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Le blog de Bertrand Ferrier, page 51

Irakly Avaliani joue Robert Schumann (2009) – 5/8

Première de couverture

 

Puisque, selon le narratif convenu, Schumann est Florestan et Eusebius, il ne faut pas s’Ă©tonner qu’Ă©crire sur ses Å“uvres amène Ă  dire blanc puis, avec la mĂªme fatuitĂ©, noir. Ainsi de ce Carnaval op. 9, sous-titrĂ© « Scènes mignonnes sur quatre notes » : il se fonde sur l’Ă©quivalent, selon l’Ă©chelle musicale, d’A-S-C-H, ville de naissance d’Ernestine, promise du compositeur et dĂ©dicataire du cycle. Sauf que les fiançailles ayant Ă©tĂ© rompues, le dĂ©dicataire a changĂ© ; quant aux notes,

  • elles sont changeantes (la – mi bĂ©mol – do – si, mais aussi potentiellement la bĂ©mol – do – si),
  • leur nombre peut varier de trois Ă  quatre, et
  • elles ne sont pas convoquĂ©es dans chacun des vingt Ă©pisodes.

Le prĂ©ambule en La bĂ©mol, « quasi maestoso », n’en fait nulle mention. Irakly Avaliani y fait montre d’une vigueur non feinte qui se dĂ©plie ensuite au grĂ©

  • de doigts dĂ©liĂ©s,
  • d’octaves sautillantes,
  • d’humeurs versatiles et
  • d’un brio technique qui permet Ă  la musique d’advenir.

« Pierrot », en Mi bĂ©mol et relativement « moderato », ouvre le premier duo du cycle puisque « Arlequin » lui rĂ©pondra juste après. L’interprète en rend l’oscillation de funambule par des contrastes

  • de nuances (ha, le mystère des piani avalianiens !),
  • de touchers et
  • de caractères

que les reprises amplifient. « Arlequin », en Si bémol, joue aussi sur

  • le dĂ©sĂ©quilibre donc le mouvement,
  • la volte-face donc la surprise,
  • l’espièglerie donc l’insaisissabilitĂ©.

Prolongeant la dynamique ternaire et la tonalité de Si bémol, la « Valse noble » se goberge

  • d’octaves dĂ©licatement phrasĂ©es,
  • d’arpèges brisĂ©s,
  • de chromatismes donnant de l’Ă©lan au mouvement,

dont l’interprète veille Ă  souligner la savoureuse versatilitĂ©.

 

 

Le deuxième duo au programme s’ouvre avec « Eusebius », adagio dentelĂ© que

  • des astuces rythmiques
    • (triolets,
    • quintolets,
    • septolets),
  • des mouvements internes
    • (changements de tempo,
    • agogique,
    • respirations) et
  • des trouvailles d’Ă©criture
    • (accidents nourrissant le discours,
    • harmonies parfois dissonantes,
    • frictions rythmiques…)

ont le bon goĂ»t d’intranquilliser, et hop. Vaguement en sol mineur, « Florestan » revient Ă  la pulsation ternaire pour exprimer ses

  • foucades,
  • emportements et
  • mouvements d’humeur.

Autocitation schumanienne incluse, Irakly Avaliani veille Ă  associer

  • brusques mutations,
  • caractĂ©risations poussĂ©es et
  • vision d’ensemble donnant Ă  la pièce une cohĂ©rence non pas en dĂ©pit de sa pusillanimitĂ© mais, paradoxalement, grĂ¢ce Ă  elle.

« Coquette », toujours ternaire, toujours avec deux bémols au compteur mais en mode majeur, dépeint musicalement un personnage

  • mutin,
  • suggestif et
  • alerte.

L’interprète nous dĂ©lecte avec

  • la lĂ©gèretĂ© de sa dextre,
  • la pertinence de sa senestre tour Ă  tour Ă©touffĂ©e et claquante, ainsi que
  • la clartĂ© virevoltante de ses phrasĂ©s.

Ă€ suivre !


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Entretien avec la mort

Ă€ Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/).

 

Dans le cadre de notre nouvelle sĂ©rie des « Improvisations du samedi soir », inaugurĂ©e par un hommage Ă  sainte Isabelle, donc Ă  Jean Dubois, voici un nouvel Ă©pisode enregistrĂ© sur l’orgue de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Après le « Je vous salue Marie » (avec son texte liturgique cochonnifiĂ© et sa fausse coda), l’orgue prend la parole pour interroger « maintenant et Ă  l’heure de notre mort » madame la camarde, la dame au zèle imbĂ©cile qui ne nous pardonnera jamais d’avoir plantĂ© des fleurs dans les trous de son nez.
Objet de l’interpellation, suivant peu ou prou les termes de l’Ă©pĂ®tre de Paul lue ce jour : « Meuf, oĂ¹ diable est ta victoire ? » J’ai bien une petite idĂ©e mais, en attendant une rĂ©ponse officielle, voilĂ  la question.

 

 

Irakly Avaliani joue Robert Schumann (2009) – 4/8

Première de couverture

 

L’interlude proposĂ© par Irakly Avaliani entre les Pièces de fantaisie op. 12 et le Carnaval ? L’Arabeske op. 18, composĂ©e Ă  Vienne en 1839, après que Robert Schumann a Ă©tĂ© fermement priĂ© de laisser Clara tranquille. L’affaire commence dans un esprit « lĂ©ger et tendre ».

  • Nuances pianissimo,
  • anacrouse,
  • appogiatures,
  • deux-en-deux et
  • arpèges Ă  la main gauche

sont exĂ©cutĂ©s avec la lĂ©gèretĂ© et la finesse requises. Aux ritardando habituels, le pianiste prĂ©fère l’Ă©lĂ©gance des contrastes très schumanniens entre allant et respiration. Irakly Avaliani aime mĂ©nager

  • ce moment de suspension,
  • ce point d’Ă©quilibre plus que de bascule,
  • cet apex qui est encore la phrase prĂ©cĂ©dente et dĂ©jĂ  la phrase suivante.

