Première du disque
BientĂ´t paraĂ®tront en feuilleton les quatre chroniques sur le second volume de l’intĂ©grale Brahms par Irakly Avaliani. Ă€ cette occasion, nous rassemblons en un seul article, augmentĂ© de vidĂ©os complĂ©mentaires, le dĂ©calogue – paru entre le 11 avril et le 15 mai 2024 – qui racontait le premier volume de cette intĂ©grale !
1.
Première ballade en ré mineur
ÉtĂ© 1854. Johannes Brahms est sous le charme de Clara Schumann, nous glisse-t-on. Pourtant, d’autres storytellings accompagnent les Ballades opus 10, composĂ©es Ă cette Ă©poque. Ainsi, elles seraient le fruit d’un compositeur en Ă©bullition après avoir traversĂ© l’Italie. Plus singulièrement et sans contre-indication avec les contextualisations prĂ©cĂ©dentes, elles illustreraient un recueil (Stimmen der Worker in Liedern , autrement dit Voix des travailleurs en chanson , bien que la traduction pudique habituelle Ă©voque la « Voix des peuples ») de Johann Gottfried von Herder, accessoirement frère de loge de Johann Wolfgang von Goethe. C’est une tradition dans la ballade romantique que d’associer une pièce Ă un texte. Alors,
sentiments difficilement bridés pour la femme du protecteur ?
surcroĂ®t d’Ă©nergie accumulĂ© dans une Italie qui ne peut que nous faire fantasmer ?
musique programmatique issue d’un recueil de 1779 et particulièrement d’“Edward », un poème dĂ©jĂ musiquĂ© par Franz Schubert, oĂ¹ un fils explique Ă sa mère qu’il a tuĂ© son gĂ©niteur Ă cause d’elle ?
Dans un livret singulier et stimulant qui n’est donc pas fourni avec le disque mais disponible ici , Catherine David affirme qu’on s’en tampiponne le bibobĂ©chon. Pour cette gourmande,
si la preuve du pudding, c’est qu’on le mange, la preuve de la musique, c’est qu’on l’aime
pas qu’on la
comprend,
sous-titre ou
décrypte.
Ă€ titre personnel, je ne suis pas certain d’aimer le pudding ni la musique en gĂ©nĂ©ral ; nĂ©anmoins, ce disque, enregistrĂ© en 2007 et publiĂ© en 2011 est une joyeuse occasion de fissurer un peu notre mĂ©connaissance d’Irakly Avaliani, croisĂ© Ă la salle Cortot et dĂ©couvert via ses annĂ©es soviĂ©tiques – hyperliens ci-dessous. Le Steinway est accordĂ© par Jean-Michel Daudon, le son est signĂ© SĂ©bastien et Anne-CĂ©cile Noly, et la pochette offre un dĂ©tail d’une Å“uvre de Masha S., Ă©pouse du pianiste croisĂ©e ici . Certes, ces noms semblent ne rien apporter Ă la connaissance et Ă l’apprĂ©ciation de Brahms ou de son interprète. Toutefois, ils se rĂ©fèrent Ă des individus sans qui pas de disque ; donc, comme les prĂ©sentes notules ne sont pas limitĂ©es en signes, citer les collaborateurs de la star ne nous paraĂ®t pas indigne. Les monomaniaques de Brahms qui s’impatientent, et c’est leur droit, n’auront qu’Ă sauter Ă pieds joints jusqu’au prochain paragraphe, d’autant que celui-ci est terminĂ© – hop, c’est parti.
La Première ballade en ré mineur, floquée « andante », commence sur un swing presque schubertien, avec
groove des appogiatures,
tempo clairement marqué, ce qui permet au compositeur de le suspendre (noires ou blanches pointées créant manière de suspense ) et
stabilité des unissons à trois ou quatre octaves qui posent et, en quelque sorte, incarnent le rythme.
Cette assise solide laisse nĂ©anmoins entrevoir un trouble qui, au-delĂ du mode mineur donc sombre, se trouble de nuances presque inquiĂ©tantes, bien qu’Irakly Avaliani ne soit pas
un ripolineur de contrastes,
un amoureux du sursaut,
un combattant du changement flashy ,
quand l’intensitĂ© s’engonce dans le murmure du pianissimo ou le fade-out de la rĂ©sonance. En effet, derrière la gravitĂ© du propos que transcrit l’interprète, le mystère ne va pas tarder Ă s’Ă©paissir en dĂ©chiquetant Ă la fois la rĂ©gularitĂ© du tempo, brisĂ© par deux « Poco piĂ¹ mosso » puis un « Allegro ma non troppo », mais aussi la stabilitĂ© du mode, qui bascule presque brusquement vers la relative majeure. Sans perdre sa mĂ©trique, la partition s’Ă©claire
de triolets répétitifs,
de la confrontation entre binaire de la mélodie dans les graves et ternaire des triolets martiaux,
de modulations étonnantes,
de nuances dopées par un ample crescendo et
d’un Ă©largissement des registres convoquĂ©s par le compositeur.
Le retour en ré mineur fusionne les deux sections en utilisant la première tonalité tout en conservant, de la section en majeur,
le tempo,
le ternaire et
les nuances fortissimi .
