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Le blog de Bertrand Ferrier, page 39

Trouver le bon prétexte

Jann Halexander le 23 novembre 2018 au thĂ©Ă¢tre-atelier du Verbe (Paris 14), pour « Afrikan Kabaret ». Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Et pour le reste, il y a l’amour, je le cherche dans le moindre dĂ©tour » chante parfois Jann Halexander. Polyamoureux et monogame Ă  la fois, le chanteur a souvent placĂ©, parmi les mots-clefs de son rĂ©pertoire, la quĂªte

  • de l’autre,
  • de son affection, mieux:
  • de son dĂ©sir et, comme l’aurait stipulĂ© avec grĂ¢ce Catherine Ribeiro,
  • de son absence.

L’amour halexandĂ©rien aime Ă  se raconter sur le fil de la dĂ©rĂ©liction. Il passe volontiers au feu

  • de la durĂ©e,
  • de l’effritement et
  • de la sĂ©piaĂ¯sation (et hop).

Il lutte pour rester moins un fait Ă©tabli qu’une pulsion luttant contre l’effacement dans les sables mouvants de Chronos ou les tourbillons de la vie. Aussi n’est-il pas illogique que, parmi les chansons les plus connues du chanteur, figure « Rester par habitude », entonnĂ©e tantĂ´t Ă  la librairie Publico, Ă  l’occasion d’un concert associant fredonneries de

  • Catherine Ribeiro,
  • Mama BĂ©a Tekielski et…
  • Jann Halexander.

 

Diane Dufresne, ThĂ©Ă¢tre de l’Atelier (Paris 18), 24 juin 2025 – 1/3

Scène du thĂ©Ă¢tre de l’Atelier (Paris 18), le 24 juin 2025 Ă  19 h 55. Photo : Bertrand Ferrier.


Ă€ quoi juge-t-on le succès d’un spectacle ? Si c’est au remplissage de la salle, le Concert causerie de Diane Dufresne, artiste que nous avons vue tardivement en concert

accompagnĂ©e par Olivier Godin au piano, est un Ă©chec cuisant : pour la première, le premier balcon est clairsemĂ©, le second quasi vide – quelle idĂ©e de ne pas l’avoir fermĂ© pour resserrer les spectateurs ! Si c’est au triomphe fait Ă  l’artiste en entrĂ©e et en fin de bal, c’est une rĂ©ussite. Certes, il existe moult autres critères complĂ©mentaires – la qualitĂ© de la prestation, sa capacitĂ© Ă  saisir l’audience, son originalitĂ© et tutti quanti – mais, ainsi que chantait Wally, « tout est relatif, comm’ disait Einstein qui Ă©tait relativement pas con ».
En dĂ©pit d’une assistance plus modeste que lors des derniers concerts parisiens de la diva, les murs tremblent quand la chanteuse habillĂ©e comme un sac, ambiance sportswear dĂ©gingandĂ© et urbain avec tennis Ă  paillettes. Elle chante « Il n’ y a pas de hasard », composĂ© par Alexis Weissenberg et extrait de l’album bi-goĂ»t publiĂ© en 1997, oĂ¹ alternaient une chanson pianistique de haut vol et des titres d’esprit davantage poppinette. La chanson parle du manque, celui d’un Ăªtre aimĂ© ou d’un public chĂ©ri auquel elle est venue dire au revoir. La voix devenue grave est sĂ»re, semble-t-il plus que l’interprète, Ă©mue et stressĂ©e (après le premier refrain, elle s’intime : « Respire, respire ! »).

 

 

Pourtant, Diane Dufresne refuse de considérer ce concert comme un adieu. Elle préfère insister sur son contenu (« une causerie en trois parties, avec des chansons aussi ») que sur sa résonance. la dame va donc lire mais prévient :

J’vous prĂ©viens, chus pĂ´ comique. En plus, je chante mieux que je n’parle. Vous allez voir, quand j’lis, je suis dyslexique. C’est pas grave, ça mettrĂ´ de la fantaisie.

La première partie, la plus longue, Ă©voque sa jeunesse et son goĂ»t immĂ©diat pour le thĂ©Ă¢tre oĂ¹ elle mettait en scène ses poupĂ©es parĂ©es des costumes cousus par maman Claire, la femme de papa Roger. Elle va au thĂ©Ă¢tre. Plus grande elle voudra devenir une Rockets. Elle s’inscrit Ă  des cours de phonĂ©tique pour chanter. Donc elle chante, notamment son tube de l’Ă©poque, « Voulez-vous danser, grand-mère ? ». Mais « la vie, c’est aussi la mort de ma mère ». Le drame qu’elle ressent. Le rĂ´le qui revient : rester Ă  la maison pour s’occuper de son frère et de sa sÅ“ur puis, quand frère et sÅ“ur sont placĂ©s, s’occuper de la maison au profit d’une belle-mère ni aimante, ni aimĂ©e, arrivĂ©e deux ans après la mort de Claire. Partir, c’est mourir un peu, mais rester, ce serait mourir beaucoup. « Qu’est-ce que j’vais faire de ma vie ? » interroge l’ex-star de Starmania (on y reviendra), tandis que le piano fait allusion aux hauts et bas de « L’hĂ´tesse de l’air », chanson de Luc Plamondon et François Cousineau qu’elle embouchera (la chanson, bien sĂ»r) en 1975.

