Première de la pochette
Selon les gĂ©nĂ©rations et les snobismes, on appellera ça une compil, un best of ou un florilège. C’est en tout cas une sĂ©lection personnelle de chansons semĂ©es çà ou lĂ qu’a concoctĂ©e pour nous le chanteur Jann Halexander en personne. Originellement prĂ©vu pour 2021, retardĂ© par le Covid, dĂ©sormais habillĂ© d’une pochette qui cache Ă peine l’influence d’un disque prĂ©sentant des miscellanĂ©es d’Anne Sylvestre avec visage au premier plan et Notre-Dame fondue-enchaĂ®nĂ©e derrière, ce parcours est disponible ici . VoilĂ une bonne occasion pour les curieux de picorer quelques titres de celui qui se dĂ©finit parfois comme « le mouton noir de la chanson française » ; mais voilĂ aussi une bonne occasion pour les habituĂ©s de dĂ©couvrir un autoportrait singulier, l’artiste ayant
choisi quelques piliers de son répertoire,
sélectionné des chansons moins souvent présentes dans ses tours de chant, et
laissĂ© de cĂ´tĂ© quelques-unes de ses fredonneries qui Ă©lectrisent son public (« Le poisson dans mon assiette », pourtant créé en 2016, n’est pas de la partie, par exemple, peut-Ăªtre parce qu’elle est devenue davantage une chanson de scène que de disque… en attendant peut-Ăªtre une compil’ live ?).
Le voyage commence en 2003 avec « Pont Verdun ». Au fil de la longue intro, le piano ressasse une sĂ©rie de motifs que la batterie ponctue bientĂ´t. La voix, ensuquĂ©e dans une apparente mĂ©lancolie, poursuit la chanson danger et d’Angers en prenant Ă contre-pied ceux qui rĂ©duisent Jann Halexander Ă un chanteur Ă texte façon rive gauche, et ceux qui aiment Ă voir en lui un chanteur de cabaret survoltĂ©. Dès lors, ce titre liminaire rĂ©sonne comme une dĂ©claration d’insoumission. Il revendique Ă la fois son cĂ´tĂ© pop façon moins Bashung qu’entre Daho et Christophe, avec
parophonies vintage ,
ton traînant, comme défait, et
envolĂ©es mystiques que l’Ă©criture irrĂ©gulière semble, dans un geste oxymorique, vouloir rendre autant claquantes qu’hypnotiques.
Jouant d’un timbre grave, le chanteur Ă©voque, Ă travers le paysage angevin, la minuscule insaisissabilitĂ© des sentiments grandioses. Il raconte l’ambiguĂ¯tĂ© de la pulsion d’Eros qui peine Ă masquer, dans « le jour noir », la prĂ©sence irradiante de Thanatos. Sous l’apparence d’Ă©puisement qu’il arbore parfois comme pour dresser un voile (ou une voile, selon les moments) entre sa barque et le fleuve du monde, il lance son disque sur ce que les habituĂ©s pourraient Ă tort prendre pour une fausse piste. Si l’on est loin de « Papa, Mum », on est dans le dark side of the Halexander’s trip , oĂ¹ le chanteur paraĂ®t prendre plaisir Ă
désirer et maudire,
idéaliser et agonir de quolibets,
piédestaliser (et hop) et clouer au pilori
trois pĂ´les qui le hantent :
la lumière,
l’amour et
la vie.
Pour l’artiste, il y a un plaisir presque ironique Ă
se morfondre,
constater la vanité des choses et
tĂ¢cher de se convaincre qu’il ne faut pas rĂªver plus haut que le cul – en attendant nĂ©anmoins avec impatience le prochain songe.
« L’Inconnue dans ma maison » ne prĂ©tend pas contraster avec cette amertume heureuse par une luminositĂ© plus rĂ©jouie. Une double intro – spĂ©cialitĂ© halexanderienne s’il en est – installe un rythme rĂ©solument sixties sur lequel l’ACI pose un thème central dans son Å“uvre : l’identitĂ©. Retors, il ne pose pas a priori la question de son identitĂ© mais celui d’une « belle inconnue » au sexe changeant, qui semble Ăªtre Ă la fois impalpable et assez charnelle pour qu’elle lui « redonne de l’envie ». En laissant une grande part
Ă l’imprĂ©cis,
aux pointillés et
Ă l’estompe,
l’estampe produite par Jann Halexander place dans le puzzle de son portrait son art de la suggestion et, par-delĂ les seuls mots, son goĂ»t pour la musique dont tĂ©moignent les plages instrumentales agrĂ©mentant le paysage de cette chanson. En tĂ©moigne la coda inquiĂ©tante qui reflète la première partie de l’introduction et boucle l’inconnaissance sur elle-mĂªme. C’est alors que, respectant le jeu de la compil’, le chanteur dĂ©gaine deux titres rĂ©currents dans ses tours de chant, chacun avec un statut particulier. Premier titre iconique, voici « Le mulĂ¢tre », une chanson qui prolonge la question de l’identitĂ©
trouble,
floue et
profuse.
Avec la collaboration des chants d’oiseaux peu messiaeniques – heureusement – et trop mignons pour Ăªtre honnĂªtes (la suite confirmera cette intuition), l’intro richement harmonisĂ©e contraste avec l’accompagnement pianistique sciemment Ă©tique qui soutient le chant d’humain. Jann Halexander excelle dans l’art de l’autobiographie biaisĂ©e, mais son introspection se dĂ©robe Ă l’Ă©gocentrisme. Il l’assume : quand il sourit de lui, il nous invite Ă sourire de nous. Le mulĂ¢trisme, et hop, n’est pas rĂ©servĂ© aux gens « vaguement blancs, vaguement noirs » car nous sommes tous
des contradictions,
des mélanges,
des singularités plurielles
sur pattounettes.
