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Le blog de Bertrand Ferrier, page 84

Irakly Avaliani joue Bach, Brahms et Prokofiev, Salle Cortot, 18 mars 2024 – 1/3

Irakly Avaliani le 18 mars 2024 Ă  la salle Cortot. Photo : Rozenn Douerin.

 

Il se dĂ©crit comme un passionnĂ© de l’art du toucher. Il ne doit pas avoir complètement tort puisque, le 18 mars 2024, cette promesse d’Irakly Avaliani attire Ă  lui une foule nombreuse Ă  laquelle la salle Cortot n’est pas habituĂ©e – en tĂ©moignent un personnel en gĂ©nĂ©ral et un vigile dĂ©sagrĂ©ables Ă  force d’Ăªtre nerveux. Quand le rĂ©cital peut enfin commencer, coup de thĂ©Ă¢tre ! Exit la dixième sonate de Wolfgang Amadeus Mozart. Le pianiste explique que, ayant jouĂ© le programme tel quel l’avant-veille en Normandie, il s’est rendu compte que l’Å“uvre ne s’harmonisait pas avec ce qui suivait. Point de sonate solaire, donc, mais les Fantaisie chromatique et fugue BWV 903 de Johann Sebastian Bach.
Le choix est audacieux, car l’Å“uvre est difficile pour l’exĂ©cutant comme pour l’auditeur. La fantaisie est

  • rhapsodique,
  • couturĂ©e,
  • volontiers cahotante.

La fugue est

  • aride,
  • brute,
  • bien plus rigoureuse que charmeuse.

Ça tombe bien, Irakly Avaliani n’est pas lĂ  pour minauder. En tĂ©moigne une fantaisie qui tente de synthĂ©tiser l’irrĂ©ductible. Le pianiste travaille

  • la pĂ©dalisation et les traits,
  • la rigueur mesurĂ©e et l’agogique permise par les accents remettant d’Ă©querre le discours,
  • la cĂ©lĂ©ritĂ© presque liquide et la suspension aĂ©rienne de la cavalcade que renforce l’usage d’un large spectre de nuance.

Certains – dont nous sommes – pourront estimer que l’usage abondant du sustain noie quelque peu les contours acĂ©rĂ©s d’une harmonique aussi crochue que les cĂ´tes bretonnes, surtout quand elles voient passer un pĂ©trolier divaguant près du rail d’Ouessant. D’autres se laisseront prendre par une interprĂ©tation

  • radicale,
  • personnelle et
  • habitĂ©e

oĂ¹ la mĂ©ditation a autant sa place que les manifestations d’Ă©nergie

  • (traits vertigineux,
  • ornements groovy,
  • trilles impeccables).

L’Ă©noncĂ© du sujet de la fugue s’enfonce dans les dĂ©licatesses du piano. De mĂªme qu’il ne faut plus compter sur l’oncle Archibald pour payer les violons du bal, abandonnez ici toute espĂ©rance de voir Irakly Avaliani payer son Ă©cot

  • au spectaculaire qui fait fondre les amateurs de cirque,
  • au sentimentalisme qui dĂ©voile l’Ă©motion sous le contrepoint rigoureux, voire
  • Ă  l’aguiche-esgourdes qui offre Ă  l’auditeur des effets faciles Ă  mĂªme de soutenir sans effort son attention au long de la douzaine de minutes requise.

Le cĂ´tĂ© luthĂ©rien du compositeur, avec ce que cela comporte de stĂ©rĂ©otypes mais d’habitudes d’Ă©criture itou, semble transpirer de cette pièce profane Ă  travers une interprĂ©tation qui opte

  • plus pour l’austĂ©ritĂ© que pour le dĂ©monstratif,
  • plus pour le sĂ©rieux que pour le brillant, et
  • plus pour la confiance dans le texte que pour le souci de le faire vibrer au-delĂ  de quelques lents crescendi magistraux.

Bref, ce Bach sans

  • fioritures,
  • falbalas et
  • dentelles,

laisse augurer d’un concert dense dont une prochaine notule Ă©voquera le deuxième mouvement : les Huit pièces opus 76 de Johannes Brahms.

 

Fruits de la vigne – Xavier Frissant sauvignon blanc 2022

Photo : Bertrand Ferrier

 

Disponible en cave ou par Internet autour de dix euros la bouteille hors frais de port, par ex. ici., le Touraine blanc 2022 d’Isabelle et de Xavier Frissant nous est glissĂ© par Thierry Welschinger comme un blanc fiable qui nous permettra d’arrĂªter d’Ă©crire pis que pendre des blancs disponibles dans la capitale autour du dĂ©but de la dizaine. Acceptons-en l’augure et testons cette proposition dont l’Ă©tiquette un peu moche (c’est quoi cette typo qui donne l’impression que le vigneron signe Sauvignon Blanc ?) nous fait aimablement grĂ¢ce des codes fffatigants du marketing convenable incluant

  • nom de cuvĂ©e pseudo Ă©vocateur
    • (« Le mirobolant »,
    • « Au-delĂ  de la phytocytose, mieux accueillir demain l’altĂ©ritĂ©.e.x »,
    • « Bleu ensemble, les filles ! »),
  • logos bio Ă©sotĂ©riques
    • (« Haute Valeur Biologique AjoutĂ©e »,
    • « Convient aux vegans engagĂ©s dans les ZAD »,
    • « Respecte les exigences TC-470 et XO-B 2022 de l’UE depuis 1872 ») et
  • design laissant
    • craindre d’Ăªtre arrivĂ© dans un salon d’exposition de mobilier conceptuel tendance psychĂ©dĂ©lique Ă©purĂ© pour fondateur de starteupe qui s’emmerde quand il ne donne pas des leçons de morale politique pro-bizenèce sur BFM Business (pour fondateur de starteupe, donc),
    • redouter d’avoir ouvert sans mĂªme y prendre garde la pochette de prĂ©sentation de notre prochain anticancĂ©reux expĂ©rimental, ou
    • espĂ©rer qu’une notice explicative est fournie avec la quille afin de ne rien rater de la profondeur mĂ©taphysique de ce, prĂ©cisĂ©ment, ratĂ©.

(Non, les mĂ©dailles d’or de Gilbert & Collard ou whatever, c’est un autre crĂ©neau.)
La vraie robe de cette bouteille, hors étiquette, se dérobe, hahaha, froufoutant une clarté quasi diaphane, et hop. Nous apparaît

  • un or homĂ©opathique,
  • une dilution de l’idĂ©e de jaune, voire
  • l’aquarelle d’un soleil timide qui viendrait de naĂ®tre.

Le nez se dĂ©saccorde volontiers, offrant le battement dĂ©sirable des choix qu’il est heureusement impossible d’arbitrer. On croit dĂ©celer

  • un cĂ´tĂ© sucrĂ© qui attise la gourmandise,
  • un cĂ´tĂ© agrume finaud qui appelle Ă  la prompte dĂ©gustation, et peut-Ăªtre aussi, plus discret,
  • un intrigant cĂ´tĂ© herbe fauchĂ©e depuis peu qui complète et enrichit ce triangle prometteur.

La bouche, elle, impose d’emblĂ©e trois sensations :

  • une fraĂ®cheur immĂ©diate,
  • une note d’agrume aguichante, et
  • un Ă©quilibre plaisant.

