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Le blog de Bertrand Ferrier, page 29

Festival Érard, salle Érard, 12 octobre 2025 – 1/2

La salle Érard vue de la salle Érard (Paris 2), le 12 octobre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

Le dernier concert du festival Érard, cuvĂ©e 2025, s’intitulait « De la Bretagne Ă  la Chine » et se prĂ©sentait comme un « voyage avec Jean Cras », le marin musicien. Bon, le sous-titre est clairement usurpĂ© ; disons qu’il tente de boucler symboliquement la manifestation en mettant la lumière sur un compositeur jouĂ© au cours de quatre des cinq concerts organisĂ©s ce week-end. Le rĂ©cital du dimanche après-midi se compose de deux parties :

  • trois pièces chambristes, variĂ©es mais toutes griffĂ©es Franz Liszt, d’une part ;
  • le quintette pour piano et quatuor Ă  cordes dudit Jean Cras, d’autre part.

HĂ©las, l’appĂ©tissant menu est grevĂ© par un apĂ©ritif peu excitant. En lieu et place de la chip la plus croustillante du paquet, nous avons droit Ă  un laĂ¯us de Laurent LĂ©vy prĂ©sentant le voyage sous trois aspects :

  • gĂ©ographique,
  • littĂ©raire et
  • intĂ©rieur.

En soi, en dépit du côté

  • satisfait,
  • componctueux donc
  • hautement impatientant

du confĂ©rencier, le propos n’est pas stupide mais il aurait gagnĂ© Ă  Ăªtre inclus dans le riche programme offert aux spectateurs. Au concert, je viens Ă©couter de la musique ; et, ceux qui surfent parfois sur les lignes de ce carnet de notules savent que la lecture imposĂ©e d’un livret m’escagasse au plus haut point. Heureusement, Delphine Armand finit par arriver au piano, accompagnĂ©e de Marc Desmons Ă  l’alto. Au programme : la rĂ©duction lisztienne de la « Marche des pèlerins chantant la prière du soir », extraite de Harold en Italie d’Hector Berlioz. L’agacement Ă©prouvĂ© se dissipe grĂ¢ce Ă 

  • la prĂ©cision du clavier,
  • la chaleur de l’alto et
  • la nettetĂ© des unissons.

Les interprètes excellent Ă  mĂªler

  • solennitĂ© du propos,
  • lyrisme de la ligne mĂ©lodique et
  • plaisir des rĂ©expositions du leitmotiv.

Impossible de rĂ©sister (et pourquoi essayer ?) Ă  l’art de nuancer que montrent les duettistes :

  • quels decrescendi subtils !
  • quels piani fins et miroitants !
  • quelle fougue vibrante dans les passages animĂ©s !

IdĂ©al pour permettre Ă  l’auditeur d’apprĂ©cier

  • la variĂ©tĂ© des caractères
    • (intĂ©rioritĂ©,
    • marche,
    • tensions),
  • la richesse des sonoritĂ©s du piano Érard, et
  • la polymorphie de l’alto.

Profitons car, plutĂ´t que de blablater pendant le changement de plateau, le « prĂ©sentateur » attend que les rĂ©gisseurs en aient fini pour nous infliger un laĂ¯us

  • long,
  • moins didactique que guindĂ©, et
  • aussi soporifique qu’inutile.

HĂ©las, pas moyen d’y couper si l’on veut jouir de « Tristia », la transcription de « La VallĂ©e d’Obermann » de et par Franz Liszt pour

  • violon (Saskia Lethiec),
  • violoncelle (François Salque) et
  • piano (JĂ©rĂ´me Granjon).

Le clavier profite du son particulier de l’instrument historique pour investir la salle avec

  • la solennitĂ© du propos,
  • la souplesse de l’articulation et
  • une patente science de la rĂ©sonance.

Le trilogue, et hop, investit avec profondeur une partition faisant la part belle

  • Ă  la lenteur,
  • Ă  la dramatisation et
  • Ă  l’immobilitĂ©.

Le violoncelle de François Salque pousse son lamento, auquel le piano donne toute sa dimension. Quand le violon de Saskia Lethiec prend le relais, on se délecte

  • du fondu du jeu,
  • de l’onctuositĂ© du phrasĂ© et
  • de l’intensitĂ© de cette lecture.

Avec JĂ©rĂ´me Granjon, son complice de prĂ©dilection, la musicienne tĂ©moigne d’une attention très efficace pour

  • la synchronisation des attaques,
  • la communion des silences et
  • le partage des respirations.

Les dialogues avec le violoncelle, arbitrés par le piano, ne préludent pas à une envolée enflammée. Au contraire, « Tristia » se troue volontiers

  • ici de suspensions,
  • çà, d’un solo de violoncelle s’enfonçant dans les graves,
  • lĂ , d’un lent trait du violon qui s’Ă©vapore dans l’aigu, aspirant avec lui ses deux accompagnateurs.

Les échos entre partenaires provoquent un passage agité voire tempétueux dont le trio rend raison par des variations

  • de nuances subtiles,
  • d’accents savamment disposĂ©s et
  • d’effets d’ensemble rĂ©glĂ©s au cordeau.

Puis la fragmentation frappe Ă  nouveau la partition. Avec elle, les silences et les phrases s’enfonçant dans l’abĂ®me des graves, malgrĂ© la tentation mĂ©lodique qui pimpe parfois une partition pĂ©nĂ©trĂ©e d’une mĂ©lancolie mystĂ©rieuse.

  • Échos,
  • unissons et
  • crescendi

sont synthĂ©tisĂ©s par le piano dont l’intervention annonce un finale grandiose. Le rĂ©sultat ?

  • Une Å“uvre passionnante,
  • une interprĂ©tation engagĂ©e,
  • un triomphe fort mĂ©ritĂ©.

Ă€ suivre !


Retrouvez ci-dessous les notules sur les précédentes éditions du festival
Le concert du 13 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 11 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2023 est chroniqué ici et là.
Le concert du 13 octobre 2023 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2022 est chroniqué ici et là.

« Le Neveu de Rameau » d’après Diderot (Paris 2), 23 octobre 2025

DĂ©tail de l’affiche du spectacle

C’est l’histoire, tirĂ©e d’un roman dialoguĂ©,

  • d’un loser,
  • d’un bouffon et/ou
  • d’un pique-assiette.