 

 

La voici auditionnĂ©e par AndrĂ© Gagnon, rejoignant bientĂ´t les saltimbanques de l’Ă©poque, dont Claude LĂ©veillĂ©e (le clavier Olivier Godin fredonne « Les pianos mĂ©caniques ») et RenĂ©e Claude, faseyant de boĂ®te Ă  chansons en boĂ®te Ă  chansons.
Des figures apparaissent comme cette patronne de cabaret connue comme « la mère supĂ©rieure », qui avait jouĂ© dans La Fille du puisatier de Marcel Pagnol. Des coups de booster Ă©clairent cette pĂ©riode pleine d’espoirs, notamment la première partie de Guy BĂ©art, et les rencontres avec Luc Plamondon, Charles Aznavour et son prof de chant, frère Jean Lumière. Diane prend des cours de thĂ©Ă¢tre, bouffe des fables de Jean de La Fontaine pour perdre son accent, joue les soubrettes chez Molière, se remet Ă  faire le tour des cabarets de la Rive gauche (le piano Ă©voque « Ma plus belle histoire d’amour », chanson d’amour au public adressable Ă  un homme, comme le liminaire « Il n’y a pas de hasard »). C’est la galère, le stress, le trou – qui se rĂ©vèlera non Ă©liminatoire – dans la première chanson lors d’une audition. C’est aussi l’apprentissage du mĂ©tier Ă  l’Écluse oĂ¹ il fallait chanter devant 80 personnes sans micro, mais aussi dans les autres lieux vedettes de l’Ă©poque, telle L’Échelle de Jacob. En bande-son, « Jack Monoloy » de Gilles Vigneault cĂ´toie l’amour de la neige de Claude LĂ©veillĂ©e.
Il y a mĂªme des propositions inespĂ©rĂ©es (en fait super espĂ©rĂ©es), comme celle que Jacques Canetti, le plus gros producteur de chansons de l’Ă©poque, fait Ă  Diane Dufresne… et qu’elle balaye d’un revers de main. Motif : conditions inacceptables. Et la chanson s’interpole avec le rĂ©cit, dont le premier couplet des « Moulins de mon cÅ“ur » musiquĂ©s par Michel Legrand sur une adaptation textuelle d’Eddy Marnay, ici chantĂ©s a capella. En 1967, Diane retourne Ă  MontrĂ©al. Se retrouve Ă  chanter dans des clubs cheap. A son petit succès grĂ¢ce Ă  ses covers de Michel Legrand et Gilbert BĂ©caud, entrecoupĂ©es de compliments très artistiques du public saoul (« Et maintenant, que vais-je faire ? / Oh que t’es belle ! »). Navigue entre revue musicale et bande originale de film – c’est d’ailleurs grĂ¢ce Ă  L’Initiation, un film de Denis HĂ©roux dont elle chante la bande-son, en l’espèce « Un jour, il viendra, mon amour » de Marcel Lefèvre et François Cousineau, qu’elle obtient son premier succès discographique, dans un arrangement d’Yves Lapierre.

 

 

La chanteuse qui commence Ă  compter mais se sent Ă  l’Ă©troit dans les chansons bien sous tous rapports va admirer Janis Joplin en live et reconnaĂ®t qu’elle est lasse des ballades auxquelles elle a l’air de bien coller. Pour la deuxième fois, après celle oĂ¹ elle a envoyĂ© chier Jacques Canetti, Diane se remĂ©more un moment oĂ¹ elle a mis en balance la rĂ©ussite tracĂ©e et l’intĂ©gritĂ© de l’artiste, Ă  la fois esthĂ©tique, humaine et, c’est essentiel dans tous les business, pĂ©cuniaire.
C’est touchant car cela rejoint chacun dans sa propre expĂ©rience de la lutte entre aspiration, d’une part, et, d’autre part, ce que l’on pourra appeler rĂ©alisme ou pragmatisme. En l’espèce, la dame « a besoin de crier son existence » et le clame : « J’veux pĂ´ chanter seulement pour chanter », ce qu’avaient bien compris Luc Plamondon et François Cousineau. L’heure est venue de l’album choc, de l’album manifeste, de la première vĂ©ritable secousse Dufresne. On est en 1972, et Tiens-toĂ© ben, j’arrive ! avec « La chanteuse straight«  citĂ©e Ă  l’instant n’est qu’une prĂ©visualisation de la menace Diane, rĂ©sumĂ©e dans la vidĂ©o ci-d’sous.

 

 

Ceux qui la trouvent dĂ©sormais trop wild ou trop weird, « qu’ils s’mett’ d’la ouatte [ou des watts ?] dans les oreilles ». La dame a trouvĂ© sa voix, avec ou sans son sparadrap qu’est l’homme de sa vie, mais jamais sans son public. Et la diva de conclure cette première partie avec « Que », l’une des belles chansons pop du disque dĂ©flagrant de 1997, oĂ¹ « Rien n’est impossible / Je veux bien y croire pour des annĂ©es », ce qui limite l’Ă©ternitĂ© Ă  l’Ă©chelle humaine, donc la rend accessible aux Terriens.
Le piano d’Olivier Godin est sans doute trop sage pour Ă©chapper au ploum-ploumisme, mais il est patent (en trois mots) que ce très bon accompagnateur cherche Ă  rendre l’opposition entre l’esprit foufou de Weissenberg, qui embrasait l’album, et la platitude diaboliquement efficiente de Marie Bernard, compositrice du titre, qui accessibilisait – et hop – la dernière session studio marquante de Diane Dufresne. Reste que

  • la saisissante Ă©motion suscitĂ©e par les paroles de l’interprète
  • leur incarnation et
  • la puissance de la prĂ©sence de l’artiste

dĂ©montrent une science Ă©poustouflante de la scène, et donnent hĂ¢te de connaĂ®tre la suite – qui sera rĂ©vĂ©lĂ©e, tadaaam, dans une prochaine notule inch’Allalalalalalah.

Jonathan Benichou-Rabinovitch, Mairie de Paris 8, 19 juin 2025 – 3/4

Salle des mariages de la mairie du huitième arrondissement parisien, le 19 juin 2025, juste avant le concert. Photo : Jonathan Benichou-Rabinovitch (via FB).