ConfrontĂ©e Ă  un poisson au four armĂ© de ses pommes de terre (j’Ă©cris ça surtout pour m’en ressouvenir quand Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe nous aura menĂ©s en guerre pour dĂ©fendre le farceur consternant qui jouait du piano avec sa bite), le breuvage ajoute Ă  ses atours minĂ©raux une lĂ©gère impression beurrĂ©e assez sobre, hohoho, pour ne pas Ă©touffer les notes acidulĂ©es sous un ronronnement plus banal. S’il avait Ă©tĂ© invitĂ© au festin, l’heureux fripon, Édouard Glissant eĂ»t sans doute conclu :

 

Et vous avez cueilli, ainsi que druide en la forĂªt surnaturelle du passĂ©,
Un midi. Et le temps et l’avenir s’y marièrent, leur note vous fut douce.
(Le Sel noir, extrait du Sang rivé [1961], Gallimard, « Poésie » [1983], 2005, p. 53)

 

Le Chaos String Quartet joue Haydn, Ligeti et Hensel (Solo Musica) – 1/4

Première du premier disque du CSQ (photo : Davide Bertuccio)

 

Les quatuors Ă  cordes, comme tous les ensembles, ont un avantage et un inconvĂ©nient : ils peuvent et doivent choisir leur Ă©tiquette. Le branding a mĂªme tant d’importance pour le Chaos String Quartet qu’il ouvre le livret en dissertant sur l’origine de son nom. Le texte proprement musical de Harald Haselmayr omettra tout autant d’exposer quelques Ă©lĂ©ments prĂ©sentant la cohĂ©rence du programme choisi. Sans doute une volontĂ© de laisser la confusion faire son Å“uvre, soit ; mais aussi une occasion manquĂ©e pour aider l’auditeur Ă  se sentir moins benĂªt voire plus vif d’esprit – ce qui, sans Ă©craser la musique sous son intellectualisation, n’est ma foi pas si dĂ©sagrĂ©able. Ă€ dĂ©faut, acceptons le prisme du chaos qui se justifie d’emblĂ©e par une set-list faisant se succĂ©der des pièces de

  • Joseph Haydn (1732-1809), qui nous intĂ©ressera dans la prĂ©sente notule,
  • György Ligeti (1923-2006) et
  • Fanny Hensel (1805-1847), qu’un souci sans doute fĂ©ministe dĂ©barrasse de son nom de Mendelssohn – mĂªme si Naxos, en commercialisant le produit, rĂ©tablit la double appellation, plus bankable, sans doute.

Aux pupitres,

  • Susanne Schäffer cĂ´toie
  • Eszter KruchiĂ³,
  • Sara Marzadori prenant l’alto et
  • Bas Jongen jouant un violoncelle de Hendrik Jacobs datant de la toute fin du dix-septième siècle.

Le quatuor en fa mineur de Haydn choisi par les reprĂ©sentants du chaos est le cinquième numĂ©ro de l’opus 20. ComposĂ© en 1772, il s’inscrit dans une sĂ©rie de six Å“uvres que les sachants expertologues jugent dĂ©cisives pour le genre qu’est le quatuor, et oĂ¹ les biographes passionnĂ©s de storytelling lisent Ă  la fois les tourments personnels que traverse alors le compositeur et le bouillonnement liĂ© au magma philosophique qui anime l’Europe. Deux chaos pour le prix d’un, donc, et quatre mouvements au programme, dont le premier dure presque autant que les trois autres rĂ©unis.
Cet Allegro moderato commence par opposer le premier violon Ă  ses accompagnateurs. Peu Ă  peu, les rĂ´les des acolytes s’enrichissent sans remettre en cause la primautĂ© mĂ©lodique de Susanne Schäffer. On apprĂ©cie

  • la compacitĂ© du son de l’instrument-quatuor,
  • le lyrisme bien tempĂ©rĂ© des deux violons et
  • la clartĂ© offerte par
    • les accents,
    • nuances et
    • contrastes d’intensitĂ©.

Les interprètes dévoilent ainsi la captivante tension entre

  • une certaine envie de lĂ©gèretĂ©
    • (dĂ©tachĂ©,
    • envolĂ©es,
    • ornements,
    • doubles croches,
    • breaks…),
  • une sensation de fatalisme dont tĂ©moignent notamment
    • les reprises (rĂ©pĂ©tant les mĂªmes tentatives d’Ă©vasion sans progression),
    • l’itĂ©ration de mĂªmes motifs, fussent-ils lĂ©gèrement modifiĂ©s, et
    • la vanitĂ© des modulations peinant Ă  s’imposer longtemps et renouant toujours avec le fa mineur, ainsi que
  • l’impossibilitĂ© de se rĂ©soudre Ă  abandonner
    • (longueur,
    • rythmes pointĂ©s,
    • contretemps).

 

 

NaĂ¯vement, on doute qu’un Menuetto puisse Ăªtre chaotique. Les interprètes proposent nĂ©anmoins des ingrĂ©dients pour en pimper le rythme rĂ©gulier, parmi lesquels

  • les sforzendi,
  • l’appui des contretemps du violoncelle,
  • le choix de nuances contrastĂ©es parfois Ă  l’intĂ©rieur d’une note (le premier violon aurait Ă  notre goĂ»t tendance Ă  abuser de ce changement d’intensitĂ© vaguement baroqueux, peut-Ăªtre microchaotique mais susceptible de paraĂ®tre un rien criard Ă  force, la captation nette et très proche de Benedikt Roβ risquant d’accentuer cette impression).

Le trio, forcĂ©ment majeur, peut jouer le chaos par sa tentative sporadique de mĂªler les musiciens de façon inhabituelle (second violon associĂ© au violoncelle, par ex.). Reste que le plus grand frottement est sans doute provoquĂ© par le morcellement de la pièce en quatre miniatures rĂ©pĂ©tĂ©es, pouvant donner la sensation mĂªlĂ©e

  • d’un rebond incessant,
  • d’un Ă©cho confusant (et hop) ou
  • d’un enfermement inquiĂ©tant.

L’Adagio se risque d’emblĂ©e en Fa, alternant ainsi les modes (le menuet, avec le da capo, ayant Ă©tĂ© en fa mineur, puis majeur, et re-mineur pour finir). Le balancement ternaire du 6/8 ouvre la voie Ă  l’Ă©noncĂ© du thème par le violon 1, ensuite chargĂ© de le commenter en triples croches et triolets de doubles. Suivie par des complices attentifs, Susanne Schäfer joue finement sur

  • la sonoritĂ©,
  • la justesse et
  • l’opposition entre rigiditĂ© mesurĂ©e et passages façon cadenza.

Aussi se laisse-t-on entraĂ®ner sinon par le chaos, du moins par l’incertitude naissant de l’association entre

  • la clartĂ© du rythme et sa remise en cause par la libertĂ© accordĂ©e au premier violon,
  • le ternaire structurel, le binaire jaillissant et les triolets ajoutant Ă  la richesse de la partition, et
  • la libertĂ© obtenue par les respirations communes et les synchronisations habiles des quatre parties

Le bref Finale qui renoue avec le fa mineur est constituĂ© d’une fugue Ă  deux sujets lancĂ©e par le second violon. Pris sur un tempo preste, il efface la pesanteur du mineur par

  • la lĂ©gèretĂ© des staccati,
  • la vivacitĂ© des Ă©changes, et
  • la capacitĂ© des interprètes Ă  rendre rutilante et conviviale la maĂ®trise contrapuntique du compositeur

(ha, cette astuce

  • des brèves rĂ©ponses puissantes,
  • des changements de registre et
  • des tenues

confiés au violoncelle de Bas Jongen !). Le travail sur

  • les nuances,
  • les phrasĂ©s,
  • les couleurs

sĂ©duit et donne probablement une autre image du chaos : chaos intĂ©rieur, cette fois, puisque, Ă  l’intĂ©rieur d’un système très codifiĂ©, le sujet-mĂ©lodie

  • se modifie,
  • se dĂ©grade,
  • se rĂ©gĂ©nère,

bref, reste toujours identique donc diffĂ©rent. Ă€ ces mĂ©tamorphoses perceptibles, que notre compte-rendu a tachĂ© d’illustrer en se dĂ©structurant sur la fin, rĂ©pondront, dans une prochaine notule, les MĂ©tamorphoses nocturnes du sieur György Ligeti.

 

Ă€ suivre !

 

Pierre Réach joue Harlap et Beethoven, Synagogue de Copernic, 10 mars 2024 – 2/3

Pierre Réach aux Batignolles, le 14 avril 2022. Photo : Bertrand Ferrier.

