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Le blog de Bertrand Ferrier, page 83

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 3/4

Première du premier disque du CSQ

 

Au mitan des MĂ©tamorphoses nocturnes, György Ligeti prĂ©cipite les tensions dans un PiĂ¹ mosso oĂ¹ les possibilitĂ©s de l’instrument qu’est le quatuor sont largement utilisĂ©es :

  • parallĂ©lisme par paires,
  • large tessiture des deux quatre-cordes graves,
  • archet et pizzicati,
  • notes tenues ou tremblĂ©es,
  • intervalles multiples oscillant autour de la quinte et de la double quinte.

Le Chaos String Quartet met en Å“uvre une expressivitĂ© sans rĂ©serve que dopent les contrastes

  • d’intensitĂ©,
  • de couleur et
  • de tempo

exigĂ©s par la partition, jusqu’Ă  s’affaisser et s’effacer dans un silence prolongĂ©. Renaissant des cendres du son, point une valse « élĂ©gante et un peu capricieuse ». Les musiciens rendent cash l’impression de musique

  • dĂ©cadente,
  • suintante,
  • quasi dĂ©penaillĂ©e

qui sourd notamment

  • des Ă©chos entre pupitres,
  • des triolets descendants,
  • des glissendi visqueux et des
  • frĂ©quents dĂ©règlements de la mesure.

 

 

Un Subito prestissimo à sept temps réinjecte

  • tonicitĂ©,
  • surprise,
  • groove et, monnaie de la pièce,
  • mystère inquiĂ©tant

synthétisé par manière de cadence offerte au premier violon. Des sinuosités chromatiques serpentent le long des quatre partenaires puis se dégrade en une « marche pesante ». Le violoncelle de Bas Jongen envoie du rythme sur lequel ses petits camarades glisse leur propre chanson. La partition

  • hĂ©site,
  • explose,
  • remĂ¢che et
  • tord

des motifs et des intervalles rapidement exploités plus tôt, telles ces sinuosités jouées cette fois en se laissant aspirer

  • vers les cimes,
  • par le tempo qui s’accĂ©lère et
  • dans les griffes d’un crescendo

aussi long qu’implacablement tissĂ© par la bande Ă  Susanne Schäffer. Un Prestissimo Ă  trois doubles la mesure lance une cavalcade Ă©chevelĂ©e qu’Ă©brouent

  • des accents,
  • une furia commune et
  • des mutismes Ă©pais.

Un Allegro commodo, giovale et volontiers grotesque semble prolonger l’aventure de façon plus posĂ©e, mais il s’Ă©teint pour mieux glisser vers la rĂ©surgence du Prestissimo qui dĂ©bouche sur des glissendi harmoniques libres. En Ă©merge le lamento

du violon 1 puis de l’alto de Sara Marzadori, puis du violon d’Eszter KruchiĂ³.

Peu Ă  peu, dans une atmosphère hypnotique, l’ironie des glissendi laisse apparaĂ®tre une mĂ©lancolie Ă¢pre que conclut le feulement grave du violoncelle de Bas Jongen. Un dernier sursaut, et la nuit silencieuse s’installe. En apparence, sans doute, rien n’a changĂ©. Le noir est noir. Et pourtant, le Chaos String Quartet nous en a convaincu : cette nuit-lĂ  est

  • protĂ©iforme,
  • multiple,
  • mouvante.

Au petit ou grand jour, saura-t-on si, dans le secret des obscuritĂ©s, c’est elle qui se mĂ©tamorphose en jour ou si, en l’Ă©coutant, c’est nous que la nuit a mĂ©tamorphosĂ© ? ÉlĂ©ments de rĂ©ponse, peut-Ăªtre, avec le Quatuor en Mi bĂ©mol de Fanny Hensel, qui fera l’objet d’une prochaine notule.


Pour acheter le disque,
c’est par exemple ici.

Pour retrouver les chroniques précédentes
Joseph Haydn, Quatuor en fa mineur
György Ligeti, Premier quatuor, partie 1/2

Ă€ suivre !

 

« Irakly Avaliani », Hervé Gicquiau, Affinités piano

Première du livre d’HervĂ© Gicquiau (dĂ©tail)

 

D’Irakly Avaliani, ouĂ¯ Ă  Cortot, il existe une biographie autorisĂ©e Ă©crite et autoĂ©ditĂ©e par HervĂ© Gicquiau. D’emblĂ©e, Ă©vacuons le terrible dĂ©faut du livre : une Ă©criture pĂ©niblement maladroite, associĂ©e Ă  une orthotypographie et Ă  une ponctuation souvent dĂ©plorables. Bien qu’il soit difficile de passer outre ce qui constitue a priori l’essentiel d’un livre, il faut s’y essayer car le ramage vaut bien mieux que le plumage.
En effet, sont narrĂ©es ici « les tribulations d’un pianiste en URSS » et pas seulement. Les annĂ©es de formation du jeune GĂ©orgien pas encore concertiste sont captivantes. Elles nous plongent dans un monde certes complexe (l’enchevĂªtrement des niveaux de conservatoire n’est pas prĂ©sentĂ© avec une clartĂ© exemplaire) mais Ă©tonnant. Apprendre le piano dans les annĂ©es 1970 en GĂ©orgie, ce n’est pas pour jouer « Tiens, v’lĂ  du boudin » Ă  deux doigts. L’excellence musicale et l’exigence technique sont la norme, au point que, mĂªme après avoir atteint un niveau remarquable, il est trrrès prĂ©maturĂ© pour l’impĂ©trant d’envisager une carrière de concertiste. Et ce, pour au moins trois raisons.

  • D’abord parce que la route est longue avant LE conservatoire TchaĂ¯kovski puis les grands concours internationaux, voie plus impĂ©riale que royale ;
  • ensuite, parce que ladite route est limitĂ©e par la situation pour partie autarcique des musiciens dans l’Union soviĂ©tique ;
  • enfin, parce qu’elle est dĂ©pendante de petites combines plus ou moins mesquines, comme aujourd’hui dans tous les conservatoires majeurs, mais sans doute un peu plus et, surtout, voilĂ©es pudiquement sous l’arbitraire politique.

GrĂ¢ce Ă  son savoir-faire musical et Ă  ses habiles relations, Irakly Avaliani dĂ©boule au TchaĂ¯kovski pour quatre ans d’Ă©tudes redoutables qui n’empĂªchent pas – au contraire – le pianiste de rĂªver Ă  d’autres horizons artistiques, le thĂ©Ă¢tre d’abord, bientĂ´t le cinĂ©ma. Les Ă©preuves diplĂ´mantes s’enchaĂ®nent, associant

  • piano,
  • accompagnement,
  • pĂ©dagogie et
  • communisme scientifique (si).

