Voilà des années que j’ai enfin osé chanter Mama Béa Tekielski avec un répertoire sans cesse changeant tant le catalogue est vaste. Voilà des années que l’ami Jann Halexander chante Catherine Ribeiro avec cette liberté qui le caractérise.
Pas d’imitation,
pas de fake,
pas de chougne féministe,
juste, et c’est pas rien,
l’urgence du partage,
l’envie de la découverte,
le plaisir du répertoire.
De la chanson (qui plus est pour Béatrice Tekielski, dont j’ai choisi des chansons qui ressemblent presque à des chansons),
incarnée,
multiple,
virevoltante.
Une envie qui emmerde
les modes,
les bienséances,
les coteries.
Une proposition qui trouve preneur dans l’arrière-salle de la librairie anar de Paris, pour un concert
pétillant,
rugueux et
dialogué
avec la participation des puissants guitaristes fouyouyous, chacun à sa manière, Sébastyén Defiolle et Claudio Zaretti. Entrée carrément libre, sortie tout autant. Avec vous serait un plus. Rendez-vous 145, rue Amelot, Paris 11.
Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
Il a beau passer une grande partie de sa vie entre scène et répétitions, Jann Halexander n’est pas un stakhanoviste du micro. Tout au plus, depuis quelques années, s’efforce-t-il de battre le fer quand il s’est refroidi en enregistrant un disque tous les quatre ans. Le rythme ne lui messied pas car, le reste du temps, il chante.
Ses nouvelles chansons,
ses anciennes,
celles de feue Catherine Ribeiro ou de tel autre artiste avec qui il partage un bout de spectacle.
Ornithorynque, sa nouvelle collection de fredonneries, porte traces et stigmates de cette façon de fonctionner qui, au fil des expériences, est devenue manière d’être.
Le disque s’ouvre sur une déclaration de paix, comme il y a des déclarations de guerre. À l’instar d’Anne Sylvestre, Jann n’est pas du genre à prendre une oriflamme ou un drapeau. Non qu’il évite l’engagement avec la pudeur d’une jeune oie blanche soucieuse de ne blesser aucun volatile (faut bien vivre) ou, au contraire, de ne pas exploiter un filon nourricier en fédérant autour d’elle des congénères sensibles à la cause qu’elle cacarde. Jann a ses colères, dont l’absence de démocratie au Gabon, son co-pays natal ; Jann a ses singularités assumées, dont il déteste rien tant qu’on les considère comme des singularités, les assumât-il lui-même à la télévision – ainsi, dès le début de sa carrière, il n’a pas hésité à participer à une émission face caméra sur la bisexualité. Toutefois, jusqu’à présent, ses chansons les abordaient par
la bande,
l’humour,
l’allusion,
la fable,
le conte.
Comme en écho, le premier titre, « Je reviens de Différence » raconte sur une base piano-voix un rêve d’utopie mêlant
respect,
tolérance,
liberté et
métissage.
Avec ce « Il me reste un pays à vous dire » qui n’a de vigneaultique que l’idée de décrire un espace idéal, le chanteur assume son lyrisme, rehaussé par les chœurs vintage assurés par Charlotte Grenat et les arrangements de Sébastyén Defiolle, qui glisse sous la voix un contrechant de violoncelle synthétique sciemment fêlé comme pour laisser passer la lumière sur ce mirage goûtu.
Dès lors, une écoute distraite pourrait donner l’impression que l’on a affaire à une chanson
sirupeuse,
gentillette,
bisounoursique,
pis : oui-ouiste.
De fait, c’est ce qu’est « Je reviens de Différence », puisque son propos est de décrire le plus top moumoute du top moumoute selon son auteur. Il n’est donc pas question de polluer le songe par des pensées négatives. Inch’Allalalalalah, nous aurons l’occasion de revenir sur notre bon vieux plancher terrestre plus tard. Cependant, au fil des 4’40 de ce titre liminaire, il appert que la douce tranquillité de la chanson est le faux-nez d’une virulente critique sociétale et humaine. En énonçant longuement ses critères de la vie heureuse, que l’auditeur est bien libre de ne pas partager intégralement (le contraire serait un comble !), Jann Halexander pointe aussi, l’air de rien, ce qui pourrit la vie en général et son existence en particulier. Presque par inadvertance, l’auditeur en vient à se demander pourquoi ce qui paraît si über cool selon l’artiste relève
du fantasme,
de l’irréaliste, bref,
de la différence.