 

On pourrait croire que, ça y est, les choses sĂ©rieuses vont commencer, comme si quelque 35′ de rĂ©cital – racontĂ©es ici – n’avaient pas rĂ©sonnĂ©. CaptĂ© par le pianiste, on a presque oubliĂ© le lieu oĂ¹ se dĂ©roule la manifestation et son acoustique pour le moins perfectible. Nous voilĂ  aspirĂ© par le marketing, qui donne plus de poids et de prix aux sonates de Ludwig van Beethoven quand elles ont une Ă©tiquette que lorsqu’elles n’ont qu’un numĂ©ro.
S’avance donc la Dix-septième sonate op. 31 n°2 dite « La tempĂªte ». Beethoven la compose en 1802, un moment charnière de sa vie – un moment down, surtout puisque non seulement sa surditĂ© est bien installĂ©e, mais il veut la garder secrète et, partant, doit s’exfiltrer de la ville. Le naming de la sonate est justifiĂ© par le fait que LvB affirme qu’y rĂ©sonne l’esprit de La TempĂªte de William Shakespeare oĂ¹, en gros, Prospero le noble magicien, ostracisĂ©,

  • provoque le naufrage de ses ennemis,
  • les met Ă  l’Ă©preuve et
  • se rĂ©concilie avec eux – suivez-moi pour plus de rĂ©sumĂ©s littĂ©raires express.

L’Allegro liminaire est anticipĂ© par une mesure largo qui n’est pas qu’une mise en jambe. Elle marque en effet le dĂ©but des cahots qui vont faire soubresauter le flux musical. La tempĂªte, si l’on consent Ă  ce filtre, ce ne sont pas seulement de grosses vagues, c’est aussi

  • le ressac,
  • l’attente de la prochaine lame,
  • les mouvements dĂ©sordonnĂ©s du cÅ“ur,
  • la proximitĂ©
    • oppressante,
    • concrète et
    • immĂ©diate de la mort,

cette proximité que, tous les jours, nous autres gens de terre vivons également mais nous débrouillons pour voiler comme une décoration sacrée lors de la Semaine sainte. Sans se noyer dans la métaphore marine filée, Pierre Réach rend avec art

  • la tension entre les arpèges libres largo,
  • les suspensions adagio et, au centre,
  • le dĂ©sir des dix petites saucisses d’en dĂ©coudre avec le clavier jusqu’Ă  l’explosion que dĂ©clenche la main gauche.

En effet, loin de se contenter d’exiger une dextĂ©ritĂ© sans faille, la partition sollicite en sus la capacitĂ© de l’interprète Ă  gĂ©rer

  • flux et reflux,
  • prĂ©cipitation et retenue,
  • mouvement et brisures.

Pierre RĂ©ach excelle Ă  esquisser une cohĂ©rence du zigzag, tadaaam Il laisse Ă©merger une direction non pas en Ă©mondant, en limant, en aspirant les ruptures dans la motricitĂ© allègre de la virtuositĂ© mais en les embarquant dans un swing singulier qui intègre les Ă -coups Ă  la progression. Le live hyperbolise, et hop, ce prĂ©cipitĂ©, et l’on se laisse volontiers secouer par la cohĂ©sion rĂ©achienne entre

  • savoir (connaissance savante et intime de l’Å“uvre) et savoir-jouer,
  • inflammabilitĂ© du clavier et bride de la modĂ©ration provisoire qui rend plus impressionnant l’incendie,
  • exigence du texte et capacitĂ© de rendre l’aspect presque spontanĂ© et improvisĂ© du jaillissement vital.

Il sourd, haha, de cet incipit bouillonnant une impression de nécessité

  • musicale,
  • anthropique et
  • charnelle.

Les

  • brisures,
  • mutations et
  • variations

évitent de réduire Beethoven

  • Ă  la brutalitĂ©,
  • Ă  la dĂ©licatesse ou
  • Ă  la virtuositĂ©.

Elles font entendre ce qui se joue derrière le son. Elles présentifient, ben voyons,

  • la puissance de la colère,
  • l’Ă©nergie des changements d’humeur et
  • la force du piano dont le compositeur exploite le potentiel pour exprimer
    • les limites contre lesquelles nous nous heurtons,
    • nos pulsions animales et mĂªme
    • la transcendance qui bat parfois dans l’humain…

jusqu’Ă  l’extinction Ă©mouvante du mouvement. L’Adagio prolonge ces vibrations sur un tempo plus mesurĂ©. Le compositeur continue de creuser dans la mĂªme mine les veines

  • de l’indĂ©cidabilitĂ© que miment les suspensions narratives,
  • de la quĂªte sans laquelle rien
    • (silences,
    • ornements
      • papillonnant autour de la note,
      • la faisant advenir ou
      • racontant ce qu’elle aurait pu Ăªtre,
    • fragmentations,
    • rĂ©pĂ©titions) et
  • de l’impossible unicitĂ© de nos vies dont rendent compte les contrastes du discours.

DĂ©sormais, il n’est plus question de tempĂ©rance : l’auditeur jubile en se gobergeant du travail sur

  • les sonoritĂ©s propres Ă  chaque registre,
  • les complĂ©mentaritĂ©s des deux mains
    • (accompagnement / thème,
    • partage du lead,
    • dynamique motorique / direction mĂ©lodique…) et
  • les coutures
    • (effet rhapsodique,
    • rĂ©miniscences,
    • tuilages,
    • imitations,
    • surimpressions…).

L’Allegretto final tranche par son apparence guillerette. Pierre RĂ©ach la fait bientĂ´t voler en Ă©clats. S’immiscent dans l’allĂ©gresse

  • des accents (re)bondissants,
  • des staccati groovy et
  • des effets d’agogique qui dilatent le propos pour le mieux concentrer.

Résultat ?

  • Les graves explosent,
  • les contretemps crĂ©pitent dans les aigus, et
  • la virtuositĂ© disparaĂ®t presque sous l’intensitĂ© rock du moment Ă  laquelle, aux moments opportuns, la pĂ©dale donne
    • de l’aura harmonique,
    • du souffle qui dĂ©fie la sĂ©cheresse de l’acoustique et
    • une emphase bienvenue.

Sans esbroufe, sans extravagance de tempi, sans minauderie, sans mise en scène grand-guignolesque, Pierre Réach offre à la partition et au compositeur

  • des piani parfaits (on a pas mal parlĂ©, dans la prĂ©cĂ©dente chronique, de ses forte ravageurs en omettant peut-Ăªtre d’insister sur le plaisir qui naĂ®t de la confrontation entre fureur et douceur),
  • une fluiditĂ© Ă©poustouflante et
  • une musicalitĂ© assez rĂ©flĂ©chie pour apparaĂ®tre comme naturelle dans le miroir de l’instant.

Devant moi, un spectateur asiatique habillĂ© avec un chic pour le moins pimpant n’en headbangue pas moins pour accompagner la pulsation entraĂ®nante, et affiche le sourire finaud du « connaisseur » (en français dans le texte) qui, sachant les les chausse-trappes, les difficultĂ©s et les trucs qui permettraient de les contourner

  • (allègement des notes,
  • pĂ©dale floutante,
  • p’tit ralenti bien pratique…),

dodeline du chef en constatant qu’il est fort, le mec qui ploum-ploume. Le triomphe fait Ă  Pierre RĂ©ach, Ă  peine la dernière note avalĂ©e, prouve que ce verdict est partagĂ© de façon multiple par l’ensemble du public tant l’interprète a convaincu

  • du plaisir qu’il prenait Ă  nous prĂ©senter ce monument Ă  sa manière,
  • de son inclination personnelle pour l’Å“uvre et
  • de sa conviction que jouer – donc Ă©couter – la dix-septième sonate de Ludwig van Beethoven, c’est pas seulement cool, fun voire funky : c’est important.

