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Le blog de Bertrand Ferrier, page 31

Éclats de rires divins, deuxième série : le rire qui magnifie – 2/4

Feux d’artifice Ă  travers les vitraux de la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

« Peut-on mieux magnifier le Tout-puissant qu’en riant avec lui de ses petites plaisanteries ? » Ă©crit Samuel Beckett dans Oh les beaux jours en laissant son hĂ©roĂ¯ne se noyer dans la scène. C’est cette question que pose l’improvisation sur « le rire qui magnifie », deuxième volet de la Symphonie bigarrĂ©e, improvisĂ©e autour de quatre rires de Dieu, Ă  l’occasion du rĂ©cital donnĂ© le 21 juin 2025 en la collĂ©giale Saint-Martin de Montmorency.
Alors qu’un motif cristallin amorce le propos, très vite, des accrocs se faufilent. Seront-ce les « petites plaisanteries » ? C’est possible car, plus le motif se répand sur les claviers, plus les doigts semblent vouloir partager ce que Beckett désignait comme des échantillons d’humour divin. Les différents

  • jeux,
  • registres et
  • plans sonores

amplifient le ressassement du motif.

  • Des ruptures,
  • des surgissements et
  • des silences

fragmentent ce qui aurait pu Ăªtre un sketch lĂ©ger et charmant mais, confrontĂ© Ă  ses implications mĂ©taphysique, se mĂ©tamorphose. Des feux d’artifice tonnent dans la ville de Montmorency, comme un tonitruant rire divin. Face Ă  ce fracas colorĂ©, le rire des petites crĂ©atures s’assume

  • saccade,
  • attente,
  • brisure
  • – Ă©clat, en somme.

Encouragés par ces failles et ces cahots,

  • cromorne,
  • voix humaine et
  • anches de pĂ©dale

essayent Ă  leur tour de raconter une blagounette pour, elles aussi, faire rire. Mais n’est pas Dieu qui veut. Leur intervention n’est pas drĂ´le. Elle s’embourbe plutĂ´t dans un incipit de passacaille vite avortĂ©. En un syntagme, elle gĂ¢che l’ambiance. Les dernières tentatives pour rire sont, en effet risibles. Parce que le rire divin magnifie Dieu, l’homme ne pourra jamais susciter un rire semblable, Dieu restant le Tout-Autre. Pour rendre gloire Ă  son crĂ©ateur, il ne reste plus Ă  la crĂ©ature qu’à « rire avec lui de ses petites plaisanteries ». Ce qu’elle fait, Ă  sa mesure, dans la vidĂ©o qui suit.

 

Quintettes de BartĂ³k et Catoire (Continuo) – 6/6

Quatrième de couverture

 

Dernière Ă©tape de notre parcours en compagnie d’Etsuko Hirose et du quatuor ÉlysĂ©e : le poco a poco piĂ¹ vivace qui conclut l’impressionnant quintette pour piano et cordes en Ut de BĂ©la BartĂ³k. FondĂ©s sur

  • le contretemps,
  • la pulsation du piano et
  • la souplesse du tempo,

le prĂ©lude puis l’exposition du thème travaillent avec gourmandise

  • les unissons mouvants,
  • la tension entre rigueur mĂ©tronomique et agogique, ainsi que
  • le dialogue entre piano et cordes en gĂ©nĂ©ral – avec le violon de Pablo Schatzman en particulier.

Indispensables pour tisser une filiation entre musique classique et musique d’origine folklorique,

  • la vivacitĂ© de l’allure contraste avec le jeu sur les accents lourdauds,
  • la nettetĂ© de la ligne s’encanaille avec des glissendi tout Ă  fait coquins,
  • l’Ă©vidence entraĂ®nante de la ligne se troue de silences brutaux.

La performance des interprètes consiste en grande partie à jouer cette partition tressautante avec une fluidité qui saisit. Point de morcellement, ici, mais

  • des contrastes,
  • des surprises, autrement dit :
  • du groove.

 

 

Tout concourt à la réussite musicale de cette proposition :

  • le piano polymorphe d’Etsuko Hirose, çà tonifiant, lĂ  lyrique ;
  • la capacitĂ© des cordistes Ă  se fondre dans un ensemble et Ă  en Ă©merger pour quelques mesures de solo ;
  • l’art de trouver ensemble le ton juste pour rendre les diffĂ©rents caractères de la partition sans la transformer en une rhapsodie de fragments caricaturaux.

Pour ajouter un Ă©clat supplĂ©mentaire Ă  cette fĂªte, le quintette dĂ©ploie une palette de nuances d’une variĂ©tĂ© Ă©bouriffante, aurĂ©olant aussi le faux fugato qui

  • pimpe le mitan du mouvement,
  • dĂ©bouche sur une cavalcade, et
  • dĂ©voile un maestoso fortissimo.

On s’y laisse Ă©clabousser par

  • le swing,
  • les dynamiques et
  • la prĂ©cision de la mĂ©canique musicale.

Formidables sont

  • la souplesse des ruptures rythmiques et harmoniques,
  • la lĂ©gèretĂ© qui enrubanne la virtuositĂ©, et
  • l’espèce d’Ă©briĂ©tĂ© aussi chic que dĂ©boutonnĂ©e

qui dynamitent cette section. On entend presque les interprètes se pourlécher les babines devant les mutations tournoyantes

  • de tempo,
  • de couleurs et
  • de dispositifs

 jusqu’au finale Ă  l’unisson (hors basses).

  • La partition redoutable,
  • l’ambition esthĂ©tique et
  • l’exĂ©cution d’une profonde virtuositĂ©

mĂ©ritent tous les superlatifs : c’est joyeux.


