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Le blog de Bertrand Ferrier, page 54

L’Or du Rhin, Bastille, 29 janvier 2025 – 2/2

Juliette Morel (rĂ´le inventĂ©), Eliza Boom (Freia), Florent Mbia (Donner), Matthew Cairns (Froh), Mika Kares (Fafner), Kwangchul Youn (Fasolt), Simon O’Neill (Loge), Iain Paterson (Wotan), Brian Mulligan (Alberich), Ăˆve-Maud Hubeaux (Fricka), Gerhard Siegel (Alberich), Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde) et Katharina Magiera (Flosshilde) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 11). Photo indicative : Rozenn Douerin.

 

Il est des notules que l’on a hĂ¢te de griffonner pour partager

  • une dĂ©couverte,
  • un enthousiasme,
  • une irritation, mĂªme ;

et puis il y a celles qu’il faut bien rĂ©diger puisque l’on a commencĂ© d’exprimer une consternation mais pas fini d’essayer de l’expliquer ici. VoilĂ  le propos du jour : mettre des mots sur un effarement esthĂ©tique pour le comprendre et espĂ©rer retrouver, dès le prochain exercice,

  • l’inclination pour un rĂ©pertoire palpitant,
  • le respect pour un travail bien menĂ©, et
  • l’admiration pour la capacitĂ© d’artistes Ă  nous Ă©mouvoir

qui poussent Ă  aimer la musique en gĂ©nĂ©ral et la musique vivante en particulier. Partant, si, dès l’interlude, la troisième scène de L’Or du Rhin peine Ă  soulever notre enthousiasme, sachons-lui grĂ© de nous aider Ă  cerner ce qui nous déçoit et dĂ©sole Ă  la fois devant le contraste entre un rĂ©sultat moins plat que creux et la prĂ©sence de tant de talents musicaux rĂ©unis entre fosse et scène. Y contribuent prĂ©sentement

  • la sagesse d’un orchestre que l’on dirait Ă©touffĂ© pour ne pas gĂªner les voisins,
  • les vidĂ©os parasites et Ă©nigmatiques (quel est cet AmĂ©rindien, si c’est un AmĂ©rindien, qui tournoie sur le chĂ¢teau des dieux ?), et
  • le dĂ©cor planplan de l’antre d’Alberich et consorts,

rĂ©vĂ©lĂ©e sous le chĂ¢teau, qui ressortit plus, grĂ¢ce Ă  l’aide des lumières, Ă  une cave de psychopathe pour thriller avec Anthony Hopkins qu’Ă  la fourmilière mythique oĂ¹ se prĂ©pare le renversement du monde. Cette nouvelle entrĂ©e en matière (et dans une forge oĂ¹ l’on a sculptĂ© l’anneau, l’idĂ©e de matĂ©rialitĂ© est essentielle) semble s’inscrire dans une dĂ©poĂ©tisation de l’Å“uvre wagnĂ©rienne. Nous voici aux prises avec

  • une musique dĂ©pourvue de virulence Ă  cause du gommage des contrastes et de l’Ă©crĂªtage des nuances, par le haut et par le bas,
  • des personnages que des costumes hors de propos et une direction d’acteurs de sĂ©rie B ont privĂ© de prestance, et
  • des dĂ©cors dont la banalitĂ© ensuquante et la pauvretĂ© structurelle dissipent toute perspective de fantasmatique, de grandiose, de divin, d’enthousiasmant au sens Ă©tymologique du terme.

Ce mĂ©lange de tisane tiĂ©dasse et d’eau de boudin paraĂ®t revendiquer un rĂ©investissement de Das Rheingold visant Ă  dĂ©boulonner l’Å“uvre, sur la forme comme sur le fond. Ainsi, d’abord, de l’anneau, personnage central de l’opĂ©ra, qu’Alberich (Brian Mulligan) porte en collier. Ainsi, ensuite, de Mime (Gerhard Siegel), dont le personnage grotesque est ici ramenĂ© Ă  notre Ă©poque, avec

  • chaussettes sales,
  • T-shirt souillĂ© et
  • caleçon Adidas.

Ainsi, enfin, du rĂ´le ajoutĂ© par Calixto Bieito et offert Ă  une danseuse (Juliette Morel), mannequin inutile qui gesticule autour d’Alberich. On espère au moins que cet Ă©nième affront au texte wagnĂ©rien est liĂ© Ă  la nĂ©cessitĂ© de placer une copine ou la copine d’un sponsor ; peut-Ăªtre serait-ce moins insultant pour le public que d’ajouter un Ă©lĂ©ment

  • exogène,
  • inspirant un sentiment de gĂªnance devant sa piètre inutilitĂ©, et
  • moins Ă©nigmatique qu’incomprĂ©hensible donc censĂ© Ăªtre très puissamment profond

alors, que, soyons honnĂªte, on prĂ©fèrerait qu’un chanteur chasse de scène cette actrice superfĂ©tatoire. Faute de quoi, Mime fait ses ablutions dans le mĂªme seau que celui oĂ¹ Ă©taient rassemblĂ©es les pommes. Les transformations d’Alberich en dragon (il met un masque de mannequin et des cordes dans le dos, comme en ouverture de bal) puis en crapaud (il met un masque de grenouille) donnent une idĂ©e de l’inventivitĂ© et du brio de la mise en scène. Pour occuper le regard, subodore-t-on, celle-ci envoie Mime rigoler en se mettant le seau sur la tĂªte. Pendant l’interlude, le mannequin dansant qui piquait un roupillon, l’heureuse friponne, se rĂ©veille et arrache des fils qui lui pendent au cou. C’est beau, on dirait un croisement entre un clip d’Alain Souchon et Deux kangourous devant la vĂ©randa (dĂ©but Ă  0’36).

 

 

Pour la quatrième scène, la tanière des nains rentre sous scène. Alberich est extorquĂ© par Loge (Simon O’Neill) et Wotan (Iain Paterson, remplaçant de Ludovic TĂ©zier). Évidemment, aucun des Nibelungen n’apparaĂ®t pour remettre le trĂ©sor dont c’est que ça cause : cette splendeur est rĂ©duite Ă  des pièces dorĂ©es transportĂ©es sur un chariot qui sert sans doute, le reste du temps, Ă  dĂ©placer une table ou des chaises en backstage. Dans cette vacuitĂ© revendiquĂ©e, Brian Mulligan se dĂ©bat pour incarner sa puissante malĂ©diction (« Schmäliche TĂ¼cke, schändlicher Trug! »). Après quoi, il rĂ©cupère son mannequin dansant et libère la place. Fricka (Ăˆve-Maud Hubeaux) dĂ©baroule avec grand manteau lĂ©opard et lunettes de soleil, façon Melania Trump. Freia (Eliza Boom) est Ă  nouveau traĂ®nĂ©e sur scène dans sa bĂ¢che-poubelle, suscitant la joie de Froh (Matthew Cairns), lequel pense surtout Ă  la jeunesse Ă©ternelle que va lui redonner l’arboricultrice spĂ©cialisĂ©e dans l’Ă©levage de pommes (« Wie liebliche Luft wieder uns weht »). Une photo gĂ©ante de Freia apparaĂ®t sur le chĂ¢teau pendant qu’on est censĂ© la couvrir d’or – ce qui n’advient Ă©videmment pas, il n’a jamais Ă©tĂ© question de respecter l’Å“uvre, m’enfin. Ayant sans doute besoin de s’occuper, Melania Trump gesticule comme une greluche Ă  laquelle le metteur en scène semble vouloir – avec un certain talent – la rĂ©duire.
Quand Wotan dĂ©clare « Den Reif geb’ ich nicht » (« je ne donnerai pas l’anneau », qui est en fait un collier, on s’en souvient), l’arrivĂ©e d’Erda (Marie-Nicole Lemieux) n’arrange rien. Capuche sur la tĂªte, la dĂ©esse qui sait tout va caresser Wotan – nan, Ă  ce stade, prĂ©tendre trouver des justifications Ă  tant de conneries mĂ©prisant le spectateur ressortirait du chichiteux. Peut-Ăªtre Ă  cause de ce contexte artistique atterrant, la sympathique cantatrice canadienne aux mille rĂ©pertoires nous paraĂ®t Ă  son tour loin du personnage grave et mystĂ©rieux qu’elle est censĂ©e incarner.

  • Les conseils liminaires (« Weiche, Wotan, weiche! ») semblent prĂ©cautionneux alors qu’il s’agit d’un coup de thĂ©Ă¢tre retentissant.
  • Le vibrato paraĂ®t trop relĂ¢chĂ©.
  • Les aigus, certes affirmĂ©s, manquent de ce cĂ´tĂ© sombre qui devrait envelopper le personnage.

Sur scène, c’est la BĂ©rĂ©zina. JĂ©sus sort de scène en rampant. Donner (Florent Mbia) chante son ultime incantation (« He da! He da! He do! Zu mir, du GedĂ¼ft! ») hors scène, ce qui attĂ©nue forcĂ©ment la majestĂ© de son terrible appel. Pendant que les fumigènes exaucent Florent Mbia, les cuivres de l’orchestre donnent de plus en plus de signes de fatigue – c’est comprĂ©hensible après 2 h 30 oĂ¹ ces pupitres n’ont pas Ă©tĂ© mĂ©nagĂ©s, euphĂ©misme, mais, Ă  ce point, c’est assez inhabituel. Un escalier de mĂ©tal ouvre alors le chĂ¢teau mĂ©tallique. Il est couvert de cordes, ce qui permet Ă  Wotan et Ă  Fricka de l’escalader difficilement. Quand, en off, les filles du Rhin se lamentent, on est presque rassurĂ© : le pitoyable spectacle s’achève enfin, concluant provisoirement un nouveau ratage complet Ă  Bastille, entre consternant, lamentable, navrant, attristant, affligeant et atterrant.

 

Jean-Nicolas Diatkine et Estelle Revaz jouent Schumann et Brahms, MusĂ©e Jacquemart-AndrĂ©, 2 fĂ©vrier 2025 – 1/3

Jean-Nicolas Diatkine et Estelle Revaz le 2 fĂ©vrier 2025 au musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© (Paris 8). Une Ă©vocation d’après Rozenn Douerin.