Et le plus dingodingue, c’est qu’une autre hĂ©naurme sonate nous attend pour la prochaine notule…

 

Plus d’articles sur Pierre Réach (compte-rendu de disque et de concert + grand entretien) ici.
Un autre article Ă  suivre !

 

Fruits de la vigne – Domaine Diconne 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

Souvent peu flatté par les caves parisiennes, le vin blanc disponible dans la capitale a hélas tendance à osciller entre

  • la piquette sans fard ou presque,
  • le jus pour fille (moins de 12° + saveur pamplemousse) et
  • les quilles dont le compteur des dizaines tend Ă  s’affoler.

Pour 15 €, les Galeries Lafayette proposent une production Diconne, domaine également connu pour des appellations plus prestigieuses que ce presque simple bourgogne aligoté, ici présenté en version 2019 avec 13° au compteur.
La robe miroite. Si on survole le jus en mode drone oculaire, on observe un liquide presque translucide dont on se surprend Ă  rechercher les pigments. En mode inspection latĂ©rale, on dĂ©couvre un beau jaune d’or dĂ©licat.
Le nez est Ă  l’aune de la robe. Point

  • d’affirmation tranchĂ©e,
  • de postulat vulgaire,
  • de doxa martelĂ©e jusqu’Ă  la nausĂ©e avec la certitude soumise des mĂ©dias d’État.

Ici, dominent

  • la lĂ©gèretĂ©,
  • l’Ă©lĂ©gance et
  • la fraĂ®cheur

autour d’une fringante fragrance d’agrume bien tempĂ©rĂ©e, comme esquissĂ©e.
La bouche ne dĂ©pare pas dans ce contexte frisant l’aquarelle. Ceux qui prĂ©fèrent le vin qui prend possession du palais et ne le lĂ¢che pas toqueront Ă  une autre bouteille. Les autres pourront saluer la dĂ©licatesse d’un breuvage mĂªlant une tendance beurrĂ©e Ă  une pointe d’amertume qui rend astucieusement plus piquante l’Ă©quation Ă  rĂ©soudre. Face au combo nems – riz cantonais, l’aligotĂ© dĂ©ploie en finale un effet d’harmoniques qui Ă©voque tour Ă  tour quelque aromate sans agressivitĂ© et les braises d’un cafĂ© pas encore tout Ă  fait Ă©teintes. Ces petites Ă©tincelles font scintiller un vin discret qui, sans chercher Ă  Ă©blouir, alimente la douce rĂªverie d’une vie piquetĂ©e de « victoires de dĂ©tail » jusqu’Ă  Ăªtre « riche de tant de promesses attendant d’Ăªtre relevĂ©es » (Patrick Boucheron, Le Temps qui reste, Le Seuil, « Libelle », 2023, p. 40).

 

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 3/3

Jann Halexander Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

VoilĂ  bien l’avantage des chanteurs qui ont un rien de vĂ©cu scĂ©nique sans Ăªtre cynique : s’il est inenvisageable de ne pas envoyer la sauce de leurs tubes pour assaisonner leurs concerts, quand doivent-ils en tartiner le plat et Ă  quelle dose pour que le rĂ©sultat soit savoureux sans virer vers l’Ă©cÅ“urant ou l’impression de fade que donne parfois le « super mais dĂ©jĂ  trop entendu » ? On subodore que cette question, Jann Halexander se l’est posĂ©e moult fois, lui qui a quelques incontournables dans sa besace (on pense Ă  Marie-Paule Belle qui, avant « La Parisienne », lance parfois : « Alors, pour ceux qui ne sont venus QUE pour celle-lĂ … ») mais aussi des raretĂ©s et des nouveautĂ©s. L’Ă©quilibre entre les ingrĂ©dients tout comme le dĂ©sĂ©quilibre qui donne sa sapiditĂ© originale au mets est une constante dans sa quĂªte de la set-list moins idĂ©ale que percutante. Car, enfin, c’est bien Ă  ça que sert un concert de chanson :

  • percuter,
  • renverser, en d’autres termes,
  • surprendre et Ă©mouvoir.

Jann Halexander envoie donc Ă  dessein, après « Miss Amelia », alors inĂ©dit, cet Ă©trange « Poisson dans mon assiette », un de ses succès oĂ¹ il raconte comment, après avoir « dĂ©coupĂ© la tĂªte et la queue » de son poisson au restaurant (miracle du surrĂ©alisme discret…), il y dĂ©couvre un migrant en kit. La chanson est un parfait exemple de l’ambivalence d’un hurluberlu qui peine Ă  « raconter des horreurs » sans y glisser une once d’humour non pas comme on s’excuse mais comme on ajoute un peu de harissa sur une merguez dĂ©jĂ  corsĂ©e. Sans doute pas plus fan du couscous que de la bouillabaisse, l’artiste ne s’inscrit pas moins dans une tradition de la chanson Ă  texte prompte Ă  souffler le chaud pour avoir le froid, et rĂ©ciproquement. Il n’aime d’ailleurs rien tant que cette idĂ©e non pas de lignĂ©e mais de tradition des fabricants de chanson avec de la musique ET des paroles dedans qu’il explore

  • en piochant dans divers genres très repĂ©rables,
  • en reprenant des prĂ©dĂ©cesseurs qu’il apprĂ©cie ou admire, de Pauline Julien Ă  Michel Fugain ce soir-lĂ ,
  • en faisant la courte Ă©chelle Ă  d’autres chanteurs moins connus que lui – ce rĂ©cital ne fera pas exception Ă  la règle, et
  • en rĂ©flĂ©chissant, mĂ©tatexte Ă  l’appui, sur ce qui construit Ă  la fois sa joyeuse banalitĂ© le faisant pour partie « ressembler à », donc sa prĂ©cieuse spĂ©cificitĂ© l’extrayant du jeu des comparaisons, quelque utile puisse-t-il Ăªtre parfois.

C’est de cette logique entre inclusion et exclusion que procède « Comme dans une chanson d’Anne Sylvestre » oĂ¹, citant la grande dame trop souvent Ă©crasĂ©e sous l’Ă©tiquette devenue putassière de fĂ©ministe, il promet de « ne faire que passer ». La rĂ©fĂ©rence est Ă  tiroir car Anne Sylvestre elle-mĂªme se rĂªvait « comme Hig’lin, comm’ les copains » afin de claquer, enfin, « une chanson d’amour ». De la sorte se dĂ©ploie ouvertement la rĂ©flexion identitaire, mĂªme si le terme passe aujourd’hui pour une insulte, qui structure l’Å“uvre de Jann Halexander, ce qu’annonçait « Le mulĂ¢tre » placĂ© en ouverture.
« Ornithorynque » plonge dans la zoologie pour Ă©voquer un autre mulĂ¢tre, « moitiĂ© canard, moitiĂ© castor ». Chez Jann Halexander, l’animalitĂ© est rĂ©vĂ©latrice. Point de condescendance, ici, envers nos frères vivants : si l’animal rĂ©vèle l’homme, c’est que l’homme est un animal. Il en a les besoins, les pulsions, la finitude, bref, les grandeurs et les petitesses. Ă€ l’instar des autres animaux, peut-Ăªtre, il ne se considère pas comme un animal. Il a conscience de ce qu’il estime Ăªtre sa spĂ©cificitĂ©. Autrement dit, on retrouve ici la non-binaritĂ© de Jann Halexander, Ă  la fois dedans et dehors, totalement animal et rĂ©solument homme donc totalement animal, etc. Ce battement, ou plutĂ´t cette conscience du battement, participe des fĂªlures importantes alimentant l’inspiration de l’artiste.
Aussi « Ballade pour un enfant », inĂ©dit offert au public angevin, pourrait-elle paraĂ®tre hors jeu, cette dĂ©claration d’amour Ă  un enfant n’Ă©tant en apparence pas teintĂ©e de relativitĂ© ou d’ironie – au contraire, l’auteur prend soin de ne se dĂ©filer devant aucun passage obligĂ©, les syllabes couramment muettes ici volontiers prononcĂ©es faisant office de cerise sur le gĂ¢teau. Pourtant, lĂ  encore, l’apparente unicitĂ© de cette quasi berceuse sert de rĂ©vĂ©lateur. Elle rĂ©vèle notamment

  • la mĂ©lancolie consubstantielle au chanteur (le « sourire » qu’il arbore tranche, admet-il, avec sa mine habituelle),
  • son envie de se sĂ©parer fĂ»t-ce sporadiquement de toute grisaille (le bĂ©bĂ© Ă©tant « une nouvelle note de musique dans cette longue partition que l’on appelle la vie »),
  • le syndrome de l’imposteur qui frappe l’homme plus que l’artiste (il admet avoir « peur de ne pas Ăªtre un sommet, de n’pas Ăªtre Ă  la hauteur »),
  • les renoncements, trahisons et ratĂ©s qui ont construit l’adulte en le sĂ©parant de son enfance autant qu’en l’aidant Ă  l’apprivoiser (le bĂ©bĂ© lui rappelle l’enfant qu’il n’est plus, autrement dit la manière dont il travaille, humainement et artistiquement, feue sa propre enfance).