Le passage en mi mineur illustre cette dilection. Le tempo plus lent donne l’impression d’Ăªtre intimement habitĂ© par le musicien tant il est parcouru

  • d’ondulations (thème
    • Ă  droite,
    • Ă  gauche,
    • Ă  l’unisson),
  • de rebonds
    • (accents,
    • silences,
    • notes en friction comme ce si bĂ©mol / la dièse donnant l’impression d’un sursaut), et
  • de dĂ©robades
    • (accords arpĂ©gĂ©s fluidifiant l’harmonie,
    • nuances faussement Ă©tales finissant par emballer l’Ă©noncĂ©,
    • appogiature inattendue qui rend moins Ă©vident l’attendu).

 

 

Un interlude faussement apaisé point. Il est en fait perclus

  • de questions,
  • de modulations,
  • d’expectatives incertaines,

et choisit de se raccrocher au thème liminaire, Ă©lu refrain du simili rondo. Le second passage en mineur, cette fois en la, n’est nullement geignard. Il garde du thème principal le swing du rythme pointĂ©, cette fois confiĂ© Ă  la main gauche.

  • Tremplin des appogiatures,
  • libertĂ© des points d’orgue,
  • efficacitĂ© de la marche ascendante de la main gauche

Ă©nergisent le fragment jusqu’Ă  la modulation qui ramène au thème central.

  • La dĂ©licatesse des piani,
  • la sĂ»retĂ© de l’allant,
  • l’air frais apportĂ© par les respirations Ă©vacuant le risque de rengainisation – je tente – du sujet principal

animent cette dernière exposition intĂ©grale jusqu’Ă  la coda moins lente que suspendue – car, on l’aura compris, si l’opus 12 se caractĂ©risait par sa tendance Ă  l’association des contraires apparents, l’opus 18 s’efforce, sous les doigts de l’interprète, de saisir au vol les suspensions qui accompagnent la sinuositĂ© des inspirations et les mouvements complĂ©mentaires des lignes mĂ©lodiques. Avec sa technique et sa musicalitĂ© quasi imparables (« quasi » car, s’il n’y avait pas ce suce-pince, on s’ennuierait, et c’est pas l’but quand on Ă©coute de la belle musique), Irakly Avaliani laisse rĂ©sonner

  • les harmonies surprenantes de la première partie,
  • la mĂ©lancolie envoĂ»tante de la seconde, et
  • le mystère du temps long retrouvĂ© (point d’orgue crĂ©atif du dernier do grave inclus).

Ici palpitent encore les Ă©chos Ă©touffĂ©s mais vivants du motif qui court sur l’ensemble de cette arabesque, dernière volute comprise. Le rĂ©sultat Ă©tincelle de douceur Ă©nergique (et hop) mais non de mièvrerie dissimulĂ©e, et donne hĂ¢te d’Ă©couter le Carnaval op. 9 puis d’en rendre compte !


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« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 6/6

Première de couverture (détail)

 

Non, le travail n’est ni torture que seuls apprĂ©cient les bourreaux (de travail), ni « punition d’une faute » (135), au contraire : telle est moins la thèse que le clou martelĂ© par Mariette Darrigrand dans L’Atelier du tripalium, son essai paru aux Ă©ditions de l’Équateur en 2024 et dont nous terminons, ce jour, la lecture commentĂ©e. On le sait, voler, c’est pas beau, mais travailler, c’est pas trop dur car, quand on travaille, « on coupe un morceau de trabs [tronc d’arbre] dans la forĂªt et, un jour, on se retrouve sur le pont d’un bateau qui prend le large » (137). Quand tu visualises la gueule de la ligne 2 du mĂ©tro Ă  8 h du matin, tu te dis dĂ©cidĂ©ment qu’il faut en tenir une couche pour oser Ă©crire des Ă¢neries semblables mais, apparemment, ça passe.
Ă€ travers les sĂ©ries tĂ©lĂ©visuelles, on peut suivre les « pĂ©ripĂ©ties du labeur » et se reconnaĂ®tre dans les archĂ©types mis en scène en se demandant « qui leade, qui conduit l’histoire ? ». Car le leader, c’est celui qui conduit, qui tient le gouvernail du bateau entreprise avec force mais aussi vulnĂ©rabilitĂ©, comme l’a montrĂ© Delphine Horvilleur, « rabbin qui fait du rab » (143), rappe Mariette avec ses parophonies aussi consternantes que les circonvolutions – pseudo humoristiques ou non – de ses Ă©crits. Chacun est invitĂ© Ă  voyager, Ă  prendre « des passerelles, des ponts pour exercer des fonctions transverses (sic) » dans un crew car Mariette, spĂ©cialiste des sĂ©ries tĂ©lĂ©visuelles et de l’anglais expliquant que team est rĂ©servĂ© au sport… ainsi que le savent ceux qui ont subi les affres du team building ou vu les gĂ©niaux Black Books, avec leurs personnages plus ou moins mis en appĂ©tit par l’idĂ©e de former une team. Certes, admet l’auteur, le travail, « parfois, c’est la galère, mais c’est surtout l’occasion de rejoindre un trajet » (147). Oui, « rejoindre un trajet ». Bon, remarquez, on est proche du gros port, donc on n’est plus Ă  ça près.
En effet, voici que point la conclusion. Elle se propose de nous offrir « une boussole pour la route ». L’auteur y assume avoir recherchĂ© « la reprĂ©sentativité » et non « l’exhaustivité » en se fondant sur un critère : « La valeur positive des termes que j’oppose au travail-torture » (150) au point de rĂ©investir la carte de Tendre pour l’adapter au travail en reliant corps et esprit d’une part, ancrage et voyage d’autre part. Le rĂ©sultat ressortit

  • d’un sociolecte,
  • d’un verbiage et
  • d’une iconographie

adaptés quand on « souhaite se montrer probusiness » comme le gouvernement Bayrou et ses prédécesseurs (in : Le Monde, 23-24 février 2025, p. 8), et effarant pour tout travailleur travaillant vraiment.

