Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 27

Vittorio Forte, Lavoir moderne parisien, 17 novembre 2025 – 3/4

Au-dessus de Vittorio Forte ? Rien. Ou presque. Photographie de Rozenn Douerin, le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18).

Dans un concert latino, quelques noms permettent aux spectateurs de faire les malins. Guastavino, non. Ponce ou Leng, non. Lecuona, non plus. Mais Vilialobosse, ça, oui, on connaĂ®t. Pourtant, de Heitor Villa-Lobos, Vittorio Forte ne choisit pas les monuments – non que le gars fuie, pas son genre, puisqu’il est capable de tout jouer avec art, mais bien que le musicien

  • furète,
  • interroge,
  • inspecte.

Au programme, il inscrit donc deux Å“uvres peu connues de HVL, Ă  commencer par les « Impressões sereisteras » qui dĂ©ploient une tension saisissante entre

  • pulsion virtuose et mĂ©lancolie du thème,
  • envie de dĂ©border le ternaire et pudeur empĂªchant de le faire franchement,
  • accès de dĂ©mesure et camisole du retour Ă  une contenance de bon aloi.

Ici, et peut-Ăªtre Ă©tait-ce l’Ă¢me brĂ©silienne d’alors,

  • nulle contradiction,
  • nulle complĂ©mentaritĂ©,
  • nulle cohabitation :

juste deux mondes en un, suggère l’interprète. Chacun se dissout dans l’autre, qui se dissout dans l’un. Ă€ l’Ă©crit, ça fait perchĂ©, j’y consens ; en live, c’est redoutablement efficace et poignant.
Avec « Valsa da dor », Vittorio Forte dégaine un Villa-Lobos tout aussi saisissant. Derrière le titre programmatique, la musique gratte. Il y a

  • de l’hĂ©sitation,
  • du tourment et
  • de l’instabilitĂ©

que l’apaisement mĂ©dicamenteux peine Ă  endiguer. HVL Ă©voque une douleur non pas lancinante mais contrastĂ©e, polymorphe, puis contradictoire :

  • prenante mais domestiquĂ©e,
  • haletante mais familière,
  • dĂ©testable mais caractĂ©ristique de l’humain qui souffre.

L’interprĂ©tation est

  • puissante
  • pensĂ©e voire
  • spĂ©culaire

pour le spectateur qui ne peut qu’Ăªtre frappĂ© (aĂ¯e) par la puissance Ă©vocatrice de la musique telle que l’exĂ©cute le pianiste. Lequel convoque le Cubain Ernesto Lecuona y Casado pour deux autres partitions. D’abord « La conga de media noche », très gottschwalkienne et sciemment propulsĂ©e par l’artiste pour son feeling rag qui tranche après la douleur brĂ©silienne.

  • L’Ă©nergie,
  • l’harmonisation et
  • ces octaves aigus qui pĂ©tarardent,

mon Dieu, après une journĂ©e mĂ©diocre, ça fait sa mère du bien. « La comparsa » creuse ce plaisir du pomme-pet-deupe, comme on dit en musicologie, je crois, en profitant du groove fortistique mix’n’matchant

  • une main gauche pulsante et respirante,
  • une main droite alliant rigueur et nuances, et
  • une musicalitĂ© associant simplicitĂ© apparente et efficacitĂ© immĂ©diate.

De quoi prĂ©parer l’auditeur au finale que nous Ă©voquerons dans une prochaine notule. Ă€ suivre !

Denis Levaillant, « Piano Works 8 » (Azure Sky) – 3/4

Première de couverture

Le second volume des chansons pour piano de Denis Levaillant s’ouvre sur « Le jardin du sanglier ». Pourtant, rien de pataud dans l’Ă©noncĂ©.

  • Des dĂ©sĂ©quilibres Ă  contretemps,
  • des mordants plus Ă©nergiques que puissants,
  • des itĂ©rations finement habillĂ©es dans des changements de registres fonctionnant comme des harmoniques,
  • des arpèges prolongĂ©s par la magie du sustain…

En somme, une pièce habile au titre sciemment mystérieux. La « ballade de la poupée » joue

  • la tranquillitĂ© attendue,
  • le minimalisme enfantin et
  • le calme bienfaisant

sans se priver

  • du plaisir de la modulation inattendue,
  • de la dissonance qui va bien ni
  • de la suspension qui crĂ©e la narration.

 

 

Alors que l’on regrette un tantinet le fade-out trop artificiel quand nous eussions aimĂ©, dans notre splendide magnanimitĂ©, une extinction du son plus naturelle, « Couleur des jours n°1 » entreprend de chercher un sens dans l’Ă©grenage de trois notes de basse envolĂ©es par les octaves de la main droite. Il y a

  • de l’attente,
  • du recueillement, et
  • du possible qui se cherche sans oser s’assumer.

Denis Levaillant et son interprète animent la page musicale par des fluctuations

  • de tempo,
  • d’intensitĂ© et
  • de registre

qui dessinent une interrogation sinon hypnotisante, du moins intrigante.

 

 

« L’Errance » explore les liens entre mĂ©dium et suraigu.

