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Le blog de Bertrand Ferrier, page 30

Luan GĂ³es, « Tempesta e sospiri », ThĂ©Ă¢tre DĂ©jazet, 2 octobre 2025 – 2/3

Michèle Claude, derrière des Ă©chantillons de l’encombrante forĂªts de microphones, au thĂ©Ă¢tre DĂ©jazet (Paris 3), le 2 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Ce 2 octobre 2025, la vedette annoncĂ©e Ă©tait Luan GĂ³es, mais force est de reconnaĂ®tre que Mme Claude, la percussionniste lunaire et prĂ©cise aux faux airs de Yolande Moreau, lui a souvent volĂ© la vedette. « Ho nell petto un cor si forte » d’Antonio Vivaldi permet ainsi Ă  la musicienne de claquer un solo de psaltĂ©rion qui saisit l’assistance. La voix prend ensuite le lead en donnant la parole Ă  Giustino, l’ex-laboureur devenu soldat et personnage-titre d’un opĂ©ra d’Antonio Vivaldi. Le militaire, arrivĂ© Ă  un nouveau tournant de sa vie, conclut le deuxième acte en dĂ©clarant son amour Ă  Leocasta. En bon porte-voix de ses sentiments, le contretĂ©nor profite habilement des changements d’humeur de la partition pour osciller entre

  • l’affirmation,
  • le chagrin et
  • le dĂ©sir d’aller plus loin pour devenir soi.

On salue la volonté

  • de raconter,
  • d’Ăªtre expressif donc excessif, et
  • d’accompagner les fluctuations de caractère de cet air imposant.

De Partenope, opĂ©ra en trois actes de Georg Friedrich Händel, ne subsiste guère dans la mĂ©moire des mĂ©lomanes que « Furibondo spira il vento ». Dans une histoire embrouillĂ©e oĂ¹ tout le monde veut plus ou moins Ă©pouser une reine tout en multipliant les conquĂªtes, Arsace – qui perdra le fight in fine – confie que, comme une tempĂªte peut secouer terre et ciel, son Ă¢me est bouleversĂ©e par un chagrin profond. Derrière l’effet de la machine Ă  vent (Michèle Claude, toujours), cet extrait permet Ă  Luan GĂ³es d’Ă©tinceler

  • en associant dĂ©clamation extravertie et recherche de prĂ©cision,
  • en tenant le tempo et les dĂ©cibels par la bride pour mieux exploser ensuite, et
  • en soignant
    • la ligne des vocalises,
    • le tuilage des registres, ainsi que
    • la complĂ©mentaritĂ© entre moments de suspension et moments de fureur explosive.

Malheureusement, après la mi-temps, Ăˆve Ruggieri revient causer, offrant un florilège d’approximations consternantes et de traits d’humour foireux afin d’Ă©voquer les castrats

  • (« les braves curĂ©s font chanter les enfants – enfin, ceux qui ont survĂ©cu »,
  • « je crois que c’est un pape, LĂ©on X ou quelque chose comme ça »,
  • « quand on a un très bon ministre en France, on le dĂ©teste »,
  • « le roi Philippe V, c’est vraiment une fin de race », etc.).

Quand, enfin, l’inutile libère la scène, la musique peut reprendre ses droits avec « Venti turbini », un extrait du très religieux (mais un peu Ă©rotique quand mĂªme) Rinaldo de Georg Friedrich Händel. On reste dans la tempĂªte avec cette incantation sollicitant les tourbillons pour « armer le bras » du hĂ©ros « contre ceux qui [lui] ont donnĂ© de la peine ». Les Furiosi galantes s’illustrent par leur Ă©quilibre et leur aisance – ainsi du dialogue liminaire entre la violoniste Margherita Pupulin et le bassoniste Nicolas Rosenfeld, un moment de la meilleure eau. Luan GĂ³es

  • vocalise avec souplesse,
  • respire juste,
  • breake bien.

On regrette d’autant plus que sa prĂ©sence scĂ©nique paraisse un brin corsetĂ©e : la musique est bel et bien exĂ©cutĂ©e, mais l’incarnation ne nous semble pas tout Ă  fait Ă  la hauteur. Dommage car l’air suivant eĂ»t plus Ă©mu si le chanteur Ă©tait parvenu Ă  dĂ©livrer ce supplĂ©ment d’Ă¢me qui, parfois, transforme une bonne interprĂ©tation en moment wow. Dans « Gelido in ogni vena », Farnace, roi dĂ©chu, se rend compte de ce qu’il a fait en demandant Ă  sa femme et Ă  son fils de se suicider plutĂ´t que d’Ăªtre capturĂ©s par l’ennemi.

  • Son sang a gelĂ© ;
  • il est terrorisĂ© ; et
  • il comprend l’Ă©tendue de sa cruautĂ© – cette comprĂ©hension Ă©tant pour lui « pire que la douleur ».

Dans une atmosphère hivernale, l’heure est Ă  l’effroi, donc aux extrĂªmes

  • (accents cinglants versus suavitĂ© des phrasĂ©s,
  • largeur des registres convoquĂ©s,
  • tonicitĂ© de l’ensemble pouvant virer Ă  la furibonderie, et hop).

Assis non loin de nous, le fils de la première violoniste, qui avait pourtant promis d’Ăªtre sage Ă  la pause, n’y tient plus et se met Ă  pleurer. Pourtant, on croit sentir chez le contretĂ©nor une volontĂ© de garder le drame lĂ©gèrement Ă  distance pour ne pas laisser l’Ă©motion qu’il doit exprimer submerger la musicalitĂ©. L’option est louable sur le principe, mais on aimerait dĂ©cidĂ©ment que Luan GĂ³es se lĂ¢chĂ¢t davantage, ce qui nous permettrait de partager davantage la violence de ce que ressent Farnace et, ainsi, de nous envoler vers les cimes d’un dĂ©sespoir de thĂ©Ă¢tre. La dernière partie du concert permettra-t-elle Ă  l’artiste de se libĂ©rer et, ainsi, de lever nos dernières rĂ©serves ? Fin du suspense dans une prochaine notule !

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 3/6

Première de couverture

Direction le BrĂ©sil et la valse (une spĂ©cialitĂ© de l’interprète), avec les deux pièces d’Heitor Villa-Lobos qui complètent le puzzle latino manigancĂ© par Vittorio Forte ! L’affaire commence par le deuxième mouvement du Ciclo brasileiro, composĂ© en 1936 et issu d’une volontĂ© ethnologico-bartĂ³kienne visant Ă  rendre compte de quelques aspects d’un BrĂ©sil

  • populaire,
  • mĂ©connu,
  • authentique et
  • grandement ignorĂ© par les musiciens savants.

D’emblĂ©e, on reconnaĂ®t le traitement post-lisztien du thème, avec

  • traits virtuoses,
  • Ă©noncĂ© clair de la mĂ©lodie, et
  • oscillations entre musique populaire et rĂ©investissement classique.

