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Le blog de Bertrand Ferrier, page 52

Yvon Bourrel, « In memoriam » (forgotten records) – 4/4

Quatrième du disque

 

Dernier volet des mĂ©langes offerts Ă  la mĂ©moire d’Yvon Bourrel, la Suite pour deux clavecins op. 122. Elle fait Ă©cho, pour les intimes, aux relations du compositeur avec la famille Poinsignon. Pour eux et pour les autres (nous, donc), elle s’articule en un prĂ©lude et deux mouvements.
Le prĂ©lude joue sur la tension entre la brièvetĂ© du son Ă©mis par la corde pincĂ©e (qui plus est quand elle volette autour d’une trille) et la rĂ©sonance des graves tenus. Le dialogue, d’une grande lisibilitĂ©, joue sur la complĂ©mentaritĂ©

  • des touchers,
  • des phrasĂ©s et
  • des couleurs projetĂ©es sur les duettistes par les modulations.

Quoique rĂ©solument tonal, le prĂ©lude se dĂ©vergonde avec quelques dissonances qui ravivent l’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute. La sarabande, plutĂ´t mĂ©lancolique, travaille

  • les diffĂ©rences de registres,
  • l’opposition entre
    • allant,
    • pesanteur et
    • suspension, ainsi que
  • le mĂ©lange
    • de sensation de stagnation,
    • d’impression d’Ă©puisement concentrĂ©e dans les ritendi, et
    • d’envie de connaĂ®tre la suite que suscite la rĂ©pĂ©tition obsessionnelle de motifs davantage rythmiques que mĂ©lodiques.

La valse finale s’ouvre sur un prologue, puis Nadège Legay-Zimmermann et Eulalie Poinsignon croisent le fer entre

  • pulsation des accords,
  • feston des aigus tournoyants et
  • questions-rĂ©ponses associant les deux acolytes.

Comme pour la sarabande, le dernier mouvement semble Ă  plusieurs reprises sur le point de s’Ă©teindre avant de s’Ă©tendre dans un sursaut vital… qui ne tarde cependant pas Ă  s’Ă©puiser. Pour le finale, Yvon Bourrel

  • demande aux interprètes d’Ă©touffer les cordes,
  • copie-colle le thème principal une dernière fois et
  • exige Ă  nouveau l’assèchement des cordes.

Ainsi se dessine une musique qui fait

  • de la simplicitĂ© apparente un argument majeur de sĂ©duction,
  • de la revendication d’un nĂ©oclassicisme une interrogation sur la  substantifique moelle de la crĂ©ation musicale contemporaine, et
  • de l’immĂ©diate accessibilitĂ© des Å“uvres une posture reliant fraternellement compositeur et auditeur.

Certes, le rĂ©sultat peut parfois donner l’impression que le projet artistique ne dĂ©colle pas autant que l’on en eĂ»t rĂªvĂ©, au point de s’en tenir Ă  une proposition souvent plus proprette que soufflante. Toutefois, il est loisible de se demander si une telle frustration n’est pas constitutive de la musique d’Yvon Bourrel. Celle-ci ne prĂ©tend pas Ă©baubir le clampin par des marques de gĂ©nie autoproclamĂ©es. Bien plutĂ´t, elle aspire Ă  dĂ©voiler Ă  l’auditeur les attraits d’une modernitĂ© moins tempĂ©rĂ©e qu’injectĂ©e Ă  petites doses dans la tradition de ce que fut, longtemps, la musique savante. Et si, pour les crĂ©ateurs, Ăªtre agrĂ©able sans Ăªtre anodin n’Ă©tait pas un dĂ©fi si surannĂ© que d’aucuns seraient tentĂ©s de le laisser accroire ?


Retrouver les chroniques précédentes

 

Incroyables racines du Ciel

Arborescences sonores, le nouvel épisode

 

Hormis la critique de la version très personnelle de la trente-troisième sonate de Ludwig van Beethoven signĂ©e par Vladimir Horowitz un 1er avril, c’est un genre que je n’ai pas beaucoup pratiquĂ© dans ces pages : la recension d’un rĂ©cital que je n’ai pas vu (celui dont il sera question n’a pas eu lieu au moment de la rĂ©daction de ces lignes) et que je ne verrai pas (certains dĂ©sirs et obligations s’entrechoquent). Ce nonobstant, l’initiative de Rachel Koblyakov et Florimond Dal Zotto vaut bien que je tente de mettre l’eau Ă  la bouche auditive des Franciliens franciliens et des Franciliens de passage. C’est ça, que je leur offre, grand seigneur, une publicitĂ© dont l’impact terrifiant montrera l’importance de l’influenceur culturel que je suis devenu.
En effet, ce samedi 1er mars, Ă  deux grands pas des Champs-ÉlysĂ©es, les Arborescences sonores proposent deux concerts sous le titre « Les Racines du ciel ». Rendez-vous est fixĂ© en l’Ă©glise presbytĂ©rienne et Ă©cossaise de Paris, ce n’est pas rien, la vĂ©nĂ©rable Scots Kirk. Ă€ 18 h, LĂ©olĂ¼n Planchon Ă  la clarinette, Rachel Koblyakov au violon et Orlando Bass au piano joueront BĂ©la BartĂ³k, Paul Schoenfeld et mĂªme, saperlipopette, des Babillages d’Orlando Bass – programme dĂ©taillĂ© en bas de notule.

 

Ne lisez pas le descriptif, ça tire les chairs. Oups, trop tard.

 

Après un entracte pendant lequel une collation sera proposĂ©e par le cafĂ© Let’s dont le rĂ©fĂ©rencement Google (ce n’est pas une horreur du moteur de recherche, il s’agit bien du propre descriptif du site) fait autant saigner des orbites que si l’on avait Ă©coutĂ© un message d’information de Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, des deux spĂ©cialistes des Mutuelles du Mans, du farceur palois voire, moins pire, bu une tequila pouvant servir de dĂ©marreur Ă  un sous-marin nuclĂ©aire afin d’Ă©tancher la douleur liĂ©e au croquage imprudent d’un piment d’Espelette arrosĂ© d’une harissa maison, Rachel et Orlando repasseront leur bleu de travail, accompagnĂ©s cette fois par Florimond Dal Zotto au violoncelle, pour les Variations sur la sonnerie de Sainte-Geneviève-du-Mont de Marin Marais, la sonate pour violon, violoncelle et piano de Philippe Hersant, laquelle prĂ©cèdera le mythique Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen, oĂ¹ LĂ©olĂ¼n Planchon sera fort attendu (fin du concert : environ 22 h). On peut assister

  • Ă  la première partie (18 h),
  • Ă  la seconde (19 h 30) ou
  • aux deux

pour le mĂªme prix d’une entrĂ©e libre (si). La rĂ©servation est d’autant plus urgente que la jauge est souvent blindĂ©e. Cela se passe sur rkoblyakov [arobase] gmail.com (prĂ©ciser si vous comptez assister Ă  l’ensemble du concert ou Ă  une partie exclusivement).