  • HĂ©sitation,
  • contretemps et
  • figements provisoires

se rĂ©vèlent moins sinueux que rythmĂ©s par l’Ă©noncĂ© ternaire des basses et l’oscillation de la main droite avant son immobilisation Ă  la double barre. « Who knows? », toujours fondĂ©e sur le trinĂ´me de la senestre, associe

  • simplicitĂ© du dire,
  • Ă©pure du commentaire,
  • ressassement des motifs  et
  • question du sens, consubstantielle au titre.

Pour son troisième réemploi, « Attendre, dit-elle » explore un maelström de douceurs amères tels que

  • la dentelle de la brièvetĂ©,
  • la fascination inutile de l’octaviation,
  • le plaisir bizarre de la fĂªlure,
  • l’intensitĂ© relative de la rhapsodie bien tempĂ©rĂ©e et
  • la dĂ©ceptivitĂ© heureuse des fausses fins.

De quoi animer la curiosité pour la dernière partie et du second volume et du disque.


Pour Ă©couter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris
, c’est lĂ .

Vittorio Forte, Lavoir moderne parisien, 17 novembre 2025 – 2/4

Photo : Rozenn Douerin

Pour lancer son disque à la face du monde surtout parisien, Vittorio Forte a eu les bullocks de sélectionner Manuel Marìa Ponce via sa première rhapsodie mexicaine. Le prélude est carrément lisztien :

  • gravitĂ© bien valorisĂ©e par le piano finalement in situ,
  • octaves spectaculaires,
  • parcours du clavier de gauche Ă  droite et vice et versa.

Le thème s’Ă©nonce sur un fugato vite abandonnĂ©, ce qui valorise subtilement la suite. Il y a

  • de la tonicitĂ© dans les deux mains,
  • de la science dans les nuances subreptices et
  • de l’Ă©rotisme dans l’art de retenir la phrase juste ce qu’il faut pour allumer le dĂ©sir.

Le projet rhapsodique permet au compositeur de concaténer doucettement des thèmes. Il

  • privilĂ©gie heureusement la discontinuitĂ© plutĂ´t que le tuilage,
  • favorise la surprise sans gommer le plaisir du refrain, et
  • rhabille le segment matriciel d’oripeaux renouvelĂ©s, qu’ils soient
    • harmoniques,
    • stylistiques ou
    • rythmiques.

La virtuositĂ© dĂ©lirante, exigĂ©e par le compositeur et dĂ©livrĂ©e par l’interprète, libère un temps l’auditeur de la pesanteur du monde tant, comme sa concurrente, elle paraĂ®t naturelle grĂ¢ce

  • Ă  l’aisance,
  • au naturel et
  • Ă  la simplicitĂ©

del signor Vittorio Forte. Lequel pokĂ©rise son propos en lĂ¢chant les cinq Doloras d’Alfonso Leng, dentiste-compositeur. Clairement, on est au centre du programme. Le pianiste a dĂ©cidĂ© de dire que le brio pour le brio n’Ă©tait pas sa tasse de verveine. La première douleur est paisible puis cherche Ă  se rebeller jusqu’Ă  la tierce picarde finale. La deuxième douleur est lancinante et semble titiller l’auditeur pour lui dire que, grĂ¢ce Ă  elle, il a conscience d’Ăªtre au monde. Ă€ la troisième douleur,

  • retenue,
  • lente et
  • tĂªtue,

s’oppose la quatrième,

  • bouillonnant Ă  l’intĂ©rieur,
  • cherchant Ă  exploser,
  • prĂªte Ă  dĂ©flagrer

mais n’osant finalement pas s’exposer au grand jour. En regard, l’ultime douleur paraĂ®t presque

  • lĂ©gère,
  • mĂ©ditative, comme
  • libĂ©rĂ©e d’un paraĂ®tre.

Ă€ croire que la musique, subrepticement et le temps d’une illusion, nous aidait Ă  apprivoiser telle ou telle douleur plus psy que phy… GrĂ¢ce Ă  Vittorio Forte, on veut bien se laisser bercer par cette illusion jusqu’au prochain ploum-ploum cĂ©lĂ©brant la publication de son disque !

Denis Levaillant, « Piano Works 8 » (Azure Sky) – 2/4

Première de couverture

Le huitième volume de l’Å“uvre pour piano de Denis Levaillant, dont nous avons esgourdĂ© l’incipit ce tout tantĂ´t, s’inscrit dans une geste annoncĂ©e en dix Ă©pisodes.

  • Les deux premiers volumes exposaient les « mouvements » et « portraits » dessinĂ©s en 1980 ;
  • les deux suivants captaient « prĂ©ludes baroques » (aux partitions inĂ©dites) et « études africaines » créés en 1990 ;
  • enquillaient les deux volumes d’images-Ă©tudes et les pièces pour deux Ă  quatre « petites mains » ;
  • pour conclure l’ample cycle, s’enchaĂ®naient
    • le « cahier d’inventions » (inĂ©dit) glanĂ©es entre 2010 et 2025,
    • les « études minimalistes » de 2024 et
    • des miscellanĂ©es mĂªlant hommages, arrangements et pièces brillantes.

Les « chansons simples » du premier volume alternent

  • de « petits rien-du-tout »,
  • d’Ă©vocateurs « chants d’amour » et
  • une curiositĂ© Ă  laquelle nous allons venir dans quelques lignes.