 

 

Remplacer l’amour par le travail au nom de l’amour du travail (haha ! je crois que je commence Ă  prendre le pli darrigrandesque !) pourrait passer par une ineptie. C’est plutĂ´t un crachat Ă  la face de ceux qui bossent. Faire l’Ă©loge du travail est une chose, car c’est une opinion provocante qui a toute sa place dans le dĂ©bat ; laisser entendre que, par la grĂ¢ce des entourloupes du verbe confinant parfois Ă  la logorrhĂ©e, on peut en gommer les aspects nĂ©gatifs voire mortifères est une ignominie. Pourtant, le livre se conclut par « un glossaire du travail » oĂ¹

  • il ne faut pas chercher « souffrance » mais « opulence »,
  • le problème de la « santĂ© mentale » est rĂ©sumĂ© Ă  un « baromètre » de l’Essec (un sondage Ipsos, en fait, cautionnĂ© par une Ă©cole de commerce) pour signaler que « près de six adolescents sur dix se dĂ©clarent stressĂ©s par les interrogations ou la remise de notes » (ce n’est pas mĂªme une façon ridicule d’aborder le problème, c’est pour expliquer que, si de nombreux employĂ©s vont mal voire pire, c’est que « la santĂ© mentale se cultive dès l’enfance »), et oĂ¹
  • l’on apprend que l’usine « dĂ©signe le lieu oĂ¹ s’usinent les objets », wow.

Ainsi le livre se termine-t-il sur soixante pages de remplissage

  • tantĂ´t ennuyeux,
  • tantĂ´t hĂ©rissant,
  • tantĂ´t hors sujet,

Dans cette coda cacophonique voire cacaphonique,

  • la rigueur,
  • la finesse et
  • l’art d’Ă©crire

sont aux abonnĂ©s absents. En somme, un finale Ă  la hauteur de ce qui prĂ©cède, et qui achèvera de dĂ©cevoir le lecteur curieux d’un essai prĂ©cis, fouillĂ©, intelligent et piquant sur un sujet palpitant.

Irakly Avaliani joue Robert Schumann (2009) – 3/8

Première de couverture

 

Avec ses Pièces de fantaisie op. 12, Robert Schumann semble explorer non pas l’opposition entre ses deux facettes (l’exubĂ©rance et l’inclination Ă  la rĂªverie) mais leurs interactions. Sous les doigts d’Irakly Avaliani, nous avons constatĂ© que la caractĂ©risation des Ă©tats d’Ă¢me permettait rapidement

  • le brouillage des frontières les plus solides en apparence,
  • la contamination sporadique ou durable des uns par les autres, et
  • l’Ă©vocation d’une unitĂ© oxymorique entre Florestan et Eusebius, tissĂ©e de
    • la friction la plus vigoureuse,
    • la superposition imparfaite et
    • la dĂ©couverte Ă©tonnĂ©e de similitudes.

« Traumes Wirren » (Songes troubles) prolonge cet éloge

  • de l’entre-deux,
  • du fluant,
  • du brouillage

par opposition Ă  une dichotomie schizophrĂ©nique des humeurs – Ă©loge qui rĂ©sonne d’autant plus fort dans ce que Thomas Bauer a diagnostiquĂ© comme une « époque de faible tolĂ©rance Ă  l’ambiguĂ¯té » Ă  laquelle elle prĂ©fère le clivage donc la communautarisation (in : Vers un monde univoque. Sur la perte d’ambiguĂ¯tĂ© et de diversitĂ©, trad. Christophe Lucchese, L’Ă©chappĂ©e, 2024, p. 60). Le mouvement, en Fa et « extrĂªmement vif », se rĂ©vèle palpitant.

  • La cĂ©lĂ©ritĂ©,
  • la lĂ©gèretĂ© et
  • l’art de dĂ©tacher la dernière double croche des ensembles de quatre

emportent l’auditeur dans une cavalcade effrĂ©nĂ©e.

  • La manière de tuiler les modulations,
  • l’architecture des nuances et
  • la science des respirations, notamment dans le passage en RĂ© bĂ©mol

suscitent un sentiment

  • d’urgence plus que de confusion,
  • de course plus que de dĂ©gringolade,
  • de vivacitĂ© plus que de secousse immaĂ®trisĂ©e.

Tout se passe comme si Irakly Avaliani tĂ¢chait de rendre perceptible

  • l’Ă©phĂ©mère,
  • l’instantanĂ©,
  • l’insaisissable,

sans que, in fine, l’on sache si ce mystère « extrĂªmement vif » illustre

  • un mouvement passionnĂ©,
  • une pulsion soudaine ou
  • l’espoir de saisir un rĂªve insensĂ© qui nous devance toujours et s’Ă©vanouit au rĂ©veil.

 

 

« Ende vom Lied » (Épilogue) prolonge la tonalitĂ© de Fa « avec un certain humour. L’allure est dĂ©cidĂ©e, presque martiale (il s’agirait pourtant d’une volĂ©e de cloches figurant le mariage avec Clara…), l’interprète faisant son miel des associations entre

  • accents et rĂ©sonance suscitĂ©e par la pĂ©dale qu’exige le compositeur,
  • rythmicitĂ©, contretemps et lĂ©gère dĂ©tente pour faire respirer le bloc compact du son,
  • aspiration aux aigus et octaves descendantes,
  • puissance de la sonoritĂ© mais large spectre de forte.

On retrouve ainsi, suggĂ©rĂ©e, l’association sinon des contraires, du moins des diffĂ©rences. Un passage plus animĂ© en Si bĂ©mol secoue Ă  son tour la dynamique qui semblait bien Ă©tablie. Cette fois, l’Ă©nergie provient essentiellement

  • de la tonicitĂ© du toucher,
  • de la rĂ©pĂ©tition des notes,
  • de l’efficacitĂ© des deux en deux,
  • de l’installation d’un chromatisme tĂªtu, et
  • du contraste tant des intensitĂ©s que des registres.

On apprĂ©cie qu’Irakly Avaliani n’essaye pas de jouer joli, prĂ©fĂ©rant garder le cap d’une force qui avance et semble autogĂ©nĂ©rer son dynamisme et ses cahots. Le texte lui donne raison : l’absence de prĂ©paration de la modulation finale ramenant au premier motif est une nouvelle secousse… qui prĂ©lude Ă  un dernier soubresaut en guise de coda scellant gravement l’histoire dans le crĂ©puscule d’un doute intĂ©rieur qui synthĂ©tise peut-Ăªtre

  • la mort des certitudes,
  • l’impossibilitĂ© d’une affirmation dĂ©finitive et, qui sait ?
  • la conscience de l’abyme qui nous attend par-delĂ  la dĂ©flagration des tourments, contrariĂ©tĂ©s, soucis et joyeusetĂ©s, grands ou petits, qui pĂ©tillent nos vies (et hop).