 

Arborescences sonores II, l’HÉNAURME programme

 

Beaux concerts aux chanceux – la programmation et l’ambition de cette proposition, emmenĂ©e par des artistes dĂ©sormais familiers des lecteurs de cette page, me semblait mĂ©riter que nous en fissions mention, et hop. Un dernier avis : que les gourmands prennent dĂ©jĂ  date pour la prochaine sĂ©ance, annoncĂ©e pour le 12 avril avec un dĂ©but, cette fois, Ă  20 h !


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Yvon Bourrel, « In memoriam » (forgotten records) – 3/4

Première du disque

 

La compilation de musique de chambre saluant la mĂ©moire d’Yvon Bourrel passe, après un quatuor pour piano et cordes et une sonate pour violoncelle et piano, par la sonate pour flĂ»te et piano en Fa, op. 78, composĂ©e et créée par le compositeur en 1989. En 2017, dans les studios rennais du label, Olivier Lusinchi et Daniel Propper enregistraient l’Å“uvre.
Au piano de lancer le premier mouvement, « modérément animé ». Lui répond une flûte guillerette dont il

  • commente,
  • nourrit,
  • relance et
  • inflĂ©chit

régulièrement les propos. Les échanges courtois baguenaudent au gré

  • des modulations,
  • des intensitĂ©s et
  • des voltes thymiques de l’inspiration.

Peu fĂ©ru de dĂ©veloppement monomaniaque, Yvon Bourrel n’hĂ©site pas Ă  user

  • de ruptures,
  • de suspensions et
  • de ses chers unissons, ici gĂ©nĂ©rateurs de suspense.

PortĂ© par une esthĂ©tique nĂ©oclassique qui n’a certes pas l’intention de se dissimuler, le texte profite

  • du piano prĂ©cis de Daniel Propper,
  • de la flĂ»te charmante et charmeuse d’Olivier Lusinchi, ainsi que
  • de la capacitĂ© des interprètes Ă  jouer ensemble,

dernier morendo inclus. Le deuxième mouvement, « calme », laisse

  • rĂ©sonances,
  • silences et
  • tenues de flĂ»te Ă  dĂ©couvert

redĂ©corer l’espace sonore. Une mĂ©lopĂ©e aux harmonies simples Ă©grenĂ©es par le clavier finit par s’Ă©chapper, bientĂ´t Ă©nergisĂ©e par

  • l’intensitĂ© des accords,
  • les triolets de la flĂ»te et
  • les Ă©changes entre les protagonistes

avant la reprise

  • de motifs prĂ©cĂ©dents,
  • d’un solo de flĂ»te et
  • d’une brève coda du piano

offrant au mouvement, en sus de la forme ABA (première partie, partie centrale très diffĂ©rente, partie finale reprenant de nombreux Ă©lĂ©ments de la première partie), une symĂ©trie axiale qu’affectionnait particulièrement Yvon Bourrel (le premier motif – en l’espèce les deux accords du piano – revient en dernier, le deuxième – le solo de flĂ»te – en avant-dernier, ainsi de suite) et qui donne une cohĂ©rence très lisible Ă  chaque section.
Le troisième mouvement, « animé », sautille plus qu’il ne sprinte. L’attention

  • aux phrasĂ©s,
  • aux contretemps et
  • au swing de la pulsation ternaire

traduit l’investissement des interprètes pour rendre la subtilitĂ© modeste de cette musique. Après la reprise du premier thème, le piano suspend le discours pour entamer une seconde partie qui semble se remĂ©morer des moments passĂ©s de la sonate, exploitant le goĂ»t du compositeur pour

  • l’Ă©cho,
  • la rĂ©exposition et
  • la construction en miroir voire en miroitement.

Un trait pianistique reprend le chemin des sautillements liminaires. Sans hĂ©siter, la flĂ»te lui emboĂ®te le pas et conclut l’Å“uvre avec

  • une Ă©nergie plaisante,
  • une fougue aĂ©rienne, et
  • une rĂ©solution bien plus joyeuse que martiale.

De quoi patienter avant d’Ă©couter donc de raconter la Suite pour deux clavecins qui conclut la monographie.


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

Fruits de la vigne – Segna de Cor 2021 du domaine Roc des anges

Photo : Bertrand Ferrier

 

Jadis confinĂ© dans 10 hectares, le Roc des Anges s’Ă©tend dĂ©sormais sur une surface quatre fois plus grande, signe d’un succès impressionnant dans une rĂ©gion aussi concurrentielle que le Roussillon. La cuvĂ©e Segna de Cor, anagramme (approximatif) du nom du domaine, est l’entrĂ©e de gamme de ses rouges – Ă  environ 19 € l’entrĂ©e, tout de mĂªme. Sous l’appellation CĂ´tes catalanes, le vin revendique l’usage de raisins issus de jeunes vignes de carignan, assemblĂ©es Ă  des fruits tirĂ©s de deux ou trois autres cĂ©pages : carignan, syrah, voire cinsault. C’est une quille de ce jus qui s’est tantĂ´t retrouvĂ©e sur notre table pour affronter un couscous maison.
La robe associe trois qualités affriolantes :

  • densitĂ© aguicheuse,
  • profondeur mystĂ©rieuse, et
  • obscuritĂ© gourmande.

Le nez laisse imaginer

  • une compotĂ©e incluant du cassis,
  • des notes d’herbes aromatiques fermement ancrĂ©es dans le sol,
  • ainsi qu’une tension mĂªlant la rugositĂ© et l’aspiration Ă  l’Ă©lĂ©vation.

La bouche se révèle

  • moins explosive qu’attendu,
  • plus longue en nez qu’au palais,
  • assez ferme pour Ă©viter l’astringence et assumer une simplicitĂ© sans chichi mais habillĂ©e de fruits rouges.

Le mariage avec le couscous conduit le vin Ă  affirmer

  • son Ă©quilibre face Ă  la tonicitĂ© des Ă©pices,
  • sa rectitude face Ă  la douceur des lĂ©gumes, et
  • sa singularitĂ© face Ă  des saveurs familières.

