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Le blog de Bertrand Ferrier, page 55

Irakly Avaliani joue Beethoven, Salle Cortot, 27 janvier 2025

Irakly Avaliani Ă  la salle Cortot, le 27 janvier 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

Apporter des fleurs, oui, ça passe. En revanche, nul ne s’est avisĂ© de fredonner « joyeux anniversaire » pour saluer l’artiste, en dĂ©pit du prĂ©texte de ce rĂ©cital : cĂ©lĂ©brer les 75 ans d’Irakly Avaliani, dont 65 de scène. Il faut dire que le programme n’incitait pas Ă  la franche rigolade, proposant Ă  la file les trois dernières sonates de Ludwig van Beethoven. Première sur le clavier, donc, la Trentième op. 109 en Mi. Sous les doigts d’Irakly Avaliani, le vivace ma non troppo, sur lequel se greffe un adagio espressivo, a le charme d’un prĂ©lude en libertĂ©. On y goĂ»te

  • douceurs et contrastes,
  • fluiditĂ© et accents,
  • paix intĂ©rieure et tensions assumĂ©es

comme si, d’emblĂ©e, l’interprète plantait les germes de son Beethoven, celui de la friction plutĂ´t que de l’univocitĂ©. Le rĂ©pertoire s’y prĂªte, Ă  en croire le prestissimo enchaĂ®nĂ© : on le sent

  • moins rapide que dĂ©cidĂ©,
  • moins pressĂ© que dĂ©terminĂ©, et
  • moins rigide que frottant une certaine libertĂ© Ă  un cadre clairement dĂ©fini.

L’andante molto cantabile ed espressivo final dure deux fois plus longtemps que les deux premiers mouvements rĂ©unis. L’artiste y donne une bien agrĂ©able leçon

  • de solennitĂ© soyeuse, et hop,
  • de lyrisme contenu donc digne, et
  • de travail sur l’acoustique
    • (projection,
    • pĂ©dalisation,
    • respiration du phrasĂ©).

Nous voici savourant çà

  • le staccato Ă©nergisant,
  • les trilles entraĂ®nantes et
  • la tonicitĂ© du tempo.

Puis nous nous ébaubissons devant

  • la finesse,
  • la maestria et
  • l’art

des changements de couleurs rendant raison de la labilitĂ© d’une partition associant

  • fugato,
  • modulations et
  • variations de registres

pour explorer simultanĂ©ment le temps long (plus d’un quart d’heure !) et la fragmentation quasi rhapsodique. Ă€ l’Ă©vidence, Irakly Avaliani prend un plaisir communicatif Ă  jouer de ces rapprochements de faux contraires. Il marie

  • la prĂ©cision du toucher et le fondu d’une juste pĂ©dalisation,
  • les tuilages ici et, lĂ , les oppositions frontales, ainsi que, selon les sections,
  • une impression de tendresse recueillie et une sensation de rugositĂ© abrasive,

autant de quasi oxymorons qui se fondent dans le creuset d’une Ă©tonnante fin piano. La Trente-et-unième sonate op. 110 en La bĂ©mol s’ouvre sur un moderato cantabile molto espressivo. Le pianiste dĂ©veloppe un climat paisible, riche de changements de registres, pimpĂ© par des harmonies volontiers inventives. Les contraires sont toujours de sortie :

  • l’Ă©vidence conte fleurette au mystère ;
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© taquine la tension ;
  • les itĂ©rations cĂ´toient les transformations du matĂ©riau thĂ©matique et les suspensions de discours.

L’allegro molto convainc par les qualitĂ©s d’Ă©criture mises en avant par l’interprète :

  • l’allant,
  • l’accentuation dynamisante,
  • la nĂ©cessitĂ© de se projeter vers l’avant tout en retenant le propos.

L’ample adagio ma non troppo final s’ouvre sur une triple instabilitĂ©

  • de mesure,
  • de tempo et
  • de tonalitĂ©
    • (si bĂ©mol mineur,
    • Mi,
    • la bĂ©mol mineur, une cochonnerie Ă  six accidents dont on pourrait franchement se demander si l’invention Ă©tait indispensable ou, l’un n’empĂªchant pas l’autre, si elle n’a pas Ă©tĂ© inventĂ©e par les fabricants de touches noires associĂ©es Ă  des profs de piano particulièrement vicieux).

Indifférent aux effrois de pianistes amateurs, Irakly Avaliani fait joliment ressortir les particularités de ce mouvement :

  • la mĂ©ditation liminaire qui dĂ©baroule sur une mĂ©lodie pas vraiment douce ni forte, plutĂ´t intĂ©rieure ;
  • la rythmicitĂ© discrète des accords en doubles croches par douze de la main gauche, merveilleusement rendue par le musicien ; et
  • la nĂ©cessitĂ© d’Ăªtre Ă  la fois dans un lyrisme qui s’Ă©panche et dans une incertitude qui Ă©lectrise l’affaire.

Deux fugues couronnent le mouvement. La première, d’une grande dĂ©licatesse conduit Ă  un crescendo et des accords puissants qui habillent de sequins scintillants l’austĂ©ritĂ© rigoureuse de la forme. La seconde, après un retour au calme, sĂ©duit par l’emballement qui la porte, un emballement

  • faussement foufou (« foufou » n’est certes pas la première Ă©pithète que l’on associerait Ă  la personnalitĂ© pianistique d’Irakly Avaliani…),
  • rythmiquement riche et
  • habilement nuancĂ©.

 

Irakly Avaliani Ă  la salle Cortot, le 27 janvier 2025. Photo : Rozenn Douerin.

 

L’entracte – utile pour recharger la concentration, malgrĂ© un programme passionnant, rare et très bien Ă©quilibrĂ© – prĂ©pare l’auditeur Ă  la Trente-deuxième (et ultime) sonate op. 111 en Ut mineur. L’on est aussitĂ´t saisi par les effets presque cinĂ©matographiques qui surgissent du Steinway du soir Ă  l’occasion du premier mouvement, d’abord maestoso puis allegro con brio ed appassionato :

  • dramatisation,
  • suspense,
  • puissance des unissons graves colonisant bientĂ´t l’ensemble du clavier,
  • efficacitĂ© des effets d’attente,
  • plaisir des rĂ©pĂ©titions,
  • jubilation des traits virtuoses accompagnĂ©s de l’indispensable prise de risque propre au rĂ©cital ambitieux, et
  • clartĂ© du rĂ©cit permise par une prodigieuse science de l’Ă©quilibre sonore qui illumine l’ensemble des registres.

Il est possible que le concertiste secoue certains puristes en investissant avec adresse mais aussi fougue le texte qu’il lui appartient de proclamer. C’est Ă©videment la meilleure option, la seule Ă  vrai dire que l’on attende d’un rĂ©cital. Si on veut du glacĂ©, du ripolinĂ©, de la paraffine, on reste chez soi, on glisse un disque studio Ă  bas volume, et on se dit que l’on est dĂ©cidĂ©ment très cultivĂ©, très distinguĂ© et très propre dans un monde souvent vulgaire, dĂ©solant et peu ragoĂ»tant. En concert, il faut de la vie, de l’engagement, du pĂ©ril. Si l’on ne palpite pas avec l’artiste, il n’y a qu’un terme ad hoc pour dĂ©signer ce qui se passe : on se fait chier. Pas besoin d’aller au concert pour ça !
Ce soir, Ă  la salle Cortot, on se fait le contraire de chier… et jusqu’au bout ! Ce n’est pourtant pas un prestissimo con fuoco mais un adagio molto semplice e cantabile qui conclut le concert en 20′. L’arietta liminaire, majeure et ternaire, est jouĂ©e avec

  • calme,
  • retenue et
  • onctuositĂ©.