D’un cĂ´tĂ©, le Philosophe qui a rĂ©ussi, ce qui est peut-Ăªtre un Ă©chec pour un philosophe ; de l’autre, le neveu de Rameau, qui a tout foirĂ© ce qui n’est pas une rĂ©ussite. Le premier (jouĂ© par le metteur en scène Vincent Auvet) dĂ©cide de payer Ă  boire puis Ă  manger au second (Jean-Pierre Colombiès)

  • un peu pour Ăªtre bousculĂ©,
  • peut-Ăªtre pour jauger sa propre capacitĂ© de rĂ©partie (plutĂ´t nulle, en rĂ©alitĂ©),
  • mais surtout pour s’en payer une bonne tranche.

En effet, le loser est cocasse. Il revendique dâ€™Ăªtre

  • un escroc,
  • un fake,
  • un adepte du vice.

Sur ses Ă©checs successifs, il a bĂ¢ti son personnage.

  • Musicien Ă©touffĂ© par l’ombre de son oncle, il a donnĂ© des cours de clavecin voire de composition sans connaĂ®tre un traĂ®tre mot de ce qu’il enseignait.
  • Écrivain impuissant, il a dĂ©veloppĂ© son verbe parfois fleuri pour se vanter de ses mauvaises fortunes.
  • Mari larguĂ©, il regrette sa femme pour sa croupe, partie des personnes du beau sexe qu’il prĂ©fère, et pour ce qu’elle pouvait lui apporter dans la bonne sociĂ©tĂ© grĂ¢ce Ă  ses appĂ¢ts avantageux.

Las, ses rodomontades n’en peuvent mais : mĂªme dans son travail de parasite, il Ă©choue. VirĂ© pour excès d’insolence, il n’arrive pas Ă  rentrer dans le rĂ´le du soumis repentant et se retrouve Ă  devoir aller Ă  l’opĂ©ra. Pas pour entendre une Å“uvre d’Antoine Dauvergne mais pour aller mendier Ă  la sortie, son orgue de Barbarie en bandoulière.
Si, avec seulement deux comédiens sur scène, la pièce entre dans la catégorie des pièces « pas chères », elle fait néanmoins l’effort de taper dans le costume et les accessoires presque d’époque. Surtout, ce soir de première, elle est portée par un Jean-Pierre Colombiès en feu. L’acteur a deux voix à son répertoire, avec un large éventail d’expressivité pour chacune d’elles. Fort de cet atout, il construit un personnage

  • ambigu,
  • retors,
  • insaisissable et
  • finalement sympathique comme peuvent lâ€™Ăªtre les filous de thĂ©Ă¢tre.

Le résultat ?

  • Ça parle juste,
  • ça joue prĂ©cis,
  • ça ne faseye pas.

Il y a

  • de l’électricitĂ© alla Cyrano Depardieu dans ses emportements,
  • de la dĂ©tresse Ă  peine masquĂ©e dans le rĂ©cit des plus grands exploits,
  • du doute permanent dans l’assurance qu’il Ă©tale comme une mairesse de grosse ville ou de gros arrondissement Ă©tale ses notes
    • de taxi,
    • de pressing ou
    • de sa(lo)pe Dior.

Face Ă  lui, Vincent Auvet rend avec habiletĂ© l’ambiguĂ¯tĂ© de son propre personnage, Ă  la fois

  • meneur de jeu et dupe,
  • mĂ©cène s’offrant une reprĂ©sentation privĂ©e et imbĂ©cile rossĂ© verbalement par son protĂ©gĂ©,
  • donneur de leçon et petit garçon souventes fois sermonnĂ©.

L’adaptation dramatique revigore un texte

  • drĂ´le et joyeusement dĂ©rangeant,
  • captivant et heureusement acide,
  • prenant et progressivement malaisant

tant, le temps avançant, on sait de moins en moins si l’on doit

  • s’indigner des propos du mauvais garçon,
  • sourire de ses provocations ou
  • plaindre un type un peu perdu pour la sociĂ©tĂ©, pour lui-mĂªme et pour le « petit sauvage » qu’il a engendrĂ©.

Le moment est

  • remarquable,
  • passionnant,
  • joliment enlevĂ©

et, ce, dès la première, donnĂ©e dans un lieu encore confidentiel du centre de Paris. Que sera-ce, sans doute, lors des reprises dont certaines sont presque annoncĂ©es, notamment au thĂ©Ă¢tre Darius-Milhaud lors des dates gardĂ©es secrètes hic et nunc. Ne laissons pas Diderot ou Rameau aux profs et aux musicologues : profitons de cette adaptation savoureuse pour jouir d’un thĂ©Ă¢Ă¢Ă¢Ă¢tre

  • accessible (c’est une qualitĂ©),
  • divertissant et
  • stimulant !

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 6/6

Quatrième de couverture

Voici venu le temps de la dernière Ă©tape sud-amĂ©ricaine en compagnie de Vittorio Forte, dont le palimpseste original s’achève sur trois pièces courtes. Un intermède chantant le « lointain bleu » ouvre le diptyque Ă©voquant le Colombien Luis Antonio Calvo. Ce multi-instrumentiste a commencĂ© par jouer des instruments de fanfare

  • (cymbale,
  • grosse caisse,
  • tuba)

avant de s’intĂ©resser au violon et au piano. Ainsi pianotera-t-il au fond d’un lazaret oĂ¹ celui qui est considĂ©rĂ© comme un grand compositeur sera embastillĂ© pendant la moitiĂ© de sa vie. L’intermède proposĂ© en prise de contact impose le si bĂ©mol mineur, avec ses cinq bĂ©mols (au moins quatre de trop, sur notre Ă©chelle). La miniature joue sur la tension entre

  • claudication et rythme binaire,
  • fragilitĂ© et itĂ©ration,
  • esquisse et entĂªtement.

Vittorio Forte l’interprète sans feindre la joliesse L’Ă©vocation suffit.

  • PrĂ©cision du jeu,
  • science de la modulation, et
  • conviction que les reprises et les arpèges (mĂªme non inscrits sur la partition)

animent cette proposition qui ne manque pas d’aguicher l’esgourde.

 

 

En do dièse mineur, la danse « Malvaloca », autrement dite « Primerose », exige

  • de la souplesse dans la narration,
  • de l’aisance dans le groove, et
  • de la finesse dans l’attaque.

L’attention de l’interprète Ă©vite de laisser sombrer cette bluette vibrante dans l’oubli du mignonnisme. On apprĂ©cie

  • l’aisance du pianiste,
  • son sens du swing, et
  • son exigence qui va avec une certaine et essentielle idĂ©e de libertĂ©.