Là encore, il ne s’agit pas de pleurnichouiller mais d’aider à prendre conscience de ce qui nous plombe afin, selon la stratégie souchonienne, de nous inciter à « sauter en l’air, woh-oh-woh, woh-oh-woh ».
Cette dualité entre optimisme amer et amertume désenchantée s’entend aussi dans la nouvelle version d’une chanson majeure du répertoire de l’artiste, « Le poisson dans mon assiette ». La guitare
sèche,
épurée, comme
tentée par le reggae
de Sébastyén Defiolle fait merveille pour réenchanter cette histoire horrible du type qui, bien qu’il n’aime pas le poisson, en commande un au restaurant et y découvre le reste d’un migrant. Les effets humoristiques sont gommés par une volonté d’explicitation qui fixe l’évolution du rapport du créateur à sa chanson. À force de l’entonner sur scène, il a développé des passages parlando et vocalisés avec un vibrato que n’aurait pas renié Catherine Ribeiro. Ici, il semble les mettre au propre, comme s’il prenait conscience que l’effet euphorisant produit par son texte sur un public ravi de retrouver un air connu avait fini par gommer la laideur du constat ayant suscité une écriture soucieuse de « tenir la main d’une âme noyée » ce qui, aurait précisé Ricet Barrier, « est vachement pas gai ».
Une fois de plus, Jann Halexander travaille le prisme plus que le sujet. Quelque dramatiques soient-elles, les noyades de migrants nous paraissent si banales qu’il faut un angle singulier pour nous dessiller les yeux. Pour autant, l’artiste évite la moraline et le laïus censé donner mauvaise conscience à celui qui l’écoute. Le personnage qui chante dit « je », raconte sa vie de Franco-gabonais, évoque ses dégoûts culinaires. C’est donc à travers
ses mots,
son ressenti, et
peut-être moins sa culpabilité que sa prise de conscience d’une insidieuse indifférence
que sont interrogées
la banalisation de la mort, voire
sa moralisation (« bien fait pour eux »), et
sa positivation (« autant de racailles siphonnant nos aides sociales en moins »).
Pour permettre à l’auditeur d’accueillir l’onde de choc de ce coup de tam-tam, le musicien propose un instrumental pour piano seul, évidemment intitulé « Altérités ».
Les mots sérieux reprennent avec « Miss Amelia », dont la marche descendante du début du couplet n’est pas sans évoquer « Chinamour » de Romain Didier et Christian Ravasco. Apparaît ainsi un personnage inspiré par la littérature, comme on en voyait surgir un, droit des écrits de Marguerite Yourcenar, dans « Souvenirs d’Hadrien ». La littérature semble inspirer à l’ACI des portraits à la galerie desquels il ajoute désormais cette femme « vieillie », « bafouée », « amère », « délaissée », « embêtée » par ses voisins et mourante. Pont et break ne changeront rien à son destin que l’arrangement de Sébastyén Defiolle rend paradoxalement attirant, dans l’espoir de « voir une murmuration qui enchante l’horizon ».
Et si cette « murmuration » était la paternité ? Avec « Ballade pour un enfant », Jann s’enchante d’avoir co-créé une raison de sourire et de rajeunir. En l’espèce, il a inventé « une nouvelle note de musique dans cette longue partition que l’on appelle la vie ». Ce sont
la résonance de cette note qui semble l’intéresser,
l’interaction qu’il peut avoir avec elle, et
l’obligation – qui lui convient – dans laquelle elle le plonge de saisir l’instant présent plutôt que de tirer des plans sur la comète de l’avenir.