Durant ce prĂ©lude bithymique, et hop, le chromatisme autochtone ne nuit certes pas au plaisir de l’esgourde occidentale – d’autant qu’il se fond avec habiletĂ© dans le piĂ¹ mosso qui enquille. Partout, l’on est charmĂ© par le souci du dĂ©tail qui Ă©meut l’auditeur et meut (hop !) l’artiste grĂ¢ce, notamment

  • aux lĂ©gers effets d’attente de la note la plus haute d’un trait,
  • Ă  l’Ă©quilibre des rapports entre les diffĂ©rentes voix, et
  • Ă  la manière de caractĂ©riser chaque passage soit de façon immĂ©diate, soit par un fondu-enchaĂ®nĂ© Ă©blouissant.

Rien de dĂ©monstratif, cependant, dans le jeu de Vittorio Forte. Son aisance et sa musicalitĂ© sonnent moins magistrales qu’indispensables pour incarner une partition plus complexe qu’elle ne pourrait paraĂ®tre Ă  l’Ă©coute.

  • Modulations,
  • emportements,
  • suspensions,
  • octaves retenues ou pĂ©taradantes,
  • secousses de tempo et
  • retour du tempo primo

ne cessent de secouer l’Å“uvre.

 

 

Après un rappel du thème entre simplicité et traits, un nouvel à-coup arrive avec un « animato »

  • modulant,
  • secouĂ© et
  • explosif,

moins exercice de virtuositĂ© que test de musicalitĂ© (mais quand mĂªme vachement exercice de virtuositĂ©). Sous les doigts de Vittorio Forte, le clavier en feu devient tour Ă  tour

  • kalashnikov crĂ©pitante,
  • brise lĂ©gère,
  • fracas Ă©tonnant et
  • harpe Ă©olienne.

Bref, voilĂ  bien une version spectaculaire et sensible d’une partition diablement sĂ©duisante, long point d’orgue inclus.
RĂ©pondant au do dièse mineur de la pièce prĂ©cĂ©dente, la « Valsa da dor » (valse de la douleur, thème omniprĂ©sent dans cette première partie d’album) est en Mi… mais pas longtemps. Après le prĂ©lude, voici que Sol pointe le bout de son nez… mais pas longtemps. Tout, ici, dit

  • l’Ă©phĂ©mère,
  • l’insaisissable et
  • le tournoyant,

comme si la douleur poussait Ă  s’inventer sans cesse des subterfuges pour dĂ©tourner la pensĂ©e de la souffrance. Ainsi,

  • le rythme très martelĂ© des douze croches par mesure s’enrichit de contretemps groovy ;
  • l’Ă©vidence de la mĂ©lodie se suspend entre
    • ralentis,
    • retenues et
    • points d’orgue ;
  • le tempo se cabre puis s’apaise ; et, donc,
  • la tonalitĂ© glisse, modifiant sans cesse les couleurs de la mĂ©lodie.

 

 

Les oreilles, pour ceux qui en ont au moins deux, et l’Ă¢me, pour ceux qui en ont au plus une, se dĂ©lectent.

  • Les trouvailles harmoniques,
  • les ruptures d’Ă©vidence,
  • les nuances et
  • la libertĂ© apparente de l’interprĂ©tation, cette dĂ©licieuse illusion

Ă©baubissent, lĂ  encore long point d’orgue inclus. On Ă©crirait presque qu’une telle douleur donnerait envie de souffrir, si ce compliment ne souillait les brava par son mauvais goĂ»t dĂ©placĂ©. Biffons cette idĂ©e stupide qui se prenait, fanfaronne, pour un trait d’esprit, et prenons rendez-vous avec Ernesto Lecuona pour notre prochaine notule vittoriofortesque !


Pour assister au concert de lancement du disque Ă  Paris : trop tard, c’Ă©tait hier !
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live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
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live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et lĂ …
… en studio pour jouer Earl Wild
, c’est ici et lĂ .

Éloge de la moquerie

Au grand orgue de la collégiale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Pour conclure le récital sur « Le Rire de Dieu », donné en la collégiale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrée « autour de quatre rires de Dieu ». Le troisième mouvement, intitulé « Le rire qui se moque », s’inspire d’un article intitulé « Dieu, un éclat de rire », dans lequel Alain Houzieux écrit :

Le regard transcendant de Dieu sur le monde peut Ăªtre conçu comme un rire qui se moque de toutes les prĂ©tentions et affabulations des hommes.

Dans cette perspective, faire entendre le rire du crĂ©ateur qui se moque des prĂ©tentions de sa crĂ©ature, c’est aussi laisser deviner sa rĂ©sonance dans le cÅ“ur et le corps des hommes. Puis c’est dĂ©zoomer, prendre un peu de recul, Ă©largir la focale. Ne plus se concentrer sur le rire lui-mĂªme mais sur les saccades de la risĂ©e. Voir avec les oreilles Dieu qui contemple de haut la folle et pourtant si petite ambition de l’humanitĂ©. Se laisser surprendre par l’envie divine de rire, comme l’organiste qui, Ă  1’50, doit rĂ©orienter son projet parce que l’orgue corne (le positif entraĂ®ne le grand orgue suite Ă  un problème mĂ©canique inopinĂ©). Qu’importe, on accepte le deus in machina et on improvise.
Peu Ă  peu, le rire de Dieu s’insère dans l’agitation humaine. La ponctue. La rĂ©vèle pour ce qu’elle est. La remet en perspective. L’interroge. Y met fin en Ă©clatant plus fort. C’est provisoire. L’homme est ce qu’il est. Dieu ne peut plus le changer. Tout au plus en rire. Ă€ son image, quand nous ne pouvons pas changer quelque chose, nous pouvons parfois essayer d’en rire. Ce nonobstant, comme le stipulait Dan Gutman, si tu vois quelqu’un tomber d’un pont, ne te mets pas Ă  rire mĂªme si tu n’y peux rien changer : appelle les secours !

 

Luan GĂ³es, « Tempesta e sospiri », ThĂ©Ă¢tre DĂ©jazet, 2 octobre 2025 – 1/3

Luan GĂ³es au thĂ©Ă¢tre DĂ©jazet (Paris 3), le 2 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Je me souviens d’avoir chantĂ© le soir du second confinement un rĂ©cital autour du rĂ©pertoire de Michel BĂ¼hler pour lequel j’avais beaucoup travaillĂ© avec un maĂ®tre de chant et metteur en scène, et d’avoir perdu mon spectateur le plus prĂ©cieux qui devait filer en Suisse avant que plus possible, et d’avoir aussi perdu le claviĂ©riste historique dudit spectateur, pris dans les bouchons des Parisiens qui fuyaient la Kapitale. Je me souviens itou d’avoir organisĂ© un concert orgue et piano, donc avec une logistique assez importante. Programme fabuleux et casting DeLuxe : Esther Assuied, la plus passionnante des jeunes organistes françaises, tenait la tribune ; devant les touches d’ivoire, l’artiste n’Ă©tait rien moins que Cyprien Katsaris (on peut entendre un extrait d’une rĂ©pĂ©tition en cliquant ici). En fait, il n’y avait qu’un hic : ce soir du 1er dĂ©cembre 2018 Ă©tait celui du premier raout des gilets jaunes sur les Champs-ÉlysĂ©es. BFM et ses semblables passaient en boucle l’image d’une palette qui flambait. Soudain, la France devait avoir peur car c’Ă©tait la RĂ©volution, deuxième du nom. Le public parisien est grandement restĂ© terrĂ© chez lui, terrorisĂ©… mais le pianiste aussi paniquait au point de ne pas vouloir donner le concert.
Ce 2 octobre, place de la RĂ©publique, il y avait plus de CRS fanfarons que de restes de manifestants. Difficile de contourner ces cordons de Robocop pour accĂ©der au concert du contretĂ©nor Luan GĂ³es qui, lui, avait bien l’intention de kiffer la vibe pour son premier concert au thĂ©Ă¢tre DĂ©jazet avec son ensemble des Furiosi galantes. Cette mise en scène de la tension sociale – qui n’est ni plus ni moins que le reliquat de l’appĂ©tence dĂ©mocratique face Ă  la dictature d’un grand capital de plus en plus influent quant Ă  la politique sociale, Ă©conomique et humaine de la France – a sans doute dĂ©couragĂ© nombre de spectateurs, d’autant que le public-cible n’est plus tout jeune, Ă  en croire l’Ă©chantillon du soir et le recours Ă  Ăˆve Ruggieri pour prĂ©senter de façon superfĂ©tatoire et parfois approximative les deux parties du concert. Sa première intervention Ă©voque

