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Le blog de Bertrand Ferrier, page 85

Fruits de la vigne – Moulin de Cassy 2014

Photo : Bertrand Ferrier

 

Partie de 3 ha en 1970, l’exploitation des Compagnet est devenue un blob, gĂ©rĂ© par Olivier depuis 1994, qui exploite trois chĂ¢teaux – Le Pey pour la vitrine et, dans l’une des annexes, Moulin de Cassy dont la page et ses « fiches techiques » dolorise un rien les billes. Un temps classĂ© en cru bourgeois comme 40 % de ses confrères du MĂ©doc, le chĂ¢teau semble avoir abandonnĂ© l’appellation un rien pompeuse (qui classe les crus susnommĂ©s en troisième division des crus bourgeois, derrière les CB supĂ©rieurs et les CB exceptionnels). Il n’en revendique pas moins une belle superficie de 12 ha argilo-calcaires suscitant 80 000 bouteilles mĂªlant Ă  Ă©galitĂ© cabernet sauvignon et merlot.
La robe du millĂ©sime 2014 – les connaisseurs lui prĂ©fèrent de loin le 2012, mais ça tombe bien, on n’est pas du club – nous Ă©voque une gelĂ©e de cassis. La profondeur trouble du visuel refuse les charmes mignards du tout-obscur ou du charmant-rougeoiement. Ce n’est pas sans nous affrioler, olĂ©, comme un cafĂ©.
Le nez renĂ¢cle Ă  proposer un panier de fruits rouges. Il semble mettre en avant de la terre rĂ©cemment retournĂ©e (pas forcĂ©ment pour y glisser un cadavre sous une bĂ¢che, on pensait plutĂ´t Ă  un futur potager) voire quelque fragrance qui fricote avec le cuir. C’est singulier et certes pas inintĂ©ressant.
La bouche est elle aussi complexe. Elle attaque sans rondeur, fière d’un pincement stimulant. On y croit percevoir

  • du cafĂ©,
  • des Ă©pices (de la cannelle singulièrement) et
  • une amertume agrĂ©mentant la densitĂ© de la chose.

In fine, cette insaisissabilité inopère, et hop, le potentiel de séduction de la quille : on est

  • intriguĂ© et perdu,
  • intĂ©ressĂ© et dĂ©sorientĂ©,
  • attirĂ© et dĂ©contenancĂ©.

Le mariage du produit avec un boudin noir et ses haricots frais ne suffit pas Ă  nous remettre d’Ă©querre, nous laissant subodorer que nous avons affaire Ă  un vin Ă  potentiel, certainement, mais dont le cĂ´tĂ© peu structurĂ© voire dĂ©gingandĂ© pourra dĂ©sarçonner certains dĂ©gustateurs… dont nous sommes. Rien de grave, juste de l’essentiel comme l’aurait stipulĂ© Armand Gatti en concluant :

 

Un jour,
nous saurons
quelle part de notre mort
nous avons offerte
au besoin de cadrer le ciel
(Comme battements d’ailes. PoĂ©sie 1961-1999, Gallimard, « PoĂ©sie », 2019, p. 89).

 

Faut-il cadrer le ciel ou le vin ? Vous avez une vie pour louvoyer et décider.

 

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 2/3

Jann Halexander Ă  L’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Un concert de Jann Halexander, c’est certes une bonne ambiance telle que nous l’avons dĂ©crite ici ; mais c’est aussi, Ă´ surprise, un concert (si, si). Celui du premier mars s’annonce comme l’amorce d’une nouvelle tournĂ©e polymorphe comme les apprĂ©cie l’artiste. S’y retrouvent pĂªle-mĂªle des dates de prestige comme ce 15 mars, au thĂ©Ă¢tre de la ClartĂ© (92), des dates « chez les gens », des dates Ă  l’internationale avec notamment une incursion programmĂ©e au Gabon et des featurings aussi divers qu’ Ă  l’occasion de mon prochain tour de chant, le mercredi 26 juin, Ă  19 h, au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), que le vendredi 27 septembre, Ă  la collĂ©giale de Montmorency (Val-d’Oise) pour un hommage au compositeur multifacettes Yannick Daguerre. On pourrait croire Ă  un tour de chauffe – il n’en est pas tout Ă  fait rien mais un peu quand mĂªme puisque le guitariste changera entre le 1er et le 15, et que la set-list sera affinĂ©e et personnalisĂ©e.
Avec le sens de la pĂ¢te sonore qui le caractĂ©rise, SĂ©bastyĂ©n Defiolle entre le premier dans la petite arène de l’Entre 2 pour faire monter un prĂ©lude tout Ă  fait pimpant. Le chanteur arrive, mine sombre, T-shirt noir, jean noir et, lĂ©gère entorse au dress-code, veste noire Ă  paillettes. L’hurluberlu, capable d’excentricitĂ©s comme de donner un concert en peignoir, a optĂ© cette fois pour une sobriĂ©tĂ© concentrĂ©e et tempĂ©rĂ©e par l’Ă©clat des sequins – un choix qui fait Ă©cho Ă  son titre d’ouverture, « Le mulĂ¢tre », oscillant entre

  • texte parlĂ©,
  • sprechgesang,
  • chant et
  • coda improvisĂ©e.

L’artiste « vaguement blanc, vaguement noir » et son accompagnateur-arrangeur tuilent joliment le premier titre sur « Aucune importance », l’une des chansons indispensables d’un rĂ©cital halexandĂ©rien. Ainsi installe-t-il un personnage tiraillĂ© entre les fĂªlures intĂ©rieures et une capacitĂ© Ă  la rĂ©silience, du moins apparente, dont il nourrit son travail. Ce balancement, annoncĂ© d’emblĂ©e, entre l’homme « aimant les hommes, aimant les femmes » et le quadra « ayant des capric’ de vieill’ dame », se retrouve aussi dans ses tentations contradictoires entre admettre ses brisures et prĂ©tendre que, finalement, rien n’a d’importance – son dernier disque ne s’intitulait-il pas Consolatio ? SĂ©bastyĂ©n Defiolle brille par un accompagnement subtil et efficace associant

  • accords pertinents et harmonies sachant pousser la mĂ©lodie de l’avant grĂ¢ce Ă  d’audacieuses dissonances,
  • contrechants solistes qui semblent tantĂ´t fixĂ©s tantĂ´t inspirĂ©s par la vibe de l’instant, et
  • main droite habile sachant osciller entre dĂ©licatesse, fonctionnalitĂ© et percussivitĂ©.

