
  • rageuse,
  • brĂ»lante – bref,
  • saisissante.

Voici donc une nouvelle fureur, ce qui permet Ă  la set-list subtilement agencĂ©e de proposer un Ă©cho roumain au dernier mouvement de la deuxième sonate d’Eugène YsaĂ¿e… et d’offrir Ă  l’auditeur un intermède original avant la troisième sonate du mĂªme Eugène, que nous Ă©voquerons lors d’une prochaine notule. Ă€ suivre !


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la montagne magique du mĂªme ensemble mais pas que (ici, çà, lĂ  et re-lĂ ).

Jean Dubois, PIC (Ivry-sur-Seine), 17 octobre 2025 – 2/2

Jean Dubois au PIC (Ivry-sur-Seine), le 17 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Il y a chez Jean Dubois un cĂ´tĂ© conscient-de-ce-qui-se-trame-quand-on-chante qui s’affirme. Une envie de dĂ©fier l’Ă©vidence. Une remise en cause fĂ©conde. Chanteur au rĂ©pertoire joyeux, associant

  • savoir-faire et astuce,
  • art de la mĂ©lodie et sens de la narration,
  • tradition de la chanson finement troussĂ©e et refus de s’enfermer dans sa caricature,

l’homme se dĂ©bat avec ses envies d’autre chose en gĂ©nĂ©ral et de piano en particulier. Au mitan de son tour de chant fomentĂ© pour le Petit Ivry Cabaret, endroit toujours aussi sympathique Ă  visiter, il remixe instrumentalement une chanson oĂ¹ « y a pas de parole, le problème est là ». Toutes proportions gardĂ©es, on entend Georges Brassens s’affirmant « tout aussi musicien que vous, tas de bruiteurs ». L’artiste sait qu’on l’attend sur ses hits imparables, mais il tient Ă  donner une autre dimension Ă  son travail en offrant un pas de cĂ´tĂ©. Une dissonance. Un enrichissement. Quitte Ă  sourire de son projet en lĂ¢chant ! « J’fais bien la dernière note, hein ? »
MalgrĂ© son mĂ©tier Ă©vident, le type est un modeste, peut-Ăªtre parce que les p’tits pays, c’est pas ça qui manque. Avec « Les rues sont Ă  tout l’monde », il fracasse le cabaret tant par l’efficacitĂ© de cette chanson formidable que par son accompagnement pianistique. En effet, son auto-accompagnement lĂ©ger s’amplifie avec une progression maĂ®trisĂ©e, qui joue davantage sur le spectre du clavier (de plus en plus aigu, de plus en plus grave) que sur l’intensitĂ©. C’est finement jouĂ© pour un chanteur qui assume de ressembler « à beaucoup de chanteurs connus et pas connus, Ă  beaucoup de gens, en fait » car « les choses nous rappellent souvent autre chose qu’elles ».
La multiplicitĂ© du possible et l’unicitĂ© paradoxale du rĂ©el irriguent et structurent l’imaginaire artistique du chanteur. Le confirme la chanson suivante « que j’avais enterrĂ©e dans mon rĂ©pertoire pour le plaisir de la ressortir ». « Les cabarets » s’amuse de ceux qui pensent « sauver la chanson » en cultivant le souvenir fantasmatique des « beaux jours passĂ©s », sans masquer le fait que Jean Dubois lui-mĂªme, comme tant d’autres fredonneurs, se bat pour sauver la chanson donc se sauver lui-mĂªme dans un monde qui, faute d’indiquer « where we’re heading », « don’t make sense no more », comme il le chante en reprenant « Señor », hymne mystĂ©rieux claquĂ© par Bob Dylan en 1978.

 

 