 

 

Le deuxième « Petit rien du tout » joue la carte

  • des pointillĂ©s en clair-obscur,
  • de l’hĂ©sitation itĂ©rative et
  • de l’esquisse aspirĂ©e par les aigus,

ce qui permet à Nicolas Horvath de caractériser finement les registres, entre

  • la basse solide qui ponctue les diffĂ©rents segments,
  • les accords qui animent parfois le mĂ©dium, et
  • le haut de la tessiture qui permet d’envoler la partition jusqu’Ă  l’effacer dans l’ineffable.

Le troisième « Attendre, dit-elle » égrène des chapelets de note qui se balancent, plus glassiens que satistes, et hop. Compositeur et interprète jouent sur

  • l’Ă©quilibre et le petit sursaut,
  • le rĂ©gulier et les surprises harmoniques,
  • l’Ă©vident et le mystĂ©rieux.

 

 

Le dixième « Chant d’amour » propose un duo entre mĂ©lodie et ligne de basse ajourĂ©e. Dans cette miniature, il y a

  • de la mĂ©ditation,
  • de la nostalgie et
  • une atmosphère rĂªveuse au sĂ©pia assumĂ©

que la retenue sans chichi de l’interprète rend fort gouleyante pour les oreilles, long point d’orgue inclus. Le quatrième « Petit rien-du-tout » travaille le dialogue très levaillantique entre une main droite Ă©lĂ©giaque – voire lyrique, ici – et une main gauche dĂ©clinant posĂ©ment une harmonie inventive. Nicolas Horvath en dĂ©ploie la tension entre

  • rigueur et libertĂ©,
  • sĂ©rĂ©nitĂ© des graves et plaisir des arabesques,
  • immuabilitĂ© de l’Ă©noncĂ© des basses versus capacitĂ© de la main droite Ă  folĂ¢trer presque gaiement.

La surprise annoncĂ©e s’appelle « Du jour Ă  la nuit » et s’apprĂ©cie avec une bonne dose de sustain. Elle part sur une marche descendante vite interrompue qui devient le moteur de la pièce.

  • Trouvailles harmoniques,
  • jubilation du contretemps,
  • mix’n’match associant
    • notes,
    • rĂ©sonance et
    • silences

animent le onzième épisode du premier volume des Piano songs, qui se termine sur le troisième « petit rien-du-tout ».

 

 

  • Frictions harmoniques,
  • accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • douceur Ă©picĂ©e par
    • des collages harmoniques,
    • des suspensions narratives et
    • une complĂ©mentaritĂ© entre allant du tempo et utilisation longue du son associant
      • attaque,
      • vibration et
      • dissolution
        • nette,
        • progressive ou
        • liĂ©e au surgissement d’une autre note.

Une belle fin de cycle qui conclut sobrement ce premier ensemble de douze mélodies. Nous découvrirons bientôt le début du second volume. À suivre !


Pour Ă©couter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris
, c’est lĂ .

Vittorio Forte, Lavoir moderne parisien, 17 novembre 2025 – 1/4

Vittorio Forte le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18). Photo : Rozenn Douerin malgré la panne du vrai appareil photo.

En choisissant le Lavoir moderne parisien pour son « concert de sortie de disque », Vittorio Forte et son label ont optĂ© pour un dĂ©cor presque indus dissonant comme le programme fomentĂ© par Vittorio Forte est dissonant. Dans le monde feutrĂ© de la musique savante pianistique, oser inventer un disque latino avec si peu de grandes stars de la catĂ©gorie dans la manche (Villa-Lobos, Piazzolla et, pour les plus populaires, Gardel cautionnent certes l’expĂ©rience) pour un premier opus chez Mirare ne manque pas de toupet non plus. Le Lavoir moderne parisien, nous ne nous y Ă©tions glissĂ© qu’une fois, pour le concert lançant le deuxième disque de Michèle Atlani, chanteuse atypique dont certaines fredonneries nous hantent encore joyeusement. Il y a donc de l’envie 

  • de friction,
  • de singularitĂ© et
  • d’audace

dans cette manière de glisser du piano très savant dans un espace pas forcĂ©ment conçu pour lui, comme l’ont vĂ©rifiĂ© les dĂ©mĂ©nageurs de clavier avant le concert. En quelques mots, Vittorio Forte promet

  • de la mĂ©lancolie violente,
  • de la nostalgie rĂ©active et
  • de la passion contradictoire.

Ça nous va. « Por una cabeza » de Carlos Gardel prend de l’ampleur sous les doigts vivants de Vittorio Forte, artiste qui allie sans chichiteries

  • extrĂªme sensibilitĂ©,
  • technique superlative,
  • musicalitĂ© Ă©clairante et
  • humble sobriĂ©tĂ©,

Ă  vous faire croire qu’il ne fait rien d’exceptionnel en se donnant en concert, le gourgandin. Dans ce tube schindlĂ©rien par lui recréé, il joue, oui, il joue mĂªme sacrĂ©ment, mais il laisse place Ă 

  • la respiration,
  • l’attente,
  • la rĂ©sonance.

En sus, il y a

  • des doigts,
  • de la clartĂ© dans l’Ă©tagement des voix, et
  • de la caractĂ©risation dans l’Ă©vocation de la versatilitĂ© de l’Ă¢me humaine.

Dans « Las niñas » de Carlos Guastavino, l’interprète habite les tranquillitĂ©s

  • du tempo,
  • de la mĂ©lodie et
  • de la narration

puis l’intranquillitĂ©

  • des traits,
  • des accents et
  • des breaks à suspense.