 

Sa prĂ©cĂ©dente tournĂ©e, Estelle Revaz l’avait calĂ©e autour des prĂ©ludes de Dall’Abaco que nous avons Ă©voquĂ©s tantĂ´t. Sa nouvelle tournĂ©e, elle l’a calĂ©e après les dĂ©bats que la reprĂ©sentante nationale helvĂ©tique qu’elle est aussi a suivis autour du foie gras, des crèches et des feux d’artifice. Pendant que ses collègues du PS local partent en sĂ©minaire, elle s’Ă©vade et file enchaĂ®ner les programmes (« en six concerts, je donne trois heures d’Å“uvres diffĂ©rentes », confiera-t-elle a posteriori), Ă  commencer par une première date parisienne partagĂ©e avec Jean-Nicolas Diatkine.
Cela se passe dans le cadre feutrĂ© et dĂ©sormais prĂ©miumisĂ© d’un musĂ©e Jacquemart-AndrĂ© (un immense hĂ´tel particulier transformĂ© en musĂ©e aux règles strictissimes pour les conservateurs, cĂ©dĂ© Ă  l’Institut de France et laissĂ© en gestion Ă  une entreprise privĂ©e), avec coupe de champagne bienvenue, fauteuil sauf pour les gens qui ne payent que 55 €, et, pour tous, concert dans un salon privĂ© dominĂ© par un balcon et couronnĂ©, tout lĂ -haut, par un plafond peint. Le prix des places tabasse, mais il faut reconnaĂ®tre que l’expĂ©rience clients, comme c’est qu’est-ce qu’on dit aujourd’hui, peut justifier que l’affaire soit tentante – cette fois, nous sommes invitĂ©s, mais, avant la discrète restauration du musĂ©e, nous y Ă©tions allĂ©s en spectateur payant pour applaudir

Ce dimanche soir, pour la rare excursion hors des sentiers des rĂ©citals uniquement pianistiques, en dĂ©pit du nom de la prod, « Autour du piano », deux ensembles et une pièce sont au programme. Première sĂ©rie : les trois FantasiestĂ¼cke op. 73 pour clarinette et piano, Å“uvres autorisĂ©es – entre autres – Ă  la violoncellisation par Robert Schumann en personne. Évidemment, un ancien clarinettiste continuera d’Ă©couter cette version avec un petit sourire en coin, puisque la clarinette est le plus bel instrument soliste du monde, sauf quand c’est moi qui en joue aujourd’hui. HĂ©las, s’il est un peu de bonne foi, et ça arrive mĂªme aux clarinettistes dĂ©sormais pitoyables, ledit souffleur reconnaĂ®tra que le violoncelle propose une toute autre vision sonore de la partition et que, avec Estelle Revaz Ă  l’archet, par ma foi, ça mĂ©rite de se laisser ouĂ¯r.
Le premier mouvement, mineur, « dĂ©licat avec expression », annonce la couleur acoustique absolument sèche propre au salon oĂ¹ se donne le rĂ©cital. Les musiciens en tirent le meilleur en sachant que, ici, nulle emphase donc nul amphigouri ne sera envisageable. Dans cet espace,

  • la musique,
  • le son et
  • le propos

sont Ă  nu.

  • Pas question de chercher Ă  mystifier l’auditeur, ce serait vain.
  • Pas de rattrapage possible en cas d’embardĂ©e.
  • Pas de floutage Ă  espĂ©rer si dĂ©calage entre partenaires.

MĂªme si le duo a sans doute disposĂ© d’un peu moins que de quelques mois de rĂ©sidence pour travailler leur relation, cette gageure du direct-to-ears ne semble pas les impressionner. D’emblĂ©e, l’on goĂ»te

  • la fluiditĂ© du piano,
  • le lyrisme du violoncelle et
  • l’ondulation des intensitĂ©s, et hop.

Dans le deuxième mouvement, « vif et léger », les deux compères font rutiler

  • l’allant de la partition,
  • les foucades très schumaniennes Ă  hue et Ă  dia, ainsi que
  • les audaces harmoniques dont la jolie quintessence – mais non l’unique coup de gĂ©nie – est la mutation de La en Fa.

L’ultime mouvement semble inventĂ© pour Estelle Revaz puisque, en français, il est plus ou moins siglĂ© « rapide avec du feu », un Ă©tat d’esprit musical qui ne fait pas peur Ă  la violoncelliste, au contraire. La flamme de la femme Ă  la robe sanguine trouve son rĂ©ceptacle dans l’Ă¢tre de Jean-Nicolas Diatkine, un foyer musical doux mais, mine de rien, volontiers crĂ©pitant si l’exigent les circonstances. Ensemble, les artistes rendent raison d’un morceau saisi par

  • la fougue,
  • les contrastes et
  • les multiples formes de dialogue qui constituent l’essence de la musique de chambre, dont
    • les unissons spectaculaires,
    • les Ă©chos roboratifs et
    • la confrontation de collègues prompts Ă  se dĂ©fier.

C’est le cycle le moins compliquĂ© Ă  mettre en place dans un programme dense et ambitieux. On pourrait en dĂ©duire que, stratĂ©giquement, les musiciens l’auront traitĂ© en lĂ©gèretĂ© faute de temps pour le peaufiner. L’Ă©coute pose un diagnostic strictement contraire. Le foisonnement schumannien, loin d’Ăªtre nĂ©gligĂ© au profit d’une lecture gentillette, est animĂ© par des artistes aux tempĂ©raments opposĂ©s donc richement complĂ©mentaires. Dès lors, il apparaĂ®t

  • joyeux et tendu,
  • riche et sans chichi, bref,
  • soufflant pour des spectateurs qui arrivent, au soir de leur journĂ©e, dĂ©sireux d’Ă©couter de la musique envolante mais ou parce qu’usĂ©s par la vraie vie.

Si Dieu or something nous prĂªte vie, le rĂ©cit de la suite, palpitante, suivra !


Pour retrouver nos chroniques sur Estelle Revaz, cliquer sur l’hyperlien choisi.

 

Pour retrouver nos chroniques sur Jean-Nicolas Diatkine, cliquer sur l’hyperlien choisi.

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 1/6

Première de couverture (détail)

 

On la sent un peu gĂªnĂ©e aux entournures, Mariette Darrigrand, dans L’Atelier du tripalium. Non, travail ne vient pas de torture ! (Équateurs, « Mots contre maux », 2024, 222 p., 19 €). C’est vrai qu’Ă©crire un livre pour rappeler que, Ă©tymologiquement, le travail n’est pas une torture, quand on est « consultante auprès de diffĂ©rentes entreprises et organisations », oĂ¹ l’on anime des workshops pour dĂ©dramatiser les mots donc les maux relatifs au travail, ça sent moins l’ouvrage de linguistique que le texte de commande ou, a minima, de circonstance, griffonnĂ© pour chanter aux clampins les vertus du boulot en espĂ©rant, ainsi, continuer Ă  susciter des sollicitations patronales.
En effet, semblable perspective peut passer pour doublement trouble ou courageuse, selon le point de vue. Que travail ne vienne pas de tripalium (c’est le nÅ“ud de l’histoire ici racontĂ©e), allĂ©luia ! Mais, d’une part, il reste une marge entre proposer cette rectification – datant de LittrĂ© – et tenter de s’en servir pour faire oublier qu’aller au charbon, au turbin ou Ă  la mine contre un salaire souvent merdique et sous la houlette d’un Code du travail non pas dĂ©tricotĂ© mais pilonnĂ© par la macronie (les initiatives de la reprĂ©sentante de Danone n’Ă©taient que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg…), c’est bien souvent une gave et quelquefois une fieffĂ©e arnaque. D’autre part, que cette chanson soit serinĂ©e par le top management et ses sbires pour embringuer les petites mains et rĂ©enchanter le rapport Ă  l’entreprise a de quoi faire sursauter. Une rĂ©cente Ă©tude de la Direction gĂ©nĂ©ral des finances publiques – pas d’Oxfam, hein, de la DGFiP – a montrĂ© que « le revenu annuel des 40 700 mĂ©nages français les plus riches a plus que doublé » en treize ans ; or, pour eux,

 

les traitements et salaires [pourtant considĂ©rables Ă  l’aune des traitements et salaires des clampins] ne reprĂ©sentent que 35,5 % du total [de leurs revenus]. L’essentiel de leurs ressources provient plutĂ´t des dividendes et des plus-values tirĂ©s des capitaux dont ils sont propriĂ©taires (47 %), des bĂ©nĂ©fices des entreprises qu’ils dĂ©tiennent (10,5 %) et de leur patrimoine foncier (3 %). (…) Pour le reste des contribuables (…), les traitements et salaires se taillent la part du lion (63 %) [in : Le Monde, 31 janvier 2025, p. 6].