Irakly Avaliani démontre sa maîtrise instrumentale dans le decrescendo qui conduit à une nouvelle synthèse : cette fois,
on garde
le ré mineur et
les triolets, mais
on revient
à la mélodie liminaire et
aux nuances douces qui ouvraient la ballade.
GrĂ¢ce Ă son mix’n’match Ă la fois complexe dans sa composition et simple dans sa comprĂ©hension, l’Å“uvre est, jusqu’Ă sa fin suspendue, une leçon de dĂ©veloppement habile qui exige, plus qu’une virtuositĂ© digitale, une hauteur de vue qui ne fait certes pas dĂ©faut Ă l’interprète.
2.
Deuxième ballade en Ré
Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.
Après une première ballade jouĂ©e avec profondeur, voici la deuxième, toujours andante, toujours en rĂ© mais, cette fois, en majeur. « Espressivo e dolce », elle s’ouvre sur un triple balancement .
Oscillation des contretemps pulsés par la main gauche,
flux mĂ©lodique et reflux au sein du mĂªme segment,
charme du mineur nostalgique et force du majeur
marquent la première page de l’Å“uvre, que renverse un Allegro non troppo deux fois plus rapide. D’un seul coup d’un seul, le piano est envahi par
de doubles octaves répétées,
des modulations tournoyantes et
l’ exaspĂ©ration du ternaire qui rue dans le cadre martial imposĂ© au propos…
jusqu’Ă l’emporter. Synthèse entre la tentation du si mineur et la persistance du mode majeur, fusion entre la continuitĂ© rythmique et l’inclination vers le ternaire, un moment en Si et 6/4 permet Ă Irakly Avaliani de pratiquer Ă dĂ©couvert sa passion pour « l’art du toucher ». En moins de trois minutes, celui-ci a Ă©tĂ© changĂ© trois fois :
d’abord « dolce »,
il est devenu « ben marcato » et
se retrouve à présent « molto staccato e leggiero ».
Ă€ ces indications gĂ©nĂ©rales s’ajoute le respect de la dynamique , ici plantĂ©e dans le registre grave.
Aux appogiatures de la main droite, impulsant un groove discret,
s’opposent et la pĂ©dale de si et
l’ostinato inversĂ© de la main gauche (en clair ou presque quand la main droite monte, la senestre descend).
Un sas de dĂ©compression voit la main droite prise dans des accords tenus tandis que sa consÅ“ur retrouve le marcato prĂ©cĂ©dent pour prĂ©parer la bascule vers le si mineur. Irakly Avaliani a donc raison d’axer son interprĂ©tation moins sur
l’Ă©motion des nuances,
la labilitĂ© d’un lyrisme insaisissable ou
l’invention d’une unitĂ© uniformisante qui se dĂ©roberait,
que sur
le rythme,
l’attaque et
la précision du tempo
indispensable pour fixer les conditions du groove . [Pour Ă©couter la deuxième ballade dans la vidĂ©o ci-dessous, aller directement Ă 4’36.]
Musiciens et mĂ©lomanes savent, mĂªme si subvertir les frontières est une tentation Ă laquelle nombre d’interprètes peinent Ă rĂ©sister, que
pas de contretemps sans temps,
pas de changement de beat sans netteté du beat ,
pas d’efficacitĂ© des mutations sans dĂ©marcation nette de caractère.
Se dévoile alors la structure en symétrie axiale de la ballade avec
une partie A douce en contretemps,
une partie B rythmique Ă double tempo,
une partie C ternaire en staccato , axe de la composition, puis
le retour de la partie B, et
la clĂ´ture sur la partie A.
Ce schĂ©ma est indicatif donc faux , car il ne rend pas raison de l’Ă©volution du discours. Une fois que tous les mouvements ont Ă©tĂ© Ă©noncĂ©s, chacun, tout en gardant sa spĂ©cificitĂ© reconnaissable, est piquetĂ© par celui qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©. En effet, la partie B2 s’acoquine avec le plaisir ternaire de C ; et la partie A2, passionnĂ©ment, se laisse griser par le Si – majeur d’abord, mineur ensuite – car elle a besoin d’une coda pour dissoudre dans le RĂ© initial, les arpèges et accords de la coda rappelant eux aussi les tenues qui concluaient la partie C. Dès lors, l’art d’Irakly Avaliani consiste moins Ă Ă©clairer ces mutations de façon professorale (Ă©couter, c’est pas prendre un cours, c’est – as far as we’re concerned – espĂ©rer vibrer avec
le compositeur,
son porte-voix et
le moment présent)
qu’Ă
caractériser chaque ingrédient,
mélanger ces couleurs et
laisser l’auditeur jouir de ce mix Ă mesure que les trois types de sonoritĂ©s
se cĂ´toient,
s’influencent mais
ne s’Ă©crasent pas les unes sous les autres.
Cette attention portĂ©e aux Ă©chos et aux mouvements du matĂ©riau musical est d’autant plus appropriĂ©e que les quatre ballades sont pensĂ©es dans une profonde cyclicitĂ©. Les tonalitĂ©s se rĂ©pondent,
du ré
(mineur pour la première,
majeur pour la deuxième) au
si
(mineur pour la troisième, donc faisant écho aux deux dièses de la deuxième,
majeur pour la quatrième).