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
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Pour retrouver la chronique de 
Schéhérazade by Etsuko Hirose, c’est ici, re-ici et là.

Jann Halexander, « Mes plus belles chansons (2003-2021) » – 1/2

Première de la pochette

 

Selon les gĂ©nĂ©rations et les snobismes, on appellera ça une compil, un best of ou un florilège. C’est en tout cas une sĂ©lection personnelle de chansons semĂ©es çà ou lĂ  qu’a concoctĂ©e pour nous le chanteur Jann Halexander en personne. Originellement prĂ©vu pour 2021, retardĂ© par le Covid, dĂ©sormais habillĂ© d’une pochette qui cache Ă  peine l’influence d’un disque prĂ©sentant des miscellanĂ©es d’Anne Sylvestre avec visage au premier plan et Notre-Dame fondue-enchaĂ®nĂ©e derrière, ce parcours est disponible ici. VoilĂ  une bonne occasion pour les curieux de picorer quelques titres de celui qui se dĂ©finit parfois comme « le mouton noir de la chanson française » ; mais voilĂ  aussi une bonne occasion pour les habituĂ©s de dĂ©couvrir un autoportrait singulier, l’artiste ayant

  • choisi quelques piliers de son rĂ©pertoire,
  • sĂ©lectionnĂ© des chansons moins souvent prĂ©sentes dans ses tours de chant, et
  • laissĂ© de cĂ´tĂ© quelques-unes de ses fredonneries qui Ă©lectrisent son public (« Le poisson dans mon assiette », pourtant créé en 2016, n’est pas de la partie, par exemple, peut-Ăªtre parce qu’elle est devenue davantage une chanson de scène que de disque… en attendant peut-Ăªtre une compil’ live ?).

Le voyage commence en 2003 avec « Pont Verdun ». Au fil de la longue intro, le piano ressasse une sĂ©rie de motifs que la batterie ponctue bientĂ´t. La voix, ensuquĂ©e dans une apparente mĂ©lancolie, poursuit la chanson danger et d’Angers en prenant Ă  contre-pied ceux qui rĂ©duisent Jann Halexander Ă  un chanteur Ă  texte façon rive gauche, et ceux qui aiment Ă  voir en lui un chanteur de cabaret survoltĂ©. Dès lors, ce titre liminaire rĂ©sonne comme une dĂ©claration d’insoumission. Il revendique Ă  la fois son cĂ´tĂ© pop façon moins Bashung qu’entre Daho et Christophe, avec

  • parophonies vintage,
  • ton traĂ®nant, comme dĂ©fait, et
  • envolĂ©es mystiques que l’Ă©criture irrĂ©gulière semble, dans un geste oxymorique, vouloir rendre autant claquantes qu’hypnotiques.

Jouant d’un timbre grave, le chanteur Ă©voque, Ă  travers le paysage angevin, la minuscule insaisissabilitĂ© des sentiments grandioses. Il raconte l’ambiguĂ¯tĂ© de la pulsion d’Eros qui peine Ă  masquer, dans « le jour noir », la prĂ©sence irradiante de Thanatos. Sous l’apparence d’Ă©puisement qu’il arbore parfois comme pour dresser un voile (ou une voile, selon les moments) entre sa barque et le fleuve du monde, il lance son disque sur ce que les habituĂ©s pourraient Ă  tort prendre pour une fausse piste. Si l’on est loin de « Papa, Mum », on est dans le dark side of the Halexander’s trip, oĂ¹ le chanteur paraĂ®t prendre plaisir Ă 

  • dĂ©sirer et maudire,
  • idĂ©aliser et agonir de quolibets,
  • piĂ©destaliser (et hop) et clouer au pilori

trois pĂ´les qui le hantent :

  • la lumière,
  • l’amour et
  • la vie.

Pour l’artiste, il y a un plaisir presque ironique Ă 

  • se morfondre,
  • constater la vanitĂ© des choses et
  • tĂ¢cher de se convaincre qu’il ne faut pas rĂªver plus haut que le cul – en attendant nĂ©anmoins avec impatience le prochain songe.

« L’Inconnue dans ma maison » ne prĂ©tend pas contraster avec cette amertume heureuse par une luminositĂ© plus rĂ©jouie. Une double intro – spĂ©cialitĂ© halexanderienne s’il en est – installe un rythme rĂ©solument sixties sur lequel l’ACI pose un thème central dans son Å“uvre : l’identitĂ©. Retors, il ne pose pas a priori la question de son identitĂ© mais celui d’une « belle inconnue » au sexe changeant, qui semble Ăªtre Ă  la fois impalpable et assez charnelle pour qu’elle lui « redonne de l’envie ». En laissant une grande part

  • Ă  l’imprĂ©cis,
  • aux pointillĂ©s et
  • Ă  l’estompe,

l’estampe produite par Jann Halexander place dans le puzzle de son portrait son art de la suggestion et, par-delĂ  les seuls mots, son goĂ»t pour la musique dont tĂ©moignent les plages instrumentales agrĂ©mentant le paysage de cette chanson. En tĂ©moigne la coda inquiĂ©tante qui reflète la première partie de l’introduction et boucle l’inconnaissance sur elle-mĂªme. C’est alors que, respectant le jeu de la compil’, le chanteur dĂ©gaine deux titres rĂ©currents dans ses tours de chant, chacun avec un statut particulier. Premier titre iconique, voici « Le mulĂ¢tre », une chanson qui prolonge la question de l’identitĂ©

  • trouble,
  • floue et
  • profuse.