Assurément, Jann Halexander a bien retenu le leitmotiv des « Gens qu’on aime », qu’il chante en duo avec Charlotte Grenat, laquelle l’a écrite pour rappeler qu’il faut dire qu’on aime aux gens qu’on aime (si). De la sorte, la chanson fait écho au travail apocalyptique qu’est en partie la chanson selon le duettiste. Il s’agit pour lui de révéler ce qui, devient masqué à force d’être évident. Par sa simplicité, la chanson en général ne décrit pas le monde, elle nous permet d’en prendre conscience. Ornithorynque l’engage dans cette voie – une prochaine notule nous permettra de vérifier si la seconde partie du disque poursuit cette exploration ou prend plaisir à délirer étymologiquement, c’est-à-dire à quitter le sillon qu’elle paraissait dessiner sur le champ meuble de notre écoute.
À suivre !
Pour écouter gratuitement le disque (sans publicité, alléluia !) et l’acheter moins gratuitement, c’est ici.
C’est le dernier disque studio de la Ribeiro. Trente ans après sa parution, par une coïncidence au moins aussi politique que comptable, il débaroule enfin sur les sites de streaming avant, espérons-le, de gagner à nouveau nos gramophones et autres mange-disques. Même si Catherine Ribeiro n’a jamais été qu’en partie cette pasionaria d’extrême-gauche à laquelle on l’a parfois réduite, fût-ce avec sa bénédiction occasionnelle, il n’est pas innocent de rééditer un de ses disques à l’heure où le néolibéralisme cingle les clampins avec une outrance décomplexée qui n’a désormais plus de limite. Du moins – les stéréotypes sont rarement des types avec un Walkman – est-ce ce que l’on imaginait en apprenant la nouvelle. En réalité, Fenêtre ardente n’a rien d’un disque militant réservé
aux anars nostalgiques,
aux cocos vieillissants ou
aux antimacronistes outragés en quête d’un porte-voix authentique, pas d’un connard soumis, casquette sur le cigare, qui réciterait dans les Zénith la vulgate molle d’un PS emperruqué.
Voilà le premier intérêt de cette réédition, qui semble surtout désigner une mise à disposition sur les plateformes de streaming d’un disque qui ne s’y trouvait pas (pas de remix, pas de bonus track, pas d’interview de l’artiste, de ses collaborateurs ou de ses musiciens, c’est dommage !) : remettre en cause clichés et croyances de ceux qui, comme l’auteur de ces graffitis, ont parfois assez de vapeur pour s’imaginer connaître quelques pans de la chanson française. Admettons notre très grande faute, mais soulignons que ces clichés et croyances participent du succès sourd qui continue d’accompagner le nom de Catherine Ribeiro. Depuis 1993, l’affection un rien mystique pour
son œuvre,
sa voix et
sa personnalité
reste vive chez les chansonnophiles qui ne logent ni leur cœur ni leur cerveau dans leurs chaussettes. Réinsérer un coin dans le juke-box est sans doute le deuxième intérêt de cette réédition. Et son troisième intérêt, c’est de permettre aux curieux de revenir aux sources, c’est-à-dire aux disques solo de la dame, les disques d’Alpes ayant bénéficié d’un suivi moins catastrophique. Outre le contexte politique, le contexte artistique s’y prête. Des initiatives pour raviver ces braises émergent, dont le tour de chant fomenté par l’ami Jann Halexander et autant fredonné que gueulé sur des scènes de théâtre, de péniche ou de librairie, à Paris et ailleurs. On retrouve d’ailleurs Jann et sa structure Purple Shadow Agency, avec laquelle j’ai souventes fois collaboré, dans les trublions qui ont contribué à susciter cette réédition pour le moment digitale, mais qui ne s’interdit pas à l’avenir de lorgner vers le disque physique.