On est saisi par

  • un brio sans affectation,
  • une variĂ©tĂ© d’intensitĂ©s exempte de show-off, et
  • une fluiditĂ© du geste qui libère les possibles d’une Å“uvre.

Avec « Ballecito » du mĂªme compositeur, Vittorio Forte feint de revenir au calme, le roublard. Aussi laisse-t-il impunĂ©ment

  • scintiller les diffĂ©renciations de registre,
  • rĂ©sonner les contrastes discrets, et
  • se dĂ©voiler la relativitĂ© de la mesure.

On croirait que la vraie vie en mieux est possible. À suivre pour vérifier si.

Denis Levaillant, « Piano Works 8 » (Azure Sky) – 1/4

Première de couverture

DĂ©jĂ  le huitième volume d’Å“uvres pour piano de Denis Levaillant, et sans doute le meilleur puisque le livret abrite une photo de Bertrand Ferrier en personne, tirĂ©e d’une soirĂ©e mĂ©morable Ă  la Philharmonie de Paris. Il eĂ»t bien sĂ»r Ă©tĂ© plus Ă©lĂ©gant voire juridiquement indispensable de demander l’autorisation d’utiliser cette image avant de la publier, mais l’Ă©lĂ©gance est devenue rare de nos jours, et le prix des avocats rassure les petits rapineurs sans vergogne quant Ă  l’impossibilitĂ© de les chĂ¢tier ainsi qu’ils devraient l’Ăªtre. Puis le crĂ©dit a Ă©tĂ© mentionnĂ©, et le compositeur a pris la peine de nous envoyer un exemplaire de cet enregistrement copieux (70′) signĂ© Nicolas Horvath, artiste que les lecteurs occasionnels du prĂ©sent site connaissent presque bien – chroniques horvathologiques Ă  retrouver ici. Alors, ne nous formalisons pas avec trop de formalisme, d’autres ronchonchonneries nous attendant sans doute au tournant.
DivisĂ© en deux volumes de douze titres chacun, pesant entre 1’30 et 4’45 pièce, le disque se prĂ©sente comme un « recueil de mĂ©lodies et de morceaux simples pour le piano », chaque miniature Ă©tant prĂ©sentĂ©e comme une « chanson », Ă  commencer par « Un petit rien-du-tout ».

  • Arpèges suspendus,
  • itĂ©ration nuancĂ©e et
  • rĂ©sonance patiente

habillent le dialogue entre musique et silence. Une seconde partie plus glassienne rĂ©investit la structure arpĂ©gĂ©e en lui ajoutant une main droite motorique qui s’autorise des Ă©chappatoires vers des aigus inspirants. « Chant d’amour n°2 » installe une mĂ©lodie fragmentĂ©e sur des intervalles qui semblent sonder un sentiment balançant entre fragilitĂ© et dĂ©sir.

  • Les ruptures,
  • les variations,
  • l’utilisation habile de la pĂ©dale de sustain, et
  • la large palette de registres

installent une atmosphère propice Ă  la suggestion proposĂ©e par le titre, jusqu’Ă  l’inachèvement pourtant final.

 

 

« Attendre, dit-elle n°1 » se présente comme

  • une ballade ternaire,
  • une gymnopĂ©die suspendue,
  • une question gĂ©nĂ©reusement pourvue de sustains plus mĂ©ditatifs qu’hĂ©sitants.

Tout se passe comme si Denis Levaillant cherchait Ă  rendre perceptible ce temps que nous ne cessons de vouloir accĂ©lĂ©rer et que Nicolas Horvath prend en le phrasant habilement. « Chant d’amour n°3 » hĂ©site entre

  • la sĂ©rĂ©nitĂ© et le dĂ©sĂ©quilibre,
  • la permanence et la futilitĂ© du trait,
  • le dĂ©jĂ -Ă©crit et le faussement improvisĂ©.

Un hommage aux belles amours, en somme.

 

 

« Attendre, dit-elle n°2 » scrute davantage

  • la rĂ©pĂ©tition façon cent pas perdus,
  • la difficultĂ© de s’extraire d’une posture d’observation revendiquant la fixitĂ© tout en luttant contre elle,
  • l’insolubilitĂ© des questionnements et des espĂ©rances mimĂ©e par les brisures du discours.

« Chant d’amour n°4 » assume sa fragilitĂ©. Il

  • dit puis bĂ©gaye,
  • affirme puis modifie,
  • s’attarde puis s’emporte,

opposant pièces simples Ă  jouer en dĂ©pit d’arpèges alla Romain Didier et pièces faciles Ă  dĂ©crypter, l’ambiguĂ¯tĂ© Ă©tant un charme essentiel pour toute musique dotĂ©e d’un titre programmatique.

 

 

Ainsi commence à se révéler une musique

  • dĂ©licate,
  • intĂ©rieure,
  • soucieuse de transmuter le fugace en point d’orgue.

Ă€ suivre !


Pour Ă©couter le disque gracieusement, c’est ici.
Pour l’acheter courageusement, contre 15 € port compris (sans
royalties pour le photographe intĂ©rieur), c’est lĂ .