Avec la collaboration des chants d’oiseaux peu messiaeniques – heureusement – et trop mignons pour Ăªtre honnĂªtes (la suite confirmera cette intuition), l’intro richement harmonisĂ©e contraste avec l’accompagnement pianistique sciemment Ă©tique qui soutient le chant d’humain. Jann Halexander excelle dans l’art de l’autobiographie biaisĂ©e, mais son introspection se dĂ©robe Ă  l’Ă©gocentrisme. Il l’assume : quand il sourit de lui, il nous invite Ă  sourire de nous. Le mulĂ¢trisme, et hop, n’est pas rĂ©servĂ© aux gens « vaguement blancs, vaguement noirs » car nous sommes tous

  • des contradictions,
  • des mĂ©langes,
  • des singularitĂ©s plurielles

sur pattounettes.

  • Bourgeois et prĂ©caires,
  • honnĂªtes hommes et filous fieffĂ©s,
  • gens reconnus des leurs et des voisins – donc inconnus :

l’ambiguĂ¯tĂ© identitaire se nourrit de nos contradictions. Loin d’une phrasĂ©ologie woke, le Français d’origine gabonaise mĂ©taphorise sa condition. Contre lui, tout contre, on irait jusqu’Ă  dire qu’il la sublime ou qu’il la transcende, au sens oĂ¹ il la dĂ©pose aux oreilles du public en la chansonnant, c’est-Ă -dire en nous permettant de nous l’approprier. NĂ©s Ă  Libreville, « Paris, Bordeaux, Lille, Brest(e) », nous avons Ă  gagner Ă  apprĂ©cier la complexitĂ© de nos identitĂ©s. Elle n’est pas forcĂ©ment

  • richesse,
  • Ă©blouissement ou
  • orgasme intellectuel.

Croire Ă  cette Ă©quivalence serait la dĂ©finition mĂªme du fascisme. Non, ce que semble suggĂ©rer le chanteur dans cette proposition habilement habillĂ©e dans un piano-voix puissamment dĂ©nudĂ©, c’est que

  • la dissonance (lui qui aime tant l’harmonie des secondes et des neuvièmes…),
  • la contradiction (lui qui cherche Ă  longueur de textes son identitĂ© tout en refusant d’y Ăªtre assignĂ©), et
  • l’interpolation (lui qui, perdu devant les entrelacs qui constituent l’humain, en est ailleurs rĂ©duit Ă  espĂ©rer une rĂ©ponse des statues de l’Ă®le de PĂ¢ques, elles-mĂªmes inexpliquĂ©es)

sont potentiellement fĂ©condes, mais il nous appartient de leur donner du sens, ce qui n’est point chose aisĂ©e. Planent sur ce questionnement ontologique

  • le constat de nos limites humaines,
  • l’anticipation de notre finitude, et la promesse de la mort, cette flamme qui brĂ»le nos vies, nous fait « valser avec le malheur » et Ă  l’aune de laquelle nous n’aurons jamais vraiment la luciditĂ© de jauger nos « villages natals »,
    • rĂ©els,
    • reconstruits ou simplement
    • imaginaires.

Le second titre iconique du zozo s’appelle « À table ». C’est un moment-clef de ses concerts, ici rappelĂ© dans sa VO. Les fans redĂ©couvriront un titre prĂ©sentĂ© en piano-voix, avec l’artiste au piano (alors qu’il dĂ©lègue souvent cette fonction, sur ce titre, quand il est sur scène). Les autres goĂ»teront la logique narrative de l’album digital car, après avoir fait pĂ©ter l’idĂ©e d’une identitĂ© fixe, qu’elle soit sexuelle

  • (l’hĂ©tĂ©ro,
  • l’homo,
  • le bi)

ou géographique

  • (l’Angevin du Gabon,
  • le DiffĂ©rent qui se fond dans la foule,
  • le MĂ©tissĂ© qui se revendique tel tout en affirmant n’Ăªtre que lui, comme un ornithorynque),

Jann Halexander propose d’expliciter le malaise de l’ambiguĂ¯tĂ© en affirmant que, malgrĂ© qu’on en ait, « il va falloir se dire tout ça Ă  table ». Dans un arrangement sans flonflons superfĂ©tatoires, la chanson propose de « bouffer la vĂ©rité » au lieu du saumon dĂ©gueu et du crumble froid – peine perdue. Le fredonneur Ă©voque

  • les non-dits,
  • les implicites,
  • les connexions imaginaires

qui ravinent les familles – celles du sang ou celles que l’on se choisit. MĂªme en s’appuyant sur les autres, rien ne permet de solidifier son identitĂ© ni d’en faire un espace de sĂ©rĂ©nitĂ©.

  • La famille d’oĂ¹ nous venons est un lieu de haine recuite,
  • l’amour ne sert qu’Ă  se sauver au sens de la fuite, sans doute, plus que dans une acception rĂ©demptrice, et
  • la rĂ©union entre proches ou amis est
    • un gouffre,
    • une vacuitĂ©,
    • un faux-semblant,

tonne l’artiste, mordant. Moins dandysme que luciditĂ©, cette posture dĂ©senchantĂ©e du chanteur farmerophile se prolonge dans « J’aimerais, j’aimerais », long rĂ©cit – toujours en piano-voix – de la rĂ©volte d’une « pĂ©dale » plouc de vingt ans face Ă  son amant « dĂ©putĂ© et bon catholique ». La confrontation entre le fils de pĂ©quenot et le politique au-dessus de tout soupçon n’est qu’une facette d’un double malentendu que narre ici le troubadour franco-gabonais. Nous ne spoilerons pas la suite du drame, qui confirme la conviction de l’artiste : seul le sexe dit vrai, tout le reste est bullshit et personne ne nous comprendra jamais. En dĂ©pit de son emphase dĂ©finitive, une telle affirmation serait rassurante si l’humain n’avait pas tendance Ă  dĂ©border le support, donc Ă  vouloir, en dĂ©pit du bon sens,

  • s’attacher,
  • se projeter,
  • espĂ©rer.