 

 

Tout finit sur la transcription de « Volver » de Carlos Gardel, rĂ©alisĂ©e par ce foufou du clavier qu’est Vittorio Forte. Un prĂ©lude mĂ©lancolique ouvre le bal. L’Ă©noncĂ© du thème, harmoniquement riche, se passe sans encombre – ce qui est heureux pour une musique populaire. Puis la flamme prend, intĂ©grant  l’esprit ambigu du tango. Le transcripteur-interprète maintient cette tension entre virtuositĂ© grondante, prĂªte Ă  exploser, et simplicitĂ© du projet. Il y a

  • des doigts,
  • du feeling,
  • du sentiment et
  • de la malice refusant de jouer Ă  Liszt au Liszt italo-argentin, ce qui ne poserait aucun souci technique au pianiste-musicien.

C’est

  • habile,
  • malin et
  • superbement pudique.

En somme, une coda puissante car non explosive pour un disque époustouflant. En un mot : magistral.


Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… 
live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… 
live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
…
live au Showroom Kawai (17 fĂ©vrier 2022), c’est ici et lĂ …
… 
live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et lĂ …
… en studio pour jouer Earl Wild
, c’est ici et lĂ .

Festival Érard, salle Érard, 10 octobre 2025 – 3/3

Saskia Lethiec, Delphine Armand et Vladimir Dubois le 10 octobre 2025 à la salle Érard (Paris 2). Photo : Rozenn Douerin.

Pour clore le premier concert de la quatrième Ă©dition du festival Érard, JĂ©rĂ´me Granjon cède sa place au piano Ă  Delphine Armand, accompagnĂ©e de Vladimir Dubois au cor et de Saskia Lethiec au violon. Le trio en Mi bĂ©mol op. 40 propose une demi-heure de musique, rĂ©partie en quatre mouvements. L’Å“uvre a Ă©tĂ© inspirĂ©e au compositeur quand il a vu le soleil poindre entre deux troncs d’arbres – pensez-y la prochaine fois que vous crapahuterez Ă  la fraĂ®che dans quelque contrĂ©e sylvestre ! L’andante liminaire met en valeur chacun des participants.

  • Saskia Lethiec sait jongler (si) entre
    • l’accompagnement,
    • la rĂ©ponse et
    • le solo vibrant.
  • Delphine Armand, loin de se rĂ©soudre Ă  n’Ăªtre que l’harmoniste de service, n’hĂ©site pas Ă  faire montre
    • d’autoritĂ©,
    • de caractère voire
    • d’emportement.
  • Vladimir Dubois, Ă  dĂ©couvert, peut
    • tonner,
    • se faire presque discret et
    • dialoguer avec le violon.

Satisfaite, l’audience applaudit sitĂ´t la dernière note avalĂ©e. Cet Ă©vĂ©nement intempestif dissipĂ©, l’andante peut commencer. Les interprètes en traduisent

  • l’efficacitĂ© rythmique,
  • la tonicitĂ© allant bon train et
  • la prĂ©cision d’Ă©criture que soulignent de prĂ©cieuses synchronisations entre pairs.

Le piano se révèle

  • force de proposition,
  • membre fĂ©dĂ©rateur et
  • chef d’orchestre,

formulant avec ses collègues un Brahms

  • vif,
  • bigarrĂ© et
  • tournoyant malgrĂ© des redites qui peuvent sembler çà et lĂ  dispensables.

Ă€ lui revient encore – passĂ©s les applauses – l’introduction grave de l’adagio mesto. L’entrĂ©e Ă©lĂ©giaque du violon et du cor saisissent ; puis le compositeur varie les dispositifs :

  • cor solo,
  • cor-violon,
  • cor-violon-piano,
  • violon-piano,
  • piano solo.

Le sujet lui-mĂªme paraĂ®t

  • hĂ©siter,
  • se fragmenter,
  • gonfler avant de dĂ©senfler.

Minutieux sans sombrer dans la ratiocination, les musiciens caractĂ©risent Ă©lĂ©gamment les diffĂ©rentes sections en Ă©vitant – prĂ©caution apprĂ©ciable – de fragmenter le mouvement. L’interprĂ©tation est

  • coordonnĂ©e,
  • maĂ®trisĂ©e mais aussi, et c’est heureux,
  • assez poĂ©tique pour laisser flotter un mystère prĂ©cieux pour l’imagination de l’auditeur – après tout, le titre du concert n’est il pas « Invitation au voyage » ?

Le finale, un allegro con brio, secoue la partition en changeant complètement d’humeur et d’atmosphère. Dans un emballement excitant, les couples se font et se dĂ©font.

  • Le violon dĂ©fie le piano,
  • le cor affronte les quatre cordes et, plus tard,
  • le piano engage le fer avec le cor.

Au clavier semble Ă©chu le rĂ´le d’arbitre. L’assurance voire l’aplomb de Delphine Armand, en dĂ©pit d’une partition redoutable, sied fort bien Ă  ce rĂ´le central. D’une façon gĂ©nĂ©rale, la virtuositĂ© exigĂ©e n’effraye point le trio, au contraire ! La virtuositĂ© qu’ils dĂ©ploient ressortit d’une technique

  • instrumentale (faut jouer les notes, et c’est pas facile),
  • chambriste (faut jouer avec les autres donc bien se positionner en termes d’intensitĂ© et de posture, et c’est pas si simple) et
  • musicale (faut rendre l’esprit de la partition par-delĂ  ses notes, et c’est joliment troussĂ©).

Le brillant du mouvement n’est pas clinquant car il n’obère pas

  • le suspense de la narration,
  • les incendies soudains ni
  • les sĂ©quences empreintes d’une poĂ©sie savoureuse.

MĂªme le non-fan de Brahms passe ainsi une demi-heure

  • riche,
  • complète et
  • puissamment enlevĂ©e par le trio du soir,

qui finit de lancer en majestĂ© ce formidable festival. Un aperçu du dernier concert de l’Ă©dition sera Ă  lire dans une prochaine notule. Donc, Ă  suivre !


Retrouvez ci-dessous les notules sur les précédentes éditions du festival
Le concert du 13 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 11 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2023 est chroniqué ici et là.
Le concert du 13 octobre 2023 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2022 est chroniqué ici et là.

RĂ©cit d’un rire satisfait

Aux saluts, le 21 juin 2025, en la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency (Val-d’Oise). Photo : Rozenn Douerin.