Un luxe gratuit

Introit de la messe de Noël

PlutĂ´t qu’en yaourt yankee, certains persistent Ă  chanter en latin et en grec. Pourquoi et comment ? L’inspecteur Pascal Bezard, maĂ®tre de chapelle, chantre et chef de chÅ“ur a enquĂªtĂ©. Après moult pĂ©ripĂ©ties, il nous livre le rĂ©sultat de son enquĂªte rigoureuse et nous propose de perpĂ©tuer cette curieuse tradition. ChrĂ©tiens, agnostiques, grandes voix et petits gosiers sont invitĂ©s Ă  cette (re)dĂ©couverte en ce samedi. Comme l’aurait fredonnĂ© Ricet Barrier, chanter en grec et en latin,

c’est un luxe gratuit,
y en a plein dans la vie,
je me demande pourquoi
les gens n’en profitent pas…

Rendez-vous Ă  10 h 30 au 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg pour la première des trois sessions de l’annĂ©e, centrĂ©e sur le rĂ©pertoire de l’Avent et de la NativitĂ©. Formation gratuite, pas de rĂ©cupĂ©ration de 06 Ă  la sortie pour harceler les non-paroissiens jusqu’Ă  ce qu’ils entrent dans la ronde et versent le Denier du culte. Juste le plaisir de dĂ©couvrir ou d’approfondir une culture stimulante et, faut quand mĂªme le dire, aussi hyper mystĂ©rieuse qu’un vieux perdu dans un village.
PrĂ©sentation et livret de la session disponibles en cliquant sur Chanter le grĂ©gorien – Livret.

Concert de l’Avent : le programme !

Photo : Rozenn Douerin

I. Le projet

Ce 12 décembre, vous serez les bienvenus sur la goélette joyeuse et méditative qui cingle vers Noël et vous invite au triple voyage musical !

  • Voyage dans le temps, mĂªlant les Ă©poques pour laisser sonner les diffĂ©rents langages harmoniques
    • prĂ©parant la venue du Seigneur,
    • louant sa CrĂ©ation ou
    • mĂ©ditant sa Parole.
  • Voyage dans les sensibilitĂ©s car mots, notes et harmonies s’interpolent, se questionnent, se dĂ©fient et se rĂ©concilient dans la rĂ©sonance que leur rĂ©servent l’église de Saint-AndrĂ© de l’Europe et le cÅ“ur de chacun.
  • Voyage dans
    • nos propres histoires,
    • notre propre perception de NoĂ«l,
    • nos propres Ă©motions de fin d’annĂ©e que tentent de faire vibrer les Å“uvres ici rĂ©unies
      • en solos,
      • duos et
      • trio.

Plutôt qu’un parcours chronologique et monochrome,

  • la soprano Jennifer Young,
  • le hautboĂ¯ste Antoine Baudouin et
  • moi-mĂªme-en-personne,

soit les trois musiciens-mixologues qui sévissent ce soir, avons souhaité assembler dans un grand shaker artistique

  • pièces chantĂ©es ou instrumentales,
  • rĂ©pertoire canonique et crĂ©ation contemporaine,
  • musique Ă©crite et improvisĂ©e.

Avant le dĂ©but des festivitĂ©s, ils invitent chaque spectateur Ă  secouer la tĂªte pour faire tomber le bruit du monde qui encombre nos conduits auditifs. Ainsi, le temps d’un concert, quels que soient

  • votre foi,
  • vos compositeurs d’élection et
  • votre Ă©tat d’esprit du soir,

vous pourrez voguer sur les flots Ă©piques que, toute Ă©poque confondue, compositeurs et interprètes ont fendus afin d’évoquer la plus folle espĂ©rance des petits Ăªtres Ă  deux pattes et deux bras qui s’agitent sur l’orange bleue :

  • la venue,
  • la prĂ©sence et
  • le retour

d’un dieu ayant choisi de s’incarner parmi eux. La traversée dure environ 1 h 10. Elle est gratuite. L’entrée est libre, la sortie aussi. Néanmoins, si certains ont la possibilité de laisser dans les corbeilles prévues à cet effet qui une liasse de billets de 200 €, qui quelques ronds de carotte, cela nous permettra de

  • financer
    • les affiches,
    • les programmes et
    • les frais de SACEM,
  • saluer la paroisse qui nous accueille et, soyons foufous,
  • gratifier les musiciens invitĂ©s.

Si, au contraire,

  • vous Ăªtes lĂ©gers d’argent,
  • venus sans picaillon ou
  • hostiles Ă  l’idĂ©e de soutenir
    • troubadours,
    • diseurs de bonne aventure et autres
    • femmes Ă  deux tĂªtes,

vous Ăªtes aussi les bienvenus, car nous serons heureux d’accueillir tous ceux qui auront affrontĂ© le blizzard du dĂ©cembre parisien pour venir, osĂ© ne pas « rester chez chez » malgrĂ© les conseils longtemps profĂ©rĂ©s par tant de farceurs, et d’renoncĂ© Ă  la tentation de notre pire concurrent, aisĂ©ment dĂ©clinable : le trio chocolat chaud – plaid – petit film de NoĂ«l chĂ©ri. Bon concert !