Parfait pour accompagner un moment convivial Ă©voquant le cri de la « Rotonde bleue » que l’on peut Ă©couter dans Averno [2006] de Louise GlĂ¼ck (L’Iris sauvage…, trad. Marie Olivier [2022], Gallimard, « PoĂ©sie », 2023, p. 385) :

 

J’en ai assez de l’humain
dit-elle
Je veux vivre sur le soleil

 

Yvon Bourrel, « In memoriam » (forgotten records) – 2/4

Première du disque

 

Forme importante de la musique de chambre, la sonate pour violoncelle n’a pas Ă©chappĂ© Ă  l’intĂ©rĂªt d’Yvon Bourrel pour les standards clairement identifiĂ©s de la musique classique quoique rĂ©cente. L’opus 44, composĂ© en 1976 pour le fils du compositeur, Ă©tait, le 27 mars 2023, confiĂ© Ă 

  • Johann Causse aux quatre cordes,
  • Catherine Chaufard aux petits marteaux et
  • Philippe AndrĂ© aux micros.

Le premier des quatre mouvements est un allegro qui s’engage en effet avec une intensitĂ© roborative oĂ¹

  • le motorisme pianistique,
  • l’engagement de l’archet et
  • la communautĂ© de respiration des instrumentistes

introduisent de suite l’auditeur dans un bouillonnement joyeux et prompt Ă  la foucade. En cours de route, le compositeur change pourtant son fusil pacifique d’Ă©paule avec habiletĂ©. L’apaisement qu’il mĂ©nage alors permet aux musiciens d’entamer un vĂ©ritable dialogue qui ne tarde pas Ă  se réénergiser puis Ă  se rĂ©tracter Ă  nouveau dans une suspension happant l’attention que le mystère des unissons pianistiques rend vibrante. Au dĂ©veloppement linĂ©aire, Yvon Bourrel prĂ©fère

  • la mutation atmosphĂ©rique,
  • l’interaction fructueuse et
  • le tuilage soyeux entre divers chapitres narratifs.

Ainsi, il donne Ă  ce premier mouvement une pulsion et une pulsation quasi rhapsodique que gratine un art du fondu-enchaĂ®nĂ© et de la construction pour le moins sĂ©millant. Les doubles cordes du violoncelle enrichissent la rĂ©exposition du premier motif fricotant avec la danse villageoise avant que l’Ă©nergie liminaire ne rĂ©apparaisse pour boucler l’allegro.
Suit un bref vivo, que lance le violoncelle. Le piano lui fait Ă©cho. Les deux acolytes versent dans une danse en Ă©tat de lĂ©gère Ă©briĂ©tĂ©. Johann Causse persiste Ă  vouloir relancer sa petite affaire, faussement inconscient du trope bourrĂ©lique qui conduit le compositeur Ă  transmuter non point l’or en plomb mais les segments pĂ©tillants en espaces lyriques.

  • Unissons signature,
  • synchronisations soignĂ©es
    • (notes,
    • intensitĂ©,
    • agogique),
  • suspensions et
  • dĂ©nouement quasi dukassien (on entend presque le basson de l’apprenti sorcier lancer la cavalcade…) pour renouer avec la farandole liminaire

soutiennent l’attention de l’auditeur jusqu’au long pizzicato final, oxymoron très bourrellien.

 

 

Le lento se pare d’une gravitĂ© qui se traduit notamment dans

  • la cyclicitĂ© de l’accompagnement de Catherine Chaufard,
  • la solennitĂ© du violoncelle de Johann Causse, et
  • l’emphase de la transition vers la seconde partie, marquĂ©e par les unissons chers au compositeur.

La rigueur de la mesure et du tempo contraste avec

  • la souplesse du geste,
  • le plaisir  de la modulation,
  • l’ampleur des nuances et
  • la largeur du vibrato du violoncelle.

La fin en fade-out prĂ©pare l’allegro molto enchaĂ®nĂ© attaca subito seguente.

  • L’Ă©nergie lĂ©gère du ternaire et du toucher multiple qui anime le piano,
  • le contraste d’un accompagnement entre traits liquides et soliditĂ© des unissons avec accents, ainsi que
  • la versatilitĂ© des couleurs et des registres du violoncelle

proposent une lecture dynamique et musicale de la partition, loin d’une exĂ©cution sage et prudente. Au contraire, les interprètes prennent les risques de fausses notes ou de justesse çà et lĂ  un peu, prĂ©cisĂ©ment, pas tout Ă  fait juste. Cela dĂ©chaussera peut-Ăªtre le dentier des amatrices de perfection botoxĂ©e et ennuyeuse abonnĂ©es au Figaro, tout en frisottant leur effarante permanente violette, mais c’est Ă©videmment la seule manière

  • digne,
  • intrigante et
  • appĂ©tissante

de faire de la musique avec cÅ“ur… et donc, a posteriori, de donner envie Ă  l’auditeur de dĂ©couvrir la sonate pour flĂ»te et piano en Fa que nous raconterons dans une prochaine notule !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

Slava Guerchovitch, « Born in Monaco » (Odradek) – 4/4

Première du disque

 

C’est un peu la BWV 565 des organistes : avec la sonate en si mineur, le dernier volet de la Deuxième annĂ©e de pèlerinage est l’une des pièces de Franz Liszt les plus frĂ©quentĂ©es par les pianistes en quĂªte de sensation forte. Dans ces pages, on l’a chroniquĂ©e sous diverses mimines  notamment celles de Michele Campanella, qui nous a paru formidable et passionnant, et de Yves Henry, brillant et profond.
L’andante maestoso joue son rĂ´le de prĂ©lude. Il est

  • dramatique mais attirĂ© par les rĂ©solutions majeures,
  • Ă©nigmatique mais parcouru de motifs itĂ©ratifs,
  • puissant mais aĂ©rĂ© par les rĂ©sonances (pĂ©dalisation, tenues, silences en points d’orgue).

Slava Guerchovitch en sculpte

  • les tensions,
  • les contradictions et
  • les mutations.

Son toucher astucieux sait

  • narrer,
  • surprendre et
  • suspendre.

Le presto agitato assai sait

  • vrombir et haleter piano,
  • explorer et caractĂ©riser les diffĂ©rents registres,
  • saccader et faire rebondir les petits marteaux tout en Ă©vitant de hachurer le rĂ©cit.

La rupture apportée par

  • la modulation,
  • le changement d’intensitĂ© et
  • la modification de la mesure (officiellement Ă  quatre temps, plus prĂ©cisĂ©ment Ă  vingt-quatre doubles croches)

explose avec pertinence.

  • La vigueur des staccati piĂ¹ animato,
  • la fureur des doubles octaves en Fa # et
  • le souci de maintenir une lisibilitĂ© en privilĂ©giant une virtuositĂ© musicale plutĂ´t qu’un jeu platement dĂ©monstratif

rendent encore plus savoureux l’intermède reprenant les motifs liminaires et conduisant Ă  l’andante quasi improvisato en 12/8 dĂ©guisĂ© par

  • la mesure officielle (4/4),
  • les contretemps et
  • l’agogique.