De mĂªme, les indications de tempo sont significatives, mĂªme si, on l’a vu, elles sont relatives car bousculĂ©es dans chaque ballade : on trouve
deux Andante,
un Allegro marqué « Intermezzo », et
une synthèse pour la dernière ballade, à nouveau Andante mais, cette fois, « con motto ».
L’Ă©coute de la troisième ballade sera donc l’objet curieux de notre prochaine notule.
3.
Troisième ballade en si mineur
Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.
Après une première ballade profonde, une deuxième synthĂ©tique, voici la troisième des quatre Å“uvres composant l’opus 10 de Johannes Brahms, Ă la fois ballade et « intermezzo » . Plus brève pièce du quatuor, elle prĂ©cède la plus longue – de loin : 3’30 contre 10′. Dans le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode, nous avons montrĂ© comment, par le jeu
des tonalités,
des modes et
des tempi ,
le compositeur a organisĂ© ces quatre pièces en un tout cohĂ©rent , et comment, par son interprĂ©tation, Irakly Avaliani semblait en avoir tenu compte – mĂªme si nous en avons fractionnĂ© le compte-rendu pour Ă©viter d’infliger de trop longues notules aux curieux qui nous font l’amitiĂ© de feuilleter cet espace. La troisième ballade en si mineur et 6/8 (donc Ă la fois ternaire et binaire puisqu’elle peut contenir deux groupes de doubles croches par mesure) est ouvertement allegro, ce que les prĂ©cĂ©dentes n’Ă©taient que par interstices. D’emblĂ©e, le pianiste travaille le contraste et la complĂ©mentaritĂ© entre
tonicité,
accent et
rythme.
La tonicitĂ©, c’est la capacitĂ© de rebondir Ă partir d’un appui. L’accent, c’est l’effet qui oriente l’Ă©coute soit vers le temps, soit vers le contretemps. Le rythme, c’est la rĂ©gularitĂ© dont le respect permet
de faire sourdre un balancement (notamment en ternaire),
d’assurer la dynamique (notamment en binaire) et
de laisser émerger le groove ,
ce dernier Ă©tant entendu comme la capacitĂ© du musicien Ă irriguer la rĂ©gularitĂ© de la partition avec une irrĂ©gularitĂ© intrinsèque, suscitĂ©e grĂ¢ce aux effets d’attente, Ă la tonicitĂ© et aux accents. Tout se tient ! Ceci est certes inscrit dans la composition elle-mĂªme, mais il incombe Ă l’interprète d’en rendre la magie grĂ¢ce Ă son art du toucher.
Or, sous les doigts d’Irakly Avaliani, les marteaux deviennent des pois mexicains : ça jaillit, ça pivote, ça cavalcade et s’engouffre sous le buffet du salon avant de rĂ©apparaĂ®tre quand on pensait, presque soulagĂ©, l’affaire emmaillotĂ©e dans la poussière sale et collante du temps qui passe. Une telle Ă©nergie traduit le travail brahmsien consistant, dans ce premier segment, Ă associer
ascensions légères,
fusées descendantes parallèles et
débordements de la mesure
(octaves accentuées sur la deuxième croche,
sĂ©ries de deux croches rĂ©pĂ©tĂ©es de part et d’autre de la barre,
appui grave sur le dernier temps de la mesure).
Surtout, le compositeur mĂªle les astuces
de l’itĂ©ration qui permet Ă l’auditeur de se reconnaĂ®tre (rĂ©pĂ©tition
des motifs clairement identifiables,
des enchaînements entre les sections et
du texte, grĂ¢ce Ă la reprise) avec
celles du mystère
(fragmentation du propos,
suspension du développement,
absence de ligne uniformisante).
Signe que quelque chose de pas net se trame,
la tonalité de Si se substitue à celle de si mineur,
le rythme balancé se clarifie nettement et
le propos se concentre dans l’aigu et le mĂ©dium.
Le retour de l’ultra grave prĂ©pare
d’abord le rappel du premier segment en si mineur,
ensuite sa submersion par le mode majeur (cela constituera un pont avec la dernière ballade puisque la tonalitĂ© de Si majeur caractĂ©risera le quatrième numĂ©ro de l’opus), et
enfin le dernier mot laissĂ© au mystère (tenues double pianissimo , discours Ă©purĂ©, insaisissabilitĂ© de l’appogiature finale qui contraste avec la durĂ©e des accords).
Rendre conjointement
la vivacité,
la diversité et
l’ambigu mystère
de la troisième ballade : défi de taille, exécutant à la hauteur !
4.
Quatrième ballade en Si
Dernier des quatre sommets de l’opus 10, la quatrième ballade , la plus majestueuse avec ses dix minutes au compteur, s’avance andante con moto en 3/4 et en Si. Enfin, pas vraiment en Si immĂ©diatement : plutĂ´t par un si mineur 6 qui capte l’oreille par le battement harmonique suscitĂ© d’entrĂ©e (mĂªme si le montage, comme pour chaque piste, est Ă©trangement ratĂ© par l’Ă©quipe de Sonogramme, la quatrième ballade commençant Ă la fin de la piste 3).