 

 

En interlude avant le Carnaval op. 9, oĂ¹ nous attendent Florestan, Eusebius et quelques autres, Irakly Avaliani, toujours soucieux de construire ses disques, quoique monographiques, Ă  la manière d’un rĂ©cital, nous propose les Arabesques op. 18. Nous comptions les chroniquer ici mais, s’il s’agit bien d’un interlude, c’eĂ»t Ă©tĂ© une erreur : gardons Ă  l’interlude sa fonction d’interlude, et examinons-le dans une prochaine notule spĂ©cifique donc interludique !


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« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 5/6

Première de couverture (détail)

 

Le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode s’achevait sur un suspense fouyouyou : travailler, on a une idĂ©e de ce que ça veut dire, mĂªme si notre propre dĂ©finition diffère visiblement des convictions de Mariette Darrigrand ; mais Ă  quoi s’occuperait un groupe de salariĂ©s amenĂ©s, lors d’un workshop, Ă  « travailler sur son purpose » (103) ? Le jargon angliciste dĂ©signe la verbalisation du « but que nous nous donnons pour incarner nos valeurs, notre engagement » au boulot. En effet, travailler me paraĂ®trait insipide s’il ne me donnait pas l’impression de « travailler Ă  quelque chose de supĂ©rieur Ă  moi ». De quoi Ă©clabousser la sĂ©miologue de jubilation – ainsi que l’on dĂ©signe presque la retraite en castillan – voire de jubilance car, enfin, « comment ne pas se rĂ©jouir de voir que, jusque dans les usines Ă  Ketchup, se cherche une transcendance ? » (106)
L’idiolecte religieux devient peu Ă  peu une mĂ©taphore filĂ©e, laissant imaginer que Mariette croit au travail comme d’autres Ă  Skippy, le grand spĂ©cialiste de la totale libertĂ© de conscience vers un nouvel Ă¢ge rĂ©miniscent. Tant pis si certains se demandent dans quelle mesure la foi qu’affiche Mariette n’a pas surtout pour objectif de sĂ©duire d’autres patrons susceptibles de l’embaucher pour aider leurs employĂ©s Ă  dĂ©finir un purpose collectif : l’Ă©crit reste, les cris passent.
Pour l’auteur quasi thĂ©ologienne, le travail est gĂ©nĂ©ralement une vocation, un appel – quelle chance que certains aient Ă©tĂ© appelĂ©s aux ors de la RĂ©publique et d’autres au nettoyage de la crasse humaine et inhumaine, la nature fait dĂ©cidĂ©ment bien les choses ! Cette foi dans la vocation (si, si) postule que, si le travail a Ă©tĂ© et est encore parfois conçu comme une torture, c’est Ă  cause de la religion – ça change de la gauche – qui y a vu une façon de gagner son paradis grĂ¢ce aux larmes et Ă  la sueur. Quand, avec Luther, l’homme s’aperçoit que « Dieu n’est pas un dealer, il ne marchande pas » (Mariette, sĂ©rieux, tu connais beaucoup de charbonneurs avec qui tu peux marchander ?), le travail « qui Ă©tait punition devient Ă©lĂ©vation », observe Hannah Arendt. En gros, comme t’es obligĂ© de bosser, imagine-toi que ta souffrance, ta peine et ta dĂ©sespĂ©rance sont mĂ©taphysiques.
Et l’affaire ne s’arrĂªterait pas Ă  la chrĂ©tientĂ© ! MĂªme les textes sacrĂ©s musulmans estiment que l’homme doit « produire des richesses » et non se contenter de « l’usure et l’oisiveté ». Aujourd’hui, les responsables RH et leurs copains de la RSE rĂ©investissent ce champ religieux pour valoriser le travail comme

  • vocation (je suis nĂ© pour occuper le poste que j’ai obtenu ou aspire Ă  obtenir),
  • devoir (ne pas travailler ou ne pas tout donner au travail est un crime contre l’humanitĂ©), et
  • mission (ce projet qui cèle les exigences des financiers sous une punchline de communiquants sans inspiration permettant l’invention consternante des « entreprises Ă  mission » parmi lesquelles Danone, c’est dire).

Ainsi, pour les travailleurs qui souffrent, le vocable « vocation » peut Ăªtre entendu comme un synonyme

  • de soumission,
  • d’acceptation de l’humiliation et
  • de culte de la rĂ©signation.

Si tu souffres au travail, ce n’est pas que le travail te fait souffrir, c’est que tu es

  • un fainĂ©ant,
  • un wanna be assistĂ©, bref,
  • un immonde petit personnage.

Cette idĂ©ologie droitiste dĂ©complexĂ©e oublie entre autres d’Ă©voquer, voilĂ  qui est Ă©trange,

  • la destruction du Code du travail au nom prĂ©cisĂ©ment, de la nĂ©cessitĂ© du travail,
  • le plafonnement des indemnitĂ©s prud’hommales au nom de la protection des puissants, et
  • la dĂ©tĂ©rioration des conditions de travail de nombreux employĂ©s, quel que soit leur statut,

qui contribuent Ă  expliquer le manque d’enthousiasme de certains travailleurs au moment d’embaucher. Les patrons aux dents longues et leurs affidĂ©s aux appĂ©tits pĂ©cuniaires tout aussi aiguisĂ©s sont en quĂªte perpĂ©tuelle pour enfoncer un peu plus

  • les petits,
  • les gueux et
  • les clampins (aka les « collaborateurs »).

