
Apporter des fleurs, oui, ça passe. En revanche, nul ne s’est avisĂ© de fredonner « joyeux anniversaire » pour saluer l’artiste, en dĂ©pit du prĂ©texte de ce rĂ©cital : cĂ©lĂ©brer les 75 ans d’Irakly Avaliani, dont 65 de scène. Il faut dire que le programme n’incitait pas Ă la franche rigolade, proposant Ă la file les trois dernières sonates de Ludwig van Beethoven. Première sur le clavier, donc, la Trentième op. 109 en Mi. Sous les doigts d’Irakly Avaliani, le vivace ma non troppo, sur lequel se greffe un adagio espressivo, a le charme d’un prĂ©lude en libertĂ©. On y goĂ»te
- douceurs et contrastes,
- fluidité et accents,
- paix intérieure et tensions assumées
comme si, d’emblĂ©e, l’interprète plantait les germes de son Beethoven, celui de la friction plutĂ´t que de l’univocitĂ©. Le rĂ©pertoire s’y prĂªte, Ă en croire le prestissimo enchaĂ®nĂ© : on le sent
- moins rapide que décidé,
- moins pressé que déterminé, et
- moins rigide que frottant une certaine liberté à un cadre clairement défini.
L’andante molto cantabile ed espressivo final dure deux fois plus longtemps que les deux premiers mouvements rĂ©unis. L’artiste y donne une bien agrĂ©able leçon
- de solennité soyeuse, et hop,
- de lyrisme contenu donc digne, et
- de travail sur l’acoustique
- (projection,
- pédalisation,
- respiration du phrasé).
Nous voici savourant çĂ
- le staccato énergisant,
- les trilles entraînantes et
- la tonicité du tempo.
Puis nous nous ébaubissons devant
- la finesse,
- la maestria et
- l’art
des changements de couleurs rendant raison de la labilitĂ© d’une partition associant
- fugato,
- modulations et
- variations de registres
pour explorer simultanĂ©ment le temps long (plus d’un quart d’heure !) et la fragmentation quasi rhapsodique. Ă€ l’Ă©vidence, Irakly Avaliani prend un plaisir communicatif Ă jouer de ces rapprochements de faux contraires. Il marie
- la prĂ©cision du toucher et le fondu d’une juste pĂ©dalisation,
- les tuilages ici et, lĂ , les oppositions frontales, ainsi que, selon les sections,
- une impression de tendresse recueillie et une sensation de rugosité abrasive,
autant de quasi oxymorons qui se fondent dans le creuset d’une Ă©tonnante fin piano. La Trente-et-unième sonate op. 110 en La bĂ©mol s’ouvre sur un moderato cantabile molto espressivo. Le pianiste dĂ©veloppe un climat paisible, riche de changements de registres, pimpĂ© par des harmonies volontiers inventives. Les contraires sont toujours de sortie :
- l’Ă©vidence conte fleurette au mystère ;
- la sérénité taquine la tension ;
- les itérations côtoient les transformations du matériau thématique et les suspensions de discours.
L’allegro molto convainc par les qualitĂ©s d’Ă©criture mises en avant par l’interprète :
- l’allant,
- l’accentuation dynamisante,
- la nĂ©cessitĂ© de se projeter vers l’avant tout en retenant le propos.
L’ample adagio ma non troppo final s’ouvre sur une triple instabilitĂ©
- de mesure,
- de tempo et
- de tonalité
- (si bémol mineur,
- Mi,
- la bĂ©mol mineur, une cochonnerie Ă six accidents dont on pourrait franchement se demander si l’invention Ă©tait indispensable ou, l’un n’empĂªchant pas l’autre, si elle n’a pas Ă©tĂ© inventĂ©e par les fabricants de touches noires associĂ©es Ă des profs de piano particulièrement vicieux).
Indifférent aux effrois de pianistes amateurs, Irakly Avaliani fait joliment ressortir les particularités de ce mouvement :
- la méditation liminaire qui débaroule sur une mélodie pas vraiment douce ni forte, plutôt intérieure ;
- la rythmicité discrète des accords en doubles croches par douze de la main gauche, merveilleusement rendue par le musicien ; et
- la nĂ©cessitĂ© d’Ăªtre Ă la fois dans un lyrisme qui s’Ă©panche et dans une incertitude qui Ă©lectrise l’affaire.