BientĂ´t,

  • l’affaire s’emballe,
  • la partition se noircit et
  • les mesures se gondolent (9/16, 6/16, 12/32…).

Tout semble se percuter :

  • rythme pointĂ© et temps long,
  • rĂ©pĂ©tition des motifs et mutations,
  • jeu paisible et inflexions jazzy,
  • envolĂ©es forte et rĂ©tractation des dĂ©cibels, etc.

L’adieu Ă  la sonate pour piano est un feu d’artifice :

  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • trilles enflammĂ©s,
  • Ă©volutions radicales du flux sonore jusqu’Ă  un dernier retour au pianissimo d’une grande beautĂ©.

Le triomphe fait Ă  l’artiste tĂ©moigne des belles Ă©motions qu’il a partagĂ©es avec un public venu nombreux (l’orchestre est plein, ce n’est pas si frĂ©quent). Cela vaut bien un bis – la redoutable rhapsodie opus 79 n°1 de Johannes Brahms.

  • Brio,
  • variĂ©tĂ©,
  • explosivitĂ© et
  • souffle

portent cet encore de prestige. En contrepoint, l’andante du concerto sur le goĂ»t italien de Johann Sebastian Bach associe

  • allure posĂ©e,
  • nettetĂ© des circonvolutions mĂ©lodiques, et
  • Ă©quilibre entre accompagnement et lead.

Un bis pour le toucher, un bis pour la sonorité.

  • Intelligent,
  • plaisant,
  • personnel et
  • parfaitement envoyĂ©.

Bref, Irakly Avaliani nous a souhaité un bien joyeux anniversaire !

 

« Cantique » by Estelle Revaz et Facundo Agudin (Neos) – 2/5

Première du disque (détail)

 

Tant pis si le livret signĂ© par le chef d’orchestre aligne des propos souvent assez verbeux pour paraĂ®tre proches du dĂ©lire – ainsi de cette prĂ©sentation d’un « disque consacrĂ© Ă  des Å“uvres inspirĂ©es par des peintures d’artistes suisses » dont on peine Ă  comprendre le rapport avec Schelomo d’Ernest Bloch, objet de la prĂ©sente chronique. C’est le problème du disque physique, dont la spĂ©cificitĂ© d’ajouter un texte au son devrait Ăªtre la force mais est souvent la faiblesse.
Reste la musique – en l’espèce une rhapsodie hĂ©braĂ¯que pour violoncelle et grand orchestre qui s’ouvre sur un lento moderato, « quasi cadenza ». Estelle Revaz en rend l’ambiguĂ« souplesse

  • aux harmonies tourmentĂ©es,
  • aux aigus inquiets et
  • aux graves profonds.

Le tuilage entre soliste et orchestre dessine des espaces mouvants que soliste et collectif habitent avec fougue.

  • La ductilitĂ© du violoncelle,
  • la prĂ©cision des synchronisations et
  • la polymorphie de la direction

donnent du souffle Ă  la partition. L’auditeur ne peut qu’Ăªtre captivĂ© par les changements

  • de registres,
  • de couleurs,
  • de mĂ©triques et
  • de dispositif orchestral.

Nous voilà ébaubi par

  • la circulation du rĂ©cit entre les pupitres,
  • la cohĂ©rence derrière les variations chromatiques, et
  • la richesse
    • de l’harmonisation,
    • du rythme,
    • de l’utilisation du violoncelle.

 

 

Si la partition Ă©blouit par son inventivitĂ© puissante, la rĂ©alisation musicale n’est pas en reste, qui

  • nuance,
  • s’adapte,
  • miroite avec
    • science,
    • maĂ®trise et
    • musicalitĂ©.

Estelle Revaz est Ă  son avantage dans un contexte oĂ¹ elle sait allier intimement

  • une virtuositĂ© sĂ©duisante,
  • une intĂ©rioritĂ© poignante et
  • une poĂ©sie volontiers dĂ©chirante

tant le lamento est divers mais rarement absent de la musique d’Ernest Bloch.

  • La force de l’Ă©criture orchestrale,
  • la justesse multiple de la partie confiĂ©e au violoncelle, et
  • l’investissement des musiciens

font de ce premier moment collectif du disque un Ă©blouissant concentrĂ© d’Ă©motions. Prochaine Ă©tape : Pitture, le concerto pour violoncelle et grand orchestre commandĂ© par Facundo Agudin Ă  Andreas PflĂ¼ger. Vivement !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

« Travailleur mais pauvre », Gilbert Cette (De Boeck SupĂ©rieur, 2024) – 1/2

Première de couverture (détail)

 

Travailleur mais pauvre (De Boeck SupĂ©rieur, 204 p., 21,9 €) est le nouveau livre de Gilbert Cette. L’auteur est prof dans une « business school » et intervenant rĂ©gulier sur BFM Business, organe de propagande qui est Ă  la pensĂ©e Ă©conomique ce que le muskisme est Ă  la dĂ©mocratie et au macronisme ce que le chocolat en plastique est au Mikado. Le business au secours des pauvres que le business suscite et enfonce, c’est un peu comme si le PC donnait des conseils pour gĂ©rer la fortune des amis d’Emmanuel Macron, type Bernard A. ou Rodolphe S. On saliverait d’avance si l’ouvrage ne posait trois questions Ă©galement vastes et intĂ©ressantes, quoique heureusement enduites de technicitĂ© largement inaccessible au curieux de bonne volontĂ© :

  • peut-on mesurer la pauvretĂ© ?
  • en quoi le travail peut-il attĂ©nuer cet Ă©tat ou, parfois, l’aggraver ?
  • comment (c’est-Ă -dire, dans le langage des businessmen, faut-il) aider
    • les merdeux,
    • les louseurs,
    • les pauvres ?