On y savoure

  • le chromatisme dĂ©licat,
  • les arrĂªts sur image,
  • l’aura offerte par une pĂ©dalisation très juste et
  • le très sapide triple piano.

 

 

L’andante oĂ¹ il faut jouer « ben marcato il canto » semble vouloir dĂ©ployer un lyrisme bien tempĂ©rĂ©, mais celui-ci est vite brouillĂ© par l’inclination lisztienne pour

  • la modulation brillante,
  • les inquiĂ©tantes car sempiternelles marches chromatiques descendantes, et
  • la richesse rhapsodique.

Le compositeur déploie alors sa verve en tension :

  • ternaire frottĂ© au binaire,
  • contretemps et enjambements de mesure,
  • rigueur du 24/16 et exigence d’un jeu « rubato quasi improvisato ».

On salue donc

  • l’habiletĂ© technique du musicien,
  • sa capacitĂ© Ă  faire musique en toute circonstance et
  • sa science juvĂ©nile mais sĂ»re de la narration qui est
    • mouvement,
    • contraste et
    • continuitĂ©.

L’allegro moderato au battement sourd ouvre sur un Ă©pisode de bariolage aux multiples rĂ©miniscences.

  • La puissance des octaves,
  • la rage des intervalles projetĂ©s,
  • l’efficience des contrastes

soulignent la maĂ®trise de l’interprète dont le travail, refusant toute radicalitĂ© snob, ne manque cependant ni de hauteur de vue, ni de poĂ©sie.

  • Son souci du texte par-delĂ  les effets attendus (ainsi de la pĂ©dalisation curieuse mais spĂ©cifiĂ©e dans la partition juste avant le tempo rubato),
  • sa capacitĂ© Ă  faire rĂ©sonner les effets lisztiens sans s’en tenir au dĂ©jĂ -vu, ainsi que
  • son Ă©vident plaisir Ă  faire palpiter une Ă©motion qui ne se rĂ©duirait pas au wow
    • de la virtuositĂ©,
    • de l’ampleur du piano ou
    • de la largeur du spectre d’intensitĂ©s

sĂ©duisent. La fausse barcarolle qui se glisse est tendue comme un filet lors de la finale de Roland-Garros. L’andante en RĂ© bariolĂ© s’enrage bientĂ´t comme l’exigent les octaves jusqu’Ă  l’allegro gonflĂ© Ă  bloc, pour lequel l’interprète ne manque certes pas de souffle. Le finale, entre allegro wagnĂ©rien et presto rĂ©capitulatif de la plus belle eau, est rendu avec le brio, la sensibilitĂ© et l’ambition qui happent en concert mais, ici, saisissent au disque.
Après
un Bach foufou, un Ravel direct, voici donc un Liszt sĂ©rieux donc vibrant. Le disque-carte de visite donne l’impression d’un interprète qui, dotĂ© de moyens remarquables et d’un cerveau bien construit, n’avait peut-Ăªtre pas encore, en 2022 (date d’enregistrement de ce disque paru en 2025), sa personnalitĂ© artistique propre, mais sait dĂ©jĂ  interagir presque en camĂ©lĂ©on avec les partitions qu’il aborde en faisant montre

  • d’ambition,
  • d’envie et, c’est plus que louable,
  • de respect de la partition.

Pour un jeune virtuose, il est certain qu’existent pires postures.


Pour retrouver les précédentes chroniques, choisir 1, 2 ou 3.
Pour acheter le disque, c’est par exemple
ici.

Pour l’écouter gracieusement en intégrale, c’est par exemple là.

 

Yvon Bourrel, « In memoriam » (forgotten records) – 1/4

Première du disque

 

Passons outre une première de livret dont les errements typographiques (Nadège aurait mĂ©ritĂ© son accent…) et la mise en page Ă  peine digne d’un atelier dĂ©couverte d’Ă©cole primaire n’incitent guère Ă  l’achat ou Ă  l’Ă©coute d’impulsion, ce qui est quand mĂªme ballot ; et lançons-nous dans l’exploration de ce mĂ©lange saluant la mĂ©moire d’Yvon Bourrel, prof de musique et comppositeur de plus d’une centaine d’Å“uvres, dont Vingt-quatre prĂ©ludes pour piano ainsi que les quatre Å“uvres de musique de chambre rassemblĂ©es sur ce disque après leur captation en direct.
DĂ©diĂ© Ă  Daniel Propper, ici au piano avec Laurent Causse au violon, Sylvain Durantel Ă  l’alto et Jean de Spengler au violoncelle, le Quatuor pour piano et cordes op. 134 a Ă©tĂ© composĂ© en 2016 et enregistrĂ© en mai 2023 par Philippe AndrĂ© (c’est la « première mondiale » que documente aussi la vidĂ©o ci-dessous). L’allegro liminaire s’ouvre Ă  l’unisson, motif qui rythmera le mouvement, et revendique d’emblĂ©e un classicisme tonal aux charmes dĂ©licieusement surannĂ©s :

  • souci de la ligne mĂ©lodique,
  • plaisir d’harmonisations simples et de modulations efficaces,
  • Ă©lĂ©gance d’un dĂ©veloppement fluide,
  • distribution polie des rĂ´les mouvants de chaque acteur voire des deux pĂ´les (cordes / piano) et
  • variĂ©tĂ© du jeu confiĂ© au pianiste (guirlandes de notes, arpèges, accords…).

Une reprise permet de mieux profiter

  • du lyrisme,
  • du balancement ternaire et
  • du souci d’Ă©quilibre que manifeste le compositeur.

Yvon Bourrel n’hĂ©site pas Ă  poser la discussion au mitan du mouvement. Les interprètes y confirment

  • leurs qualitĂ© de prĂ©cision et d’Ă©coute mutuelle,
  • leur travail sur la communautĂ© de respiration appuyĂ©e par un travail commun structurel des trois cordistes, et
  • leur engagement (nuances, phrasĂ©s, agogique collective toujours inspirĂ©e)

jusqu’au retour au calme qui clĂ´t la seconde partie.

 

 

Le vivo garde le swing du ternaire en faisant dialoguer piano et trio Ă  cordes et appuyant l’inclination d’Yvon Bourrel pour l’unisson et la monodie.

