Première du disque
C’est assez rare pour Ăªtre soulignĂ© : nous entamons l’Ă©coute de ce disque, une réédition de 2012 tirĂ©e du catalogue VDE-Gallo, avec un mĂ©lange de doute et d’apprĂ©hension. D’ordinaire, nous guident plutĂ´t
la confiance dans le répertoire,
l’envie d’Ăªtre Ă©baubi par des artistes,
la joie de dĂ©couvrir ou de redĂ©couvrir des Å“uvres mettant en appĂ©tit pour des raisons diverses.
Cette fois, nous devons Ă l’honnĂªtetĂ© de douter de la capacitĂ© Ă nous envoler du produit repackagĂ© pour se conformer Ă collection « MĂ©ditation » de Bayard. En effet, nous ne sommes pas
familier de la méditation,
enclin à allumer une jolie bougie en écoutant sur YouTube une heure de pluie pour nous aider à accéder à la slow life ,
féru de vieux idiolectes new wave associant
pleine conscience,
reconnexion Ă son vrai soi en tant que tel, et autres
cheminements intérieurs à suivre
chez soi,
dans le mĂ©tro grĂ¢ce aux podcasts prĂ©vus Ă cet effet (n’oubliez pas de vous abonner, ça fait toujours plaisir), ou
en retraite collective avec pratique du jeûne chamanique moyennant un virement de 250 € au gourou à la petite semaine autoproclamé
psychopraticien,
coach de bien-Ăªtre ou
guide spirituel.
VoilĂ pour les clichĂ©s. NĂ©anmoins, en dĂ©pit d’une première de couverture oĂ¹ l’absence d’accent circonflexe sur la flĂ»te (voulue puisque rĂ©pĂ©tĂ©e pour les autres disques avec flĂ»te de la collection) nous excite autant que l’aurait fait une punchline en Ă©criture inclusive, le disque nous a Ă©tĂ© envoyĂ© avec le livre du flĂ»tiste, chroniquĂ© ce 10 octobre 2025, et nous imaginons que si l’attachĂ© de presse – qui nous connaĂ®t un peu – nous l’a envoyĂ©, c’est que la galette fait rĂ©sonner le tĂ©moignage de l’artiste. Aussi avons-nous choisi de nous secouer les puces et de remiser un temps les histoires
de toucher,
d’attaque et
de petits marteaux
pour nous risquer dans un concept annonçant des miscellanĂ©es pour le moins variĂ©es… et malheureusement dĂ©pourvus de toute prĂ©cision
(idée directrice du disque,
raison des choix ayant conduit à substituer la flûte de Pan aux instruments originellement prévus,
nom des arrangeurs,
dates et lieux des captations,
dĂ©tail de la composition de l’orgue incriminĂ© dans trois adaptations, etc.).
En clair, rien pour les mĂ©lomanes curieux. Le disque est pensĂ© par Bayard comme un truc pour regarder fumer un bĂ¢tonnet d’encens encore plus cancĂ©rigène qu’un voyage dans le tunnel horripilant conduisant de La Chapelle Ă gare du Nord – ce qui n’est pas une mince performance, si l’on en croit les indicateurs qui existaient avant que, vu leurs rĂ©sultats, plus d’indicateurs. Cela change la manière d’Ă©couter le travail d’un musicien qui ne manque pourtant pas de rĂ©fĂ©rences acadĂ©miques et concertantes. Le disque promet
de la douceur avec des instruments pas trop bruyants
(harpe,
guitare,
orgue pour des mouvements lents) mais aussi
un passage orchestral, placé en ouverture de bal et
un trio dont l’instrumentarium est tacet – Ă´ suce-pince ! quand tu nous tiens !
La « Vocalise » de SergueĂ¯ Rachmaninov ouvre la liste des tubes ou des scies, selon le point de lassitude. Michel Tirabosco la joue droit, avec la prĂ©cision et la retenue de vibrato qui signalent un musicien de goĂ»t, ce qui n’empĂªche pas les deguelendi peut-Ăªtre inĂ©vitables mais assez cuisants comme Ă 1’28 ou Ă 3’15. Le Volgograd Philharmonic Orchestra dirigĂ© par Emmanuel Siffert fait le travail sans excès
de poésie,
de précision ni
de justesse parmi les pupitres graves.