Pour conclure le rĂ©cital sur « Le Rire de Dieu », donnĂ© en la collĂ©giale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrĂ©e « autour de quatre rires de Dieu ». La dernière improvisation de la symphonie (et du concert) Ă©voque le rire qui satisfait en extrapolant autour d’une phrase extraite de la Critique de la facultĂ© de juger. Selon Emmanuel Kant, « dans tout ce qui excite le rire, il faut qu’il y ait quelque absurditĂ© oĂ¹ l’entendement ne peut trouver par soi-mĂªme quelque satisfaction ».
C’est avec une solennitĂ© un rien empesĂ©e que s’ouvre l’explicit. Dans cet endroit musical, nulle place, apparemment pour le rire. Pourtant, une faille craquèle subitement cet Ă©difice. L’écroulement est tĂªtu. Le rire s’accroche. Semble s’essouffler. Repart de plus belle dans l’aigu. DĂ©gouline le long du grand orgue. Investit le rĂ©cit et le positif. Se dĂ©sagrège. L’entendement se perd enfin dans une fragmentation Ă  peine Ă©clairĂ©e par un leitmotiv rythmique et souvent dĂ©rĂ©glĂ©. Une sorte de folie plus que du fou rire embrase l’instrument.

  • Traits,
  • accords rĂ©pĂ©tĂ©s et
  • clusters fondus-enchaĂ®nĂ©s

se coupent la parole. Le rire Ă  gorge dĂ©ployĂ©e se moque de la politesse et de la biensĂ©ance. Il meurt, satisfait, de son propre empoisonnement, dans une solennitĂ© qui rappelle l’état d’avant le rire Ă©voquĂ© au dĂ©but. L’entendement peut croire qu’il l’a emportĂ© sur l’absurde. Heureusement, il ne tardera pas Ă  dĂ©chanter : sa victoire, fragile, n’est que provisoire.

 

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 5/6

Première de couverture

RevendiquĂ© par les bandonĂ©onistes, les guitaristes et mille forme d’ensembles instrumentaux ou vocaux, AdiĂ³s Nonino (sans tilde mais avec une cap, contrairement Ă  la set-list du disque physique) est un hommage d’Astor Piazzolla Ă  son père dĂ©funt, hommage remixant un prĂ©cĂ©dent tango du compositeur argentin. Vittorio Forte lance son Fazioli F278 (compter 60 000 € pour un tel bolide) Ă  l’assaut de cette pièce qui s’ouvre sur une cadenza ad libitum figeant les longues improvisations, parfois virtuoses, que les joueurs de tango ont coutume de crĂ©er avant de passer aux choses plus sĂ©rieuses.

  • DigitalitĂ©,
  • libertĂ© apparente,
  • richesse harmonique

préparent avec

  • foucades,
  • traits et
  • suspensions

l’arrivĂ©e du thème en La bĂ©mol.

  • La basse descendante chromatique,
  • le surgissement des triples croches secouant la mĂ©lancolie et lui Ă©vitant de devenir nunuche Ă  souhait,
  • les Ă -coups du discours et
  • la modulation en Ut

sĂ©duisent d’autant plus qu’ils semblent couler de source sous les doigts de Vittorio Forte.

  • Humeurs tournoyantes,
  • suspensions et
  • fausse fin

prĂ©cèdent l’arrivĂ©e d’un tango « deciso ».

 

 

  • Octaves,
  • main gauche bondissante,
  • souplesse du tempo et
  • alternance des thèmes

font pĂ©tiller ce mĂ©lange de musiques populaire et savante dans une rhapsodie secouant l’ensemble du clavier.

  • L’inventivitĂ© d’Astor Piazzolla pour costumer diffĂ©remment ses thèmes,
  • la virtuositĂ© sensible de Vittorio Forte,
  • le plaisir d’une richesse
    • harmonique,
    • rythmique et
    • nuancĂ©e,

en perpétuel renouvellement derrière le ressassement apparent

  • Ă©baubissent,
  • sĂ©duisent et
  • envolent

l’auditeur. De quoi mettre en appĂ©tit avant les trois prochaines et dernières Å“uvres du programme, dont la recension est prĂ©vue dans une prochaine notule… Ă  suivre !


Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… 
live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
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live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
…
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… 
live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et lĂ …
… en studio pour jouer Earl Wild
, c’est ici et lĂ .

Festival Érard, salle Érard, 10 octobre 2025 – 2/3

Floriane Hansler à la salle Érard (Paris 2), le 10 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Attention, ça commence fort : la seconde partie de la première partie du premier concert du quatrième festival Érard (ben ouais, mais quand on prĂ©vient qu’on commence fort, personne veut y croire et après ça se plaint partout que ç’a commencĂ© fort pour de bon, faut se s’couer les rognons, les gars !) s’ouvre sur le « Sonnet de PĂ©trarque n°104 », tirĂ© de la deuxième des AnnĂ©es de pèlerinage – l’Italienne – de Franz Liszt. En effet, la première partie du concert est structurĂ©e en deux blocs associant un morceau pour piano (Ă  quatre ou deux mains) et un bouquet de mĂ©lodies.
Le sonnet servant de sous-texte Ă  l’Å“uvre de Liszt loue de Laure les « deux beaux yeux qui mille fois ont rendu jaloux le soleil » et le concert de ses pleurs qui rendait « le ciel si attentif Ă  cette harmonie ». On se rĂ©jouit d’entendre JĂ©rĂ´me Granjon en solo. S’exprime ainsi un autre aspect de sa personnalitĂ© de musicien, fors l’accompagnateur DeLuxe qu’il est aussi. Partition sous les escarbilles, il prouve que sa rĂ©putation d’excellent pianiste n’est sacrĂ©ment pas usurpĂ©e. Sans se dĂ©partir de sa composition de quasi clergyman, il secoue son piano

  • d’une fougue embrasĂ©e,
  • d’une retenue tourmentĂ©e et
  • d’un abandon lyrique du plus bel aloi.

Bien qu’il Ă©vite – avec une modestie qui paraĂ®t consubstantielle Ă  son personnage de musicien – de mettre en scène sa virtuositĂ©, JĂ©rĂ´me Granjon a les impressionnants moyens techniques qui lui permettent de parler, via Liszt,

  • de l’incandescence amoureuse,
  • du miroitement de ce mouvement de l’Ă¢me et du corps, ainsi que
  • de l’imprĂ©visibilitĂ© des sentiments quand la chair et le cÅ“ur sont Ă  vif.