 

 

Peu tentĂ© par les concours internationaux, Irakly Avaliani revient Ă  Tbilissi oĂ¹ il trouve des engagements mais ne s’Ă©panouit guère, jugeant son jeu plus conforme Ă  la rigueur de l’Ă©cole soviĂ©tique qu’Ă  la musicalitĂ© spĂ©cifique Ă  laquelle il aspire. Après son service militaire, il entre en contact avec Ethery Djakeli-RouchadzĂ©. Sur ses conseils, il va longuement se perfectionner, c’est-Ă -dire d’abord casser ses habitudes d’exĂ©cution pour habiter davantage le son, l’art et l’air selon les principes Ă©tablis par la compositrice Marie JaĂ«ll. Sa mue (en deux mots) accomplie, il se tĂ©lĂ©porte Ă  Moscou et devient pianiste pour la Philarmonia, la plus importante structure chargĂ©e d’organiser des concerts dans toute l’Union – on ne peut qu’Ăªtre saisi par la carte des voyages de l’artiste, glissĂ©e dans le cahier photographique central. Le voici pianisant tant dans de grandes salles que dans des usines, des orphelinats, des prisons, etc. L’annexe de l’ouvrage offre un aperçu saisissant sur une semaine de tournĂ©e.
En dĂ©pit de la masse de travail et de dĂ©placements exigĂ©e par son poste Ă  la fois prestigieux et très astreignant, l’artiste trouve le temps

  • de traduire,
  • de coacher in extremis un violoncelliste qui ne lui en saura guère grĂ©, et
  • de dĂ©velopper ses capacitĂ©s surhumaines de concentration et de mĂ©morisation.

Le voici capable de jouer du Bach pendant que, dans le mĂªme espace, un haut-parleur diffuse de la pop, ou d’accompagner la sonate « à Kreutzer » sans la partition, oubliĂ©e par l’organisateur. TantĂ´t, il passe Ă  la tĂ©lĂ© ou rĂ©citalise, et hop, dans des salles de renom ; tantĂ´t, il joue « La truite » dans un parc pour deux clodos (l’important Ă©tant que le concert prĂ©vu ait lieu, mĂªme en l’absence de spectateurs). En 1989, il obtient enfin de gagner l’Hexagone, oĂ¹ il

  • s’installera,
  • se mariera avec « Masha S. », artiste qui illustrera la jaquette d’un de ses disques, et
  • acquerra la nationalitĂ© française.

Comme annoncĂ© par HervĂ© Gicquiau et par le sous-titre du livre (curieusement placĂ© au-dessus du titre sur la première de couverture), la biographie ne s’intĂ©resse guère Ă  cette seconde partie de la vie d’Irakly Avaliani, peut-Ăªtre moins exotique mais dont on n’est pas tout Ă  fait sĂ»r qu’elle soit si inintĂ©ressante. En attendant un hypothĂ©tique prochain tome et en dĂ©pit d’un style pataud qui ne saurait rĂ©jouir le lecteur, le livre d’HervĂ© Gicquiau entrebĂ¢ille une fenĂªtre sur une expĂ©rience singulière et Ă©tonnante qui fait rĂ©sonner ensemble l’art et l’artiste.


Pour se procurer le livre, c’est par ex. ici.
Pour retrouver nos chroniques du concert, cliquer sur l’hyperlien choisi.

Fantaisie chromatique et fugue de Bach
Huit pièces op. 76 de Brahms
Sixième sonate de Prokofiev

 

Fruits de la vigne – ChĂ¢teau Mourgues du grès 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Notre quĂªte de blancs savoureux autour de dix euros, prix parisien, continue dans les franges hautes de la frontière, avec ces « Galets dorĂ©s » proposĂ©s Ă  11,5 € chez NYSA pour accompagner ce qu’il reste d’un petit plateau de fromages. Le produit fait partie du catalogue du chĂ¢teau Mourgues du grès, un vignoble labellisĂ© costières-de-NĂ®mes et chapeautĂ© depuis près de vingt-cinq ans par François Collard.
La robe affiche un jaune presque bouton d’or. La couleur est

  • soutenue et unie,
  • Ă©lĂ©gante et aguicheuse,
  • sĂ©rieuse et assez mystĂ©rieuse pour Ăªtre appĂ©tissante.

Le nez, discret mais présent, hésite entre

  • le floral,
  • le minĂ©ral et
  • le beurrĂ©.

Il promet un vin joliment construit.
La bouche surprend d’abord par une entrĂ©e directe, franche, marquĂ©e par une amertume agrĂ©able. Pas de rondeur Ă  traquer, mais de belles notes associant

  • le cassis,
  • une pointe d’agrumes a posteriori et
  • une touche d’amande Ă©crasĂ©e qui semble Ă©merger dans l’harmonie finale.

Le mariage avec trois fromages est globalement heureux et tĂ©moigne d’une louable adaptabilitĂ© du vin. La limite se situe peut-Ăªtre avec l’Ossau-Iraty, dont les saveurs toniques et affirmĂ©es paraissent dĂ©contenancer son accompagnateur. Comme en Ă©cho lointain et anticipĂ©, dans ses Poèmes bleus, Georges Perros Ă©crivait :

 

Il est cent façons de mourir.
Pour vivre, on est beaucoup plus sage.
Il s’agit de savoir moisir
Entre l’espoir et le fromage.
(Gallimard [1962], « Poésie », 2019, p.98)

 

Le fromage, c’est fait. L’espoir, on verra plus tard. Dans l’interstice, cette moisissure est un champignon bien sĂ©duisant.

 

Fabien Touchard, « Études pour piano », Hortus – 1/3

Première du CD Hortus

 

NĂ© en 1985, Fabien Touchard revendique neuf prix du CNSMDP – CNSMDP oĂ¹, sur ces entrefaites, il a Ă©tĂ© nommĂ© professeur de contrepoint en 2019. Dans le disque dont commence ici la chronique, il rassemble douze Ă©tudes composĂ©es entre 2010 et 2022, revendiquĂ©es comme « d’une grande virtuosité », accompagnĂ©es de deux « limbes » d’1’30, qui le voient s’emparer du piano. Le reste du temps, le Steinway D captĂ© par AurĂ©lien Marotte en avril 2023 est confiĂ© Ă  de jeunes pianistes, notamment Orlando Bass, bien connu (entre autres) des lecteurs de ce site et interprète d’un tiers du programme, et Philippe Hattat qui en endosse un autre quart.
La Première Ă©tude, « Dans le vent venu », a Ă©tĂ© composĂ©e en 2010 et dĂ©diĂ©e Ă  Claude Debussy. Elle nous parvient sous les doigts de Flore Merlin. Une oscillation liminaire se trouble avec l’ajout d’une basse rĂ©sonante. Les graves motoriques s’irisent et s’irritent d’accords aigus. Des arpèges suspendent l’histoire puis cèdent la place Ă  une structure inspirĂ©e de ce qui vient d’Ăªtre jouĂ©. Le compositeur joue

