Première de couverture (détail)
Poursuivie par sa marotte qui semble Ăªtre de complaire au grand patronat, ainsi que subodorĂ© ici et lĂ , Mariette Darrigrand dĂ©nonce d’emblĂ©e les implications de la fausse Ă©tymologie. Associer travail et tripalium, c’est « mettre le travail sous le signe de la torture » (19), ce qui est typique de « la gauche », première sur « le droit Ă la paresse » et l’envie de « travailler moins pour gagner plus » (25) quand la droite, par la bouche de Philippe Gosselin, dĂ©putĂ© de la Manche, rĂªve de « travailler plus sans payer plus ». Autant dire que, sous couvert de sĂ©miologie objective, le livre bascule très vite dans une sĂ©paration qui semble rĂ©pondre Ă la gĂªne initiale d’une privilĂ©giĂ©e payĂ©e Ă prix d’or pour animer des workshops corporate. L’heure est Ă la confirmation des confrontations.
- D’un cĂ´tĂ©, il y a les gentils, ceux qui procurent du travail, ce qui est gentil, mais qui sont encore plus gentils puisqu’on peut leur vendre des confĂ©rences d’une copine de Mariette Darrigrand (laquelle invite donc Mariette Darrigrand), une ex-cancĂ©rologue qui veut dĂ©sormais « soigner l’entreprise » et optimiser les « ressources humaines », c’est dire si l’entreprenariat macroniste est un cancer ;
- de l’autre campent les mĂ©chants, les flemmards, les revendicatifs – bref, ces salopards « de gauche » qui ont contribuĂ© Ă rĂ©pandre le lien viciĂ© entre le pale et le taf, utilisant l’Ă©tymologie comme « la voie royale des croyances populaires » (29).
En somme, tout se passerait comme si les travailleurs ne se plaignaient pas du travail Ă cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent mais Ă cause de l’Ă©tymologie, qui infuserait dans leur logiciel mental une image faussĂ©e de leur servitude Ă©panouissante. Un aveu : on est au bord de la larmichette.
Heureusement, pour l’auteur, mieux vaut considĂ©rer que le travail est liĂ© au trabalh, « construction Ă l’intĂ©rieur de laquelle on place le cheval Ă ferrer ». Ainsi, le travail n’asservit pas le travailleur, tsss, tsss, il se met « au service de l’animal laborans », selon les termes de Hannah Arendt, laquelle doit Ăªtre une super copine de Mariette – comme nous dĂ©signerons l’auteur dĂ©sormais – puisqu’elle l’appelle « Hannah » (48). Une autre hypothèse relie le travail Ă la construction de « traves » (en gros : des poutres). Dès lors, travailler, ce serait s’associer à « tout ce qui peut solidifier la vie » (33). Mieux, si on relit Virgile pour dĂ©noncer les gauchistes (chacun ses raisons de « relire » Virgile…), « trave, vĂ©ritable Ă©tymon de travail, est un mot poĂ©tique et sacralisant qui fleure bon les bois et les canopĂ©es ». D’ailleurs, ne dit-on pas que le bois lui-mĂªme travaille (37), hein, ne dit-on pas ?
Le problème est peut-Ăªtre que Mariette et moi, on n’a pas dĂ» prendre les mĂªmes limousines pour se rendre au travail. Celles que j’ai coutume d’emprunter pour aller embaucher « fleurent rarement bon », dĂ©jĂ , et fleurent encore moins « les bois et les canopĂ©es ». Bah, il y a sans doute plus de pognon Ă gratter chez les patrons de grosses boĂ®tes que chez les travailleurs, et cela justifie, pour certaine, d’oser des « affirmations positives » qui se situent intellectuellement au carrefour
- des supermarchés,
- de la finesse de pensĂ©e d’un Jean-Pierre Raffarin, et
- de l’encĂ©phalogramme artistique de Lorie.
Au reste, la chanson n’est pas loin puisque, emballĂ©e par son propre discours, l’auteur s’enflamme et se prend pour une slameuse. Selon elle, yo,
le travail contient tout autant la trave que l’entrave
car « il nous soutient souvent et parfois nous emprisonne ». Superbe chiasme qui aurait cependant gagnĂ© Ă remplacer « parfois » par « presque toujours, donc toujours ». « Arbeit macht frei », on croyait ce genre d’idĂ©ologie placĂ©e en veilleuse, mais il faut constater que les effarants triomphes macronistes dĂ©complexent certains convaincus.
Pour comprendre pourquoi le travail ne nous emprisonne que parfois, concentrons-nous sur le palimpseste sĂ©miologique qu’esquisse l’essayiste. Mariette rappelle que les mots sont souvent en friction avec d’autres termes proches d’eux par le sens. Ainsi de la concurrence entre travail et labeur (41), finalement Ă©crasĂ©e par le premier, mĂªme si le verbiage entreprenarial contemporain remet en selle le second, constate l’auteur, Ă force de fonder et d’animer des labs. De toute façon, « le travail est nĂ© avec l’humanité », si bien que « toute souffrance liĂ©e Ă lui est (…) un dĂ©voiement coupable » de notre instinct. Sic.