Ce moment enflammĂ© joue aussi le rĂ´le de respiration bienvenue avant les trois mĂ©lodies prĂ©vues pour clore la deuxième partie de ce premier concert. « L’invitation au voyage » chante avec Charles Baudelaire ce « lĂ -bas » oĂ¹ il serait si doux d’aller vivre ensemble – contrastant implicitement avec la rudesse de la vie ici. AppuyĂ©e par un accompagnement exigeant mais bien plus fonctionnel que fantaisiste, Floriane Hansler invite l’auditeur

  • Ă  l’imaginaire enchantĂ©,
  • Ă  la rĂªverie nonchalante et
  • Ă  la tendresse fantasmatique.

Avec Jérôme Granjon, elle nous donne à apprécier le plaisir

  • de la suspension,
  • de la respiration et mĂªme
  • du silence,

ingrĂ©dients essentiels hĂ©las souvent oubliĂ©s par maints interprètes. Le duo Baudelaire – Duparc est aussi Ă  l’affiche de « La vie antĂ©rieure ». Ce poème tarabiscotĂ© laisse l’auteur constater que son inspiration est torturĂ©e avant de le regretter et d’espĂ©rer l’heure oĂ¹ « un sang chrĂ©tien » reviendra couler en chantant avec « Phoebus et le grand Pan » (j’rĂ©sume approximatif). Le spectateur que ces circonvolutions multirĂ©fĂ©rencĂ©es laisseraient froid peut se laisser sĂ©duire par

  • le velours du grave de la mezzo-soprano,
  • sa capacitĂ© Ă  tuiler les registres, et
  • son aisance dans les passages les plus dramatiques.

 

Jérôme Granjon à la salle Érard (Paris 2), le 10 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Ă€ son service, le pianiste sait Ăªtre tour Ă  tour

  • vigoureux,
  • intĂ©rieur et
  • attentif aux inflexions thymiques de la chanteuse,

longue coda incluse. Le programme se boucle sur « Ich bin der Welt abhander gekommen », un gros morceau extrait des RĂ¼ckert-Lieder de Gustav Mahler, un cycle inspirĂ© par des textes de Friedrich RĂ¼ckert. Le narrateur, dĂ©sormais silencieux (par manque d’inspiration ?) constate que le monde l’ignore voire le croit mort. Il essaye de s’en contenter en jouissant de sa tranquillitĂ© et en vivant dĂ©sormais « dans

  • [s]on ciel,
  • [s]on amour,
  • [s]on chant ».

Cette fois, le public – Ă©tonnamment silencieux pendant les morceaux, c’est rare et très apprĂ©ciable – Ă©vite d’applaudir et permet au silence de nettoyer les derniers dĂ©cibels flottant dans la salle Érard pour prĂ©parer l’esgourde Ă  une musique très diffĂ©rente de celle d’Henri Duparc, euphĂ©misme. Le prĂ©lude est majestueux et recueilli. La voix se glisse avec naturel dans le flux musical. On est saisi par

  • la richesse harmonique de la partie de piano,
  • la rĂ©ussite des nuances douces (quelle belle coda !),
  • le mystère qui naĂ®t d’un tempo posĂ©, presque Ă©tirĂ©, et
  • le dĂ©ploiement d’un temps long mais jamais monotone.

Pour ne pas laisser les auditeurs sur une note trop grave, Floriane Hansler et JĂ©rĂ´me Granjon ne tirent pas leur rĂ©vĂ©rence sans les gratifier d’un bis – en l’espèce l’espagnolade tirĂ©e par Pauline Viardot d’un poème d’Alfred de Musset. Cette personnification de « Madrid » Ă©voque une ville-femme splendide, laquelle Ă©voque une autre « princesse andalouse », « belle veuve au long rĂ©seau » Ă  la fois dĂ©mon et ange, le poète interpolant le paysage et l’humain grĂ¢ce Ă  l’irradiation de l’amour fou. Pauline Viardot en propose une mise en musique Ă  l’exotisme convenu mais non dĂ©nuĂ© de trouvailles

  • (harmonisations,
  • breaks,
  • variations de style).

Une aimable manière de clore cette deuxième partie avant le trio en Mi bémol op. 40 de Johannes Brahms, dont la recension sera à suivre dans une prochaine notule !


Retrouvez ci-dessous les notules sur les précédentes éditions du festival
Le concert du 13 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 11 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2023 est chroniqué ici et là.
Le concert du 13 octobre 2023 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2022 est chroniqué ici et là.

Luan GĂ³es, « Tempesta e sospiri », ThĂ©Ă¢tre DĂ©jazet, 2 octobre 2025 – 3/3

Margherita Pupulin, premier violon des Furiosi galantes, au thĂ©Ă¢tre DĂ©jazet (Paris 3), le 2 octobre 2025.

La dernière partie du « Voyage au cÅ“ur des passions humaines » manigancĂ© par Luan GĂ³es et les Furiosi galantes s’ouvre sur un ultime instrumental – une Folia d’Antonio Vivaldi.

  • Morgan MarquiĂ© abandonne son thĂ©orbe pour chausser une guitare ;
  • Michèle Claude navigue entre castagnettes et tambourins ;
  • Ă  l’instar de Pavel Amilcar, second violon, chaque membre de l’orchestre ou presque savoure son moment solo.

Sur la sĂ©quence tubesque de l’Ă©poque, l’auditeur apprĂ©cie les jolies sautes d’humeur agencĂ©es par les instrumentistes, qui rĂ©coltent un triomphe mĂ©ritĂ© pour leur interprĂ©tation vivante d’une scie plaisamment colorĂ©e. Le contretĂ©nor reprend du service avec un instrumentarium rĂ©duit pour « Tu dormi in tanta pene », un extrait de Tito Manlio du mĂªme prĂªtre roux. L’intrigue de l’opĂ©ra est Ă  peu près incomprĂ©hensible – en gros, les Romains et les Latins coopèrent puis se fight puis se re-aiment ; de mĂªme, Tito, le boss, est le père d’un Manlio qu’il aime, dĂ©teste pour re-aime grĂ¢ce, notamment, Ă  l’intercession de Servilia, la fiancĂ©e dudit Manlio qu’incarne ici Luan GĂ³es. Alors que Manlio est aux fers et vient enfin de s’endormir, Servilia le rĂ©veille pour lui glisser : « Dormez, beaux yeux. » Allez comprendre…
Le fils de Margherita Pupulin, premier violon, que l’on avait vu en pleurs dans la prĂ©cĂ©dente notule, a Ă©tĂ© mis en rĂ©serve backstage. Il passe une tĂªte Ă  jardin pour assister au rĂ©citatif et Ă  l’air accompagnĂ©s par

  • sa violoniste de maman,
  • Pablo Tejedor au violoncelle,
  • Morgan MarquiĂ© qui a rĂ©cupĂ©rĂ© son thĂ©orbe,
  • Ershad Therani Ă  la contrebasse et
  • Daniele Luca Zanghì au clavecin.