Bourgeois et précaires,
honnĂªtes hommes et filous fieffĂ©s,
gens reconnus des leurs et des voisins – donc inconnus :
l’ambiguĂ¯tĂ© identitaire se nourrit de nos contradictions. Loin d’une phrasĂ©ologie woke , le Français d’origine gabonaise mĂ©taphorise sa condition. Contre lui, tout contre, on irait jusqu’Ă dire qu’il la sublime ou qu’il la transcende, au sens oĂ¹ il la dĂ©pose aux oreilles du public en la chansonnant, c’est-Ă -dire en nous permettant de nous l’approprier. NĂ©s Ă Libreville, « Paris, Bordeaux, Lille, Brest(e) », nous avons Ă gagner Ă apprĂ©cier la complexitĂ© de nos identitĂ©s. Elle n’est pas forcĂ©ment
richesse,
éblouissement ou
orgasme intellectuel.
Croire Ă cette Ă©quivalence serait la dĂ©finition mĂªme du fascisme. Non, ce que semble suggĂ©rer le chanteur dans cette proposition habilement habillĂ©e dans un piano-voix puissamment dĂ©nudĂ©, c’est que
la dissonance (lui qui aime tant l’harmonie des secondes et des neuvièmes…),
la contradiction (lui qui cherche Ă longueur de textes son identitĂ© tout en refusant d’y Ăªtre assignĂ©), et
l’interpolation (lui qui, perdu devant les entrelacs qui constituent l’humain, en est ailleurs rĂ©duit Ă espĂ©rer une rĂ©ponse des statues de l’Ă®le de PĂ¢ques, elles-mĂªmes inexpliquĂ©es)
sont potentiellement fĂ©condes, mais il nous appartient de leur donner du sens, ce qui n’est point chose aisĂ©e. Planent sur ce questionnement ontologique
le constat de nos limites humaines,
l’anticipation de notre finitude, et la promesse de la mort, cette flamme qui brĂ»le nos vies, nous fait « valser avec le malheur » et Ă l’aune de laquelle nous n’aurons jamais vraiment la luciditĂ© de jauger nos « villages natals »,
réels,
reconstruits ou simplement
imaginaires.
Le second titre iconique du zozo s’appelle « À table ». C’est un moment-clef de ses concerts, ici rappelĂ© dans sa VO. Les fans redĂ©couvriront un titre prĂ©sentĂ© en piano-voix, avec l’artiste au piano (alors qu’il dĂ©lègue souvent cette fonction, sur ce titre, quand il est sur scène). Les autres goĂ»teront la logique narrative de l’album digital car, après avoir fait pĂ©ter l’idĂ©e d’une identitĂ© fixe, qu’elle soit sexuelle
(l’hĂ©tĂ©ro,
l’homo,
le bi)
ou géographique
(l’Angevin du Gabon,
le Différent qui se fond dans la foule,
le MĂ©tissĂ© qui se revendique tel tout en affirmant n’Ăªtre que lui, comme un ornithorynque),
Jann Halexander propose d’expliciter le malaise de l’ambiguĂ¯tĂ© en affirmant que, malgrĂ© qu’on en ait, « il va falloir se dire tout ça Ă table ». Dans un arrangement sans flonflons superfĂ©tatoires, la chanson propose de « bouffer la vĂ©rité » au lieu du saumon dĂ©gueu et du crumble froid – peine perdue. Le fredonneur Ă©voque
les non-dits,
les implicites,
les connexions imaginaires
qui ravinent les familles – celles du sang ou celles que l’on se choisit. MĂªme en s’appuyant sur les autres, rien ne permet de solidifier son identitĂ© ni d’en faire un espace de sĂ©rĂ©nitĂ©.
La famille d’oĂ¹ nous venons est un lieu de haine recuite,
l’amour ne sert qu’Ă se sauver au sens de la fuite, sans doute, plus que dans une acception rĂ©demptrice, et
la réunion entre proches ou amis est
un gouffre,
une vacuité,
un faux-semblant,
tonne l’artiste, mordant. Moins dandysme que luciditĂ©, cette posture dĂ©senchantĂ©e du chanteur farmerophile se prolonge dans « J’aimerais, j’aimerais », long rĂ©cit – toujours en piano-voix – de la rĂ©volte d’une « pĂ©dale » plouc de vingt ans face Ă son amant « dĂ©putĂ© et bon catholique ». La confrontation entre le fils de pĂ©quenot et le politique au-dessus de tout soupçon n’est qu’une facette d’un double malentendu que narre ici le troubadour franco-gabonais. Nous ne spoilerons pas la suite du drame, qui confirme la conviction de l’artiste : seul le sexe dit vrai, tout le reste est bullshit et personne ne nous comprendra jamais. En dĂ©pit de son emphase dĂ©finitive, une telle affirmation serait rassurante si l’humain n’avait pas tendance Ă dĂ©border le support, donc Ă vouloir, en dĂ©pit du bon sens,
s’attacher,
se projeter,
espérer.
Dans cette première moitiĂ© de compilation, un Jann Halexander très sombre nous le dĂ©conseille fermement. Nous vĂ©rifierons fort bientĂ´t s’il persiste et signe dans la seconde moitiĂ© de son florilège. Ă€ suivre !
Pour Ă©couter ou acheter le disque virtuel, c’est ici .