 

Ce constat, qui corrobore notre lecture du livre de Gilbert Cette contre le SMIC et les allocs (chronique lisible ici et lĂ ), peut inspirer deux conclusions rapides. Primo, si des zozos connaissent la valeur du travail et y sont, par nĂ©cessitĂ©, attachĂ©s, ce sont plutĂ´t les grouillots en bas de l’Ă©chelle que les donneurs de leçons pĂ©rorant autour de la valeur travail sur BFM Business. Pas la peine de recourir Ă  l’Ă©tymologie pour ça – laquelle Ă©tymologie a peu de chance de leur redonner le smile car les gars de tout sexe savent bien ce qu’ils vivent au quotidien – on gagne peu, parfois moins que si on n’Ă©tait qu’aux allocs, ce qui ne prouve pas qu’on est des flemmards, juste que les salaires de merde et, souvent, le temps partiel imposĂ© transforment les travailleurs en « morts qui marchent », comme le chantait FĂ©lix Leclerc en Ă©voquant les chĂ´meurs. Secundo, si, Ă  en croire la posture adoptĂ©e par Mariette Darrigrand, de nombreux travailleurs jugent, Ă  des degrĂ©s divers et sauf dans leurs lettres de motivation ou leurs entretiens annuels, que le travail les emprisonne et les Ă©puise, c’est parce les faits sont lĂ  : pour eux, le travail est une nĂ©cessitĂ©, pas un loisir presque dispensable.
Certes, la dichotomie entre très riches et travailleurs de l’ombre, forcĂ©ment de l’ombre, est un chouĂ¯a caricaturale, mĂªme si les Ă©tudes laissent entendre qu’elle contient une forte part de rĂ©alitĂ©, n’en dĂ©plaise aux privilĂ©giĂ©s. Ce nonobstant, elle permet de dessiner une posture partagĂ©e entre, d’un cĂ´tĂ©, ceux qui expliquent que le travail est une bĂ©nĂ©diction mais n’en ont quasi pas besoin pour vivre, et ceux qu’il s’agirait de convaincre que le travail est une libĂ©ration, un accomplissement, peut-Ăªtre mĂªme un aboutissement, alors que ledit travail, avec ou sans triple pale, est plus souvent un abrutissement qu’un aboutissement.
Dans cette perspective, la bascule proposĂ©e par la sĂ©miologue est suspecte. Retirer une Ă©tymologie erronĂ©e au travail est une idĂ©e dĂ©fendable ; pour autant, elle n’exonère pas le travail de ce que les donneurs d’ordres font subir aux travailleurs. Si le travail contemporain en France n’a pas toujours la violence sanglante de la torture, il existe de nombreux outils patronaux pour susciter moult souffrances, qu’elles soient ronronnantes voire refoulĂ©es ou qu’elles soient patentes, insupportables, proprement invivables tant elles sont aiguĂ«s. Dès lors, proposer aux travailleurs, cossus ou bas-de-l’Ă©chellistes, des ateliers pour qu’ils se rĂ©approprient la joie d’embaucher sous prĂ©texte d’Ă©tymologie peut paraĂ®tre un peu lĂ©ger quand on sait combien, concrètement, les conditions de travail se sont dĂ©gradĂ©es, ne serait-ce qu’au regard du statut desdits travailleurs.

 

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Ainsi, des enquĂªtes rĂ©centes ont montrĂ© comment le recours Ă  la microentreprise avait pris le pas sur le salariat et l’intĂ©rim dans un nombre hallucinant de secteurs, dont certains inattendus comme le BTP. De manière flagrante, dans les hĂ´tels et restaurants, « le nombre de microentreprises actives a bondi avec, Ă  la clef, un risque de prĂ©caritĂ© et de moindre protection », obligeant Thierry Marx, patron de l’Union des mĂ©tiers et industries de l’hĂ´tellerie Ă  reconnaĂ®tre que « l’autoentreprise est un outil très libĂ©ral qui dĂ©tricote le code du travail » [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 16], code dĂ©jĂ  abĂ®mĂ©, on l’a dit, par les coups de boutoir macronistes. Or, l’arnaque de la microentreprise n’a pas fini de prendre de l’ampleur !

 

UtilisĂ©e d’abord par commoditĂ©, la prestation en freelance est devenue tellement courante que, dans certaines entreprises, le coĂ»t des achats que reprĂ©sente leur facturation est supĂ©rieur Ă  celui de la masse salariale [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 19].

 

En clair, on salarie moins qu’on n’externalise. Les consĂ©quences pour les travailleurs sont connues :

  • instabilitĂ© (qui, Ă  un certain niveau de revenus, peut avoir son charme mais, le plus souvent, est subie),
  • prĂ©caritĂ© (le manque de visibilitĂ© liĂ© aux contrats courts peut accentuer le phĂ©nomène en s’accompagnant de dĂ©rogations consenties par le travailleur au droit et aux usages afin de conserver un client prompt Ă  jouer au maĂ®tre-chanteur), et
  • perte de droits en termes de protection sociale, notamment au regard des droits Ă  la retraite, ce qui n’est peut-Ăªtre pas tout Ă  fait innocent (peut-Ăªtre, hein).

Dès lors, ce qui prĂ©cède est le contraire d’un hors sujet. En effet, pour rendre compte de L’Atelier du tripalium…, il faut avoir en tĂªte sa raison d’Ăªtre : les travailleurs n’idĂ©alisent pas leur travail car, souvent, les conditions de celui-ci sont non seulement mauvaises mais en voie incessante de dĂ©gradation. Dans ce contexte, marteler que l’Ă©tymologie du travail n’est pas tripalium suffira-t-il Ă  combler les chief happiness managers et Ă  remettre des paillettes dans le regard de leurs ouailles – Ă  dĂ©faut de subsides sur leur compte en banque – au moment oĂ¹ sonne le rĂ©veil, les petits matins

  • froids,
  • gris et
  • pluvieux,

rĂ©veil qui indique qu’il faut aller prendre un transport en commun bondĂ©, puant, cher et rare, avec de moins en moins de places assises pour, peut-Ăªtre, attendrir la viande selon l’expression poĂ©tique des agents de la marĂ©chaussĂ©e, et, en tout cas, entasser plus de clients dans un mĂªme espace au lieu d’augmenter le cadençage ? En d’autres termes, Mariette Darrigrand a-t-elle Ă©crit un parallĂ©lĂ©pipède feuillu visant Ă  rĂ©enchanter le travail pour satisfaire les patrons en gĂ©nĂ©ral et les commanditaires de causeries positives en particulier, ou un ouvrage interrogeant les reprĂ©sentations dudit travail Ă  travers une analyse sociosĂ©miotique rigoureuse ? C’est ce que nous examinerons dans une prochaine notule dans laquelle, Ă´ miracle ! nous ouvrirons enfin l’ouvrage.

 

« L’Atelier du tripalium », Mariette Darrigrand (Équateurs, 2024) – 1

Première de couverture (détail)

 

On la sent un peu gĂªnĂ©e aux entournures, Mariette Darrigrand, dans L’Atelier du tripalium. Non, travail ne vient pas de torture ! (Équateurs, « Mots contre maux », 2024, 222 p., 19 €). C’est vrai qu’Ă©crire un livre pour rappeler que, Ă©tymologiquement, le travail n’est pas une torture, quand on est « consultante auprès de diffĂ©rentes entreprises et organisations », oĂ¹ l’on anime des workshops pour dĂ©dramatiser les mots donc les maux relatifs au travail, ça sent moins l’ouvrage de linguistique que le texte de commande ou, a minima, de circonstance, griffonnĂ© pour chanter aux clampins les vertus du boulot en espĂ©rant, ainsi, continuer Ă  susciter des sollicitations patronales.
En effet, semblable perspective peut passer pour doublement trouble ou courageuse, selon le point de vue. Que travail ne vienne pas de tripalium (c’est le nÅ“ud de l’histoire ici racontĂ©e), allĂ©luia ! Mais, d’une part, il reste une marge entre proposer cette rectification – datant de LittrĂ© – et tenter de s’en servir pour faire oublier qu’aller au charbon, au turbin ou Ă  la mine contre un salaire souvent merdique et sous la houlette d’un Code du travail non pas dĂ©tricotĂ© mais pilonnĂ© par la macronie (les initiatives de la reprĂ©sentante de Danone n’Ă©taient que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg…), c’est bien souvent une gave et quelquefois une fieffĂ©e arnaque. D’autre part, que cette chanson soit serinĂ©e par le top management et ses sbires pour embringuer les petites mains et rĂ©enchanter le rapport Ă  l’entreprise a de quoi faire sursauter. Une rĂ©cente Ă©tude de la Direction gĂ©nĂ©ral des finances publiques – pas d’Oxfam, hein, de la DGFiP – a montrĂ© que « le revenu annuel des 40 700 mĂ©nages français les plus riches a plus que doublé » en treize ans ; or, pour eux,

 

les traitements et salaires [pourtant considĂ©rables Ă  l’aune des traitements et salaires des clampins] ne reprĂ©sentent que 35,5 % du total [de leurs revenus]. L’essentiel de leurs ressources provient plutĂ´t des dividendes et des plus-values tirĂ©s des capitaux dont ils sont propriĂ©taires (47 %), des bĂ©nĂ©fices des entreprises qu’ils dĂ©tiennent (10,5 %) et de leur patrimoine foncier (3 %). (…) Pour le reste des contribuables (…), les traitements et salaires se taillent la part du lion (63 %) [in : Le Monde, 31 janvier 2025, p. 6].

 

Ce constat, qui corrobore notre lecture du livre de Gilbert Cette contre le SMIC et les allocs (chronique lisible ici et lĂ ), peut inspirer deux conclusions rapides. Primo, si des zozos connaissent la valeur du travail et y sont, par nĂ©cessitĂ©, attachĂ©s, ce sont plutĂ´t les grouillots en bas de l’Ă©chelle que les donneurs de leçons pĂ©rorant autour de la valeur travail sur BFM Business. Pas la peine de recourir Ă  l’Ă©tymologie pour ça – laquelle Ă©tymologie a peu de chance de leur redonner le smile car les gars de tout sexe savent bien ce qu’ils vivent au quotidien – on gagne peu, parfois moins que si on n’Ă©tait qu’aux allocs, ce qui ne prouve pas qu’on est des flemmards, juste que les salaires de merde et, souvent, le temps partiel imposĂ© transforment les travailleurs en « morts qui marchent », comme le chantait FĂ©lix Leclerc en Ă©voquant les chĂ´meurs. Secundo, si, Ă  en croire la posture adoptĂ©e par Mariette Darrigrand, de nombreux travailleurs jugent, Ă  des degrĂ©s divers et sauf dans leurs lettres de motivation ou leurs entretiens annuels, que le travail les emprisonne et les Ă©puise, c’est parce les faits sont lĂ  : pour eux, le travail est une nĂ©cessitĂ©, pas un loisir presque dispensable.
Certes, la dichotomie entre très riches et travailleurs de l’ombre, forcĂ©ment de l’ombre, est un chouĂ¯a caricaturale, mĂªme si les Ă©tudes laissent entendre qu’elle contient une forte part de rĂ©alitĂ©, n’en dĂ©plaise aux privilĂ©giĂ©s. Ce nonobstant, elle permet de dessiner une posture partagĂ©e entre, d’un cĂ´tĂ©, ceux qui expliquent que le travail est une bĂ©nĂ©diction mais n’en ont quasi pas besoin pour vivre, et ceux qu’il s’agirait de convaincre que le travail est une libĂ©ration, un accomplissement, peut-Ăªtre mĂªme un aboutissement, alors que ledit travail, avec ou sans triple pale, est plus souvent un abrutissement qu’un aboutissement.
Dans cette perspective, la bascule proposĂ©e par la sĂ©miologue est suspecte. Retirer une Ă©tymologie erronĂ©e au travail est une idĂ©e dĂ©fendable ; pour autant, elle n’exonère pas le travail de ce que les donneurs d’ordres font subir aux travailleurs. Si le travail contemporain en France n’a pas toujours la violence sanglante de la torture, il existe de nombreux outils patronaux pour susciter moult souffrances, qu’elles soient ronronnantes voire refoulĂ©es ou qu’elles soient patentes, insupportables, proprement invivables tant elles sont aiguĂ«s. Dès lors, proposer aux travailleurs, cossus ou bas-de-l’Ă©chellistes, des ateliers pour qu’ils se rĂ©approprient la joie d’embaucher sous prĂ©texte d’Ă©tymologie peut paraĂ®tre un peu lĂ©ger quand on sait combien, concrètement, les conditions de travail se sont dĂ©gradĂ©es, ne serait-ce qu’au regard du statut desdits travailleurs.