  • Une sĂ©rie de questions-rĂ©ponses insiste sur la polarisation du dĂ©bat ;
  • un joyeux souci d’organiser le propos Ă©veille l’intĂ©rĂªt (nuances, phrasĂ©s, accents, contrastes de couleurs) ; et
  • l’efficacitĂ© de la forme ABA tĂ©moigne du dĂ©sir du compositeur de ne jamais lasser,

les pizzicati finaux ouvrant de souriants autres possibles. L’andante vibre des couleurs sombres de l’alto de Sylvain Durantel (lequel conclura aussi le mouvement) que prolonge le piano. C’est l’une des qualitĂ©s d’Yvon Bourrel que de prendre le quatuor comme un potentiel et non comme un tout compact qui devrait obligatoirement jouer ensemble en permanence. Le compositeur semble plutĂ´t voir son dispositif comme un Ă©ventail qu’il ouvre ou replie de multiples façons selon son inspiration. L’atmosphère introspective offerte par le mode mineur s’Ă©claire d’une partie centrale majeure et de modulations joliment trouvĂ©es. Les compères de la salle Poirel savent tisser

  • un suspense,
  • une tension,
  • une Ă©motion (comme lorsque le violoncelle de Jean de Spengler prend le lead).

L’allegretto final envoie un piano mozartien scintiller entre bariolage et mĂ©lodie pĂ©tillante, entraĂ®nant dans son sillage ses acolytes cordistes. Saisit le goĂ»t d’Yvon Bourrel pour

  • la modulation plutĂ´t que la stagnation,
  • la mutation plutĂ´t que le dĂ©veloppement linĂ©aire,
  • le cahot plutĂ´t que le convenu (la brève coda du quatuor illustrera cette tendance…).

Tout se passe comme si le compositeur souhaitait associer

  • l’Ă©vidence tonale et la surprise,
  • la clartĂ© mĂ©lodique et les Ă©clairs de l’inattendu,
  • la soliditĂ© d’une construction d’ensemble et le plaisir de l’Ă -coup,

mettant ainsi en Ă©vidence que, pour une fois dans l’histoire de l’humanitĂ©, les opposĂ©s sont en fait des alliĂ©s, l’Ă©vidence, la clartĂ© et la soliditĂ© permettant Ă  la surprise, Ă  l’inattendu et Ă  l’Ă -coup de pimenter un rĂ©cit dont Yvon Bourrel veut toujours privilĂ©gier la cohĂ©rence, l’intĂ©rĂªt donc l’intelligibilitĂ©. Posture sĂ©pia, peut-Ăªtre, pour les mĂ©lomanes monomaniaques d’une Ă©criture contemporanĂ©iste dont le gĂ©nie serait proportionnel Ă  la pĂ©nibilitĂ© de l’Ă©coute et Ă  l’insaisissabilitĂ© du projet ; posture fondĂ©e pour qui pense, avec Claude Debussy, que la musique – quel que soit son style – est d’abord lĂ  pour rĂ©jouir l’auditeur. Comme l’exprimait Muriel Robin avec les mots de Pierre Palmade, une musique qui rĂ©jouit,

 

ce s’rait un p’tit peu commun, un p’tit peu clichĂ©, un p’tit peu attendu, mais pas forcĂ©ment dĂ©sagrĂ©able.

 

En tout cas, cela nourrit notre hĂ¢te de chroniquer la suite de cet hommage funèbre dont le premier Ă©pisode ouvre l’appĂ©tit – c’est pas si frĂ©quent, pour un hommage funèbre !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

Fruits de la vigne – Segna de Cor 2021 du domaine Roc des anges

Photo : Bertrand Ferrier

 

Jadis confinĂ© dans 10 hectares, le Roc des Anges s’Ă©tend dĂ©sormais sur une surface quatre fois plus grande, signe d’un succès impressionnant dans une rĂ©gion aussi concurrentielle que le Roussillon. La cuvĂ©e Segna de Cor, anagramme (approximatif) du nom du domaine, est l’entrĂ©e de gamme de ses rouges – Ă  environ 19 € l’entrĂ©e, tout de mĂªme. Sous l’appellation CĂ´tes catalanes, le vin revendique l’usage de raisins issus de jeunes vignes de carignan, assemblĂ©es Ă  des fruits tirĂ©s de deux ou trois autres cĂ©pages : carignan, syrah, voire cinsault. C’est une quille de ce jus qui s’est tantĂ´t retrouvĂ©e sur notre table pour affronter un couscous maison.
La robe associe trois qualités affriolantes :

  • densitĂ© aguicheuse,
  • profondeur mystĂ©rieuse, et
  • obscuritĂ© gourmande.

Le nez laisse imaginer

  • une compotĂ©e incluant du cassis,
  • des notes d’herbes aromatiques fermement ancrĂ©es dans le sol,
  • ainsi qu’une tension mĂªlant la rugositĂ© et l’aspiration Ă  l’Ă©lĂ©vation.

La bouche se révèle

  • moins explosive qu’attendu,
  • plus longue en nez qu’au palais,
  • assez ferme pour Ă©viter l’astringence et assumer une simplicitĂ© sans chichi mais habillĂ©e de fruits rouges.

Le mariage avec le couscous conduit le vin Ă  affirmer

  • son Ă©quilibre face Ă  la tonicitĂ© des Ă©pices,
  • sa rectitude face Ă  la douceur des lĂ©gumes, et
  • sa singularitĂ© face Ă  des saveurs familières.

Parfait pour accompagner un moment convivial Ă©voquant le cri de la « Rotonde bleue » que l’on peut Ă©couter dans Averno [2006] de Louise GlĂ¼ck (L’Iris sauvage…, trad. Marie Olivier [2022], Gallimard, « PoĂ©sie », 2023, p. 385) :

 

J’en ai assez de l’humain
dit-elle
Je veux vivre sur le soleil

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 3/6

Première de couverture (détail)

 

Poursuivie par sa marotte qui semble Ăªtre de complaire au grand patronat, ainsi que subodorĂ© ici et lĂ , Mariette Darrigrand dĂ©nonce d’emblĂ©e les implications de la fausse Ă©tymologie. Associer travail et tripalium, c’est « mettre le travail sous le signe de la torture » (19), ce qui est typique de « la gauche », première sur « le droit Ă  la paresse » et l’envie de « travailler moins pour gagner plus » (25) quand la droite, par la bouche de Philippe Gosselin, dĂ©putĂ© de la Manche, rĂªve de « travailler plus sans payer plus ». Autant dire que, sous couvert de sĂ©miologie objective, le livre bascule très vite dans une sĂ©paration qui semble rĂ©pondre Ă  la gĂªne initiale d’une privilĂ©giĂ©e payĂ©e Ă  prix d’or pour animer des workshops corporate. L’heure est Ă  la confirmation des confrontations.