  • de la complĂ©mentaritĂ© des registres,
  • de l’opposition entre
    • traits tĂªtus,
    • accords et
    • rĂ©sonances, et
  • de la juxtaposition
    • de sĂ©quences identifiables,
    • d’arrĂªts et
    • de silences

jusqu’Ă  l’extinction dans l’extrĂªme aigu oĂ¹ la note s’efface derrière la percussion.
La Deuxième Ă©tude, « Dancing Lilies », a Ă©tĂ© composĂ©e en 2018 et dĂ©diĂ©e Ă  George Crumb. Ă€ David Kadouch de faire danser les lys. L’Étude assume son programme exploratoire. Par sĂ©quences

  • tuilĂ©es,
  • enchaĂ®nĂ©es ou
  • juxtaposĂ©es,

Fabien Touchard

  • travaille donc truque donc Ă©largit la sonoritĂ© du piano, associant des sons

    • mĂ©caniques autrement dit naturels,
    • enveloppĂ©s par le sustain,
    • fomentĂ©s sur la corde mĂªme,
  • mĂªle
    • lyrisme,
    • fragmentation et
    • suspension, et
  • associe des contraires avec gourmandises, par exemple
    • de grandes envolĂ©es du clavier et des motifs Ă©touffĂ©s Ă  mĂªme la corde,
    • des exigences de rĂ©sonance et la profĂ©ration d’un texte inintelligible,
    • des registres qui concentrent, dilatent ou embrasent le discours,
    • des Ă©chos presque chopiniens et des grondements harmoniques,
    • des attaques toniques et un long fade out, etc.

Le rĂ©sultat est fort intĂ©ressant. la Troisième Ă©tude, « Vers l’abĂ®me », a Ă©tĂ© composĂ©e en 2022 et dĂ©diĂ©e Ă  Vladimir Horowitz. Camille Belin creuse l’incipit dans l’extrĂªme grave du clavier.

  • VariĂ©tĂ©s des rythmes,
  • allant du motorisme,
  • sonoritĂ©s quasi jazzy,
  • vertige
    • de l’ultra speed,
    • du mouvement perpĂ©tuel et
    • de ses suspensions

sont valorisés par le soin apporté aux différentes sonorités que la pianiste caractérise et ce,

  • sur l’ensemble du clavier,
  • en dĂ©pit de l’exigeante cĂ©lĂ©ritĂ© de la chose et
  • par-delĂ  la dimension roborative d’une virtuositĂ© non dissimulĂ©e

(en presque plus clair, très belle technique mais non moins charmeuse musicalitĂ©). Puis la machine semble s’arrĂªter. Le souffle s’apaise. La nuit retombe. La vitalitĂ© n’est qu’une illusion que, tĂ´t ou tard, dissipera la seule grande rĂ©alitĂ© qu’est la mort.
La Quatrième Ă©tude a Ă©tĂ© composĂ©e en 2012 puis reprise en 2022 et dĂ©diĂ©e Ă  Art Tatum. Philippe Hattat, qui revendique une Ă©gale passion pour le piano, le clavecin, l’orgue et… le violoncelle, est envoyĂ© affronter le fauve. On est saisi par

  • l’exigence digitale,
  • la science contrapuntique,
  • l’attention portĂ©e aux accents,
  • l’usage mĂªlĂ© de
    • traits,
    • glissendi,
    • rĂ©currences, et
  • la puissance motorique du piano faisant Ă©cho Ă  l’Ă©tude troisième,

mais aussi par ce qui charme l’oreille :

  • les rythmes,
  • les rĂ©pĂ©titions,
  • les trouvailles harmoniques,
  • les Ă©quilibres provisoires faisant espĂ©rer la rechute dans l’ivresse de la virtuositĂ©, et
  • les nuances apportĂ©es par un interprète très impressionnant.

Le résultat ?

  • Spectaculaire,
  • joliment ficelĂ© et
  • sĂ©duisant, dernière longue rĂ©sonance finale comme apprĂ©cie le compositeur incluse !

Ă€ suivre !
En attendant, pour acheter le disque, c’est par ex. ici.

 

Irakly Avaliani joue Bach, Brahms et Prokofiev, Salle Cortot, 18 mars 2024 – 3/3

Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă  la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.

 

Gros morceau que cette Sixième sonate de SergueĂ¯ Prokofiev opus 82 choisie par le franco-gĂ©orgien Irakly Avaliani pour boucler son rĂ©cital ! La lĂ©gende martèle qu’elle a Ă©tĂ© composĂ©e en mĂªme temps (autour de 1939) que RomĂ©o et Juliette et Cendrillon, tĂ¢chant d’oublier qu’elle a surtout Ă©tĂ© composĂ©e en mĂªme temps que l’Ode Ă  Staline offerte au big boss pour ses soixante ans. La réécriture de l’Histoire, en gommant l’ambiguĂ¯tĂ© consubstantielle aux grands compositeurs soviĂ©tiques de la trempe d’un Chostakovitch et d’un Prokofiev, adorĂ©s et dĂ©testĂ©s du rĂ©gime, se sape parfois elle-mĂªme tant elle tente, grotesque, de laisser croire que ceux qu’elle a dĂ©signĂ©s comme gĂ©nies sont de fĂ©roces insoumis alors que ce sont souvent (aussi) de bons toutous soucieux de leurs supposĂ©s privilèges, ainsi que l’on nous apprend Ă  faseyer.
Le pianiste attaque l’Allegro moderato avec, outre son incroyable virtuositĂ©,

  • une grande tonicitĂ©,
  • une mĂ¢le aisance digitale et
  • un goĂ»t certain pour la rĂ©sonance.

En rĂ©alitĂ©, l’interprète travaille

  • les nuances,
  • les touchers, bref,
  • la sonoritĂ©.

L’auditeur est

  • embarquĂ©,
  • enjaillĂ© voire, selon le musicologue M. Jean-Jacques Goldman,
  • envolĂ©

dans un monde zébré par

  • des accents tonitruants,
  • des contrastes virulents,
  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es et
  • ces coups de poing annoncĂ©s en teasing du concert.

Les dix petites saucisses trottinent, les mains bondissent et se croisent, les registres s’interpolent et le pianiste sculpte la puissance sonore qu’il sait tirer de son biniou. L’Allegretto travaille sur

  • le staccato,
  • les phrasĂ©s et
  • la traduction musicale d’une atmosphère martiale

oĂ¹

  • rythmique,
  • choix des registres et
  • inversion des rĂ´les traditionnels (Ă  la main gauche le lead)

jouent leur rôle. Se croisent les virtuosités

  • mĂ©morielle, Ă©videmment,
  • digitale, incontestablement, et
  • musicale telle que le constitue l’attention
    • au son,
    • aux attaques et
    • aux mutations de couleurs.

Puis c’est le drame pupute qui gĂ¢che beaucoup. Irakly Avaliani intervient pour signaler qu’il dĂ©die le « Tempo di valzer lentissimo » Ă  feu AlexeĂ¯ Navalny. Soumise aux diktats de la pensĂ©e unique, la salle applaudit et se lève alors que, as far as we’re concerned, cet apartĂ© n’a rien Ă  faire

  • ni Ă  ce moment prĂ©cis,
  • ni dans ce contexte,
  • ni dans une Å“uvre Ă©crite par un mec qui, simultanĂ©ment, lĂ©chait le sillon inter-fessier de Staline pour sauver ses miches.