Tranquillité,
balancement et
clarté de la marche chromatique descendante
se dĂ©voilent grĂ¢ce Ă sur un toucher expressif qui sait laisser respirer la mesure sans s’enkyster dans des effets mĂ©lodramatiques surjouĂ©s. La deuxième partie, plus lente travaille le swing
en basculant dans l’intimitĂ© du rĂ© dièse mineur, id est en s’Ă©loignant de la sĂ©rĂ©nitĂ© rassurante du mode majeur pour gagner en inquiĂ©tude lĂ©gère ce qu’elle abandonne en confort bourgeois,
en associant une main droite en 18/8 et une main gauche en 6/4 (frottant donc le ternaire au binaire) et
en insĂ©rant la ligne mĂ©lodique Ă l’alto, soit au milieu de l’accompagnement, avec l’interdiction faite Ă l’interprète de « trop marquer la mĂ©lodie » sans doute pour renforcer l’effet d’embrassement souhaitĂ© par le compositeur.
S’ouvre alors une mĂ©ditation hypnotique entre mĂ©diums et graves qu’Irakly Avaliani transforme presque en trio pour instruments indĂ©pendants, aux sons spĂ©cifiques, avec
triolets presque imperceptibles et pourtant précieux,
lead délicatement tiré des cordes et
marche résolue de la senestre.
Ainsi happĂ©, l’auditeur vit au plus près
les frottements harmoniques,
les nuances resserrĂ©es donc d’autant plus efficaces, et
l’hĂ©sitation qui conduit Ă la dernière modulation.
Le retour du premier motif
(mĂªme structure,
mĂªme mesure,
mĂªme tempo,
mĂªme tonalitĂ©),
pimpĂ© par des doubles croches revigorantes , s’efface bientĂ´t devant une nouvelle idĂ©e, plus posĂ©e, qui semble approfondir la mĂ©ditation. Le musicien sait en rendre
la majesté incarnée par les octaves solennelles de la main gauche,
la profondeur que le legato offre aux accords de la main droite, mais aussi
la fragilité discrète que symbolisent
les quarts de soupir aérant le discours,
les contretemps enjambant la mesure ou en détournant la logique, et
les glissements harmoniques qui galvanisent la mĂ©lodie et, peu Ă peu, conduisent Ă l’accord de Fa # permettant le pivot vers la tonalitĂ© de si mineur.
Car Johannes Brahms reprend alors le deuxième motif , celui qui associait binaire et ternaire, toujours en mineur mais dans une autre tonalitĂ© qui fait Ă©cho Ă la troisième ballade. Ainsi se confirme, jusqu’Ă l’extinction et la tierce picarde finale, la fonction synthĂ©tique de ce quatrième volet de l’opus 10, comme si le compositeur regroupait dans une mĂªme Å“uvre les ingrĂ©dients qu’il a malaxĂ©s dans les prĂ©cĂ©dents numĂ©ros
(binaire / ternaire,
mineur / majeur,
unité / forme composite, etc.).
Le rĂ©sultat n’est pas magistral , ce serait didactique ou pĂ©dant : c’est simplement, oui, simplement superbe et prenant.
5.
Huit caprices et intermèdes opus 76
Après l’opus 10 et ses quatre ballades, voici venu le temps de l’opus 76 et ses huit pièces pour piano , mĂªlant Ă part Ă©gale mais sans alternance systĂ©matique caprices et intermèdes. On connaĂ®t le contexte : c’est l’Å“uvre avec laquelle Johannes Brahms revient Ă l’Ă©criture pour piano après une pause. Les lointaines ballades s’inspiraient officiellement d’un poème ? Les « pièces » se soumettront Ă un rĂ©gime antiprogrammatique sĂ©vère.
Pas de titre catchy au programme,
pas de grande promenade par temps gris sur la plage du destin alors que les étoiles dessinent un horizon mystérieux,
pas de floraison printanière des petits lapins dans les sous-bois de la forĂªt de Montmorency que nimbe un parfum d’amour tĂ©nu,
non, pas d’Ă©pithète sexy , de mot-clef vendeur ou de concept clairement identifiable dont le compositeur se proposerait de transposer le suc fantasmatique en flux sonore.
Rien que des titres génériques auxquels la musique va donner
chair,
vibration et
affriolance – et hop.
L’ensemble constitue un cheval de bataille souvent attelĂ© par Irakly Avaliani : nous avions entendu sonner ses sabots sur la scène de la salle Cortot, Ă l’occasion du retour triomphal du musicien sur les planches parisiennes .
Le Premier caprice, en fa dièse mineur (pas d’inquiĂ©tude pour les curieux : l’audio de la vidĂ©o supra commence vers 0’10, ce sera aussi le cas de la suivante), Ă©grène six doubles Ă la mesure dans un esprit plus qu’un tempo « un poco agitato ». GrĂ¢ce Ă
la clarté et la différenciation des touchers,
la science du crescendo millimĂ©trĂ©, et grĂ¢ce Ă
la maĂ®trise de l’indispensable binĂ´me rigueur mĂ©tronomique – lĂ©ger dĂ©calage qui fait
respirer,
haleter ou
basculer la musique,
le pianiste emporte aussitĂ´t l’auditeur avec lui.