Timing presque similaire : en 1879, quarante ans avant la vocalise sans parole, Gabriel FaurĂ© draguait sur une barcarolle en si bĂ©mol mineur Alice Boissonnet avec la musication d’un poème de Sully Prudhomme oĂ¹ le monde se distingue en deux masses : les femmes qui pleurent et les hommes que les horizons leurrent. La flĂ»te octavie la ligne de la soprano. Attentive, Nathalie Chatelain accompagne avec justesse et sensibilitĂ© un soliste qui
a du souffle et sait l’Ă©teindre (2’10),
joue juste mais sait glisser (2’23),
n’est pas voix mais raconte.
L’arrangement de « La Romanesca », air hĂ©ritĂ© du quinzième siècle, formalisĂ© par Fernando Sor et rĂ©arrangĂ© par on ne sait qui dans une tonalitĂ© convenant au grave de la flĂ»te de Pan, fait entrer l’excellent Antonio Dominguez Ă la guitare. On note notamment
un effort de nuance (un truc qui doit Ăªtre foufou pour le soliste),
de respiration commune,
de caractérisation des sonorités de chaque instrument (chaleur de la guitare, évanescence de la flûte), ainsi que
des contrastes
d’intensitĂ©,
de couleur et
de registres pour le soliste.
« Aqua e Vinho » (curieusement orthographiĂ© avec un « y » au lieu du « e ») rappelle l’album Ă©ponyme du guitariste brĂ©silien Egberto Gismonti, publiĂ© en 1972. L’arrangement non signĂ© pour
flûte,
piano,
violoncelle et (l’arrangeur n’y est pour rien)
surmix lourdissime de la basse du piano façon contrebasse superfétatoire quand il accompagne
traĂ®ne un spleen qui n’hĂ©site pas Ă se dĂ©tremper pour se diffracter. Le trop bref solo du pianiste libère le propos avant que la convention ne reprenne le lead . Du travail d’ascenseur bien fait mais sans guère d’intĂ©rĂªt.
L’accompagnement guitaristique de la « mĂ©lodie traditionnelle Ă©cossaise » intitulĂ©e « Annie Laurie » est confiĂ© Ă Sophie Blanchart. Ce duo met en valeur
la réverbération détestable ajoutée par le mastering de François Terrazoni,
la capacitĂ© de Michel Tirabosco Ă jouer en autoduo avec lui-mĂªme, et
le plaisir que l’on peut goĂ»ter malgrĂ© tout Ă la nostalgie.
AndrĂ© Luy prend l’orgue pour le largo d’une Sonate en Fa de Georg Friedrich Telemann. Extrait de son contexte, le mouvement souffre d’une flĂ»te hyperrĂ©verbĂ©rĂ©e. Certes, il est
joué avec sérieux,
joliment ornementé (exclusivement par le soliste) et
mené à bon port sans trop de ralenti à la fin,
mais il nous oblige à constater que nous risquons de décrocher car, de cette succession de propositions de bon aloi, nous ne percevons ni la cohérence, ni la dynamique.
Avant d’abandonner, risquons-nous au moins dans la cinquième des sept Chansons populaires de Manuel de Falla, dont la partie de piano est confiĂ©e Ă la guitare immĂ©diatement reconnaissable et saisissante d’Antonio Dominguez. Michel Tirabosco donne des airs presque mauresques Ă la berceuse avec
ses ornements,
ses glissements,
ses mutations d’intensitĂ© dans les tenues, et
ses libertĂ©s pour placer les notes selon un profond feeling , par opposition Ă la rigueur presque mĂ©tronomique de l’accompagnement.
C’est malin.