  • D’un cĂ´tĂ©, il y a les gentils, ceux qui procurent du travail, ce qui est gentil, mais qui sont encore plus gentils puisqu’on peut leur vendre des confĂ©rences d’une copine de Mariette Darrigrand (laquelle invite donc Mariette Darrigrand), une ex-cancĂ©rologue qui veut dĂ©sormais « soigner l’entreprise » et optimiser les « ressources humaines », c’est dire si l’entreprenariat macroniste est un cancer ;
  • de l’autre campent les mĂ©chants, les flemmards, les revendicatifs – bref, ces salopards « de gauche » qui ont contribuĂ© Ă  rĂ©pandre le lien viciĂ© entre le pale et le taf, utilisant l’Ă©tymologie comme « la voie royale des croyances populaires » (29).

En somme, tout se passerait comme si les travailleurs ne se plaignaient pas du travail Ă  cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent mais Ă  cause de l’Ă©tymologie, qui infuserait dans leur logiciel mental une image faussĂ©e de leur servitude Ă©panouissante. Un aveu : on est au bord de la larmichette.
Heureusement, pour l’auteur, mieux vaut considĂ©rer que le travail est liĂ© au trabalh, « construction Ă  l’intĂ©rieur de laquelle on place le cheval Ă  ferrer ». Ainsi, le travail n’asservit pas le travailleur, tsss, tsss, il se met « au service de l’animal laborans », selon les termes de Hannah Arendt, laquelle doit Ăªtre une super copine de Mariette – comme nous dĂ©signerons l’auteur dĂ©sormais – puisqu’elle l’appelle « Hannah » (48). Une autre hypothèse relie le travail Ă  la construction de « traves » (en gros : des poutres). Dès lors, travailler, ce serait s’associer Ă  « tout ce qui peut solidifier la vie » (33). Mieux, si on relit Virgile pour dĂ©noncer les gauchistes (chacun ses raisons de « relire » Virgile…), « trave, vĂ©ritable Ă©tymon de travail, est un mot poĂ©tique et sacralisant qui fleure bon les bois et les canopĂ©es ». D’ailleurs, ne dit-on pas que le bois lui-mĂªme travaille (37), hein, ne dit-on pas ?
Le problème est peut-Ăªtre que Mariette et moi, on n’a pas dĂ» prendre les mĂªmes limousines pour se rendre au travail. Celles que j’ai coutume d’emprunter pour aller embaucher « fleurent rarement bon », dĂ©jĂ , et fleurent encore moins « les bois et les canopĂ©es ». Bah, il y a sans doute plus de pognon Ă  gratter chez les patrons de grosses boĂ®tes que chez les travailleurs, et cela justifie, pour certaine, d’oser des « affirmations positives » qui se situent intellectuellement au carrefour

  • des supermarchĂ©s,
  • de la finesse de pensĂ©e d’un Jean-Pierre Raffarin, et
  • de l’encĂ©phalogramme artistique de Lorie.

Au reste, la chanson n’est pas loin puisque, emballĂ©e par son propre discours, l’auteur s’enflamme et se prend pour une slameuse. Selon elle, yo,

 

le travail contient tout autant la trave que l’entrave

 

car « il nous soutient souvent et parfois nous emprisonne ». Superbe chiasme qui aurait cependant gagnĂ© Ă  remplacer « parfois » par « presque toujours, donc toujours ». « Arbeit macht frei », on croyait ce genre d’idĂ©ologie placĂ©e en veilleuse, mais il faut constater que les effarants triomphes macronistes dĂ©complexent certains convaincus.

 

 

Pour comprendre pourquoi le travail ne nous emprisonne que parfois, concentrons-nous sur le palimpseste sĂ©miologique qu’esquisse l’essayiste. Mariette rappelle que les mots sont souvent en friction avec d’autres termes proches d’eux par le sens. Ainsi de la concurrence entre travail et labeur (41), finalement Ă©crasĂ©e par le premier, mĂªme si le verbiage entreprenarial contemporain remet en selle le second, constate l’auteur, Ă  force de fonder et d’animer des labs. De toute façon, « le travail est nĂ© avec l’humanité », si bien que « toute souffrance liĂ©e Ă  lui est (…) un dĂ©voiement coupable » de notre instinct. Sic.
Le travail Ă©tant lĂ  « depuis toujours », il nous faut jobber encore et encore sans exiger de gagner davantage mais pour honorer « l’Ă©lan vital » de l’homme qui n’est autre que « l’Ă©lan travailleur vital » (50-51). C’est cette pulsion vers le travail qui nous donne de l’envergure, le mot « vergue » dĂ©signant une « pièce très solide » d’un mĂ¢t… et semblant connectĂ© au work anglais (54). L’homme qui work est un homme qui fait, un homo faber. Or, pour bien faire, il faut s’organiser, c’est-Ă -dire poser des actes guidĂ©s par l’ergon.
L’ergon est l’art d’organiser le travail comme Ă©nergie. En s’organisant pour bien travailler, l’homme applique Ă  son Ă©chelle un objectif qui devrait Ăªtre global : « Aller vers un bon mix Ă©nergĂ©tique » (65). Parce qu’il mobilise l’Ă©nergie renouvelable des travailleurs, le travail les alimente d’une tension saine sans laquelle le courant ne passerait pas dans leurs vies. VoilĂ  pourquoi l’auteur en appelle Ă  une Ă©cologie laborieuse qui oppose le travail Ă  la peine, « d’oĂ¹ vient notre pĂ©nibilitĂ©, si utilisĂ©e durant la crise de la rĂ©forme des retraites en 2023 » (67).
Faut-il pas en tenir une sacrĂ©e couche et vivre dans a bed of roses pour opposer travail et pĂ©nibilitĂ©, alors que ces rĂ©alitĂ©s sont consubstantielles pour de nombreux travailleurs, Ă  diffĂ©rents degrĂ©s ? Faut-il pas Ăªtre hors sol pour s’Ă©tonner que pĂ©nibilitĂ© et retraite puissent Ăªtre reliĂ©es ? La rĂ©ponse est dans les questions. Cependant, dopĂ©e par le dĂ©sir de complaire aux exploiteurs qui dĂ©tiennent la caillasse, Mariette n’en dĂ©mord pas : pour elle, le travail est le terreau du bonheur. Mieux, c’est ce qui relie l’homme Ă  son essence (sans plomb) et Ă  la terre. Ă€ l’en croire, dans une perspective Ă©cologique, dont on sait comme elle fait vibrer les patrons français Ă  coups d’excès de normes et de distorsion de la concurrence dĂ©truisant des emplois, « les traitĂ©s actuels de permaculture » rappellent « cette sagesse ancestrale : travailler, c’est souvent savoir attendre » (69).
« Travailler, c’est souvent savoir attendre. » Wow! Sera-ce Ă  force d’Ă©crire n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ?