 

Au cours d’un rĂ©cital, les prises de parole de Jonathan Benichou-Rabinovitch sont toujours empreintes

  • d’intĂ©rioritĂ©,
  • d’intensitĂ© et
  • de cette rare tentation du pas de cĂ´tĂ©

pour Ă©noncer et mesurer la portĂ©e de ce qui est Ă©noncĂ©. Gabriel FaurĂ© Ă©tait d’une race diffĂ©rente. En 1894, celui qui est rarement dĂ©peint comme un boute-en-train infatuĂ© Ă©crivait pourtant, après avoir composĂ© son sixième nocturne : « La musique moderne de piano un peu intĂ©ressante est rarissime », ce qui rappelle Ă  quel point la prĂ©tention, mĂªme cachĂ©e, est importante pour oser composer. Le pianiste du soir Ă©tant compositeur, il doit vivre avec cette tension entre

  • la nĂ©cessitĂ© d’Ă©crire,
  • le refus de se laisser aller au contentement de soi, et
  • l’hybris qui prĂ©side Ă  toute Ă©criture,
    • au dĂ©but,
    • Ă  la fin ou
    • après la fin, devant le public, quel qu’il soit.

L’interprète-crĂ©ateur qui s’apprĂªte Ă  claquer une pièce pianistique majeure de celui qui ne fut point QUE le compositeur du Requiem ou du Cantique de Jean Racine (en RĂ© bĂ©mol, franchement, ça t’aurait coĂ»tĂ© quoi de l’Ă©crire un demi-ton en-dessous ? la crĂ©dibilitĂ©, c’est la lourdeur de l’armature, tu crois ?) prĂ©sente la composition en attente comme « une des Å“uvres

  • les plus mĂ»res,
  • les plus sereines et
  • les plus sages »

du zozo. Il l’envisage comme la traversĂ©e d’un tunnel. Dès qu’il engage le voyage, il pose sans poser. Il pose

  • les phrasĂ©s,
  • les nuances,
  • le dĂ©bit.

L’interprète

  • adopte un tempo mesurĂ©,
  • se laisse la libertĂ© de respirer, et
  • utilise l’accent pour aĂ©rer la mesure

sans prĂ©cipiter un ton rugueux contre un son Ă©touffĂ©, comme s’il souhaitait prĂ©server le fantasme que suscite l’idĂ©e de « nocturne ». Or, mĂªme si l’atmosphère peut sembler nocturne, on sent chez Jonathan Benichou-Rabinovitch une volontĂ©

  • de clartĂ© dans l’Ă©nonciation,
  • de caractĂ©risation dans l’exposĂ© des diffĂ©rents registres et
  • d’agencement dans le spectre chromatique.

Pas hypersensible Ă  cet effort, la nana devant nous essaye de s’occuper. Elle

  • bisoute avec insistance la manche du compagnon qui, clairement, l’a traĂ®nĂ©e ici,
  • s’Ă©vente bruyamment avec son programme A4,
  • scrolle le fil de sa discussion WhatsApp et
  • entreprend de photographier son choupinou qui peine Ă  masquer son escagassement (mais la nana a des nichons et semble amoureuse, alors bon).

Heureusement indiffĂ©rent Ă  ces embrouillaminis de lovers pas Ă©gaux devant FaurĂ©, l’interprète s’ancre dans une poĂ©sie non pas de l’Ă©thĂ©rĂ© mais

  • du questionnement,
  • de l’expectative et
  • du doute,

proposant ainsi une version intense donc intensĂ©ment Ă©nigmatique. Apparemment soucieux de contraste, le pianiste frictionne le nocturne au Rondo de la 42nd Street d’Olivier Greif, jouĂ© rĂ©cemment lors du concert-Ă©venement donnĂ© collectivement en hommage au compositeur. Il le caractĂ©rise en trois points :

  • c’est une composition de jeunesse qui
  • s’inspire de l’esprit jazz de Broadway et
  • virevolte autour du standard que cite son titre.

Ce soir-lĂ , le rondo a des airs de danse de Saint-Guy.

  • Le rythme est effrĂ©nĂ© ;
  • l’urgence frĂ´le la prĂ©cipitation ;
  • l’empressement ne cesse de s’emballer.

Jonathan Benichou-Rabinovitch a envie d’en dĂ©coudre. Ce halètement est idĂ©al pour contraster avec le second motif, plus

  • retenu,
  • grave et
  • hĂ©sitant.

Le spectateur est scotchĂ© par la puissance avec laquelle l’Ă©nergumène rĂ©ussit Ă  projeter la musicalitĂ© spĂ©cifique Ă  chaque compositeur dont il interpole les Å“uvres. Pour ce monument virtuose d’Olivier Greif, il parcourt avec

  • aisance,
  • urgence et
  • vertige

les lignes de crĂªte d’une partition aussi sèchement dĂ©coupĂ©e qu’une falaise atlantique. Chemin faisant, l’interprète rĂ©vèle la plasticitĂ© du temps musical.

  • Le tempo tournoie,
  • la mesure se mĂ©tamorphose,
  • le discours se suspend puis s’accĂ©lère.

Ça Ă©tincelle mais, dans ces escarbilles, il n’y a pas que du brillant. Le pianiste fait ressentir d’autres Ă©motions, dans ce souvenir paradisiaque.

  • Ici point une mĂ©lancolie,
  • çà une hĂ©sitation,
  • lĂ  un regret.

Jonathan Benichou-Rabinovitch a la grĂ¢ce des musiciens qui

  • n’ont pas peur de la contradiction,
  • veulent renverser l’univocitĂ©, et, allĂ©luia,
  • ne croient pas Ă  une exĂ©gèse marmorĂ©enne.

Or, alors que le concert aurait pu briser lĂ , voilĂ  que nous attend le Deuxième concerto de Camille Saint-SaĂ«ns, version deux pianos. Après les hourrah, une pause s’impose pour l’interprète-rĂ©gisseur et ses spectateurs, ne serait-ce que pour attiser la hĂ¢te d’ouĂ¯r ce qui se fomente et dont nous rendrons compte dans une prochaine et dernière notule sur ce concert. Ă€ suivre !

