Scène du thĂ©Ă¢tre de l’Atelier (Paris 18), le 24 juin 2025 Ă 19 h 55. Photo : Bertrand Ferrier.
Ă€ quoi juge-t-on le succès d’un spectacle ? Si c’est au remplissage de la salle, le Concert causerie de Diane Dufresne, artiste que nous avons vue tardivement en concert
accompagnĂ©e par Olivier Godin au piano, est un Ă©chec cuisant : pour la première, le premier balcon est clairsemĂ©, le second quasi vide – quelle idĂ©e de ne pas l’avoir fermĂ© pour resserrer les spectateurs ! Si c’est au triomphe fait Ă l’artiste en entrĂ©e et en fin de bal, c’est une rĂ©ussite. Certes, il existe moult autres critères complĂ©mentaires – la qualitĂ© de la prestation, sa capacitĂ© Ă saisir l’audience, son originalitĂ© et tutti quanti – mais, ainsi que chantait Wally, « tout est relatif, comm’ disait Einstein qui Ă©tait relativement pas con ».
En dĂ©pit d’une assistance plus modeste que lors des derniers concerts parisiens de la diva, les murs tremblent quand la chanteuse habillĂ©e comme un sac, ambiance sportswear dĂ©gingandĂ© et urbain avec tennis Ă paillettes. Elle chante « Il n’ y a pas de hasard », composĂ© par Alexis Weissenberg et extrait de l’album bi-goĂ»t publiĂ© en 1997, oĂ¹ alternaient une chanson pianistique de haut vol et des titres d’esprit davantage poppinette. La chanson parle du manque, celui d’un Ăªtre aimĂ© ou d’un public chĂ©ri auquel elle est venue dire au revoir. La voix devenue grave est sĂ»re, semble-t-il plus que l’interprète, Ă©mue et stressĂ©e (après le premier refrain, elle s’intime : « Respire, respire ! »).
Pourtant, Diane Dufresne refuse de considérer ce concert comme un adieu. Elle préfère insister sur son contenu (« une causerie en trois parties, avec des chansons aussi ») que sur sa résonance. la dame va donc lire mais prévient :
J’vous prĂ©viens, chus pĂ´ comique. En plus, je chante mieux que je n’parle. Vous allez voir, quand j’lis, je suis dyslexique. C’est pas grave, ça mettrĂ´ de la fantaisie.
La première partie , la plus longue, Ă©voque sa jeunesse et son goĂ»t immĂ©diat pour le thĂ©Ă¢tre oĂ¹ elle mettait en scène ses poupĂ©es parĂ©es des costumes cousus par maman Claire, la femme de papa Roger. Elle va au thĂ©Ă¢tre. Plus grande elle voudra devenir une Rockets. Elle s’inscrit Ă des cours de phonĂ©tique pour chanter. Donc elle chante, notamment son tube de l’Ă©poque, « Voulez-vous danser, grand-mère ? ». Mais « la vie, c’est aussi la mort de ma mère ». Le drame qu’elle ressent. Le rĂ´le qui revient : rester Ă la maison pour s’occuper de son frère et de sa sÅ“ur puis, quand frère et sÅ“ur sont placĂ©s, s’occuper de la maison au profit d’une belle-mère ni aimante, ni aimĂ©e, arrivĂ©e deux ans après la mort de Claire. Partir, c’est mourir un peu, mais rester, ce serait mourir beaucoup. « Qu’est-ce que j’vais faire de ma vie ? » interroge l’ex-star de Starmania (on y reviendra), tandis que le piano fait allusion aux hauts et bas de « L’hĂ´tesse de l’air », chanson de Luc Plamondon et François Cousineau qu’elle embouchera (la chanson, bien sĂ»r) en 1975.
La voici auditionnĂ©e par AndrĂ© Gagnon, rejoignant bientĂ´t les saltimbanques de l’Ă©poque, dont Claude LĂ©veillĂ©e (le clavier Olivier Godin fredonne « Les pianos mĂ©caniques ») et RenĂ©e Claude, faseyant de boĂ®te Ă chansons en boĂ®te Ă chansons.
Des figures apparaissent comme cette patronne de cabaret connue comme « la mère supĂ©rieure » , qui avait jouĂ© dans La Fille du puisatier de Marcel Pagnol. Des coups de booster Ă©clairent cette pĂ©riode pleine d’espoirs, notamment la première partie de Guy BĂ©art, et les rencontres avec Luc Plamondon, Charles Aznavour et son prof de chant, frère Jean Lumière. Diane prend des cours de thĂ©Ă¢tre, bouffe des fables de Jean de La Fontaine pour perdre son accent, joue les soubrettes chez Molière, se remet Ă faire le tour des cabarets de la Rive gauche (le piano Ă©voque « Ma plus belle histoire d’amour », chanson d’amour au public adressable Ă un homme, comme le liminaire « Il n’y a pas de hasard »). C’est la galère, le stress, le trou – qui se rĂ©vèlera non Ă©liminatoire – dans la première chanson lors d’une audition. C’est aussi l’apprentissage du mĂ©tier Ă l’Écluse oĂ¹ il fallait chanter devant 80 personnes sans micro, mais aussi dans les autres lieux vedettes de l’Ă©poque, telle L’Échelle de Jacob. En bande-son, « Jack Monoloy » de Gilles Vigneault cĂ´toie l’amour de la neige de Claude LĂ©veillĂ©e.