  • l’histoire du thĂ©Ă¢tre,
  • son lien personnel avec Luan GĂ³es,
  • le concept de contretĂ©nor,
  • le baroque et
  • la complĂ©mentaritĂ© entre airs de bravoure et lamenti.

De quoi confirmer notre conviction que parler la musique en concert, c’est-Ă -dire essayer de se mettre en valeur alors que les gens sont venus pour la musique, pas pour le mode d’emploi, est une idĂ©e

  • stupide,
  • insultante pour le public que l’on estime trop con pour kiffer la vibe si on ne lui dit rien, et
  • susceptible de dĂ©courager les musiquophiles d’aller au concert.

Laissez-nous envahir par la musique ! On est venu pour y assister parce qu’on y croit, c’est plus le moment de la pitcher. Au pire, faites un programme que chacun lira si ça lui chante, mais n’imposez pas ces piteuses leçons de musicologie pour les dummies, avec

  • leur pseudo-humour aussi effarant qu’un sketch de stand-upper commençant par « J’sais pas vous mais moi » ou « Par applaudissements, y a des gens qui me suivent sur les rĂ©seaux sociaux ? »,
  • leurs maladresses supposĂ©ment sympa alors qu’elles ne font qu’ajouter une offense amateuriste Ă  celle qui consiste Ă  croire que le spectateur est incapable d’Ăªtre Ă©mu si on ne lui explique quand, comment, pourquoi – façon stand-up, encore, comme quand le comĂ©dien est contraint de rire de ses propres blagues pour dĂ©clencher les rires de son public, et
  • leur position surplombante, tellement macroniste, de sachants expliquant aux dĂ©biles ce qu’l sied d’apprĂ©cier – façon stand-up, toujours, quand le wanna be Jamel Bedouze rythme ses leçons de morale avec des « Non mais franchement, c’est pas dĂ©connĂ© ? On est tous pour le mĂ©lange et la mixitĂ©, wallah ! ».

Heureusement, la musique finit par advenir. La sinfonia d’Agrippina de Georg Friedrich Händel lance la fĂªte. Dans une acoustique ultra sèche, on apprĂ©cie la volontĂ© de l’orchestre

  • d’exacerber le rythme,
  • de claquer des breaks prĂ©cis, et
  • de se nourrir de l’Ă©nergie gĂ©nĂ©rĂ©e par les notes rĂ©pĂ©tĂ©es,

le tout profitant d’un Beto CasĂ©rio, premier hautbois survoltĂ©. Suit « Se lento ancora il fulmine », extrait d’Argippo d’Antonio Vivaldi, oĂ¹ Zanaida est furieuse de s’Ăªtre fait dĂ©puceler par un mec que, « à la faveur de l’obscurité », elle a Ă©pousĂ© en croyant qu’il Ă©tait un autre. Selon la logique du travestissement, Luan GĂ³es prĂªte son gosier Ă  la femme outragĂ©e qui

  • constate que « la foudre est lente pour venger l’outrage »,
  • promet vengeance mais
  • pardonne Ă  celui qu’elle prend pour son mari.

Non, c’est pas super clair, mais c’est normal pour un opĂ©ra baroque. Aux percus, Michèle Claude, personnage tellement rayonnant qu’il menace de voler la vedette Ă  la vedette au long de la soirĂ©e, se fait un plaisir de souffler la tempĂªte avec ses instruments mystĂ©rieux pour tout non baroqueux, dont votre serviteur. Le contretĂ©nor fait

  • Ă©clater les aigus,
  • briller son expressivitĂ© et
  • tonner les accents que relayent des musiciens tantĂ´t hypertoniques, tantĂ´t ultradoloristes.

NĂ©anmoins, un malaise naĂ®t. Luan GĂ³es est aimantĂ© par sa partition. On comprend

  • l’envie de bien faire,
  • d’Ăªtre au plus près du texte,
  • de rechercher la prĂ©cision en dĂ©pit de l’Ă©motion que le chanteur cherche Ă  susciter,

mais l’on sent que l’interprète peine Ă  se libĂ©rer en partie Ă  cause de ce boulet. Aussi le « Torbido interno al core » de Nicola Porpora surgit-il Ă  point nommĂ©. Plus intĂ©rieur, ce sommet que les contretĂ©nors se disputent permet Ă  Luan GĂ³es de valoriser

  • souffle,
  • sauts de registre et
  • accents pertinents.

Las, il faut malgrĂ© toutes ces qualitĂ©s se rendre Ă  l’Ă©vidence : l’artiste est corsetĂ© par l’absence de par cÅ“ur. Sa partition le retient, le limite voire le fait frisotter le grotesque.

  • Ostensiblement inspirĂ©,
  • pĂ©nĂ©trĂ© par son propos,
  • quasi possĂ©dĂ© par la musique,

il lève volontiers les yeux pour traduire l’emportement de son core… puis il s’empresse de les rebaisser en urgence afin de lire la phrase suivante. C’est fort dommage car, chacun le sait, dans le chant (lyrique mais pas que), surtout quand il se prĂ©sente comme dĂ©chirĂ© par « les passions humaines », la voix n’est qu’une partie de la dramaturgie. En l’espèce, la prĂ©sence scĂ©nique de Luan GĂ³es est parasitĂ©e par une contradiction entre envolĂ©es passionnĂ©es et brutaux retours sur terre toutes les dix secondes. Ă€ ce stade du concert, en dĂ©pit des exigences techniques souvent joliment relevĂ©es, cette tension limite fortement notre capacitĂ© Ă  Ăªtre Ă©baubi. Affaire Ă  suivre ce nonobstant dans une prochaine notule !