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 15

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme n’est pas qu’un prisme sociopolitique, c’est aussi une hiĂ©rarchie culturelle qui dĂ©termine l’intĂ©rĂªt d’un objet – artistique mais pas que – en fonction de sa wokocompatibilitĂ©. L’illustre, Ă  titre d’exemple, la dernière page du Monde des livres du 20 juin 2025, consacrĂ©e au Pain des Français de Xavier Le Clerc, nĂ© Hamid AĂ¯t-Taleb – quelques pages plus tĂ´t, on avait pu se dĂ©construire notamment grĂ¢ce Ă  l’Ă©vocation d’une Histoire (dĂ©)coloniale de la philosophie française, parue aux PUF comme pour expier Face Ă  l’obscurantisme woke, l’ouvrage collectif publiĂ© sous la direction d’Emmanuelle HĂ©nin et alii.
Si l’utilisation d’un pseudonyme n’a rien de woke en soi, elle s’inscrit ici dans une logique de transidentitĂ© dont la suite de l’histoire va rĂ©vĂ©ler les tenants et les aboutissants. Première thĂ©matique chère au wokisme : l’identitĂ© n’existe pas, dans la mesure oĂ¹ elle est centrĂ©e sur l’image du Blanc cisgenre, Ă©talon qu’il est urgent de dĂ©construire. Le Pain des Français s’intĂ©resse aux « plaies laissĂ©es par la colonisation ». Deuxième connexion avec la wokocompatibilitĂ© : la dĂ©nonciation des travers de la colonisation. L’auteur explique que, pour lui, la langue est une « manière de renverser le jeu de la domination ». Troisième item wokocompatible : la revendication d’une auto-victimisation, fondĂ©e ou non, considĂ©rant que j’appartiens Ă  une communautĂ© dominĂ©e par un système post-colonial, raciste ou mysogine ou transphobe ou tout cela Ă  la fois. L’auteur explique son succès dans les ressources humaines du luxe par son changement de nom : en devenant Xavier Le Clerc, Hamid AĂ¯t-TaĂ¯eb a pu « mettre un terme Ă  la soumission et au rejet auxquels mes origines [l]’assignaient ». Quatrième posture wokocompatible : la dĂ©signation des bourreaux, les Blancs, ces racistes systĂ©miques, selon l’idiolecte woke.
Xavier-Hamid a aussi souffert d’un « coming-out douloureux » quand il est sorti « du placard » en affichant son homosexualitĂ©. Cinquième point wokocompatible : le problème est le mĂ¢le blanc hĂ©tĂ©rosexuel, homophobe par dĂ©finition. L’auteur raconte avoir Ă©tĂ© rabrouĂ© par un boulanger qui « refuse de servir le pain des Français aux bougnoules ». Sixième point wokocompatible : pour un wokoconvaincu, il existe une part de racisme inconscient dont le racisme explicite est la partie Ă©mergĂ©e. Enfin, Xavier-Hamid est « de nationalitĂ© algĂ©rienne, française et britannique », ce qui est un septième point wokocompatible : il n’y a pas d’identitĂ© nationale, le rĂ©cit mondialiste doit remplacer le narratif centrĂ© sur un pays en posant que chacun est, par essence, citoyen du monde. Avec de tels atouts, Xavier Le Clerc ne peut Ăªtre qu’une Ă©gĂ©rie des critiques wokosensibles puisque « chaque Ă©tape de sa vie est une dĂ©marche d’Ă©mancipation (…) de toutes les injonctions identitaires et de toutes les discriminations », explique Virginie François.
Or, le wokisme suppose l’effacement des identitĂ©s individuelle et collective au profit d’une identitĂ© communautaire. Dès lors, son examen doit passer par l’Ă©tude d’identitĂ©s communautaires. Aussi Tarik Yidiz se propose-t-il d’enquĂªter sur les liens entre « identitĂ©, dĂ©linquance et radicalisme islamiste » en partant d’un double principe : l’islamisme radical

  • prospère sur le « vide idĂ©ologique et identitaire », et
  • se dĂ©veloppe dans « une forme de continuum avec la petite dĂ©linquance ».

Depuis les annĂ©es 1960, observe le sociologue, la fatalitĂ© de la tradition familiale est devenue relative : « Le fils du cordonnier n’est plus forcĂ©ment celui qui deviendra lui-mĂªme cordonnier. » En consĂ©quence, « ma place n’Ă©tant plus Ă©tablie, je dois me construire ». Le projet peut Ăªtre Ă©reintant, voire susciter un « épuisement Ă  devenir soi-mĂªme » susceptible de « trouver une rĂ©ponse avec le fait religieux ».
Face Ă  ce problème, le takfirisme peut Ăªtre une solution puisque, comme la scientologie, ce courant de l’islam se veut « totalisant », avec « une rĂ©ponse Ă  chaque question pouvant se poser dans la vie quotidienne ». Face au dĂ©senchantement du monde webĂ©rien se profilerait ainsi une restructuration de soi par l’ultrareligiositĂ© comme antidote au « vide idĂ©ologique et Ă  la libertĂ© individuelle ». Dans les faits,

la manière de vivre sa religion constitue une modalitĂ© d’action qui se structure dans le rapport Ă  une sociĂ©tĂ© en constante Ă©volution.

L’islam confirme le rĂ´le de la religion comme « rĂ©gulateur social ». Aux ex-petits dĂ©linquants, sa version rigoriste, exclusiviste voire, Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’extrĂªme, djihadiste, donne parfois l’illusion de constituer une structure solide pour construire une « contre-sociĂ©tĂ©, plus pure, loin des dĂ©viances mĂ©crĂ©antes ». La voie peut paraĂ®tre « valorisante pour des individus sans repères ». Certes, « tous les individus se rĂ©clamant » d’une telle obĂ©dience « ne basculent pas dans le terrorisme », mais « l’inverse se vĂ©rifie quasiment systĂ©matiquement ».
Au final, l’article de Tarik Yidiz ne parle absolument pas du wokisme, Ă  moins que l’on ne considère l’Ă©vocation sommaire du rĂ´le de l’islam (pourquoi juste l’islam ?) dans notre sociĂ©tĂ© comme un exemple communautariste – et encore, il est ici peu question de communautĂ©. Sans doute ce papier peut-il Ăªtre perçu comme un nouvel exemple du manque de cohĂ©rence dont pĂ¢tit la direction de cet ouvrage collectif. L’ouvrage chapeautĂ© par Emmanuelle HĂ©nin et alii semble se perdre loin du sujet qu’il est censĂ© traiter. Dans une prochaine notule, nous vĂ©rifierons si nos craintes sont fondĂ©es avec l’article de Florence Bergeaud-Blackler sur « le voilement ». Ă€ suivre !