L’Ă©vocation instrumentale de chansons d’antan recolorisĂ©es au piano permet de folĂ¢trer jusqu’Ă  « L’Étrangère », une mise en musique de Louis Aragon par LĂ©o FerrĂ©, oĂ¹ le souvenir d’une Ă©phĂ©mère dont la robe tombait promptement convainc, mais qui en doutait ? que, Ă  part la mort, rien ne dure car « l’amour s’arrĂªte avec la pluie ». Le p’tit coin d’parapluie et l’orage n’ont qu’un temps. MoralitĂ© : il faut vivre l’amour au plus vite et au plus concret de la chose. « Marguerite » nous y incite. Au reste, Jean Dubois revendique d’avoir fomentĂ© cette chanson incongrue Ă  l’heure de la pruderie « me too » pour « me moquer des p’tits villageois dans leurs discours adressĂ©s aux femmes ».
Ă€ la fois instrumentiste, auteur, auto-arrangeur et chanteur, l’artiste excelle Ă  raconter la fragilitĂ© des lisières. Dès lors, rien d’illogique Ă  ce que « Faut qu’j’te voie » Ă©voque avec pudeur moins la frontière parfois floue entre amitiĂ© et amour que celle, pas toujours plus nette, qui sĂ©pare implicite et aveu. Ainsi Jean Dubois dĂ©crit-il le paysage de ses Ă©motions – donc des nĂ´tres – comme un palimpseste intĂ©rieur oĂ¹ ce qui se voit et se vit ne masque guère le passĂ©.
Quand, dans « Hep, toi, là », il Ă©voque « les travaux dans l’quartier » subis « au siècle dernier », il parle, dans un continuum spĂ©cifiquement romantique, autant de ce qu’il voit depuis sa fenĂªtre sur Paris que de ce qu’il vit depuis une sĂ©paration amoureuse dĂ©jĂ  lointaine. Avec Ă  peine « un couplet et peut-Ăªtre un second », comme il le stipule, il avance dans l’architecture de son esprit par strates, bien plus gĂ©ologue que photographe. Le fait, ce que nous prenons pour le rĂ©el, n’est pas un donnĂ© : c’est une histoire, une rĂ©sonance qui, par la grĂ¢ce d’un Bic, permet de finir une chanson (et un rĂ©cital) au Pic.

 

 

Pour le rappel, l’artiste propose « une petite bricole et une chanson ». Une « mazurka pour AC/DC » lance le bouquet final, avec son alternance entre mineur et majeur. « Splash » conclut l’affaire avec maestria et rock’n’roll. Cette mĂ©taphore filĂ©e de l’amour comme flot qui

  • glisse,
  • mouille,
  • mousse,
  • tache (ça, c’est fait)

assume l’idĂ©e que, « si l’amour ne dure qu’un instant, ben merci pour le flash ». De la sorte, l’ACI boucle son concert avec une dernière Ă©vocation de la tension – pas toujours facile Ă  vivre mais potentiellement inspirante – entre la profondeur des choses et l’Ă©vanescence des sentiments intenses.
Enfin, devant l’insistance d’un public chauffĂ© Ă  blanc, il accepte d’offrir un second rappel en entonnant l’un de ses nombreux tubes, « J’suis d’un p’tit pays », Ă©vocation d’un territoire lointain, aux saisons « discrètes », oĂ¹ il est vain de feindre d’Ăªtre toujours celui qui sait le mieux. Un chant fĂ©dĂ©rateur, qui a quelque chose d’autobiographique pour chaque auditeur car ce pays, ce n’est pas un pays, ce n’est pas non plus l’hiver, c’est nous-mĂªme. Nous ne sommes pas que celui que nous semblons Ăªtre ou que nous nous acharnons Ă  jouer. Nous avons en nous cette rĂ©sonance, cette histoire que, par la magie

  • des mots,
  • de la musique et, disons-le,
  • du talent,

l’excellent Jean Dubois

  • saisit,
  • s’approprie et
  • Ă©panouit dans ses chansons.

Ce 17 octobre, au PIC, il l’a encore une fois dĂ©montrĂ©.

Pauline Klaus, « Obsessions » (Paraty) – 1/4

Première de couverture

DĂ©sormais, ce n’est plus un secret pour personne, on peut donc partir de lĂ  : comme beaucoup de ses confrères musiciens, Pauline Klaus est une obsĂ©dĂ©e. Dans son premier disque solo, elle ose l’avouer. D’ordinaire partisane du partage et du collectif, ainsi qu’elle nous l’expliquait pour nous dĂ©crire le festival qu’elle chapeaute, la virtuose dĂ©ploie ici un Ă©ventail de ses passions et de ses ruminations Ă  elle, au premier rang desquelles figure Johann Sebastian Bach, reprĂ©sentĂ© par les fantaisie et fugue BWV 542 transcrites par Tedi Papavrami. Ce monstre pour orgue a une histoire pas très certaine mais qui suggère que le diptyque colle deux pièces Ă©crites Ă  des pĂ©riodes diffĂ©rentes, et dont la fugue serait issue d’une improvisation donnĂ©e par Jojo lorsqu’il concourait pour un poste d’organiste titulaire. Une remĂ©moration, donc. Une obsession, dĂ©jĂ .
Dans cet album, l’Å“uvre Ă  deux volets est matricielle. PlacĂ©e en premier, elle est aussi valorisĂ©e par un livret très intĂ©ressant, lui aussi en deux parties : d’abord la contextualisation de ce disque par l’artiste elle-mĂªme ; ensuite un entretien de l’artiste avec Tedi Papavrami exclusivement sur cette transsubstantiation, allant au-delĂ  des poncifs du genre, du genre, justement :

  • « qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qu’on ajoute ? » ;
  • « qu’est-ce que ça enlève, qu’est-ce que ça apporte ? » ; et
  • « de quel droit vous retouchez un tel monstre sacrĂ© ? »

(grĂ¢ce Ă  la digitalitĂ© de la dame, l’on peut lire la première partie du livret ici, et l’entretien lĂ ). La fantaisie est attaquĂ©e sans fausse pudeur. LĂ  oĂ¹ l’orgue peut jouer de la rĂ©sonance pour s’offrir des respirations servant Ă  mieux prĂ©cipiter les traits de triples croches, le violon de Pauline Klaus substitue

  • l’Ă©nergie des attaques,
  • la fermetĂ© du geste et
  • l’allant dĂ©cidĂ© du tempo.