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 2/6

Première de couverture

Les Doloras, « poèmes pour piano » Ă©crits par Alfonso Leng en 1914, sont toutes prĂ©cĂ©dĂ©es de propositions « lyriques » de Pedro Prado indiquant l’inspiration de l’Å“uvre ou dialoguant avec elle. Vittorio Forte choisit d’interprĂ©ter le cycle entier, soit cinq pièces painful.
La première « douloureuse » raconte le moment oĂ¹ le narrateur, cherchant un compagnon de route, rencontre un vieux souvenir et se rend compte que son passĂ©, dont il souhaiterait qu’il l’embrasĂ¢t, est son seul avenir. Ce qui se traduit en musique par un quasi allegretto mesurĂ© Ă  6/8 guidĂ© par des intervalles, entre tierces et quartes notamment, tirant la quintessence nostalgique des hĂ©sitations chromatiques. Dolente de prime abord, la miniature finit par s’Ă©lectriser et trouver sa rĂ©solution – optimiste – en Ut dièse.
La deuxième « douloureuse » supplie Ă  l’aimĂ©e de s’approcher encore et encore, puis se repent car, quand l’aimĂ©e se dĂ©tournera, la solitude s’abattra sur l’amoureux. L’andante ternaire en La bĂ©mol n’hĂ©site pas Ă  jouer du retard pour dĂ©rouler

  • une passion plus suggĂ©rĂ©e qu’Ă©talĂ©e,
  • un chagrin plus heureux du bonheur passĂ© que dĂ©sespĂ©rĂ©,
  • une souffrance plus apaisĂ©e que vive.

La virtuosité de Vittorio Forte se clipse sur des détails qui font la différence entre une exécution littérale et une vibrante incarnation. On goûte ainsi

  • l’attention dans la manière de poser les notes couronnant une phrase,
  • la fluiditĂ© de tempo qui Ă©vite les Ă -coups grossiers grĂ¢ce Ă  une agogique limpide,
  • l’Ă©tagement des voix qui permet de sertir la mĂ©lodie tĂªtue dans un accompagnement soignĂ©, et
  • le tuilage fĂ©cond des nuances, dont l’Ă©ventail paraĂ®t ausculter les diffĂ©rents Ă©tats d’Ă¢me esquissĂ©s par le compositeur plutĂ´t que de les stĂ©rĂ©otyper par des contrastes aussi simplistes que flashy.

 

 

Le larghetto Ă  deux temps et en mi mineur de la troisième « douloureuse » Ă©voque l’inquiĂ©tude qui, après l’incendie de la fin du jour, envahit le narrateur devant le crĂ©puscule « quand on ne sait mĂªme pas si la nuit qui vient ne va pas rester pour toujours entre nous ». Il faut le talent de Vittorio Forte pour rendre cette page dramatique sans la lester d’un mĂ©lodrame sirupeux. Ainsi peut-on se repaĂ®tre

  • d’une mĂ©lancolie dĂ©licate,
  • d’une harmonisation qui s’acidule souvent de surprises (et hop), ainsi que
  • d’hĂ©sitations voire de ruptures qui peuvent Ăªtre tout autant prises de conscience de la fragilitĂ© de nos amours et de nos existences que derniers sursauts avant de cĂ©der Ă  la fatalitĂ© qu’est la nuit.

La quatrième « douloureuse » s’enroule autour d’un lamento regrettant dans les larmes que les nuages et la tempĂªte ont toujours raison de l’espĂ©rance, car toute lutte est vaine. L’andante est animĂ© par un battement de doubles croches circulant

  • au soprano,
  • Ă  l’alto et
  • Ă  la basse.

 

 

Il semble s’attacher Ă  traduire Ă  la fois

  • le trouble,
  • le malaise et
  • les sursauts faisant alterner
    • l’envie de lutter,
    • la certitude que ça ne sert Ă  rien, et
    • l’abandon

en recourant à différentes stratégies telles que

  • la gestion des nuances, notĂ©es prĂ©cisĂ©ment par le compositeur ;
  • le recours aux accĂ©lĂ©rations et aux ralentis ;
  • les frictions du binaire contre le ternaire ; et
  • le ressassement du motif rythmique perpĂ©tuel jusqu’Ă  son Ă©puisement final dans le registre grave.

C’est

  • astucieusement Ă©crit,
  • agrĂ©ablement inventif, et
  • interprĂ©tĂ© avec une intĂ©rioritĂ© d’une belle profondeur.

 

 

La dernière « douloureuse » est un largo rĂªvant de perdurer dans le flottement d’un temps suspendu, « pur, lumineux et infini ». On y retrouve le goĂ»t d’Alfonso Leng pour

  • un certain dĂ©pouillement,
  • un chromatisme suspendu,
  • une harmonie intrigante et
  • un mystère se dĂ©robant Ă  notre recherche
    • d’explicitation,
    • d’exhaustivitĂ© et
    • de happy end.

Il ne pouvait exister une sixième « douloureuse » tant la cinquième paraĂ®t Ă©puiser les ressources d’un minimalisme oĂ¹

  • la suggestion l’emporte sur l’affirmation,
  • le mouvement sur le rĂ©sultat,
  • l’inexplicable sur le verrouillĂ©.

De cette musique fine et tamisée, Vittorio Forte tire de jolies plages peu connues sur lesquelles les oreilles attentives auront plaisir à se prélasser. À suivre !


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Le trio Arborescence joue Ravel et Schubert, Scots Kirk, 27 septembre 2025 (2/2)

Rachel Koblyakov le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

Après un trio de Ravel rĂªche et audacieux, le trio Arborescence ose contrevenir Ă  la logique chrono pour s’immiscer dans les charmes du premier trio en Si bĂ©mol majeur de Franz Schubert. Mais avant, les deux tĂªtes pensantes parlent. Alors que les artistes ont eu l’Ă©lĂ©gance d’Ă©viter les pĂ©nibles pensums qui consistent Ă  expliquer aux crĂ©tins qui viennent Ă©couter de la musique ce qu’ils doivent apprĂ©cier, Rachel Koblyakov et Florimond Dal Zotto s’embourbent dans un Ă©trange sketch convivial mais d’un inintĂ©rĂªt absolu. Tous les chanteurs un peu dignes le savent, l’interchanson (ou son absence) est un truc qui se travaille presque plus que la chanson elle-mĂªme. Ici, le spectateur admiratif de la performance Ă©mouvante proposĂ©e jusque-lĂ  sent monter une gĂªnance inattendue devant le stand-up qu’esquissent les deux très bons musiciens Ă  l’origine du projet. On veut bien

  • la spontanĂ©itĂ© (mais pas trop longtemps, dans ce contexte),
  • l’envie de dissiper la chape de sĂ©rieux compassĂ© qui Ă©puise souvent les cĂ©rĂ©monials de musique savante (mais qui n’a pas que des inconvĂ©nients),
  • le dĂ©sir de dĂ©mystifier voire de dissiper l’aura pseudo sacrĂ©e qui enveloppe les Interprètes Classiques quand ils entrent en scène (mĂªme si pourquoi, en fait ?).

Reste que l’intermède

  • claudicant,
  • peu clair et
  • superfĂ©tatoire

suscite un mélange

  • de grand malaise tant son propos dissone avec la haute exigence artistique jusque-lĂ  dĂ©montrĂ©e et
  • de curiositĂ© perplexe devant ce quelque chose d’inattendu qui advient et signale probablement que le projet Arborescences sonores paraĂ®t avoir besoin d’un coaching scĂ©nique afin
    • d’Ă©tayer son projet,
    • d’affirmer sa singularitĂ© et
    • de ne pas dĂ©grader son intĂ©rĂªt musical par l’amateurisme inattendu de sa prĂ©sence non-instrumentale face spectateurs.