Dans cette première moitiĂ© de compilation, un Jann Halexander très sombre nous le dĂ©conseille fermement. Nous vĂ©rifierons fort bientĂ´t s’il persiste et signe dans la seconde moitiĂ© de son florilège. Ă€ suivre !


Pour Ă©couter ou acheter le disque virtuel, c’est ici.

Quintettes de BartĂ³k et Catoire (Continuo) – 5/6

Quatrième de couverture

 

Contrairement aux tristesses, douleurs et autres souffrances,

  • chaque plaisir,
  • chaque joie,
  • chaque Ă©baubissement

a son envers. Ainsi en est-il de l’Ă©coute du quintette pour piano et cordes de BĂ©la BartĂ³k : ses deux premiers mouvements font saliver pour les deux derniers dont nous allons Ă  prĂ©sent Ă©couter l’Adagio ; mais la suite et fin, sous les doigts d’Etsuko Hirose et les archers digitaux de Vadim Tchijik, Pablo Schatzman, Andrei Malakhov et Igor Kiritchenko, vont-ils nous Ă©blouir autant que les deux premiers Ă©pisodes ?
Le troisième Ă©pisode de cette saga sapide s’ouvre sur un motif Ă©noncĂ© Ă  l’unisson par les cordes puis rĂ©inventĂ© peu Ă  peu par le piano.

  • Contrastes d’intensitĂ©s (du pianissimo au double sforzendissimo),
  • dĂ©formations rythmiques (contretemps et instabilitĂ© de tempo),
  • suspensions du discours (retards, ralentissements, point d’orgue)

donnent au prélude une aura de mystère que pimentent

  • d’inquiĂ©tantes secondes,
  • un abondant recours aux triolets – bientĂ´t de quintolets, de septolets voire divers ensembles allant de 10 doubles croches pour 8 Ă  20, 23, 24, 27 voire 40 triples croches pour 16 – et
  • le ressassement quasi obsessionnel de la mĂªme sĂ©rie de quatre notes.

Un dialogue presque confus s’engage entre le quatuor et le piano, puis entre les membres du quatuor. Le compositeur se dĂ©lecte en secouant

  • la mesure (entre 4/4 et 2/4),
  • la battue (agitato versus retards progressifs) et
  • les caractères liĂ©s aux indications de tempo (adagio, adagio molto, maestoso, etc.).

 

 

Amplifié par la large palette expressive des interprètes, le charme naît notamment

  • des effets d’Ă©cho entre le quatuor et le piano,
  • de l’inventivitĂ© dans les traitements curieusement post-wagnĂ©riens infligĂ© au leitmotiv, et
  • du mĂ©lange entre la grande prĂ©cision rythmique de l’Ă©criture et les plages mĂ©nagĂ©es pour dĂ©former cette structure très exigeante.

Après un vivace foufou, BĂ©la BartĂ³k semble se rĂ©approprier le calme avec une libertĂ© que la mesure traduit bien, entre 4, 5, 6 et 7 temps. Dans ce mouvement a priori moins spectaculaire que le prĂ©cĂ©dent, la prouesse est triple :

  • donner de la fluiditĂ© Ă  ce qui, sur le papier, risque d’Ăªtre conçu dans un morcellement dommageable Ă  la continuitĂ© – rĂ©elle – du propos ;
  • offrir, en dĂ©pit des oppositions entre quatuor et piano, une cohĂ©rence de son qui n’aplatisse pas le rĂ©cit – la prise de son de Bertrand CazĂ© se refuse astucieusement Ă  tout gonflement acoustique pompeux (hormis l’inutile rĂ©verbĂ©ration ajoutĂ©e parfois au dernier accord d’un mouvement) ;
  • enrouler les cinq musiciens dans une mĂªme Ă©nergie qui tourne autour du piano exceptionnel d’Etsuko Hirose, insaisissable partenaire sachant, sur l’ensemble des registres, Ăªtre l’accompagnatrice, la provocatrice, la rugissante, la douceur mĂªme et la rĂ©conciliatrice.

Comme l’eĂ»t chantĂ© Georges Brassens grĂ¢ce aux mots d’Antoine Pol,

  • la dynamique de cette version,
  • la respiration commune du quintette et
  • la crĂ©ativitĂ© de la partition

« fait paraĂ®tre court le chemin » de près de douze minutes qu’emprunte l’auditeur. On ne peut qu’Ăªtre emportĂ© par

  • les modulations Ă  la fois logiques et surprenantes,
  • la souplesse du geste interprĂ©tatif, et
  • la musicalitĂ© profonde couvrant la virtuositĂ© – notamment pianistique – sous le manteau de l’art laissant presque ignorer la technique.

Tout crĂ©pite : ondulations se transformant en cahots, traits de harpe basculant dans un agitato oĂ¹ les petites saucisses d’Etsuko Hirose ne chĂ´ment point, les nuances orchestrales Ă©voquant une « Mort d’Isolde » avant de se fondre dans le sautillement progressif d’un mouvement final « poco a poco piĂ¹ vivace ». Ă€ suivre !


