
De quoi « patron » est-il le nom ? VĂ©nĂ©rĂ© ou honni, le « patron » est le fonds de commerce Ă©ditorial de Michel OfferlĂ©, « sociologue du politique » Ă©mĂ©rite de son Ă©tat. Autant dire que les postures anti, pro, pĂ©ri, qu’inspire ce concept, l’ex-prof les connaĂ®t. C’est l’intĂ©rĂªt essentiel du mini mĂ©mo qu’il signe chez Anamosa (112 p., 9 €). L’opuscule vise moins Ă dĂ©finir le patronat en gĂ©nĂ©ral et le patron en particulier qu’Ă cerner la manière dont ils sont dĂ©finis voire, partiellement, perçus. Pour comprendre, explicite-t-il, il faut « pĂ©nĂ©trer dans le mot et dans la caricature » (12). PĂ©nĂ©trer dans le substrat Ă©tymologique conduit Ă associer la notion de patron avec une « relation d’autoritĂ© impliquant l’obĂ©issance », parfois renforcĂ©e par la religion ou la posture – ainsi des « figures patronales non patronales » (19) comme le grand chef hospitalier ou d’autres symboles de la puissance financière appliquĂ©e Ă tous les domaines – on pense au « Taulier », ce milliardaire alcoolique aux fines astuces fiscales, dont la mort a longtemps fait les beaux jours de l’Ă©glise de la Madeleine.
La puissance polĂ©mique du terme a contraint les niaiseux Ă chercher des subterfuges pour mieux enfumer le monde – ainsi du Centre des jeunes patrons devenu le Centre des jeunes dirigeants : fiers d’Ăªtre patrons, mais bon, un peu chocotteux tout de mĂªme… D’autres stratĂ©gies de lutte contre « le stigmate patronal » existent, qui incitent Ă se dĂ©signer par d’autres voies – chef (d’entreprise), directeur (gĂ©nĂ©ral), capitaine (d’industrie), manager ou l’excellent « entrepreneur », par ex. Ces dĂ©rivĂ©s dĂ©signent un monde qui n’inclut Ă©videmment pas les victimes des patrons, aka autoentrepreneurs bien que, ontologiquement, le mec qui sous-loue son matricule pour que le bobo rĂ©cupère un kebab froid entreposĂ© dans un sac Picard au dos d’un scooter est son propre patron. Le patron a longtemps Ă©tĂ©, par tradition, la manière de dĂ©signer celui qui possède une entreprise. En rĂ©alitĂ©, le rapport entre capital et patronat est ambigu pour plusieurs raisons.
- Premièrement, en 2020, plus de 4 000 000 d’entreprises Ă©taient immatriculĂ©es en France, mais de nombreux patrons ont de nombreuses entreprises, et les autoentrepreneurs sont souvent des victimes des salarieurs dĂ©guisĂ©s.
- Deuxièmement, un patron n’est pas un patron-employeur : selon la CPME, « il y aurait 1 900 000 de patrons-employeurs », ce qui exclut dĂ©jĂ deux millions de candidats au titre prestigieux et maudit.
- Troisièmement, selon l’INSEE, « 200 000 patrons sont des chefs d’entreprise » (26), ce qui, en divisant le nombre de ce type de patrons par 20, souligne la passionnante fluiditĂ© du concept.
Si, hĂ©ritier d’une mythologie presque dix-neuvièmiste, le zozo taille patron est celui qui possède l’entreprise qu’il dirige, le patron d’aujourd’hui peut Ăªtre Ă©galement le zozo qui se contente de diriger l’entreprise qui l’engage pour cela, bĂ©nĂ©ficiant de « rĂ©munĂ©rations jugĂ©es indĂ©centes » selon le « ratio d’Ă©quité » qui le voit souvent gagner en un jour ce qu’un grouillot qu’il accuse de profiter des avantages sociaux, de ne pas assez travailler et d’Ăªtre toujours en arrĂªt-maladie ou Ă©quivalent touchera en quelques siècles, sans les stock-options et les petits arrangements avec la DGIF. Charge Ă ce type de patron de travailler son « capital social qui densifie, actualise et actualise » les autres capitaux, Ă©conomique et culturel (31). Mais le patron l’est-il par acquis social ou par fatalitĂ© gĂ©nĂ©tique ? En d’autres termes, « faut-il Ăªtre nĂ© dans une famille d’entrepreneurs pour Ăªtre soi-mĂªme patron ? » (37), interroge Michel OfferlĂ© en feignant de ne pas penser au Mythe de l’entrepreneur d’Anthony Galluzzo – il rĂ©dige un court ouvrage, pas un essai charnu. Aussi Ă©voque-t-il les phĂ©nomènes d’hĂ©ritage, de dĂ©shĂ©ritage, de psychologie made in Challenges (« suis-je fait pour Ăªtre entrepreneur ? ») et de fatalitĂ© raciale (mythe rĂ©volu de l’Arabe du coin, curieusement non remis en cause alors que surannĂ©, et rĂ©alitĂ© du patron de kebab).