Heureusement advient la musique et ses ambitieuses quarante minutes. GrĂ¢ce Ă  l’Ă©nergie dĂ©ployĂ©e par les artistes, l’allegro moderato liminaire capte par

  • la vigueur des intentions,
  • les Ă©chos entre les musiciens et
  • les changements de rĂ´les (ainsi du piano ploum-ploumiste çà, soliste accompagnĂ© lĂ ).

Ici, le trio est à son affaire. On apprécie le souci

  • de nuancer,
  • d’aĂ©rer,
  • de caractĂ©riser et
  • de jouer ensemble, c’est-Ă -dire
    • l’un avec les autres,
    • l’un contre les autres ou, alla Guitry,
    • l’un tout contre les autres.

S’interpolent donc

  • de la lĂ©gèretĂ© au milieu de la tension,
  • de la tension boostant la lĂ©gèretĂ© et
  • des volte-faces qui secouent une partition qui, pardon Franz, donne parfois l’impression de s’Ă©tendre un peu too much.

 

Le trio Arborescence joue Schubert le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Le deuxième mouvement, un andante un poco mosso, permet aux musiciens de se lover dans un ternaire rendu avec souplesse et de triologuer, si si :

  • solos,
  • duos,
  • trios,
  • mĂ©lodie Ă©noncĂ©e par un leader ou partagĂ©e Ă  deux voire trois.

Le son est

  • soyeux,
  • Ă©lĂ©gant et
  • profondĂ©ment tourmentĂ©.

Les interprètes ont visiblement travaillé un combo gagnant :

  • la synchro,
  • les attaques et
  • les phrasĂ©s.

MĂªme s’il semble que le siège de la violoniste craque au moindre mouvement de son corps, ce qui ajoute de la vie au live mais peut distraire l’attention de façon importante, l’essentiel est lĂ  :

  • la parole circule,
  • les intentions se complètent,
  • les modulations nourrissent manière de conversation.

Le troisième mouvement, un scherzo suivi d’un allegro, redynamise la dispute en mode joyeux.

  • Questions-rĂ©ponses,
  • commentaires et
  • enthousiasmes unanimes

agitent les trois comparses. Ça

  • sourit,
  • trĂ©pigne,
  • s’exaspère,
  • change d’avis mais jamais ne lĂ¢che l’affaire,

signant une performance d’une belle densitĂ© avant l’avènement du dernier mouvement.

 

Florimond Dal Zotto et François Daudet le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

 

Double comme le prĂ©cĂ©dent, cet acte ultime est un rondo et un allegro vivace. Son ouverture coĂ¯ncide avec le temps

  • du sautillement,
  • des gambades et
  • des chamailleries.

Ça sent

  • le serpolet,
  • les chansons de Francine Cockenpot,
  • les chevaux mĂ¢chant un picotin, un sourire triste au museau.

Les artistes ont le geste ample :

  • large spectre de nuances,
  • vaste panel d’atmosphères,
  • ambitieuse palette d’Ă©changes
    • (amènes
    • soupe-au-lait,
    • lĂ©gers,
    • aigre-doux,
    • furibonds…).

VoilĂ  probablement la force de la proposition du trio Arborescence : toujours interroger la forme du trio.

  • Quel rapport entre les trois personnages rĂ©git tel passage de la partition ?
  • Qu’est-ce qui rapproche les partenaires et, donc, les diffĂ©rencie ?
  • Comment dĂ©finir Ă  la fois leurs relations et leurs identitĂ©s ?

Certes, ces questions planent sur toute musique de chambre ; mais elles sont plus ou moins prises Ă  bras-le-corps. En l’espèce, le triomphe fait au trio semble liĂ©

  • Ă  cette très riche mise en question de l’Ă©vidence,
  • Ă  ce dĂ©sossement du vivre-ensemble prĂ©-Ă©tabli,
  • Ă  cette reconstitution de l’invention schubertienne Ă©talonnant, titillant et rĂ©glant le rapport des trois intervenants.

Un bis

  • apaisĂ©,
  • recueilli,
  • intĂ©riorisĂ©

conclut l’aventure. Pour autant,

  • Ă©lectricitĂ©,
  • inquiĂ©tude,
  • changement de modes en arche

dessinent un parallĂ©lisme Brahms/Schubert qui rend raison aux Arborescences sonores d’avoir enfreint leur code d’honneur pour prĂ©senter ce concert en ouverture de deuxième saison. Saluons

  • le succès de cette initiative indĂ©pendante,
  • l’Ă©tonnante symbiose musicale du soir entre les partenaires, et
  • la vibration du public avec cette manière de jouer une musique souvent fascinante.

Au moment oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, trois autres Ă©pisodes sont prĂ©vus… en attendant les prochains. OlĂ© !

C’est ma prière

Le 19 mai 2025 au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), pendant le tour de chant « Tout est un possible ». Photo : Rozenn Douerin.

C’Ă©tait

  • la petite dernière pour la route,
  • la complainte qui permet de se quitter tranquillement,
  • la supplique qui, dès le titre, revendique une ambition certaine dans ce monde oĂ¹ chacun est censĂ© aspirĂ© Ă  Ăªtre un winner et/ou un prilivĂ©giĂ©.

Afin que les choses soient claires, j’ai donc Ă©crit une « Prière pour ne pas Ăªtre roi ». Je sais, c’est assez prĂ©tentieux d’afficher une telle appĂ©tence mais, comme le chante BarthĂ©lĂ©my Saurel, j’aime bien mettre la barre très haut pour Ăªtre sĂ»r de passer dessous. Ce qui, tout compte fait, a donnĂ© ceci.

 

Vittorio Forte, « Volver » (Mirare) – 1/6

Première de couverture

Faut-il feindre de s’Ă©tonner, comme le fait Charles Sigel dans l’entretien pourtant intĂ©ressant qui compose l’essentiel du livret, qu’un Italien plus que français joue de la musique d’AmĂ©rique latine ? Cette tarte Ă  la crème de l’atavisme, dont on connaĂ®t les dĂ©rives possibles, est d’autant plus affligeante que les liens entre la Botte et l’Argentine, par exemple, ne sont pas tout Ă  fait tĂ©nus. Or, si l’on tient tant que cela Ă  nationaliser le dĂ©bat, des deux premiers compositeurs jouĂ©s par Vittorio Forte dans Volver, l’un (Carlos Gardel) est enterrĂ© Ă  Buenos Aires, l’autre (Carlos Guastavino) est nĂ© et mort Ă  Santa Fe. Deux Argentins, donc deux Italiens, en somme.
Mieux vaut se rĂ©jouir simplement de la mosaĂ¯que variĂ©e qu’a fomentĂ©e le pianiste pour son arrivĂ©e chez Mirare. En effet, le copieux programme – avec 81′, le disque est bourrĂ© jusqu’Ă  la gueule – dissone avec les prĂ©cĂ©dentes propositions studio du musicien, souvent centrĂ©es sur un compositeur (Medtner ou C.P.E. Bach) ou un transcripteur (Earl Wild). Ici, la gĂ©ographie fait l’unitĂ©, et l’unitĂ© donne Ă  savourer la diversitĂ© des inspirations, « la musique d’AmĂ©rique latine » Ă©tant Ă  peu près aussi univoque que « la musique contemporaine » ou « la musique de chambre ».
Redoutable transcripteur lui-mĂªme, le musicien – qui a des liens pĂ©dagogiques très forts avec l’Ă©cole latino-amĂ©ricaine – ouvre et ferme le bal sur des adaptations maison de tubes de Carlos Gardel. La transcription première, « Por una cabeza », sur un thème remis en lumière jadis par Steven Spielberg, musiquait un texte dĂ©sespĂ©rĂ© comme il sied d’Alfredo Le Pera (un Argentin très italien, plĂ©onasme), auteur Ă©galement du « Volver » qui clĂ´t le disque et lui donne son titre. ObnubilĂ© par le visage d’un coup de foudre, le narrateur s’y lamente : « Si elle m’oublie, que m’importe de perdre mille fois ma vie, car Ă  quoi bon vivre ? » Les guidelines de Vittorio Forte pour pianiser le rĂ©sultat ?