 

 

II. La set-list

  1. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : « Quia respexit » extrait du Magnificat | en trio
  2. Claude Balbastre (1724-1799) : « À la venue de Noël », extrait du Premier livre de noëls | orgue
  3. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) + William Blake (1757-1827) : « Infant Joy », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
  4. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : « Grave » et « Allegro » extraits du concerto en Ut mineur | hautbois + orgue
  5. Jehan Alain (1911-1940) : « Ave Maria » | soprano + orgue
  6. Benjamin Britten (1913-1976) : « Niobe », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
  7. Johann Sebastian Bach : « Nur ein Wink von seinen Händen », extrait du Weinachtsoratorium | en trio
  8. Ralph Vaughan Williams + William Blake : « The Lamb », extrait des Ten Blake Songs | soprano + hautbois
  9. Jean Langlais (1907-1991) | Cinq extraits des Pièces pour trompette et piano | hautbois + orgue, hé oui
  10. Jennifer Young (née en 1978) | « Pergolesi variations » | soprano
  11. Claude Balbastre : « Quand Jésus naquit à Noël », extrait du Premier livre des noëls | soprano
  12. Hugo Wolf (1860-1903) : « FĂ¼hr mich Kind nach Bethlehem » | en trio
  13. Benjamin Britten : « Pan », extrait des Six Metamorphoses after Ovid | hautbois
  14. Traditionnel + Jennifer Young (harmonisation) + Bertrand Ferrier (improvisations) : « Veni Emmanuel », création | en trio
  15. Pour le bis, voyons le moment venu si quelqu’un n’en veut.

Paroles et traduction des airs à découvrir in situ.


Rendez-vous vendredi 12 décembre, 20 h
Église Saint-AndrĂ© de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-PĂ©tersbourg | Paris 8
EntrĂ©e libre, sortie aussi, mais concert bien quand mĂªme

Gérald Genty, PIC (Ivry-sur-Seine), 18 octobre 2025 – 2/2

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

La seconde partie du concert de GĂ©rald Genty au forum LĂ©o FerrĂ© (le lieu qu’il s’appelle pucomeça mais que tout le monde il continue de l’appeler de la sorte, un peu comme Bercy versus Nanani Nanana Arena), s’ouvre sur la  problĂ©matique ultracommerciale de la vente de la peau de l’ours (avec ou sans l’appeau). Fin marketteur, le chanteur dĂ©conseille de pratiquer cet exercice par temps de canicule et suggère de se simplifier l’existence en laissant vivre l’ours – ce qui, on l’admettra, clĂ´t assez fermement le dĂ©bat.
Un joli duo entre gratte et ploum-ploum fait circuler la chanson sur scène avant l’arrivĂ©e d’une chanson majeure de l’artiste, Ă©loge des « fa dièses » qui retombent sur le sol… bĂ©mol. Entre tube pop (feat. une boĂ®te Ă  rythme) et suicide musical, cette « chanson triste » et normande dĂ©ploie une mĂ©lancolie astucieuse, que l’humour solfĂ©gique allège et irise dĂ©licatement puisqu’il s’agit de tomber des fa dièses d’Étretat pour retomber sur le sol (bĂ©)mol. Chut !
DĂ©sormais familier de ses spectateurs, GĂ©rald Genty n’a plus besoin de terminer ses phrases. Aussi admet-il apprĂ©cier le camping-car (notamment sa cuisine fonctionnelle oĂ¹, quand on ouvre un tiroir et qu’on n’est pas nul, on a dĂ©couvert), mĂªme s’il prĂ©fère le camping car. Nomade de nature, il aime manger des pĂ¢tes devant des huitres ou des huitres devant des (ça marche moins bien si on lance hauts les ronds avec sa marraine, bien sĂ»r). Libre comme Max, il finit sa chanson dans une ambiance Ă  la Daft Punk acoustique, et ça fonctionne.
La fredonnerie suivante a aussi un goĂ»t d’inachevĂ© puisqu’elle conte l’histoire d’un chanteur qui prend la poussière sur son piano depuis qu’il est mort en attendant d’Ăªtre des fourchettes. VoilĂ , dĂ©couvert. Derrière l’humour, la mort et l’Ă©chec flottent toujours, qui justifient la musique, cage de Faraday provisoire contre l’inĂ©luctable.