ConcentrĂ© sur son propos, Jann Halexander Ă©vite de parler Ă  son public. En l’espèce, c’est bien vu : la proximitĂ© de cette salle de cabaret ne rend pas nĂ©cessaire la verbalisation immĂ©diate du contact. Pour le moment, le chanteur prĂ©fère que cette communication passe par

  • l’intensitĂ© de l’interprĂ©tation,
  • le plaisir partagĂ© d’un rĂ©pertoire connu… et
  • la reprise inattendue de « Chante la vie, chante » de Pierre DelanoĂ« et Michel Fugain.

On peut analyser cette curieuse cover de trois façons.

  • D’abord, elle prolonge la marque halexandĂ©rique associant mĂ©lancolie fataliste et masque festif de la chanson – il s’agit de chanter comme si on devait mourir demain, quand mĂªme.
  • Ensuite, elle fait Ă©cho au goĂ»t de Jann Halexander pour l’ambiance foutraque du Big bazar, ces spectacles colorĂ©s, ambitieux et volontiers dĂ©calĂ©s sinon dĂ©cadents.
  • Enfin, elle traduit la revendication du chanteur de ne pas Ăªtre underground id est de ne pas s’enfoncer dans le snobisme Ă©litiste qui coupe la chanson qualitative d’un public sinon plus vaste du moins plus mĂ©tissĂ©.

Sous les aspects joyeux d’un hit connu de tous ses auditeurs, se niche donc une conception artistique d’une cohĂ©rence très convaincante. PlutĂ´t que par le sous-titrage (activitĂ© Ă©videmment très noble en spectacle quand elle est mue par une nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure), le partage avec le public s’effectue en chantant la coda lalalaĂ¯sĂ©e (et hop) avec lui. Ce soir-lĂ , on regrette d’autant plus qu’un camĂ©raman mobile soit aussi encombrant et aussi peu soucieux de la vie privĂ©e des spectateurs, obligeant les zozos prĂ©sents Ă  prendre mĂ©chamment sur eux pour ne pas lui intimer de cesser ses Ă©volutions agaçantes et ne pas complètement sortir du spectacle (voire de la salle). Ce problème de l’envahissante fabrication des souvenirs est hĂ©las rĂ©current lors des premières de Jann Halexander – nous l’avions par exemple Ă©voquĂ© aussi ici. Que ceux qui s’apprĂªtent Ă  aller applaudir le zozo soient rassurĂ©s : c’est bon, nous y avons eu droit ; selon toute logique, ils en seront dĂ©barrassĂ©s !
« C’Ă©tait Ă  Port-Gentil » qui enquille derrière Michel Fugain creuse la veine du dĂ©racinement gabono-canadien avec un art du swing paisible que le chanteur valorise par une sobriĂ©tĂ© bien venue. On s’attend Ă  ce que l’interprĂ©tation finisse par s’enflammer, mais Jann Halexander dĂ©joue la logique musicale en restant dans une veine douce-amère d’une belle tenue et raccord avec les paroles. De la sorte s’installe un climat presque hypnotique dont on suppute qu’il a Ă©tĂ© finement pensĂ© lors de la constitution de la set-list. Comme si, après vingt ans de scènes prestigieuses ou riquiquites, et hop, l’artiste envisageait d’aborder la suite avec un mĂ©lange de maturitĂ© et de luciditĂ©.

 

SĂ©bastyĂ©n Defiolle Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Rester par habitude » ne dit pas autre chose, qui capitalise sur l’association entre une mĂ©lancolie structurelle et un balancement rythmique fort coquet. L’amour serait-il pas cet Ă©trange sentiment dont le prolongement passe par

  • l’enkystement dans la rĂ©pĂ©tition rassurante comme un balancement autiste,
  • l’enlisement dans la simplicitĂ© des liens sociaux rodĂ©s que l’on ne veut pas s’embĂªter Ă  remettre en cause, encore moins s’escrimer Ă  rĂ©inventer,
  • voire l’enfoncement dans des projets mĂ©diocres dont, heureusement, on sait qu’ils ne seront jamais rĂ©alisĂ©s ?

Tout cela est suggéré avec

  • la violence de la douceur,
  • l’abrasivitĂ© du mot tranquille,
  • la causticitĂ© du renoncement,

si bien que l’ennui ne guette jamais. Au contraire, la tension quasi oxymorique entre, d’une part, la simplicitĂ© des mĂ©lodies et l’efficacitĂ© du groove discret, et, d’autre part, la raucitĂ© du texte et l’acceptation du rĂ©el par l’artiste,

  • captive l’oreille,
  • titille le cÅ“ur,
  • nourrit l’esprit.

 

 

L’intĂ©rĂªt est renforcĂ© par la dĂ©couverte de « Miss Amelia », une nouvelle chanson autour de la condition fĂ©minine bafouĂ©e, dont la formule descendante liminaire et la tonalitĂ© rappellent le dĂ©but de « Chinamour » de Romain Didier. Rien ne sauve l’homme – peu importe son sexe – de la mĂ©lancolie, mĂªme « la chaleur du Midwest » qui ne peut Ă©touffer les Ă©lans anthropiques. En somme, le mystère Halexander naĂ®t de cette capacitĂ© Ă  chanter « des choses dĂ©sespĂ©rantes » en les transformant non pas en roses Ă©clatantes mais en sentiments acceptables. Avec ses chansons, l’artiste paraĂ®t chercher Ă 

  • cerner,
  • apprivoiser et mĂªme
  • faire fructifier

les alĂ©as de l’existence que l’on appellera plus tard notre biographie.  Au vu et ouĂ¯ du succès que ce projet rencontre Ă  L’Entre 2, cette pulsion de vie rĂ©sonne fort chez les spectateurs divers et passionnĂ©s que l’homme aux paillettes noires a su rassembler !