  • Viser « quelque chose qui soit proche du texte initial et qui en garde l’Ă©motion » ;
  • respecter le thème et y injecter « quelques Ă©lĂ©ments contrapuntiques et de la virtuosité » ;
  • « garder la passion du tango ».

 

 

L’arrangement s’ouvre sur un bref prĂ©lude lisztien habilement contenu. L’arrangeur ne prend pas prĂ©texte de la chanson pour froufouter (chacun sait qu’il a des doigts de feu et un sens musical d’une extrĂªme sensibilitĂ©). Il la respecte – donc la sublime – par son art double de transcripteur rouĂ© et de monumental virtuose.

  • L’enrichissement harmonique,
  • l’alternance des registres et
  • les options pianistiques
    • (phrasĂ©s,
    • accents,
    • digitalitĂ© insensĂ©e)

Ă©baubissent et s’inscrivent dans la meilleure tradition des paraphrases pianistiques. C’est

  • fin,
  • brillant et
  • imaginatif,

et bien valorisĂ© par le Fazioli de service, apparemment plus rĂ©ceptif aux intentions de l’artiste qu’intrinsèquement subtil (mais, vu l’artiste, ça le fait bien, merci). Pour enchaĂ®ner, l’interprète choisit deux pièces de Carlos Guastavino, dont la première, « Las niñas », extraite des « Trois romances » de 1951 et parfois cĂ©lĂ©brĂ©e pour sa version Ă  deux pianos, Ă©marge dans la tonalitĂ© perverse de mi bĂ©mol mineur, donc avec six accidents Ă  la clef, ce qui est franchement un max. MĂªme indiffĂ©rent Ă  cette vacherie rĂ©servĂ©e Ă  l’interprète, l’auditeur ne peut qu’Ăªtre wowifiĂ©, si si.

 

 

  • Souplesse
    • de l’andante,
    • du croisement de mains,
    • du changement de mesure.
  • LabilitĂ©
    • de l’humeur,
    • de la modulation,
    • du chromatisme.
  • Puissance
    • des octaves,
    • des staccati,
    • des accents.

C’est

  • Ă©tourdissant,
  • captivant, et
  • aussi magnifiquement Ă©crit qu’intensĂ©ment incarnĂ©.

Bref, on palpite.

 

 

« Bailecito » du mĂªme compositeur survient alors, avec

  • ses quatre dièses,
  • ses trois portĂ©es et
  • ses deux mesures (6/8 et 3/4).

Sous une apparence simplissime, la partition joue

  • la complĂ©mentaritĂ© des registres,
  • le rubato Ă  foucades, et
  • le plaisir de la redite.

Vittorio Forte l’interprète avec un mĂ©lange

  • de libertĂ© rigoureuse,
  • de nonchalance vernaculaire, et
  • d’une attention aux dĂ©tails qui
    • galbe ici une modulation,
    • cisèle çà un legato,
    • inflĂ©chit lĂ  l’intensitĂ© pour aciduler tel passage.

 

 

Parmi les rhapsodies du compositeur mexicain Manuel María Ponce, le pianiste choisit la première des rhapsodies mexicaines. Dès le début du maestoso, on est saisi par

  • le contraste avec le morceau prĂ©cĂ©dent,
  • la puissance des octaves, et
  • l’Ă©cho lisztien que le compositeur et son interprète font rĂ©sonner.

On goûte

  • l’amplitude du spectre des registres,
  • la capacitĂ© du prĂ©lude Ă  gronder grave et Ă  s’envoler aĂ©rien, et
  • l’habile dĂ©veloppement en faux fugato qui surprend quand surgit l’allegro ma non troppo.

La suite pourrait relever de la paraphrase stĂ©rĂ©otypĂ©e autour d’un thème donnĂ© – un exercice bien troussĂ© mais moyennement captivant – n’eĂ»t Ă©tĂ©

  • l’Ă©quilibre des dialogues entre les deux mains,
  • le jaillissement de modulations imprĂ©visibles,
  • l’insertion de fusĂ©es grommelantes Ă  la main gauche, et
  • la pulsation associant deux en deux et dĂ©tachĂ©.

Un finale provisoire et efficace prépare le passage au second thème, serti dans un andantino espressivo à deux temps et en Fa dièse. Plus calme, le thème est néanmoins investi par Vittorio Forte conformément aux indications de Ponce :

  • ici « cantando »,
  • lĂ  « con anima »,
  • çà « dolcissimo ».

De quoi crĂ©er un suspense efficace, l’auditeur attendant le moment oĂ¹ la partition va lĂ¢cher les chevaux. Un « agitato » parcouru de frissons Ă©lectriques se dissout pourtant dans la paix… avant que l’allegro con brio n’embrase le dĂ©veloppement. Le pianiste rĂ©ussit Ă  le rendre

  • bondissant donc groovy,
  • nuancĂ© donc Ă©lĂ©gant,
  • intense donc musical.

On se régale

  • de contretemps suspendus,
  • de modulations sapides, et
  • d’une virtuositĂ© qui sait effacer la performance technique derrière le plaisir qu’elle procure.

On se pourlèche aussi les portugaises

  • des Ă -coups rythmiques,
  • des frictions de tonalitĂ©s, et
  • de la narration
    • agrĂ©ablement convenue,
    • savamment brillante,
    • artistiquement portĂ©e par un pianiste exceptionnel.

De quoi donner hĂ¢te de dĂ©couvrir les trouvailles suivantes de Vittorio Forte, ce que nous commencerons Ă  faire dans une prochaine chronique. Ă€ suivre !


Pour assister au concert de lancement du disque Ă  Paris, c’est ici.
Pour Ă©couter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ .
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… 
live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… 
live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
…
live au Showroom Kawai (17 fĂ©vrier 2022), c’est ici et lĂ …
… 
live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et lĂ …
… en studio pour jouer Earl Wild
, c’est ici et lĂ .

Jann Halexander, « Mes plus belles chansons (2003-2021) » – 2/2

Première de la pochette

 

Dans la première partie de cet autoportrait en forme de puzzle florilège, Jann Halexander a posé au centre de sa poétique trois piliers :

  • la friabilitĂ© de l’identitĂ©,
  • l’insaisissabilitĂ© de l’amour, et
  • la fragilitĂ© de l’existence que la mort se contente de parachever.