Et c’est ainsi que la chanson joyeuse se teinte malgrĂ© elle d’une mĂ©lancolie plus douce qu’amère. Sous ses airs mignons tout plein, l’aveu autobiographique est sans doute assez poignant pour que l’artiste cède alors la scène Ă  Charlotte Grenat, son invitĂ©e du jour.

 

Charlotte Grenat Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Fidèle Ă  ses us, Jann Halexander n’offre pas une vitrine gĂ©nĂ©reuse mais limitante au featuring. Ce soir, il concède Ă  Charlotte

  • un solo (« Les petits chevaux du bonheur », contant la lutte entre la joie qui survient et le temps qui l’efface),
  • un duo autour de la guitare de cette chanteuse Ă  la voix sĂ»re et au personnage de saltimbanque très affirmĂ© (« Les gens qu’on aime », contant la lutte entre l’affection que l’on porte pudiquement et la certitude de la mort qui surviendra sans peut-Ăªtre que l’on ait osĂ© exprimer ces Ă©tranges machins que sont les sentiments),
  • un duo pour lequel l’artiste se pose au clavier (rare « Pont Verdun », oĂ¹ la ville d’Angers devient un danger pour ceux qui se mĂ©fient de l’amour) et
  • un rĂ´le de choriste sur l’inĂ©dit « Je reviens de DiffĂ©rence »,

l’ensemble formant comme un habile decrescendo (chanson solo, chanson de Charlotte en duo, chanson de Jann en duo, chanson de Jann sans parole pour finir).
Pour « Je reviens de DiffĂ©rence », l’artiste ose une formule rare sur scène : il dit d’abord le texte puis le chante, sans doute une manière d’emphasize, ainsi que le glisseraient les Anglo-saxons, sur des paroles qui semblent synthĂ©tiser les tensions internes prĂ©alablement signalĂ©es. Tel Gilles Vigneault, le mulĂ¢tre a un pays sauf que le sien n’est pas l’hiver mais DiffĂ©rence. Dans ce Youkali – chanson que l’artiste aime Ă  interprĂ©ter sur scène – halexandĂ©rique, il est surtout question

  • d’amour donc de non-reproduction (faire des enfants, oui oui ; espĂ©rer se cloner en eux, non non),
  • de libertĂ© donc de reprogrammation de notre logiciel de pensĂ©e pour le moment largement construit sur
    • des stĂ©rĂ©otypes,
    • des frontières, autrement dit
    • des frilositĂ©s d'Â Â»Ă¢mes grises », et
  • d’inspiration Ă  piocher dans des mythes rĂ©gĂ©nĂ©rateurs
    • (le vent,
    • le chant de la pluie,
    • l’amour sans la possession),

le tout Ă©tant articulĂ© autour d’un projet : ne pas regretter d’avoir aimĂ©. Comme il n’y a pas de Youkali, Jann Halexander est bien obligĂ© de se chercher une « Consolatio », chanson qui concluait son tour de chant sur la tournĂ©e prĂ©cĂ©dente. L’idĂ©e ? Tout est catastrophique, mais rassurons-nous : ça pourrait Ăªtre pire et qui sait si ça ne devrait pas tarder. Deux bis concluent ce moment oĂ¹ artiste et public protĂ©iforme se donnent avec bonheur. Le traditionnel « Mesdames et messieurs, je vous aime », par lequel l’artiste salue le salut que lui offre le public en lui permettant d’exprimer son tourment (salut que l’artiste offre probablement aussi au public, Ă  la mesure d’une chanson,

  • en le faisant anticiper allègrement le concert,
  • en lui donnant l’occasion de se rĂ©jouir pendant 1 h 20, et
  • en l’accompagnant d’earworms et de souvenirs quand il aura quittĂ© la salle),

puis l’iconique « À table », qui est moins une charge contre les « dimanches en famille » qu’un libelle contre

  • les contraintes Ă©vitables,
  • l’hypocrisie structurante et
  • la cĂ©citĂ© que nous adoptons parce que c’est plus pratique ainsi.

Plus pratique, ça, incontestablement. Plus suicidaire aussi, peut-Ăªtre.
Le responsable de ce concert personnel, intime et vibrant
est sur scène ce vendredi 15 mars en concert au thĂ©Ă¢tre de la ClartĂ©, Ă  Boulogne-Billancourt (92).

 

Première partie de Jann Halexander Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of SĂ©bastyĂ©n Defiolle.

 

(Quitte Ă  vexer la vedette, admettons une nouvelle fois que nous avons beaucoup aimĂ© le pianiste qui s’est produit en première partie du show principal. D’oĂ¹ ce dernier souvenir…)

 

The Exterminating Angel, Opéra Bastille, 29 février 2024 – 3/3

Claudia Boyle (Silvia), Tom Cairns (co-librettiste), Thomas Adès (co-librettiste, compositeur et chef) et Jacquelyn Stucker (Lucia) Ă  l’OpĂ©ra Bastille, le 29 fĂ©vrier 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

On l’avait promis ici et lĂ , on tient parole ! Non seulement tout va aller de mal en pis, mais c’est sans doute mieux ainsi : tel est l’Ă©tat d’esprit dans lequel nous a installĂ© Thomas Adès. Nul besoin d’Ăªtre grand clerc pour parvenir Ă  cette conclusion, hĂ©las, nous en eussions Ă©tĂ© flattĂ©. Quand la dizaine de personnages encore prĂ©sents sur scène se retrouvĂ© au matin dans la salle de rĂ©ception voire de rĂ©pression, la musique traduit leur Ă©tat mental.

  • Cuivres grondants,
  • roulements de tambour et
  • fracas divers

dĂ©clenchent une lumière rougeoyante. Les comportements, jusqu’alors peu cohĂ©rents, deviennent erratiques.

  • Leticia-la-cantatrice (Gloria Tronel) est portĂ©e en triomphe ;
  • Blanca (Christine Rice) chĂ¢tie des collègues avec une serviette (le fouet fĂ©minin local) ;
  • le grondement orchestral finit par s’Ă©puiser dans un impressionnant decrescendo.

Ă€ l’instar du flux instrumental, Russell (Philippe Sly) lui aussi s’apprĂªte Ă  devenir chauve – comprenez : mourir. Sur scène, on croquerait bien un bout, on aspire Ă  faire un brin de toilette, mais impossible de sortir de la pièce. Impossible mĂªme de vouloir sortir de la pièce pour Silvia : il est trop tĂ´t, et elle a confiĂ© Yoli (Arthur Harmonic) au Père SansĂ³n (RĂ©gis Mengus), alors, pourquoi ne pas contempler le spectacle ? Autour d’elle,

  • on s’adresse des doigts,
  • on se fritte, bref,
  • on cherche Ă  s’occuper.