 

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Ainsi, des enquĂªtes rĂ©centes ont montrĂ© comment le recours Ă  la microentreprise avait pris le pas sur le salariat et l’intĂ©rim dans un nombre hallucinant de secteurs, dont certains inattendus comme le BTP. De manière flagrante, dans les hĂ´tels et restaurants, « le nombre de microentreprises actives a bondi avec, Ă  la clef, un risque de prĂ©caritĂ© et de moindre protection », obligeant Thierry Marx, patron de l’Union des mĂ©tiers et industries de l’hĂ´tellerie Ă  reconnaĂ®tre que « l’autoentreprise est un outil très libĂ©ral qui dĂ©tricote le code du travail » [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 16], code dĂ©jĂ  abĂ®mĂ©, on l’a dit, par les coups de boutoir macronistes. Or, l’arnaque de la microentreprise n’a pas fini de prendre de l’ampleur !

 

UtilisĂ©e d’abord par commoditĂ©, la prestation en freelance est devenue tellement courante que, dans certaines entreprises, le coĂ»t des achats que reprĂ©sente leur facturation est supĂ©rieur Ă  celui de la masse salariale [in : Le Monde, 30 janvier 2025, p. 19].

 

En clair, on salarie moins qu’on n’externalise. Les consĂ©quences pour les travailleurs sont connues :

  • instabilitĂ© (qui, Ă  un certain niveau de revenus, peut avoir son charme mais, le plus souvent, est subie),
  • prĂ©caritĂ© (le manque de visibilitĂ© liĂ© aux contrats courts peut accentuer le phĂ©nomène en s’accompagnant de dĂ©rogations consenties par le travailleur au droit et aux usages afin de conserver un client prompt Ă  jouer au maĂ®tre-chanteur), et
  • perte de droits en termes de protection sociale, notamment au regard des droits Ă  la retraite, ce qui n’est peut-Ăªtre pas tout Ă  fait innocent (peut-Ăªtre, hein).

Dès lors, ce qui prĂ©cède est le contraire d’un hors sujet. En effet, pour rendre compte de L’Atelier du tripalium…, il faut avoir en tĂªte sa raison d’Ăªtre : les travailleurs n’idĂ©alisent pas leur travail car, souvent, les conditions de celui-ci sont non seulement mauvaises mais en voie incessante de dĂ©gradation. Dans ce contexte, marteler que l’Ă©tymologie du travail n’est pas tripalium suffira-t-il Ă  combler les chief happiness managers et Ă  remettre des paillettes dans le regard de leurs ouailles – Ă  dĂ©faut de subsides sur leur compte en banque – au moment oĂ¹ sonne le rĂ©veil, les petits matins

  • froids,
  • gris et
  • pluvieux,

rĂ©veil qui indique qu’il faut aller prendre un transport en commun bondĂ©, puant, cher et rare, avec de moins en moins de places assises pour, peut-Ăªtre, attendrir la viande selon l’expression poĂ©tique des agents de la marĂ©chaussĂ©e, et, en tout cas, entasser plus de clients dans un mĂªme espace au lieu d’augmenter le cadençage ? En d’autres termes, Mariette Darrigrand a-t-elle Ă©crit un parallĂ©lĂ©pipède feuillu visant Ă  rĂ©enchanter le travail pour satisfaire les patrons en gĂ©nĂ©ral et les commanditaires de causeries positives en particulier, ou un ouvrage interrogeant les reprĂ©sentations dudit travail Ă  travers une analyse sociosĂ©miotique rigoureuse ? C’est ce que nous examinerons dans une prochaine notule dans laquelle, Ă´ miracle ! nous ouvrirons enfin l’ouvrage.

 

Slava Guerchovitch, « Born in Monaco » (Odradek) – 1/4

Première du disque

 

Un pianiste nĂ© Ă  Monaco enregistre Ă  Monaco son disque et l’intitule Born in Monaco : rien de furieusement original, rien de très stimulant non plus, mais une volontĂ© – dont le musicien s’explique dans le livret – de saupoudrer la musique d’un double engagement autobiographique. D’une part, comme disent Ă  peu près tous les artistes de chaque album qu’ils enregistrent, les Å“uvres qui le composent ont accompagnĂ© sa formation et son perfectionnement depuis long de temps ; d’autre part, les trois pièces choisies pour ce premier disque, enregistrĂ© en 2022 – par GaĂ«tan Juge, assistĂ© de Louis Vitteaud, avec un mastering et une postproduction de Slava Poprugin – mais publiĂ© en janvier 2025, dĂ©part de l’aventure discographique de Slava Guerchovitch, sont liĂ©es selon lui au dĂ©part dans de multiples acceptions :

  • mutation professionnelle pour le Bach,
  • mort pour le Ravel,
  • « perte de la muse » pour le Liszt dantesque.

Certes, ce liant thĂ©orique semble un rien forcĂ© tant la rĂ©alitĂ© musicale et le projet des compositeurs semblent divergents ; nĂ©anmoins, l’on apprĂ©cie l’effort d’unitĂ© dans la diversitĂ© dont tĂ©moigne le jeune musicien, et l’on se rĂ©jouit d’Ă©couter un disque Ă  la set-list aussi variĂ©e et aux rapprochements somme toute inattendus.

 

 

De Johann Sebastian Bach, qui nous intĂ©ressera dans la prĂ©sente notule, Slava Guerchovitch a choisi le Capriccio en Si bĂ©mol « sopra la lontanaza del suo fratello dilettissimo » [sur le dĂ©part de son frère chĂ©ri] (BWV 992). Le narratif qui accompagne l’Å“uvre est aujourd’hui remis en cause – ce ne serait peut-Ăªtre pas de Johann Jakob l’hautboĂ¯ste qu’il s’agirait ici. Reste une volontĂ© Ă  la fois diĂ©gĂ©tique (ça raconte une histoire) et programmatique (ce qu’Ă©voque la musique est dĂ©crit en tĂªte de chacun des six mouvements).
L’arioso liminaire fait Ă©cho aux tentatives des amis pour dissuader le voyageur de, eh bien, voyager. Adagio posĂ©, le mouvement associe

  • une ligne mĂ©lodique,
  • son doublement frĂ©quent Ă  la sixte infĂ©rieure, et
  • une basse.

Il est habillé par

  • des appogiatures,
  • des mordants et
  • des trilles

que Slava Guerchovitch coule dans le flux principal. Pour l’interprète, ces indications ne sont pas des bonus mais des supplĂ©ments d’Ă¢me consubstantiellement intĂ©grĂ©s au discours. De mĂªme, les nuances sont comme contenues, en dĂ©pit de crescendi maĂ®trisĂ©s, comme si l’interprète voulait faire rĂ©sonner

  • la dignitĂ© de cette visite de la dernière chance,
  • la fatalitĂ© d’une dĂ©cision malgrĂ© tout intĂ©grĂ©e par les amis, et
  • la tentation, cependant, de croire qu’il est encore possible que le partant change d’avis et devienne un restant.

 

 

D’ailleurs, l’andante qui suit prĂ©sente une nouvelle tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de dissuader le future exilĂ© de s’Ă©loigner. Elle consiste Ă  essayer de lui faire prendre conscience au partant des dangers qui le guettent au tournant. Très abondamment ornĂ© par l’interprète, et animĂ© par une sorte de fugato comme aimait en esquisser Johann Jakob Froberger, le mouvement est jouĂ© avec un mĂ©lange

  • de retenue (comme s’il s’agissait de retenir le partant),
  • de libertĂ© (comme s’il s’agissait de rappeler que, jusqu’au bout, une autre dĂ©cision que le dĂ©part est possible) et
  • d’agogique (comme s’il s’agissait de retarder l’inĂ©luctable
    • en Ă©largissant la mesure,
    • en faisant attendre l’entrĂ©e de chaque voix et
    • en osant un dernier très long silence qui simule sans doute une dernière possibilitĂ© de convaincre le partant de ne pas partir,

d’oĂ¹ la tierce picarde qui conclut l’Ă©pisode avec un optimisme un brin forcĂ©. Peine perdue, en effet.

 

 

Dans l’adagissimo suivant, oĂ¹ la rĂ©alisation de la partition laisse une part supplĂ©mentaire de libertĂ© Ă  l’interprète, le chÅ“ur et le cÅ“ur des copains en prennent acte. En tĂ©moignent

  • le passage du binaire au ternaire pouvant Ă©voquer un changement d’attitude, de la volontĂ© de convaincre Ă  l’acceptation du chagrin,
  • la modulation et le passage en mineur qui ajoute un peu de grisaille Ă  la dĂ©ploration,
  • l’utilisation du chromatisme descendant et d’une boucle de chaconne enfermant le texte dans une dĂ©gringolade quasi sisyphienne conduisant, sans cesse, du fa au do.