 

Ă€ suivre…

 

Fruits de la vigne – ChĂ¢teau les grands chĂªnes 2017

Photo : Bertrand Ferrier

 

Plus de quarante chĂ¢teaux sous son Ă©gide : ceci explique sans doute le boulard de Bernard Magrez, dont le nom apparaĂ®t dix fois sur les Ă©tiquettes de cette seule bouteille. Ă€ ce niveau, ce n’est plus du marketing, c’est du matraquing dont l’efficience reste sans doute Ă  dĂ©montrer. Loin de ses crus vedettes, le ChĂ¢teau les grands chĂªnes – un mĂ©doc (affichĂ© casher) mĂªlant cabernet-franc, cabernet-sauvignon et merlot – arbore nĂ©anmoins des prix Ă©levĂ©s. Rayon 2017, on trouve des bouteilles – très lourdes – Ă  18,5 € aux Galeries Lafayette, mais certains sites affichent le jus Ă  près de trente boules, ce qui fait une jolie culbute.
La robe, rouge sang, tire sur l’obscuritĂ©. L’aspect est presque trouble, ce qui n’est pas dĂ©sagrĂ©able en soi. Entre immĂ©diatetĂ© et profondeur, le liquide n’a pas voulu choisir.
Le nez n’explose pas mais suggère – susurre presque – une Ă©trange odeur de framboise trop sucrĂ©e
, vaguement Ă©cÅ“urante. En arrière-fond plane une odeur plus lĂ©gère, disons vĂ©gĂ©tale, peut-Ăªtre boisĂ©e, qui attĂ©nue l’impression d’avoir affaire Ă  un vin caricaturalement destinĂ© Ă  une clientèle fĂ©minine.
La bouche se caractĂ©rise par une attaque plutĂ´t plate et timide, comme si la fĂªte peinait Ă  prendre. En folĂ¢trant avec attention, l’on croit dĂ©celer un accent de cassis Ă  la fois Ă©teint et omniprĂ©sent. En guise de note finale, on imagine mĂªme tinter une Ă©nigmatique pointe de menthe. Avec des boulettes Ă  l’italienne accompagnĂ©es de leurs petits lĂ©gumes, le mariage claudique. Peut-Ăªtre la quille fonctionnerait-elle mieux avec un plat puis puissant qui occupe dĂ©jĂ  les papilles ? En l’Ă©tat, le jus nous donne l’impression de

 

walking down the streets at night
[looking for] a place I could call my own
(Sébastyén D., Spira spiritum noctis, The Book Edition, 2024, p. 105).

 

La marche se poursuit donc vers de nouvelles découvertes !

 

The Exterminating Angel, Opéra Bastille, 29 février 2024 – 2/3

Thomas Faulkner (Julio), Bethany Horak-Hallett (Camila), Andres Cascante (Pablo) et Julien Henric (Lucas) Ă  l’OpĂ©ra Bastille, le 29 fĂ©vrier 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Avec une lĂ¢chetĂ© confinant au cliffhanger, nous avons abandonnĂ© The Exterminating Angel au moment oĂ¹ la belle scène stĂ©rĂ©otypĂ©e de la rĂ©ception de grand standing qui ouvre l’opĂ©ra s’enrayait dĂ©finitivement en bĂ©gayant. En effet, Ă  cet instant, il n’est plus possible de se voiler la face : rien ne va plus. Les personnages dĂ©chirent leur identitĂ©. Le colonel, reprĂ©sentant de l’autoritĂ©, n’aime ni les coups de feu, ni la patrie. Le luxe de la maison Nobile s’effondre : le ragout de Malte est renversĂ© volontairement, pour la blague. Blague doublement ratĂ©e car elle ne fait pas rire tout le monde et elle ne fonctionne pas, la prĂ©paration Ă©tant sous plastique. C’est nĂ©anmoins un Ă©lectrochoc. Pablo le cuisinier (Andres Cascante), qui sent que ça yoyote sec, s’enfuit. Enrique (Nicholas Jones), le serveur, dĂ©gaine la mĂªme excuse pour se dĂ©filer : lui aussi doit aller voir sa sÅ“ur, souffrante.
Ces sorties sont essentielles pour laisser deviner que, dans la mesure oĂ¹ la sortie est possible, l’enfermement des personnages dans la pièce de rĂ©ception est ou magique, ou volontaire, la seconde hypothèse tenant la corde sans exclure la première. La musique, oppressante, tisse un entrelacs riche de fils très divers. Ça explose, dĂ©rape, mute, illustre, dĂ©cale, sature, se rĂ©tracte, surprend, etc. Cette richesse d’intentions et de couleurs est d’autant plus importante que The Exterminating Angel est

  • un opĂ©ra sur l’opĂ©ra,
  • une Å“uvre musicale oĂ¹ la musique est moteur, et
  • un drame lyrique interrogeant
    • ce qu’est,
    • ce dont tĂ©moigne et
    • ce que dĂ©voile un drame lyrique.

Puisque l’opĂ©ra fonctionne en miroir, comme Ă©voquĂ© au premier acte de ce compte-rendu, Leticia (Gloria Tronel) dĂ©livre un rĂ©cital impromptu rĂ©clamĂ© par certains convives selon la tradition opĂ©ratique – nous en donnions tantĂ´t une illustration avec Adriana Lecouvreur. Ainsi s’additionnent des bĂ©gaiements multiples :

  • le bĂ©gaiement rĂ©pĂ©titif (on redonne une partie de la scène pour dĂ©jouer l’univocitĂ© de la chronologie),
  • le bĂ©gaiement scĂ©nique (nous assistons Ă  un opĂ©ra dans lequel une cantatrice va donner un bout d’opĂ©ra ; nous Ă©coutons de la musique et Bianca, incarnĂ©e par Christine Rice, va donner un bout de concert sur un faux piano), et
  • le bĂ©gaiement identitaire.