Face Ă  des prĂ©sidents qui, depuis le spĂ©cialiste des sans-dents, n’ont eu de cesse, au mieux, de se contretampiponner des Français ne passant pas leurs vacances Ă  Gstaad, au pis, d’essayer de les faire cracher pour que ceux qui passent leurs vacances Ă  Gstaad puissent prolonger leur sĂ©jour d’une semaine, la question de la pauvretĂ© a Ă©tĂ© souvent mise sous le boisseau, caricaturĂ©e ou laissĂ©e aux associations. Ainsi du collectif Alerte, qui « compte mettre en demeure l’État de respecter ses obligations lĂ©gales » nĂ©es de la crĂ©ation du revenu de solidaritĂ© active, le 1er dĂ©cembre 2008. La loi affĂ©rente stipule que le gouvernement doit dĂ©finir « un objectif quantifiĂ© de rĂ©duction de la pauvreté » tous les cinq ans. Le dernier et le seul objectif concernait « n’a Ă©tĂ© fixĂ© qu’en 2008-2009 » (Le Monde, 24 janvier 2025, p. 12).
Si les mĂ©dias – souvent aux mains de milliardaires – s’offusquent rĂ©gulièrement des charges inconsidĂ©rĂ©es qui pèsent sur les entreprises et expliquent, au reste, la pauvretĂ© par le chĂ´mage (sans charge, il y aurait plus d’emplois, chacun sait ça), ils s’intĂ©ressent plus rarement Ă  la radiographie de la pauvretĂ©. Peut-Ăªtre parce que les pauvres, s’ils peuvent Ăªtre leurs cibles, ne sont ni leur cÅ“ur de cible, ni leurs propriĂ©taires. Peut-Ăªtre aussi, et cette hypothèse ne contredit pas la première, parce que, contrairement Ă  la richesse, la pauvretĂ© est un sujet compliquĂ© car difficile Ă  quantifier et sensible aux contradictions. Par exemple, qu’est-ce qu’un travailleur pauvre ? Comment un travailleur peut-il Ăªtre pauvre ? Comment peut-il ne plus Ăªtre pauvre ou Ăªtre moins pauvre ?
La première partie du livre de Gilbert Cette, qui va nous intĂ©resser ici, choisit d’aborder sans fard la question de la quantification du « phĂ©nomène de pauvretĂ© laborieuse« . Quels critères ? Combien de Français y correspondent ? Peut-on dresser une typologie des pauvretĂ©s laborieuses afin, dans un second temps, d’Ă©valuer les politiques visant Ă  la rĂ©duire et de proposer des orientations adĂ©quates pour limiter ce scandale (ce sera l’objet d’une prochaine notule) ? Les questions paraissent simples ; les rĂ©ponses ne sauraient l’Ăªtre. La seule dĂ©finition de la pauvretĂ© laborieuse donne envie de réécouter tout Lorie pour revenir Ă  des paroles plus accessibles. Selon l’auteur, l’indicateur phare permettant de cerner la pauvretĂ© des travailleurs est

 

la proportion de personnes vivant dans un foyer dont le revenu moyen par unitĂ© de consommation est infĂ©rieur Ă  un certain seuil relatif, par exemple une fraction du revenu mĂ©dian de la population Ă©tudiĂ©e (19, 27, 33, 51…).

 

Les circonvolutions techniques n’empĂªchent pas de partir sur des affirmations plus accessibles :

  • ceux qui travaillent sont globalement moins pauvres que les autres ;
  • le taux de pauvretĂ© en France « serait stable sur les dernières dĂ©cennies » ;
  • parmi ceux qui bossent, ceux qui bossent Ă  temps partiels ou avec des contrats courts sont plus sujets Ă  la pauvretĂ© que les autres surtout si, pomponneau de la pomponette, ils s’inscrivent dans une cellule familiale monoparentale.

Assez intuitif, soit. Pour aller plus loin, il convient d’interroger la notion mĂªme de pauvretĂ©, donc de distinguer plusieurs pauvretĂ©s – en l’espèce, quatre.

  • La pauvretĂ© absolue est fonction de seuils de ressource et de conditions de vie.
  • La pauvretĂ© relative mesure les inĂ©galitĂ©s dans une population cohĂ©rente (le seuil de pauvretĂ© n’est pas le mĂªme dans un pays pauvre d’Afrique et en France), ce qui conduit certains Ă©conomistes Ă  fabriquer un « indicateur d’intensitĂ© de la pauvreté » qui, en gros, distingue les pauvres super pauvres et les pauvres, bon, pauvres, mais y a pire.
  • La pauvretĂ© administrative « est dĂ©finie par le bĂ©nĂ©ficie d’une prestation visant Ă  rĂ©duire la pauvreté » comme le RSA ou le minimum vieillesse, ou par l’Ă©tude du surendettement, mĂªme si critères et changements rĂ©glementaires peuvent impacter son Ă©valuation.
  • La pauvretĂ© ressentie dĂ©signe celle que dĂ©clarent des gens quand ils se dĂ©clarent pauvres.

Gilbert Cette prĂ©fère la notion de pauvretĂ© relative, d’autant qu’elle permet de mieux jauger, par comparaison, la pauvretĂ© des travailleurs Ă  la fois par rapport Ă  la pauvretĂ© des non-travailleurs et au sein mĂªme des travailleurs. La comparaison offrirait un meilleur prisme que l’examen de seuils fixes. Elle permet de marteler que « le taux de pauvretĂ© de la population en emploi Ă  temps plein est toujours nettement infĂ©rieur au taux de pauvretĂ© des personnes en emploi Ă  temps partiel ainsi que de l’ensemble de la population ». En d’autres termes, mĂªme si ce n’est pas une rĂ©vĂ©lation particulièrement surprenante, « l’emploi Ă  temps plein rĂ©duit considĂ©rablement le risque de pauvreté » (43). Ă€ l’Ă©chelle europĂ©enne, la chose se confirme avec une particularitĂ© hexagonale : « Le taux de pauvretĂ©des travailleurs Ă  temps partiel est plus Ă©levĂ© en France », peut-Ăªtre parce que les temps partiels sont encore plus partiels qu’ailleurs, et peut-Ăªtre aussi parce que les femmes les subissant ont plus d’enfants Ă  charge (50).
Parmi les travailleurs, une espèce en voie de rarĂ©faction peut subir les affres de la pauvretĂ©. Les salariĂ©s subissent « la quotitĂ© de travail » (combien d’heures ils triment) et leur situation familiale plus – martèle Gilbert Cette – que le salaire horaire. Le gars est un spĂ©cialiste du SMIC, accordons-lui donc crĂ©dit, mĂªme si m’est avis que si le salaire Ă©tait moins ridicule que le minimum obligatoire, la pauvretĂ©, relative ou absolue, des travailleurs pauvres serait un chouĂ¯a moins insupportable, Ă  nombre d’heures travaillĂ©es Ă©quivalant. On pourrait mĂªme se demander si l’invention d’un SMIC brut plus Ă©levĂ© pour missions Ă  temps partiel ne serait pas un Ă©lĂ©ment de justice sociale qui obligerait les patrons Ă  reconsidĂ©rer la façon dont ils perçoivent et engagent leurs « collaborateurs » ponctuels. L’auteur prĂ©coniserait plutĂ´t des politiques publiques qui ne dĂ©livreraient pas de prestations sociales (ben non, mieux vaut baisser les charges des patrons, ces victimes) mais « s’efforceraient de rĂ©duire les situations de temps partiel contraint en ouvrant des voies potentielles d’augmentation des quotitĂ©s travaillĂ©es ». Pour le bĂ©otien en Ă©conomie, semble poindre ici un raisonnement vicieux : puisque tu ne gagnes pas assez, travaille plus (alors qu’on pourrait augmenter ton salaire, par exemple) !
En rĂ©alitĂ©, c’est la complexitĂ© de la notion de travailleur que la pauvretĂ© laborieuse met en Ă©vidence. Un travailleur peut

  • Ăªtre salariĂ© Ă  temps plein ou Ă  temps partiel ;
  • Ăªtre soi-disant indĂ©pendant ou « autoentrepreneur », pour un Ă©quivalent temps partiel ou temps plein ; et il peut
  • travailler Ă  temps plein (ou Ă  temps partiel) mais… partiellement, en fonction des contrats courts que Leurs Seigneuries lui octroient.

