Première du disque
Nombre de la vingtaine d’Ă©pisodes composant le Carnaval op. 9 de Robert Schumann , dont l’Ă©coute a commencĂ© ici avant de se poursuivre lĂ , fonctionnent deux par deux. Ils peuvent Ăªtre
enchaînés (« Arlequin » succède à « Pierrot », « Florestan » à « Eusebius »)
fusionnĂ©s (« ASCH – SCHA ») ou
dissociĂ©s : l’intermède paganinien ne suit pas l’hommage Ă Chopin, et Estrella, portrait de femme qui nous intĂ©resse Ă prĂ©sent, ne succède pas directement à « Chiarina », Ă©vocation de Clara Wieck.
Cette non-systĂ©macitĂ© Ă©vite d’enfermer l’Ă©criture dans un système guindĂ© pour lui accorder une forme de libertĂ© carnavalesque de circonstance. « Estrella » , Ă©vocation d’Ernestine von Fricken est une valse en fa mineur.
Vivacité des deux tempi,
tonicité des octaves,
contraste des nuances dans les parties A et B,
enjambements haletants des mesures, et
brièveté de la miniature
saisissent l’auditeur, faisant Ă©cho au texte de Nancy Huston qui dialogue, dans le livret, avec les peintures de Masha Schmidt, et assume ses embardĂ©es quand elle dĂ©crit la brutalitĂ© comme une « caresse trop rapide », devenant une gifle grĂ¢ce Ă laquelle « nous nous sommes embrasĂ©s » au feu de la « gracieuse beautĂ© de l’alĂ©atoire ». « Reconnaissance » , hit du recueil, garde les quatre bĂ©mols mais bascule en deux temps et en mode majeur. Sous ses airs primesautiers, l’animato n’en relève pas moins d’un dĂ©fi musical autant que technique, la main droite Ă©tant partagĂ©e entre une mĂ©lodie Ă jouer legato et des notes rĂ©pĂ©tĂ©es Ă l’octave infĂ©rieure qui elles, doivent Ăªtre « sempre staccato ». Comme si, en rĂ©alitĂ©, tout cela n’Ă©tait que fastocheries pour première annĂ©e de premier cycle,
les charmantes modulations,
les effets d’Ă©cho de la partie centrale entre soprano et basse,
la volte d’humeur et
la non-fin en suspension
sont restituĂ©s par l’interprète avec
une habileté,
un entrain et
une poésie
aussi entraînants que remarquables. « Pantalon et Colombine » , qui conserve le rythme binaire mais revient en fa mineur, est un autre exemple de duo fusionné.
VivacitĂ© sachant Ăªtre inclure d’habiles respirations,
netteté des staccati ,
soin apporté aux transitions et aux finitions (ironie parfaite des deux derniers accords)
ravissent le tympan. Se prĂ©sente alors un duo embrassĂ©, cette fois : la « Valse allemande » est jouĂ©e avant et après l’intermède hommageant – et hop – Paganini. Le thème principal, en fa mineur, associe
virulence des octaves et notes répétées,
légèreté des doubles faisant osciller la mélodie et
plaisir roboratif des doubles reprises que l’on retrouvera pour partie après l’intermède.
« Paganini » est un presto furieux en mode majeur et à deux temps, dont les mouvements contraires des deux mains exigent
de redoutables réflexes à la senestre,
une excellente articulation pour garder sa lisibilitĂ© Ă ce torrent d’octaves et de doubles, et
une hauteur de vue qui, par
les nuances,
les touchers et les accents, ainsi que par
l’usage très prĂ©cis de la pĂ©dalisation
offrent à ce mitan contrasté le lustre qui permet à la virtuosité de rutiler sans abandonner le projet de musique au profit de la seule esbrouffe. Un « Aveu »
« passionato » mais intériorisé,
en fa mineur mais tenté par le La bémol,
Ă deux temps mais prĂªt Ă Ă©largir la mesure par l’agogique de l’interprĂ©tation ou le ritardando exigĂ© par le compositeur,
suggère avec délicatesse, à travers ses contradictions, les ravissantes affres amoureuses .
Chromatisme disant sans dire,
deux-en-deux avançant sans avancer, et
reprise développant sans développer
semblent dessiner, piano , les contours ineffables – eh oui – du sentiment.
Ternaire et en RĂ© bĂ©mol, la « Promenade » qui lui succède et peut-Ăªtre le prolonge est ici source de contrastes tranchĂ©s dans
les attaques,
les nuances et
les phrasés.
Irakly Avaliani ne croit pas Ă la sensiblerie mais n’est pas insensible aux sentiments schumanniens , plus souvent montagnes sismiques que lignes lisses tant qu’ils sont vivants. La micro « Pause » en La bĂ©mol est souvent lue comme une farce de Robert Schumann, pas forcĂ©ment rĂ©putĂ© pour son boute-en-trainisme, car elle est tout sauf reposante. Au contraire, elle exprime
une puissance agitée,
une envie d’en dĂ©coudre et
la nĂ©cessitĂ© d’Ă©vacuer l’Ă©nergie accumulĂ©e pendant les deux derniers Ă©pisodes, plus calmes.
Ainsi le piano dĂ©baroule-t-il tout feu tout flammes dans la « Marche des DavidsbĂ¼ndler contre les Philistins » , dĂ©signant le fight entre un club imaginaire de gens parfois rĂ©els mais pas toujours, liguĂ©s contre les bourgeois, c’est-Ă -dire ceux qui n’aiment pas la musique de Robert Schumann (je synthĂ©tise). Le pianiste en fait sentir la colère sans feinte subtilitĂ©. C’est Ă©videmment malin car la transition vers la partie centrale est d’autant plus efficace.
À la brutalité succède la légèreté ;
Ă la linĂ©aritĂ© de la baston et de la fanfaronnade se substituent les Ă -coups de la rage et de l’urgence
(« accelerando »,
« animato »,
« vivo ») ;
Ă l’uniformitĂ© du fortissimo rĂ©pond une large palette d’intensitĂ©s ainsi que de prĂ©cieux crescendi .
Irakly Avaliani y associe
virtuosité digitale,
inventivité esthétique,
souci des détails et
variété des couleurs.
Une conclusion
bariolée,
frémissante ici,
brillante lĂ , et
investie Ă souhait
pour parachever un Carnaval dont la présente exécution associe
une grande finesse,
une indispensable capacitĂ© Ă restituer les innombrables versatilitĂ©s thymiques entre les Ă©pisodes mais aussi au sein mĂªme de nombreux mouvements, et
une comprĂ©hension profonde d’un compositeur
dont la bipolaritĂ© consubstantielle au narratif qui l’Ă©crase parfois de nos jours n’est point, ici, pathologie ou caricature, mais fructueuse source d’Ă©tincelles et, par force, d’incendies qu’il n’est pas indĂ©cent, pour une fois, de contempler avec
joie,
gourmandise et
ravissement.
Et dire que, en guise de bis , un bonus nous attend : chic !
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Pour écouter gracieusement l’intégralité du disque, c’est ici .