Deux fugues couronnent le mouvement. La première, d’une grande dĂ©licatesse conduit Ă un crescendo et des accords puissants qui habillent de sequins scintillants l’austĂ©ritĂ© rigoureuse de la forme. La seconde, après un retour au calme, sĂ©duit par l’emballement qui la porte, un emballement
- faussement foufou (« foufou » n’est certes pas la première Ă©pithète que l’on associerait Ă la personnalitĂ© pianistique d’Irakly Avaliani…),
- rythmiquement riche et
- habilement nuancé.

L’entracte – utile pour recharger la concentration, malgrĂ© un programme passionnant, rare et très bien Ă©quilibrĂ© – prĂ©pare l’auditeur Ă la Trente-deuxième (et ultime) sonate op. 111 en Ut mineur. L’on est aussitĂ´t saisi par les effets presque cinĂ©matographiques qui surgissent du Steinway du soir Ă l’occasion du premier mouvement, d’abord maestoso puis allegro con brio ed appassionato :
- dramatisation,
- suspense,
- puissance des unissons graves colonisant bientĂ´t l’ensemble du clavier,
- efficacitĂ© des effets d’attente,
- plaisir des répétitions,
- jubilation des traits virtuoses accompagnĂ©s de l’indispensable prise de risque propre au rĂ©cital ambitieux, et
- clartĂ© du rĂ©cit permise par une prodigieuse science de l’Ă©quilibre sonore qui illumine l’ensemble des registres.
Il est possible que le concertiste secoue certains puristes en investissant avec adresse mais aussi fougue le texte qu’il lui appartient de proclamer. C’est Ă©videment la meilleure option, la seule Ă vrai dire que l’on attende d’un rĂ©cital. Si on veut du glacĂ©, du ripolinĂ©, de la paraffine, on reste chez soi, on glisse un disque studio Ă bas volume, et on se dit que l’on est dĂ©cidĂ©ment très cultivĂ©, très distinguĂ© et très propre dans un monde souvent vulgaire, dĂ©solant et peu ragoĂ»tant. En concert, il faut de la vie, de l’engagement, du pĂ©ril. Si l’on ne palpite pas avec l’artiste, il n’y a qu’un terme ad hoc pour dĂ©signer ce qui se passe : on se fait chier. Pas besoin d’aller au concert pour ça !
Ce soir, Ă la salle Cortot, on se fait le contraire de chier… et jusqu’au bout ! Ce n’est pourtant pas un prestissimo con fuoco mais un adagio molto semplice e cantabile qui conclut le concert en 20′. L’arietta liminaire, majeure et ternaire, est jouĂ©e avec
- calme,
- retenue et
- onctuosité.
BientĂ´t,
- l’affaire s’emballe,
- la partition se noircit et
- les mesures se gondolent (9/16, 6/16, 12/32…).
Tout semble se percuter :
- rythme pointé et temps long,
- répétition des motifs et mutations,
- jeu paisible et inflexions jazzy,
- envolées forte et rétractation des décibels, etc.
L’adieu Ă la sonate pour piano est un feu d’artifice :
- notes répétées,
- trilles enflammés,
- Ă©volutions radicales du flux sonore jusqu’Ă un dernier retour au pianissimo d’une grande beautĂ©.
Le triomphe fait Ă l’artiste tĂ©moigne des belles Ă©motions qu’il a partagĂ©es avec un public venu nombreux (l’orchestre est plein, ce n’est pas si frĂ©quent). Cela vaut bien un bis – la redoutable rhapsodie opus 79 n°1 de Johannes Brahms.
- Brio,
- variété,
- explosivité et
- souffle
portent cet encore de prestige. En contrepoint, l’andante du concerto sur le goĂ»t italien de Johann Sebastian Bach associe
- allure posée,
- netteté des circonvolutions mélodiques, et
- équilibre entre accompagnement et lead.
Un bis pour le toucher, un bis pour la sonorité.
- Intelligent,
- plaisant,
- personnel et
- parfaitement envoyé.
Bref, Irakly Avaliani nous a souhaité un bien joyeux anniversaire !