Peu importe le courage suicidaire de la vedette occidentale qu’Ă©tait M. Navalny. Peu importe que Vladimir Poutine se soit fait rĂ©rĂ©réélire Ă  la hussarde peu avant le concert. En situation, donc enveloppĂ© par les hourrah des bĂ©ni-oui-oui dans la confortable salle Cortot, cet engagement fervent de l’artiste

  • Ă©brèche la puissance de la sonate en la disloquant momentanĂ©ment,
  • salit la beautĂ© percussive de la musique en plaquant sur elle une explicitation hors sujet, et
  • pseudo-fĂ©dère un public rĂ©duit Ă  une bande de yes-men contraints de montrer qu’ils ont bien boulottĂ© la doxa et qu’ils doivent Ă©taler leur soumission en public

un peu Ă  l’instar du comique antiraciste des annĂ©es 1990, qui obligeait Ă  applaudir très fort les blagues racistes pour montrer que, ha non, pas moi, d’ailleurs, j’ai un nègre parmi mes potes – un Noir, pardon. Ă€ notre petite hauteur et quelles que soient les rĂ©sonances totalitaires invoquĂ©es autour de Vladimir Poutine (la question des libertĂ©s en France mĂ©riterait elle aussi quelques Ă©chos, mais presque peu importe en la circonstance), cette rupture nous paraĂ®t aplatir la musique en la repliant sur une news circonstancielle qui tente de colorier un bout d’Å“uvre.
Pour autant, tĂ¢chons de turn back to the music, ici travaillĂ©e comme une pĂ¢te sonore associant Ă -plats harmoniques et mĂ©lodie dĂ©chiquetĂ©e comme pĂ©tries en direct, sans Ă©volution narrative patente, libĂ©rĂ©es d’un tempo lent mais pas d’une mĂ©trique scrupuleuse. Cette non-progression, alimentĂ©e par des redites poignantes, rend plus flagrantes les mutations

  • de caractère,
  • de registre et
  • d’intensitĂ©

promptement perturbées et dissipées. Le Vivace final synthétise la virulence du piano prokofiévique, et hop :

  • vitesse,
  • Ă©nergie et
  • vigoureuse diffĂ©renciation des registres

sont au programme. Le mouvement précédent jouissait de la science harmonique du compositeur. Celui-ci met en évidence son consubstantiel sens du rythme.

  • MotricitĂ© des motifs,
  • rĂ©currences qui bousculent,
  • efficience des notes rĂ©pĂ©tĂ©es qui relient le Vivace Ă  plusieurs sĂ©quences antĂ©rieures,
  • breaks saisissants,
  • rĂ©utilisation de leitmotivs parfois peu ou prou dĂ©mantibulĂ©s,
  • mise en suspension donc en suspense

captivent. Fidèle Ă  sa quĂªte du toucher juste, Irakly Avaliani explore diffĂ©rentes formes d’attaque, qu’elles soient

  • rugueuses,
  • glissĂ©es ou
  • presque feulĂ©es Ă  force de survoler l’ivoire.

Il les utilise de façon

  • diffĂ©renciĂ©e,
  • complĂ©mentaire ou, au contraire,
  • unifiĂ©e aux deux mains.

C’est habilement troussĂ© et musicalement convaincant – plus, Ă  notre sens, que dans le Bach un tantinet trop prĂ©cis Ă  notre goĂ»t pas humble et le Brahms un rien trop Ă©purĂ© pour nous Ă©mouvoir sur le moment. Le triomphe qui suit pousse l’artiste Ă  claquer un bis « moins violent »… et susceptible de dĂ©border sur your average encore. En effet, sur un tempo presque lent, il propose l’ambitieux impromptu en Si bĂ©mol opus 142 n°3 de Franz Schubert constituĂ© d’un thème et de cinq variations modulantes.

  • Douceur,
  • caractĂ©risation des mains et
  • nuances paisibles

synthĂ©tisent Ă  la fois le savoir-faire et les inclinations d’Irakly Avaliani, un monsieur qui semble, c’est rare, incapable de concevoir un concert fade et passe-partout si l’on en croit ce rĂ©cital

  • rugueux,
  • ambitieux et
  • remuant !

Rendez-vous ici mĂªme or something le 29 mars pour un nouvel Ă©pisode autour de cet artiste irradiant.

 

Fruits de la vigne – Laurent Barth, « Racines mĂ©tisses » 2021

Photo : Bertrand Ferrier

 

Rigolos finissent par Ăªtre ces vins dont la dĂ©nomination Ă©voque plus un titre de disque (ici de Yannick Noah ou de Line Renaud) qu’une Ă©tiquette de bouteille. Cependant, « Racines mĂ©tisses » a un double sens, nous explique notre dealer prĂ©fĂ©rĂ©, Thierry Welschinger. D’une part, l’appellation rend hommage au globe-trottisme de Laurent Barth, son vrai fomenteur, avec une feuille de vigne tissĂ©e des alphabets liĂ©s aux pays jadis traversĂ©s par le vigneron. D’autre part, elle rend raison de l’assemblage ici rĂ©alisĂ© avec, nous souffle-t-on,

  • un max de pinot auxerrois,
  • pas mal de muscat et de riesling (on est en Alsace), ainsi que
  • du pinot gris et une once de gewĂ¼rztraminer.

La robe est jaune pĂ¢le, richement parĂ©e de petits pĂ©tillements inattendus.
Le nez a la fraĂ®cheur herbacĂ©e du champagne. C’est discret et prometteur comme des feuilles d’arbres fruitiers avant qu’elles ne soient fricassĂ©es entre les doigts.
La bouche est d’abord clairement Ă  l’orange, puis le spectre des agrumes s’ouvre jusqu’Ă  laisser deviner de la pulpe de pamplemousse. Comme on est foufou, on dĂ©cide mĂªme qu’il y a un retour de type herbacĂ© ou floral. Puisque, en sus, on est dĂ©glingo, on trouve ça wow. Ben, c’est l’avantage des qui n’y connaissent rien : ils osent dire les choses telles que, d’après eux, elles sont.
Les mariages polymorphes visent Ă  acoquiner le breuvage avec trois fromages disparates. Pour ces trouples, ce vin affichant presque quinze euros en cave parisienne se rĂ©vèle Ă  la hauteur de l’investissement plaisir, et hop.

  • Avec la vache semi-molle, il relève la douceur par une Ă¢cretĂ© sapide.
  • Avec l’ossau-iraty, son amertume se rĂ©vèle et rĂ©veille la pĂ¢te dure.
  • Avec le comtĂ© dix-huit mois, le jus dĂ©voile sa fraĂ®cheur et tend presque vers les saveurs du vin ouillĂ©.

Belle ouvrage, en somme, du faiseur et du receleur. Après dĂ©gustation, nous dirions avec Pierre Reverdy qu’

 

il y a de l’espoir sur la planche
des rĂªves Ă  nourrir
des chansons Ă  pleins bras
et pas de regard en arrière
oĂ¹ l’orage et le sang s’Ă©vaporent dĂ©jĂ 
([1949] in : Main d’Å“uvre, 1981, « PoĂ©sie », 2000, p. 517).

