Première de pochette
La chanson autobiographique est le masque prĂ©fĂ©rĂ© de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifestĂ© un grand enthousiasme devant la mascarade organisĂ©e par le gouvernement lors de la pandĂ©mie covidique s’empare Ă nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile Ă dĂ©finir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons rĂ©arrangĂ©es, au cĂ´tĂ© d’une nouveautĂ© et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridĂ©e, sied probablement Ă celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière Ă chanson :
- chanteur avec du texte dans la fredonnerie (voire carrément pas de musique) et « mouton noir et frisé » de la catégorie ;
- noir mais blanc ;
- papa et bisexuel en couple avec un homme.
Le cĹ“ur de son projet crĂ©atif semble prĂ©cisĂ©ment dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-ĂŞtre pas mĂŞme de contradiction ; en revanche, un dĂ©fi stimulant quoique sans doute parfois Ă©puisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problĂ©matique en chansons Ă partager. La question de l’identitĂ©, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’oĂą jaillit l’Ă©nergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sĂ»r qu’il se soit toujours abreuvĂ© avec une telle soif Ă ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père rĂ©citer un texte en myĂ©nĂ© sur une guirlande pianistique assumant son ambiguĂŻtĂ© entre
- musique d’ascenseur (celle qu’on n’Ă©coute pas mais qui nous habite),
- bande-son pour un court-métrage à imaginer, et
- magma sonore dont Ă©merge une parole intelligible Ă seulement quelques milliers d’humains.
Jann Halexander joue sur l’ambiguĂŻtĂ© (chanson, slam, rĂ©cit ?) et l’indĂ©cryptable (langue locale sans sous-titre) pour se dĂ©finir de manière spĂ©culaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas Ă la mĂ©lodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en rĂ©cital, revient alors dĂ©filer dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par SĂ©bastyĂ©n Defiolle. Après un dĂ©but acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocitĂ© cet Ă©loge de la durĂ©e.
- Le temps sait se suspendre,
- les mots se taire,
- le tempo devenir libre et
- les notes onduler.
Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on Ă©crit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla gĂ©nĂ©rique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abductĂ© et cherchant, en passionnĂ© de transcendance, des vĂ©ritĂ©s extraterrestres au milieu des rĂ©alitĂ©s terrestres. LĂ aussi, la mĂ©lopĂ©e se dĂ©robe Ă l’Ă©vidence :
- diction mutante,
- prosodie syncopée et
- souplesse de la mesure
distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonnĂ© dans le flot du verbe et des sons. La mĂ©lancolie des paroles qui se rĂ©pètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est
- constat,
- acte de foi dont l’itĂ©ration finira par convaincre, ou
- postulat ironique.
Le parcours halexandĂ©rien se poursuit avec le texte intitulĂ© « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction Ă la seule chanson nouvelle du disque. La mĂ©ditation, envoyĂ©e sur un dĂ©bit fort prompt puisque mĂ©diter n’est pas forcĂ©ment chougnasser, part du « petit cĹ“ur du canari » pour se muer en confession sur
- l’hypersensibilitĂ© de l’artiste – laquelle peut passer pour de l’insensibilitĂ© ou de l’indiffĂ©rence, dont Jean-Jacques G. dit le Grand a dit ce qu’il y avait Ă dire,
- la folie sociale qui, si souvent, saisit l’homme,
- l’envie de coller une main dans la gueule des idĂ©es dĂ©lĂ©tères, et
- le rĂŞve d’une safe place oĂą « [s]e laisser aller » sous un regard bienveillant.
« CĹ“ur canari » apparaĂ®t alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intĂ©rieur oĂą il n’y a pas de place pour
- l’exotisme,
- la nostalgie ou
- les babillages touristiques.
Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmentĂ© derrière une ritournelle posĂ©e et un texte qui s’Ă©chappe de la rĂ©fĂ©rence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardĂ©es façon Anne Sylvestre employant « des mots Ă©tonnants » comme « rĂ©mige » en Ă©voquant
- ici un timbrado (un canari espagnol, comme chacun sait),
- çà un abstème,
- là un monde « nidoreux » (id est « qui pue le pourri », le doit-on préciser ?).
Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilitĂ© et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, Ă©videmment, permettre Ă l’homme-canari de se libĂ©rer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’ĂŞtre jouĂ© et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui Ă©claire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-ĂŞtre cette vertu, fĂ»t-elle encore plus fugace qu’Ă©phĂ©mère,
- d’apaiser certaines dĂ©tresses,
- d’expliciter l’indicible et
- de vivre avec d’autres ce qu’il serait insupportable de garder pour et en soi.
Au reste, le climax du disque est suivi d’une pĂ©roraison d’une minute intitulĂ©e « Je reviendrai ». On pense Ă Anne Sylvestre glissant :
Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage Ă ce rendez-vous-lĂ ,
Croyez-moi, ell’ reviendra !
Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vĂ©cu au Canada, il ne promet pas de revenir Ă MontrĂ©al dans un grand Boeing bleu de mer. C’est Ă Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. RĂŞve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intĂ©rieure. La route escarpĂ©e qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…
Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.