Devant ce qui nous attend si nous acceptons sans barguigner certains postes en sachant ce que prĂ©voient telles conventions collectives et ce que vivent les futurs collègues, doit-on s’Ă©tonner de la crise des vocations, celle qui a par exemple conduit l’Espagne Ă  instrumentaliser l’immigration en crĂ©ant une grosse partie des nouveaux postes pour les nouveaux arrivants (« 40 % des 470 000 emplois créés en 2024 ont Ă©tĂ© occupĂ©s par des Ă©trangers », in : Le Monde, 1er fĂ©vrier 2025, p. 18). La sinistre mĂ©thode est habile pour casser

  • les salaires,
  • les statuts et
  • les conditions d’exercice des travailleurs,

ainsi que pour trouver de la chair fraĂ®che prompte Ă  la docilitĂ©. En somme, dans l’imagerie darringrandienne, trois sortes de travailleurs se distinguent :

  • les gauchistes, d’abord, qui
    • travaillent malgrĂ© eux, les ingrats,
    • essayent d’en faire le moins possible, les cossards, et
    • ne manquent jamais une raison de cracher leur fiel, les terroristes ;
  • les bons employĂ©s, ensuite, capables de prendre en bouche et de recracher les Ă©lĂ©ments de langage infligĂ©s par la hiĂ©rarchie sur
    • leur bien-Ăªtre au travail,
    • leur besoin de bosser en Ă©quipe, et
    • le sens puissant qu’ils trouvent dans leur job, le salaire en devenant presque accessoire ; et
  • les doux rĂªveurs, enfin, rĂªveurs faisant rĂªver Ă  l’instar de ce « jeune mĂ©decin [qui] rĂ©pond Ă  la nĂ©cessitĂ© de soigner des personnes migrantes » alors qu’il pourrait passer en secteur 1 et se faire un max de moulaga.

Dans l’Évangile selon Mariette, il est martelĂ© que

 

les travaux et les jours nĂ©cessaires Ă  la longue marche de l’humanitĂ© peuvent possĂ©der une forme de transcendance. (…) La question du travail ne peut plus s’envisager hors cadre aspirationnel (sic) et transcendant. (…) De plus en plus de productions ont l’ambition de se penser comme (sic) rĂ©ponses Ă  un appel du sens. (118)

 

Dans cette perspective, la retraite, action qui consiste Ă  se retirer de l’action par essence qu’est le travail, est un non-sens, d’autant que « les salariĂ©s ont en moyenne de trente ans Ă  cinquante ans pour agir [c’est-Ă -dire travailler] alors mĂªme que la durĂ©e de vie s’allonge » et la durĂ©e de la retraite « avoisine trente ans », soit « davantage que la partie intense de la vie professionnelle » (121). Les retraitĂ©s, ces profiteurs qui ne meurent pas assez vite, auraient-ils oubliĂ© Ă  quel point le travail est in-dis-pen-sable Ă  l’homme, n’en eĂ»t-il pas la nĂ©cessitĂ© matĂ©rielle ? Il leur faut revenir au concret. Mariette se rĂ©jouit ainsi en s’apercevant que « l’avenir sera aux soudeurs et aux soudeuses de plus en plus nombreuses ».
Ă€ bien y regarder, nul ne peut dĂ©noncer tout ou partie du travail car tout est travail. La soudure, donc. Ou le voyage. Ou la station horizontale dans un lit pour philosopher (n’en point abuser cependant). Dès lors, il conviendrait de cesser d’opposer travail et loisirs en considĂ©rant l’idĂ©e d’une « vie vraiment active » qui pourrait se construire en dehors de l’emploi, Ă  condition de servir le travail. C’est d’autant plus important que, selon Mariette, pour « les moins de trente ans actuels », « travailler n’est pas le but de leur vie » (127). Au travail tout court, ils prĂ©fèrent le travail sur soi. Avec un danger : que « l’attention portĂ©e au travail sur soi » soit « exclusivement sur soi », jusqu’Ă  en oublier le collectif (131), c’est-Ă -dire moins la sociĂ©tĂ© que l’entreprise. Peut-Ăªtre l’IA, avance la sĂ©miologue, en « libĂ©rant des tĂ¢ches » les hommes pour qu’ils « gagnent en libertĂ© d’agenda », ben voyons, les obligera-t-elle Ă  reconstruire du sens. Ainsi, l’oisivetĂ© deviendra « civilisationnelle et nĂ©o-humaniste » en remplaçant le farniente par « tout un taf amusant et sublimant » (134).
Je me souviens d’une directrice Ă©ditoriale qui, quand une phrase de mon manuscrit la laissait perplexe, Ă©crivait « gĂ¢ ? » dans la marge, voire « gĂ¢ ??? » dans les cas graves. Je sais comment tu aurais commentĂ© ce passage de Mariette, Malina Stachurska !

 

Ă€ suivre…

 

Irakly Avaliani joue Robert Schumann (2009) – 2/8

Première de couverture

 

Le balancier ambigu qui va de Florestan Ă  Eusebius dans cet opus 12 de Robert Schumann  pointe Eusebius après avoir dĂ©signĂ© Florestan. Toutefois, « Grillen » (Chimères), Ă  jouer « avec humour », suggère l’unitĂ© de ces deux opposĂ©s en prolongeant le RĂ© bĂ©mol de la pièce prĂ©cĂ©dente. Nous voici en ternaire et en joie puisque

  • des accents et des contretemps pimpent le phrasĂ©,
  • des octaves dĂ©gringolent joyeusement les dernières marches du registre grave, et
  • les fines nuances apportĂ©es par l’interprète ajoutent de l’Ă©lĂ©gance Ă  la tonicitĂ©

avant qu’une première modulation ne rĂ©oriente le propos entre fa mineur et La majeur. Le retour du thème liminaire en RĂ© bĂ©mol n’est que le dĂ©but de la suite (si, si) du tournoiement. Un passage en Sol bĂ©mol, agrĂ©mentĂ© d’une mesure Ă  deux temps, ne relance-t-il pas

  • la richesse,
  • l’inventivitĂ© et
  • la capacitĂ© de surprises qui contribue Ă  faire vibrer la partition ?

L’embrassement dont nous parlions dans notre première chronique pour dĂ©signer l’intrication d’Eusebius et de Florestan s’illustre alors dans ce passage a priori plus mĂ©ditatif mais qu’agrĂ©mentent, en rĂ©alitĂ©,

  • appogiatures bondissantes,
  • enjambements de mesure,
  • contrastes d’intensitĂ© et
  • variĂ©tĂ© d’attaques,

de sorte que l’on ne sait plus si c’est l’excitation qui trouble la mĂ©lancolie ou l’inverse. Irakly Avaliani ne cèle rien des charmes de la pièce :

  • la violence rĂ©solue des percussions,
  • l’Ă©lĂ©gance des piani et
  • la vivacitĂ© des changements d’atmosphères

sont ici présentés avec une crudité et une hauteur de vue remarquables.