PortĂ© par sa garde rapprochĂ©e, Luan GĂ³es dĂ©veloppe un chant

  • sensible (importance du phrasĂ©),
  • ambitieux (exigence des tenues) et
  • libre (Ă©noncĂ© souple du rĂ©citatif, qui doit Ăªtre suivi voire anticipĂ© par la violoniste).

Le quintette instrumental joue avec précision ses trois rôles :

  • prĂ©lude Ă  la voix,
  • accompagnement du chant et
  • commentaire du propos.

Par Ă©clats, si l’on en croit une voix ayant tendance Ă  se dĂ©tremper çà et lĂ , il pourrait sembler que Luan GĂ³es fatiguĂ¢t. Tant pis, l’on approche du premier finale avec, tirĂ© d’un livret de Vincenzo Grimani mis en musique par Georg Friedrich Haendel pour son opĂ©ra Agrippina, l’air de Nerone intitulĂ© « Come nube che fugge dal vento », aussi exploitĂ© dans l’oratorio Il trionfo del tempo o del Disinganno. Au mitan du troisième et dernier acte, Nerone doit renoncer Ă  PoppĂ©e « comme un nuage soufflĂ© par le vent » afin de conserver le trĂ´ne qu’il occupait plus ou moins par intĂ©rim.
Pour ce moment drrrrramatique, l’orchestre revient plus qu’au grand complet puisque le bassoniste Nicolas Rosenfeld troque son anche double double pour une flĂ»te Ă  bec. Luan GĂ³es a choisi de conclure l’affaire en pyrotechnie en mĂªlant

  • traits,
  • portĂ©s de voix et
  • notes longues trillĂ©es.

Choix judicieux qui l’oblige nĂ©anmoins Ă  concĂ©der deux bis, le premier oĂ¹ le chanteur semble enfin se libĂ©rer ; le second visant Ă  faire jubiler le public, heureux de reconnaĂ®tre un mĂ©gahit d’Alessandro Scarlatti. « Dormi o flumine di guerra », c’est l’air tout mignon de la traĂ®trise oĂ¹ la nourrice, chantĂ©e par le contretĂ©nor, tente d’assoupir le « foudre de guerre » qu’elle veut assassiner. En dĂ©pit d’une prononciation surprenante (le « dormi » devient « durmi »), l’effet de familiaritĂ© fonctionne et est loin d’endormir le public… mĂªme si l’on s’Ă©tonne que le chanteur ait encore besoin de sa partition pour ce pilier du rĂ©pertoire. De cette soirĂ©e, l’on retient cependant

  • la revigorante ambition d’un jeune contretĂ©nor,
  • la belle Ă©nergie portĂ©e par l’ensemble des Furiosi galantes, et
  • l’habile agencement d’un programme aguicheur.

Ă€ la fin de la fin, Ăˆve Ruggieri s’est Ă©clipsĂ©e et, quand nous sortons, la nuĂ©e de CRS qui avait compliquĂ© l’arrivĂ©e au thĂ©Ă¢tre s’est dispersĂ©e. Force reste Ă  la musique !

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 4/6

Première de couverture

En orgue, il y a Bach, un romantique ou deux, Widor, Franck, pour les plus audacieux Alain, Messiaen, et, pour les foufous, Escaich (mais c’est pas obligĂ©). En piano, Ă©ventuellement Mozart, surtout Chopin, Liszt, Schubert, Schumann, Beethoven, et, pour les foufous, un Russe type Prokofiev ou Rachmaninov (mais c’est pas obligĂ©). Dans ce contexte oĂ¹ la set-list moyenne des rĂ©citals semble rigoureusement

  • limitĂ©e,
  • verrouillĂ©e,
  • banalisĂ©e,

il est heureux que des pianistes, Ă  l’instar de Laurent Martin, osent nous guider sur les chemins de traverse. Vittorio Forte est de ces artistes pour qui, mĂªme s’il faut bien tenir compte de la rĂ©alitĂ©, la vie musicale ne s’arrĂªte pas Ă  la demande des programmateurs en vue d’un rĂ©cital pour personnages Ă¢gĂ©es fleurant mauvais l’eau de toilette obtenue en Ă©chantillon gratuit pour toute commande Yves Rocher ou Damart. Après Gardel, Guastavino, Ponce, Leng et Villa-Lobos, nous voici – pour ce qui nous concerne – sur le bord de deux dĂ©couvertes : Ernesto Lecuona et Alberto Nepomuceno.
Du premier, apprĂ©ciĂ© de Ravel et Gershwin, le pianiste expose deux danses afro-cubaines. « La conga de media noche » ouvre le cycle et capte aussitĂ´t l’oreille grĂ¢ce, notamment,

  • aux singularitĂ©s harmoniques du prĂ©lude,
  • au dĂ©sĂ©quilibre rythmique apparent qui lance le thème, et
  • Ă  l’efficace friction des dissonances dans l’exposition du sujet.

Pour peu que l’on ait le cÅ“ur Ă  la rĂ©jouissance, on ne peut que se dĂ©lecter

  • de la variation des registres tenant lieu de dĂ©veloppement,
  • de la fausse simplicitĂ© distinguant mĂ©lodie et accompagnement, et
  • de la vraie gaietĂ© qui sourd
    • du groove,
    • de la lĂ©gèretĂ© de la rĂ©alisation, et
    • des traces d’humour toujours efficaces – ainsi du glissando final.

 

 

Maurice Ravel prĂ©fĂ©rait la deuxième danse du recueil ? Vittorio Forte, lui, opte pour la sixième, « La comparsa », Ă©vitant la polĂ©mique gottschalkienne qui aurait consistĂ© Ă  interprĂ©ter la quatrième, intitulĂ©e « Danse des nègres ». Moins touchy, « La comparsa » est une procession de carnaval qui, dit la partition, « vient de loin » et s’ouvre sur l’imitation d’un petit tambour.