Le travail Ă©tant là « depuis toujours », il nous faut jobber encore et encore sans exiger de gagner davantage mais pour honorer « l’Ă©lan vital » de l’homme qui n’est autre que « l’Ă©lan travailleur vital » (50-51). C’est cette pulsion vers le travail qui nous donne de l’envergure, le mot « vergue » dĂ©signant une « pièce très solide » d’un mĂ¢t… et semblant connectĂ© au work anglais (54). L’homme qui work est un homme qui fait, un homo faber. Or, pour bien faire, il faut s’organiser, c’est-Ă -dire poser des actes guidĂ©s par l’ergon.
L’ergon est l’art d’organiser le travail comme Ă©nergie. En s’organisant pour bien travailler, l’homme applique Ă son Ă©chelle un objectif qui devrait Ăªtre global : « Aller vers un bon mix Ă©nergĂ©tique » (65). Parce qu’il mobilise l’Ă©nergie renouvelable des travailleurs, le travail les alimente d’une tension saine sans laquelle le courant ne passerait pas dans leurs vies. VoilĂ pourquoi l’auteur en appelle Ă une Ă©cologie laborieuse qui oppose le travail Ă la peine, « d’oĂ¹ vient notre pĂ©nibilitĂ©, si utilisĂ©e durant la crise de la rĂ©forme des retraites en 2023 » (67).
Faut-il pas en tenir une sacrĂ©e couche et vivre dans a bed of roses pour opposer travail et pĂ©nibilitĂ©, alors que ces rĂ©alitĂ©s sont consubstantielles pour de nombreux travailleurs, Ă diffĂ©rents degrĂ©s ? Faut-il pas Ăªtre hors sol pour s’Ă©tonner que pĂ©nibilitĂ© et retraite puissent Ăªtre reliĂ©es ? La rĂ©ponse est dans les questions. Cependant, dopĂ©e par le dĂ©sir de complaire aux exploiteurs qui dĂ©tiennent la caillasse, Mariette n’en dĂ©mord pas : pour elle, le travail est le terreau du bonheur. Mieux, c’est ce qui relie l’homme Ă son essence (sans plomb) et Ă la terre. Ă€ l’en croire, dans une perspective Ă©cologique, dont on sait comme elle fait vibrer les patrons français Ă coups d’excès de normes et de distorsion de la concurrence dĂ©truisant des emplois, « les traitĂ©s actuels de permaculture » rappellent « cette sagesse ancestrale : travailler, c’est souvent savoir attendre » (69).
« Travailler, c’est souvent savoir attendre. » Wow! Sera-ce Ă force d’Ă©crire n’importe quoi que l’on devient n’importe qui ?
Pour Mariette, point de doute : comme l’ostĂ©opathie vise Ă redonner de la libertĂ© de mouvement au corps, une bonne organisation au travail permet la fluiditĂ© et la mobilitĂ©. Des travailleurs « bien organisĂ©s » sont « allègrement collaboratifs », donc très loin d’un Paul Lafargue, liĂ© Ă Karl Marx (« wououououh » crient les grands patrons finançant l’auteur) par son Ă©pouse, coupable d’avoir Ă©crit Le Droit Ă la paresse oĂ¹ « le travail Ă©tait le grand accusé » (75). Paul Lafargue y dĂ©nonce le travail comme Ă©lĂ©ment aliĂ©nant. Par cette thèse barbare, il se transforme en « dĂ©fenseur de la paresse », crime contre
- le patronat,
- les « libéraux », ces aliénateurs et, de façon anticipée,
- la macronie s’il en est.
LĂ encore, seule une ultra privilĂ©giĂ©e recherchant des subsides auprès de ceux qui mĂ©prisent les travailleurs dont ils tirent leur richesse peut feindre d’oublier que, oui, structurellement, le travail est une aliĂ©nation. On peut mĂªme se demander si la sĂ©miologue n’est pas l’exemple mĂªme de l’aliĂ©nĂ©e, pas forcĂ©ment folle mais obligĂ©e de tirer Ă la ligne afin d’insulter ceux qui souffrent au travail en multipliant
- les louanges de la soumission censĂ©e conduire Ă l’Ă©panouissement,
- les embardĂ©es contre ceux qui pensent que « l’amour du travail est une folie », et
- les affirmations inacceptables comme « la paresse est la plus sinistre des maladies du travail » (c’est Ă©crit texto p. 77, et il ne faudrait sans doute pas s’en Ă©mouvoir, bordel !).
En rĂ©alitĂ©, les propos de Mariette, loin d’Ăªtre une dĂ©monstration linguistique stimulante, sont une parfaite illustration de cette aliĂ©nation au grand patronat que nous autres clampins vivons mais qui est censĂ©e Ăªtre ici dĂ©noncĂ©e. Ha, ha. Dans une prochaine notule,
- nous continuerons donc de nous laisser porter par cet étrange éloge du travail ;
- nous persisterons Ă enfoncer ces portes ouvertes Ă une idĂ©ologie crissante totalement – et sciemment – dĂ©connectĂ©e des rĂ©alitĂ©s
- anthropologiques,
- sociologiques et
- humaines ; bref,
- nous persisterons à serpenter parmi les sornettes énoncées par Mariette.
TaĂ¯aut et Ă suivre !