En sus de sa situation familiale, sa situation est donc impactée par

  • son statut,
  • la durĂ©e de son travail et
  • la fragmentation de sa quotitĂ© travaillĂ©e,

tant dans le temps bref (disposition des horaires dans une journĂ©e ou une semaine) que dans le temps long (nombre de contrats courts sur le trimestre ou l’annĂ©e), d’autant que « le passage par le temps partiel ne reprĂ©sente un tremplin vers un temps plein que pour une minoritĂ© d’individus » (57). Le problème est qu’il est très difficile de sortir de la pauvretĂ© – peut-Ăªtre surtout de la pauvretĂ© laborieuse, puisque l’Ă©volution vers une quotitĂ© de travail plus importante ou un poste mieux valorisĂ© est souvent une chimère. Gilbert Cette l’admet :

 

Pire encore qu’Ăªtre pauvre Ă  un moment donnĂ© est de le rester, parfois durablement. (63)

 

Face aux nombreuses « trappes Ă  bas salaires », la formation – initiale ou continue – ainsi que « certains dispositifs et politiques Ă©conomiques », peuvent se rĂ©vĂ©ler inutiles voire contre-productifs, explique l’auteur. Peut-Ăªtre, osons une hypothèse fofolle, parce que ces dispositifs visent avant tout Ă  « amĂ©liorer la compĂ©titivitĂ© des entreprises » (67) et non la vie de ceux qui leur permettent d’accumuler des bĂ©nĂ©fices voire de verser des milliards de dividendes Ă  leurs actionnaires ? Gilbert Cette prĂ©fère y voir des mĂ©canismes liĂ©s aux accords de branches, trop rigides et vite surannĂ©s selon lui, et aux augmentations du SMIC qui rendent caduque la grille de salaires prĂ©vue par les conventions. Cela freine assurĂ©ment l’effet de la hausse de salaire en cas de « changement catĂ©goriel » ; mais cela illustre surtout Ă  quel point les bas salaires sont bas, puisqu’ils peuvent Ăªtre aisĂ©ment rattrapĂ©s par un SMIC dont les augmentations, faut pas abuser, restent quand mĂªme minuscules, tant proportionnellement que concrètement. Rappelons que la revalorisation du SMIC au 1er novembre 2024 a Ă©tĂ© de 2 %, après une augmentation d’1,13 % au 1er janvier 2024. Soyons prĂ©cis : celui qui touchait le SMIC horaire brut Ă  11,65 € en janvier, le touchait Ă  11,88 €. Il doit falloir Ăªtre un sacrĂ© nanti pour trouver que ce changement est une belle avancĂ©e contre la pauvretĂ© des travailleurs – par chance, ce n’est pas ce qu’affirme l’auteur du livre. La rĂ©alitĂ©, c’est que la baisse des contributions sociales employeurs pour les bas salaires a atteint un pic dont l’effet sur l’emploi est nul (72).
CĂ´tĂ© employĂ©s, la dĂ©gressivitĂ© des prestations et la progressivitĂ© de l’impĂ´t le « dĂ©sinciteraient » Ă  se former et Ă  changer de poste. Selon cette thĂ©orie, il ne voudrait pas travailler plus parce qu’il gagnerait plus, oui, mais pas assez plus (75), dans la mesure oĂ¹, en gagnant plus, il paye plus d’impĂ´ts et on lui retire des allocations… quand on ne lui demande pas de restituer le trop-perçu. Gilbert Cette montre comment, en passant d’un temps plein au SMIC Ă  un temps plein Ă  deux SMIC, par exemple après une formation, un cĂ©libataire sans enfant voit son revenu net augmenter de 57 %, tandis qu’une femme avec un enfant voit son revenu net n’augmenter que de 11 %, puisqu’on lui sucre des allocs et qu’elle paye plus d’impĂ´ts. Aussi l’auteur incite-t-il a une « rĂ©forme complète de notre système de prestations », plus incitatif mais aussi mieux pensĂ© dans sa globalitĂ© – sans quoi, il est peu probable que la sortie de la pauvretĂ© des travailleurs en France s’accĂ©lère. Cependant, celle-ci ne peut Ăªtre considĂ©rĂ©e selon une optique monofactorielle, et hop. Ainsi l’enseignant tĂ¢che-t-il de faire la part des choses entre la dĂ©sincitation liĂ©e aux aides (indispensables quand on est ultra pauvre, mais qu’on ne veut pas abandonner quand on est un peu moins pauvre), et la question culturelle liĂ©e aux classes sociales, l’ambition dans les Ă©tudes et l’engagement professionnel Ă©tant moindres, constate l’OCDE, pour « les Ă©lèves issus d’un milieu dĂ©favorisé » (91).
L’affaire se complique encore si l’on admet que « la relation entre bien-Ăªtre et revenu » est d’une complexitĂ© dĂ©lirante. En clair, tout le monde ne lie pas de la mĂªme manière l’augmentation du bonheur Ă  l’apport pĂ©cuniaire (liĂ© au travail, aux prestations ou Ă  la chance). Études et mĂ©taĂ©tudes rappellent que « le bonheur individuel ne dĂ©pend pas que de facteurs monĂ©taires ». Ce n’est pas une raison pour faire pĂ©ter le SMIC mais bien une incitation Ă  imaginer de manière holistique les « stratĂ©gies visant Ă  rĂ©duire les situations de pauvretĂ© laborieuse afin d’Ă©lever le bien-Ăªtre des travailleurs les plus dĂ©favorisĂ©s » (102). Une piste pour le moins vague qui, associĂ©e aux innombrables rĂ©pĂ©titions, conclut plutĂ´t piteusement – disons : de façon dĂ©cevante – une première partie paresseuse et ronronnante dont on espère qu’elle trouvera son rayonnement grĂ¢ce Ă  la seconde partie proposant de « lutter contre la pauvretĂ© des travailleurs », accroche prometteuse dont nous examinerons le contenu lors d’une prochaine notule.

 

Verena Tönjes et Daria Tudor, « Songs of the clown » (Solo musica) – 5/6

Première du disque

 

Après des Pierrot et des personnages bizarres, voici vraiment venu le temps des chansons de clown promis par le titre du disque, Ă  commencer par « The clown », extrait de trois mĂ©lodies d’Ethel Smyth. Le poème de Maurice Baring, lĂ©gèrement retouchĂ© par la compositrice, raconte l’histoire d’un clown blanc, enchaĂ®nĂ© Ă  perpĂ©tuitĂ© dans un donjon mais dansant sans cesse au rythme de la musique des Ă©toiles qu’il perçoit. En 6/8 et mi mineur, la mĂ©lodie s’appuie sur

  • un piano tour Ă  tour swingant et claudiquant,
  • une mĂ©lodie plane puis expressive,
  • un style contenu puis populaire.

Supérieurement rendus par des interprètes à leur affaire,

  • modulations,
  • frictions,
  • changements de registre et
  • mutations de caractère

captent l’attention au long des quatre minutes de musique, coda mystĂ©rieuse incluse. Les dix minutes du 5 songs of the clown, l’opus 29 d’Erich Wolfgang Korngold semblent Ăªtre le sommet du programme et s’appuient sur des tirades de William Shakespeare. PlutĂ´t Ă  deux temps et en Mi, « Come away, death » paraĂ®t narrer un chagrin d’amour oĂ¹ le suppliant implore la mort de le coucher lĂ  oĂ¹ nul ne trouvera sa tombe, y compris son amour.