Sans quitter sa ligne directrice qui associe

  • agogique appuyĂ©e,
  • clartĂ© de la pĂ©dalisation et
  • attention particulière portĂ©e aux phrasĂ©s,

l’interprète travaille

  • les accents,
  • les contretemps et
  • les couleurs des nuances piano dont il utilise une belle variĂ©tĂ©.

 

 

Le bref andante con moto qui enquille revient en Si bĂ©mol pour raconter que, les dĂ©s Ă©tant jetĂ©s, plus d’amis dĂ©baroulent pour donner une dernière accolade au lĂ¢cheur. Les embrassades arpĂ©gĂ©es laissent place Ă  une Ă©nergie presque staccato qui se laisse emporter par la sĂ©rĂ©nitĂ© du Fa majeur.
L’air du postillon (en clair : du cocher) rĂ©affiche nĂ©anmoins le Si bĂ©mol. Cette fois, on a quittĂ© l’affliction de l’affection, et hop, pour basculer dans la cĂ©lĂ©bration du dĂ©part.

  • Rebonds digitaux,
  • octaves Ă©grenĂ©s,
  • effets d’Ă©cho et
  • personnalisation guerchovitchienne
    • (reprise une octave au-dessus,
    • importance de l’agogique,
    • ornementation libre, et mĂªme
    • ajout d’un fa dièse Ă  la fois bienvenu et audacieux Ă  la huitième mesure)

caractĂ©risent un changement d’atmosphère radical. L’investissement de l’artiste tranche avec une conception souvent rigide de l’interprĂ©tation de JSB. Si son insistance surprend, elle se peut justifier

  • la place de l’Å“uvre dans la production du compositeur (c’est une pièce de jeunesse, qui revendique sa libertĂ©),
  • par le fait qu’il s’agit d’un caprice et que celui-ci se plie Ă  un scĂ©nario qui incite le musicien Ă  investir la partition en fonction des indications ouvrant le mouvement, et
  • par l’autre fait qui place, cette fois, l’enregistrement au dĂ©but de la carrière discographique du pianiste, ce qui amène sans doute le dĂ©butant Ă  vouloir marquer plus fortement non pas son style, ce serait offenser la partition, mais sa griffe.

 

 

La fugue « imitant le cor du postillon » part sur les bases toniques nĂ©cessaires avec un joli sens du swing dĂ©lectable – le swing se caractĂ©risant par

  • l’allant rythmique rĂ©gulier,
  • l’utilisation Ă  bon escient des accents, et
  • la mise en place de nuances permettant une sensation de flux et de reflux qui dynamise le geste interprĂ©tatif.

Slava Guerchovitch y démontre

  • une grande sĂ»retĂ© digitale,
  • un plaisir Ă©vident de laisser pĂ©tiller une forme souvent considĂ©rĂ©e comme guindĂ©e, et
  • un sens de la musicalitĂ© essentiel pour permettre Ă  l’auditeur de goĂ»ter la polyphonie roborative du mouvement.

Peut-Ăªtre au pĂ©ril d’un excès d’incarnation qui risque de donner sporadiquement l’impression que l’interprète guerchovitche trop la partition, au dĂ©triment d’une simplicitĂ© qui sied mĂªme au jeune Bach, l’ensemble reste

  • pensĂ© et prenant,
  • organisĂ© et vibrant,
  • investi et mouvant, donc Ă©mouvant,

jusqu’Ă  l’accord final qui suspend la pièce dans, si l’on croit le storytelling, manière d’espoir de revoyure. VoilĂ  donc une Ă©tonnante entrĂ©e en matière qui, en effet, nous pousse Ă  la revoyure. La prochaine Ă©tape de notre dĂ©couverte guerchovitchologique se penchera donc sur Le Tombeau de Couperin de Maurice Ravel. Youpi !

 

 


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’Ă©couter gracieusement en intĂ©grale, c’est par exemple lĂ .

 

« Cantique » by Estelle Revaz et Facundo Agudin (Neos) – 3/5

Première du disque

 

IntitulĂ© Cantique ou le transfert de la matière d’inspiration, le premier disque d’Estelle Revaz, paru en 2015, s’articulait autour des « œuvres inspirĂ©es par des peintures d’artistes suisses ». Cette unitĂ© n’est qu’une façade (on n’a pas bien compris en quoi Schelomo d’Ernest Bloch rentrait, mĂªme de biais, dans la boĂ®te annoncĂ©e), mais Andreas PflĂ¼ger s’est pliĂ© Ă  la contrainte avec Pitture, le concerto que Facundo Agudin, Ă  la tĂªte de l’orchestre Musique des lumières (dont le slogan est « ceci n’est pas un orchestre »), lui a commandĂ© sur mesure pour sa protĂ©gĂ©e. Chacun de ses six mouvements s’inspire d’une toile locale.
Première toile sur la platine, La Confiture aux péchés de Louis Soutter, « un dessin sombre et énigmatique », résume le compositeur. La musique suit donc ces directions. Elle associe

  • les graves de l’orchestre,
  • la rĂ©sonance des percussions et
  • la fougue d’un archet rugueux qui entraĂ®ne avec lui la phalange qui l’accompagne.

Ça grouille, ça tangue, ça jaillit. La palette

  • sonore,
  • rythmique et
  • virtuose

revendique un spectre chromatique déclinant généreusement de nombreuses nuances de sombre et de sanguin.

 

 

PortĂ© par l’expressivitĂ© d’une Estelle Revaz enflammĂ©e, le savoir-faire d’Andreas PflĂ¼ger est Ă©vident : l’orchestre

  • Ă©voque,
  • dialogue avec la soliste,
  • se confronte avec elle

dans un va-et-vient entre

  • dĂ©fis,
  • provocations,
  • indiffĂ©rences et
  • furieuse confusion.

La deuxième toile de l’exposition bĂ©nĂ©ficie d’un titre tout Ă  fait pimpant, puisqu’il s’agit du double portrait de Skt. Adolf-Broggahr-Chatzli-Stok und Skt. Adolf-Krohn-Prinzen d’Adolf Wölfli, « dont on perçoit la trace de la schizophrĂ©nie ». Le compositeur s’attache donc Ă  inventer une musique

  • de la fracture dans l’unitĂ©,
  • de l’apaisement comme lien entre deux Ă©pisodes survoltĂ©s, et
  • de l’agitation dans l’aspiration Ă  un impossible accomplissement.

L’instrumentarium sollicitĂ© est Ă  nouveau très vaste.

  • Un trait de harpe lance l’Ă©vocation du tableau ;
  • la caisse claire se greffe sur cet Ă©lan ; et
  • le violoncelle entame un dialogue souvent houleux avec
    • clarinette,
    • percussions et
    • Ă©chos entre pupitres.

 

 

Andreas PflĂ¼ger travaille la pĂ¢te orchestrale jusqu’Ă  parvenir Ă  une Ă©mulsion sur laquelle surfe l’Ă©nergique violoncelle d’Estelle Revaz.

  • Ă€-coups versus rĂ©gularitĂ©,
  • brusques piani versus fortissimi,
  • graves inquiĂ©tants versus mĂ©dium de l’attente et aigu de l’explosion

se confrontent avec une gourmandise frémissante, et hop.

  • Doubles cordes,
  • pizzicati,
  • archet lyrique ou volcanique

se dĂ©ploient dans un mouvement heurtĂ© qui s’achève sur un glissando du violoncelle plongeant dans les abĂ®mes. Virage Ă  180° avec  Amor am Lebensbrunnen de Giovanni Segantini, dont le compositeur loue la « palette transparente aux tonalitĂ©s impressionnistes » ! Avec lui, le troisième mouvement de Pitture se pare

  • d’aigus enjĂ´leurs,
  • de trilles Ă©vocatrices et
  • d’un violoncelle au lyrisme Ă  la fois affirmĂ© et raffinĂ©.

 

 

Pour autant, l’Ă©criture ne se satisfait jamais d’une joliesse dĂ©tendue.

  • Des contrastes et des fondus dĂ©construisent ou inflĂ©chissent le rĂ©cit qui semble se profiler ;
  • des ruptures nettes ou intĂ©rieures dĂ©chirent l’Ă©vidence et pimentent l’Ă©lĂ©gance,
  • des ondulations animent un propos polymorphe dont les passages tendres ne tardent point Ă  se laisser absorber par ce qui ressemble fort Ă  manière d’inquiĂ©tude qui paraĂ®t consubstantielle Ă  l’avènement de la musique.

Tout se passe comme si, fort d’un mĂ©tier rouĂ© d’orchestrateur, le compositeur se mĂ©fiait d’une certaine facilitĂ© cinĂ©matographique et s’amusait Ă  la dissiper dès qu’elle risque de sĂ©duire l’auditeur. En refusant l’univocitĂ©,

  • il substitue l’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute Ă  la satisfaction sucrĂ©e (non que celle-ci soit, en soi, infrĂ©quentable, heureusement !),
  • il stimule la curiositĂ© au lieu de satisfaire ce que, dans ses Entretiens avec le professeur Y, CĂ©line aurait appelĂ© « la tentation du chromo », et
  • il irise les Ă©panchements en les parant
    • d’Ă©clats,
    • de reflets et
    • de sequins sonores

assez inattendus pour captiver l’oreille, jusqu’au fade out soliste qui conclut le mouvement. De quoi mettre en appĂ©tit pour les trois tableaux suivants, qui feront l’objet d’une prochaine notule !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour voir Estelle Revaz en concert, c’est ce dimanche Ă  Paris et Ă  prix d’or lĂ .

 

L’Or du Rhin, Bastille, 29 janvier 2025 – 1/2

Le Walhallah, palais des dieux (dĂ©tail), selon Rebecca Ringst, le 29 janvier 2025 sur la scène de l’OpĂ©ra Bastille (Paris 11). Photo : Rozenn Douerin.