 

 

« In der Nacht » (Dans la nuit), à deux temps et en fa mineur, associe

  • la couleur sombre des arpèges mineurs grondant Ă  la basse,
  • l’aspiration Ă  dĂ©tacher une mĂ©lodie dans l’aigu qui ne s’Ă©lève que pour mieux retomber, et
  • la « passion » qu’exige l’indication placĂ©e par le compositeur en tĂªte de partition.

Celle-ci se manifeste par un rythme oxymorique car

  • très rĂ©gulier (les huit doubles croches par mesure le martèlent),
  • très contestĂ© (la mĂ©lodie frotte ses triolets aux doubles binaires), et
  • très libre (çà et lĂ  se dĂ©ploie Ă  bon escient une agogique vibrante, parfois amplifiĂ©e par les nuances).

Devant un Schumann inspirĂ© donc inspirant, l’auditeur oublie presque de s’Ă©baubir d’une exĂ©cution Ă©quilibrant parfaitement sensibilitĂ© et rigueur pour se laisser Ă©blouir par

  • les modulations Ă©phĂ©mères ou plus stables,
  • l’allant souple que rien ne semble pouvoir endiguer et qui sait pourtant, un instant, s’apaiser, ainsi que par
  • une joyeuse capacitĂ© Ă  associer
    • virtuositĂ©,
    • fougue et
    • musicalitĂ©.

Voilà bien une grande pièce interprétée avec un brio éclairé par une lecture intime des tensions qui électrisent cette nuit-là !

 

 

Le contraste le plus vif est rĂ©servĂ© pour « Fabel », qui assume une tonalitĂ© d’Ut mais prolonge le 2/4 de « In der Nacht ». Ă€ une astuce près : ici, s’opposent frontalement passages lents et passages prompts. Ce nonobstant, doit-on parler

  • d’opposition,
  • d’entrelacement (d’embrassement qui embrase, donc) ou
  • de mise en miroir ?

Après tout, la rapiditĂ© ne s’Ă©talonne qu’Ă  l’aune de la lenteur… de mĂªme que la difficultĂ© technique n’est pas forcĂ©ment dans le presto ou uniquement dans le presto. Ainsi de ces accords de dixième rĂ©servant aux grandes paluches l’interprĂ©tation de l’Ă©pisode ! Irakly Avaliani ne se trompe pas de propos en relativisant presque l’incompatibilitĂ© apparente des caractères grĂ¢ce Ă  sa spectaculaire palette

  • de nuances,
  • des touchers et
  • des choix d’interprĂ©tation.

En effet, « Fabel » offre une grande marge de manœuvre au pianiste puisque

  • les tempi ne sont pas chiffrĂ©s ;
  • les points d’orgue exigent de penser le son plus que de compter les beats ;
  • l’agogique et les respirations doivent accompagner le long passage rapide placĂ© au centre de l’Å“uvre.

 

 

Le musicien en use, osant çà un decrescendo pour accompagner le ralentissement exigĂ© par le compositeur alors que le passage est gĂ©nĂ©ralement marquĂ© par un crescendo, ou lĂ  en risquant une accĂ©lĂ©ration progressive fort Ă  propos quand le strict respect de la partition aurait conduit Ă  un contraste plus brutal et, curieusement, moins appropriĂ©. Ainsi ressentons-nous les diffĂ©rentes formes d’embrassements-embrasements qui alimentent la fantaisie des pièces et font miroiter la diversitĂ© des interactions possibles entre Florestan et Eusebius. Rendez-vous dans une prochaine chronique pour la fin du cycle… et un bonus !


Pour écouter gracieusement l’intégralité du disque, c’est ici.

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 4/6

Première de couverture (détail)

 

L’Ă©loge du travail de Mariette Darrigrand passe par la remise en cause de ses critiques. Parmi elles, on a criĂ© haro sur les baudets

  • politique (la gauche incite Ă  travailler moins sans gagner moins),
  • culturel (la paresse a trop infusĂ© dans la tisane mentale des Français) et
  • philosophique (le marxisme et ses dĂ©rivĂ©s poussent une partie des travailleurs Ă  dĂ©sorganiser, dĂ©nigrer et dĂ©valoriser le travail).

Nous voici arrivĂ©s au baudet historique qui s’ouvre, avec un trait d’humour selon Mariette, par une citation de Marx, Thierry de son prĂ©nom (perso, je prĂ©fère Joseph, mais ce n’est pas le sujet). En effet, travail et technique sont consubstantiellement liĂ©s ; or, historiquement, la technique « fait l’objet d’une très profonde critique » car elle a contribuĂ© aux massacres Ă  grande Ă©chelle qui n’ont pas manquĂ© de se dĂ©ployer au vingtième siècle (79). C’est que la technique se mĂ©lange souvent avec la mètis, Ă  la fois

  • ingĂ©niositĂ©,
  • sagesse et
  • ruse.