Le disque claque neuf chansons aux textes écrits par l’interprète et aux musiques confiées à des compositeurs variés. À l’iconique Patrice Moullet revient le titre liminaire, « Stress et strass », où la poudrière planétaire est passée au Kärcher de la voix et de l’énigmatique poésie d’une révolte moins explicite que suggérée. L’excellent sax soprano de Xavier Cobo habite un arrangement que plomberaient, sans lui, les synthés surannés et poisseux de Michel Précastelli. Pour qui, comme l’auteur de ces lignes, se prend à aimer davantage les codas développées que les chansons elles-mêmes, ce titre est plus que sapide ! D’autant qu’il précède une demi-surprise…
En effet, on sait peu qu’Anne Sylvestre a composé pour les autres. C’est pourtant le cas pour « Racines », où les arrangements façon religieux synthétique ne brillent pas par leur subtilité. Catherine Ribeiro y pose qu’elle ne croit pas en « Dieu, l’infiniment puissant », parce qu’elle croit en l’ho-om-meuh. Jouant de la gravité de sa voix mutante comme elle jouait jadis de ses aigus, l’interprète nous happe dans le cri d’une femme qui bute et rebute sur la religion tout en se nourrissant de transcendance inspirante et aspirante, que celle-ci soit humaine, collective ou amoureuse. À ce chant non pas d’athée ou d’antithéiste tentée par l’ironie ou la rigolade, plutôt à ce chant d’ivresse ou d’espoir à être plus-que-soi-même, répond en quelque sorte « Les prédateurs », composé par Francis Campello où les guitares prennent enfin leur place. Dans sa veine associant fureur et énigmaticité bien qu’elle fasse résonner la plus explicite « Me v’là » d’Anne Sylvestre, Catherine Ribeiro signe là une chanson qui évoque tant les vampires qui lui ont sucé le sang que la « femme vautour de l’occasion » qu’elle a été. Elle est une première pierre dans le jardin d’une femme en quête de dignité après avoir été lacérée par les griffes des hommes. D’autres suivront.
« L’enfant du soleil couchant », composée par Patrice Moullet, est un des titres-phares qui éclaire le disque d’une lumière aussi douce qu’étrange, avec une connotation rock progressif qu’une partie instrumentale distille avec pertinence. Le texte entortille l’évidence de l’intelligible et la part intime, inaccessible, donc que chaque auditeur peut investir en se reconnaissant
soit dans les paroles,
soit dans les parties chantées sans texte,
soit dans les parties musicales.
(Pour l’anecdote, « Racines », « Les prédateurs » et « L’enfant du soleil couchant » ont été choisies par Jann Halexander à l’occasion de son récital autour des chansons de Catherine Ribeiro.) « Bolide » se présente sous des atours plus disco pour jouer de la fascination-répulsion qu’inspirent les accidents de la circulation ; et c’est une nouvelle chanson sur ces hommes qui fracassent les femmes.Pour l’occasion, la Ribeiro retrouve ses envolées irriguées par la provocation (« Que c’est beau, un type éclaté / dans sa lumière hallucinée ! », « une femme peut-être [?] allongée attend toujours d’être baisée ») et prolongées par des parties instrumentales où la ligne brisée l’emporte volontiers sur l’horizon mélodique. « Le Cerf-volant » développe l’imaginaire de l’enfance, du voyageur, donc de la liberté, du hasard, du désir d’être « échevelée comme un jardin ». On peut regretter que des arrangements en nappe tendent à surligner la pulsion méditative du texte, dont la liberté aurait sans doute gagné à être plus finement accompagnée, donc pulsée. Un deuxième motif instrumental, plus percussif et au potentiel orientalisant finalement peu exploré, même lors de la réexposition finale, se dissout au mitan du titre avec le retour des paroles. Celles-ci décrivent un amour de passage qu’il est difficile de laisser filer comme ce cerf-volant dont « l’enfant-diamant » dénoue le fil (on pense au « Voyageur » que chantera Mama Béa Tekielski dans Indienne, en 1998).