Julien Carton au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Pour survivre, GĂ©rald Genty dĂ©gaine ses mots qui claudiquent et ses stratĂ©gies pour passer l’Ă©preuve du temps, quand il se sent un p’tit puzzle ou un p’tit peu seul, perdu dans le cycle de la vie. Planeur plus que planant, papa GĂ©rald survole les genres et mĂ©lange avec un talent malin le style de chansons. Ce faisant il prĂ©cipite le spectateur dans un vertige artistique qui saisit. Nous sommes GĂ©rald quand, avec ses accords, il demande Ă  son corps de rĂ©sister encore (yo). Nous sommes lui quand il invite Ă  marcher sur Mars puisque tout fĂ©vrier fait vriller, vocoder assez Ă©trange pour Ăªtre intĂ©ressant Ă  l’appui. Nous sommes lui quand il rĂ©vèle l’instabilitĂ© des mots que nous avons appris Ă  oublier.
Pourtant, malgrĂ© nous, constate-t-il en bis, sa carrière n’a pas dĂ©collĂ© comme il l’eĂ»t espĂ©rĂ©. Aussi, Ă  la manière d’un Wally, se lance-t-il dans la chanson courte, narrant son rendez-vous ratĂ© avec un agent immobilier (« i’m’a oublié »), le moment drrrramtique oĂ¹ il plonge un habit de longue date dans un gouffre abyssal ou ses problèmes de fric quand il n’a plus assez pour rĂ©parer sa dent (« quelqu’un aurait implant ? »).
EmportĂ© par la foudre, il raccourcit les chansons qui, elles, ont cartonnĂ©, bestofisant Michel Fugain (« fais comme l’oiseau, pan ») ou narrant la visite de Piaf chez l’ostĂ©o (« tu me fais tourner la tĂªte, crac »). Le voici bientĂ´t proposant un pot-pourri de ses succès. Il visite Baccarat avec Rebecca, va faire du yoyo dans l’Ohio, propose de signer le cahier des spectateurs car il n’est pas très connu (pour l’instant), veut s’Ă©loigner des paysans car ce sera dĂ©paysant, et convoque distorsion et batterie play-back pour cĂ©lĂ©brer Picsou, le jazz et ceux qui sont plus rares que les GĂ©rard. Puis il nous dĂ©conseille d’habiter en VendĂ©e (« faut pas y aller, c’est nul ») : quand l’amour est desservi, il faut savoir vider les lieux, surtout quand ça n’a rien Ă  voir avec la pĂªche. Comme quand on aime le son, l’affaire finit sur une balance, c’soir. Et la vedette de saluer son pianiste avant de rappeler qu’au chant, c’est un supermarchĂ©.

Gérald Genty au PIC (Val-de-Marne), le 18 octobre 2025. Photo : Rozenn Douerin.

Maîtrisé, fantasque, joyeux : Gérald Genty à son meilleur.

Pauline Klaus, « Obsessions » (Paraty) – 4/4

Quatrième de couverture

Pauline Klaus termine le passage en revue de ses obsessions avec la sixième sonate d’Eugène YsaĂ¿e et le « Grand caprice sur Le Roi des Aulnes » que Heinrich Wilhelm Ernst a soutirĂ© Ă  Franz Schubert.
La dernière sonate – en Mi – du cycle d’Eugène YsaĂ¿e se prĂ©sente comme un « allegro giusto non troppo vivo » rythmĂ© par des minimesures de deux croches. Comme souvent dans ces six soli (ce n’est pas une contrepèterie pour dĂ©signer CĂ©cile aussi), le cadre formel explose presque aussitĂ´t qu’il a Ă©tĂ© posĂ©.

  • Anacrouses,
  • appogiatures,
  • accĂ©lĂ©rations permettant de placer 6, 10 ou 12 triples croches quand quatre auraient suffi,
  • mesures enjambĂ©es et
  • points d’orgue suspendant la logique rythmique

secouent une partition ouvertement virtuosissime. Les cinq sonates prĂ©cĂ©dentes n’Ă©taient pas tout Ă  fait pensĂ©es pour les dĂ©butants, mais on sent qu’Eugène en avait encore gardĂ© sous la pĂ©dale afin de laisser Ă©tinceler la pyrotechnie propre aux interprètes d’exception :

  • cĂ©lĂ©ritĂ©,
  • science des doubles cordes,
  • maĂ®trise des suraigus,
  • sens du groove et nĂ©anmoins
  • capacitĂ© Ă  laisser sonner ce magma de difficultĂ©s techniques comme une musique animĂ©e et fluide

sont exigĂ©s par la partition. Pauline Klaus dĂ©ploie une assurance qui dĂ©passe les topoi d’un morceau qui, Ă  force de bravoure, assume de risquer de s’embourber dans l’Å“uvre de concours.

  • La variĂ©tĂ© de ses attaques,
  • son fabuleux instinct du phrasĂ© en gĂ©nĂ©ral et du legato onctueux en particulier,
  • sa sonoritĂ© qui sait si bien allier la beautĂ© et la narrativitĂ© (ouais, je sais, c’est pas super clair mais, en gros, je voulais dire que le son est top et que, en mĂªme temps, il Ă©volue pour raconter une histoire, et comme c’Ă©tait trop long, j’ai trouvĂ© un raccourci finalement encore plus long pour dire ça),
  • la riche palette de ses nuances, et
  • la justesse de ses respirations laissant le son se prolonger au-delĂ  de la note puis crĂ©ant le suspense nĂ©cessaire pour captiver l’Ă©coute

saisissent. Entre

  • cavalcade Ă©bouriffante,
  • calme provisoire,
  • glissades Ă©vocatrices,
  • sautes de registres furibondes,
  • changements de tempo et
  • oscillations vertigineuses entre binaire et ternaire,

la violoniste nous permet de saisir les deux bouts du plaisir d’Ă©coute, qui en devient d’autant plus sapide : l’Ă©vidence du propos derrière son apparence dĂ©structurĂ©e.

 

 

Sorte de longue cadence endiablĂ©e, la sonate s’articule cependant nettement en trois mouvements. Le deuxième, « allegretto poco scherzando », est une habanera paradoxale, Ă  la fois joyeuse et intranquille, qui, sans rĂ©pit,

  • se distend,
  • s’interrompt,
  • repart,
  • s’interroge et
  • se colore
    • de mordants,
    • de traits et
    • de pizzicati percutants.

Le dernier mouvement revient au tempo liminaire. Le violon prend feu,

  • repoussant les limites de sa tessiture,
  • Ă©lectrisant doigts et archet,
  • multipliant saltos pĂ©rilleux et vrilles improbables.