 

Rarement l’on est sorti aussi consternĂ© d’un spectacle. Attention ! Ă€ Bastille, on le sait,

  • la mise en scène calamiteuse,
  • les dĂ©cors daubĂ©s du cul,
  • les costumes effarants de nullito-banalitĂ© et
  • les inutilitĂ©s faisant opĂ©ra moderne (vidĂ©os et « personnages muets » ajoutĂ©s par le metteur en scène)

sont une tradition dĂ©sormais bien tristement sĂ©dimentĂ©e, Ă  laquelle s’ajoute souvent la sauce LGBTQIA+ dĂ©genrant les personnages ou plaquant sur le rĂ©cit des esthĂ©tiques queer ou trans. Cependant, l’on continue de frĂ©quenter ce lieu pour

  • la musique,
  • l’orchestre et
  • le plateau vocal,

dont on essaye de se persuader que, malgrĂ© les parasites visuels, c’est l’essentiel. Cette Ă©poque serait-elle rĂ©volue ? La première de la nouvelle production de L’Or du Rhin, en prĂ©sence d’autres parasites habituels – dont Jack Lang, paradant Ă  la sortie faute sans doute d’avoir pu partir Ă  l’entracte, vu qu’il n’y en a pas, dans cet opĂ©ra – et avec le sponsoring de Bertrand Ferrier (pas moi, on l’aura compris), déçoit aussi au niveau musical. C’est un choc.

 

*

 

Le prologue de la première scène nous permet de profiter d’une vidĂ©o sublime de pieds aux ongles mal vernis filmĂ©s dans l’eau par Sarah Derendinger. On frissonne devant ce qui Ă©tait peut-Ăªtre un projet de visuel pour le Club Med refusĂ© par les propriĂ©taires de la marque. Nous ne voyons pas d’autre explication. Sur scène, Alberich (Brian Mulligan), le nain dragueur, se tient Ă  cour, premier de cordĂ©e avec des tas de cordes dans le dos. Il lève puis ouvre les bras. J’aime autant vous dire que l’Ă©motion est dĂ©jĂ  au top du zĂ©nith du climax. Bien que le son paraisse assourdi depuis le milieu jardin du premier balcon, on veut se laisser sĂ©duire par les couleurs de l’orchestre, familier de l’Å“uvre.

  • Les piani des cuivres sont jolis,
  • le crescendo est fluide,
  • le bref fortissimo est maĂ®trisĂ©.

Le festival commence.

  • Vachement super pensĂ©e au niveau de la rĂ©flexion et de l’intelligence subliminales comme un tube de Gandhi Alimasi Djuna, la vidĂ©o montre Ă  prĂ©sent un coffre-fort pour symboliser l’or du Rhin.
  • Les ondines apparaissent avec la classe attendue des filles du Rhin :
    • combinaisons de plongĂ©e qu’elles finiront par ouvrir pour laisser se profiler leur poitrine (ça part d’un bon sentiment, mais Ă©tait-ce vraiment nĂ©cessaire ?),
    • palmes qu’elles Ă´teront parce que, ben, on sait pas, et
    • bouteille d’oxygène contre laquelle elles se rĂ©soudront Ă  se balancer, façon autiste, quand elles auront perdu.
  • Le texte peut dĂ©jĂ  aller se faire enculer (« OĂ¹ t’enfuis-tu ? » gĂ©mit Alberich en tenant Woglinde, bien tanquĂ©e sur son fessier).

 

Margarita Polonskaya (Woglinde), Isabel Signoret (Wellgunde) et Katarina Magiera (Flosshilde) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 11). Costumes : Ingo KrĂ¼gler. Photo : Rozenn Douerin.

 

En dĂ©pit de leur costume, les filles font leur impossible pour incarner leur personnage tout en travaillant en trio (on note singulièrement le plaisir de jouer qui Ă©mane d’Isabel Signoret en Wellgunde). Le rideau, type protège-douche Casto XXL, qui masque un peu le fond scène est arrachĂ© et emportĂ© par Alberich – lequel rĂ©cupère donc cette ordure, hein. Après leur cĂ¢lin Ă  la bouteille d’oxygène, Margarita Polonskaya, Katharina Magiera et leur collègue dĂ©barrassent le plancher, le trĂ©sor du Rhin en moins. Parce que, oui, autant le prĂ©ciser presque d’emblĂ©e, ainsi que le laisse augurer ce quatuor liminaire, l’opĂ©ra national n’engage presque jamais d’artistes français. Brian Mulligan est Ă©tats-unien ; Margarita Polonskaya est russe ; Katharina Magiera est allemande ; et Isabel Signoret est portoricaine. Ce soir-lĂ , mĂªme parmi les francophones – espèce dĂ©jĂ  rare – invitĂ©s sur scène, pas un n’est nĂ© sous le signe de l’Hexagone.

  • Florent Mbia est membre de la troupe lyrique locale, très implantĂ© Ă  Paris… et camerounais,
  • Ăˆve-Maud Hubeaux est suisse, et
  • Marie-Nicole Lemieux est canadienne.

Évidemment, puiser dans des viviers multiples des artistes est nĂ©cessaire et sans doute sain. Toutefois, Ă  ce niveau de mĂ©pris pour les artistes autochtones, alors que l’État français subventionne largement les productions, on peut se demander s’il ne serait pas temps de signer la fin de la rĂ©crĂ© et d’exiger que soit, enfin, donnĂ©e aux meilleurs artistes lyriques de notre nation une chance de rencontrer le public de l’OpĂ©ra national de la capitale.

 

*

 

Pour la deuxième scène du Rheingold, apparaĂ®t un immense canapĂ© pour lequel on s’attend Ă  entendre tomber des baffles : « 70 % de rĂ©duction et 32 % en plus jusqu’Ă  lundi chez Poltrone Sofa, solo divani di qualità ». Sous deux couvertures de survie (problème de budget, sans doute, ou dĂ©sir de pousser le mauvais goĂ»t au max du curseur) ronflent Wotan, costume noir, et son Ă©pouse Fricka, surrobe en lĂ©opard et petite tenue dessous. Vue sa posture improbable, le metteur en scène semble laisser supposer que la très sage Fricka s’en est pris une bonne la veille, ce qui n’a Ă©videmment aucun sens. Quand la sage femme, sans trait d’union, rĂ©veille le dieu volage, la crainte saisit le public : dès « Der Wonne seligen Saal », le dĂ©sĂ©quilibre entre Iain Paterson et l’orchestre est flagrant. Ce n’est pas que l’orchestre est trop fort, c’est peut-Ăªtre que Wotan a Ă©tĂ© castĂ© au mieux du possible mais pas au mieux du rĂ´le, en dĂ©pit de sa recherche de musicalitĂ©. De son cĂ´tĂ©, on sent Ăˆve-Maud Hubeaux prĂªte Ă  exploser (Fricka est une femme en colère contre son mari et sans doute contre elle-mĂªme), mais la mise en scène la renvoie dans les cordes en la contraignant Ă  s’agiter de façon grotesque et fatigante pour elle, probablement, et pour le public, c’est Ă©vident. La voici qui

  • jette des pommes de jeunesse Ă©ternelle autour d’elle (Jack Lang doit Ăªtre emballĂ©),
  • se transforme en tapis de sol,
  • multiplie simagrĂ©es faciales et physiques sur le canapĂ©, et
  • finit par Ăªtre culbutĂ©e façon quickie quand arrive Freia (Eliza Boom).

La fĂªte Ă´ combien festive est gĂ¢chĂ©e quand les gĂ©ants qui ont construit le palais des dieux pètent des portes (on ne sait pas pourquoi, c’est donc très intense, tu penses) pour rĂ©clamer d’Ăªtre payĂ©s, c’est-Ă -dire qu’on leur cède ladite Freia. Dans le rĂ´le des gĂ©ants,

  • Mika Kares incarne Fafner dans un costume digne de JR, chapeau et veste Ă  franges couleur diarrhĂ©e inclus ;
  • Kwangchul Youn, gĂ©ant comme je suis champion du monde des lourds en MMA, est un Fasolt – mauvaise pioche pour lui : Fafner aura plus de travail au fil du festival scĂ©nique – en costard-cravate (Ă  ce stade, on peut presque parler de costard-crevette) façon reprĂ©sentant de commerce arrivant au Campanile ou au Buffalo Grill de La FertĂ©-sous-Jouarre.

On n’est lĂ  qu’au dĂ©but du sublime, mais l’institution oĂ¹ se dĂ©roule la reprĂ©sentation tient Ă  prĂ©ciser fièrement que « l’ensemble des dĂ©cors et costumes de la production a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© par les ateliers de l’OpĂ©ra national de Paris ». Wow, that’s made in France for you anyway!
Pour dĂ©fendre la pauvre Freia et ses bottines vert moche, personnage qui passera plus de temps traĂ®nĂ© dans des bĂ¢ches-poubelles qu’Ă  la verticale, apparaissent

  • Froh (Matthew Cairns), dĂ©guisĂ© en JĂ©sus avec tunique large et barbouze, et
  • Donner (Florent Mbia), pour lequel le costumier a abandonnĂ© toute dignitĂ© en lui ordonnant de chausser lunettes de sun et infĂ¢me casquette.

 

Mika Kares (Fafner) et Kwangchul Youn (Fasolt) aux saluts de « L’Or du Rhin », le 29 janvier 2025 Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 11). Costumes : Ingo KrĂ¼gler. Photo : Rozenn Douerin.