Après trois chansons composées par Patrice Moullet, c’est Francis Campello qui est de service pour forger la musique de « L’amour frappé », troisième épisode dans la dénonciation de la condition féminine. Dans un texte dont l’incipit fait tinter, version trash, « À table », l’un des hits de Jann Halexander, Catherine Ribeiro nous plonge dans ce moment cespéral où la famille se retrouve pour bouffer, picoler et « rafraîchir [ses] moindres pensées » puisque « le temps est la joie » même si tout change, tiens donc, dès les premiers mots échangés. Puis l’enfant, fil rouge du disque, monte se coucher, et le temps devient rabat-joie. Le prédateur fracasse sa femme à poings fermés pour « défigurer ». Sera-ce assez pour inciter la dame à saisir son gamin et à « s’en aller sans se retourner » ? Espérons-le pour elle… et pour cette poétique volontairement manichéenne où
la femme est désir,
l’enfant liberté et
l’homme profiteur sans scrupule.
En soi, la division des rôles ribeirique aurait de quoi faire soupirer si elle n’était pas partie prenante de l’engagement. La chanson n’est pas un lieu de médiation. Elle est saisissement, jaillissement, excès, et contribue à étayer les trois piliers de la vitalité selon Catherine Ribeiro, qui la poussent à la fois
dénoncer les soumissions et se placer du côté des victimes ;
revendiquer la liberté et la louer, y compris en écrivant des paroles pas toujours très claires, qui laissent donc l’interprétation pour partie libre à l’auditeur ; et
assumer la contradiction consubstantielle à la chanteuse qui, simultanément, hait l’homme-oppresseur et rêve de l’homme-matériau de désir, en partie parce qu’il est l’oppresseur à venir.
« Héros zéro », composée par Patrice Moullet, semble évoquer les damnés de la drogue dont, « seringu’s en main », on a « pourri les lendemains ». Résultat, « rouge est le sang de nos enfants » – les enfants, toujours. Les sonorités vintage de l’arrangement resituent cette problématique dans le contexte des années 1990 sans pour autant réduire la chanson à son actualité de l’époque, tant le texte tient à faire, résolument, le pas de côté qui va bien ; et, tant que l’on en jouit, qu’importe si l’on appelle ce pas de côté
poésie,
floutage ou
désincarcération d’un sens trop souvent enfermé dans un signifiant unidirectionnel, qui fait du mot un marteau enfonçant un clou et non une clef ouvrant maints possibles.
« Aria populaire n°9 » (neuf, comme la neuvième chanson de l’album qu’elle est) élimine les mots pour laisser la voix s’exprimer sur une ultime musique de Patrice Moullet, comme un dernier refus de se laisser enfermer dans une gangue.
Ni féministe victime,
ni gauchiste aveugle,
ni artiste intellichiante,
Catherine Ribeiro ouvre à sa manière – à ses manières, en vérité – une fenêtre ardente sur le monde. Le sien, le nôtre, les autres. L’ombre qui se découpe à travers le rideau où le vent s’engouffre mollement laisse imaginer que, derrière l’embrasure de ses tourments, intérieurs et extérieurs, sans lesquels il n’est pas de chanson vibrante, la dame se réjouit. Elle se réjouit qu’être femme, citoyenne, musicienne soit une chance incroyablement douloureuse et réciproquement. Trente ans plus tard, la voici qui, par la grâce de cette réédition, nous embarque dans son odyssée. C’est moins caricatural que ce que pourraient espérer les imbéciles, c’est donc plus envoûtant. En somme, ce dernier disque studio ressemble à l’obscurité de la nuit qui, sans cesse, « aime quand ça commence encore »[1].
Pour découvrir l’album, c’est par exemple ici. (Pour une écoute intégrale, éviter YouTube où il manque « L’amour frappé » et où les titres ne sont pas dans le bon ordre.)
[1]Ariane Dreyfus, Nous nous attendons précédé de Iris, c’est votre bleu [2008], Gallimard, « Poésie », 2023, p. 65.
Voici quelques perspectives musicales pour le premier semestre. Plus de renseignements au fil du temps ici.
Jeudi 16 mars, 19 h, théâtre du Gouvernail (Paris 19) : « Dis-moi pourquoi tu cries », Bertrand Ferrier chante Mama Béa Tekielski.
Samedi 18 mars, 16 h, librairie Publico (Paris 11) : « Jann Halexander chante Catherine Ribeiro » [accompagnement à la guitare et au piano].