 

 

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 2/4

Quatrième du premier disque du CSQ

 

Après un passage par Joseph Haydn, le Chaos String Quartet s’engage sur les routes mouvementĂ©es de György Ligeti en suivant la direction du premier quatuor Ă  cordes du zozo, terminĂ© en 1954, créé quatre ans plus tard et intitulĂ© MĂ©tamorphoses nocturnes. Au programme, vingt minutes portĂ©es par quatre mouvements doubles et enchaĂ®nĂ©s :

  • Allegro grazioso – Presto,
  • Prestissimo – Andante tranquillo,
  • Tempo di valse, moderato, con eleganza, un poco capricioso – Allegretto, un poco giovale,
  • Subito allegro con moto – Prestissimo.

Le quatuor de Joseph Haydn prĂ©sentait des formes de chaos vues en quelque sorte de l’extĂ©rieur. Nous y observions le rĂ©sultat d’un chamboulement interne imperceptible. Avec la pièce de Ligeti, le concept de mĂ©tamorphose nous plonge au sein mĂªme du chaos. Non plus explosion extĂ©rieure mais chamboulement intĂ©rieur, le chaos est considĂ©rĂ© comme la recomposition d’un ordre Ă©tabli. L’intĂ©rĂªt naĂ®t sans doute de cette idĂ©e de « mĂ©tamorphoses nocturnes », oĂ¹ plusieurs changements sont Ă  l’Å“uvre sans que la nuit ne nous permette d’en voir tous les dĂ©tails. Il faudra donc

  • Ă©couter davantage,
  • ressentir et
  • imaginer.

AppĂ©tissant ! L’Allegro grazioso liminaire, ternaire, plonge dans les profondeurs du do le plus grave du violoncelle pour bien inscrire le quatuor dans les abysses de la nuit. Bas Jongen, Sara Marzadori et Eszter KruchiĂ³ rampent dans l’obscuritĂ©, demi-ton par demi-ton,vers l’inaccessible scintillement du violon de Susanne Schäffer… jusqu’Ă  ce que celui glisse et se retrouve Ă  ramper derrière le combo violoncelle-alto. Des alliances de circonstance apparaissent : tantĂ´t, les deux violons guident, tantĂ´t, l’alto et le second violon dirigent la reptation. L’aventure des quatre hurluberlus captive.

  • Glissades,
  • ruptures de motifs ou de nuances,
  • Ă©chos haletants,
  • permutations inquiĂ©tantes,
  • parallĂ©lismes rythmiques valorisant les cahots des triolets en les confrontant Ă  l’assurance des croches bien ancrĂ©s dans le temps

conduisent à une accélération brutale qui bascule dans un Vivace capricioso.

  • L’accentuation du rythme,
  • les frictions Ă  la seconde près,
  • les contretemps  très marquĂ©s et
  • le travail sur les registres tour Ă  tour concentrĂ©s et contrastĂ©s

secouent les seize cordes.

  • Crescendi,
  • ensembles et
  • relances en solo ou en duo

sont magistralement rendus par les interprètes dont

  • la coordination des intentions,
  • la capacitĂ© de changer de couleur en un tournemain et
  • la rigueur tant rythmique que tonique

séduisent. La partition

  • inventive,
  • variĂ©e et
  • habilement distribuĂ©e entre les partenaires

ne laisse pas d’Ă©baubir, tant dans la partie Ă©mergĂ©e donc enflammĂ©e du chaos que dans les mutations plus souterraines Ă©voquant des changements structurels de la matière sonore. Ainsi de l’Adagio mesto qui, Ă  la mesure 210, associe

  • des tenues apparemment innocentes,
  • un rythme chantournĂ© et
  • une mesure instable Ă  deux, trois ou quatre temps, qui ajoute Ă  cette agitation intĂ©rieure.

La rondeur du grave de Bas Jongen s’entretient avec la rectitude des aigus de Susanne Schäfer tandis qu’alto et violon 2 semblent observer leurs complices avant de se mĂªler Ă  l’Ă©change de manière plus active. Le Chaos String Quartet excelle tant dans les parties suspendues, oĂ¹ il travaille le son de chacun et le son collectif, que dans les mouvements prompts – tel le Presto oĂ¹

  • l’Ă©nergie des notes en fusion,
  • la tonicitĂ© des accents et
  • le groove des synchronisations parfaites

participent de la sĂ©duction exercĂ©e par l’Å“uvre.

  • La diversitĂ© des dispositifs,
  • la variĂ©tĂ© des caractères musicaux et
  • l’agencement très fin, qu’il soit logique ou imprĂ©visible, des saynètes les unes aux autres

sont Ă©blouissants. Ainsi de l’arrivĂ©e Ă  l’Andante tranquillo qui fascine par le travail

  • rythmique
    • (Ă©phĂ©mères mouvements perpĂ©tuels,
    • tremblements et trilles communicatifs,
    • choix des mesures),
  • organisationnel
    • (qui joue avec qui,
    • qui se tait,
    • qui perturbe l’organisation de l’instant,
    • qui relance par les effets d’Ă©cho,
    • qui se love dans le flux dominant, etc.) et
  • sonore
    • (archet,
    • pizzicati,
    • harmoniques,
    • recours Ă  la sourdine…).

Le chaos, ici, n’est pas rĂ©ductible Ă  la violence permanente des chocs. Il se situe aussi dans

  • l’insidieux (ainsi du travail sur des intervalles en partant des secondes pour prĂ©parer l’arrivĂ©e tardive des neuvièmes),
  • l’imperceptible et mĂªme
  • le discret (ainsi des lĂ©gères accĂ©lĂ©rations du tempo instabilisant, et hop, ce qui semblait pĂ©renne).

Ainsi bousculé, nous voici au mitan du quatuor. Retrouvons-nous tantôt pour une notule contant la fin de cette histoire proposée avec précision et passion parle Chaos String Quartet !

 

Irakly Avaliani joue Bach, Brahms et Prokofiev, Salle Cortot, 18 mars 2024 – 2/3

Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă  la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.

 

Quand, après Ăªtre sorti respirer au moins quelques secondes après les monumentales Fantaisie chromatique et fugue de Bach, Irakly Avaliani revient pour jouer Brahms, il n’a pas les yeux dans le vague et repère illico dans la salle l’impatientant doudou des hommes modernes de tout sexe. Furibond et posĂ©, il tance donc longuement une spectatrice qui, parmi d’autres gougnafiers, utilise son cellulaire. On lui en sait infiniment grĂ©, mĂªme si l’on s’Ă©tonne de la raison qu’il invoque : c’est parce que, ce soir, on enregistre, alors qu’il aurait juste pu dire – fĂ»t-ce de façon chĂ¢tiĂ©e – que, si ça t’intĂ©resse pas, casse-toi pĂ´v conne, ne dĂ©range pas ceux qui sont venus kiffer la vaillebe.
Peut-Ăªtre ce focus sur le recording, yeah, est-il rĂ©vĂ©lateur de notre questionnement. En effet, la sobriĂ©tĂ© et la maĂ®trise du pianiste semblent s’adresser davantage aux micros qu’au cÅ“ur des spectateurs, alors qu’elle est aussi destinĂ©e Ă  leurs oreilles, charge Ă  elles de traduire en Ă©motions ce qu’expriment

  • les sons,
  • leur agencement et
  • les silences qui les portent.