Surtout, Michel OfferlĂ© souligne la porositĂ© entre les questions posĂ©es au patron en particulier et au statut du travailleur en gĂ©nĂ©ral. D’un cĂ´tĂ©, les nouvelles dĂ©clinaisons d’une nĂ©buleuse patronale fleurant l’anglicisme, entre
- starteupeurs,
- VC et
- business angels ;
 de l’autre, une nuĂ©e de bullshit jobs oĂ¹ le travail devient « micromission » oĂ¹ l’ultradĂ©pendance hĂ©site Ă s’appeler indĂ©pendance ou freedom. Le patron, puisque c’est ce qui nous intĂ©resse ici, peut Ăªtre
- président,
- DG plus que DJ,
- héritier,
- énarque,
- ingénieur,
- commercial.
Il est en général
- coopté,
- internationaliste et
- mĂ¢le cisgenre.
Dans la vie concrète, Ă un certain stade, il a « plutĂ´t un travail de bureaucrate » et de diplomate (66) Ă©ventuellement rythmĂ© par les voyages en jets. Dans les PME, il dĂ©veloppe une activitĂ© entre « homme-orchestre et chef d’orchestre ». Mais, plus il brasse du lourd, le patron, c’est celui qui « sait faire faire » et celui qui
- influence en usant de son statut pour brasser de l’air et augmenter sa propre surface mĂ©diatique,
- s’enivre de quiet politics (78) propices Ă faire aboutir ses desseins petits ou grands, et
- recourir Ă des organisations aux lamento connus, parmi lesquels
- « Laissez-nous faire,
- trop de charges,
- trop d’État,
- trop de paperasses et de contrôles » (80).
Dans la cité, les patrons « sont majoritairement à droite, voire de droite, et votent à droite » (82). Ils jouent volontiers une improbable carte appelée désintéressement
- (fondation,
- mécénat,
- sponsoring local)
qui n’est rien d’autre qu’un mĂ©lange de publicitĂ© Ă vocation fiscale et de rançon payĂ©e Ă l’acceptabilitĂ© plus ou moins locale. Autant dire que les patrons sont des composants parfois grossièrement implicitĂ©s mais pas moins essentiels de la politique en gĂ©nĂ©ral et de la politique Ă©conomique donc aussi culturelle en particulier. Ă€ l’instar d’un BenoĂ®t Bazin, DG de Saint-Gobain, alignant un temps plus de 6 millions d’euros de revenus par an selon des sources comme celle-ci, les patrons sont des gens qui ont le sans-gĂªne dĂ©complexĂ© permettant de signaler, du haut de leurs palaces, qu’ils n’aiment pas « les discriminations sociales » ou « le manque de reconnaissance pour les enseignants ». Et sans faire bravo des fesses, Ă©videmment, c’est lĂ toute la performance.
En conclusion, si le patron reste un concept souvent raillĂ© par les dĂ©fenseurs desdits patrons (lesquels ont Ă©videmment les moyens de s’en payer…), les gros et gras patrons sont surtout, par essence,
- des pollueurs (plus de 10 000 tonnes de CO2 pour Bernard Arnault en 2018, soit dix fois plus qu’un clampin hexagonal moyen),
- des empoisonneurs et
- des exploiteurs.
On peut toujours chercher dans la sociologie une Ă©chappatoire Ă l’Ă©vidence et Ă la rage qu’elle suscite lĂ©gitimement ou devrait susciter. On peut mĂªme commencer – comme c’est le cas ici – un livre sur le patronat par « merci » et le finir par « rĂªver », on ne risque pas de trouver une lĂ©gitimation aux mĂ©faits d’une figure moins stĂ©rĂ©otypĂ©e qu’il n’y paraĂ®t et contre laquelle il serait heureux que quelque chose se grippĂ¢t.