Ainsi de Francisco (Anthony Roth Costanzo) qui dĂ©clenche, sommet de l’opĂ©ra occidental, un dĂ©bat sur la taille des cuillères (vidĂ©o infa)…

 

 

L’orage qui Ă©clate, commentĂ© par le piano, ne dissipe pas les tĂ©nèbres ni les questions qui s’empilent. DĂ©sormais, il s’agit de savoir comment sortir, mais aussi pourquoi et pour aller oĂ¹. Quand Blanca cherche le chemin, le commentaire sinueux de Nathalie Forget aux ondes Martenot laisse peu d’espoir. Les repères habituels s’effondrent. Russell tombe dans le coma puis se relève pour dire sa joie de ne pas voir l’extermination, puis remeurt. Beatriz (Amina Edris) gratte les murs. Les reproches commencent Ă  frapper Edmundo (Nicky Spence), l’hĂ´te, sans qui nul ne se retrouverait dans cette situation. Francisco se fracasse contre le mur pour s’enfuir. Beatriz et Eduardo (Filipe Manu) dĂ©cident de se suicider, donc elle se met en nuisette et lui arbore ses tatouages. Les violons miment le rĂªve d’une rivière qui coulerait au fond d’un prĂ©cipice. Le dĂ©cor commence Ă  partir en lambeaux, l’Ă©lĂ©gance aussi. On tombe la veste. On se met en zlop. Eduardo dĂ©chire la nappe.
Cette destructuration progressive, Thomas Adès excelle à

  • l’accompagner,
  • la prĂ©cipiter,
  • la ralentir,
  • la contredire et
  • l’amplifier

en musique grĂ¢ce Ă  une farandole de trouvailles

  • d’orchestration,
  • de couleurs harmoniques et
  • d’organisation du chant, entre
    • soli,
    • dialogues et
    • ensembles.

Le compositeur semble chercher Ă  saturer l’espace des possibles non seulement pour optimiser l’usage de son outil instrumental et vocal mais aussi pour oppresser le spectateur.

  • La multiplicitĂ© des personnages,
  • l’apparent statisme (qui est en rĂ©alitĂ© une dĂ©gradation quasi tragique) de la situation et
  • l’absence d’entracte pendant les deux heures de spectacle

contribuent habilement Ă  diffuser insidieusement une sensation d’Ă©touffement qui rapproche donc la salle de la scène oĂ¹ l’extermination par la maladie et le suicide font leur Å“uvre. On peut bien renverser les derniers Ă©lĂ©ments du dĂ©cor encore debout, on ne peut pas renverser la situation. Hors scène, l’armĂ©e se rĂ©vèle impuissante. La foule s’affole. Les personnages se mettent Ă  creuser le sol. Des fragments opĂ©ratiques se rĂ©pètent. Des glissades vers le bas permettent d’aller puiser l’eau. LucĂ­a (Jacquelyn Stucker), l’hĂ´tesse, en profite pour se mettre en culotte et soutif. Ce ne sera pas la seule. Maintenant qu’on a bu, on veut manger. On se passionne pour une boĂ®te de mĂ©docs. On promet un « grand requiem solennel » si on s’en sort (vidĂ©o infra).

 

 

En mĂªme temps, on ne serait pas contre mourir tout en rĂªvant de gober des antalgiques. On pue, ce qui traduit la « violence filth ». Un air de guitare semble allĂ©ger le poids du chaos. D’ailleurs, la porte du fond s’ouvre. En vain. Ce n’est plus le vernis policĂ© qui craque, c’est que rien ne tient. Plongeant dans les abysses de sa voix, Leonora (Hilary Summers) rĂªve Ă  haute voix d’avoir un fils afin qu’il passe ses fins d’après-midi Ă  copuler. Comme en rĂ©ponse, les violons explorent le suraigu presque strident, ouvrant la voie au meilleur dialogue de la pièce :

 

– Quel jour sommes-nous ?
– Pourquoi ?

Les fiancĂ©s dĂ©cident de « se perdre dans les ombres » en se transformant en « darling little corpse ». L’orchestre rutile :

  • piano grave,
  • cloches tubulaires,
  • roulement de timbale.

Traduction ?

  • Ça baise.
  • Ça accuse.
  • Ça troute les murs.
  • Ça dĂ©lire.

Un nounours type Covid  apparaĂ®t. LucĂ­a copule avec lui sur le piano. Les agneaux et l’enfant refont un tour. La lumière verdit. La maison est placĂ©e en quarantaine. On mange des agneaux imaginaires et mal prĂ©parĂ©s – trop cuits, pas assez salĂ©s. Pour briser l’hypothĂ©tique sortilège, Leonora invente une formule kabbalistique qui foire complètement. Francisco passe une robe abandonnĂ©e par les nanas en petite tenue (un contre-tĂ©nor non accusĂ© de bisexisme, ça serait trop, quand mĂªme, ici, c’est Paris). Le chÅ“ur, hors scène, entonne a capella un « Libera de morte aeterna ». On milite pour sacrifier Edmundo afin de briser le sortilège quand Leticia s’aperçoit (ou dĂ©cide) qu’ils sont tous peu ou prou Ă  la place qu’ils occupaient au dĂ©but du grand bordel.
C’est la dernière rĂ©pĂ©tition. On rejoue la première scène. Blanca pianote. Leticia chante les agneaux transpercĂ©s de dĂ©sir. Tout le monde s’incline. Le dĂ©cor d’Anna-Sofia Kirsch tourne. Yoli et les agneaux-ballons reviennent dans la lumière de l’ombre. Les cloches tintent. Un grand crescendo nous confirme ce que nous redoutions : nous restons toujours enfermĂ©s, mĂªme libres. Par chance, le plus souvent, nous ne nous en rendons pas compte – et, parfois, cela prĂ©cipite sur scène

  • une quinzaine de solistes dont la plupart performent en tant qu’acteurs pendant deux heures non-stop avec airs redoutables oĂ¹ ne pas se louper et stichomythies Ă  ne pas louper tout court,
  • un orchestre impressionnant,
  • un chÅ“ur invisible mais bien audible, et
  • un compositeur-chef dont le triomphe est Ă  la hauteur du choc que constitue The Exterminating Angel.

 

Les femmes auront des noms de fleur

Affiche originale : Marie-Aude Waymel de la Serve

 

Pour conclure les concerts du Mars fĂ©ministe, la librairie Publico, haut lieu de l’anarchisme Ă  Paris, m’invite ce vendredi Ă  fredonner des chansons de BĂ©atrice Tekielski, dite Mama BĂ©a. L’artiste, chĂ©rie par ses fans pour ses audaces qui lui ont valu d’Ăªtre l’artiste attirant le plus de spectateurs en France en 1979, a continuĂ© de chanter pendant plus de trente ans, imprimant sa marque dans un rĂ©pertoire associant

  • chansons de dix minutes,
  • manières de gospels,
  • hymnes furieux,
  • blues envoĂ»tants,
  • miniatures de cent cinquante secondes…

 

 

C’est cette diversitĂ© stimulante que je voudrais Ă©voquer en une petite heure Ă  l’occasion d’une sorte de veillĂ©e

  • acoustique,
  • joyeuse et
  • abrasive.

Comme la musique est plus belle quand elle se partage, je serais heureux de vous compter dans la salle, d’autant que les guitaristes SĂ©bastyen Defiolle et Claudio Zaretti viendront glisser Ă  cette promenade

  • leur swing,
  • leur fantaisie et
  • leurs notes les plus bleues.

 

 

Tous ensemble est presque toujours un plus – donc rendez-vous

  • aux curieux,
  • aux gourmands et
  • aux chansonnophiles sans chapelle

ce vendredi 15 mars à 19 h au 145, rue Amelot (Paris 11). Entrée libre, sortie aussi.

 

Pierre RĂ©ach joue Harlap et Beethoven, Synagogue de Copernic, 10 mars 2024 – 1/3

Pierre Réach, le 10 mars 2024 à la synagogue de Copernic (Paris 16). Photo : Rozenn Douerin.