La pédalisation toujours juste
(aura mais pas brouillon,
résonance mais pas flou,
liant mais pas confusion),
l’Ă©lĂ©gance de l’agogique,
l’Ă©quilibre des voix
se jouent des difficultés ,
créant des liens entre les différentes atmosphères,
éclairant avec spécificité chaque segment,
diffusant une sérénité si peu capricieuse
que la résolution majeure de ces ébats paraît curieusement logique et non plaquée.
Le formidable Deuxième caprice en si mineur , en 2/4 et siglĂ© « Allegretto non troppo », s’ouvre sur des doubles croches sautillantes qu’accompagnent une marche chromatique descendante propulsĂ©e par une main gauche bondissante. La prise de son, proche de la table, rend justice Ă la technique du musicien en associant habilement
l’acidulĂ© du dĂ©tachĂ© paraissant survoler les touches,
le crémeux de la main gauche bien enfoncée dans le clavier et pourtant toute en réflexes, ainsi que
la conduite très sĂ»re d’un propos simple d’apparence mais bourrĂ© d’astuces
rythmiques (ainsi des appogiatures et des rythmes pointĂ©s qui cassent l’uniformitĂ© des sĂ©ries de doubles croches),
phrastiques (ainsi des deux en deux qui font palpiter la mĂ©lodie et des arpèges qui relancent l’articulation sur le premier temps) et
pianistiques (ainsi de la pédalisation, à la fois strictement contradictoire a priori avec le pétillement de la dextre et absolument indispensable pour respecter le texte et le groove de la senestre).
Ce moment d’une dĂ©licatesse dĂ©licieuse , et vice et versa, permet aussi Ă Irakly Avaliani de dĂ©gainer sa spĂ©cialitĂ© : l’irisation des nuances dans un petit spectre contenu entre piano et mezzo forte . L’oscillation ainsi obtenue n’oblige pas Ă tendre l’oreille pour ne rien rater des intensitĂ©s lĂ©gèrement mutantes mais conduit l’Ă©coutant – y compris quand il est, comme l’auteur de ces lignes, un gros lourdaud qui aime les spectres Ă©tendus et, dans d’autres domaines, la fureur bruitiste du metal ou des explorations Ă©lectro d’un Nicolas Horvath, par exemple – Ă mieux apprĂ©cier la musicalitĂ© subtile qui Ă©mane de ces micro-mutations, donc Ă davantage jouir
du toucher,
du phrasé et, par voie de conséquence,
de la musique de Johannes Brahms.
Tout ceci, comme de coutume sur ce carnet de notules , ne ressortit pas d’un exercice verbeux d’admiration, tĂ¢chant d’encenser platement l’interprète comme on flatte la croupe d’une vache (j’imagine que ça doit Ăªtre sympa de discuter avec une vache, verbalement et tactilement, la question n’est pas lĂ ), mais tente de mettre des mots sur notre Ă©tonnement, au sens Ă©tymologique du terme, devant la capacitĂ© du musicien Ă nous happer dans
une partition,
un recueil,
un univers
qui le passionnent – et ce, d’autant plus que ces subtilitĂ©s nous avaient pour partie Ă©chappĂ© lors de la version en concert.
Les modulations,
les évolutions de couleurs plus que de caractères,
les à -coups rythmiques dans la régularité
(appogiatures,
quintolets,
agogique)
participent de l’impression d’une interprĂ©tation – tant pis pour l’oxymoron – intime et nĂ©anmoins impressionnante qui efface la technique derrière une poĂ©sie Ă©poustouflante jusqu’Ă la tierce picarde finale. D’accord, mille fois d’accord, ça fait beaucoup d’Ă©pithètes, mais je n’allège pas la formulation car une telle saturation traduit probablement notre enthousiasme et notre hĂ¢te de dĂ©couvrir les intermezzi suivants, agencĂ©s de manière savante. En effet, si les huit pièces pour piano op. 76 de Johannes Brahms formaient un poème, ses huit Ă©pisodes seraient des vers aux rimes tour Ă tour plates (AABB) puis embrassĂ©es (ABBA), avec
A désignant les caprices et
B les intermèdes.
Nous voici arrivĂ© Ă la seconde partie des rimes plates, donc aux deux premiers intermezzi dont le premier s’avance en La bĂ©mol , affublĂ© d’indications presque prĂ©cises : il doit Ăªtre Ă la fois gracieux et expressif.
Pour ce faire, le compositeur munit l’interprète d’une mallette Ă outils dont il doit savoir se servir. Parmi ces ustensiles,
le staccato de l’accompagnement,
les arpèges allégeant certains intervalles et accords,
des contretemps rebondissants,
une concentration du propos sur la droite du clavier, plus naturellement froufroutante que la section grave, et
des nuances contenues aux alentours du piano .