Le finale en harmoniques nous sĂ©duit assez pour que nous poussions jusqu’Ă la « MĂ©ditation » du deuxième acte de ThaĂ¯s de Jules Massenet, accompagnĂ©e par la harpiste Nathalie Chatelain. Le flĂ»tiste y trouve une sobriĂ©tĂ© bienvenue en dĂ©pit de quelques glissements dont l’apprĂ©ciation sera laissĂ©e Ă chacun (0’44, reprise du thème, par ex.). La partition a Ă©tĂ© çà et lĂ amĂ©nagĂ©e (réécriture et octaviation Ă 1’16, par ex.) car, mĂªme large, la tessiture d’une flĂ»te de Pan reste moindre que celle d’un violon.
En soi, rien de choquant, mais il est certain que le passage « animé » perd beaucoup de la passion progressive dont l’injection est demandĂ©e par le compositeur quand, Ă mi-course, la phrase doit redescendre Ă la cave en pleine Ă©motion. De mĂªme, le choix de prendre l’avant-dernière note Ă l’octave infĂ©rieur permet certes de donner l’impression d’un aboutissement sur l’ultime rĂ©, mais fait perdre en partie l’idĂ©e de calme retrouvĂ© que Jules Massenet suggĂ©rait en proposant une dernière note plus grave que l’avant-dernière. Ces rĂ©serves Ă©tant posĂ©es, l’on se doit aussi de ne pas vĂ©tiller (et hop) plus que de raison, afin de gĂ»ter
le souffle,
le phrasé, et
la sonorité
de la flûte que Nathalie Chatelain suit avec
attention,
précision et
énergie
pour ne pas faire de cet extrait, indispensable au vu du titre dont est affublĂ© le disque, une scie soporifique. PopularisĂ© par Gheorghe Zamfir, la « Cintec din Ardeal » (« chanson de Transylvanie ») est ici prĂ©senyĂ©e en version guitare-flĂ»te. Sur un accompagnement au temps qui s’enrichit d’un contrechant Ă la reprise, Michel Tirabosco Ă©voque une jolie nostalgie Ă travers
un legato confortable,
des ornements bien troussés, et
un calme communicatif.
Ă€ ce stade, impossible de ne pas pousser jusqu’Ă la transcription de la cavatine « Casta diva », qui dĂ©capsule l’acte premier de Norma de Vincenzo Bellini. En effet, le disque se rĂ©partit entre
mélodies,
chants traditionnels,
musique instrumentale et, donc,
grandes arias.
« Casta diva » est idoine pour le projet mĂ©ditatif car il s’agit de prier la « chaste dĂ©esse » du titre afin qu’elle rĂ©pande sur Terre la paix qu’elle fait rĂ©gner au ciel. Nathalie Chatelain reprend sa harpe pour l’occasion, offrant une lecture
qui sait se colorer de douceur quand son instrument accompagne. En dĂ©pit de stridences qu’une soprano rendrait sans doute plus Ă©tincelante qu’une flĂ»te de Pan (4’49), le plaisir d’Ă©couter un tube joliment soufflĂ© n’Ă©vacue pas tout Ă fait la question du « pourquoi diable ? » qu’un livret aurait peut-Ăªtre contribuĂ© Ă rendre inopĂ©rante. Nous nous permettons donc de filer directement Ă la Cinquième danse hongroise de Johannes Brahms, laquelle conclut la set-list .
En lieu et place de deux pianistes, nous retrouvons Michel Tirabosco Ă la double flĂ»te avec la guitariste Sophie Blanchart. En dĂ©pit de la qualitĂ© des musiciens, on imagine le grand effet que produirait cette version dans une salle des fĂªtes pour un repas de fin d’annĂ©e offert aux personnes Ă¢gĂ©es Ă la veille d’une annĂ©e Ă©lectorale. C’est
avec
des glissendi ,
des déguelendi et
des breaks
aussi cocasses que rĂ©ussis… et inattendus dans le genre « mĂ©ditatif » ! En conclusion, un beau travail que les mĂ©lomanes pourront nĂ©anmoins Ă©viter : ils ne sont pas le public ciblĂ© par cette mosaĂ¯que plus divertissante que
troublante,
poignante ou
galvanisante
pour l’oreille et le cÅ“ur. Mais, après tout, Claude Debussy en personne ne disait-il pas que la musique est lĂ , avant tout, pour faire plaisir Ă celui qui l’Ă©coute ?
Pour acheter le disque, c’est par exemple ici .