
Il est des notules que l’on a hĂ¢te de griffonner pour partager
- une découverte,
- un enthousiasme,
- une irritation, mĂªme ;
et puis il y a celles qu’il faut bien rĂ©diger puisque l’on a commencĂ© d’exprimer une consternation mais pas fini d’essayer de l’expliquer ici. VoilĂ le propos du jour : mettre des mots sur un effarement esthĂ©tique pour le comprendre et espĂ©rer retrouver, dès le prochain exercice,
- l’inclination pour un rĂ©pertoire palpitant,
- le respect pour un travail bien mené, et
- l’admiration pour la capacitĂ© d’artistes Ă nous Ă©mouvoir
qui poussent Ă aimer la musique en gĂ©nĂ©ral et la musique vivante en particulier. Partant, si, dès l’interlude, la troisième scène de L’Or du Rhin peine Ă soulever notre enthousiasme, sachons-lui grĂ© de nous aider Ă cerner ce qui nous déçoit et dĂ©sole Ă la fois devant le contraste entre un rĂ©sultat moins plat que creux et la prĂ©sence de tant de talents musicaux rĂ©unis entre fosse et scène. Y contribuent prĂ©sentement
- la sagesse d’un orchestre que l’on dirait Ă©touffĂ© pour ne pas gĂªner les voisins,
- les vidĂ©os parasites et Ă©nigmatiques (quel est cet AmĂ©rindien, si c’est un AmĂ©rindien, qui tournoie sur le chĂ¢teau des dieux ?), et
- le dĂ©cor planplan de l’antre d’Alberich et consorts,
rĂ©vĂ©lĂ©e sous le chĂ¢teau, qui ressortit plus, grĂ¢ce Ă l’aide des lumières, Ă une cave de psychopathe pour thriller avec Anthony Hopkins qu’Ă la fourmilière mythique oĂ¹ se prĂ©pare le renversement du monde. Cette nouvelle entrĂ©e en matière (et dans une forge oĂ¹ l’on a sculptĂ© l’anneau, l’idĂ©e de matĂ©rialitĂ© est essentielle) semble s’inscrire dans une dĂ©poĂ©tisation de l’Å“uvre wagnĂ©rienne. Nous voici aux prises avec
- une musique dĂ©pourvue de virulence Ă cause du gommage des contrastes et de l’Ă©crĂªtage des nuances, par le haut et par le bas,
- des personnages que des costumes hors de propos et une direction d’acteurs de sĂ©rie B ont privĂ© de prestance, et
- des dĂ©cors dont la banalitĂ© ensuquante et la pauvretĂ© structurelle dissipent toute perspective de fantasmatique, de grandiose, de divin, d’enthousiasmant au sens Ă©tymologique du terme.
Ce mĂ©lange de tisane tiĂ©dasse et d’eau de boudin paraĂ®t revendiquer un rĂ©investissement de Das Rheingold visant Ă dĂ©boulonner l’Å“uvre, sur la forme comme sur le fond. Ainsi, d’abord, de l’anneau, personnage central de l’opĂ©ra, qu’Alberich (Brian Mulligan) porte en collier. Ainsi, ensuite, de Mime (Gerhard Siegel), dont le personnage grotesque est ici ramenĂ© Ă notre Ă©poque, avec
- chaussettes sales,
- T-shirt souillé et
- caleçon Adidas.
Ainsi, enfin, du rĂ´le ajoutĂ© par Calixto Bieito et offert Ă une danseuse (Juliette Morel), mannequin inutile qui gesticule autour d’Alberich. On espère au moins que cet Ă©nième affront au texte wagnĂ©rien est liĂ© Ă la nĂ©cessitĂ© de placer une copine ou la copine d’un sponsor ; peut-Ăªtre serait-ce moins insultant pour le public que d’ajouter un Ă©lĂ©ment
- exogène,
- inspirant un sentiment de gĂªnance devant sa piètre inutilitĂ©, et
- moins Ă©nigmatique qu’incomprĂ©hensible donc censĂ© Ăªtre très puissamment profond
alors, que, soyons honnĂªte, on prĂ©fèrerait qu’un chanteur chasse de scène cette actrice superfĂ©tatoire. Faute de quoi, Mime fait ses ablutions dans le mĂªme seau que celui oĂ¹ Ă©taient rassemblĂ©es les pommes. Les transformations d’Alberich en dragon (il met un masque de mannequin et des cordes dans le dos, comme en ouverture de bal) puis en crapaud (il met un masque de grenouille) donnent une idĂ©e de l’inventivitĂ© et du brio de la mise en scène. Pour occuper le regard, subodore-t-on, celle-ci envoie Mime rigoler en se mettant le seau sur la tĂªte. Pendant l’interlude, le mannequin dansant qui piquait un roupillon, l’heureuse friponne, se rĂ©veille et arrache des fils qui lui pendent au cou. C’est beau, on dirait un croisement entre un clip d’Alain Souchon et Deux kangourous devant la vĂ©randa (dĂ©but Ă 0’36).