En effet, si Beatriz (Amina Edris) est fermement accrochĂ©e Ă  son fiancĂ© Eduardo (Filipe Manu),  les autres couples sont confus : sur le piano, LucĂ­a, la maĂ®tresse de maison, fricote avec le colonel (Jaret Ott) qui finit par la sauter ; Leonora (Hilary Summers) aguiche Carlos, son docteur (Clive Bayley), qui prĂ©dit sa mort d’un cancer Ă  brève Ă©chĂ©ance (« elle va devenir chauve »). De ces brouillages, brouillons et brouillards, Thomas Adès crĂ©e un passionnant patchwork

  • de situations
    • (exposition,
    • montĂ©e de la tension,
    • suspension par l’insertion d’une scène topique du type petit rĂ©cital…),
  • de typologies dramatiques
    • (vaudeville,
    • thĂ©Ă¢tre dans le thĂ©Ă¢tre,
    • thĂ©Ă¢tre de l’absurde…) et
  • d’orchestrations
    • (ensemble,
    • concentration sur un pupitre,
    • dialogue entre pupitres,
    • soli du piano ou des percussions…).

 

 

De sorte que ce Ă  quoi nous assistons est Ă  la fois confus et clair, habile astuce pour renforcer le malaise dĂ©sormais patent. MĂªme les personnages, passablement fracassĂ©s Ă  l’Ă©vidence, s’en rendent compte et admettent qu’il serait temps de partir. Las ! Soudain, des sons Ă©tranges figent la scène… et personne ne part. L’orchestre

  • s’emballe,
  • gronde et
  • tonne.

Comme pour les accès de colère des personnages se pavanant sur scène, cette emphase de la fosse ne mène nulle part, comme le tintamarre que nous dĂ©clencherons Ă  notre mesure quand nous serons sous terre restera effroyablement silencieux. Ce soir, on n’attend mĂªme pas Godot, ce serait trop. On ne peut qu’Ăªtre lĂ  Ă  dĂ©faut d’Ăªtre vraiment. Faute de partir, on tombe le frac quitte Ă  choquer, on se pose sur des chaises ou l’on s’Ă©tend pour ronquer un coup. Les fiancĂ©s qui rĂªvaient d’une autre première nuit d’amûûûr dĂ©cident de rester eux aussi puisque tout le monde a dĂ©cidĂ© de rester. La prison est Ă  la fois intĂ©rieure (l’asservissement qui enferme les personnages semble pour partie volontaire) et un intĂ©rieur, c’est-Ă -dire que l’espace clos de la scène figure moins un espace qu’une perception de l’espace. L’espace n’est pas plus clos qu’un autre. Il est simplement perçu comme clos, infranchissable, castrateur. Dès lors, il perd pour partie sa matĂ©rialitĂ© et gagne une portĂ©e symbolique pour le moins stimulante.
D’autant que la mise en scène de Calixto Bieito insiste sur l’incapacitĂ© des mots Ă  rendre compte de ce qui se trame. Ainsi fait-il dire Ă  Beatriz « J’ai du mal Ă  tenir debout » alors qu’elle est assise depuis un moment. Le langage qui, d’ordinaire, nous aide Ă  apprĂ©hender le monde, se retourne contre nous et contribue Ă  rendre le monde incomprĂ©hensible. Pour preuve, la grande porte du fond s’ouvre sporadiquement sans que cet entrebĂ¢illement ne donne l’idĂ©e aux invitĂ©s de passer par ce seuil. Sans que l’on soit en capacitĂ© de privilĂ©gier avec certitude une interprĂ©tation de cette situation ontologiquement et joyeusement Ă©nigmatique,

  • la lĂ©thargie,
  • l’ensuquement et
  • la paralysie

Ă©teignent peu Ă  peu le premier acte en poussant Ă  l’extrĂªme la vieille lune de l’unitĂ© de lieu, de temps et d’action. En l’espèce,

  • le lieu se dĂ©lite (la salle de rĂ©ception chic est devenue un hideux dortoir) ;
  • le temps se dĂ©robe (la nuit efface la soirĂ©e, mais il s’agit davantage d’une nuit intĂ©rieure, d’un Ă©puisement liĂ© Ă  la claustration et d’une fuite devant une situation immaĂ®trisĂ©e) ; et
  • l’action s’Ă©puise.

Il n’y a plus d’acte, presque au sens juridique du terme. Rien ne se passe. Personne ne part. Et pourtant, l’opĂ©ra est loin d’Ăªtre terminĂ©. Alors, que nous a concoctĂ© Thomas Adès pour la suite ?

 

Ă€ suivre !

 

Fruits de la vigne – ChĂ¢teau de CĂ´me 2016

Photo : Bertrand Ferrier

 

GrĂ¢ce Ă  son grand-père, il a Ă©tĂ© l’un des cadors du port d’Anvers, version Belgafrique. Avant de pĂ©rir en 2020, le baron Maurice Velge avait investi une partie de sa fortune dans des vignobles, dont le chĂ¢teau Clauzet et le chĂ¢teau de CĂ´me. BĂ©nĂ©ficiant de l’appellation Saint-Estèphe, le vin Ă  l’Ă©tiquette Ă  peine pompeuse associe cabernet-sauvignon et merlot Ă  parts Ă©gales. Le produit est disponible – 20 000 quilles sortent des fĂ»ts chaque annĂ©e – pour 21 € aux Galeries Lafayette ou pour un prix Ă©quivalent, hors frais de port, sur divers sites tel celui-ci. Cependant, on peut aussi aller le chercher Ă  35 € chez NYSA, si on a trop d’argent, Ă©videmment. (Mais de rien, j’adore rendre service, tu penses.)
La robe de l’Ă©dition 2016 apparaĂ®t presque unie, tendance cerise griotte, penchant sans tomber vers la noirceur du cafĂ© : deux promesses Ă©moustillantes.
Le nez, plus Ă©touffĂ© que lĂ©ger, parle petit-dĂ©jeuner. On imagine un cafĂ© intense qui refuse poliment de dĂ©ranger celui qui dort encore, quelque soit son sexe. EmportĂ© par l’image, on croit dĂ©celer une tartine trop grillĂ©e pour le plaisir de l’arĂ´me et de la provocation. C’est allĂ©chant.
Las, la bouche, ne racontons pas la messe, nous l’entendons assez souvent, attaque assez platement. Évitant avec habiletĂ© le soupçon d’astringence, le cassis s’immisce derrière le palais. Un reste de pain grillĂ© (notre ressenti du jour…) persiste dans les naseaux. La finale tranche : son bel Ă©quilibre abandonne toute espĂ©rance de profondeur.
Le mariage avec un tartare accompagnĂ©, forcĂ©ment, de frites maison et de petits lĂ©gumes pour la forme et aussi parce que ça croque, se rĂ©vèle rien de plus que correct. La dĂ©gustation, deux jours plus tard, du solde de la bouteille est une Ă©pouvantable dĂ©ception : le vin, pourtant conservĂ© dans les conditions raisonnables que suivent tous les vins ici dĂ©gustĂ©s, semble s’Ăªtre caramĂ©lisĂ© et est devenu imbuvable. Vraiment imbuvable, mĂªme pour le plaisir de la tite goutte. Une bouteille daubĂ©e, peut-Ăªtre ? Une dĂ©ception, assurĂ©ment.