Une règle de trois

Le 14 juin 2025, en l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est un dĂ©tail orthographique qui ne s’entend pas : les chrĂ©tiens sont baptisĂ©s « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (sans virgule), et non « aux noms » de ceux-ci car, stipule l’article 233 du CatĂ©chisme de l’Église catholique (Mame/Plon, 1992, p. 59) dans un concours de majuscules,

il n’y a qu’un seul Dieu, le Père Tout-Puissant et son Fils unique et l’Esprit Saint : la Très Sainte TrinitĂ©.

L’improvisation du samedi soir oĂ¹ ce trinĂ´me Ă©tait cĂ©lĂ©brĂ© travaillait donc

  • autour du chiffre 3 (si le motif principal s’Ă©tend sur sept notes, autre chiffre symbolique de la perfection, le « 3 » guide
    • les intervalles principaux de rĂ©solution,
    • la prééminence d’un rythme ternaire,
    • le nombre de voix et
    • la construction de l’improvisation),
  • autour de l’Ă©mergence du dogme quand JĂ©sus le rĂ©vèle Ă  ses disciples, et
  • autour du mystère de cette unitĂ© tripartite, via le dialogue entre
    • dissonances (multiplicitĂ©) et consonances (unitĂ©),
    • contrastes (multiplicitĂ©) et stagnations (unitĂ©),
    • discontinuitĂ©s thĂ©matiques ou chromatiques (multiplicitĂ©) et itĂ©ration d’un motif obsessionnel (unitĂ©).

La coda fond ces dialogues au creuset de la majestĂ© organistique. RĂ©sultat ci-d’sous !

Katrin’ Waldteufel, PIC (Ivry-sur-Seine), 20 juin 2025 – 2/2

Katrin’ Waldteufel au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Visiblement pas du genre Ă  se laisser mener par le bout de l’Ă¢me, Katrin’ Waldteufel n’en est pas moins ouverte aux amours de hasard et, en particulier, aux transports en commun. Aussi Ă©voque-t-elle en chantant l’histoire de « 2 passagers voiture 12 » qui se frĂ´lent, sortent de leurs bulles et s’en forgent une nouvelle, une qui donne le smile, « un 28 avril vers Mulhouse », avant d’entamer « un nouveau voyage ». Ainsi le spectateur est-il invitĂ© Ă  voguer sur les flots intranquilles du rĂ©pertoire de la chanteuse. TantĂ´t, l’eau est Ă©tale et clapotante ; tantĂ´t, elle se cabre et tempĂªte ; tantĂ´t, elle scintille et se laisse Ă©clabousser par le soleil… puis retourne dans une horizontalitĂ© attentive au prochain frĂ©missement.
Le sursaut suivant est nĂ© d’une conversation avec Anne Sylvestre oĂ¹ celle-ci avouait « ne plus pouvoir pleurer » (ce qu’elle avait dĂ©jĂ  chantĂ© de longue date dans « Un mur pour pleurer »). La chanson sortie de cette faille se love dans une ambiance mĂ©ditative, intĂ©rieure, interrogeant les « silences assourdissants » dans le mystère des harmoniques du violoncelle, avant de prendre le taureau par les cornes en se promettant de mettre « tout sur la table, et c’qui s’pass’ra, on verra bien ». La chanson terminĂ©e, Katrin’ Waldteufel s’Ă©tonne doublement : « J’en reviens pas ! Y a plein de gens comme Anne Sylvestre ! Y a plein de gens pas comme moi ! » De cette rĂ©vĂ©lation jaillit son tout premier tube qui « n’a pas pris une ride, comme moi ». S’agaçant façon reine du bistro comme sa consÅ“ur s’agaçait façon reine du crĂ©neau, la chanteuse rappe avec son public cette vĂ©ritĂ© en bĂ©ton verdoyant : « Y a pas qu’les tilleuls qui mentent ! »
Ă€ l’occasion d’une hydratation express, l’artiste transforme le vert en verre, et mĂªme en bouteille en reprenant « Le temps de finir la bouteille », un hymne imparable et poignant du duo Leprest + Didier, ce qui lui vaut de se faire admonester par une voix Ă©mergeant des haut-parleurs : pourquoi reprendre ce classique ? Comme stimulĂ©e par cette interrogation, Katrin’ Waldteufel dĂ©cide d’enfoncer le coin, en hommage Ă  son grand-père. La voici, armĂ©e de son violoncelle, affrontant les « Strophes pour se souvenir » de Louis Aragon que LĂ©o FerrĂ© a transformĂ© en « Affiche rouge ». L’effet est saisissant, l’interprète rĂ©ussissant Ă  Ă©viter le surinvestissement de la scie pour l’investir Ă  sa façon, entre

  • vibrato et droiture,
  • gravitĂ© et Ă©motion,
  • profondeur et sensibilitĂ©.

 

Martial Bort au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Ce lamento sur la perte est judicieusement tuilĂ© avec « Je ne veux pas te perdre », comme s’il s’agissait de la rĂ©ponse de l’Ă©pouse au futur mort du poème. On apprĂ©cie l’habiletĂ© dans le maniement du spectre des Ă©motions, faisant rĂ©sonner l’Histoire collective Ă  travers l’histoire individuelle. Le retour de Martial Bort dĂ©crispe la tension Ă  travers une fredonnerie insouciante sur les vacances, rappelant que, « partir loin, c’est pas obligé » car les vacances restent « ce qu’on en fait ». Cette idĂ©e du choix et de la relative libertĂ© qu’il incarne ruisselle sur la chanson suivante oĂ¹ un violoncelle percussif fraye entre

  • reggae,
  • slam et
  • rap

pour clamer :

Quoi que tu dis’, quoi que tu fasses,
personn’ ne vivra ta vie Ă  ta place.