Peut-Ăªtre Ă©tait-ce aussi le fait du Bach prĂ©cĂ©dent qui, none offense, n’est pas le plus rock’n’roll et smoothy de toute la littĂ©rature. Ou peut-Ăªtre est-ce liĂ© Ă  la fatigue qui, certains soirs, accompagne certains autoproclamĂ©s mĂ©lomanes mĂªme passĂ©e la porte de la salle de concert, les poussant Ă  attendre que l’artiste leur donne la becquĂ©e plutĂ´t qu’il ne sollicite leur capacitĂ© d’Ăªtre pensant et ressentant. Ou peut-Ăªtre, enfin, est-ce liĂ© Ă  notre position Ă  jardin, sous le balcon, qui altère l’acoustique.
Qu’importe puisque, avec les Huit pièces opus 76 de Johannes Brahms, l’artiste septuagĂ©naire va avoir l’occasion de nous chavirer, comme eĂ»t chantĂ© Marie-Paule Belle. Au programme, quatre caprices et quatre intermèdes publiĂ©s en 1879, initialement sĂ©parĂ©s puis mix’n’matchĂ©s par la tradition. Le capriccio en fa dièse mineur « un poco agitato » joue sur la libertĂ© et l’Ă©motion manifestĂ©e par

  • les nuances,
  • les respirations et
  • la libertĂ© d’une agogique bien tenue.

Avec le capriccio en si mineur, « allegretto non troppo »,

  • l’art du toucher rejoint ceux
  • du phrasĂ© et
  • de la variation d’intensitĂ©,

bien que le pianiste semble revendiquer une certaine sĂ©cheresse interprĂ©tative, n’en dĂ©plaise au MĂ©lomane Las Qui PrĂ©fèrerait, au nom de son omnipotence, que l’on dĂ©versĂ¢t du feeling extraverti dans ses esgourdes. Dans l’intermezzo en La bĂ©mol, « grazioso », on goĂ»te la gourmandise des aigus sertis par une basse plantĂ©e dans le registre mĂ©dium, avant que d’autres horizons ne soient explorĂ©es avec la mĂªme sĂ»retĂ© de goĂ»t. L’intermezzo en Si bĂ©mol, « Allegretto grazioso », se complait dans une mĂ©ditation qui refuse d’envisager de se dissoudre autrement que dans un clair obscur. Le contraste avec le capriccio en do dièse mineur, « agitato ma non troppo presto », est d’autant plus vivifiant.

  • TonicitĂ© des attaques,
  • traits,
  • accents,
  • motorisme

secouent le cocotier-rĂ©cital. L’intermezzo en La, « andante con moto », ragaillardit grĂ¢ce Ă  ces faux dĂ©sĂ©quilibres qu’Irakly Avaliani

  • esquisse,
  • retient et
  • fomente Ă  nouveau

avec maestria. La solennitĂ© discrète de l’intermezzo en la mineur, cette fois, « moderato semplice », fait ouĂ¯r sans emphase l’artiste dans ce qui semble Ăªtre l’un de ses terrains de jeu prĂ©fĂ©rĂ©s : les nuances mĂ©dium. Il y a

  • du recueillement,
  • de l’intĂ©rioritĂ© et
  • une patente quĂªte du ressassement qui cherche davantage l’essentiel que le bavardage.

L’affaire se conclut sur le capriccio en Ut, « grazioso e un poco vivace », oĂ¹ Irakly Avaliani persiste et signe :

  • point de spectaculaire,
  • point d’Ă©panchement,
  • point de dĂ©bordement.

Ainsi sourd une tension stimulante entre le respect du propos de Johannes Brahms, jamais mĂ©lodramatique ou sursentimentalisĂ©, et la pulsion Stabylo qui nous anime, ce soir, nous faisant confondre fantasme de spectateur et rĂ©alitĂ© du texte. Le rĂ©sultat appert s’approcher d’une version

  • Ă©purĂ©e,
  • singulière,
  • habitĂ©e

des Huit pièces conçues comme un tout cohĂ©rent (non comme un catalogue de variĂ©tĂ©s visant Ă  Ă©baubir) et marquĂ©es d’une mĂªme patte artistique. Comme pour les Fantaisie et fugue, les vĂ©tilleux bornĂ©s pointeront du doigt tels minuscules accrocs propres au concert plutĂ´t que la Lune de l’interprĂ©tation dans son ensemble, impressionnant par

  • sa soliditĂ©,
  • sa sĂ»retĂ© et
  • sa singularitĂ©.

Comme ils ne nous ont rien dit, nous les laissons en paix et luttons pour ne pas

  • massacrer,
  • dĂ©chiqueter puis
  • dĂ©capiter dans d’atroces souffrances

la traditionnelle pouffiasse assise derrière mais trop loin pour qu’on puisse la choper sans perturber le concert, petite bourgeoise misĂ©rable coincĂ©e dans un projet qui la dĂ©passe et qui secoue donc, faut bien s’occuper, ses bracelets EN PERMANENCE. Oui, assurĂ©ment, si le public cherche des versions

  • plus affriolantes,
  • plus immĂ©diates,
  • plus scintillantes,

il trouvera des interprètes prompts Ă  le satisfaire. Il n’en encaissera que plus difficilement la standing ovation rĂ©servĂ©e Ă  l’artiste dans une communion salle – scène plus que rare Ă  Paris. Les hourrah joyeusement interminables prouvent que, ce soir-lĂ ,

  • le dos droit,
  • l’air sĂ©vère,
  • l’Ă¢me ferme,

Irakly Avaliani a conquis fans et curieux… en attendant de leur offrir, après un entracte qui semble presque improvisĂ© tant il met du temps Ă  se distinguer du prĂ©cipitĂ© (bravo, la rĂ©gie de la salle Cortot !), la tellurique sixième sonate de SergueĂ¯ Prokofiev.

 

Fruits de la vigne – MalhĂ²l 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Le nouvel Ă©pisode de notre enquĂªte sur « que boire de correct Ă  Paris autour de 10 € ? » ne nous entraĂ®ne pas au bout de la nuit avec les dĂ©mons spĂ©cialisĂ©s dans cette affaire, mais du cĂ´tĂ© des cĂ´tes-de-gascogne. Sur le grill, un MalhĂ²l (le mot semble signifier « jeune vigne ») 2022. Ce produit, inventĂ© par Simon Capmartin et Guillaume Couralet, est disponible pour tout juste moins de 10 € chez NYSA et d’autres cybercavistes, bien que la fiole soit annoncĂ©e comme Ă©tant issue d’une « cuvĂ©e exclusive » de NYSA. Il est le rĂ©sultat d’un assemblage de trois cĂ©pages :

  • malbec pour moitiĂ©,
  • merlot pour 40 %, et
  • le solde en tannat.