 

Qu’importe, ici, le but semble Ăªtre de cracher sur l’Å“uvre wagnĂ©rienne, qui blinde pourtant l’OpĂ©ra de Paris dès qu’elle est programmĂ©e :

  • sous la direction de Pablo Heras-Casaldo, l’orchestre est rĂ©duit Ă  un statut de faire-valoir contraire Ă  la partition
    • (peu de contrastes,
    • pas de tensions,
    • plutĂ´t un robinet d’eau tiĂ©dasse que
      • des oscillations,
      • des relations avec les chanteurs qui devraient associer
        • caresses,
        • bourrades,
        • triomphe et
        • dĂ©fi, et
      • des geysers incontrĂ´lables quoique contrĂ´lĂ©s) ;
  • le texte continue d’Ăªtre bafouĂ© (comment Wotan peut-il parler du « bois de [s]a lance » en maniant une tringle Ă  rideaux mĂ©tallique ?) ; et
  • les chanteurs subissent une mise en scène qui les contraint Ă  jouer comme des acteurs perdus dans une sitcom d’AB Production, pĂ©riode fin de règne.

Quand Loge – presque aussi attendu que Tartuffe en d’autres lieux – arrive, il porte

  • costume noir,
  • T-shirt,
  • casquette et
  • lunettes de soleil.

Franchement, on avait hĂ¢te de dĂ©couvrir l’incipit de ce nouveau Ring, de vibrer Ă  l’ambition de la partition et Ă  l’exigence de la musique. Ă€ ce stade, impossible de feindre. Rien, ici, n’a

  • de sens,
  • de cohĂ©rence,
  • de direction ni
  • de puissance artistique.

Dans ce foutage de goule assumĂ©, Fricka semble avoir le choix entre faire une dĂ©mo d’arts martiaux catĂ©gorie tubulaire pour salle de bains ou se tripoter la chevelure. Difficile de savoir ce que l’on prĂ©fère. Si, peut-Ăªtre les caresses capillaires, c’est nul mais plus discret. Lorsque Freia est enlevĂ©e dans une bĂ¢che-poubelle, la pauvre femme de Wotan fait, pendant ce qui semble environ un millĂ©naire, semblant de se taper la tĂªte contre la cage du fond. Palsambleu, est-ce que ce monde est sĂ©rieux ? EffarĂ© mais rĂ©solument positif (il faut encore tenir la moitiĂ© du spectacle), on essaye de jouir des tirades de Simon O’Neill comme les très exigeantes « Immer ist Undank Loges Lohn! » et « Jezt fand ich’s: hört, was euch fehlt ». Sans que le gosier du NĂ©o-Z, quoique

  • juste,
  • efficace et
  • savant,

n’ait l’ampleur wagnĂ©rienne Ă  laquelle l’auditeur pourrait aspirer pour son personnage, l’artiste est assurĂ©ment valeureux. Toutefois,

  • la nullitĂ© des
    • dĂ©cors,
    • costumes,
    • mise en scène, ainsi que
  • la timiditĂ© d’un orchestre qui semble muselĂ© par son chef

Ă©puisent notre capacitĂ© d’enthousiasme. Deux scènes du Rheingold restent Ă  venir. Nous les Ă©voquerons tantĂ´t. Ă€ suivre… hĂ©las !

 

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Verena Tönjes et Daria Tudor, « Songs of the clown » (Solo musica) – 6/6

Quatrième du disque

 

La dernière partie du rĂ©cital de Verena Tönjes et Daria Tudor revendique Ă©clectisme (de Schumann Ă  Sondheim) et Ă©chos (retour d’un texte de Shakespeare dĂ©jĂ  ouĂ¯, nouvel extrait des Nonsens Rhymes et explicit Ă©voquant les clowns du titre de l’album). Elle s’ouvre avec le « Schluβlied des Narren » aka « Was ihr wollt », cinquième numĂ©ro de l’opus 127 de Robert Schumann, sur lemĂªme texte qui concluait les 5 songs of the clown d’Erich Wolfgang Korngold Ă©coutĂ©es ici et proposĂ©es cette fois dans une traduction en allemand. Lied ternaire en la mineur (finissant en majeur), il vibre de l’Ă©nergie des chansons Ă  boire

  • (appogiatures,
  • rythme pointĂ©,
  • balancement,
  • Ă -coups du tempo).

Le choix du compositeur de bestofiser le texte shakespearien concentre la tonicitĂ© dans une miniature qui profite et de la voix radieuse de Verena Tönjes, et de la sĂ»retĂ© pĂ©tillante de Daria Tudor. Autant dire que rude est le contraste avec « Der Zwerg » de Franz Schubert d’après un texte de MatthaĂ¼s von Collin qui narre l’assassinat d’une reine par un nain jaloux. Comme dirait le musicologue Ricet Barrier en Ă©voquant le glas, « eh ben, c’est vach’ment pas gai ! » En la mineur comme la mĂ©lodie prĂ©cĂ©dente et « pas trop rapide » (pas trop, donc rapide quand mĂªme), la partition associe

  • la tension de la situation,
  • les clapotis sur lesquels vogue le bateau oĂ¹ se dĂ©roule la scène, et
  • l’univocitĂ© rythmique qui traduit sans doute le fatum Ă  l’Å“uvre, puisque la tragĂ©die est nouĂ©e dès la première note.

Les interprètes ne surjouent pas le texte mais l’habillent

  • d’attentions pertinentes (nuances et phrasĂ©),
  • de belles synchronicitĂ©s (respiration, intentions, doublure de la voix Ă  lamain gauche), ainsi que
  • de leur talent propre (imperturbable Daria Tudor, perfection des diffĂ©rents registres d’une Verena Tönjes qui se rĂ©gale de la large tessiture exigĂ©es, de la cave grave aux plafonds scintillants).

L’auditeur est saisi par

  • les modulations,
  • les mutations de couleur et
  • l’allant tragique

d’une partition magnifique, ici exĂ©cutĂ©e avec esprit. Mais bon, dans un rĂ©cital sur le clown, on a bien besoin d’une respiration drolatique après cette horrible histoire. Voici donc le retour de l’opus 42 de Margaret Ruthven Lang, fil rouge de la set-list. Dans « The old man with a gong », Edwar Lear règle le sort d’un vieillard qui cassait les oreilles de tout le monde avec son gong et finit donc par Ăªtre lui-mĂªme fracassĂ© avec ledit gong. OK, ça finit mal, mais c’est rigolo – combien de voisins n’a-t-on pas voulu fracasser avec leur gong, que celui-ci soit un transistor, des haltères ou un violon ? La longue introduction laisse longtemps espĂ©rer un meilleur sort, mais sa fin tendue laisse soupçonner que malheur va arriver.

  • EfficacitĂ© de la mĂ©lodie,
  • clartĂ© de l’accompagnement,
  • solennitĂ© des rĂ©pĂ©titions finales avec envolĂ©e et tenue lyriques :

ne chipotons point et reconnaissons que, ici, tout est savoureux.

 

 

L’affaire se clĂ´t sur « Send in the clowns », chanson de l’annĂ©e 1975 Ă©crite par Stephen Sondheim pour A Little Night Music. Desiree constate que son couple part en sucette, sollicite la venue des clowns, constate que personne ne l’exauce et conclut qu’on rigolera peut-Ăªtre l’annĂ©e prochaine (curieusement, la chanteuse renonce Ă  cette fin, pourtant parfaite – sans doute sera-ce pour coller au projet du disque, via un clin d’Å“il Ă  l’auditeur Ă  qui l’artiste glisse qu’il est inutile d’attendre l’annĂ©e prochaine pour profiter des clowns : « Dont’ bother, they’re here »). Sur un tapis rouge pianistique, Ă©clabousse le plaisir qu’a Venera Tönjes de chanter un tube du musical.

  • Diction en parfaite cohĂ©rence avec le style sondheimien,
  • tenue vocale,
  • portamento soyeux,
  • agogique lumineuse,
  • variĂ©tĂ© des couleurs apposĂ©es sur une partition d’une grande beautĂ©
    • (simplicitĂ©,
    • richesse rythmique,
    • cahots de la tonalitĂ©)

offrent une coda poignante Ă  un disque certes dĂ©plorablement dĂ©pourvu d’un livret francophone – ce qui ne facilite pas la comprĂ©hension des textes, pourtant si importants – mais, de bout en bout,

  • original,
  • cohĂ©rent,
  • passionnant et
  • Ă©blouissant.

Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
Pour retrouver les chroniques précédentes, cliquer sur 1, 2, 3, 4 ou 5.

 

« Travailleur mais pauvre », Gilbert Cette (De Boeck Supérieur, 2024) – 2/2

Première de couverture (détail)

 

Le projet est superbe et gĂ©nĂ©reux. La seconde partie du livre de Gilbert Cette ne propose-t-elle pas de « lutter contre la pauvretĂ© des travailleurs » ? De la part d’un enseignant business friendly fervent contempteur des aides sociales au nom

  • de l’orthodoxie budgĂ©taire,
  • de l’efficience Ă©tatique et
  • de l’opposition Ă  « l’amĂ©lioration du sort d’une fraction de la population » (107) [devinez l’amĂ©lioration de quelle fraction de la population indispose Gilbert],

ce projet mĂ©rite toute notre attention. Ă€ travers l’Ă©valuation des thĂ©ories et pratiques de « justice sociale », l’objectif affichĂ© est nĂ©anmoins de contester les trois fonctions de l’intervention publique pour juguler pauvretĂ© et inĂ©galitĂ©s :

  • l’allocation,
  • la stabilisation et
  • la redistribution.