Jeudi 30 mars, 20 h, cinéma Le Lincoln (Paris 8) : « Jann Halexander fête ses 20 ans de carrière » [accompagnement au piano].
Jeudi 1er juin, 20 h, théâtre du Gouvernail (Paris 19) : « Le ciel est rouge (ou il devrait) », nouveau tour de chant après « À tout hasard » (2021, Ivry) et « Sur le plancher des chiens » (2022, théâtre de l’Île-Saint-Louis).
Dimanche 4 juin, 16 h, église Saint-Acceul d’Écouen (Val-d’Oise) : récital orgue et contre-ténor avec Michaël Koné.
Mercredi 21 juin, 20 h 30, église Saint-André de l’Europe (Paris 8) : « A map of our world », récital orgue et saxophone autour du répertoire de Pat Metheny et Lyle Mays. Avec Pierre-Marie Bonafos au sax et, en invité, Jacques Bon (électronique).
Depuis le 5 novembre 2022, Jann Halexander remet Catherine Ribeiro et son répertoire à sa place : sur scène. Pour l’occasion, une émission préparée et des émotions non fake lui étaient réservées. Sur « Radio libertaire« , Mariama au micro et Nicolas à la technique avaient mis les grands plats dans les très grands pour accueillir le porte-voix de Catherine Ribeiro et pas que. Dopés par des Dragibus, on a même interprété deux chansons en direct, « Jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque » et « Les prédateurs », où, me substituant aux gratteux officiels, je me démangeais les cordes du ventre aussi loin que j’étais concerné.
Curieux, découvrez le résultatici. Dans un monde empesé de fffatigue bien compréhensible, de conformisme bien détestable et de gnangnantisation que même pas ça vaut la peine qu’on en parle, ça dissone joyeusement, ce qui n’est pas rien.
Sébastyén Defiolle, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de la première du concert “Juste Catherine Ribeiro”, nous avons posé à Jann Halexander quelques rafales de questions. Voici la quatrième salve, articulée autour de la chanson “Soleil”.
On ne va pas trop en dire pour ne pas spoiler, sans apostrophe, mais « Soleil », qui conclut l’album Tapages nocturnes (1986), arrive à un moment de bascule du spectacle. En effet, après une partie intimiste, ce titre envoie du bois et assume la diversité du répertoire de Catherine Ribeiro, à la fois intérieur, engagé, mystérieux et, parfois, pêchu. Est-ce aussi ta vision d’une certaine chanson « à texte » qui n’oublie pas qu’elle est aussi chanson « à musique » et « à spectacle », et donc que, aux moments-clefs, il faut envoyer du lourd pour faire plaisir et se faire plaisir ? Oui, il faut envoyer du lourd pour faire plaisir, mais pas seulement avec du lourd – j’ai toujours l’obsession de proposer un spectacle complet. Il y a très longtemps, j’ai eu l’occasion de voir Jean Guidoni sur scène, il était entouré de danseurs. J’ai aussi vu Mylène Farmer à La Défense Arena, et, après un tableau très chorégraphié, elle s’est retrouvée uniquement avec un pianiste… puis les danseurs sont revenus pour « Désenchantée ». Je me souviens aussi de représentations du cirque Pinder, et j’avais été frappé par la variété des numéros proposés. En clair, je n’aime pas m’ennuyer et j’aime le spectacle vivant dans sa diversité. Ce n’est pas un hasard si on retrouve cette pluralité chez Catherine ! Comme elle, je veux ressusciter sur scène et dans la salle des émotions de la vie ; comme elle, je ne veux pas que ces émotions soient pareilles aux émotions de la vie. Les spectateurs ne viennent pas chercher une imitation de la vie, ils viennent chercher des émotions, nuance.
Quelle est, dans tes spectacles, la plus-value de la scène par rapport aux émotions de la vie ? Le concentré. Le fait que je tienne à proposer un kaléidoscope de sensations pour que ceux qui viennent en prennent plein la vue, les oreilles et le cœur, donc repartent heureux. Nous autres artistes n’avons peut-être pas assez conscience de ce que signifie, concrètement et symboliquement, pour un spectateur, l’acte qui consiste à venir au spectacle. C’est un moment en suspens. Un moment vivant et un moment que je qualifierais comme « un peu plus que la vie ».