  • Le rythme très particulier de la main gauche,
  • le charme des contretemps, ainsi que
  • la complĂ©mentaritĂ©
    • des staccati entĂªtants,
    • des phrasĂ©s mĂ©lodieux,
    • des arpèges et
    • des mordants

séduisent.

  • La modulation de la mi-pièce,
  • l’emportement des octaves,
  • l’absence d’effets inutilement sophistiquĂ©s, et
  • la fin en fade out

ne signalent certes pas une Å“uvre gĂ©niale et poignante mais une miniature

  • fort joliment Ă©crite,
  • swinguante Ă  souhait, et
  • interprĂ©tĂ©e avec aisance et idiomatisme :

que demander de plus ? Parfois, l’abus de gĂ©nie est fatigant et alourdit les rĂ©citals. Un peu

  • de lĂ©gèretĂ©,
  • d’aĂ©rien,
  • de sĂ©millant et
  • de bien troussĂ©,

par ma foi, ça ne se refuse pas !

 

 

Du BrĂ©silien Alberto Nepomuceno, Vittorio Forte choisit d’interprĂ©ter les Quatro peças lyricas op. 13. La première s’intitule « Anhelo » (« DĂ©sir ») et se joue « avec grĂ¢ce et caprice ». Très expressive, l’Ă©criture mĂ©lange

  • le ternaire au binaire,
  • le mesurĂ© Ă  l’agogique, et
  • le tonal au modulant.

En changeant radicalement de style et en montrant que Nepomuceno n’est pas rĂ©ductible Ă  l’image de nationaliste auquel les musicologues l’ont parfois rĂ©duit, l’interprète crĂ©e un dĂ©calage et une multiplicitĂ© de styles prĂ©cieux pour qui se risquerait – il paraĂ®t que ça arrive encore – Ă  Ă©couter le disque en entier ou, a minima, Ă  le considĂ©rer comme un tout. S’ensuit une valse en si bĂ©mol mineur, dont le pianiste rend la versatilitĂ© :

  • c’est une danse mais elle se dĂ©robe Ă  la rigueur planplan qui fige nombre de ses semblables ;
  • c’est un geste musical souple, mais elle semble parcourue de tensions rendant son tournoiement plus intĂ©ressant ;
  • c’est une mĂ©lodie simple, mais elle a
    • ses humeurs,
    • ses Ă -coups et
    • ses contrepieds modulants.

 

 

Après l’hĂ©sitation de la valse, Alberto Nepomuceno s’ouvre au « Dialogo », un projet Ă  exĂ©cuter « carinhosamente e com muita expresĂ£o », ce qui sonne quand mĂªme mieux en brĂ©silien qu’en français. Avec

  • retenue,
  • habiletĂ© digitale (comme elles rebondissent bien, ces notes rĂ©pĂ©tĂ©es !),
  • onctuositĂ© de phrasĂ©,

Vittorio Forte parvient Ă  installer un climat de calme et d’Ă©coute tout en distillant un soupçon d’Ă©lectricitĂ© car, enfin, rien n’est

  • rigoureux,
  • carrĂ©,
  • automatique.

Le surgissement d’un mouvement « muito vivo » qui, comme dans « Anhelo », substitue une mesure Ă  trois temps Ă  la mesure Ă  deux temps jusque-lĂ  utilisĂ©e, semble ainsi dĂ©couler de l’incertitude perçue dans le premier segment avant de se fondre Ă  nouveau dans la rĂ©exposition du premier motif. Tout cela est habilement

  • composĂ©,
  • jouĂ© et
  • senti,

et rappelle au passage que le dialogue peut aussi Ăªtre

  • dĂ©bat,
  • controverse,
  • emportement,

et non simple acquiescement confortable entre pairs ou paires ravis de se passer rhubarbe et séné.

 

 

Une « Galhofeira », danse farcesque dont se souviendra Darius Milhaud dans Le BÅ“uf sur le toit, conclut le cycle. Cette cavalcade qui est Ă  la musique latino ce que le rag-time est au piano classique, sait mĂªler

  • virtuositĂ©,
  • musicalitĂ© et
  • festoyade.

Une redoutable modulation « murmurĂ©e » enrichit la galopade de falopins jusqu’Ă  son retour Ă  la sage forme ABA. C’est

  • pĂ©tillant,
  • Ă©nergisant,
  • solaire, et
  • rĂ©alisĂ© avec une technicitĂ© oĂ¹
    • prĂ©cision,
    • dextĂ©ritĂ© et
    • intuition artistique

superlativent – et hop – toujours l’Å“uvre. Prends ça, monde mou, et rejoins-nous pour une prochaine notule autour d’un certain Astor P.


Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… 
live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… 
live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
…
live au Showroom Kawai (17 fĂ©vrier 2022), c’est ici et lĂ …
… 
live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et lĂ …
… en studio pour jouer Earl Wild
, c’est ici et lĂ .

Festival Érard, salle Érard, 10 octobre 2025 – 1/3

Jérôme Granjon à la salle Érard (Paris 2), le 10 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Il est de bonnes nouvelles qui ne vont pas sans concession. La pĂ©rennitĂ© du festival Érard, concentrant cinq concerts passionnants de musique de chambre rĂ©partis sur trois jours, est de celles-lĂ . On oubliera donc volontiers, avec cette mauvaise foi qui n’est pas propre au mĂ©lomane, que l’affaire est principalement sponsorisĂ©e par Xavier CaĂ¯tucoli, plus connu pour ses activitĂ©s de multi-entrepreneur d’extrĂªme-droite passĂ© chez Total que pour son passĂ© de pianiste, et, pire, Ă©galement soutenu – grand Ă©cart Ă©tonnant – par TĂ©lĂ©rama, dont les inclinations culturelles rasent en gĂ©nĂ©ral le fond du caniveau consensuel non loin de France Inter. Reste cette institution fomentĂ©e par JĂ©rĂ´me Granjon et Saskia Lethiec, sise dans l’Ă©tonnante salle Érard, pimpĂ©e cette annĂ©e par quelques projecteurs enfin Ă  la hauteur de l’Ă©vĂ©nement, et dont la quatrième Ă©dition s’est vĂ©ritablement ouverte ce vendredi 10 octobre 2025 avec un concert intitulĂ© « Invitation au voyage ».
Malheureusement, le rĂ©cital est flanquĂ© d’un prĂ©sentateur en la personne de Laurent LĂ©vy. Son propos peut ne pas Ăªtre dĂ©nuĂ© de fantaisie mais, franchement, on s’en fout. On est venu Ă©couter de la musique, pas se fader un type qui essaye de paraĂ®tre marrant, cultivĂ© et pĂ©dagogue – franchement, on s’en fout. Soit, c’est original de prĂ©senter les « Souvenirs de Bayreuth » de Gabriel FaurĂ© et d’AndrĂ© Messager en Ă©voquant les horaires et les tarifs des trains qui conduisaient Ă  Bayreuth Ă  l’Ă©poque des compositeurs – mais, franchement, c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup trop long et on s’en fout. D’autant qu’un programme très complet est offert Ă  chaque spectateur, le laissant libre de dĂ©couvrir quelques Ă©lĂ©ments pour mieux comprendre ce qu’il

  • a Ă©coutĂ©,
  • Ă©coute ou
  • va Ă©couter.