  • L’oscillation modale perpĂ©trĂ©e grĂ¢ce Ă  la tentation du mineur et Ă  la vigilance du majeur,
  • les unissons entre piano et voix,
  • les cahots harmoniques ainsi que
  • la souplesse des nuances

sont savoureusement donc tristement rendues. « O mistress mine » est une autre supplique, cette fois destinĂ©e Ă  l’amante pour qu’elle radine aussi sec : l’amour et la jeunesse ne durent qu’un instant, profitons-en maintenant avant qu’ils ne se dĂ©filent ! C’est en Sol et sous la forme d’un « allegretto amabile con slancio » qu’Erich Wolfgang Korngold choisit de traduire cet appel au carpe diem.

  • La simplicitĂ© du balancement,
  • l’accessibilitĂ© entĂªtante de la rĂ©pĂ©tition liminaire et
  • l’efficacitĂ© des contrastes entre registres mĂ©dium et aigu

ravissent. « Adieu, good man Devil » est un texte peu intelligible hors contexte, qui promet à un interlocuteur de partir et revenir « like a mad lad ». On devrait donc y retrouver les insaisissabilités thymique et logique du fou, traduite dans un « allegro molto vivace » à trois temps et en La.

  • La tonicitĂ© de la pianiste,
  • la personnalitĂ© de la mezzo, capable de changer de couleur de voix en un instant, et
  • la prĂ©cision de leur duo

apportent au disque la loufoquerie incarnĂ©e qui s’impose. « Hey, Robin! » est un « allegretto comodo » en Sol qui n’est ni plus ni moins qu’un dĂ©cryptage de situation envoyĂ© en plein dans la face de Robin : si sa nana lui est indiffĂ©rente, c’est qu’elle en aime un autre, et toc ! La partition fait alterner

  • gaietĂ© moqueuse et tristesse,
  • pĂ©tillement et alanguissement,
  • joie du majeur / binaire et mĂ©lancolie du ternaire / chromatisant.

Les interprètes font leur miel de cette dichotomie gourmande, et hop. « For the rain, it raineth every day » conclut le cycle en rĂ©sumant une vie oĂ¹ aux enfantillages succèdent

  • mĂ©fiance,
  • mariage,
  • beuverie et
  • fin de bal pour les comĂ©diens.

L’allegro « non troppo ma energico » en La bĂ©mol et 6/8 (notamment) s’amuse Ă  frotter

  • ternaire contre binaire,
  • majeur et mineur,
  • unissons et harmonisation audacieuse.

Verena Tönjes et Daria Tudor rayonnent avec

  • constance,
  • inventivitĂ© et
  • prĂ©cision.

Ça n’a pas l’air facile d’Ăªtre un clown, mais, Ă  ce niveau, l’effet est garanti !


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
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« Le Con de minuit », Thibault Raisse (Denoël, 2024)

Première (détail)

 

VoilĂ  un livre passionnant oĂ¹ tous les personnages, narrateur inclus, sont profondĂ©ment antipathiques. Le Con de minuit (270 p., 20 €) est

  • une ode Ă  la transformation des modulations de frĂ©quence en business,
  • une madeleine de Proust amère pour les Anciens qui ont connu
    • Doc et Romano,
    • Difool et mĂªme Michèle Riond,
    • Catherine Pelletier, Maurice et Caroline Blanche ; mais c’est surtout
  • une biographie de GĂ©rard Cousin, qui a longtemps Ă©tĂ© utilisĂ© gratuitement comme le crĂ©tin utile de la libre antenne chapeautĂ©e par Franck Bargine dit Max.

En somme, c’est une illustration d’une grande violence du capitalisme au second degrĂ© : premier degrĂ©, on broie les gens ; second degrĂ©, on utilise les gens parce qu’ils sont broyĂ©s. Sur ce plan, l’enquĂªte empathique de Thibault Raisse est magistrale. L’affaire prend sa source dans les libres antennes oĂ¹, sur le principe (dans la rĂ©alitĂ©, tout est Ă©videmment truquĂ©), n’importe qui pouvait appeler pour raconter n’importe quoi. Comme dans la vie, Ă  la radio, certains locuteurs sont sincèrement très cons mais, comme le rĂ©sume l’auteur dans la punchline centrale de la p. 53,

 

il y a peut-Ăªtre mieux Ă  faire que de s’en dĂ©barrasser.

 

Avant mĂªme l’avènement Ă©crasant de l’homo comicus entendu comme l’homme communautaire consensuel, la connerie appert Ăªtre un minerai ultra valorisable.

  • Le con donne l’impression au con qu’il est lui-mĂªme pas si con par rapport au con dĂ©signĂ© comme con ;
  • il Ă©vite d’engager des gens moins cons qui pourraient exiger, pas si cons, d’Ăªtre payĂ©s voire, les dingues, d’Ăªtre payĂ©s dĂ©cemment eu Ă©gard Ă  ce qu’ils rapportent ; et
  • il permet au con de se dĂ©fouler sur un autre con avec l’impunitĂ© qui sied aux cons, le VPN insultant d’aujourd’hui Ă©tant prĂ©cĂ©dĂ© par le lĂ¢chage tĂ©lĂ©phonique d’antan.

Parmi les cons que Fun Radio markette, Gérard Cousin apparaît rapidement comme le plus bankable.

  • Il se croit poète,
  • il a des saillies (« T’es sĂ»r de ce que t’inventes ? », 62), et
  • il est rĂ©pulsif Ă  souhait – c’est un alcoolo.

Ă€ la fĂªte du fric qu’est la FM mi-1990, il est l’invitĂ© idĂ©al d’autant que gratuit. Le voici conviĂ© au dĂ®ner de cons que revendique d’Ăªtre une certaine « libre antenne » oĂ¹, en rĂ©alitĂ©, « tout est truqué » (103). Les saillies du con de minuit rythment chaque chapitre (« Le mieux, pour voyager, c’est Tahiti, voire la Belgique ») Ă  mesure que sa brandisation l’amène Ă  avoir droit Ă  ses dĂ©bats Ă  l’antenne (sans jamais de contrat autre que lĂ©onin). Max,l’animateur vedette Ă©galement DJ, l’amène dans certaines de ses virĂ©es, l’envoyant mĂªme Ă  Ă  Cannes pour un choc dĂ©cevant « du Krug et de la Kro » (82). Des auditeurs le traquent. Des femmes perdues le draguent. Des auditeurs structurellement malveillants lui proposent leur aide.
Par bonheur pour le grand capital, le con se stabilise dans le lumpen proletariat quand une grosse, faute de meilleure offre, accepte de substituer Ă  travers lui l’homme idĂ©al Ă  l’homme acceptable (112), ce qui est un bon rĂ©sumĂ© de la vie dans pas mal de sphères sociales. Bah, Michel Leiris Ă©crivait itou :

 

La femme avec laquelle je vis est le vivant reproche d’avoir su viser trop bas et d’avoir pu me contenter.