NĂ©anmoins, si, loin de se contenter d’impressionner, ce qui serait dĂ©jĂ  pas si pire, elle sĂ©duit, c’est qu’elle ajoute Ă  la virtuositĂ© consubstantielle au genre un souci Ă©patant

  • de nuancer,
  • de contraster les registres, et
  • de mĂªler astucieusement fougue et agogique.

 

 

La partition originelle associe

  • ligne mĂ©lodique,
  • harmonisation et
  • walking bass.

La transcription prĂ©serve Ă©videmment le thème et l’assortit avec une seconde voix

  • tantĂ´t bourdon,
  • tantĂ´t doubleuse,
  • tantĂ´t aiguillon.

Cette mutation des rĂ´les renforce l’intĂ©rĂªt des passages mĂ©ditatifs qu’entrecoupent de saisissantes fusĂ©es.

  • La vigueur des attaques,
  • la capacitĂ© Ă  faire sonner la polyphonie,
  • la volontĂ© de narrer une partition soubresautante, et hop, comme on raconte une histoire forte

saisissent jusqu’Ă  la tierce picarde – parfois contestĂ©e – conclusive. La qualitĂ© d’une transcription qui navigue entre

  • citation littĂ©rale,
  • octaviation mĂ©lodique,
  • sĂ©lection des Ă©lĂ©ments essentiels et
  • libertĂ© des choix (le violon pouvant, au grĂ© des passages, Ăªtre
    • main gauche,
    • main droite,
    • mĂ©lange des deux voire
    • pĂ©dale avant les accords finaux)

ne gĂ¢che rien.

 

 

La fugue qui suit fait trembler Ă  peu près tous les organistes honnĂªtes… et parfois les spectateurs craignant que l’interprète n’attaque bille en tĂªte le morceau puis tente de rĂ©tropĂ©daler, trop tard, quand il se ressouvient des complexitĂ©s polyphoniques qui l’attendent. Comment un violon peut-il en rendre le foisonnement rigoureux et Ă©ruptif ?
C’est d’abord le calme qui marque l’exposition du sujet. La rĂ©ponse stupĂ©fie par la capacitĂ© de Pauline Klaus Ă  rendre presque deux sons distincts, comme si deux violons jouaient alors qu’un seul est devant les micros. L’arrivĂ©e de la troisième voix colore le grave du violon de teintes dignes d’un alto. Transcripteur et interprète

  • font miroiter la polyphonie,
  • concentrent le propos dans la confrontation des voix,
  • rendent avec adresse les inflexions du dĂ©veloppement,

bref, convainquent et Ă©baubissent. Cette rĂ©duction est une bestofisation dont le langage violonistique fait presque oublier la fureur roborative de l’original. Ă€ mesure de l’Ă©coute, l’exploit technique de la musicienne s’efface devant sa musicalitĂ©. En dĂ©pit des difficultĂ©s dont cette partition pleine de notes regorge, elle

  • respire,
  • phrase,
  • confronte et
  • avance.

 

 

Tout

  • chante,
  • vibre et
  • s’Ă©panouit.

Ă€ la magnificence de l’orgue, Pauline Papavrami et Tedi Bach substituent

  • l’Ă©nergie d’un instrument plus modeste,
  • sa libertĂ© d’attaques, et
  • sa capacitĂ© Ă  fonctionner comme un creuset oĂ¹ le mĂ©tal de la polyphonie crĂ©ative, poussĂ©e Ă  son paroxysme, Ă©tincelle sous un jour nouveau.

De quoi mettre en appĂ©tit en vue de la prochaine Ă©tape : l’obsession d’Eugène YasaĂ¿e et l’enfance de George Enescu. Ă€ suivre !


On peut
acheter le disque ici,
écouter gratuitement le disque là, et
retrouver nos précédentes chroniques klaussologiques comme

le grand entretien,
le voyage géomusical du quatuor Lontano de 2021 (ici, çà et là) et
la montagne magique du mĂªme ensemble mais pas que (ici, çà, lĂ  et re-lĂ ).