Pourtant, en soi, la technique est bonne, d’autant que, Ă©tymologiquement, elle vient de teknon, « une des façons de dĂ©signer l’abri protecteur », ce qui conforte l’idĂ©e d’un travail comme dĂ©rivation de « trave », la poutre, autrement dit comme colonne vertĂ©brale de l’homme (87). Dans le livre de Mariette, ces hypothèses s’Ă©picent d’une conscience Ă©cologique pas toujours simple Ă  suivre, les mĂ©andres de l’inspiration faisant souvent onduler le fleuve de la pensĂ©e au point de rendre son cours difficilement navigable. Ainsi l’auteur explique-t-il que la technique contribue aussi Ă  couper des matĂ©riaux ou de l’ARN mais aussi des sociĂ©tĂ©s. Or, Mariette constate que, « aux abords de Paris et de toutes les grandes villes occidentales qui rĂ©inventent la ville par la vĂ©gĂ©talisation ou la mobilitĂ© Ă©lectrique (sic) », ce qui serait un progrès, « de plus en plus de cabanes de fortune sont visibles », prolongeant la tradition des migrations – donc des gens qui progressent en cheminant – et des abris que s’invente l’homo viator, l’homme voyageur (90).
Autrement dit, le progrès se vivrait donc Ă  plusieurs Ă©chelles, mĂªme si la logique technique est peu ou prou toujours la mĂªme. Dans tous les cas, la technique « a le grand avantage de poser des cadres aidants (sic) » voire de permettre « d’entrer en douceur dans le monde du travail » Ă  travers l’alternance qui rĂ©habilite, et Mariette s’en rĂ©jouit, le mot « maĂ®tre ». Pour maĂ®triser son mĂ©tier donc sa vie, il faut se se soumettre au maĂ®tre en devenant un sous-maĂ®tre ; et c’est cette soumission volontaire qui rend fantastique l’esclavage par le travail.
Ă€ ce baudet historique ou vaguement Ă©pistĂ©mologique, succède le baudet thĂ©ologique. Ă€ l’opposĂ© des religions antiques, le monothĂ©isme est intrinsèquement liĂ© Ă  « la croyance en un travail originel » (93) : le monde n’est pas engendrĂ©, il est créé. Mariette estime que nous devrions nous en inspirer non pour rendre gloire Ă  Dieu mais pour imiter son art du bara, c’est-Ă -dire sa capacitĂ© Ă  « sĂ©parer l’informe pour le recrĂ©er sous forme d’objets utiles » (97). Substituer Ă  l’aspiration transcendantale une croyance Ă  la nĂ©cessitĂ© vitale du travail permettrait sans doute de diviniser les grands patrons Ă  une Ă©poque oĂ¹ « les communautĂ©s d’internautes essaiment pour critiquer leur environnement dans l’entreprise, demander conseil et s’interroger sur la place de l’emploi dans leur vie », Ă  l’instar du forum « AntiTaff » de Reddit qui s’adresse Ă 

 

toi qui ne crois pas que le sens de ta vie passera par ton taff, toi qui nĂ©gocies une rupture conventionnelle, toi qui ne vis pas qu’Ă  travers l’objectif de « faire carrière », toi qui nĂ©gocies pour cinq heures de tĂ©lĂ©travail face Ă  l’inflexiilitĂ© de ton employeur et toi qui souhaites moins de place de l’emploi dans ta vie, voire l’abolition du travail (in : Le Monde, 16-17 fĂ©vrier 2025, p. 17).

 

Face Ă  ce ras-le-bol des travailleurs, qui n’est pas liĂ© Ă  une « perte de sens » ou Ă  l’inclination Ă  un mĂ©lange de procrastination et de fainĂ©antise mais Ă  une exploitation accrue et dĂ©complexĂ©e dont ils sont victimes, Mariette milite pour un travail concret et de proximitĂ© (exactement ce qu’elle ne pratique pas), oĂ¹ l’artisan serait conscient de « l’expĂ©rience-client » grĂ¢ce aux travaux, haha, de farceurs comme Laetitia Vitaud, bombardĂ©s « experts en prospective du travail » ; et, non, je ne proposerai pas une longue liste d’autres titres utiles Ă  la comprĂ©hension et Ă  l’amĂ©lioration de la sociĂ©tĂ©, mĂªme si j’imagine, presque malgrĂ© moi, des experts

  • de la temporalitĂ© laborieuse,
  • de la gestion du faire collectif,
  • de la pratique de la co-crĂ©ation en entreprise (bien distinguer ces deux dernières spĂ©cialitĂ©s),
  • de l’optimisation de la positivation managĂ©riale,
  • du ruissellement de l’esprit de win,
  • de l’estimation de soi par les autres, et autres boulechiteries.

De la sorte, la finalitĂ© du travail ne serait pas de gagner de quoi survivre mais de se rĂ©jouir de « produire du natal, du nouveau, de la vie fraĂ®che, de la genèse » car « tout travail est une façon de recrĂ©er le monde », lit-on p. 101 en se demandant comment il est possible d’Ă©crire, d’Ă©diter et de vendre de telles imbĂ©cillitĂ©s. Si la dimension religieuse que dĂ©cèle l’essayiste dans la fantasmatique du travail doit Ăªtre laĂ¯cisĂ©e par une pragmatique du geste et du faire (je simplifie, hein), Mariette ne nĂ©glige pas complètement l’aspiration au dĂ©passement de soi mais propose de le loger dans l’impression de participer Ă  un purpose collectif. Oui, « participer Ă  un purpose ». Je nous propose de mĂ©diter – mais pas trop – sur ce trope et d’y revenir dans une cinquième notule qui, on le reconnaĂ®tra, s’annonce coquine, peut-Ăªtre mĂªme mutine. D’ici lĂ , au travail, bande de gauchistes paresseux !


Pour retrouver les précédents épisodes, cliquer sur 1, 2 ou 3.

 

Irakly Avaliani joue Robert Schumann (2009) – 1/8

Première de couverture

 

1837. Robert Schumann compose sa première sĂ©rie de Pièces de fantaisie, l’opus 12, oĂ¹ il met en musique son cĂ´tĂ© rĂªveur aka Eusebius, et son cĂ´tĂ© passionnĂ©, aka Florestan. C’est par ce cycle qu’Irakly Avaliani ouvre son disque Schumann, sponsorisĂ© par le groupe Balas et pouvant passer, seize ans plus tard, comme un habile hommage au disque physique, cette espèce en voie de disparition. En effet, le livret, au lieu de nous bassiner d’informations dont on se tampiponne (« Robert Schumann est nĂ© le 8 juin 1810 Ă  Zwickau d’un père… / – Excuse-moi de t’interrompre mais ton laĂ¯us ne m’intĂ©resse pas du tout. Tu peux me dire oĂ¹ est le gaz ? »), permet un Ă©change entre manière de poème de Nancy Huston et des Å“uvres tant abstraites que mouvantes de Masha Schimdt. Comme le disque n’est plus guère disponible Ă  la vente, nous n’Ă©voquerons presque pas cette partie du projet, mais nous ne pouvions la passer sous silence tant elle s’inscrit dans une recherche de synesthĂ©sies

  • (musique,
  • littĂ©rature,
  • peinture)

que Nancy Huston appelle ici des « Embrasements ». Or, c’est bien cette friction dans l’unitĂ© que les spĂ©cialistes experts et autres sachants savants ont dĂ©signĂ©e comme clef-de-voĂ»te de la musique de Robert Schumann,

  • tantĂ´t Eusebius,
  • tantĂ´t Florestan, et
  • parfois ambigu.