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Pour retrouver Etsuko Hirose en entretien, c’est ici.
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Schéhérazade by Etsuko Hirose, c’est ici, re-ici et là.

Aimer bien : projet sélectif

Saluts Ă  la fin de « Tout est un possible ». Claudio Zaretti, Jann Halexander, Pierre-Marie Bonafos et son bonnet, SĂ©bastyĂ©n « le clown » Defiolle et son chapeau, Bertrand Ferrier au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail(Paris 19) le 19 mai 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Parfois, on met en ligne des extraits de concert en pensant : « Bon, ça s’est bien passĂ©. » Parfois, on met en ligne des extraits de concert en pensant : « J’aurais pu Ăªtre meilleur, mais quelque chose se passait, tant pis pour les bafouillages et les problèmes de son. » Dans les deux cas, on partage

  • des souvenirs,
  • des instantanĂ©s,
  • des histoires,

et on assume de reporter la perfection Ă  une autre fois. Voici donc l’histoire partagĂ©e Ă  la fin de la set-list principale de Tout est un possible, tour de chant donnĂ© au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail le 19 mai 2025.

 

Quintettes de BartĂ³k et Catoire (Continuo) – 4/6

Quatrième de couverture

Après un premier mouvement bi-goĂ»t, le quintette pour piano et cordes de BĂ©la BartĂ³k s’annonce plus unifiĂ©. En effet, le deuxième mouvement est intitulĂ© Vivace (scherzando).

  • Ternaire,
  • rythmique,
  • changeant et
  • contrastĂ©,

il s’enroule autour d’un thème chromatique peut-Ăªtre d’origine folklorique. Deux blocs se distinguent : le piano et les cordes. Pour autant, les rĂ´les s’Ă©changent : le leader d’un segment devient l’accompagnateur de l’autre. On se goberge de la labilitĂ© de la partition,

  • passant d’un marcato Ă  un grazioso,
  • risquant un pesante bien martelĂ©,
  • glissant un dolce presque sucrĂ©, tout en
  • manipulant le rythme comme d’autres jouent au Rubik’s Cube.

Le dialogue enflammĂ© entre le piano d’Etsuko Hirose et le quatuor ÉlysĂ©e (les deux violonistes ont interverti les pupitres : après Vadim Tchijik dans le quintette de Georges Catoire, c’est Ă  Pablo Schatzman qu’est Ă©chu le premier rang) sait Ăªtre

  • bataille rangĂ©e,
  • engrenage qui s’auto-entretient dans de vigoureux crescendi mais aussi
  • apaisement provisoire.

BĂ©la BartĂ³k flatte l’oreille grĂ¢ce Ă 

  • sa science de l’harmonie,
  • son sens du groove,
  • son art de la narration, et grĂ¢ce Ă 
  • sa maĂ®trise de l’instrumentarium dont il prend soin de laisser goĂ»ter les très riches possibles.

 

 

Les interprètes caractĂ©risent habilement les diffĂ©rents segments, qu’ils soient

  • rythmiques,
  • Ă©lĂ©giaques,
  • tendus ou
  • furibonds.

Le surgissement d’un moderato inattendu aux deux-tiers de la course avive la curiositĂ© qui anime l’auditeur depuis le dĂ©but et le rend suspendu aux prochains Ă©pisodes comme un netflixophile en plein binge drinking de son feuilleton prĂ©fĂ©rĂ©. Le travail sur

  • les registres,
  • la complexitĂ© rythmique (ainsi de ces huit croches pour six),
  • l’agogique augmentant le suspense, et
  • les ondulations des tempi

est prĂ©sentĂ© avec une mĂ¢le assurance par les musiciens. La diĂ©gèse est

  • riche,
  • profuse,
  • savoureuse.

Le résultat est

  • impressionnant mais jamais m’as-tu-vu,
  • virtuose mais point extravagant,
  • fascinant et pourtant empreint d’un naturel qui Ă©baubit.

Ă€ suivre !


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Bien accompagné 36 : église Sainte-Marguerite (Paris 11)

Il Professore en l’Ă©glise Sainte-Marguerite (Paris 11), le 19 septembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

Il est arrivĂ© en croquant un radis, sa vieille sacoche au cuir usĂ© au bout de la patte nous proposant un lĂ©gume croquant de la famille des BrassicacĂ©es, renouant avec une tradition dĂ©sormais bien Ă©tablie : depuis le 9 juin 2019 Ă  la collĂ©giale de Montmorency, Sleepy & Partners sont peu ou prou considĂ©rĂ©s comme les spĂ©cialistes de la granularitĂ© sonore notamment en matière organistique (« parfois mĂªme organique », tient Ă  stipuler un membre de la confrĂ©rie avec ce sens du mystère qui rend la guilde si troublante). Pour leur trente-sixième mission presque au grand jour, la smala a envoyĂ© Il Professore – l’un des plus rĂ©cents experts Ă  avoir rejoint la bande – expertiser l’orgue Stolz de Sainte-Marguerite.