AssurĂ©ment, Irakly Avaliani est un bon bricoleur brahmsologique, d’autant que sa pĂ©dalisation, enveloppante mais aĂ©rĂ©e comme l’exige la partition, caresse l’oreille. Ensuite, dans une partie B, l’air de rien, le rythme s’enrichit :
triolets dans une mesure binaire,
contretemps et
appogiatures mordant sur la mesure pour lancer les temps forts
contribuent à développer le propos . Enfin, dans une brève reprise des deux parties,
l’Ă©largissement du spectre des aigus,
manière de synthèse et
mesure alanguie cédant au ternaire
enrubannent cette virgule musicale glissĂ©e avec dĂ©licatesse par les doigts d’Irakly Avaliani.
Le deuxième intermède monte d’un ton et se retrouve en Si bĂ©mol majeur, toujours « grazioso » mais, cette fois, « allegretto ». Ici, le balancement et la fluiditĂ© s’imposent grĂ¢ce
au partage des rĂ´les (lead au soprano, accompagnement aux autres voix),
Ă la collaboration entre la pĂ©dale d’alto Ă contretemps et le swing de la main gauche qu’elle complète, et
Ă l’hĂ©sitation tonale qui lance le morceau sur un F7 et s’amuse ensuite Ă masquer la dominante de Si bĂ©mol en multipliant les fausses pistes
(si et mi naturels,
sol dièse / la bémol,
pédale de sol à la basse laissant croire à une tonalité de sol mineur).
Dans cet étrange confort inconfortable (confort car très mélodieux, inconfortable car joliment instable), on goûte
la finesse du legato ,
la netteté de la mécanique au sein de la mesure et
l’art d’Irakly Avaliani d’habiter la douceur pianistique en appliquant
nuances appropriées,
agogique habile car contenue, et
ductilitĂ© des piani , si l’on entend par « ductilité », terme chĂ©ri des critiques musicaux parce que c’est pas très clair ce qu’est-ce que ça veut dire, la capacitĂ© d’une matière Ă rĂ©sister Ă l’Ă©tirement, en l’espèce
Ă changer de couleur sans changer de nature,
à paraître cohérente sans sembler stagnante, et
Ă garder la douceur d’une surface Ă©tale sans se soustraire au charme des irisations.
Nulle modulation ne parvient Ă perturber le calme de l’intermède . Mieux, celle qui ouvre la dernière partie semble entretenir cet apaisement joyeux en nourrissant la simplicitĂ© de l’Å“uvre ou, plutĂ´t, la rassĂ©rĂ©nante apparence de simplicitĂ© qui sourd de la maĂ®trise du clavier par l’interprète
(Ă©galitĂ© de toucher sur l’ensemble des registres,
conception d’ensemble du phrasĂ© et non volontĂ© didactique d’Ă©clairer chaque partie,
capacitĂ© presque magique de faire sonner la mĂ©lodie sans Ă©touffer l’accompagnement au swing indispensable).
Or, après quatre pièces bien rangĂ©es (les caprices d’un cĂ´tĂ©, les intermèdes de l’autre), tout s’mĂ©lange pour la seconde mi-temps du match : d’abord un caprice, puis deux intermèdes, et enfin un dernier caprice. Le caprice en do dièse mineur et en 6/8 (Ă l’heure oĂ¹ nous Ă©crivons ces lignes, la pièce n’est pas disponible sur la play-list YouTube reprenant le disque ) est indiquĂ© « agitato, ma non troppo presto ». En effet, c’est bien l’agitation qu’en traduit le pianiste en distinguant
le rythme des noires qui guident la ligne mélodique,
le motorisme des croches au grondement chromatique,
le groove des basses opposant au ternaire de la main droite le binaire de la main gauche (trois noires Ă dextre, deux appuis Ă senestre) et
l’aspect tourmentĂ© de la musicalitĂ©
(minicrescendi-decrescendi ,
concentration des registres dans le mĂ©dium grave renforçant l’efficacitĂ© des notes plus aiguĂ«s,
surgissement des contretemps « sostenuto » puis des doubles croches Ă l’alto…).
Tout cela est Ă la fois
très net et pas clair,
précis et remuant,
cadré et débordant,
bref, agité .
La colère des octaves graves,
le ressassement et la répétition, ainsi que
la confrontation des mesures binaires et ternaires
conduisent le morceau à développer vraiment un caractère capricieux qui fait tour à tour
tonner,
murmurer,
tanguer,
hésiter,
s’Ă©brouer,
s’emporter puis
exploser (chose rare chez ce musicien !)
le piano. Dans cette atmosphère orageuse , Irakly Avaliani fait valoir
son intériorité musicale aux piani caractéristiques,
son intĂ©gritĂ© interprĂ©tative privilĂ©giant la lettre de la partition Ă sa rĂ©interprĂ©tation sous couvert d’Ă©motion artistique, et
la solidité de sa vision musicale qui lui permet de dessiner une continuité derrière la rhapsodie sans écraser les contrastes.
L’intermezzo en La , « andante con moto » comme la quatrième ballade, est affichĂ© Ă 2/4 mais prolonge la tension prĂ©cĂ©dente entre trois temps et deux fois un temps et demi. Cette fois, Johannes Brahms associe
le 6/8 des triolets au 4/8 de la basse, puis
le 3/4 de la main droite au 2/4 de la main gauche, et enfin
un peu des deux modèles ensemble, sinon, c’eĂ»t Ă©tĂ© trop simple.