 

Tristan Pfaff & friends, Salle Gaveau, 7 février 2024 – 3/4

Marie Gautrot – et non Anne Hidalgo – Ă  la salle Gaveau (Paris 8), le 7 fĂ©vrier 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Elle a bien Ă©tĂ© pensĂ©e comme un tout, la fĂªte fomentĂ©e par Tristan Pfaff avec ses amis musiciens pour son public parisien, fĂªte dont nous avons Ă©voquĂ© les dĂ©buts ici et lĂ . En tĂ©moigne le tuilage entre une première partie conclue par Jacques Offenbach, alors que la seconde mi-temps se rouvre sur un autre tube de Jack, la « Barcarolle » des Contes d’Hoffmann. Pour tube qu’elle soit, la chanson est issue d’un Ă©chec initial liĂ© aux FĂ©es du Rhin. La voici interprĂ©tĂ©e dans une version pour deux chanteuses (c’est logique), violoncelle et piano. Les « zĂ©phyrs embrasĂ©s » puisent dans la profondeur vibrante de Marie Gautrot tandis que les ivresses de « la nuit plus belle que le jour » s’alimentent Ă  l’Ă©vanescence maĂ®trisĂ©e d’Erminie Blondel. PortĂ© par un piano très sĂ»r et un arrangement de bon goĂ»t, le violoncelle de Julie Sevilla-Fraysse est

  • l’Ă¢me lyrique,
  • la grĂ¢ce harpiste et
  • la pulse contrebassiste qui sied.

Le pianiste autour duquel tourne quand mĂªme le rĂ©cital reprend alors le pouvoir pour deux valses de FrĂ©dĂ©ric Chopin. Deux valses hypnotisent l’assistance dans leur Ă©vidence et leur apparente dĂ©nuement (point de collègues alentour). La « Valse de l’adieu » en La bĂ©mol

  • virevolte,
  • s’Ă©moustille de nostalgie et
  • s’habille d’une noblesse que la rĂ©alitĂ© contredit complètement :

elle a servi trois fois au compositeur pour trois nanas diffĂ©rentes. L’exĂ©cution ne manque pourtant pas d’une dignitĂ© aguichante.

  • La main gauche est d’une lĂ©gèretĂ© saisissante,
  • la main droite arbore une clartĂ© confondante, et
  • l’interprète dĂ©livre une prestation qui affine avec dĂ©licatesse la complĂ©mentaritĂ© des diffĂ©rents segments.

La valse op. 34 n°1 s’acoquine par sa tonalitĂ© avec sa consÅ“ur. Son incipit fanfaronnant rĂ©insuffle du dynamisme dans le concert. L’Å“uvre est servie par un interprète idĂ©al pour valoriser

  • son inclination au dĂ©sĂ©quilibre (pas que modulant),
  • sa pulsation (pas que rythmique), et surtout
  • sa jubilation devant les possibles du piano qui passionnaient tant le compositeur et qui s’actualisent Ă  chaque exĂ©cution sur un piano moderne :
    • spectre d’intensitĂ©s,
    • musicalitĂ© de la puissance,
    • libertĂ© des petits marteaux dans la cĂ©lĂ©ritĂ© et
    • poĂ©sie de l’ensemble des registres.

Les effets sont patents :

  • Ă©motion prĂ©gnante,
  • sourire sporadique, et
  • wow.

Tube sur tube, dans ce mitan jubilatoire : le baryton Laurent Arcaro hĂ©rite de la complainte de Mackie Messer, id est « le surineur », un des highlights (pourtant ajoutĂ© in extremis…) de L’OpĂ©ra de Quat’ sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill qui peut avoir inspirĂ© pour partie Pierrot la tendresse, un film dont on a surtout retenu la parfaite chanson-titre de Guy BĂ©art. Le chanteur commence par se faire attendre – un problème de rĂ©gie, nous souffle-t-on, que Tristan Pfaff tĂ¢che de tourner en gag avec la retenue qui ajoute en efficacitĂ©. Acteur revendiquĂ©, le soliste essaye d’incarner davantage par le costume et la mise en scène que par le texte lui-mĂªme. HĂ©las, le sens des mouvements du chapeau iconique et peut-Ăªtre inutile en la circonstance nous Ă©chappe ; et la nĂ©cessitĂ© de se rabattre par saccades vers le pupitre-prompteur annihile, Ă  notre sens, toute vellĂ©itĂ© d’Ăªtre le personnage – nous aurions suggĂ©rĂ©, faute de mĂ©morisation, de rester honnĂªtement face pupitre plutĂ´t que de briser l’Ă©ventuelle illusion toutes les dix secondes. Aussi nous raccrochons-nous au plaisir de rrrréécouter la terrrrrible rengaine, habillĂ©e par l’Ă©lĂ©gance roublarde du piano.
Les hits s’enchaĂ®nent avec, cette fois, Marie Gautrot en vedette, chargĂ©e de porter « J’ai deux amants », la pĂ©pite sertie dans L’Amour masquĂ© d’AndrĂ© Messager sur un texte lucide partant très insultant pour nous autres, mĂ¢les cisgenres non dĂ©construits, claquĂ© par Sacha Guitry. Au premier balcon, un connard utilise sa lampe-torche de portable pour vĂ©rifier si c’est bientĂ´t fini puis pour lire son programme. PortĂ©e par un accompagnateur aux petits soins, la soliste, elle, se glisse avec sapiditĂ© dans le costume de la chanteuse d’opĂ©rette. Elle a les sens

  • du tempo,
  • de la respiration et
  • du texte.