Évidemment, pas question de laisser filer les deux compères de scène après la dernière chanson. La salle surchauffĂ©e exige ses bis, et pas par simple politesse de cabaret. Sans doute le relĂ¢chement d’après le tour de chant principal conduit-il Katrin’ Waldteufel Ă  arrĂªter le premier rappel quand elle constate qu’elle patauge. Dommage, car le texte expliquant que tout le monde est « la vague », Ă©ventuellement d’amour, n’est pas la chips la plus croustillante du paquet. Cependant, pour aider ses fervents spectateurs Ă  revenir au calme de leur autre vraie vie, celle oĂ¹ ils ne sont pas Ă  ce genre de spectacle, Cello Woman propose une berceuse affirmant qu’

il est temps d’aller se coucher.
Dehors, la Lune est sortie.
Les Ă©toil’ se sont amourachĂ©es.
La Lune joue pizzicati.

 

Katrin’ Waldteufel et Martial Bort au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.


Avant de renvoyer tout le monde au dodo, Katrin’ Waldteufel offrira une resucĂ©e Ă©lectrique de « Personn’ ne vivra ta vie Ă  ta place », ce qui lui vaut le triomphe escomptĂ© après un spectacle

  • singulier,
  • finaud,
  • roboratif et
  • troussĂ© avec grĂ¢ce.

Jonathan Benichou-Rabinovitch, Mairie de Paris 8, 19 juin 2025 – 2/4

Lustre de la salle des mariages de la mairie du huitième arrondissement parisien, le 19 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

« Après une lecture de Dante » alors que l’on vient d’entendre du Rameau, est-ce bien raisonnable ? Dans la touffeur de juin, nul doute que Jonathan Benichou-Rabinovitch n’a cure des biensĂ©ances compassĂ©es. Il vient, il crĂ©e, il pose, grand bien fasse Ă  ceux qui ne le suivent pas. Il a, plus que son intĂ©gritĂ©, sa vision artistique. En dĂ©pit de sa prĂ©sentation très intĂ©riorisĂ©e, il ne veut pas de spectateurs timorĂ©s. Son discours incite Ă  jouir

  • des abymes,
  • des contrastes d’Ă©clairage,
  • du goĂ»t lisztien pour la narrativitĂ©,
  • de l’inclination du compositeur pour les foucades de la fantaisie plutĂ´t qu’aux contraintes contrites de la quasi sonate.

La proposition saisit. On goûte la gestion

  • du temps
    • (rĂ©gulier,
    • suspendu,
    • bousculĂ©),
  • des dĂ©cibels
    • (ampleur spectrale des nuances,
    • confrontations brutales,
    • progressions maĂ®trisĂ©es), et
  • des couleurs
    • (dramatiques,
    • lyriques,
    • stroboscopiques).

Après Rameau, c’est ultra-efficace, d’autant que Jonathan Benichou-Rabinovitch ne joue pas un Liszt de concours. En effet,

  • pas d’effets wow, malgrĂ© la virtuositĂ© patente,
  • pas de « t’as vu c’que je sais faire » en dĂ©pit du dĂ©fi technique,
  • pas de cĂ´tĂ© joueur de bonneteau, Ă  base de  : « Regarde mes mains, tu les vois, tu les vois plus, tu les revois, hop, elles ne sont plus ici, tiens, elles sont là ».

Son Franz L. est

  • moins Ă©corchĂ© vif ou dĂ©monstratif qu’ultra expressif,
  • moins Ă  fleur de peau qu’enserrĂ© puissamment dans une intimitĂ© tourmentĂ©e,
  • moins pyrotechnique qu’Ă©lectrique au sens oĂ¹ il est secouĂ© d’Ă©ruptions Ă©nergisantes et que l’on pressent nĂ©anmoins dangereuses.

On fantasme ou devine un long compagnonnage de l’interprète avec la partition tant l’exĂ©cution se plaĂ®t Ă  rĂ©vĂ©ler certains plis secrets de l’Å“uvre

  • (valorisation d’une note en particulier,
  • choix d’un tempo,
  • caractĂ©risation de l’atmosphère par l’usage gĂ©nĂ©reux ou resserrĂ© de la pĂ©dalisation…).

Cette approche conduit le pianiste Ă  presque gommer l’aspect acrobatique et show-off consubstantiel des grandes pièces lisztiennes. Le rĂ©sultat est une fantaisie qui se dĂ©fend de toute tentation rhapsodique :

  • les contrastes n’estompent pas la ligne directrice,
  • la variĂ©tĂ© des motifs tourbillonne autour d’une unitĂ© narrative,
  • les mutations thymiques laissent apparaĂ®tre une unitĂ© d’intention.

L’Å“uvre y gagne en intĂ©rioritĂ© ce qu’elle perd en explosivitĂ©, trouvant un juste Ă©quilibre entre les similitudes avec la forme sonate et le tumulte bouillonnant de la fantaisie profondĂ©ment impĂ©tueuse. Aussi y puise-t-on

  • de la musique plus que des sons,
  • de l’intensitĂ© plus que du spectaculaire,
  • des respirations plus que du silence, et
  • de remarquables entre-deux
    • (tuilage,
    • coupure,
    • Ă©tincelles du changement),

dont la maîtrise est essentielle pour faire sonner cette partition. En somme, Jonathan Benichou-Rabinovitch claque une proposition

  • remarquable,
  • intelligente et (nĂ©anmoins)
  • fort sapide,

qui renvoie aux oubliettes certaines versions plus ancrées dans les stéréotypes censés « faire Liszt ». Comment le sixième nocturne de Gabriel Fauré va-t-il résonner après la fougue lisztienne ? Voyons cela dans une prochaine notule, voulez-vous ? À suivre, donc !