Les reprises permettent de se goberger
de l’Ă©trange balancement,
du rythme volontiers dissocié,
de l’association entre clartĂ© de l’articulation et onctuositĂ© de la pĂ©dalisation, ainsi que
du spectre des nuances allant du piano au mezzo forte .
La modulation en fa dièse mineur poursuit cette association entre binaire et ternaire jusqu’Ă ce que la reprise sans transition du motif liminaire nous ramène
au soleil du majeur,
aux irisations du chromatisme grave et
aux mystères d’un apaisement sous forme de rĂ©solution que l’on doit appeler sĂ©rĂ©nitĂ©…
et que la coda et sa fin brève ne sous-titreront pas. Le binĂ´me qui clĂ´t, comme la Veuve ou presque, l’opus 76 de Johannes Brahms est constituĂ© d’un intermède et un caprice. Le premier nommĂ© n’est certes pas une mince affaire Ă jouer puisqu’il est « moderato » et « semplice ». A priori ,
peu de virtuosité surhumaine à attendre,
peu d’effets wow soufflants Ă craindre pour les permanentes violettes des mamies de cinquante ans Ă©mues car elles viennent d’apprendre que l’adjointe Ă la culture et aux finances de madame la maire est elle aussi prĂ©sente dans la salle des fĂªtes du casino (si, c’est celle qui nous a serrĂ© la main, l’autre jour,
peu de traits mitraillettes qui font s’entreregarder les spectateurs sur l’air du « mazette ! le zigue l’a bien descendu ».
MĂªme la tonalitĂ© de la mineur est accessible au premier amateur de lignes de gling et de glang , c’est dire… Pour capter les brava du mĂ©lomane, il va donc falloir chercher ailleurs, respectant ainsi la division schĂ©matique du recueil entre intermèdes plutĂ´t paisibles et caprices potentiellement survoltĂ©s. Le prĂ©lude annonce un esprit balancĂ©
(demi-mesure pour commencer qui lance le propos,
rythme pointé,
contre-temps)
que ne contredit pas le premier motif , tout en lui ajoutant une autre caractĂ©ristique : la rĂ©pĂ©tition entĂªtante. La tentation d’un Ă©cart
(modulation,
marche chromatique descendante,
dilatation de la mesure qui passe de C barré à 3/2)
fait presque trembler le bourgeois Ă lorgnon qui sommeille en nous et se rĂ©veille parfois, mais il peut retourner ronfler car force reste Ă l’ordre qui se rĂ©tablit – la reprise est donc moins inquiĂ©tante pour les amateurs
de la rigueur,
des rangs d’oignon et
de la paix des ménages.
Irakly Avaliani parvient nĂ©anmoins Ă captiver l’oreille en sachant Ă©clairer l’intermède avec
un phrasé subtil,
une note légèrement plus sonore,
une respiration sciemment un rien trop longue
que compense une parfaite maĂ®trise du tempo par ailleurs. La coda confirme le charme d’une Å“uvre associant
plaisir presque lascif du swing ,
gourmandise régressive de la répétition et
gracilité juvénile des nuances médianes
au pays desquelles l’interprète a sans doute Ă©tĂ© promu citoyen d’honneur .
« Grazioso ed un poco vivace », le caprice final risque une mesure Ă 6/4 et une Ă©criture opposant deux dĂ©biteuses de croches : la main gauche et la main droite. Johannes Brahms s’empare du ternaire non point pour bercer l’auditeur mais pour le secouer.
Suspensions,
relances pointées,
accents sur les temps faibles et
escamotage des premiers temps grĂ¢ce aux notes liĂ©es
figurent manière de halètement et permettent Ă l’interprète de nous saisir dans ses rets avec une efficacitĂ© digne d’un pĂªcheur de haute volĂ©e.
Mélodie en pointillés,
riche instabilité harmonique et
contrastes d’intensitĂ©
construisent le mystère captivant de cette course-poursuite moins vertigineuse que vaguement inquiétante.
L’Ă©largissement des registres convoquĂ©s,
les accélérations
(densification du nombre de notes par mesure,
accords de dm7 traversant le clavier vers le grave,
tempo hĂ¢tĂ© sous l’effet d’un moment « appassionato »…) et
les choix de nuances, portés par de grands crescendi et decrescendi et par des piani subito
font bouillonner le clavier. NĂ©anmoins, le petit plus avalianique pourrait bien rĂ©sider dans sa capacitĂ© Ă Ăªtre chou et chèvre presque simultanĂ©ment. Son jeu sait Ăªtre incandescent puis, comme si de rien n’Ă©tait, s’apaiser et n’Ăªtre plus qu’un peu de vent sur un voile de tulle lĂ©gèrement froissĂ©, Ă l’instar de ce caprice censĂ© Ăªtre en Ut-mais-c’est-plus-compliquĂ©. De mĂªme, on s’Ă©baubit devant le mĂ©lange entre
respect du texte,
liberté et
musicalité,
qui sont sans doute trois synonymes ou presque au top niveau de la musique. C’est du moins ce que semble subodorer Irakly Avaliani qui nous propose, pour terminer son premier volume Brahms, les deux rhapsodies opus 79.