L’affaire est menĂ©e avec rondeur et habiletĂ©. Erminie Blondel propose d’enchaĂ®ner ce bonbon avec l’air incontournable de l’opĂ©rette Giuditta de Franz Lehar : « Meine Lippen, sie kĂ¼ssen so heiĂŸÂ Â». Alors que son personnage essaye de rĂ©frĂ©ner ses pulsions Ă©rotiques afin de de s’y plonger plus voluptueusement encore, la soliste nous rĂ©jouit

  • de ses jolis aigus,
  • de son souffle sĂ»r et mĂªme
  • de sa tentation chorĂ©graphique, audacieuse mais bien menĂ©e.

Sans que cela enlève Ă  son mĂ©rite, force est de signaler qu’elle est remarquablement blottie dans un piano attentif, rendant fort gouleyants les accents hispanisants de la partition et les strass scintillants de la rĂ©duction pour clavier. Ce travail pliĂ©, Tristan Pfaff sort alors de scène au bras de sa comparse. Il est temps de reprendre souffle avant le dernier gros morceau du gĂ¢teau servi ce soir : le CafĂ© music, trio composĂ© en 1987 par le pianiste Paul Schoenfield pour piano, violon et violoncelle…

 

Ă€ suivre !

 

Plaisir d’amour

Lors d’un concert au ThĂ©Ă¢tre du Verbe avec Jann Halexander. Photo : Rozenn Douerin

 

Dans ce monde d’astĂ©risques et de petits caractères, peut-Ăªtre est-il bon, parfois, de risquer des propositions franches du collier pour armer le bras de la tendresse. Well, sort of. FĂªtons donc les 20 000 ouĂ¯es de « Baiser avec toi » sur Spotify ! Double disque physique disponible ici, en streaming lĂ .

 

 

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 1/3

Jann Halexander Ă  L’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Hors des radars ? Peut-Ăªtre, mais des radars des grosses machineries truquĂ©es, alors. Depuis plus de vingt ans, Jann Halexander deale sa came au goĂ»t de chanson cabaret, et ça va bien pour lui, merci. Le zozo a un charisme qui attire Ă  lui des gens happĂ©s

  • tantĂ´t par son talent,
  • tantĂ´t par sa personnalitĂ©,
  • tantĂ´t par ses engagements, les trois pouvant se cumuler.

On l’a connu

  • vampĂ© par un public LGBTQIA+, comme qu’on dit aujourd’hui ;
  • happĂ© par un public gabonisant ; le voilĂ 
  • mix’n’matchant son auditorat,

auquel s’ajoutent les curieux et les amis liĂ©s Ă  ses explorations extraterrestres. Rien d’Ă©tonnant – ou presque – chez ce « mulĂ¢tre », ainsi que se dĂ©signe le Franco-Gabonais, toujours soucieux non pas de mĂ©tissage mais de rencontres. Ce premier mars 2024, il rĂ©unit des fans presque venus des six coins de l’Hexagone. Ça parle le roche-sur-yonnais, le manceau, le baugeois, mĂªme le francilien. Ça se passe dans le nouvel Autrement CafĂ©, lieu homo-mais-pas-que, Ă  l’Ă©tage oĂ¹ a Ă©tĂ© prĂ©servĂ©e une salle avec peluches, cheminĂ©e et piano droit toujours debout.
Et c’est d’abord ça, un concert de Jann (nul ne parle de Jann HALEXANDER, ici) : des gens qui

  • se rencontrent,
  • se retrouvent,
  • s’interpellent et
  • se dĂ©couvrent.

Un melting-potes qui ne savaient pas qu’ils Ă©taient potes – ce qui, longtemps, Ă©tait le principe d’un concert de chansons. Se rassemblent

  • des habituĂ©s qui se rĂ©confortent en en retrouvant d’autres,
  • des curieux qui se risquent et devant qui les coutumiers s’effacent pour leur rĂ©server les meilleures places quitte Ă  se retrouver derrière l’inĂ©vitable poteau mĂªme pas rose,
  • des rencontres de hasard qui, happĂ©s par un clip, une interviouve, un hasard de streaming, se disent que ça vaut le coĂ»t de se faufiler dans l’antre de Jann, mĂªme sans connaĂ®tre les codes des chansonnomaniaques, y en a encore.

 

Excellente première partie de Jann Halexander Ă  l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of SĂ©bastyĂ©n Defiolle.

 

Faut pas minimiser cette performance. Dans une société

  • clivante,
  • communautariste,
  • passionnĂ©e par la segmentation si chère aux marketteurs,

de la musique populaire qui unit des gens aussi différents,

  • pas grĂ¢ce au matraquage publicitaire,
  • pas grĂ¢ce aux conneries massmĂ©diatiques,
  • pas grĂ¢ce au conformisme obligĂ© des gens bien mis,

y en a pas tant que ça. MĂªme dans la chanson. Loin du cul-culisme prout-prout des Konnoisseurs que l’on croisait parfois (souvent) dans les files d’attente des vedettes de l’ex-chanson Rive Gauche, dans le coin, on s’en fout de savoir que tu aimes le fĂ©minisme d’Anne Sylvestre depuis qu’elle passe sur France Inter (et que tu as reçu un tombereau de subs pour Ăªtre une sorcière comme elle) ou que tu adooooooooores Machin de Sagazac qui a reçu le CĂ©sar de la musique de TĂ©lĂ©rama – d’ailleurs, tu suis Judith Godrèche sur IG, bouleversante. Nan,

  • on prend des nouvelles des uns,
  • on s’intĂ©resse Ă  ces autres que l’on ne connaissait pas et
  • on Ă©change des souvenirs de famille qui persistent (« moi, je m’occupais de votre père qui aimait tant son costume-cravate », « si, si, je retourne Ă  BaugĂ© pour acheter des chocolats chez Bernard »).