 

 

Pour Mariette, point de doute : comme l’ostĂ©opathie vise Ă  redonner de la libertĂ© de mouvement au corps, une bonne organisation au travail permet la fluiditĂ© et la mobilitĂ©. Des travailleurs « bien organisĂ©s » sont « allègrement collaboratifs », donc très loin d’un Paul Lafargue, liĂ© Ă  Karl Marx (« wououououh » crient les grands patrons finançant l’auteur) par son Ă©pouse, coupable d’avoir Ă©crit Le Droit Ă  la paresse oĂ¹ « le travail Ă©tait le grand accusé » (75). Paul Lafargue y dĂ©nonce le travail comme Ă©lĂ©ment aliĂ©nant. Par cette thèse barbare, il se transforme en « dĂ©fenseur de la paresse », crime contre

  • le patronat,
  • les « libĂ©raux », ces aliĂ©nateurs et, de façon anticipĂ©e,
  • la macronie s’il en est.

LĂ  encore, seule une ultra privilĂ©giĂ©e recherchant des subsides auprès de ceux qui mĂ©prisent les travailleurs dont ils tirent leur richesse peut feindre d’oublier que, oui, structurellement, le travail est une aliĂ©nation. On peut mĂªme se demander si la sĂ©miologue n’est pas l’exemple mĂªme de l’aliĂ©nĂ©e, pas forcĂ©ment folle mais obligĂ©e de tirer Ă  la ligne afin d’insulter ceux qui souffrent au travail en multipliant

  • les louanges de la soumission censĂ©e conduire Ă  l’Ă©panouissement,
  • les embardĂ©es contre ceux qui pensent que « l’amour du travail est une folie », et
  • les affirmations inacceptables comme « la paresse est la plus sinistre des maladies du travail » (c’est Ă©crit texto p. 77, et il ne faudrait sans doute pas s’en Ă©mouvoir, bordel !).

En rĂ©alitĂ©, les propos de Mariette, loin d’Ăªtre une dĂ©monstration linguistique stimulante, sont une parfaite illustration de cette aliĂ©nation au grand patronat que nous autres clampins vivons mais qui est censĂ©e Ăªtre ici dĂ©noncĂ©e. Ha, ha. Dans une prochaine notule,

  • nous continuerons donc de nous laisser porter par cet Ă©trange Ă©loge du travail ;
  • nous persisterons Ă  enfoncer ces portes ouvertes Ă  une idĂ©ologie crissante totalement – et sciemment – dĂ©connectĂ©e des rĂ©alitĂ©s
    • anthropologiques,
    • sociologiques et
    • humaines ; bref,
  • nous persisterons Ă  serpenter parmi les sornettes Ă©noncĂ©es par Mariette.

TaĂ¯aut et Ă  suivre !

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 3

Première de couverture (détail)

 

Poursuivie par sa marotte qui semble Ăªtre de complaire au grand patronat, ainsi que subodorĂ© ici et lĂ , Mariette Darrigrand dĂ©nonce d’emblĂ©e les implications de la fausse Ă©tymologie. Associer travail et tripalium, c’est « mettre le travail sous le signe de la torture » (19), ce qui est typique de « la gauche », première sur « le droit Ă  la paresse » et l’envie de « travailler moins pour gagner plus » (25) quand la droite, par la bouche de Philippe Gosselin, dĂ©putĂ© de la Manche, rĂªve de « travailler plus sans payer plus ». Autant dire que, sous couvert de sĂ©miologie objective, le livre bascule très vite dans une sĂ©paration qui semble rĂ©pondre Ă  la gĂªne initiale d’une privilĂ©giĂ©e payĂ©e Ă  prix d’or pour animer des workshops corporate. L’heure est Ă  la confirmation des confrontations.

  • D’un cĂ´tĂ©, il y a les gentils, ceux qui procurent du travail, ce qui est gentil, mais qui sont encore plus gentils puisqu’on peut leur vendre des confĂ©rences d’une copine de Mariette Darrigrand (laquelle invite donc Mariette Darrigrand), une ex-cancĂ©rologue qui veut dĂ©sormais « soigner l’entreprise » et optimiser les « ressources humaines », c’est dire si l’entreprenariat macroniste est un cancer ;
  • de l’autre campent les mĂ©chants, les flemmards, les revendicatifs – bref, ces salopards « de gauche » qui ont contribuĂ© Ă  rĂ©pandre le lien viciĂ© entre le pale et le taf, utilisant l’Ă©tymologie comme « la voie royale des croyances populaires » (29).

En somme, tout se passerait comme si les travailleurs ne se plaignaient pas du travail Ă  cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent mais Ă  cause de l’Ă©tymologie, qui infuserait dans leur logiciel mental une image faussĂ©e de leur servitude Ă©panouissante. Un aveu : on est au bord de la larmichette.
Heureusement, pour l’auteur, mieux vaut considĂ©rer que le travail est liĂ© au trabalh, « construction Ă  l’intĂ©rieur de laquelle on place le cheval Ă  ferrer ». Ainsi, le travail n’asservit pas le travailleur, tsss, tsss, il se met « au service de l’animal laborans », selon les termes de Hannah Arendt, laquelle doit Ăªtre une super copine de Mariette – comme nous dĂ©signerons l’auteur dĂ©sormais – puisqu’elle l’appelle « Hannah » (48). Une autre hypothèse relie le travail Ă  la construction de « traves » (en gros : des poutres). Dès lors, travailler, ce serait s’associer Ă  « tout ce qui peut solidifier la vie » (33). Mieux, si on relit Virgile pour dĂ©noncer les gauchistes (chacun ses raisons de « relire » Virgile…), « trave, vĂ©ritable Ă©tymon de travail, est un mot poĂ©tique et sacralisant qui fleure bon les bois et les canopĂ©es ». D’ailleurs, ne dit-on pas que le bois lui-mĂªme travaille (37), hein, ne dit-on pas ?
Le problème est peut-Ăªtre que Mariette et moi, on n’a pas dĂ» prendre les mĂªmes limousines pour se rendre au travail. Celles que j’ai coutume d’emprunter pour aller embaucher « fleurent rarement bon », dĂ©jĂ , et fleurent encore moins « les bois et les canopĂ©es ». Bah, il y a sans doute plus de pognon Ă  gratter chez les patrons de grosses boĂ®tes que chez les travailleurs, et cela justifie, pour certaine, d’oser des « affirmations positives » qui se situent intellectuellement au carrefour

  • des supermarchĂ©s,
  • de la finesse de pensĂ©e d’un Jean-Pierre Raffarin, et
  • de l’encĂ©phalogramme artistique de Lorie.