L’essspertise organistoloyique – parfois mĂªme organique – esssiche oune sens dĂ© l’observatsionnĂ©, oune coultoure dĂ© la historia dĂ© notre amico l’organo, i oune sennessibilita artistique qu’elle donne, per la mousiqua, dĂ© la profondeur mĂ©taphysique Ă  cĂ© qui, sans cĂ©la, nĂ© sĂ©rait qu’artisanat

nous a-t-il soufflĂ© avec son accent très spĂ©cifique. Nous avons obtenu partiellement le droit de l’observer observer. En observant l’observateur, nous avons subodorĂ© que, pour lui, l’orgue Ă©tait avant tout

  • un reconstructeur d’intemporalitĂ©,
  • une plateforme pluridimensionnelle dĂ©symptomisant le rĂ©el en le noumĂ©nisant, en quelque sorte (la simplification est un peu hasardeuse, mais, n’en dĂ©plaise aux plus grands kantologues, elle s’impose dans le cadre restreint de ce compte-rendu), donc
  • un outil vibratoire associant, si nous avons bien feint de comprendre,
    • la pragmaticitĂ© de la matière,
    • l’acousticitĂ© dans la profĂ©ration, et
    • la transcendance visĂ©e par l’ensemble des process mis en Å“uvre dans la substance du projet organistologique, parfois mĂªme organique.

C’est un peu l’inconvĂ©nient, avec les experts spĂ©cialistes sachants : on a beau comprendre, on se rend compte que l’on ne peut pas comprendre, en tout cas pas autant qu’il le faudrait pour Ăªtre compris dans la comprĂ©hension, bien sĂ»r.

 

Il Professore en l’Ă©glise Sainte-Marguerite (Paris 11), le 19 septembre 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Les conclusions qu’Il Professore a tirĂ©es de son examen minutieux sont hĂ©las couvertes par le secret professionnel le plus strict, ainsi que l’expert l’a martelĂ© lorsque nous avons tĂ¢chĂ© avec quelque insistance de connaĂ®tre le verdict. Ce nonobstant, Il Professore a acceptĂ© de nous confier quelques Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse prĂ©alablement cryptĂ©s :

Pour oune orgue, cĂ© n’est point tant l’Ă©tendoue – yĂ© dirais la massivitĂ© – dĂ© l’obyet mais l’obyet de la massivitĂ©, si yĂ© pouis mĂ© permettre cĂ© chiasme. C’est-Ă -dire qu’il convienne d’Ă©talonner lĂ© dimensionnĂ©ment de l’Ă©mission, d’un point dĂ© voue Ă  la fois qualitatif, historique et fonctionnel, en le comparant Ă  la pratique dĂ© l’instroumenneto dĂ© oune point de voue coultouel, coultourel i patrimonial.

Quand nous avons essayĂ© d’en savoir plus afin de distinguer le sens derrière le galimatias, notre interlocuteur a levĂ© une patte pour rappeler qu’il Ă©tait tenu au plus strict secret professionnel. Puis il a ajoutĂ©, patelin :

L’orgue est oune domaine qu’il nĂ© faut pas croire dominer, sous peine dĂ© repousser la questionne au lieu d’y rĂ©pondre. Comme l’Ă©crivait Yoryes Vigarellllllllo, « oune terre youyĂ©e touyours plous dominĂ©e fait naĂ®tre dĂ© nouveaux lointains »(c’est dans « Oune histoire de lointains. EntrĂ©e rĂ©el et imaginaire », quĂ© LĂ© Seuil il vienne dĂ© rééditer en poche – dĂ© mĂ©moire, vous trouverez la citatsionnĂ© Ă  la paye 203, yĂ© crois). Pour oune essspert, innevenneter des lointains est oune prĂ©tesssto pour nĂ© pas esssaminer lĂ© proche, lĂ© donnĂ©, l’obyet mĂªme de son essspertise. Chez Sleepy & Partners, cĂ© type dĂ© faux-fuyant est frappĂ© d’oune nonne nĂ©gativissimo. Nous nĂ© nous dĂ©robons yamais, au grand YAMAIS, au momènneto dĂ© cerner la granoularitĂ© sonore.

Nous avons voulu en profiter pour obtenir enfin une dĂ©finition de ladite granularitĂ© sonore, pierre angulaire du prisme organistologique – et parfois mĂªme organique – de la confrĂ©rie. Peine perdue : Il Professore nous a proposĂ© un radis, en a croquĂ© un autre et, saisissant sa vieille sacoche au cuir usĂ©, est reparti en fredonnant : « Pom, pom, pom. » Une prochaine fois, peut-Ăªtre ?


Retrouvez les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-GrĂ¢ce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collĂ©giale Saint-Jean de PĂ©zenas.
  23. … aux orgues de l’ImmaculĂ©e Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’Ă©glise Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’Ă©glise Saint-Denis de Gerstheim.
  26. … sur l’orgue de l’Ă©glise Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne.
  27. … sur l’orgue de BĂ©con-les-Bruyères.
  28. … sur l’orgue de Saint-Serge d’Angers.
  29. … sur l’orgue de la chapelle Ozanam (Paris 17).
  30. … sur l’orgue de la collĂ©giale Notre-Dame de Vernon.
  31. … sur l’orgue du temple du Saint-Esprit (Paris 8).
  32. … aux deux orgues de la Madeleine (Paris 8).
  33. … sur l’orgue de la basilique Notre-Dame du PerpĂ©tuel Secours (Paris 11).
  34. … sur l’orgue de Saint-Eugène-Sainte-CĂ©cile (Paris 9).
  35. … sur l’orgue de Saint-Albert le Grand (Paris 13).

Quintettes de BartĂ³k et Catoire (Continuo) – 3/6

Première du disque

Quarante minutes : c’est la durĂ©e du quintette pour piano et cordes en Ut de BĂ©la BartĂ³k, qui fera l’objet de quatre chroniques sur ce site – une par mouvement. L’Å“uvre a Ă©tĂ©

  • composĂ©e en 1904,
  • créée avec le compositeur au piano,
  • rĂ©visĂ©e en 1921,
  • perdue puis
  • retrouvĂ©e en 1963.