Son disque lui-mĂªme est un triple pied-de-nez

  • Ă  l’Ă©vidence fallacieuse,
  • Ă  la fatalitĂ© des conventions, et
  • Ă  la soliditĂ© des certitudes :

c’est

  • un disque mais un objet uniquement digital,
  • un best of oĂ¹ manquent de nombreux tubes, et
  • un portrait volontairement
    • diffractĂ©,
    • irisĂ©,
    • atomisĂ©,

oĂ¹ l’inscription de lignes de force nettes permet toute sorte de

  • digressions,
  • fausses pistes et
  • chausses-trappes

faisant, selon la cĂ©lèbre expression d’Antoine Pol gravĂ©e dans le marbre par Georges Brassens, « paraĂ®tre court le chemin ». Dans cette seconde partie, apparaĂ®t clairement le label « enjeu » dès « Ô Bel Anjou » (faut pas nous chercher sur la parophonie non plus, hein) puisque l’artiste refuse d’Ăªtre essentialisĂ© :

  • bisexuel, oui,mais pas LGBTQIA+ ferrĂ© aux revendications des extrĂ©mistes des communautĂ©s en jeu ;
  • franco-gabonais mais incapable de jouer la carte du malheureux mĂ©tis dans un monde colonialiste et non dĂ©construit ;
  • chanteur de machins avec du texte dedans mais pas « indĂ©pendant » victime de la machinerie mainstream.

La question de l’inscription de l’identitĂ© dans un espace angevin rythme la compil’ entre

  • « Pont Verdun,
  • « Ô bel Anjou » et
  • « Un dimanche au Vieil-Baugé » qui se silhouette, et hop.

Le narrateur est Ă  la fois Ă©baubi de ce qui est « vĂ©ritablement beau » dans la contrĂ©e tout en admettant, façon Oldelaf contemplant « Nan, si », que la douceur angevine est composĂ©e au premier chef d’ennui. ArmĂ© de son seul piano, le chanteur se positionne comme « chez nous » dans l’Anjou tout en admettant que, lĂ -bas, « tous les habitants se ressemblent Ă  s’y mĂ©prendre ». Sous-entendu : sauf lui. Critique ? Non, ironie.

  • Distance.
  • Friction.
  • Fructueux malaise.

MĂªme lĂ  oĂ¹ l’artiste se sent si peu Ă  sa place, il « reste » et « crouille la porte » du rĂ©el pour le punir de sa froideur mesquine en attendant « que le faucheuse m’emporte ». Ni schizophrĂ©nie, ni ambivalence : Jann Halexander remercie sincèrement ce qui le renvoie Ă  ses contradictions.

  • Paysage,
  • sociabilitĂ©,
  • gĂ©nĂ©alogie,

il se sent d’ici donc d’ailleurs, et rĂ©ciproquement. « Moi qui rĂªve » enquille. Musique dramatique. Texte lourdaud d’Agnès Renault

  • (Ă©pithètes pataudes,
  • assonances attendues,
  • blabla Ă©gotique sans dynamique ni poĂ©sie)

musiquĂ© par l’artiste.

  • Intro emphatique.
  • Mystère pesant que dissipe l’arrivĂ©e du piano.
  • Harmonisation sachant rendre son Ă©cot Ă  Anne Sylvestre en dĂ©pit de la tentation – habilement contournĂ©e – Aznavour autour du « Emmenez-moi ».

Les arrangements ajoutant un accordĂ©on musette, notre ennemi jurĂ©, nous nous contenterons d’apprĂ©cier le travail instrumental qui agrĂ©mente la coda – double, comme il sied chez Jann Halexander. Lequel revendique fortement de s’ancrer au Vieil-BaugĂ© oĂ¹ il possède une maison de famille – et cultive sa treille – pour se poser et reprendre souffle. « Un dimanche au Vieil-Baugé », presque trenetique, Ă©voque plus qu’elle ne dĂ©crit

  • un paysage,
  • un moment,
  • un endroit.

Pour autant, tout ramène le chanteur Ă  l’amour :

  • un clocher penchĂ© « sur son Ă©trange Ă©glise »,
  • une toile d’araignĂ©e,
  • une habitude

peuvent lui paraĂ®tre mĂ©tonymie ou mĂ©taphore de cette pulsion Ă©rotique sans laquelle pas de vie en gĂ©nĂ©ral et pas de chanson en particulier. Chanson de fin de spectacle comme pouvait l’Ăªtre chez Anne Sylvestre la « Fausse sortie », « Mesdames et messieurs, je vous aime » Ă©largit l’acception de l’amour Ă  la reconnaissance. AncrĂ© dans son piano, Jann Halexander revendique

  • l’impudeur de l’artiste,
  • l’espoir de transporter l’autre pour se supporter, soi,
  • la nĂ©cessitĂ© de parler un amour qui devient performatif (j’aime donc je le dis, je le dis donc j’aime).

La coda aux allures de ghost title paraĂ®t symboliser ce moment oĂ¹ le chanteur s’apprĂªte

  • Ă  quitter la scène,
  • Ă  redevenir un homme et
  • Ă  retourner aux tourments donc aux dĂ©lices dont il vient de faire Ă©talage.

Ce moment est multiple. Il est

  • fragile car il met Ă  nu le « fil de la vie » chantĂ© par Anne Sylvestre, le fil mĂªme que l’artiste essaye d’enrouler – sans l’emmĂªler – autour du continuum scène-ville ;
  • vertigineux car s’y joue la question du thĂ©Ă¢tre de la vie (l’existence n’est-elle que songe ou comĂ©die ?) et de la vie du thĂ©Ă¢tre (que se passe-t-il vraiment pour l’artiste quand il « se donne en spectacle » ?) ; voire
  • aveuglant car l’artiste enluminĂ© s’apprĂªte Ă  cĂ©der la place Ă  l’homme dans le noir scène.

Pour l’embrasser ou l’affronter, mieux vaut s’appuyer sur des valeurs sĂ»res et dangereuses.

  • L’identitĂ©, par exemple, comme ces racines gabonaises Ă©voquĂ©es par l’introduction de « Rester par habitude » que l’on suppose en myĂ©nĂ© ;
  • l’ouverture aux autres qu’illustrent les arrangements de SĂ©bastyĂ©n Defiolle, le piano s’Ă©toffant
    • de percussions,
    • de sons de basse et
    • d’une guitare hispanisante ; ainsi que
  • l’habitude,
    • redoutĂ©e et structurante,
    • rassurante et fossilisante,
    • facilitatrice de vie et Ă©teignoir d’espoirs avortĂ©s.

Nul ne s’Ă©tonnera si ce parcours de vie artistique curieusement cohĂ©rent pour des miscellanĂ©es s’achève sur deux mots : « Mon amour. » En effet, l’Å“uvre de Jann Halexander

  • prĂ©sente,
  • raconte et
  • façonne

l’amour comme

  • un pansement de l’Ă¢me,
  • un booster d’Ă©nergie, et comme
  • la plus terrassante limite de l’homme.