Au reste, la chanson n’est pas loin puisque, emballĂ©e par son propre discours, l’auteur s’enflamme et se prend pour une slameuse. Selon elle, yo,

 

le travail contient tout autant la trave que l’entrave

 

car « il nous soutient souvent et parfois nous emprisonne ». Superbe chiasme qui aurait cependant gagnĂ© Ă  remplacer « parfois » par « presque toujours, donc toujours ». « Arbeit macht frei », on croyait ce genre d’idĂ©ologie placĂ©e en veilleuse, mais il faut constater que les effarants triomphes macronistes dĂ©complexent certains convaincus.

 

 

Pour comprendre pourquoi le travail ne nous emprisonne que parfois, concentrons-nous sur le palimpseste sĂ©miologique qu’esquisse l’essayiste. Mariette rappelle que les mots sont souvent en friction avec d’autres termes proches d’eux par le sens. Ainsi de la concurrence entre travail et labeur (41), finalement Ă©crasĂ©e par le premier, mĂªme si le verbiage entreprenarial contemporain remet en selle le second, constate l’auteur, Ă  force de fonder et d’animer des labs. De toute façon, « le travail est nĂ© avec l’humanité », si bien que « toute souffrance liĂ©e Ă  lui est (…) un dĂ©voiement coupable » de notre instinct. Sic.
Le travail Ă©tant lĂ  « depuis toujours », il nous faut jobber encore et encore sans exiger de gagner davantage mais pour honorer « l’Ă©lan vital » de l’homme qui n’est autre que « l’Ă©lan travailleur vital » (50-51). C’est cette pulsion vers le travail qui nous donne de l’envergure, le mot « vergue » dĂ©signant une « pièce très solide » d’un mĂ¢t… et semblant connectĂ© au work anglais (54). L’homme qui work est un homme qui fait, un homo faber. Or, pour bien faire, il faut s’organiser, c’est-Ă -dire poser des actes guidĂ©s par l’ergon.
L’ergon est l’art d’organiser le travail comme Ă©nergie. En s’organisant pour bien travailler, l’homme applique Ă  son Ă©chelle un objectif qui devrait Ăªtre global : « Aller vers un bon mix Ă©nergĂ©tique » (65). Parce qu’il mobilise l’Ă©nergie renouvelable des travailleurs, le travail les alimente d’une tension saine sans laquelle le courant ne passerait pas dans leurs vies. VoilĂ  pourquoi l’auteur en appelle Ă  une Ă©cologie laborieuse qui oppose le travail Ă  la peine, « d’oĂ¹ vient notre pĂ©nibilitĂ©, si utilisĂ©e durant la crise de la rĂ©forme des retraites en 2023 » (67).
Faut-il pas en tenir une sacrĂ©e couche et vivre dans a bed of roses pour opposer travail et pĂ©nibilitĂ©, alors que ces rĂ©alitĂ©s sont consubstantielles pour de nombreux travailleurs, Ă  diffĂ©rents degrĂ©s ? Faut-il pas Ăªtre hors sol pour s’Ă©tonner que pĂ©nibilitĂ© et retraite puissent Ăªtre reliĂ©es ? La rĂ©ponse est dans les questions. Cependant, dopĂ©e par le dĂ©sir de complaire aux dĂ©tenteurs de thune, c’est pas le genre de la maison, Mariette n’en dĂ©mord pas : pour elle, le travail est le terreau du bonheur. Mieux : c’est ce qui relie l’homme Ă  son essence (sans plomb) et Ă  la terre. Ă€ l’en croire, dans une perspective Ă©cologique, « les traitĂ©s actuels de permaculture » rappellent « cette sagesse ancestrale : travailler, c’est souvent savoir attendre » (69).
« Travailler, c’est souvent savoir attendre. » Wow! Sera-ce Ă  force d’Ă©crire n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ?

 

 

Pour Mariette, point de doute : comme l’ostĂ©opathie vise Ă  redonner de la libertĂ© de mouvement au corps, une bonne organisation au travail permet la fluiditĂ© et la mobilitĂ©. Des travailleurs « bien organisĂ©s » sont « allègrement collaboratifs », donc très loin d’un Paul Lafargue, liĂ© Ă  Karl Marx (« wououououh » crient les grands patrons finançant l’auteur) par son Ă©pouse, coupable d’avoir Ă©crit Le Droit Ă  la paresse oĂ¹ « le travail Ă©tait le grand accusé » (75). Paul Lafargue y dĂ©nonce le travail comme Ă©lĂ©ment aliĂ©nant. Par cette thèse barbare, il se transforme en « dĂ©fenseur de la paresse », crime contre

  • le patronat,
  • les « libĂ©raux », ces aliĂ©nateurs et, de façon anticipĂ©e,
  • la macronie s’il en est.

LĂ  encore, seule une ultra privilĂ©giĂ©e recherchant des subsides de ceux qui exploitent les travailleurs peut feindre d’oublier que, oui, structurellement, le travail est une aliĂ©nation. On peut mĂªme se demander si la sĂ©miologue n’est pas l’exemple mĂªme de l’aliĂ©nĂ©e, obligĂ©e qu’elle est de tirer Ă  la ligne afin d’insulter ceux qui souffrent au travail en multipliant

  • les louanges de la soumission censĂ©e conduire Ă  l’Ă©panouissement,
  • les embardĂ©es contre ceux qui pensent que « l’amour du travail est une folie », et
  • les affirmations inacceptables comme « la paresse est la plus sinistre des maladies du travail » (c’est Ă©crit texto p. 77, et il ne faudrait sans doute pas s’en Ă©mouvoir, bordel !).

En rĂ©alitĂ©, les propos de Mariette, loin d’Ăªtre une dĂ©monstration linguistique stimulante, sont une parfaite illustration de cette aliĂ©nation au grand patronat que nous autres clampins vivons mais qui est censĂ©e Ăªtre ici dĂ©noncĂ©e. Ha, ha. Dans une prochaine notule,

  • nous continuerons donc de nous laisser porter par cet Ă©trange Ă©loge du travail ;
  • nous persisterons Ă  enfoncer ces portes ouvertes Ă  une idĂ©ologie crissante totalement – et sciemment – dĂ©connectĂ©e des rĂ©alitĂ©s
    • anthropologiques,
    • sociologiques et
    • humaines ; bref,
  • nous persisterons Ă  serpenter parmi les sornettes Ă©noncĂ©es par Mariette.

TaĂ¯aut et Ă  suivre !