Le résultat est

  • Ă©minemment spectaculaire,
  • intensĂ©ment haletant,
  • rĂ©solument palpitant et
  • diaboliquement troussĂ©.

 

 

Ne pouvant quitter ses auditeurs sur ce morceau brillant qu’enveloppe çà et lĂ  une lumière noire fort affriolante, Pauline Klaus leur offre un bis pas non plus piquĂ© des hannetons (oui, c’est l’occasion de rĂ©employer une expression qui prenait la poussière sur l’Ă©tagère des, eh bien, je dirais, des expressions). Le disque s’ouvrait sur une transcription ; il se conclut sur une paraphrase, genre brillant qui a connu son apogĂ©e au dix-neuvième siècle. Heinrich Wilhelm Ernst, qui jouait sur deux Stravidarius et, plus chic encore, ne jouait d’aucun d’entre eux lors des dernières annĂ©es de sa vie de nĂ©vralgique patentĂ©, s’empare de la mĂ©lodie schubertienne consacrĂ©e au Roi des aulnes. Chacun le sait, ce monarque est un personnage fantastique hyperflippant.
La mĂ©lodie d’origine l’honorait en s’enroulant autour d’un poème de Johann Wolfgang von Goethe, qui raconte la chevauchĂ©e d’un père fuyant avec son garçon. Las, le Roi, prĂ©sent dans

  • le brouillard,
  • les feuilles mortes et
  • la grisaille des saules,

comme Dieu – selon le livre des Rois, merveille des hasards ou des rĂ©alitĂ©s scientifiques – se glisse non dans

  • l’ouragan,
  • le tremblement de terre ou
  • le feu

mais dans « le murmure d’une brise lĂ©gère », use de tous ses pouvoirs pour dĂ©rober l’enfant en promettant

  • des jeux gĂ©niaux et de jolis habits,
  • des filles accueillantes ou, s’il s’obstine Ă  faire sa tĂªte de mule (autre expression qui s’empoussiĂ©rait, je le crains),
  • un kidnapping violent.

Quand le père arrive Ă  destination, « in seinen Armen das Kind war tot » (dans ses bras, l’enfant Ă©tait mort). Bref, l’ambiance promet d’Ăªtre glaçante et lugubre Ă  souhait. Reste Ă  savoir comment celui qui maĂ®trisait tant le violon que l’alto va rendre ce rĂ©cit dark au possible. La rĂ©ponse est immĂ©diate : en secouant le violon de l’interprète dans tous les sens. Au programme,

  • tempo de foufou,
  • sĂ©quences de doubles croches rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • mĂ©langes d’archet et de pizzicati, et
  • texte injouable, comme le reconnaĂ®t le compositeur qui prĂ©cise que « les notes qui forment le chant ne peuvent Ăªtre rendues dans leur entière valeur telles qu’elles sont Ă©crites ».

Ă€ moins d’Ăªtre aussi adaptĂ© au monde civilisĂ© qu’une valise sans poignĂ©e, nul ne peut Ăªtre insensible

  • Ă  la vigueur de l’archet,
  • Ă  la clartĂ© du lead, ou
  • au mĂ©lange parfait de rigueur mĂ©tronomique et de lĂ©gère agogique signifiante.

Un deuxième moment varie les plaisirs. Cette fois, la partition s’inscrit sur deux portĂ©es et trois plans :

  • le balancement du 12/8 notĂ© 4/4 pour l’harmonisation et la pulsation,
  • une assise au mĂ©dium qui complète
  • la mĂ©lodie jouĂ©e en harmoniques – des harmoniques, du reste, qu’il faut « faire bien vibrer sans pour autant altĂ©rer la mesure ».

GrĂ¢ce Ă  son aisance et Ă  sa musicalitĂ©, Pauline Klaus excelle Ă  faire oublier le pragmatisme technique pour n’exprimer que la dimension

  • aĂ©rienne,
  • insaisissable voire
  • onirique

de la section.

  • Le retour de la fureur,
  • l’inquiĂ©tant caractère guilleret du passage en Ut toujours rythmĂ© par la galopade en cours,
  • l’expressivitĂ© des notes et intervalles rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • la tendresse malĂ©fique des bariolages pianissimo en Mi bĂ©mol, et
  • la fureur du moment oĂ¹ le Roi arrache l’enfant

crĂ©pitent sous les doigts et l’archet de Pauline Klaus.

  • Une coda poignante,
  • trois dernières mesures dĂ©sespĂ©rĂ©es,
  • deux accords sans appel pour annoncer que l’enfant est Delta Charlie Delta :

voilĂ  comment se conclut un disque impressionnant et passionnant de bout en bout. La morale de l’histoire ? On attend avec hĂ¢te les prochaines confidences de la violoniste sur ses autres obsessions. Qu’elle ne se dĂ©robe pas : il est Ă©vident qu’il y en a d’autres. Nous sachons. Vivement !


On peut
acheter le disque ici,
écouter gratuitement le disque là, et
retrouver nos précédentes chroniques klaussologiques comme

le grand entretien,
le voyage géomusical du quatuor Lontano de 2021 (ici, çà et là) et
la montagne magique du mĂªme ensemble mais pas que (ici, çà, lĂ  et re-lĂ ).