 

HĂ©las, le problème des cons qui ne savent pas qu’ils sont cons, c’est qu’ils prennent les cons pour des cons. Ainsi, ils peuvent envoyer le con de minuit Ă  New York (aux frais de la major qui produit une merde avec un lĂ©zard), quitte Ă  constater qu’on dirait que l’envoyĂ© spĂ©cial « a passĂ© le week-end au Campanile de Cergy ». Logique, le con n’est pas un fake, il n’en est pas capable ; c’est l’intelligent, qui est un fake, lui qui, structurellement, est con mais a appris Ă  le dissimuler. En revanche, le con attire les cons convaincus d’Ăªtre moins cons que lui, demeurassent-ils de simples « ambitieux amputĂ©s du dĂ©sir de rĂ©ussir » (155), selon la jolie formule du biographe. C’est la merveille du capitalisme : quand tu patauges dans ta mĂ©lasse, tu peux te sentir mieux en y enfonçant la tĂªte de l’autre . Toi, tu pataugeras toujours dans la mĂ©lasse, mais tu auras au moins le kif de te sentir moins con que le con qui, in fine, te vaut largement.
VoilĂ  ce que raconte Thibault Raisse : dans ce monde d’illusions et de faiseurs de fric pas toujours habiles, tĂ©nue est la distinction ontologique entre les vedettes officielles et ces « gens de peu » qui retournent dans le noir quand s’Ă©teint le signal « On air » (159). ConfirmĂ©e par le biographe, la rĂ©alitĂ© de la mĂ©diocritĂ© humaine confirme toutefois une dichotomie peu contestable. Les gens de peu restent

  • ceux qui, sans le savoir, squattent le mĂªme centre d’hĂ©bergement que leur père biologique (175) ;
  • ceux que l’on jette parce qu’ils s’Ă©crient « Heil Hitler » Ă  l’antenne sans comprendre le qui du quoi (194) ; et
  • ceux qu’on laisse pourrir d’une « nĂ©oplasie pulmonaire avec mĂ©tastases osseuses » (225) parce que, après avoir Ă©tĂ© des idiots utiles, ils sont juste devenus des inutiles.

Les gens de bien refusent les interviouves, ce qui se comprend, et restent de bonnes personnes comme pas mal de dĂ©gueulasses. Dans cette perspective, le livre de Thibault Raisse se rĂ©vèle Ăªtre une formidable illustration du capitalisme dans ce qu’il a de plus

  • agressif,
  • effarant et
  • compromettant.

Le rĂ©sultat est triste et puissant. Notamment parce que l’on ne saura jamais s’il fait jour Ă  New York quand il est 18 heures Ă  Paris et qu’il pleut.

 

Balmino, « Les saisons à l’envers » – 2/2

Avec un pastel de Rozenn Douerin (détail)

 

Après l’Ă©vocation d’un temps oĂ¹ rien ne faisait sens, le nouveau disque de Balmino bascule dans un temps assez secouĂ© pour affronter « Les saisons Ă  l’envers », chanson-titre de l’album. Sur une accroche gratteuse quasi souchonienne apparaĂ®t la voix de Balmino presque oldelafienne dĂ©livrant ses dĂ©sirs Ă©rotiques et ambigus autour d’une grenade, mot qui a eu tantĂ´t son p’tit succès dans la chanson française officielle.

  • CyclicitĂ© de l’accompagnement,
  • bonne intervention de la basse de RaphaĂ«l [privĂ© de son trĂ©ma sur la pochette] Vallade,
  • cordes joliment arrangĂ©es par Julien Jussey,
  • maĂ®trise du temps long laissant sa place Ă  l’instru

donnent de l’ampleur Ă  la chanson. « Ici », musiquĂ©e par le rĂ©alisateur du disque, est un mid-tempo qui fricote avec une tranquillitĂ© traĂ®nante Ă©voquant quelque chose entre Stephan Eicher pour l’espèce de lassitude en pointillĂ©s et les Fredericks-Goldman-Jones de « Nuit » pour la mĂ©lodie qui fait Ă©cho, par instants, Ă  cette belle chanson du trio.

  • Importance des arrangements,
  • saveur des contretemps,
  • tranquillitĂ© d’un morceau qui propose de « se poser » et
  • mystère de paroles cherchant un au-delĂ  du sens

dĂ©voilent un autre aspect de l’univers chansonnique de Balmino. « Avalanche », en duo avec Marine Pellegrini, paraĂ®t plus conventionnel (la voix fĂ©minine rĂ©solument typĂ©e chanson pop française comme il faut influence cette impression). NĂ©anmoins, on peut se laisser bercer par

  • la simplicitĂ© de la grille relevĂ©e par un riff de clavier,
  • l’effet d’attente d’une explosion sonore qui ne viendra pas, ou par
  • la volontĂ© de l’auteur-compositeur de tournicoter dans une certaine stagnation qui traduit sa volontĂ© feulĂ©e d’Ăªtre « rĂªvĂ© encore ».

« Sans tĂªte » revient Ă  un son plus rock oĂ¹ le rythme l’emporte sur l’harmonie. La marche descendante se laisse heureusement pimper par la tonicitĂ© sans affectation de la basse de RaphaĂ«l Vallade.

  • Lutter contre l’Ă©ternel automne,
  • essayer de prolonger les rĂªves qui crèvent,
  • lĂ¢cher les dĂ©cibels pour fracasser brièvement le petit jour

semblent les pistes du chanteur pour continuer de laisser palpiter son cÅ“ur. « NĂ© pour le vent » conclut le disque sur une sonoritĂ© d’harmonium. Le statisme musical revendiquĂ© pour parler du dĂ©part rechigne Ă  terminer sans un clin d’Å“il Ă  Noir DĂ©z’, comme on disait dans le temps. Une fin sciemment dĂ©ceptive pour prolonger le dĂ©sir, noir ou blanc, et laisser rĂ©sonner le rĂªve d’un chanteur qui connaĂ®t les codes et ne s’en contente pas. De la belle ouvrage,

  • curieuse,
  • personnelle et
  • interrogeante

Ă  retrouver ce 23 janvier 2025 Ă  20 h 30 en trio Ă  la Maison pour tous des Rancy (Lyon 3).

 

Fin des voyages

Pierre-Marie Bonafos Ă  Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 17 septembre 2022. Photo : Rozenn Douerin.

 

MĂªme le cool a une fin, il faut croire. La preuve, Une histoire du cool, rĂ©cital donnĂ© le 3 novembre en la chapelle Notre-Dame du Val-de-GrĂ¢ce, invitait aux voyages pour se quitter en mouvement ; et, simplement, ça donnait ceci.

 

 

« Cantique » by Estelle Revaz et Facundo Agudin (Neos) – 1/5

Première du disque (détail)

 

A posteriori, le disque de 2015 que nous offre Laurent Worms est devenu « le premier disque d’Estelle Revaz », violoncelliste internationale et dĂ©sormais dĂ©putĂ©e nationale de la ConfĂ©dĂ©ration helvĂ©tique (on traduit approximatif). Ă€ l’origine, c’est une audace relative du formidable label Neos. Au cÅ“ur du projet, Facundo Agudin, chef de l’orchestre Musique des Lumières, qui fonde ce projet sur une commande de concerto pour violoncelle Ă  Andreas PflĂ¼ger. Ă€ la lecture du livret Ă©sotĂ©rico-spĂ©cialistique, le titre du disque reste Ă©nigmatique, et pourquoi pas ? Reste le disque, sandwichant Ernest Bloch et Andreas PflĂ¼ger entre quatre tranches de Max Reger.
Tout se fomente autour de la picturalitĂ© puisque les quatre mouvements des Vier Tondichtungen op. 128, composĂ©es en 1913, s’inspirent de toiles d’Arnold Böcklin. « Der geigende Eremit » (« L’ermite au violon ») dĂ©ploie la gĂ©nĂ©rositĂ© des cordes en ternaire que rejoignent les bois et le violon soliste. L’orchestre sait accompagner ces fluctuations associant

  • sobriĂ©tĂ©,
  • mutations de caractère,
  • suspension et
  • contrastes.