On n’est pas potes Ă  la vie, Ă  la mort, on est juste vivants, ensemble, rapprochĂ©s par un chanteur. Quoi de plus joyeux ?

 

Ă€ suivre…

 

The Exterminating Angel, OpĂ©ra Bastille, 29 fĂ©vrier 2024 – 1/3

Aperçu du dĂ©cor d’Anna-Sofia Kirsch après l’apocalypse Ă  l’OpĂ©ra Bastille, le 29 fĂ©vrier 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Captivant et dĂ©rangeant, le bloc de deux heures fomentĂ© en 2016 et dirigĂ© par Thomas Adès, sur un livret qu’il a co-Ă©crit avec Tom Cairns en s’inspirant d’un film de Luis Buñuel, arrive enfin Ă  Bastille dans une mise en scène de Calixto Bieito. Devant nous, une grande salle de rĂ©ception blanche. Un lustre. Au centre, une table avec trois chandeliers. Un faux quart de queue. Un enfant avec des ballons-agneaux qui rĂ©pète « BĂªĂªĂªĂªh » tandis que sonnent les cloches. L’Ă©clairage de Reinhard Traub joue avec les ombres,

  • plus grandes que l’enfant,
  • plus mystĂ©rieuses que le rĂ©el,
  • plus captivantes que l’agaçante factualitĂ© des bĂªlements.

L’orchestre s’accorde. Sur scène, les gens de maison se prĂ©parent pour la rĂ©ception post-opĂ©ra que donneront LucĂ­a de Nobile (Jacquelyn Stucker) et Edmundo, son Ă©poux (Nicky Spence). Sauf que presque les petites mains veulent prendre la poudre d’escampette. Julio le majordome (Thomas Faulkner) essaye de retenir Lucas le valet de pied (Julien Henric). Camila (Bethany Hoark-Hallett) et Meni (Ilanah Lobel-Torres) hĂ©sitent sur l’art et le prĂ©texte permettant de se dĂ©filer. DĂ©jĂ , le chant est sous tension. Les voix

  • s’envolent,
  • rugissent,
  • s’interpolent.

Quand hĂ´tes et invitĂ©s arrivent, le ver est dĂ©jĂ  dans le fruit – sans doute l’Ă©tait-il avant, mais avec une discrĂ©tion qui l’honore. Cette petite bande aussi forme un bloc en fusion oĂ¹ l’on dĂ©couvrira qu’Ă  peu près tout le monde couche avec Ă  peu près tout le monde. Baste, pour le moment, rien ne transparaĂ®t Ă  un dĂ©tail près : les identitĂ©s sont confuses, ce que mime et accentue les glissendi des Ondes Martenot tenues par Nathalie Forget. Quand les prĂ©sentations sont faites, elles sont Ă  peu près inintelligibles. Qu’importe, tout le monde est enchantĂ© ce qui n’est certes pas innocent dans un opĂ©ra oĂ¹ la magie joue son rĂ´le. Parmi les personnages qui se mĂ©langent dans un prĂ©cipitĂ© Ă  peine mondain, il y a

  • Leticia, la cantatrice du soir (Gloria Tronel),
  • Bianca la pianiste (Christine Rice) et son mari le chef d’orchestre Alberto (Paul Gay),
  • RaĂºl l’explorateur (FrĂ©dĂ©ric Antoun),
  • la veuve Silvia (Claudia Boyle) et son très cher petit frère Francisco (le contretĂ©nor Anthony Roth Costanzo),
  • Carlos le docteur (Clive Bayley),
  • Beatriz (Amina Edris) et Eduardo son fiancĂ© (Filipe Manu),
  • une certaine Leonora (Hilary Summers),
  • un vieillard nommĂ© Russell (Philippe Sly) et
  • un colonel (Jarrett Ott).

Ce maelström a, comme nous, besoin de se repasser la scène pour espĂ©rer y voir plus clair. Thomas Adès commence ainsi Ă  placer ses pions. D’un cĂ´tĂ©, il efface toute rĂ©currence ou repère thĂ©matique (il n’y a ni refrain ni mĂ©lodie Ă  attendre) ; de l’autre, il travaille sur la rĂ©pĂ©tition plus ou moins Ă©vidente de

  • sĂ©quences,
  • modes et
  • structures.

C’est un signe narratif indiquant que quelque chose ne colle pas dans cette histoire et que les personnages sont sans doute pris dans une itĂ©ration incontrĂ´lable ; mais c’est aussi une double mise en miroir du rĂ©cit : le rĂ©cit dĂ©crit ce qui se passe autour d’une reprĂ©sentation d’opĂ©ra comme celle Ă  laquelle assistent les spectateurs ; et celui-ci s’inscrit dans une sĂ©rie de reprĂ©sentations (ce soir n’est que la première) qui sont aussi des re-prĂ©sentations. De la sorte, le librettiste-compositeur implique la salle sur scène. Par consĂ©quent, le premier grand malaise suscitĂ© par l’opĂ©ra ne naĂ®t pas

  • de la confusion des personnages,
  • de l’interpĂ©nĂ©tration de leurs micro-histoires, ou
  • de la difficultĂ© de comprendre sur-le-champ qui est qui ;

il sourd de l’inquiĂ©tude qu’a le spectateur de se retrouver voire de se reconnaĂ®tre dans le collectif des chanteurs sans pouvoir maĂ®triser la situation ET en sentant que ça va dĂ©raper. En ce sens, la rĂ©pĂ©tition de la scène de prĂ©sentation manifeste le

  • le dĂ©rangement d’une chronologie (on go back to the debute sans crier gare),
  • qui manifeste le dĂ©rangement du dispositif narratif
  • qui, lui-mĂªme, ne peut que dĂ©ranger le spectateur.