Jean Dubois, PIC (Ivry-sur-Seine), 17 octobre 2025 – 1/2

Jean Dubois au PIC (Ivry-sur-Seine), le 17 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa phase gling-gling (pas bling-bling : gling-gling) et glang-glang, avec ou sans « accompagneurs » comme il les nommait mais ponctuĂ©e d’albums aussi rares que captivants et de prestations piquantes, Jean Dubois a entamĂ© une phase ploum-ploum et zinzin, rythmĂ©e par des concerts oĂ¹ l’Ă©vidence de la chanson percutante se mĂ©tisse d’une profonde recherche artistique. MĂªme s’il revendique « ne plus avoir envie de chanter », il

  • travaille,
  • malaxe et
  • sculpte

avec une obstination fĂ©conde la tension entre fredonnerie façon Rive gauche et moments instrumentaux. C’est d’ailleurs par un mĂ©lange des deux qu’il s’Ă©lance, costume cravate, dans un remix de « Rendez-vous Ă  Izmir », chanson dont il a gommĂ© de longue date les paroles initiales en imaginant, un jour donc sans doute jamais, en Ă©crire d’autres qui lui conviendraient mieux (on trouve trace de la première version ici). Piano en pogne et harmonica en gueule, il claque ensuite la première mazurka de la soirĂ©e, articulant de façon classique et cependant très duboisienne les modes majeur et mineur.
Conscient qu’au PIC, on attend malgrĂ© tout d’un chanteur qu’il chante, l’artiste prend la parole en murmurant : « Bon, puisqu’il semblerait que je doiv’ m’exprimer… / Hum hum, est-c’ que ça passe dans le microphone ? » Derrière la boutade propulsant la première chanson complète du spectacle, se niche voire se love une triple interrogation sincère et perpĂ©tuelle que chĂ©rit Jean Dubois :

  • qu’est-ce que je parviens Ă  dire aux autres
    • en chantant,
    • en jouant ou, simplement,
    • en Ă©changeant avec eux ?
  • qu’est-ce que j’ai envie
    • de dire,
    • de sous-entendre,
    • de taire ? et
  • qu’est-ce que l’autre peut entendre de mon galimatias polymorphe,
    • Ă©vident pour moi,
    • potentiellement plus nĂ©buleux pour l’autre voire, pire qu’incomprĂ©hensible,
    • source, au sens propre, de graves malentendus ?

VoilĂ  l’une des forces du parolier : mĂ©nager

  • de la profondeur sous l’apparente superficialitĂ©,
  • de l’intime dans l’humoristique,
  • du grave dans la lĂ©gèretĂ©.

En associant

  • texte,
  • mĂ©lodie,
  • harmonie et
  • interprĂ©tation,

l’homme veut croire que, « si tout n’est pas parlĂ©, y a des gestes qui disent » d’oĂ¹, peut-Ăªtre, son goĂ»t pour les danses, au premier rang desquelles la mazurka, inclination autobiographique mais aussi source d’inspiration artistique, Ă  supposer que les deux soient toujours aisĂ©es Ă  distinguer. Au fond, interroge le saltimbanque,

  • que donne-t-on vraiment quand on « se donne » en spectacle ?
  • qui regarde qui ?
  • qui amuse qui ?
  • qu’est-ce qui se joue dans cet Ă©change pas si silencieux que ça – surtout dans manière de cabaret – entre scène et salle ?

Prise dans ce questionnement, la chanson de Jean Dubois implique souvent un interlocuteur dans sa ronde,

  • qu’il Ă©crive une lettre Ă  une mystĂ©rieuse anonyme ou Ă  des correspondants familiers inquiets de n’avoir plus de ses nouvelles Ă©pistolaires,
  • qu’il s’adresse aux spectateurs ou Ă  un cercle d’amis en les incitant Ă  se monĂ©tiser encore davantage, ou
  • qu’il espère Ă  la brune, comme dans la chanson suivante, particulièrement poignante, « que tout le monde va bien ».

Le guitariste est alors absorbé par le pianiste, mieux : par le musicien. Sur le quart de queue de la maison, il crée un accompagnement

  • atmosphĂ©rique d’abord,
  • impressionniste ensuite pour Ă©voquer ce « couple occupĂ© Ă  compter les feuilles » (oĂ¹ les aficionados voient le prolongement des fiancĂ©s qui, dans « Les rues sont Ă  tout l’monde », comptent « les cadeaux qu’on va leur offrir »),
  • dynamique enfin.