La robe est taillĂ©e dans un tissu grenat foncĂ©. Sa belle compacitĂ© s’Ă©claire d’un rouge

  • presque clinique,
  • net et
  • lumineux.

Pas tout Ă  fait affriolante, la chose s’annonce a minima intĂ©ressante.
Le nez est complexe Ă  saisir. L’on croit distinguer le froissement d’une feuille de cassissier ; puis une pulsion proche de la synesthĂ©sie nous prend, et nous voici perdu entre des affaires de papilles plus que de naseaux, situant notre impression entre sucrĂ© et acidulĂ©. De quoi activer notre curiositĂ© !
La bouche confirme la proximitĂ© avec le cassis mais s’entortille Ă©galement dans des notes de rĂ©glisse qui forment une plaisante extension Ă  la pièce principale couverte de fruits noirs. Une certaine astringence donne Ă  son tour une pĂ¢te plutĂ´t heureuse Ă  l’ensemble. Toutefois, le rĂ©sultat reste trop peu prĂ©sent Ă  notre goĂ»t, mĂªme face Ă  un plat aussi simple qu’un cordon bleu enrubannĂ© de lĂ©gumes variĂ©s. Pour nous sĂ©duire, il manque

  • de la tonicitĂ©,
  • de l’affirmation, peut-Ăªtre
  • de l’ambition gustative.

Avec 12,5°, la quille semble plutĂ´t pensĂ©e pour des amateurs de vin « pas trop fort », dont l’accompagnement

  • discret,
  • sans chichi,
  • murmurĂ© mezza voce,

serait la tĂ¢che principale. Sans doute ne sommes-nous pas assez amateur de « vins de copain » et de « jus de convivialité » pour Ăªtre pleinement embarquĂ© dans le projet de cette cuvĂ©e. Que diable ! Comme l’Ă©crivait Paul ValĂ©ry de la mer, quand l’heure de la dĂ©gustation a sonnĂ©,

 

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! (…) [et que]
la vague en poudre ose jaillir des rocs !
(In : Le Cimetière marin [1929], cité in : Mon beau navire, ô ma mémoire. Un siècle de poésie française. Gallimard, 1911-2011, Gallimard, « Poésie », 2011, p. 199)

 

Baste, si Dieu nous prĂªte vie ou rĂ©ciproquement, nous quĂªterons ailleurs nos points d’exclamation.

 

Pierre Réach joue Harlap et Beethoven, Synagogue de Copernic, 10 mars 2024 – 3/3

Pierre Réach, le 10 mars 2024 à la synagogue Copernic (Paris 16). Photo : Rozenn Douerin.

 

Y aurait-il pas quelque paradoxe Ă  ce qu’un artiste comme Pierre RĂ©ach, si prompt Ă  s’espanter devant la violence et la haine qui embrasent le monde, conclue son rĂ©cital – narrĂ© d’abord ici puis lĂ  – sur l’Appassionata de Ludwig van Beethoven ? Peut-on Ă  la fois s’Ă©tonner des rugissements de nos frères humains et malaxer avec gourmandise les Ă©tincelles de la passion, cette maladie capable de transcender le plus immanent des patients ? Ce serait aller vite en besogne que de s’Ă©tonner outre mesure de cet Ă©loge ultime de la passion. En effet,

  • il s’agit de musique, ici, pas de provocation Ă  la haine ou de jet d’accĂ©lĂ©rant sur un volcan en fusion ;
  • il s’agit de mise en art de la violence des Ă©motions, donc Ă  la fois d’un exutoire possible pour celui qui compose et de transsubstantiation de l’Ă©bullition potentiellement dangereuse pour celui qui Ă©coute ; et
  • il s’agit d’un prisme plaquĂ© presque long de temps après 1807, l’annĂ©e d’Ă©dition de cette Å“uvre qui, jusqu’en 1838 et sa transcription pour piano Ă  quatre mains, ne s’appelait pas ainsi.

MĂªme si la partition ne rechigne pas au bouillonnement, le prisme de l’Ă©lan passionnĂ© est sans doute moins pertinent que le filtre de l’Ă©motion pour apprĂ©hender trois mouvements nullement univoques et guère programmatiques. Cheval de bataille obligĂ© des beethovĂ©niens, ce mastodonte de vingt-cinq minutes tire en effet une grande partie de son charme de l’immense palette

  • de couleurs,
  • d’atmosphères et
  • de caractères

qu’il convoque. Plus que la passion, plus encore que l’Ă©motion peut-Ăªtre, qui sont, en somme, deux perspectives plus psychologisantes que musicales, trois questions semblent parcourir la Vingt-troisième sonate : celle

  • de l’expressivitĂ© du marteau
    • (comment faire musique avec ces touches et ces outils de percussion sur corde ?
    • en quoi, spĂ©cifiquement, le piano – bien aidĂ© dĂ©sormais par une facture plus clĂ©mente sinon plus aboutie – fait-il rĂ©sonner autre chose que du son afin de faire vibrer celui qui l’entend ?
    • qu’est-ce que, singulièrement, cette forme musicale possède pour me parler – de moi, de Beethoven, de la vie, de ce que je ne connaĂ®trai pas, de ce qu’il me reste nĂ©anmoins Ă  dĂ©couvrir, etc. ?),
  • de la manière dont la musique peut traduire nos versatilitĂ©s de cÅ“ur, et
  • de la dĂ©finition de l’art beethovĂ©nien comme organisation sonore
    • de notre chaos intĂ©rieur,
    • de nos pulsions de vie et, partant,
    • de nos astuces pour nous sentir encore en Ă©tat, en devoir et en mesure de faire, un temps, la nique Ă  la mort.

L’Allegro assai en fa mineur, portĂ© par sa mesure Ă  12/8, paraĂ®t problĂ©matiser cette puissance d’interrogation qui palpite dans les pièces maĂ®tresses du puzzle beethovĂ©nien. D’emblĂ©e, ses premiers Ă©noncĂ©s profĂ©rĂ©s par Pierre RĂ©ach convoquent un spectre fascinant

  • de nuances,
  • de touchers et
  • de phrasĂ©s.

Blanchi sous le harnais, le pianiste a passĂ© l’ère de la dĂ©monstrativitĂ© propre aux bons Ă©lèves. Voici un moment qu’il arbore une toute autre exigence, celle de la radicalitĂ©. La radicalitĂ© n’est pas l’excès, la pose ou le pari conceptuel, vaguement Ă©tayĂ© par un jargon musicologique spĂ©cieux, qui conduit certains Ă©nergumènes Ă  revisiter des chefs-d’Å“uvre pour leur donner une modernitĂ© destinĂ©e Ă  montrer davantage le gĂ©nie visionnaire de l’interprète que la qualitĂ© persistante d’une pièce Ă©crite deux siècles plus tĂ´t. Non, la radicalitĂ© rĂ©achienne ne consiste pas Ă  faire n’importe quoi et Ă  s’en enorgueillir. Au contraire, il s’agit d’entrer dans l’intimitĂ© de la composition pour en rĂ©vĂ©ler, par le truchement des intensitĂ©s, des attaques, des deux en deux, des respirations ou des emballements

  • la vigueur des rythmes qui s’interpolent,
  • les Ă©tincelles des segments qui s’affrontent et
  • l’efficacitĂ© des registres opposĂ©s qui se dĂ©fient.