« Face à l’obscurantisme woke », Emmanuelle Hénin et alii (PUF) – 14

Première de couverture (détail)

 

Le wokisme ne se contente pas de dĂ©noncer la domination du mĂ¢le cisgenre blanc pour la « dĂ©construire » et obtenir des sous pour sa paroisse. Il construit aussi un pĂ´le du Bien, qui s’attache Ă  valoriser ce qui se distingue ou subvertit

  • des valeurs,
  • des codes ou
  • des rĂ©fĂ©rences

de l’Ennemi. Dans son compte-rendu – publiĂ© dans Le Monde, 22-23 juin 2025, p. 25 – du concert donnĂ© (contre 60 Ă  277 €) par BeyoncĂ© au Stade de France, le 19 juin 2025, StĂ©phane Davet dĂ©veloppait clairement une hiĂ©rarchisation culturelle de la construction associĂ©e Ă  la dĂ©construction suivant trois axes.

  • Tout ce qui est liĂ© Ă  la culture occidentale blanche doit Ăªtre honni ;
  • tout ce qui est liĂ© aux cultures africaines et, si possible (mais l’union des deux n’est pas si facile) homosexuelles est bel et bon ;
  • si ce qu’il reste de la culture occidentale peut Ăªtre subverti par ces nouvelles valeurs, le rĂ©sultat n’en est que meilleur.

Ainsi, le public francilien, profitant de ce que le dernier disque en date de la vedette est countrysant, s’est rendu au concert avec « Stetson et santiags » mais « avec ce qu’il faut de paillettes, de dĂ©tournements afro et queer pour coller au message portĂ© par Cowboy Carter ». Ce disque a permis Ă  BeyoncĂ© de devenir « la première artiste afro-amĂ©ricaine [surtout ne pas Ă©crire « Noire »] » Ă  prendre la tĂªte des ventes de disques country. Son spectacle inclut « Blackbird », titre composĂ© par Paul McCartney pour les Beatles, pour lequel « BeyoncĂ© (…) rappelle que cette mĂ©lodie folk fut inspirĂ©e par la militante radicale Angela Davis ». Sur les Ă©crans dĂ©filent « des images de pionniers noirs du rock’n’roll ». La noirification de la musique est d’autant plus importante que, « si l’histoire du rock est souvent phagocytĂ©e par les artistes blancs [rappel : c’est mal, d’Ăªtre Blanc], que dire de la country ? »
Pour rendre cette musique acceptable, « Beyoncé Knowles-Carter veut en revendiquer les racines noires » afin de « célébrer sa puissance charnelle, communautaire, matriarcale et spirituelle ». On note ainsi comment sont opposés deux pôles :

  • celui des Blancs cisgenres,
    • voleurs,
    • profiteurs et
    • exploiteurs ; et
  • celui
    • des Noirs,
    • des homosexuels et
    • des femmes,

dans un gloubi-boulga communautaire et intersectionnel dont les codes doivent dĂ©sormais subjuguer non parce qu’ils sont intĂ©ressants, novateurs ou sĂ©duisants, mais parce que, wokocompatibles, ils sont envisagĂ©s comme des outils pour dĂ©construire et Ă©radiquer le Mal, c’est-Ă -dire le Blanc et sa culture.
Dans Face Ă  l’obscurantisme woke (PUF), ouvrage collectif publiĂ© sous la direction d’Emmanuelle HĂ©nin et alii, Guylain Chevrier, docteur en Histoire, dĂ©nonce « l’enterrement de l’Ă©galité » liĂ© au passage « de l’intersectionnalitĂ© au multiculturalisme ». Il rappelle la dĂ©finition du wokisme par l’Oxford English Dictionary (« le fait d’Ăªtre conscient des problèmes sociaux et politiques, notamment du racisme ») pour pointer la gĂ©nĂ©ralisation d’un « schĂ©ma idĂ©ologique qui voit tout par

  • le prisme identitaire,
  • un rapport dominants/dominĂ©s, et
  • des communautĂ©s opprimĂ©es telles que LGBTQIA+, femmes, Noirs, musulmans, etc. »

Le triptyque vertébral du wokisme associerait des envies de

  • « rĂ©gler les comptes » avec le passĂ©, c’est-Ă -dire réécrire l’Histoire et en tirer des indemnitĂ©s
    • sonnantes,
    • trĂ©buchantes et, accessoirement,
    • symboliques ;
  • remettre en cause (voire modifier) la rĂ©alitĂ© biologique des individus, et
  • renverser ce qui est perçu comme un « système de domination gĂ©nĂ©ralisé ».

Insidieusement, la posture woke se rĂ©vèle Ăªtre un chiasme qui transforme « la revendication d’un droit Ă  la diffĂ©rence Ă  la diffĂ©rence des droits », quitte Ă  confondre choux et carottes dans un mĂªme pot-au-feu explosif (« on peut douter, note l’auteur avec pertinence, que, Ă  l’issue de ce combat intersectionnel en faveur des minoritĂ©s, les nĂ©o-fĂ©ministes LGBTQIA+ fassent demain bon mĂ©nage avec des religieux radicaux pĂ©tris de patriarcat »).