 

 

Nulle ambiguĂ¯tĂ© sur « Des Abends » (Au soir) qui nous plonge « très intimement » dans le mood d’Eusebius… et pourtant, la mĂ©trique est, sans Ăªtre embarrassĂ©e, embrassĂ©e et embrasĂ©e, au sens hustonien du terme, puisqu’elle est Ă  la fois binaire (deux temps par mesure) et ternaire (deux triolets de doubles croches par mesure). Avec dĂ©licatesse, Irakly Avaliani nous plonge dans le balancement façon boĂ®te Ă  musique. LĂ  encore, la rĂ©gularitĂ© du dĂ©bit dialogue avec la mĂ©trique. De fait, la mĂ©lodie Ă©grène trois notes par mesure. Il y a donc Ă  la fois

  • une mesure Ă  trois croches,
  • une mesure Ă  deux temps, et
  • une mesure Ă  six doubles croches ;

et c’est de la mĂªme mesure qu’il s’agit. Pareillement, la tonalitĂ© de RĂ© bĂ©mol paraĂ®t Ăªtre une Ă©vidence. Pourtant, elle s’orne de nombreux accidents qui en aiguisent le charme, et elle n’hĂ©site pas Ă  moduler puis Ă  rĂ©apparaĂ®tre en transformant un fa dièse en sol bĂ©mol. Rien, donc, d’anodin dans le calme clapotis de la rĂªverie Ă©tale ; voilĂ  prĂ©cisĂ©ment ce que l’interprète parvient Ă  Ă©voquer grĂ¢ce Ă 

  • un jeu sĂ»r fuyant Ă  raison l’agogique sentimentaliste,
  • un allant savamment dosĂ© qui s’autorise de respirer aux moments-clĂ©s, et
  • un toucher soyeux qui ne sombre jamais dans la mièvrerie.

 

 

« Aufscfwhung » (Essor) doit Ăªtre jouĂ© « très rapidement. Autant dire que Florestan reprend le lead dans ce 6/8 en fa mineur. Nous voilĂ  embarquĂ©s d’entrĂ©e par

  • la tonicitĂ© digitale,
  • la mobilitĂ© tonale,
  • l’agilitĂ© fine de la polyphonie,
  • le travail sur la caractĂ©risation des diffĂ©rents registres et
  • le plaisir de l’itĂ©ration qu’animent des foucades rĂ©jouissantes.

Ă€ ces fins, l’interprète prĂ©fère

  • le clair-et-net au spectaculaire,
  • l’Ă©nergique au bruyant, et
  • la nuance au contraste flashy.

De la sorte, il semble traduire l’ambiguĂ¯tĂ© schumanienne qui s’exprime y compris sous son personnage d’ultrajouisseur. De fait, mĂªme sous un discours d’apparence lĂ©gère, apparaissent, via

  • les changements de mode (mineur / majeur),
  • les diffĂ©rences d’atmosphères,
  • les tentations presque rhapsodiques parfois Ă  peine couturĂ©es ou masquĂ©es par l’urgence du propos

moult

  • failles,
  • sous-jacents sombres et
  • constats de l’insaisissabilitĂ© du dĂ©sir voire du plaisir de jouir.

 

 

« Warum? » (Pourquoi ?), revient au deux temps et au RĂ© bĂ©mol cher Ă  Eusebius, lequel est ici censĂ© s’interroger sur les excès de Florestan, cet autre lui-mĂªme. La perplexitĂ© se lit notamment dans

  • l’indication couronnant la partition (« lent et tendre », pour une rĂ©flexion censĂ©e Ăªtre espantĂ©e par une attitude incorrecte, c’est curieux…),
  • l’harmonisation in medias res (on ne commence pas sur un accord de RĂ© bĂ©mol),l
  • es
  • les contretemps structurants, qui semblent inclure le mouvement dans leur propre caractère obsessionnel,
  • l’Ă©volution de de la mĂ©lodie hĂ©sitant de façon presque joyeuse entre soprano et alto puis basse, donc entre lĂ©gèretĂ© aigĂ¼e et gravitĂ©,
  • la souplesse inattendue de la très stricte mesure
    • (enjambements,
    • ritendi,
    • notes additionnelles),
  • les croisements de mains rejetant l’opposition latĂ©ralisĂ©e entre graves Ă  gauche et aigus Ă  droite,
  • la reprise semblant se ronger les sangs en attendant une rĂ©ponse, ainsi que
  • la composition d’ensemble suggĂ©rant d’enchaĂ®ner ce mouvement et le suivant.

Tel paraĂ®t Ăªtre cet embrasement-embrassement Ă©voquĂ© par le texte de Nancy Huston et par les intrications plastiques fomentĂ©es avec Ă©nergie par Mascha Schmidt : non point une dichotomie clivant le poète gnangnan et le joyeux jouisseur, mais une fusion en partie alĂ©atoire oĂ¹ la schizophrĂ©nie cède le pas Ă  une bipolaritĂ© Ă  la fois violente et tempĂ©rĂ©e. Par son interprĂ©tation

  • soignĂ©e,
  • engagĂ©e et
  • subtile,

Irakly Avaliani laisse entendre en connaisseur que le narratif est illusion. En rĂ©alitĂ©, il n’y a pas d’un cĂ´tĂ© Florestan, de l’autre Eusebius. L’un n’est pas l’excuse de l’autre. L’autre n’est pas la miniature mignarde de l’un. Robert Schumann les rassemble en les opposant, et son interprète nous introduit dans cette vivacitĂ© thymique qui a quelque chose d’autobiographique pour beaucoup d’entre nous – du moins, j’espère. La prochaine notule se demandera s’il en est de mĂªme pour les chimères qui intitulent le quatrième Ă©pisode du cycle…


Pour Ă©couter gracieusement l’intĂ©gralitĂ© du disque, c’est ici.

 

Isabelle, en quelque sorte

Jean Dubois par Bertrand Ferrier

 

Le 22 février en trois temps.

  • Voir que c’est la Sainte-Isabelle.
  • Entendre une chanson de Jean Dubois sourdre dans son petit cerveau.
  • En faire une sortie de messe.

Et hop !