 

Dans un monde volontiers cynique et arrogant qui, forcĂ©ment, nous contamine, un rĂ©cital de Pierre RĂ©ach peut servir de salutaire rappel Ă  l’ordre. En effet, le pianiste n’est jamais lĂ  oĂ¹ on l’attend. Ce dimanche de mars, bien que l’on ait eu l’occasion de frĂ©quenter un peu le personnage,

  • on s’apprĂªte Ă  Ă©couter une figure tutĂ©laire forcĂ©ment tenue Ă  une exĂ©cution de bon aloi, les annĂ©es, les honneurs et l’aura exigeant – suppute-t-on – une forme de sĂ©vĂ©ritĂ© plus chic que choc ;
  • on imagine voir un artiste bridĂ© par l’Ă©motion que l’attentat du Hamas et la violence inouĂ¯e dĂ©clenchĂ©e en Ă©cho font singulièrement planer dans les lieux de culte israĂ©lite ;
  • on anticipe un Beethoven rodĂ© voire Ă©rodĂ© par des dizaines d’annĂ©es de pratiques et une intĂ©grale dont le troisième coffret est sur le point d’Ăªtre commercialisĂ©.

La suite nous donnera tort sur ces trois points, Ă  commencer par sa supposĂ©e monomaniaquerie beethovĂ©nique. De fait, le concert s’ouvre sur la crĂ©ation de sept prĂ©ludes d’Aharon Harlap, retenu en IsraĂ«l.

  • Le premier se rĂ©vèle harmonieux mais semble refuser la joliesse en accolant une sĂ©rie de fragments dont l’interprète tĂ¢che de proposer une cohĂ©rence sonore.
  • Le deuxième, plus grave, paraĂ®t travailler l’art de dĂ©nouer de façon consonante le plaisir de l’intervalle de seconde.
  • Le troisième est un presto auquel les notes rĂ©pĂ©tĂ©es donnent un aspect presque hispanisant, Pierre RĂ©ach lovant la prĂ©cipitation inquiète du mouvement dans une pĂ©dalisation harmonieuse.
  • Le quatrième profite sans fausse pudeur d’un rythme appuyĂ© de danse populaire, associant des registres contrastĂ©s et tirant pour partie son efficacitĂ© de sa concision.
  • Le cinquième puise sa musicalitĂ© dans un maelström de contrastes, dĂ©chirures, suspensions, hĂ©sitations qui sabordent avec malice le dĂ©veloppement toujours repoussĂ© de la ritournelle matricielle – charme et frustration d’un prĂ©lude…
  • Le sixième est une mĂ©ditation qui se concentre dans le mĂ©dium et les graves, comme pour prĂ©parer un finale pĂ©taradant. Et, en effet,
  • le septième laisse exploser des syncopes calĂ©es sur un swing presque gymnopĂ©dique (en moins uniforme cependant) jusqu’Ă  la coda brusque en forme de pirouette.

En somme, de la musique agrĂ©able (c’est pas une insulte), maline et habilement troussĂ©e. L’exĂ©cution attentive et inspirĂ©e de Pierre RĂ©ach transforme ces prĂ©ludes en un prologue non dĂ©nuĂ© des charmes d’un apĂ©ritif au sens Ă©tymologique du verbe aperire.
Le rĂ©cital Beethoven peut alors commencer avec la Première sonate officielle de Ludwig. D’emblĂ©e, vole en Ă©clats leur crainte d’une interprĂ©tation BCBG, sentimentaliste et passe-partout. Pierre RĂ©ach a dĂ©cidĂ© d’envoyer – du bois, la sauce, du lourd, peu importe, il va envoyer. Pour preuve, dans l’Allegro, il joue sur les contrastes entre

  • tonicitĂ© dĂ©cidĂ©e,
  • envolĂ©es de la main droite et
  • accès de douceur subite

(mĂªme si cela escagasse le concertiste, on pense souvent aux accès de colère de Beethoven, moins Ă  ces moments oĂ¹ le renfrognĂ© acariĂ¢tre qu’il semble avoir Ă©tĂ© souvent tombe la grimace). En trois minutes, le musicien renvoie dans les cordes les vieilles carnes qui auraient redoutĂ© un programme dĂ©sĂ©quilibrĂ©, la première sonate n’ayant pas le prestige des sonates Ă  titre comme « La tempĂªte » et « L’appasionata » qui nous attendent. Renversant la table, peut-Ăªtre poussĂ© par une acoustique guère flatteuse, il privilĂ©gie la compacitĂ© sur le mignon.

  • Solide,
  • cohĂ©rent,
  • radical

est son propos qui, dès lors, pourra chafouiner ceux qui s’attendaient Ă  une sorte de paisible promenade post-mozartique. Point de monotonie pour autant : le danger est Ă©cartĂ© par la grĂ¢ce

  • des ornements Ă©lĂ©gants,
  • des respirations qui clarifient et
  • des nuances qui sĂ©duisent.

L’Adagio voit Pierre RĂ©ach profiter d’un tempo plus recueilli pour valoriser l’harmonie grĂ¢ce Ă 

  • l’art du sustain,
  • la prĂ©cision des tenues et
  • l’accentuation discrète de notes stratĂ©giques.

Ă€ cet axe de structure s’ajoute un axe de mouvement.

  • L’articulation rigoureuse donc donnant une impression de souplesse,
  • la polyphonie claire (jadis, on appelait ça l’indĂ©pendance des doigts…) et
  • l’agogique bien tempĂ©rĂ©e

colorent le geste du pianiste. Dans le Menuetto-Allegretto, Pierre RĂ©ach profite des questions-rĂ©ponses prĂ©vues par le compositeur pour mĂ©nager Ă  la fois les contrastes attendus et les surprises qu’il dĂ©cèle dans le texte. Cela peut

  • EXPLOSER via des sforzendissimi ravageurs,
  • rĂ©sonner grĂ¢ce Ă  des fortissimi tĂªtus et
  • se laisser aspirer par la tentation du silence grĂ¢ce Ă  des decrescendi de toute beautĂ©,

l’organisation de ces trois pĂ´les happant sans cesse l’oreille et rappelant que

  • clartĂ© n’est pas prĂ©visibilitĂ©,
  • structure n’est pas rigiditĂ©, et
  • rĂ©pĂ©tition n’est pas photocopie.

Le Prestissimo final est le moment par excellence oĂ¹ une telle lecture beethovĂ©nienne peut s’Ă©panouir. Chez Pierre RĂ©ach,

  • la cĂ©lĂ©ritĂ© est roborative,
  • le groove protĂ©iforme
    • (allant impitoyable,
    • accents sidĂ©rants,
    • motorisme rugissant) et
  • le battement des diastoles-systoles saisissant
    • (aux forte assumĂ©s rĂ©pondent
    • les brusques douceurs des piani et
    • les entrelacs hypnotisants de la polyphonie).

Comme dans les prĂ©ludes de Harlap, l’interprète Ă©tonne par sa capacitĂ© Ă  exprimer la spĂ©cificitĂ© de chaque segment mais aussi ce qui les unit par-delĂ  les diffĂ©rences. Outre le symbolisme humaniste impliquĂ© par ce talent qui est aussi un savoir-faire et le rĂ©sultat d’un travail dont on peine Ă  imaginer la rigueur, cette caractĂ©ristique trahit l’avantage d’une vieille familiaritĂ© avec le rĂ©pertoire. En musique, la familiaritĂ©, quand elle est saine, n’a rien Ă  voir avec le confort Ă  pantoufles que nous esquissions au dĂ©but de cette notule. Ce n’est pas non plus cette espèce de vulgaritĂ© fade qui est un terreau prĂ©cieux pour les petits arrangements mortifères mais rarement Ă©vitables des couples qui durent donc qui s’usent, incluant la nĂ©gociation entre la fatigue paresseuse dopĂ©e par l’itĂ©ration et

  • les devoirs,
  • l’Ă©lĂ©gance,
  • le rĂ©gĂ©nĂ©rant.