Faisant moins feu de tout bois qu’incendie de toute brindille, Pierre RĂ©ach laisse crĂ©piter les notes ; et la vertu de cette explosivitĂ© autorisĂ©e est qu’elle Ă©claire d’une lueur particulière les passages plus mĂ©lodiques. De la sorte, il travaille aussi un Ă©lĂ©ment important quoique souvent oubliĂ© de la musique : la durĂ©e. Le mouvement pèse onze minutes, ce n’est pas rien. L’interprète ne dissimule pas ce souffle, prĂ©fĂ©rant le rendre haletant. Sous ses doigts, le premier mouvement de la sonate tire son unitĂ© de la projection d’escarbilles musicales. Il devient une collection de vignettes enchĂ¢ssĂ©es et volontiers imprĂ©visibles qui se referme avec brio sur un finale pyrotechnique qui, comme un bon feu, s’Ă©teint in fine.
GrĂ¢ce Ă  la fureur Ă  peine tempĂ©rĂ©e de l’Allegro assai, l’Andante con moto, en RĂ© bĂ©mol et 2/4, tranche par son mĂ©lange de sĂ©rĂ©nitĂ© (confortĂ© par le choix d’un mode majeur) et de gravitĂ© (diffusĂ©e par un tempo et un propos retenus). L’apparent statisme du moment, le pianiste le colore

  • d’une intĂ©rioritĂ©,
  • d’une retenue et
  • d’une variĂ©tĂ© d’intensitĂ©s

qui enrichissent le langage de la sonate. Opposer le caractère tellurique de la trĂ©pidation percussive Ă  la dimension plus Ă©thĂ©rique de la mĂ©ditation harmonieuse serait Ă©videmment un non-sens – bien que le mode, la tonalitĂ©, le tempo changent, la grammaire Ă©motionnelle se complète plus qu’elle ne se dĂ©sagrège. NĂ©anmoins, on retrouve ici l’une des qualitĂ©s que nous apprĂ©cions particulièrement chez Pierre RĂ©ach : la capacitĂ© de rendre Ă  la fois la singularitĂ© de chaque cadrage musical et l’unitĂ© du film compositionnel. La caractĂ©risation des passages apaisĂ©s et des fragments plus tourmentĂ©s semble rĂ©pondre Ă  une mĂªme exigence de radicalitĂ©, entendue cette fois comme la volontĂ© d’aller Ă  la racine

  • de l’Ă©motion,
  • de la passion, bref,
  • de la crĂ©ation telle que la laisse entrevoir la partition.

Alors que nous avons fini par signaler au connard qui nous jouxte Ă  main gauche que, s’il comptait sortir de la synagogue dans l’Ă©tat oĂ¹ il Ă©tait entrĂ©, il devait absolument enlever le bip saluant l’arrivĂ©e des SMS qu’il ne cesse de consulter, l’Allegro ma non troppo final synthĂ©tise symboliquement ce qui prĂ©cède.

  • C’est un allegro comme le mouvement 1, mais il est bridĂ© comme s’il se mĂ©tissait avec le tempo plus modĂ©rĂ© du mouvement 2 ;
  • c’est un allegro en fa mineur comme le mouvement 1, mais il arbore une mesure Ă  2/4 comme le mouvement 2.

Tout porte Ă  croire que l’interprète se cale sur cet entrelacs pour, Ă  son tour, crĂ©er manière de synthèse entre l’envie d’en dĂ©coudre et la volontĂ© de laisser, au sein mĂªme de cet Ă©lan, une place

  • Ă  la poĂ©sie,
  • Ă  l’imaginaire, et
  • Ă  l’insaisissable.

En rĂ©alitĂ©, cette dichotomie est subsumĂ©e par l’impression que l’onirique naĂ®t de l’Ă©nergique, et que l’Ă©vanescent est l’aspiration qui

  • attire,
  • alimente et
  • justifie

l’allant rythmique. Virtuose indiffĂ©rent Ă  l’effet wow que produit la virtuositĂ© digitale, l’interprète se sert

  • de sa technique,
  • de sa connaissance de la mĂ©canique beethovĂ©nienne et sans doute
  • de sa conception de la geste beethovĂ©nienne plus globalement

pour creuser plus loin et mettre Ă  nu la polysĂ©mie de l’Å“uvre, laquelle

  • ne choque plus
    • passion versus modĂ©ration,
    • cĂ©lĂ©ritĂ© versus mĂ©ditation,
    • percussivitĂ© versus suavitĂ©,
  • ne cherche pas davantage Ă  Ă©craser ces diffĂ©rentes dimensions les unes sur les autres, mais
  • rĂ©ussit Ă 
    • dĂ©voiler,
    • Ă©clairer et
    • exploiter

leur imbrication pour en tirer une lave artistique que le volcan crĂ©atif ne cesse de cracher. Le processus sismique, l’Ă©ruption et ses consĂ©quences donnent une musique

  • pensĂ©e,
  • convaincante et cependant
  • charnelle.

Devant nous, l’homme chic Ă©voquĂ© lors de la prĂ©cĂ©dente notule s’est remis Ă  headbanguer, c’est très bon signe. Quant Ă  nous, nous nous laissons porter par le tumulte. Pourquoi se dĂ©battre ? Aux suspensions du flot rĂ©pond l’Ă©nergie d’un mouvement qui semble perpĂ©tuel. Ça avance, manigance, ressasse, rue, accĂ©lère, glisse un Å“il en arrière puis reprend la folle cavalcade jusqu’Ă  la coda magistralement Ă©chevelĂ©e. Hourra et brava saluent l’exĂ©cution dense et stimulante d’une sonate considĂ©rable que prolongent trois bis jusqu’au premier mouvement de la « Sonate au clair de lune » (ne revenons pas sur ces Ă©tiquettes vendeuses qui ont accompagnĂ© nos compte-rendus…). Pierre RĂ©ach offre un peu

  • de douceur ici,
  • de mĂ©lancolie çà,
  • d’Ă©lĂ©vation lĂ 

avant le retour au rush virulent de la vraie vie, qu’Ă©claire parfois la musique de Ludwig van Beethoven quand elle est Ă©lectrisĂ©e par ses porte-voix convaincus qu’elles irradient

  • « la bontĂ©,
  • la gĂ©nĂ©rositĂ© et
  • la fraternité ».

Certes pas les radiations les plus médiatiques du moment, mais pas forcément les moins désirables pour autant !