Tu as souvent revendiqué ton aspiration artistique à la transcendance… C’est vrai. Même si j’ai conscience que certains trouvent ça too much, je crois que le spectacle offre une forme de transcendance. Tant pis si ça choque ! Pour moi, la poésie et la chanson sont très puissants.
Tu as eu l’occasion de tourner « Soleil » sur scène par le passé. Avais-tu déjà en tête le spectacle, ou était-ce un signe avant-coureur d’une envie de faire un spectacle autour du répertoire de Catherine Ribeiro, même si tu ne te le formulais pas encore ainsi ? Pour être honnête, j’avais déjà en tête le spectacle Ribeiro quand je tournais le spectacle Consolatio. J’avais conscience que ma tournée était un cycle. Je ne comptais pas l’étirer sur deux ans. Il correspondait à une période – celle de l’après-confinement, des années Covid, avec pass sanitaire et vaccinal, une certaine atmosphère… J’en ai déduit que, si je voulais continuer à donner des spectacles à la rentrée, je devais trouver autre chose.
Tu aurais pu offrir au public un florilège en version piano-voix, par exemple… Oui, mais non. Je ne voulais pas reprendre cette formule, avec Jann Halexander qui enchaîne ses chansons… Je voulais me surprendre et surprendre les fans. Comme toujours. C’est ça qui me motive à monter sur une scène, à inventer des projets musicaux. Donc, quand j’ai chanté ponctuellement « Folle Amérique » et « Soleil » pendant le Consolatio Tour, je savais que ces titres seraient dans le prochain spectacle !
Le « Soleil » qui illumine ton spectacle n’est pas seulement celui de Catherine Ribeiro. Il est latinisé, décalé, halexandérisé. Les sots crieront au sacrilège, ça les occupera ; toi, tu assumes cette mutation pour trois raisons :
un, tu vas pas copier l’original, on l’a dit ;
deux, l’artiste t’en a donné licence ; et
trois, tu as sollicité pour ta part ses volontaires pour qu’ils chantent du Jann Halexander à leur façon, aussi bien pour Ils et elles chantent Jann Halexander que pour « Rester par habitude ».
Comment vis-tu ces transformations, parfois radicales ? Je les vis en liberté. Même si Catherine ne m’avait pas autorisé à m’approprier ses chansons, je me les serais appropriées car ses titres existent et sont à la disposition de qui veut les saisir. Aucune chanson n’appartient à son interprète. Pour « Soleil » spécifiquement, vu le titre, j’aurais eu peine à ne pas en proposer une sorte de version latine, tropicale, équatoriale. Non, en réalité, je n’aurais pas pu passer à côté de cette recolorisation !
Et quand d’autres chanteurs reprennent tes chansons… C’est exactement pareil. Mes chansons ne m’appartiennent plus. Elles appartiennent à l’humanité. Les gens en font ce qui leur plaît. Vraiment. En 2016, les Tontons rigolos ont remixé « Papa, Mum », et c’était très, très réussi. Même quand le résultat s’éloigne beaucoup de l’original, aucun souci, au contraire. Je trouve ces propositions plutôt flatteuses !