Il y a mĂªme des propositions inespĂ©rĂ©es (en fait super espĂ©rĂ©es), comme celle que Jacques Canetti, le plus gros producteur de chansons de l’Ă©poque, fait Ă Diane Dufresne… et qu’elle balaye d’un revers de main. Motif : conditions inacceptables. Et la chanson s’interpole avec le rĂ©cit, dont le premier couplet des « Moulins de mon cÅ“ur » musiquĂ©s par Michel Legrand sur une adaptation textuelle d’Eddy Marnay, ici chantĂ©s a capella . En 1967, Diane retourne Ă MontrĂ©al. Se retrouve Ă chanter dans des clubs cheap . A son petit succès grĂ¢ce Ă ses covers de Michel Legrand et Gilbert BĂ©caud, entrecoupĂ©es de compliments très artistiques du public saoul (« Et maintenant, que vais-je faire ? / Oh que t’es belle ! »). Navigue entre revue musicale et bande originale de film – c’est d’ailleurs grĂ¢ce Ă L’Initiation , un film de Denis HĂ©roux dont elle chante la bande-son, en l’espèce « Un jour, il viendra, mon amour » de Marcel Lefèvre et François Cousineau, qu’elle obtient son premier succès discographique, dans un arrangement d’Yves Lapierre.
La chanteuse qui commence Ă compter mais se sent Ă l’Ă©troit dans les chansons bien sous tous rapports va admirer Janis Joplin en live et reconnaĂ®t qu’elle est lasse des ballades auxquelles elle a l’air de bien coller. Pour la deuxième fois, après celle oĂ¹ elle a envoyĂ© chier Jacques Canetti, Diane se remĂ©more un moment oĂ¹ elle a mis en balance la rĂ©ussite tracĂ©e et l’intĂ©gritĂ© de l’artiste, Ă la fois esthĂ©tique, humaine et, c’est essentiel dans tous les business , pĂ©cuniaire.
C’est touchant car cela rejoint chacun dans sa propre expĂ©rience de la lutte entre aspiration, d’une part, et, d’autre part, ce que l’on pourra appeler rĂ©alisme ou pragmatisme. En l’espèce, la dame « a besoin de crier son existence » et le clame : « J’veux pĂ´ chanter seulement pour chanter », ce qu’avaient bien compris Luc Plamondon et François Cousineau. L’heure est venue de l’album choc, de l’album manifeste, de la première vĂ©ritable secousse Dufresne. On est en 1972, et Tiens-toĂ© ben, j’arrive ! avec « La chanteuse straight « citĂ©e Ă l’instant n’est qu’une prĂ©visualisation de la menace Diane, rĂ©sumĂ©e dans la vidĂ©o ci-d’sous.
Ceux qui la trouvent dĂ©sormais trop wild  ou trop weird, « qu’ils s’mett’ d’la ouatte [ou des watts ?] dans les oreilles ». La dame a trouvĂ© sa voix, avec ou sans son sparadrap qu’est l’homme de sa vie, mais jamais sans son public. Et la diva de conclure cette première partie avec « Que », l’une des belles chansons pop du disque dĂ©flagrant de 1997, oĂ¹ « Rien n’est impossible / Je veux bien y croire pour des annĂ©es », ce qui limite l’Ă©ternitĂ© Ă l’Ă©chelle humaine, donc la rend accessible aux Terriens.
Le piano d’Olivier Godin est sans doute trop sage pour Ă©chapper au ploum-ploumisme, mais il est patent (en trois mots) que ce très bon accompagnateur cherche Ă rendre l’opposition entre l’esprit foufou de Weissenberg, qui embrasait l’album, et la platitude diaboliquement efficiente de Marie Bernard, compositrice du titre, qui accessibilisait – et hop – la dernière session studio marquante de Diane Dufresne. Reste que
la saisissante Ă©motion suscitĂ©e par les paroles de l’interprète
leur incarnation et
la puissance de la prĂ©sence de l’artiste
dĂ©montrent une science Ă©poustouflante de la scène , et donnent hĂ¢te de connaĂ®tre la suite – qui sera rĂ©vĂ©lĂ©e, tadaaam, dans une prochaine notule inch’Allalalalalalah.