Or, c’est bien le dĂ©rangement qui est au cÅ“ur de l’histoire. Chez ces gens-lĂ , monsieur, quand on est invitĂ©, on est le bienvenu, donc on ne dĂ©range pas. Toutefois, cet Ă©tat passif doit devenir actif. L’invitĂ© doit veiller Ă  ne pas dĂ©ranger son hĂ´te. Dans un monde propret et prout-prout, rien ne doit dĂ©passer. Les personnages sont mĂªme placĂ©s un temps le long du dĂ©cor comme pour laisser le spectateur prendre conscience de trois points nĂ©vralgiques :

  • un, le personnage principal de l’opĂ©ra – l’ange exterminateur – n’est pas lĂ  ;
  • deux, le personnage principal de l’opĂ©ra n’est pas un personnage, c’est l’espace, la pièce – aussi grande soit-elle – oĂ¹ sont enfermĂ©s volontaires les invitĂ©s et, plus encore que l’espace, la clĂ´ture, les limites de la scène, infranchissables narrativement (les personnages sont enfermĂ©s) et symboliquement (que se passe-t-il au-delĂ  de la scène ? interrogera le compositeur) ;
  • trois, le personnage principal de l’opĂ©ra – l’ange exterminateur – est sans doute dĂ©jĂ  lĂ , d’autant plus inquiĂ©tant qu’il n’est pas visible mais imaginaire.

Ce personnage ne peut Ăªtre perçu ou contemplĂ© comme un Ăªtre de chair. Il est ailleurs, dans

  • la confusion,
  • la rĂ©pĂ©tition et
  • le dĂ©calage entre un dĂ©cor nickel chrome et la pagaille organisĂ©e qui règne sur scène comme dans la fosse.

Le malaise qu’une telle situation inspire devrait nous inciter au pessimisme quant Ă  l’issue de cette aventure ; nĂ©anmoins, nous voilĂ  accrochĂ©s comme nous le sommes d’ordinaire Ă  la vie lorsque nous parvenons opportunĂ©ment Ă  oublier que nous allons mourir.

 

Ă€ suivre…

 

Fruits de la vigne – Le vin, sang de la Terre (Monier-PerrĂ©ol) 2019

Photo : Bertrand Ferrier

 

… et c’est vrai que, parfois, ce marketing pseudo mystĂ©rieux, plongeant dans des rĂ©fĂ©rences contradictoires

  • (Ă©loge des grandes exploitations blanches avant la guerre de SĂ©cession,
  • titre bateau pour polar vaguement racoleur,
  • refrain Ă©colo aux bannières un rien Ă©culĂ©es,
  • engagement social de gauche qui n’empĂªche pas de vendre des appellations prestigieuses au prix de, prĂ©cisĂ©ment, des appellations prestigieuses…),

qui imbibe les Ă©tiquettes de nombreux vins – notamment proposĂ©s dans les caves parisiennes – peut agacer, parasitant discrètement le plaisir de la dĂ©gustation en tentant de faire tinter un naming pataud au milieu d’une musique autrement appĂ©tissante. Or donc, ce jour-lĂ , n’Ă©coutant que notre envie de suçoter quelque fluide gouleyant, nous dĂ©bouchons un vin de pays des collines rhodaniennes, l’entrĂ©e de gamme chez Jean-Pierre Monnier et Philippe PerrĂ©ol – Ă  quasiment cent balluches l’entrĂ©e, on a dĂ©jĂ  affaire Ă  un beau porche. Pas encore une Porsche, non, mais dĂ©jĂ  un beau porche.
La robe de cette syrah de 2019 nous rĂ©jouit comme ces filles louĂ©es par Jean-Jacques (non, pas Rousseau) parce que, en sus de leurs charmes, elles ne font pas de manière. C’est un fait : Ă  cette quille, il ne faut pas tout un dĂ©bat ni pour le haut, ni pour le bas. L’y invite-t-on ? Voici qu’elle se dĂ©chire pour dĂ©voiler une griotte dense tirant sur le cafĂ© serrĂ© vers le centre. Pour qui se dĂ©lecte des vins qui ne s’excusent pas de ne pas Ăªtre de la flotte coupĂ©e Ă  la tisane Ă©quitable, impossible de ne pas Ăªtre Ă©moustillĂ© par la belle compacitĂ© affichĂ©e par le jus. L’obscuritĂ© rougeoyante fait joyeusement saliver en promettant d’autres dĂ©lices, la coquine.
Le nez surprend. Ce sont d’abord ses vapeurs dĂ©licatement sucrĂ©es qui s’infiltrent dans nos naseaux. Ensuite, en tĂ¢chant d’affiner, on se laisse entraĂ®ner vers un caramel acidulĂ©. Enfin, on se perd volontiers dans d’autres pistes : se faufile alors le pruneau cuit ou le zeste d’orange ou les deux. Certes, cela ne correspond pas aux verdicts des dĂ©gustateurs confirmĂ©s, mais ça tombe bien : on ne fait pas partie du club, on aspire juste Ă  kiffer presque respectueusement.
La bouche dĂ©sarçonne itou, ce qui est loin d’Ăªtre un dĂ©faut pour qui aime dĂ©couvrir plutĂ´t que ressasser. D’emblĂ©e, il y a de la genièvre amère qui vous remonte dans la pĂ©ninsule vous servant de nez. Elle laisse en bouche un Ă©quilibre

  • flagrant,
  • solide,
  • sĂ©rieux

qui persiste. Petit Ă  petit, le palais s’accoutume et repère une saveur boisĂ©e, presque rafraĂ®chissante. Pour autant, ce « vin de pays » ne joue pas les cadors :

  • habile, il Ă©vite l’astringence ;
  • curieux, il risque sa personnalitĂ© ;
  • sĂ©rieux, il ne prĂ©tend pas dĂ©velopper une note finale Ă©norme, plutĂ´t Ă  un apaisement Ă©picĂ© et posĂ©.

En somme, un vin pour le moins Ă©tonnant, dont les 13,5° ont utilement profitĂ© de leur mariage avec une merguez corsĂ©e et un riz nature, surtout après qu’on l’a laissĂ© s’ouvrir un peu. Bah, le vin, c’est comme un mache de rrrrrrubis : c’est plus agrĂ©able quand ça s’ouvre – et, confiture sur la tartine beurrĂ©e, si on garde une juste maĂ®trise de l’immodĂ©ration, ça fait quand mĂªme moins mal qu’un pilier de 150 kg Ă©talĂ© sur votre Ă©chine…