SynthĂ©tisons l’avis de l’auteur, bien qu’il soit souvent abritĂ© derrière un idiolecte rĂ©servant une grande partie de l’ouvrage aux sachants spĂ©cialistes experts diplĂ´mĂ©s ou aux convaincus qui ne le liront pas mais, entre pairs, hocheront la tĂªte d’un air entendu voire complice. Pour lui, les interventions de l’État sont nocives car « les hypothèses [subodorant que le mal-Ăªtre des pauvres pourrait Ăªtre attĂ©nuĂ© grĂ¢ce Ă  l’intervention publique] (…) sont Ă©minemment fragiles et critiquables ». Dès lors, graphiques Ă l’appui, on peut affirmer que la justice sociale n’est rien d’autre qu’une forme prise par la « dĂ©sincitation de l’offre de travail » (117) qui frappe la sociĂ©tĂ© française. Comme l’aurait traduit un expert de l’ironie plus que de l’Ă©conomie, « au fond, çui qui est dans la misère, c’t au fond qu’il le veut bien » avant d’ajouter, en homme droit : « Ça, c’est vulgaire. »

 

 

Son livre prouve que Gilbert Cette est l’exemple de l’homme vulgaire au sens bĂ¼hlĂ©rien du terme. Pour lui, la redistribution bute sur une difficultĂ© : la prise en compte de la responsabilitĂ© individuelle. En gros, cela veut dire que les travailleurs pauvres ne sont pas des victimes du grand patronat, ce sont des gens qui veulent Ăªtre pauvres pour ne pas faire d’efforts et toucher des allocs sous diffĂ©rentes formes. En effet, la pauvretĂ©, laborieuse ou non, n’est pas un statut, c’est un choix. Comme le chante Jean Dubois, aussi ironique que BĂ¼hler, « la misère est un job Ă  la portĂ©e de n’importe qui le prend ». D’autant que celui qui est pauvre dans l’Hexagone, c’t au fond qu’il le veut bien, alors que la France « a su montrer une inventivitĂ© extrĂªme » en matière de « dispositifs d’aides » (124). Les prestations, certes peu lisibles, qu’elles soient

  • sans contreparties,
  • liĂ©es Ă  la faiblesse du revenu (donc dĂ©sincitant les salauds de pauvres Ă  bosser davantage par peur de passer le seuil, 132),
  • rapportĂ©es Ă  l’activitĂ© donc avec un « effet de substitution nĂ©gatif » (143),

ont un dĂ©faut horrible : elles plombent la capacitĂ© ou la volontĂ© des grouillots-profiteurs Ă  se sortir les doigts. Heureusement, Gilbert Cette, ex-patron du « Groupe d’experts sur le SMIC », a une solution en deux temps : d’abord, ne SURTOUT PAS augmenter le SMIC ; ensuite, envisager de dĂ©truire le SMIC. Par pitiĂ© pour les pauvres. Si. Certes, les dĂ©biles dont nous sommes pourraient penser que le SMIC a beau Ăªtre presque un luxe Ă  l’ère de l’auto-entreprenariat, cette arnaque, et du temps partiel destructeur, augmenter le SMIC, ce serait pas si pire pour ceux qui le touchent. Eh bien,

  • non,
  • faux,
  • zĂ©ro,
  • nul.

Dans son livre oĂ¹ l’impression des accents circonflexes semble coĂ»ter trop cher (mais c’est moderne et belge Ă  la fois, alors…) et la mise en page enfoncer le niveau zĂ©ro de la maquette, Cette reste modĂ©rĂ© mais sec : « Une telle approche [consistant Ă  augmenter le SMIC] nous paraĂ®t erronĂ©e. » Ses Ă©tudes prouvent, d’abord, qu’« une hausse du SMIC ne bĂ©nĂ©ficie pas aux travailleurs les plus pauvres » (154) puisqu’ils sont susceptibles de toucher moins d’allocations si celles-ci sont dĂ©gressives – or, dans son optique, c’est mieux si l’État paye plutĂ´t que le patronat. Ensuite, « une hausse du SMIC a un impact sur les finances publiques » vu que l’État paye pas mal d’agents au SMIC – une telle rĂ©munĂ©ration pour des reprĂ©sentants de l’État, est-ce bien raisonnable, et ne pourrait-on l’amĂ©liorer en supprimant les avantages, salaires, enveloppes complĂ©mentaires et autres dĂ©gueulasseries offertes, par exemple, aux milliers de dĂ©putĂ©s, sĂ©nateurs et très hauts fonctionnaires ? Enfin, la hausse du SMIC a des effets dĂ©favorables sur l’emploi des personnes les moins qualifiĂ©es.  Bien sĂ»r. On peine Ă  imaginer que, par exemple,

  • les ouvriers agricoles Ă©trangers,
  • les Ă©boueurs et
  • ceux qui s’occupent de nos vieux,

si on augmente le SMIC, personne ne les embauchera, mais qu’importe ! Aux yeux de Cette, la seule justification du SMIC reste « la recherche d’un apaisement social » ce qui, pour une fois, ne nous paraĂ®t pas un projet complètement stupide. L’ami du patronat s’Ă©chauffe mĂªme jusqu’Ă  Ă©crire des merveilles comme « l’augmentation du revenu disponible induite par cette augmentation de 1 % du SMIC est très faible » (avec un SMIC horaire Ă  11,88 €, c’est vrai que, si t’augmentes un pauvre de onze centimes par heure, il est toujours pauvre…). On pourrait en dĂ©duire qu’une forte augmentation du SMIC s’impose. Surtout pas ! s’Ă©poumone l’auteur en martelant que toute « forte hausse du SMIC aurait des effets dĂ©favorables sur l’emploi qui augmenteraient la pauvreté » (159). Donc si t’augmentes un peu les pauvres qui font la fortune des grands patrons, ça sert Ă  rien, mais si tu les augmentes correctement, ça les prive de leur boulot, donc ça les tue. Sont pĂ©nibles, ces pauvres, quand mĂªme !
Il y a certes un moment oĂ¹ le zozo a l’honnĂªtetĂ© de paraĂ®tre ennuyĂ©. En 1993, une Ă©tude a montrĂ© que, dans deux États amĂ©ricains, l’augmentation du salaire « n’a pas abouti Ă  une baisse des emplois au salaire minimum dans les fast-foods » (161). Heureusement, Cette a des syntagmes compliquĂ©s pour l’expliquer : le « salaire minimum » Ă©tait alors « infĂ©rieur Ă  la productivitĂ© marginale de ces travailleurs peu qualifiĂ©s ». Le principe est clair : les gars rapportaient un max de fric vu qu’ils Ă©taient payĂ©s une misère ; partant, la marge Ă©tait suffisante pour les augmenter un chouĂ¯a sans les devoir licencier.
Heureusement, on peut sans doute mieux formuler la chose, avec des balabalas du type : la productivitĂ© marginale des travailleurs est optimisĂ©e au regard du coĂ»t relatif de la main d’Å“uvre rapportĂ©e Ă  l’extension de l’opportunitĂ© d’externalisation indexĂ©e sur l’effectivitĂ© du rĂ©fĂ©rencement fiduciaire, hors situations spĂ©cifiques liĂ©es Ă  la particularitĂ© d’un dĂ©cile dont il conviendrait d’examiner de façon approfondie l’impact moyen et long-termiste sur les statistiques affĂ©rentes aux catĂ©gories susmentionnĂ©es. Toujours pas convaincus ? Alors laissons l’auteur arguer que, en Espagne, la « forte » hausse du SMIC a dĂ©truit des emplois, et que les Ă©tudes « montrent un fort effet nĂ©gatif sur l’emploi » des travailleurs les moins qualifiĂ©s. En attendant, le taux de chĂ´mage de l’Espagne est en baisse continue alors que, en France, il « devrait grimper Ă  8,5 % d’ici Ă  la fin de l’annĂ©e » (Le Monde, 28 janvier 2025, p. 12). Au global, l’effet nĂ©gatif d’une « forte » hausse du SMIC n’est donc pas si dĂ©lĂ©tère. Peut-Ăªtre la macronie – une sphère dĂ©lĂ©tère, elle – devrait-elle s’en inspirer ?

 

 

En conclusion, Gilbert Cette se lĂ¢che. D’une part, il dĂ©nonce sans relĂ¢che un « très fort impact nĂ©gatif des relèvements du salaire minimum sur l’emploi des travailleurs peu qualifiĂ©s ». Pour rappel, en 2024, le SMIC a Ă©tĂ© très, très fortement augmentĂ© (mĂªme moi, j’Ă©tais choquĂ©) de 1,13 % « en application de la revalorisation annuelle » puis de 2 % au 1er novembre pour atteindre la somme dingue de 11,88 € brut, donc 9,4 € net. Bien sĂ»r, j’imagine que ces hausses spectaculaires ont pĂ©tĂ© l’emploi des travailleurs peu qualifiĂ©s. D’autant que, d’autre part, l’auteur Ă©crit que

 

compte tenu du niveau Ă©levĂ© du SMIC, la France ferait partie des pays oĂ¹ une hausse du salaire minimum dĂ©truirait des emplois occupĂ©s par des personnes peu qualifiĂ©es et fragiles.

 

Sans dĂ©conner, farceur, combien tu dĂ©clares aux impĂ´ts pour oser parler du « niveau Ă©levĂ© du SMIC » (166) et affirmer que son « principal dĂ©faut est d’Ă©vincer de l’emploi » les gens, id sunt les ploucs ? Ă€ quel moment tu crois que les pauvres (et notamment les travailleurs pauvres, qui Ă©taient censĂ©s Ăªtre le cÅ“ur de ton bouquin) sont esbaudis par « l’ampleur de la redistribution » nationale (170) qui, maudite soit-elle, « contribue Ă  renforcer les effets de trappe Ă  pauvreté » ? En consĂ©quence de quoi (note bien que je ne te facture pas ce qui suit – ma connerie, sans doute), pour tes prochaines demandes de subvention, j’ai une proposition d’Ă©tude qui pourrait te titiller : combien faut-il toucher de SMIC pour penser que le SMIC, c’est – Eric Theodore Cartman, viens Ă  mon aide – sa mère la pute super bien payĂ© ?
En attendant les rĂ©sultats de cette arnaque, je synthĂ©tise : d’après Gilbert Cette, le SMIC tue l’emploi parce que ce minimum est vachement trop Ă©levĂ© ; et les aides apportĂ©es aux plus pauvres les dĂ©sincitent Ă  travailler. En d’autres termes, s’il n’y avait plus d’aides et plus de SMIC, les pauvres travailleraient plus, et la France serait moins endettĂ©e. HĂ©las, « compte tenu de la charge politique et sociale de ces sujets, la rĂ©flexion qui nous paraĂ®t indispensable doit Ăªtre engagĂ©e avec prudence et pĂ©dagogie ». GrĂ¢ce Ă  la timiditĂ© politique, qu’ils travaillent ou non, les pauvres vont donc pouvoir continuer Ă  Ăªtre pauvres. SacrĂ©s veinards !