6.
Deux rhapsodies opus 79
Elles auraient dĂ» s’appeler KlavierstĂ¼cke , mais c’Ă©tait compter sans la pression de la dĂ©dicataire Ă laquelle Johannes Brahms a fini par cĂ©der – l’opus 79 rassemblera donc deux rhapsodies. La première, en si mineur , est annoncĂ©e « agitato » et, en effet, c’est le sentiment que parvient Ă nous transmettre Irakly Avaliani grĂ¢ce Ă
un tempo sans concession,
des accents qui s’assument et
une puissance de rebond sur les octaves de la main gauche qui groove grave.
L’interprĂ©tation rĂ©fute cependant l’incandescence univoque .
Les modulations,
les détachés percutants,
les octaves toniques,
les effets de pédalisation,
les diffĂ©renciations de nuances voire mĂªme
une reprise pas inscrite sur toutes les partitions mais pas moins efficace
Ă©nergisent, et hop, plus qu’ils n’Ă©crasent cette composition bousculante , re-hop. Le pianiste en profite pour investir pleinement le projet a posteriori rhapsodique sans perdre de vue l’exigence liminaire d’agitation jusqu’au mouvement central en Si, « moins agité ».
Légèreté du bariolage,
effervescence des croches et
joie des irisations chromatiques
transcendent l’idĂ©e rĂ©ductrice d’une forme sonate dissimulĂ©e (mouvements vif – lent – vif). Le retour de l’agitation initiale n’en est pas moins parfaitement tendue, associant
la rĂ©jouissance du dĂ©jĂ -ouĂ¯,
la virulence du ressassement et
le frottement entre ce dynamisme et le mode mineur qui structure le projet.
Les variations
de couleur,
de toucher et
d’humeur
sont rendues avec
fougue,
précision et
inventivité
par Irakly Avaliani, laissant augurer d’un finale en fanfare avec la seconde rhapsodie, annoncĂ©e « molto passionato » !
« Ultra passionnĂ©, mais pas trop joyeux » : presque tout Brahms ne serait-il pas dans l’indication ouvrant la Rhapsodie en sol mineur ? Officiellement siglĂ© Ă quatre noires par mesure, la partition donne cependant du grain Ă moudre Ă l’interprète en associant ce projet binaire Ă une rĂ©alitĂ© Ă©galement ternaire avec douze croches par mesure. Irakly Avaliani s’appuie sur cet indice de tourments pour caractĂ©riser les diffĂ©rents moments en choisissant pour chacun
le toucher,
le phrasé et
les nuances
exigés par le premier segment de la rhapsodie. Ainsi résonnent
la fermeté sans concession orientant le discours liminaire,
les staccati bondissants articulant le dialogue entre les deux mains (octaves mains gauches) et
le leagto presque lyrique enveloppĂ© d’un piano subito (octaves main droite).
Johannes Brahms travaille la spĂ©cificitĂ© de chaque registre de l’instrument et secoue ces teintes, y compris en recourant notamment
Ă l’astuce de la reprise qui permet d’offrir un nouveau tour de grand huit Ă l’auditeur,
au plaisir de la modulation tonale et modale et Ă
l’art de l’irisation qui consiste Ă utiliser un mĂªme motif en le prĂ©sentant diffĂ©remment Ă la lumière pour en rĂ©vĂ©ler des
aspects,
couleurs et
formes insoupçonnés.
Au centre du clavier, un ostinato inquiĂ©tant finit par irriter les deux mains sans provoquer l’explosion attendue (ce qui le rend encore plus inquiĂ©tant). Aussi le compositeur rĂ©expose-t-il le segment premier comme pour y chercher une solution. Cela ne dissout point pour autant l’ostinato , et le piano semble en prendre acte dans une conclusion brève et agacĂ©e.
Moins spectaculaire,
moins démonstratif et
moins, disons-le, rhapsodique,
ce dernier numĂ©ro de l’opus 79 ? Sans doute, et peut-Ăªtre est-ce la raison pour laquelle Johannes Brahms rechignait Ă dĂ©signer les deux pièces uniment comme des « rhapsodies ». Irakly Avaliani ne manque pas pour autant de montrer ce qu’un musicien peut faire avec ses petits marteaux :
cogner, bien sûr,
chanter,
questionner,
chercher,
renoncer,
confronter,
suspendre,
suscitant des Ă©motions rhapsodiques , elles, chez l’auditeur, parmi lesquelles
la surprise,
la tension,
la sérénité,
l’Ă©nergie,
la rĂªverie,
l’Ă©tonnement et, in fine ,
le plaisir
qui, comme l’Ă©crivait Claude Debussy et comme nous aimons Ă le rappeler, devrait Ăªtre, nonobstant certaines dĂ©clarations tourmentĂ©es de grands acteurs du monde musical, l’une des principales finalitĂ©s de la musique. En cela, la seconde rhapsodie est une habile conclusion pour ce disque, paru il y a treize ans, qui nous a captivĂ© de bout en bout !
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