Son premier mouvement est un diptyque associant un andante Ă  un allegro molto. L’andante est d’abord confiĂ© aux cordes que rejoint un piano dĂ©cidĂ© – cette fois un Fazioli concert 280. Les cinq musiciens s’attachent Ă  rendre la versatilitĂ© du prĂ©lude en faisant miroiter

  • les diffĂ©rentes humeurs,
  • les nombreux changements de tempo, et
  • les modifications de couleurs apportĂ©s par la registration (cordes seules, cordes avec piano, duo violon – violoncelle, trio piano – alto – violoncelle, etc.).

Etsuko Hirose impressionne singulièrement dans sa manière magistrale de traiter avec fluidité

  • les traits atypiques de triples croches,
  • les cahots rythmiques, et
  • les ajustements d’intensitĂ© en fonction du rĂ´le attribuĂ© par le compositeur Ă  son instrument.

Ensemble, les compères excellent dans

  • la crĂ©ation d’atmosphères
    • (sĂ©rĂ©nitĂ©,
    • suspense,
    • Ă©lectricitĂ©,
    • explosivitĂ©),
  • le tuilage d’un registre Ă  l’autre, et
  • la capacitĂ© Ă  donner une sensation de cohĂ©rence Ă  cette Ă©trange donc fascinante succession de vagues hĂ©sitant entre
    • le fracas bĂ©nin sur la digue,
    • la tension sous-marine dont on redoute Ă  raison les consĂ©quences, et
    • la colère tempĂ©tueuse qui dĂ©bouche sur un allegro de cinq mesures puis sur l’allegro molto attendu.

 

 

La prĂ©sente version sait associer (c’est-Ă -dire tantĂ´t

  • opposer,
  • confronter mais aussi, Ă  l’occasion,
  • superposer)

des caractéristiques aussi contradictoires que

  • le brio et et l’intĂ©rioritĂ©,
  • la tonicitĂ© et la douceur,
  • l’expressivitĂ© et l’allant.

En Ă©bullition, l’Ă©criture du jeune BartĂ³k multiplie les modifications de cap :

  • ici un agitato,
  • çà un dolce,
  • lĂ  un pesante.

On apprécie la manière dont les musiciens donnent une cohérence à cette collection de vignettes bigarrées.

  • L’Ă©tagement des voix,
  • le travail de synchronisation, et
  • l’art de contrastes parfois univoques, parfois ambigus,

soutiennent l’attention au long de ce voyage dĂ©passant les douze minutes. La partition n’y est pas pour rien, mais la vaillance spectaculaire des interprètes lui rend joliment justice. Ă€ suivre !


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Schéhérazade by Etsuko Hirose, c’est ici, re-ici et là.

Éclats de rires divins, deuxième série : le rire qui console – 1/4

Collégiale de Montmorency à la nuit tombante, le 21 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Pour conclure le rĂ©cital sur Le Rire de Dieu, donnĂ© en la collĂ©giale de Montmorency le 21 juin 2025, j’avais choisi d’improviser une symphonie bigarrĂ©e « autour de quatre rires de Dieu ». Le premier mouvement, intitulĂ© « Le rire qui console », Ă©voque une « note sur le rire » de Marcel Pagnol, selon laquelle « Dieu a donnĂ© aux hommes le rire pour les consoler dâ€™Ăªtre intelligents ». Bien que cette consolation ne soit guère utile Ă  une grande partie de l’humanitĂ©, la punchline explore avantageusement le dĂ©sarroi liĂ© Ă  la luciditĂ© et l’abĂ®me qu’il ouvre dans l’esprit de celui qui le vit. J’aime bien l’idĂ©e

  • que le rire n’est pas rĂ©ductible Ă  la joie ;
  • qu’une mĂ©taphysique du rire est nĂ©cessaire, d’autant plus que « mĂ©taphysique du rire » ressemble Ă  un oxymoron tant le rire, aussi bienfaiteur soit-il, est souvent liĂ© Ă  l’éphĂ©mère et au futile, pas au transcendantal – or, un oxymoron, c’est rigolo ;
  • que le rire est moins un cadeau de Dieu qu’une compensation offerte par le mythique big boss Ă  sa crĂ©ature afin de pallier les inconvĂ©nients de sa capacitĂ© Ă  rĂ©flĂ©chir, mĂªme si moult individus semblent avoir de la peine Ă  se souvenir de ce superpouvoir.

L’improvisation s’ouvre donc sur une claudication qui évoque le désarroi métaphysique considéré ab initio non comme un gouffre abyssal mais comme

  • un petit truc qui cloche,
  • une Ă©corchure dans l’évidence,
  • une très frĂªle fĂªlure relevĂ©e sur le mur des certitudes.

Cette découverte

  • rĂ©sonne,
  • se dĂ©forme,
  • revient Ă  la charge

façon envie de gratter une croĂ»te qui fait mal : on sait que ça va saigner, mais impossible de s’en empĂªcher. La petite musique du doute et de l’incomprĂ©hension

  • s’harmonise,
  • se colore diffĂ©remment,
  • s’amplifie peu Ă  peu puis
  • semble, Ă´ folie, chercher une explication Ă  la bizarrerie du monde.

Résultat ? La question posée par l’observation devient obsédante, façon sparadrap du capitaine Haddock. Aucun angle, aucun plan sonore de l’orgue ne semble en mesure d’apaiser l’angoisse qui monte.