Dans ses chansons, tout se passe comme si l’artiste s’efforçait de regarder, selon les mots de Nelly Sachs (Exode et mĂ©tamorphose…, trad. Mireille Gansel, Gallimard, « PoĂ©sie », 2023, p. 275), « derrière la paupière », « sur la pierre lunaire du temps », lĂ  oĂ¹, Ă©nigmatique,

le cri du coq
ouvre la plaie
sur la tĂªte du prophète.

 


Pour écouter ou acheter le disque virtuel, c’est ici.

Le trio Arborescence joue Ravel et Schubert, Scots Kirk, 27 septembre 2025 (1/2)

Rachel Koblyakov le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

« Arborescences sonores » est un projet un rien dingodingue menĂ© par Rachel Koblyakov et Florimond Dal Zotto afin d’explorer le rĂ©pertoire de musique de chambre hors trios avec piano, trop communĂ©ment jouĂ©s. Leur seconde saison de concert commence donc par deux trios avec piano, parce que les règles sont faites pour Ăªtre transgressĂ©es, comme dirait le gouvernement promouvant l’Ă©cologie tout en rĂ©autorisant des engrais qui, mĂªme au Vietnam en temps de guerre, auraient Ă©tĂ© considĂ©rĂ©s comme des outils pour commettre des crimes contre l’humanitĂ©. Heureusement, nous sommes ici en compagnie plus empressĂ©e qu’empoisonnante, le duo pensant s’adjoignant François Daudet pour sĂ©vir au piano, ce qui est quand mĂªme plus digne que de confier la culture Ă  une inculte pourrie de la trempe d’une Rachida Dati, fin de tir.
Deux
trios ont Ă©tĂ© choisis par l’ensemble Arborescence, naming pas très abouti tant il est occupĂ© (par exemple ici). En l’espèce, celui de Maurice Ravel prĂ©cèdera le premier de Franz Schubert. Pour lancer la saison et le concert, les artistes proposent une quasi demi-heure de secousses avec Maurice R. L’Ă©glise Ă©cossaise de Paris – pas blindĂ©e, ce soir, mais pas loin, ce qui est une joyeuse performance – est le lieu du crime. En fait d’Ă©glise, il s’agit d’une salle bien insonorisĂ©e, sise en sous-sol d’un quartier très chic de Paris. L’acoustique mate voire sèche ne flatte pas l’oreille, mais elle valorise

  • la synchronisation des trois comparses lors des passages Ă  l’unisson,
  • leur capacitĂ© Ă  Ă©talonner leur volume pour assurer la lisibilitĂ© des Ă©changes en fonctions des sĂ©quences
    • (dialogues,
    • contestations,
    • emportements,
    • lead mĂ©lodique…) et
  • leur aptitude Ă  respirer ensemble pour guider l’oreille dans une proposition profuse.

La complicité des partenaires ne fait nul doute. Dès ce premier mouvement, on en apprécie le résultat :

  • nettetĂ© des changements thymiques,
  • sensation d’intensitĂ© diffusĂ©e dans les passages suspendus comme dans les sections vigoureuses,
  • tuilages permettant de virer insensiblement d’une atmosphère Ă  l’autre.

Le deuxième mouvement, un « pantoum » propulsant la poĂ©sie orientale dans la musique occidentale en emmĂªlant deux thèmes, montre le trio allègrement Ă  l’ouvrage. Il s’agit d’allier

  • rythmicitĂ©,
  • lyrisme et
  • labilitĂ©.

Les archets commencent Ă  souffrir de l’engagement des artistes Ă  quatre cordes, obligĂ©s d’arracher les cheveux que perdent leurs prolongements. Avec une intuition très fine que partage leur claviĂ©riste, ils cherchent Ă  conjuguer les plaisirs

  • du ressassement,
  • de la mutation
    • d’intention,
    • d’intensitĂ©
    • de technique (archet ou pizz) et
  • de la virtuositĂ© pĂ©tillante du pianiste qui sait
    • placer un trait,
    • faire ressortir la note essentielle, ou
    • trouver le bon positionnement d’accompagnement
      • (suivre,
      • amplifier,
      • impulser).

 

Rachel Koblyakov et Florimond Dal Zotto le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

 

La « passacaille » impose un retour brutal à

  • la gravitĂ©,
  • au solennel,
  • au mĂ©ditatif.

C’est la force de la gang de Rachel Koblyakov : dĂ©cider de caractĂ©riser et d’Ăªtre rĂ©solument expressif. C’est aussi le moment oĂ¹ le trio affronte le paradoxe de la passacaille, ici simplifiĂ© par rapport au chef-d’Å“uvre dĂ©finitif de Johann Sebastian Bach, mais relevĂ© tout de mĂªme : la passacaille, c’est censĂ© Ăªtre toujours le mĂªme thème avec des machins autour pour que ce soit supportable de subir toujours le mĂªme thème, souvent nul en plus (parce qu’il faut mettre des machins autour). L’objectif compositionnel est, façon thème et variations de l’extrĂªme, de travailler l’immuable en

  • le contrastant,
  • l’animant,
  • le contrastant et
  • le reconfigurant

car c’est toujours pareil donc toujours diffĂ©rent. IdĂ©al pour savourer la maestria ravĂ©lienne

  • de l’itĂ©ration mobile,
  • de la rĂ©pĂ©tition dĂ©jouĂ©e et
  • de l’identique dĂ©formĂ©.

Cette capacitĂ© de renouveler un discours qui pourrait paraĂ®tre ruminĂ© s’exprime aussi Ă  travers le recours aux quatre combinaisons possibles :

  • piano – violon,
  • piano – violoncelle,
  • piano – violon – violoncelle et, nouveautĂ© de la passacaille,
  • violon – violoncelle.

Les anamorphoses du trio irisent la très sûre forme en arche qui structure le mouvement en revenant, in fine, au grave monodique du début.

 

François Daudet le 27 septembre 2025 en l’Ă©glise Ă©cossaise de Paris (Paris 8). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le finale Ă©tincelle d’Ă©nergie grĂ¢ce notamment Ă 

  • un tempo audacieux,
  • des accents gouleyants, et
  • de grands mouvements très diffĂ©renciĂ©s
    • (fortissimi,
    • pianissimi et
    • crescendi magistraux).

Ça crépite :

  • les trilles grommellent,
  • les bariolages fulminent,
  • les surprises harmoniques et rythmiques se multiplient.

Le piano de François Daudet virtuose à gogo, entre

  • de grands accords solides,
  • des traits liquides dans le registre aigu, et
  • un souffle Ă©olien quand l’instrumentiste parcourt son clavier de gauche Ă  droite.

Si, dans le finale du finale, les interprètes rendent gouleyants

  • son explosivitĂ©,
  • sa fureur et
  • ses fulgurances sauvages,

c’est aussi parce que les interprètes construisent une musique tour Ă  tour frĂ©missante et tempĂ©tueuse qui n’est jamais bruit. Une telle lecture, audacieuse, semble revendiquer

  • la prise de risque,
  • la vitalitĂ© et
  • l’urgence du moment prĂ©sent.

Autant dire qu’elle ragaillardit qui l’Ă©coute, ce qui, pour une assistance partagĂ©e entre antiquitĂ©s plus ou moins antiques et jeunes musiciens palpitants, n’est pas le pire compliment que l’on puisse adresser Ă  une soirĂ©e musicale qui commence juste. Ă€ suivre !