La familiarité entre LvB et Pierre Réach ressemble plutôt à un éloge

  • du ressassement comme art de la comprĂ©hension,
  • du mĂ¢chonnement comme pont vers la dĂ©couverte au-delĂ  de l’immĂ©diatetĂ©, et
  • de la reprise ad libitum comme rĂ©enchantement perpĂ©tuel de l’intimitĂ©.

Voici sans doute ce qui permet de proposer une interprĂ©tation aussi radicale, donc aussi saisissante, qui promet d’Ăªtre puissamment Ă©clairĂ©e par les deux Å“uvres-phares qui concluent la set-list et que nous Ă©voquerons dans une prochaine notule.

 

Plus d’articles sur Pierre RĂ©ach (compte-rendu de disque et de concert + grand entretien) ici.
D’autres articles Ă  suivre !

 

Tristan Pfaff & friends, Salle Gaveau, 7 février 2024 – 4/4

Alexis CĂ¡rdenas, Tristan Pfaff, Julie Sevilla-Fraysse, Erminie Blondel, Marie Gautrot et Laurent Arcaro Ă  la salle Gaveau (Paris 8), le 7 fĂ©vrier 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Et si, après une heure dix de musique contĂ©e ici, lĂ  et mĂªme re-lĂ , on finissait le rĂ©cital au cafĂ© ? C’est la proposition de Tristan Pfaff qui, Ă  l’occasion de son dernier rĂ©cital Ă  la salle Gaveau, conclut son programme par le CafĂ© music, trio composĂ© en 1987 par le pianiste Paul Schoenfield pour piano, violon et violoncelle. Musique typique des commandes amĂ©ricaines

  • (dynamique,
  • consonance avec des dissonances,
  • lisibilitĂ© thĂ©matique),

cette Å“uvre, créée par le compositeur, est son tube, le cylindre Ă©tant le maĂ®tre-mot de la soirĂ©e. L’Ă©criture enjouĂ©e se partage entre

  • tropismes latino-amĂ©ricains,
  • jazzismes et
  • tsiganismes

bien tempĂ©rĂ©s voire polis par un savoir-Ă©crire patent. La partition est donc fort plaisante quoique, Ă  notre goĂ»t, un brin alourdie par un grand nombre de redites. Le programme ayant omis de prĂ©ciser que l’Å“uvre comptait trois mouvements, les gens bien mis qui ont investi dans ces bouts de papier vendus Ă  prix presque d’or font ce que font les gens bien mis Ă  la fin d’un concert : ils offrent un triomphe aux musiciens. Pas de bol pour eux ! Après l’Allegro liminaire, restent deux mouvements Ă  esgourder.
Un Andante moderato Ă  12/8 repousse la barque vers le large grĂ¢ce au ploum-ploum et aux contretemps du piano. BientĂ´t, les trois associĂ©s se complètent, et l’on goĂ»te

  • l’engagement vif-argent et nĂ©anmoins juste du violon d’Alexis CĂ¡rdenas,
  • la chaleur sans concession du violoncelle de Julie Sevilla-Fraysse et
  • la capacitĂ© synthĂ©tique du piano de Tristan Pfaff, Ă  la fois
    • leader,
    • rĂ©sonateur reprenant et prolongeant des bribes des propos tenus par ses acolytes,
    • accompagnateur aux harmonies riches mais point tarabiscotĂ©es, et
    • dĂ©rangeur d’ordre Ă©tabli.

Nouvelle dĂ©ception pour les gens bien mis (ha, cette Ă©motion quand l’optimisme s’exprime par des applaudissements !), car c’est pas fini. Reste un Ă©bouriffant presto Ă  deux temps et plus si besoin. Avec un piano Ă©lectrique, plaquant son accompagnement dans des registres contrastĂ©s qui semblent presque s’interpoler, ça repart et rebondit sur les chapeaux de roue.

  • Les pognes de Tristan Pfaff tressautent,
  • ses saucisses courent, et
  • ses collègues s’approprient
    • la pulsation,
    • le rythme et
    • le groove

avant un finale alla rag. Ă€ l’arrivĂ©e, notre enthousiasme est, osons l’oxymoron, mitigĂ©.

  • Une interprĂ©tation incandescente et complice,
  • une apparente simplicitĂ© harmonique d’une belle facture et
  • des moments entre pimpants et amusants

ne sauvent pas, Ă  notre aune, la partition d’un sentiment rĂ©current de ressassement un brin longuet frisant le tirage sur la corde plus qu’Ă  la ligne. Cette fois, l’ensemble du public peut accorder un triomphe Ă  Tristan Pfaff et Ă  sa bande pour l’ensemble de leur travail. Les dĂ©cibels ainsi rĂ©coltĂ©s valent bien un double bis.
D’abord l’earworm « Youkali », cette chansonnification par Roger Fernay d’après un conte musical inspirĂ© Ă  Kurt Weill par un roman de Jacques Deval. Ensemble, les trois chanteurs se partagent ce terrible constat : le pays de nos dĂ©sirs a l’air super mais souffre d’un dĂ©faut – il n’existe pas.
Ensuite, histoire de ne pas nous quitter sur une fredonnerie joyeusement dĂ©primante, le MC de la night paye son morceau de bravoure sans lequel il n’est pas de bon rĂ©cital de piano en dĂ©gainant la Mary Poppins Fantasy inspirĂ©e Ă  Natalie Tenenbaum et Stephen Hough par la musique de Richard M. et Robert P. Sherman. Comme Arcadi Volodos a truquĂ© la « Marche turque » ou Vittorio Forte s’est amusĂ© avec « CPE » Bach, voici un florilège du produit Disney boostĂ© par un coquetèle d’amphĂ©tamine et de speed. Ambiance Ă  l’amĂ©ricaine :

  • on reconnaĂ®t des airs,
  • on est Ă©baubi par la performance technique,
  • on est emballĂ© par la capacitĂ© Ă  faire musique d’une avalanche de notes confinant au dĂ©moniaque.

C’est

  • circassien mais onirique,
  • pĂ©taradant mais maĂ®trisĂ©,
  • sciemment Ă©patant mais jouĂ© avec le savoir-faire classique qui ne profite pas qu’il s’acoquine avec strass et paillettes pour jeter la substance poĂ©tique avec le frac.

Se mĂªlent

  • l’absurde mais curieusement indispensable devoir de montrer que l’on sait jouer,
  • le plaisir de profiter d’une technique surhumaine pour s’amuser en classicisant du populaire, et
  • la joie de permettre au spectateur
    • d’arrondir les yeux,
    • de se dĂ©crocher la mĂ¢choire et
    • de partir avec un smile grand comme aç retrouver la vie, la vraie.

Magistrale conclusion d’un rĂ©cital

  • dont les artistes nous ont globalement Ă©patĂ©s, et souvent puissamment,
  • dont la variĂ©tĂ© stylistique a permis aux mĂ©lomanes, experts autoproclamĂ©s ou curieux assumĂ©s, de se goberger, et
  • dont la set-list s’est rĂ©vĂ©lĂ©e sublimement construite grĂ¢ce Ă 
    • son astucieux arrangement musicologique,
    • son mĂ©lange de formations et
    • sa concatĂ©nation de dĂ©couvertes et de tubes.

Le brio de cette conception ne manque pas d’ajouter Ă  l’aura d’un jeune pianiste qui, lui-mĂªme, ne se contente pas de jouer :

  • il pense, l’Ă©nergumène,
  • il partage, le bougre,
  • il invente, l’animal.

Ceux qui gravitent autour de La Roche-sur-Yon pourront en profiter dĂ©but mai, le pianiste articulant trois concerts oĂ¹ certains noms d’artistes ne manqueront pas de ring a bell aux lecteurs de ce compte-rendu. Beaux plaisirs Ă  ces heureux fripons – les billets pour ce cinquième Printemps musical sont dĂ©sormais en vente ici !