Entre

  • tensions,
  • irisations thĂ©matiques et
  • possibles Ă©touffĂ©s,

le mouvement excite paisiblement la curiosité. Le deuxième mouvement, « Im Spel der Wellen » (« Dans le jeu des vagues », selon les traducteurs automatiques), reste un mouvement ternaire, cette fois vivace. Les cordes, dominantes, construisent un swing

  • fluant,
  • Ă©nergique,
  • volontiers suspendu et donc
  • surprenant.

L’intĂ©rĂªt de l’Ă©coute se fonde sur

  • le rendu de la souplesse de la mesure,
  • la fragmentation et la cohĂ©rence du propos, ainsi que sur
  • l’ondulation narrative renforcĂ©e par la finesse de l’ensemble, entre collectif et soli (clarinette).

Après cet introit rĂ©ussi, comment ne point vouloir hĂ¢ter l’arrivĂ©e de la future vedette au violoncelle ?


Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.

 

« Patron », Michel Offerlé (Anamosa, 2024)

Manif CGT du 4 février 2021
Manifestation République-Nation, 4 février 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

De quoi « patron » est-il le nom ? VĂ©nĂ©rĂ© ou honni, le « patron » est le fonds de commerce Ă©ditorial de Michel OfferlĂ©, « sociologue du politique » Ă©mĂ©rite de son Ă©tat. Autant dire que les postures anti, pro, pĂ©ri, qu’inspire ce concept, l’ex-prof les connaĂ®t. C’est l’intĂ©rĂªt essentiel du mini mĂ©mo qu’il signe chez Anamosa (112 p., 9 €). L’opuscule vise moins Ă  dĂ©finir le patronat en gĂ©nĂ©ral et le patron en particulier qu’Ă  cerner la manière dont ils sont dĂ©finis voire, partiellement, perçus. Pour comprendre, explicite-t-il, il faut « pĂ©nĂ©trer dans le mot et dans la caricature » (12). PĂ©nĂ©trer dans le substrat Ă©tymologique conduit Ă  associer la notion de patron avec une « relation d’autoritĂ© impliquant l’obĂ©issance », parfois renforcĂ©e par la religion ou la posture – ainsi des « figures patronales non patronales » (19) comme le grand chef hospitalier ou d’autres symboles de la puissance financière appliquĂ©e Ă  tous les domaines – on pense au « Taulier », ce milliardaire alcoolique aux fines astuces fiscales, dont la mort a longtemps fait les beaux jours de l’Ă©glise de la Madeleine.
La puissance polĂ©mique du terme a contraint les niaiseux Ă  chercher des subterfuges pour mieux enfumer le monde – ainsi du Centre des jeunes patrons devenu le Centre des jeunes dirigeants : fiers d’Ăªtre patrons, mais bon, un peu chocotteux tout de mĂªme… D’autres stratĂ©gies de lutte contre « le stigmate patronal » existent, qui incitent Ă  se dĂ©signer par d’autres voies – chef (d’entreprise), directeur (gĂ©nĂ©ral), capitaine (d’industrie), manager ou l’excellent « entrepreneur », par ex. Ces dĂ©rivĂ©s dĂ©signent un monde qui n’inclut Ă©videmment pas les victimes des patrons, aka autoentrepreneurs bien que, ontologiquement, le mec qui sous-loue son matricule pour que le bobo rĂ©cupère un kebab froid entreposĂ© dans un sac Picard au dos d’un scooter est son propre patron. Le patron a longtemps Ă©tĂ©, par tradition, la manière de dĂ©signer celui qui possède une entreprise. En rĂ©alitĂ©, le rapport entre capital et patronat est ambigu pour plusieurs raisons.

  • Premièrement, en 2020, plus de 4 000 000 d’entreprises Ă©taient immatriculĂ©es en France, mais de nombreux patrons ont de nombreuses entreprises, et les autoentrepreneurs sont souvent des victimes des salarieurs dĂ©guisĂ©s.
  • Deuxièmement, un patron n’est pas un patron-employeur : selon la CPME, « il y aurait 1 900 000 de patrons-employeurs », ce qui exclut dĂ©jĂ  deux millions de candidats au titre prestigieux et maudit.
  • Troisièmement, selon l’INSEE, « 200 000 patrons sont des chefs d’entreprise » (26), ce qui, en divisant le nombre de ce type de patrons par 20, souligne la passionnante fluiditĂ© du concept.

Si, hĂ©ritier d’une mythologie presque dix-neuvièmiste, le zozo taille patron est celui qui possède l’entreprise qu’il dirige, le patron d’aujourd’hui peut Ăªtre Ă©galement le zozo qui se contente de diriger l’entreprise qui l’engage pour cela, bĂ©nĂ©ficiant de « rĂ©munĂ©rations jugĂ©es indĂ©centes » selon le « ratio d’Ă©quité » qui le voit souvent gagner en un jour ce qu’un grouillot qu’il accuse de profiter des avantages sociaux, de ne pas assez travailler et d’Ăªtre toujours en arrĂªt-maladie ou Ă©quivalent touchera en quelques siècles, sans les stock-options et les petits arrangements avec la DGIF. Charge Ă  ce type de patron de travailler son « capital social qui densifie, actualise et actualise » les autres capitaux, Ă©conomique et culturel (31). Mais le patron l’est-il par acquis social ou par fatalitĂ© gĂ©nĂ©tique ? En d’autres termes, « faut-il Ăªtre nĂ© dans une famille d’entrepreneurs pour Ăªtre soi-mĂªme patron ? » (37), interroge Michel OfferlĂ© en feignant de ne pas penser au Mythe de l’entrepreneur d’Anthony Galluzzo – il rĂ©dige un court ouvrage, pas un essai charnu. Aussi Ă©voque-t-il les phĂ©nomènes d’hĂ©ritage, de dĂ©shĂ©ritage, de psychologie made in Challenges (« suis-je fait pour Ăªtre entrepreneur ? ») et de fatalitĂ© raciale (mythe rĂ©volu de l’Arabe du coin, curieusement non remis en cause alors que surannĂ©, et rĂ©alitĂ© du patron de kebab).
Surtout, Michel OfferlĂ© souligne la porositĂ© entre les questions posĂ©es au patron en particulier et au statut du travailleur en gĂ©nĂ©ral. D’un cĂ´tĂ©, les nouvelles dĂ©clinaisons d’une nĂ©buleuse patronale fleurant l’anglicisme, entre

  • starteupeurs,
  • VC et
  • business angels ;

 de l’autre, une nuĂ©e de bullshit jobs oĂ¹ le travail devient « micromission » oĂ¹ l’ultradĂ©pendance hĂ©site Ă  s’appeler indĂ©pendance ou freedom. Le patron, puisque c’est ce qui nous intĂ©resse ici, peut Ăªtre

  • prĂ©sident,
  • DG plus que DJ,
  • hĂ©ritier,
  • Ă©narque,
  • ingĂ©nieur,
  • commercial.