Pour la quatrième scène, la tanière des nains rentre sous scène. Alberich est extorquĂ© par Loge (Simon O’Neill) et Wotan (Iain Paterson, remplaçant de Ludovic TĂ©zier). Évidemment, aucun des Nibelungen n’apparaĂ®t pour remettre le trĂ©sor dont c’est que ça cause : cette splendeur est rĂ©duite Ă des pièces dorĂ©es transportĂ©es sur un chariot qui sert sans doute, le reste du temps, Ă dĂ©placer une table ou des chaises en backstage. Dans cette vacuitĂ© revendiquĂ©e, Brian Mulligan se dĂ©bat pour incarner sa puissante malĂ©diction (« Schmäliche TĂ¼cke, schändlicher Trug! »). Après quoi, il rĂ©cupère son mannequin dansant et libère la place. Fricka (Ăˆve-Maud Hubeaux) dĂ©baroule avec grand manteau lĂ©opard et lunettes de soleil, façon Melania Trump. Freia (Eliza Boom) est Ă nouveau traĂ®nĂ©e sur scène dans sa bĂ¢che-poubelle, suscitant la joie de Froh (Matthew Cairns), lequel pense surtout Ă la jeunesse Ă©ternelle que va lui redonner l’arboricultrice spĂ©cialisĂ©e dans l’Ă©levage de pommes (« Wie liebliche Luft wieder uns weht »). Une photo gĂ©ante de Freia apparaĂ®t sur le chĂ¢teau pendant qu’on est censĂ© la couvrir d’or – ce qui n’advient Ă©videmment pas, il n’a jamais Ă©tĂ© question de respecter l’Å“uvre, m’enfin. Ayant sans doute besoin de s’occuper, Melania Trump gesticule comme une greluche Ă laquelle le metteur en scène semble vouloir – avec un certain talent – la rĂ©duire.
Quand Wotan dĂ©clare « Den Reif geb’ ich nicht » (« je ne donnerai pas l’anneau », qui est en fait un collier, on s’en souvient), l’arrivĂ©e d’Erda (Marie-Nicole Lemieux) n’arrange rien. Capuche sur la tĂªte, la dĂ©esse qui sait tout va caresser Wotan – nan, Ă ce stade, prĂ©tendre trouver des justifications Ă tant de conneries mĂ©prisant le spectateur ressortirait du chichiteux. Peut-Ăªtre Ă cause de ce contexte artistique atterrant, la sympathique cantatrice canadienne aux mille rĂ©pertoires nous paraĂ®t Ă son tour loin du personnage grave et mystĂ©rieux qu’elle est censĂ©e incarner.
- Les conseils liminaires (« Weiche, Wotan, weiche! ») semblent prĂ©cautionneux alors qu’il s’agit d’un coup de thĂ©Ă¢tre retentissant.
- Le vibrato paraĂ®t trop relĂ¢chĂ©.
- Les aigus, certes affirmés, manquent de ce côté sombre qui devrait envelopper le personnage.
Sur scène, c’est la BĂ©rĂ©zina. JĂ©sus sort de scène en rampant. Donner (Florent Mbia) chante son ultime incantation (« He da! He da! He do! Zu mir, du GedĂ¼ft! ») hors scène, ce qui attĂ©nue forcĂ©ment la majestĂ© de son terrible appel. Pendant que les fumigènes exaucent Florent Mbia, les cuivres de l’orchestre donnent de plus en plus de signes de fatigue – c’est comprĂ©hensible après 2 h 30 oĂ¹ ces pupitres n’ont pas Ă©tĂ© mĂ©nagĂ©s, euphĂ©misme, mais, Ă ce point, c’est assez inhabituel. Un escalier de mĂ©tal ouvre alors le chĂ¢teau mĂ©tallique. Il est couvert de cordes, ce qui permet Ă Wotan et Ă Fricka de l’escalader difficilement. Quand, en off, les filles du Rhin se lamentent, on est presque rassurĂ© : le pitoyable spectacle s’achève enfin, concluant provisoirement un nouveau ratage complet Ă Bastille, entre consternant, lamentable, navrant, attristant, affligeant et atterrant.