Ce n’est pas seulement maĂ®trisĂ© : mieux, c’est senti et malin. Toujours Ă  la recherche de la bonne voie – qui ne doit pas Ăªtre unique – pour dire et se dire, Jean Dubois propulse sa carcasse au centre de la scène pour y dire « un poème de saison ». En l’espèce, le locavore a dĂ©nichĂ© « Automne malade », extrait d’Alcools et rĂ©cit d’une double dĂ©solation : comme nous, l’automne va mourir ; et c’est beau. Point d’amollissement nunuche pour autant ! AussitĂ´t après avoir constatĂ© que, feuilles qu’on foule, train qui roule, « la vie s’Ă©coule », le clown tĂ©nĂ©breux, armĂ© de son harmonica, dĂ©cide de nous initier Ă  la mazurka. Nous en retenons la leçon suivante : « Pour danser, l’important, c’est quand ça ne touche pas terre. » Peut-Ăªtre pour la vie aussi ? L’artiste le suggère en chantant « La mazurka », un Ă©loge ternaire

  • Ă  la drague dansante,
  • Ă  l’ironie chorĂ©graphiĂ©e, et
  • Ă  la prise de conscience lĂ©gère de ce qu’est la vie : Ăªtre, avec l’autre, sur un mĂªme plancher.

Celui qui se revendique « plutĂ´t pianeux que pianiste » et annonce vouloir jouer « du piano diatonique mais, comme ça n’existe pas, je vais jouer du piano dans l’esprit diatonique » claque « Dupe d’une jupe » oĂ¹ il remet

  • les pendules Ă  l’heure,
  • l’Ă©glise au milieu du village et
  • les choses au clair :

le textile n’est pas sa passion. Non, lui, quand il se passionne pour un vĂªtement, c’est qu’il y a quelqu’un dedans. Comme quoi, mĂªme dans son monde, l’artiste est des nĂ´tres, et peut-Ăªtre rĂ©ciproquement. (Non, ça ne veut rien dire mais, sur le moment, j’avais l’impression que si, alors je tente.) Ă€ suivre !

Festival Érard, salle Érard, 12 octobre 2025 – 2/2

Saskia Lethiec à la salle Érard (Paris 2), le 10 octobre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

Officiellement, la première partie du concert final du festival Érard 2025 devait comporter trois Å“uvres plus ou moins lisztiennes. Après la « Marche des pèlerins » d’Hector Berlioz rĂ©duite par Franz Liszt pour alto et piano, nous avons ouĂ¯ l’ambitieux Tristia, une transcription de Franz par Liszt. Prenant la parole Ă  la place de Laurent LĂ©vy, l’impatientant « prĂ©sentateur », la harpiste Françoise de Maubus annonce qu’elle donnera un bis avant mĂªme de jouer Le Rossignol, une pièce de Franz Liszt transcrite par Henriette ReniĂ©. Au nouveau programme, donc, une « petite pièce » d’Henriette ReniĂ© qui « ouvre sur un jardin ». La harpe se dĂ©plie alors,

  • un temps liquide,
  • parfois enflammĂ©e,
  • toujours aĂ©rienne.

Françoise de Maubus propose une interprétation nourrie

  • de nuances,
  • de variations de caractère et
  • d’une technique souveraine (ça n’est jamais inutile, avec cet Ă©trange instrument).

L’arrangement du « Rossignol » de Franz Liszt prolonge ce petit plaisir en laissant la musicienne exprimer

  • la lĂ©gèretĂ© de sa virtuositĂ©,
  • son sens Ă©prouvĂ© de l’agogique juste, ainsi que
  • son talent pour caractĂ©riser clairement les diffĂ©rents segments en jouant sur
    • les attaques,
    • les nuances,
    • la rĂ©sonance et
    • les respirations.

La dernière partie du quintette pour piano et quatuor Ă  cordes de Jean Cras est hĂ©las prĂ©cĂ©dĂ©e d’un blabla superfĂ©tatoire autour de Paul ValĂ©ry et non pas du cimetière marin mais, cette fois, de la plage. Aucun rapport avec la suite, mais toujours ce besoin assez sordide d’ennuyer les mĂ©lomanes avec des mots dont il eĂ»t Ă©tĂ© plus malin de faire l’Ă©conomie. Le concert ayant commencĂ© avec un bon retard et le « prĂ©sentateur » ayant pris plus que sa place en cette fin d’après-midi, je sais que je ne pourrai assister qu’au premier des quatre mouvements, la messe du dimanche soir n’Ă©tant pas du genre Ă  attendre l’organiste sollicitĂ© pour l’accompagner. Dommage car, annoncĂ© « clair et joyeux » voire « assez animé », ce premier acte se rĂ©vèle fort plaisant :

  • tonicitĂ© des cordes (Saskia Lethiec et Takashi Hamano au violon, Marc Desmons Ă  l’alto, François Salque au violoncelle),
  • motorisme du piano (jouĂ© par un JĂ©rĂ´me Granjon Ă©tincelant),
  • variabilitĂ© des humeurs,

tout titille l’oreille. La musique est

  • habile Ă  dĂ©faut d’Ăªtre piquante,
  • prenante Ă  dĂ©faut d’Ăªtre poignante,
  • bien tournĂ©e Ă  dĂ©faut d’Ăªtre saisissante.