  • La sacralisation du ressenti victimaire,
  • l’Ă©crasement de la rĂ©alitĂ© – historique et actuelle – au nom de l’obsession coloniale,
  • la conviction que le système politico-culturel est entièrement, globalement et exclusivement raciste

font fi des chiffres constatables en ressassant la rengaine qui identifie l’homme blanc au mal.
Dès lors, Guylain Chevrier voit le courant woke comme « un contre-projet de sociĂ©tĂ© qui ne dit pas son nom ». Selon lui, le multicommunautarisme, souvent intĂ©ressĂ© par l’obtention de « rĂ©parations » d’autant plus substantielles qu’elles ne seront jamais jugĂ©es suffisantes, tend Ă  morceler la RĂ©publique en fĂ©dĂ©rant des victimes contre un supposĂ© ennemi commun.
En conclusion, on regrette que, Ă  plusieurs reprises, l’article ressemble Ă  un commentaire critique d’un dossier de Philosophie magazine (citer cet organe de presse n’est point infamant ; expliquer Frantz Fanon en se fondant sur la seule citation dudit magazine est un peu lĂ©ger) associĂ© Ă  une litanie d’Ă©lĂ©ments de langage antiwokes dont

  • l’articulation,
  • la progression logique, donc
  • la singularitĂ©

ne nous sont pas apparues avec nettetĂ©. Ce n’est pas inintĂ©ressant, mais pas non plus assez

  • exigeant,
  • prĂ©cis et
  • original

pour nous emballer – il n’est certes pas sĂ»r que ce but-ci en vaille la chandelle, admettons-le. Le prochain chapitre, constituĂ© par un papier de Tarik Yildiz interrogeant le rapport entre dĂ©linquance et islamisme, nous Ă©baubira-t-il davantage ? RĂ©ponse dans une prochaine notule. Ă€ suivre !

Nous irons partout ensemble

Bertrand Ferrier et un extrait de Claudio Zaretti Ă  la librairie Publico (Paris 11). Photographe inconnu.

 

C’est un cri dĂ©chirant, sans doute le plus beau nocturne de BĂ©atrice Tekielski, dite Mama BĂ©a. Une histoire

  • de frontière,
  • de limes,
  • de rupture,

mais aussi d’embrasement comme la mort façon « Oncle Archibald » de tonton Georges B., oĂ¹ le mort part « bras d’sus bras d’sous » avec « la belle qui ne semblait pas si fĂ©ro-o-ceuh, si fĂ©ro-o-ceuh ». L’accompagnement dĂ©licat et ductile de Claudio Zaretti est une merveille. Le reste est proposition, sachant que Mme Tekielski m’a dit qu’elle adooooorait ce que je pouvais fomenter au clavier – dont je ne joue pas ici – mais qu’elle trouvait que ma façon de chanter Ă©tait « de la merde ». Donc ne la jugez pas sur ce machin, mĂªme si je crois que, Ă  sa façon, ça se tient, sinon ce ne serait pas lĂ , mais Ă  l’aune de sa version crĂ©atrice !

 

Katrin’ Waldteufel, PIC (Ivry-sur-Seine), 20 juin 2025 – 1/2

Katrin’ Waldteufel au PIC (Ivry-sur-Seine), le 20 juin 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

On l’avait quittĂ©e jadis, du temps de son double album 2 en 1 puis de sa prĂ©sentation Ă  l’espace Jemmapes, alors qu’elle oscillait entre son image de marque première (une femme seule chantant avec son violoncelle) et ses envies d’autre chose – s’associer Ă  un guitariste, notamment. Depuis, Katrin’ Waldteufel a audiblement cheminĂ©, rĂ©flĂ©chi, avancĂ© et grandi. C’Ă©tait dĂ©jĂ  singulier, c’est devenu ontologique, au sens oĂ¹ on sent que l’artiste a trouvĂ© sa place, sa voix, son identitĂ© chansonnique – sera-ce provisoirement, qu’importe !
Mise en scène par Camille Feist, la violoncelliste entre sur scène avec manière de xylophone portatif, suivie par Martial Bort, redoutable guitariste auquel le jazz ne fait certes pas peur.  Elle claque sa première nouvelle chanson, fondĂ©e sur une parophonie planplan, « Samsung, ça m’saoule », visant Ă , banalement, vilipender l’usage abusif des portables. Craint-on une conversion au consensualisme smooth ? la deuxième chanson met les choses au clair en dĂ©nonçant les « CONNASSEUHS », id sunt

  • les tĂ©lĂ©phoneuses de transport en commun,
  • les jouisseuses aux fenĂªtres ouvertes,
  • les prĂ©posĂ©es et
  • les « pauvres chĂ¢tons », ces enfants qui cassecouillent le monde entier sauf leurs choupinets de parents.

De quoi se prĂ©parer Ă  l’amour, fĂ»t-il fiscal, pour son TrĂ©sor (public) qui, « plein de reproches, pique dans [s]es poches ». En dĂ©pit de la situation agaçante, le violoncelle s’Ă©panouit alors, tandis que la guitare sèche se rĂ©vèle habilement crĂ©ative. Après une chanson fiscale se faufile une chanson calme, hommage Ă  un chat, accessoire indispensable qui « sert Ă  rien » et « n’est pas nĂ©cessaire Ă  [notre] survie », sauf si c’est de ce rien que l’on a besoin. Variant les plaisirs, Katrin’ Waldteufel pose son violoncelle et s’abandonne aux bons soins de Martial Bort pour chanter un « trou de verdure (…) qui garde ta prĂ©sence » et « oĂ¹ les oiseaux voltigent et dansent comme toi ». L’Ă©motion n’est pas palpable, elle est physique car l’artiste travaille sur la fragilitĂ© de la voix dans l’ensemble de son large spectre.
Alors que, Ă  400 km du PIC, le Hellfest bat son plein, la chanteuse trouve que le moment est judicieux pour envoyer le tube hard rock ou quasi. Avec son violoncelle alla Apocalyptica, Katrin’ Waldteufel se souvient : « Avec ma grand-mère, j’avais le droit de tout faire », notamment mettre du rouge Ă  lèvres au chat ou mettre sa robe sans culotte… du moment qu’elle ne touchait pas la photo de papy. La salle s’enflamme et chorusse comme il sied, apprĂ©ciant la diversitĂ© du rĂ©pertoire mais aussi la variĂ©tĂ© de son interprĂ©tation. En effet,

  • l’artiste chante tantĂ´t assise, tantĂ´t debout ;
  • elle use ou non de son violoncelle ;
  • quand elle le sollicite, elle s’en sert pizzicato ou coll’arco voire les deux.

Bref, elle déploie une jolie palette scénique qui enrubanne gracieusement un tour de chant riche et piquant, dont nous conterons les suite et fin dans une prochaine notule. À suivre !