  • Les saccades liminaires deviennent les Ă©clats d’un rire nerveux.
  • Les rares interstices plus calmes ne sont qu’attente du prochain Ă©clat dont l’intelligence a besoin.
  • L’explosion finale laisse entendre un rire puissant dont la vocation consolatrice n’épuise pas la fĂ©roce inquiĂ©tude que l’intelligence sait souvent distiller.

Laissons cette inquiĂ©tude aux gens intelligents, s’ils existent, et, pour eux comme pour les autres, ainsi que chantait Ben Sidran, let’s turn to the music !

 

 

Quintettes de BartĂ³k et Catoire (Continuo) – 2/6

Quatrième de couverture

Vigoureux et inventif, l’allegro moderato du quintette pour piano et cordes de Georges Catoire nous a mis dans de joyeuses dispositions. L’incipit de l’andante en Si ne laisse pas retomber notre enthousiasme en persistant dans l’envie de faire dialoguer battues binaire et ternaire. Binaire pour les cordes dont l’alto d’Andrei Malakhov prend la tĂªte et pour les ploum-ploums Ă  la main gauche du piano ; ternaire pour les flonflons de la main droite. L’effet de bancalitĂ©, et hop, est parfait.

    • L’oscillation entre les pĂ´les,
    • la richesse de la partie de piano avec ses quintolets de doubles (mais pas que) posĂ©s sur des triolets de croches,
    • la nettetĂ© du quatuor qui n’obère pas sa capacitĂ© Ă  respirer de concert

happent l’auditeur dans cette nouvelle aventure.

  • L’Ă©trangetĂ© de la modulation en Mi bĂ©mol « con intimo sentimente » confiĂ©e aux cordes seules,
  • le travail sur les contretemps et les rythmes pointĂ©s,
  • l’Ă©lĂ©gance de la partie pianistique et
  • l’instabilitĂ© de la mesure et du tempo

font, comme la dépanneuse Simoun selon Tintin Ternet, boum. Ils

  • surprennent,
  • bousculent l’Ă©vidence et
  • avivent l’Ă©coute.

Le retour de la tonalité de Si, au mitan du mouvement, confirme la capacité de Georges Catoire à explorer sans cesse de nouvelles combinaisons sonores avec, notamment,

  • des traits parallèles pour les deux violons et l’alto,
  • des unissons vibrants pour les mĂªmes compères,
  • des porositĂ©s laissant circuler le thème de pupitre en pupitre, et
  • un polyusage du piano entre
    • enrichissement harmonique,
    • battement rythmique et
    • Ă©cho mĂ©lodique.

Les interprètes rendent raison d’une partition

  • complexe,
  • palpitante et
  • habile

en jouant d’une grande variĂ©tĂ©

  • de nuances,
  • de sentiments et
  • de vibrations

sans avoir peur – et c’est apprĂ©ciable – ni du tumulte ni du murmure.

 

 

Le dernier mouvement se cabre en Mi bĂ©mol et promet d’Ăªtre « allegro con spirito e capricioso ». On salive. Pourtant, contrairement au titre aguicheur, le dĂ©but est presque calme : les cordes sont sourdinĂ©es et portĂ©es sur le pizzicato. Rien de furibond a priori. Au contraire !

  • Un piano aĂ©rien,
  • une mĂ©trique libre,
  • un registre exclusivement aigu, mĂªme pour le violoncelle :

une ambiance féérique et butinante (j’essaye), quasi Maya l’abeille avant le retour des nĂ©onicotinoĂ¯des pour que cette merde qu’est la FNSEA Ă©coule ses produits nocifs. Or, le retour a tempo remet grave du grave dans la machine.

  • Ă€-coups,
  • retours en arrière,
  • changements de direction thymique

font frissonner le frichti. Dès lors, dans le faitout bouillonnant de Georges Catoire,

  • la tonalitĂ© de Mi bĂ©mol devient Mi (on passe un demi-ton au-dessus),
  • les quatre doubles croches deviennent quintolet (on rajoute une note dans la fougue du piano),
  • le tempo est sans cesse boostĂ© par des stĂ©roĂ¯des comme ces indications
    • « con moto » (« avec une Yamaha de circuit », traduirait-on aujourd’hui),
    • « molto animato »,
    • « agitato » ou
    • « con inpeto ».

Jamais Ă  court d’inventivitĂ©, Georges Catoire ajoute

  • modulations,
  • Ă©chos et
  • rythmes-contrerythmes

que les interprètes embellissent, quitte Ă  estomper certaines notes pour stimuler l’imagination des auditeurs (le la du piano Ă  2’50).

  • Le mesurage dĂ©mesurĂ©,
  • la substitution de la tension 2 contre 3 par 4 contre 5,
  • les modulations impĂ©tueuses

contribuent Ă  dynamiter et Ă  dynamiser une musique qui refuse de se cantonner au bon aloi.

  • La virtuositĂ© sans affectation des interprètes,
  • la multiplicitĂ© des colorations (pour quelques secondes, Wagner arrive Ă©normĂ©ment vers 4’51),
  • le sublime et Ă©trangement consensuel apaisement final en Sol

mettent en lumière une partition fulgurante. Les musiciens rĂ©ussissent Ă  lui Ă©viter la taxinomie de « pièce rare » : c’est une grande Å“uvre,

  • redoutable pour les interprètes,
  • passionnante pour les auditeurs et
  • grisante pour les Ă¢mes sensibles,

ici magnifiquement exĂ©cutĂ©e. Vivement la prochaine piste – que nous explorerons dans une chronique Ă  venir !

 

 


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SchĂ©hĂ©razade by Etsuko Hirose, c’est ici, re-ici et lĂ .