Guère d’Ă©motion profonde, donc, mais un joyeux sentiment qui ressemble au plaisir d’Ă©couter une jolie pièce portĂ©e par une interprĂ©tation

  • techniquement impressionnante,
  • incarnĂ©e et
  • inspirĂ©e.

 

Dans le mĂ©tro, des gens chient. Au cours des concerts, certaines vieilles enlèvent leurs chaussures pour caresser le plancher. C’est plus facile Ă  nettoyer mais Ă  peine moins rĂ©pugnant. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Elle-mĂªme inspirĂ©e par

  • la lettre de Paul ValĂ©ry sur la plage,
  • sa sensation de bien-Ăªtre et
  • l’idĂ©e que ce quintette a Ă©tĂ© Ă©crit par un marin,

une spectatrice ressent le besoin plus grossier que grotesque de se déchausser pour se mieux délecter

  • du gros temps,
  • de la mer plane et
  • des vagues

qui, avec un peu d’imagination, caractĂ©risent tour Ă  tour le paysage sonore. L’heure et la minute sont alors venues pour nous de quitter ce festival 2025 avec l’espoir d’Ăªtre encore de ce monde pour profiter de la cinquième Ă©dition qui aura lieu du 9 au 11 octobre 2026 !


Retrouvez ci-dessous les notules sur les précédentes éditions du festival
Le concert du 13 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 11 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2023 est chroniqué ici et là.
Le concert du 13 octobre 2023 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2022 est chroniqué ici et là.

Fruits de la vigne – Domaine La terrasse d’Élise, « Le Pigeonnier » 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Créé par Xavier Braujou en 1998, le domaine La Terrasse d’Élise s’Ă©tend sur une dizaine d’hectares languedociens et propose, dans sa gamme, un monocĂ©page rouge IGP du pays d’HĂ©rault Ă©tiquetĂ© comme Ă©tant « Le pigeonnier ». Nous avons goĂ»tĂ© le millĂ©sime 2022, trouvable par correspondance autour d’une vingtaine d’euros hors frais de port (si vous voyez une offre Ă  30 €, c’est une vaste blague) ou chez les cavistes intĂ©ressants type, Ă  Paris, Mes accords mets vins (ce post n’est pas sponsorisĂ©). Sa robe est joliment complexe Ă  cerner.

  • La teinte dominante est la cerise confite.
  • NĂ©anmoins, sa densitĂ© est variable (on est plus ou moins du cĂ´tĂ© obscur de la cerise).
  • Le rĂ©sultat intriguera les amateurs prĂ©fĂ©rant
    • le mystère aux Ă©vidences,
    • le profus Ă  l’univoque, et
    • le trouble aguicheur aux certitudes prĂ©visibles donc ennuyeuses comme un discours de cacique socialiste après une Ă©nième dĂ©faite Ă©lectorale dont il s’agira de tirer les leçons en refondant un grand geste d’espoir, car les Français ont besoin d’un cap rassembleur et constructif afin de bon, tout le monde dort, on peut passer Ă  la cuite ?

Le nez fait écho à la complexité visuelle. Sa richesse saute au cerveau. On y croise

  • un mĂ©lange de caramel et de cafĂ©,
  • des notes d’Ă©pices (notamment d’un poivre intense), peut-Ăªtre mĂªme 
  • des touches d’abricot.

Ce qui sĂ©duit est que cette complexitĂ© est moins fouyouyoute que l’on pourrait croire. Sans Ăªtre organisĂ©e, elle dĂ©ploie un charme de rayonnage d’Ă©picerie de village

 

qui offraient sur leurs rayonsdu fil, des harengs, des poires,des cornichons, des histoires,des tue-mouches, des crayons,mĂªme pas en rangs d’oignons,

 

comme chantait Anne Sylvestre dans « Tout s’mĂ©lange ». Chaque dĂ©gustateur semble invitĂ© Ă  y capter

  • des fragrances familières,
  • des flashs de souvenirs et
  • des histoires sans parole.

La bouche a l’Ă©lĂ©gance de la discrĂ©tion initiale, qui n’intimide pas et donne mĂªme au breuvage titrant pourtant 14° une apparence de fraĂ®cheur. Rapidement, pourtant, elle rĂ©vèle

  • des perspectives,
  • une persistance remarquable et
  • une complexitĂ© qui fait Ă©cho Ă  ce que l’Å“il et le nez ont dĂ©celĂ©.