HĂ©las, l’obsession du didactisme en direct qui sĂ©vit sur maintes scènes de musique classique continue de se rĂ©pandre. Nous l’avons souvent exprimĂ© sur ce site : cette pratique nous paraĂ®t

  • insultante pour le spectateur, supposĂ©ment incapable de kiffer la musique si on ne la lui prĂ©mĂ¢che pas,
  • dommageable pour l’Ă©coute car elle explique ce qu’il faut aimer ou comprendre alors qu’un peu de libertĂ©, parfois, ça fait du bien, et
  • dĂ©valorisante pour la musique qui est prĂ©sentĂ©e comme inaccessible ou insipide si on ne l’accompagne d’un mode d’emploi obligatoire.

VoilĂ  l’effet que ça fait : on est comme devant un transistor que l’on ne pourrait Ă©couter avant d’avoir lu intĂ©gralement sa notice technique. Disons que ça ne met pas dans les meilleures dispositions pour apprĂ©cier ce qui suit.
Dommage car les « Souvenirs de Bayreuth » qui ouvrent une première partie en forme de mosaĂ¯que musicale, sont tout Ă  fait croustillants sous les doigts de Luca Montebugnoli et JĂ©rĂ´me Granjon. Les compositeurs y samplent de grands moments wagnĂ©riens, Ă  commencer par la chevauchĂ©e des walkyries. Les interprètes n’y vont pas de main morte :

  • les accents appuyĂ©s et tonicitĂ© du propos sont embellis par
  • une jolie variation des couleurs au fil de la pièce, et par
  • l’Ă©vident plaisir d’utiliser la sonoritĂ© orchestrale du piano Érard dans la salle Érard pour le festival Érard,

je crois que l’idĂ©e directrice est claire. Ainsi portĂ©e, la partition sĂ©duit : c’est une amusante francisation du plus germanique des compositeurs, oĂ¹ le cancan encanaille des bribes Ă©chappĂ©es de ce sommet qu’est la TĂ©tralogie – n’en dĂ©plaise Ă  Claude Debussy qui, nous glisse Laurent LĂ©vy, haĂ¯ssait le leitmotiv.
Trois mĂ©lodies s’ensuivent, offertes Ă  la mezzo-soprano Floriane Hasler. « L’Ă®le inconnue », poème de ThĂ©ophile Gautier musiquĂ© par Hector Berlioz dans ses Nuits d’Ă©tĂ©, est un dialogue entre le narrateur et « la jeune belle » qui dĂ©sire voguer jusqu’Ă  « la rive fidèle oĂ¹ l’on aime toujours ». Problème :

Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.

Jérôme Granjon et Floriane Hasler adoptent un tempo allant qui valorise les options interprétatives de la chanteuse jouant

  • d’une voix puissante qui ne se cache pas,
  • de sa capacitĂ© Ă  varier les intensitĂ©s, et
  • d’un goĂ»t pour la dĂ©clamation rejetant l’intimisme auquel sont parfois assignĂ©es les mĂ©lodies.

« La captive », sur un texte de Victor Hugo extrait des Orientales et mĂ©lodisĂ© par le susnommĂ© Hector Berlioz, inclut dans la mĂ©lopĂ©e le violoncelle de MaĂ¯a Xifaras. Celui-ci apporte Ă  la lamentation paradoxale de la captive (« Si je n’Ă©tais captive / j’aimerais ce pays ») une mĂ©lancolie sucrĂ©e d’autant plus en Ă©vidence que la partition rĂ©duit le piano prĂ©cis de JĂ©rĂ´me Granjon au rĂ´le de ploum-ploumiste. Il semble que, Ă  raison, Floriane Hasler tente de limiter les envolĂ©es dont elle est capable pour laisser vibrer le mĂ©lange

  • de regrets,
  • de trouble et
  • de fatalisme

d’une narratrice dĂ©crivant le monde qui l’entoure comme un paradis que son statut rend infernal, et d’autant plus infernal que tout ici est paradisiaque… sauf l’essentiel. « La rencontre » lance l’hommage Ă  Jean Cras, fil rouge du festival 2025. De retour d’un « long voyage », ce que connaissait bien le compositeur Ă©galement marin, le narrateur tombe en Ă©moi devant une femme sauf que, car il y a un sauf que, sinon l’histoire n’est guère intĂ©ressante,

Je voudrais aller lui parler mais je crains ma faiblesse.

Floriane Hasler explore avec finesse un registre plus intime. L’intelligibilitĂ© du texte s’en ressent positivement, et la musicalitĂ© des inflexions laisse deviner

  • l’intensitĂ© de l’instant (avec la trilogie
    • « le soir de la mer »,
    • « au bord de la mer »,
    • « le vent de la mer », qui suggère que l’apparition naĂ®t de la mer, sirène par essence inaccessible et probablement d’autant plus sĂ©duisante qu’elle est inaccessible),
  • l’Ă©blouissement devant la beautĂ©, et
  • la tension très humaine entre l’envie de tenter sa chance et la crainte du rĂ¢teau – cette tension mĂªme que l’on appelle communĂ©ment « timidité ».

Ainsi se conclut la première partie de la première partie (faut suivre, certes), une entrée en matière

  • captivante,
  • agencĂ©e avec goĂ»t et
  • interprĂ©tĂ©e avec talent.

Ă€ suivre dans une prochaine notule !


Retrouvez ci-dessous les notules sur les précédentes éditions du festival
Le concert du 13 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 11 octobre 2024 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2023 est chroniqué ici et là.
Le concert du 13 octobre 2023 est chroniqué ici.
Le concert du 15 octobre 2022 est chroniqué ici et là.