Il est en général

  • cooptĂ©,
  • internationaliste et
  • mĂ¢le cisgenre.

Dans la vie concrète, Ă  un certain stade, il a « plutĂ´t un travail de bureaucrate » et de diplomate (66) Ă©ventuellement rythmĂ© par les voyages en jets. Dans les PME, il dĂ©veloppe une activitĂ© entre « homme-orchestre et chef d’orchestre ». Mais, plus il brasse du lourd, le patron, c’est celui qui « sait faire faire » et celui qui

  • influence en usant de son statut pour brasser de l’air et augmenter sa propre surface mĂ©diatique,
  • s’enivre de quiet politics (78) propices Ă  faire aboutir ses desseins petits ou grands, et
  • recourir Ă  des organisations aux lamento connus, parmi lesquels
    • « Laissez-nous faire,
    • trop de charges,
    • trop d’État,
    • trop de paperasses et de contrĂ´les » (80).

Dans la cité, les patrons « sont majoritairement à droite, voire de droite, et votent à droite » (82). Ils jouent volontiers une improbable carte appelée désintéressement

  • (fondation,
  • mĂ©cĂ©nat,
  • sponsoring local)

qui n’est rien d’autre qu’un mĂ©lange de publicitĂ© Ă  vocation fiscale et de rançon payĂ©e Ă  l’acceptabilitĂ© plus ou moins locale. Autant dire que les patrons sont des composants parfois grossièrement implicitĂ©s mais pas moins essentiels de la politique en gĂ©nĂ©ral et de la politique Ă©conomique donc aussi culturelle en particulier. Ă€ l’instar d’un BenoĂ®t Bazin, DG de Saint-Gobain, alignant un temps plus de 6 millions d’euros de revenus par an selon des sources comme celle-ci, les patrons sont des gens qui ont le sans-gĂªne dĂ©complexĂ© permettant de signaler, du haut de leurs palaces, qu’ils n’aiment pas « les discriminations sociales » ou « le manque de reconnaissance pour les enseignants ». Et sans faire bravo des fesses, Ă©videmment, c’est lĂ  toute la performance.
En conclusion, si le patron reste un concept souvent raillĂ© par les dĂ©fenseurs desdits patrons (lesquels ont Ă©videmment les moyens de s’en payer…), les gros et gras patrons sont surtout, par essence,

  • des pollueurs (plus de 10 000 tonnes de CO2 pour Bernard Arnault en 2018, soit dix fois plus qu’un clampin hexagonal moyen),
  • des empoisonneurs et
  • des exploiteurs.

On peut toujours chercher dans la sociologie une Ă©chappatoire Ă  l’Ă©vidence et Ă  la rage qu’elle suscite lĂ©gitimement ou devrait susciter. On peut mĂªme commencer – comme c’est le cas ici – un livre sur le patronat par « merci » et le finir par « rĂªver », on ne risque pas de trouver une lĂ©gitimation aux mĂ©faits d’une figure moins stĂ©rĂ©otypĂ©e qu’il n’y paraĂ®t et contre laquelle il serait heureux que quelque chose se grippĂ¢t.

 

Verena Tönjes et Daria Tudor, « Songs of the clown » (Solo musica) – 4/6

Première du disque

 

Un rĂ©cital fomentĂ© autour de compositeurs peu connus n’est pas tenu pour autant d’exclure les stars de sa discipline ! Verena Tönjes et Daria Tudor l’assument en glissant le « Klops-Lied » (« chanson des boulettes de viande ») de Kurt Weill dans sa set-list. Originellement Ă©crite vers 1927 pour voix, deux piccolos et basson, autour d’un texte « traditionnel berlinois » dont le sens est rĂ©servĂ© aux germanophones, la pièce assume pleinement son ADN canaille et cabaret.

  • L’arrangement valorise la fringante tonicitĂ© du piano,
  • la voix reporte son expressivitĂ© dans
    • le dĂ©trempage,
    • les inflexions,
    • la gestion du son et
    • l’Ă©talonnage des intensitĂ©s, tandis que
  • les breaks animent sans relĂ¢che la miniature jusqu’Ă  l’ultime suspension.

S’ensuit « Ich bin so unmusukalisch », un air dont le texte (incomprĂ©hensible pour nous, donc) a Ă©tĂ© coĂ©crit avec Erich Meder par le compositeur Alexander Steinbrecher. GrĂ¢ce Ă  un contraste saisissant, l’Å“uvre introduit un peu d’comĂ©die musicale jazzy dans le tour de chant. Le jeu sur

  • la justesse,
  • le swing et
  • les couleurs de la voix

est merveilleusement servi par

  • l’Ă©criture parfaite d’efficacitĂ©,
  • la souplesse de l’incarnation dont tĂ©moigne Verena Tönjes, et
  • l’excellence tant technique que musicale de Daria Tudor.

 

 

On retrouve alors deux Nonsense Rhymes and Pictures op. 42 de Margaret Ruthven Lang. Après « The young lady of Lucca », « The lady of Riga », connu pour avoir Ă©tĂ© recueilli par William S. Baring-Gould, raconte l’histoire de cette nĂ©nette de Riga qui, tout sourire, chevauchait un tigre ; quand ils reviennent de balade, la nana est Ă  l’intĂ©rieur, et c’est le tigre qui sourit. L’introduction pianistique dure la moitiĂ© de la miniature, prĂ©figurant les deux mi-temps du rĂ©cit. Margaret Ruthven Lang n’hĂ©site pas Ă  renforcer la dimension drolatiquement dramatique en envoyant Verena Tönjes plonger dans les trĂ©fonds de son mezzo (« with the lady insiiiiiiiide ») jusqu’aux Ă©clats de son soprano (« on the face of the tigeeeeeeeer »).
Si cette juste vengeance de la faune sauvage n’a pas fait sourire l’auditeur, il y a peu de chance que l’histoire du vieil homme du cap Horn (l
e limerick suivant, signé Edward Lear)

  • ne dĂ©ride son visage,
  • n’active ses zygomatiques, voire
  • ne le pousse Ă  pouffer, et non l’inverse.

Le thrill est simple : le vieux aurait aimĂ© ne pas Ăªtre nĂ©. Donc il s’asseoit et finit par mourir de dĂ©sespoir.

  • Musique funèbre,
  • ton dĂ©clamatoire,
  • accompagnement sobre,
  • miniature resserrĂ©e :

tout se passe comme si, loin de se gausser du personnage, la compositrice nous incitait Ă  y reconnaĂ®tre ou une part de nous-mĂªme, ou une image de la sagesse. C’est alors que les musiciennes nous invitent Ă  basculer du cĂ´tĂ© officiel de la clownerie avec une chanson d’Ethel Smyth, dĂ©sormais plus cĂ©lèbre pour avoir Ă©tĂ© une suffragette enragĂ©e que pour avoir Ăªtre la première compositrice Ă  voir l’un de ses opĂ©ras jouĂ© au Met. Nous basculerons avec elle dans la dimension clownesque de ce monde Ă  l’occasion de la prochaine notule sur ce disque, nous rĂ©jouissant Ă  l’avance de poursuivre l’exploration d’un rĂ©pertoire chamarrĂ© et palpitant tant par la qualitĂ© de son contenu que par l’agencement des dĂ©couvertes qu’il nous propose.


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