S’il faut prĂ©ciser, alors parlons

  • d’un cassis très mĂ»r,
  • de vapeurs de cafĂ© et, en finale,
  • de ce que nous avons dĂ©fini comme un accent de banane, ce qui est stupide puisqu’il n’y a pas d’accent dans le mot « banane », mais bon, si ça se trouve, c’Ă©tait mieux de pas prĂ©ciser sauf que c’est trop tard.

Le breuvage est jetĂ© dans les bras d’une hampe de bÅ“uf grillĂ©e avec d’indispensables frites. Le couple que forme une viande dĂ©licieuse et un vin palpitant est tout Ă  fait croquignolesque. Le spectacle qu’ils donnent aux papilles associe

  • douceur confortable,
  • Ă©quilibre stimulant, et
  • une once d’amertume liquide qui renforce la sapiditĂ© du solide, ainsi qu’une dissonance pimenterait une sonate de Telemann pour flĂ»te Ă  bec alto et clavecin, si seulement dissonance il y avait.

La conclusion est que cette quille est sĂ©duisante car accessible mais rĂ©solument polysĂ©mique (et hop), au point d’Ă©voquer par sa complexitĂ© pudiquement celĂ©e « le secret dĂ©sir de la lune : mourir d’un coup de soleil » Ă©voquĂ© par Etel Adnan dans La Mer [1948] (in : Je suis un volcan criblĂ© de mĂ©tĂ©ores. PoĂ©sies 1947-1997, Gallimard, « PoĂ©sie », 2023, p. 54). Bref, bon et intrigant. What else?

Kirill Serebrennikov, « La Disparition de Josef Mengele »

L’affiche (dĂ©tail)

La marchandisation de la Shoah et des histoires de nazisme a permis aux exploiteurs d’un drame d’engranger des milliards de milliards de dollars, d’euros, de bitcoins, whatever. Le filon ne semble pas près de s’épuiser. Parmi les axes vendeurs, Josef Mengele est un bon client pour ceux qui transforment les cendres en business juteux. MĂªme l’encyclopĂ©die officielle de la Shoah l’admet en ces termes choisis :

La terrible réputation [de Mengele] a fait de lui le sujet de nombreux best-sellers, films, et émissions télévisées.

Adaptant un roman qui profite de cette manne, Ă©crit par quelqu’un qui a choisi de gagner une belle somme grĂ¢ce Ă  « un personnage abject, d’une mĂ©diocritĂ© abyssale » dont il criait le nom la nuit (sic), La Disparition de Josef Mengele version Kirill Serebrennikov tient en une phrase et une seule : c’est l’histoire d’un salaud qui va mourir. Pour justifier 2 h 15’ sur ce pitch, il faut donc jouer sur les deux critères.

  • Le premier est la rĂ©alitĂ© du personnage. Le salaud est un salaud, c’est un fait acquis, mais est-il aussi salaud que sa rĂ©putation de salaud laisse penser qu’il l’est ?
  • Le second critère est la mort Ă  venir, Ă©noncĂ©e dès le titre. Le rĂ©cit va avancer lentement vers la mort, tout en s’offrant
    • des analepses colorĂ©es diffĂ©remment et accompagnĂ©s par des motifs musicaux spĂ©cifiques,
    • des fragments de jeunesse surexposĂ©s ultrablanchissant le corps nu, forcĂ©ment nu, de Dana Herfuth, et
    • un obscurcissement conduisant vers le sombre de la nuit qui gagne quand l’heure fatale approche, sans omettre
    • la reconstitution d’une journĂ©e de travail Ă  Auschwitz, cĂ´tĂ© mĂ©decin chef.

Puisque l’Histoire et l’histoire sont Ă  peu près connues, bien que de nombreuses zones d’ombre demeurent sur la cavale de Josef, et puisque la morale sera forcĂ©ment sauve (le mĂ©chant que nous sommes appelĂ©s Ă  dĂ©tester pendant cent trente cinq minutes mourra, c’est promis), reste au cinĂ©aste Ă  jouer sur les ressorts paradoxaux de cette tragĂ©die oĂ¹, pour une fois, nous sommes invitĂ©s Ă  souhaiter la mort du hĂ©ros. Kirill Serebrenikov – il a bien raison – joue Ă  fond sur cette tension entre

  • identification Ă  un hĂ©ros prĂ©sentĂ© comme rĂ©pugnant donc volontĂ© qu’il s’en sorte, et
  • morale qui pousse le spectateur Ă  dĂ©sirer que ledit hĂ©ros pĂ©risse.

C’est ce que semble synthĂ©tiser la scène liminaire, oĂ¹ Josef Mengele fuit ceux qu’il soupçonne de vouloir l’arrĂªter ou le tuer. Enfin, scène liminaire… C’est plus compliquĂ©. D’abord, il y a la sĂ©rie infinie ou presque de la prĂ©sentation des identitĂ©s visuelles des coproducteurs. Contrairement Ă  toute attente, la salle des Cinq-Caumartin rigole, tant le running gag se prolonge. Puis on a droit Ă  la prĂ©sentation du squelette de Mengele devant des Ă©tudiants en mĂ©decine brĂ©siliens. Pas sĂ»r que cette scène grotesque d’humiliation ne desserve pas le propos en plaçant une vengeance de bas Ă©tage sur le mĂªme plan qu’un crime rĂ©putĂ© hĂ©naurme.

 

 

Il n’en demeure pas moins que cet incipit prĂ©lude Ă  une utilisation du temps long qui contredit sciemment le pitch et renforce une malaisance très habile entre dĂ©sir que le type crève et doute Ă  mesure que l’on vit – pour quelques dizaines de minutes – avec ses chiens et lui. MalgrĂ© ce dispositif astucieux, Kirill Serebrenikov nous perd Ă  force de vouloir cocher toutes les cases de la biensĂ©ance, crĂ©neau sur lequel il campe (il

  • est hostile Ă  Poutine, comme tout Russe voulant continuer Ă  travailler Ă  l’Ă©tranger,
  • se mobilise pour les droits des homosexuels et, dĂ©sormais,
  • travaille Ă  la mĂ©moire de la Shoah,

le triplĂ© consensuel gagnant). MĂªme si Josef Mengele est souvent nu, sans doute pour illustrer la dĂ©rĂ©liction de la chair jusque dans sa difficultĂ© Ă  bander (on retrouve ici les obsessions sexuelles du moins pĂ©nible que nuisible metteur en scène d’opĂ©ra croisĂ© ce tantĂ´t), les personnages posĂ©s devant sa camĂ©ra manquent de chair.

  • En Argentine, au Paraguay ou au BrĂ©sil, le nazi (jouĂ© par le mĂ©tamorphe August Diehl) est un vieil aigri qui passe son temps Ă 
    • pleurnicher,
    • Ă©ructer ou
    • dĂ©pecer des porcs ;
  • le fiston (Maximilian Meyer-Bertschneider) venu chercher des aveux passe son temps Ă  se frotter les yeux pour montrer son Ă©motion ;
  • comme toutes ses semblables, ainsi que chacun paraĂ®t devoir savoir, la BrĂ©silienne (Marina Horowicz) qui s’occupe du vieillard est prĂªte Ă  le branler contre une promesse de mariage – celle-ci Ă©tant impossible, le geste restera infructueux, etc.

Il n’est pas jusqu’à l’esthétisation de l’image qui ne finisse par nous déranger. Porté par ces mutations confondant la caméra avec un Stabylo, le récit devient rapidement

  • confus,
  • rĂ©pĂ©titif,
  • ennuyeux.

Nul doute que les longueurs participent d’une volonté narrative épaississant le suspense (Mengele avouera-t-il à son fils ses crimes, ou se contentera-t-il de chanter les louanges aussitôt dénoncées, soyons prudent,

  • du nazisme,
  • du FĂ¼hrer et
  • de la gĂ©nĂ©tique aryenne

quand il ne dénonce pas ses pairs, encore davantage plus pires que lui et pourtant point voués aux gémonies ?). Ce nonobstant,

  • l’itĂ©ration de scènes similaires,
  • la montĂ©e trop pataude de cliffhangers dĂ©cevants,
  • les cuts guère excitants, et
  • le mĂ©lange pas toujours convaincant des Ă©poques

nous semblent dĂ©ployer une virtuositĂ© cinĂ©matographique très contente d’elle-mĂªme mais bĂ¢tie sur le sable

  • d’un scĂ©nario filandreux,
  • d’un rythme Ă©tirĂ©, et
  • d’un refus total de donner de la profondeur et de la complexitĂ© aux personnages, quels qu’ils soient.

Dans ces conditions,

  • le propos Ă©tant conforme,
  • le dĂ©roulĂ© secouĂ© mais plat, et
  • les acteurs limitĂ©s par des rĂ´les caricaturaux,

on attend effectivement avec hĂ¢te la noyade de Josef Mengele en oubliant

  • l’intĂ©rĂªt du malaise,
  • les trouvailles ponctuelles comme le mariage onirique oĂ¹ le carnaval devient rĂ©alitĂ©, et
  • l’ambition esthĂ©tique du rĂ©alisateur,

donc en regrettant la concision d’un poète qui, préférant la suggestion à la lourdeur, écrivait :

J’explore du regard les fenĂªtres des baraques,
les tours de guet, la chambre Ă  gaz.
Seul le paysage paisible, au loin,
se reflète noir dans les vitres,
et personne derrière.
(Rutger Kopland, « Songer Ă  partir », trad. Paul Gellings [1986] in : La Chimie de l’Ă¢me, Gallimard, « PoĂ©sie », 2025, p. 63)