Finalement, « Soleil » semble rappeler qu’une chanson, ce n’est pas que des paroles et une musique : c’est aussi une interprétation et, sur scène, l’inscription dans un spectacle. Autrement dit, à l’art s’associe l’artisanat. Souvent, parler d’artisanat paraît réduire la chanson et le fait de chanter à des « trucs » ou astuces. Ça va pourtant bien au-delà de ça car art et artisanat se mêlent, par exemple quand tu te laisses emporter par une direction un peu prévue mais pas trop, quand tu te dis « Tiens, ce soir, y avait une bonne idée après le riff, faudrait creuser ça avant la prochaine date pour en faire vraiment quelque chose », bref, quand tu es à la fois dans la chanson, dans l’instant et dans le partage avec le public dont les réactions ou la présence silencieuse peuvent aussi influer sur ton interprétation. J’imagine que c’est une réflexion que tu as menée – pas que sur « Soleil » ! – après la première de Juste Catherine Ribeiro… L’attitude du public, l’atmosphère générale, l’état dans lequel je suis avant et après une représentation, l’état dans lequel je trouve les musiciens, tout cela joue sur la qualité du spectacle et de l’interprétation. Il est certain que ces variables changent d’une soirée à l’autre. Il ne faut jamais que ça se ressemble. Sinon, ce serait atroce ou, a minima, répétitif. Ça, je n’en veux pas. Je veux jouer plusieurs fois de façon rapprochée sans m’embourber dans le copié-collé !
Comment fais-tu pour éviter de te répéter tout en te répétant ? Eh bien, une chanson, comme tu l’as dit, ce n’est pas que des paroles et de la musique. C’est une voix qui porte une émotion. C’est organique. Biologique. Viscéral. La chanson, ça sort d’un corps, au sens physique. C’est pour ça que mes collègues chanteurs – même les chanteurs d’opéra – et moi, nous suscitons la peur autant que l’admiration. Nous exprimons par notre corps des émotions que beaucoup de gens ressentent mais n’osent pas assumer. Un chanteur, c’est quelqu’un qui ose.
Alors voyons en musique en quoi consistent ces racines de Catherine Ribeiro et Anne Sylvestre by Jann Halexander, le chanteur qui ose…
Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de la première du concert “Juste Catherine Ribeiro”, nous avons posé à Jann Halexander quelques rafales de questions. Voici la troisième salve, articulée autour de la chanson « Racines ».
Juste Catherine Ribeiro est un spectacle au cours duquel tu t’appuies sur trois accompagnateurs. Pourquoi, à l’occasion de la chanson « Racines », as-tu choisi de prendre possession du piano ? Est-ce pour partie afin de te replonger dans tes racines de musicien, quand ta mère t’enseignait comment jouer Ravel ? Il y avait plusieurs projets dans cette configuration a priori anodine. D’abord, toujours proposer de la variété dans le spectacle. Ensuite, faire un clin d’oeil à mes débuts, en 2003, quand je n’avais ni musicien ni choriste, bref, que j’étais seul au piano où que je chante, que ce soit à Angers où j’ai démarré, au Magique de Marc Havet, au Sentier des Halles… Pendant très longtemps, au moins jusqu’à 2012, j’ai été le chanteur-au-piano du début à la fin ! Enfin, effectivement, c’est une façon de remercier ma mère qui m’a appris à jouer de cet instrument.
Après avoir débuté l’instrument, tu t’es vite confronté à des compositions plutôt moins attendues que « La lettre à Élise », « La marche turque » ou le premier mouvement de la so called Sonate au clair de lune…
Oui, j’ai rapidement voulu jouer du Satie, du Poulenc et du Ravel, ce qui n’était pas commun. La plupart de mes camarades, à l’école de musique de Libreville, où ma mère enseignait le piano (tout en enseignant la philo à côté !), jouaient du Mozart. J’ai tendance à dire que ça donnait déjà le ton.
Sur ce tour de chant, on a l’impression que tu as pensé la set-list à la fois en agençant les chansons mais aussi en agençant ton instrumentarium. Tantôt, tu chantes avec deux guitaristes ; puis le pianiste s’y associe ; puis un guitariste t’accompagne seul ; puis il se saisit d’un autre instrument que nous ne nommerons pas pour ne pas spoiler l’affaire, etc. Cette volonté de « variété », mot honni aujourd’hui (on lui préfère le fourre-tout de « diversité », même en musique !) semble être un terreau où plongent tes racines artistiques : variété des arrangements, mais aussi variété des types de spectacles que tu proposes… J’aime l’idée d’un spectacle complet. Dedans, il y a le côté : tiens, je suis avec les musiciens et, hop, d’un coup, c’est moi qui me mets seul au piano. Et pourquoi pas ? Ma mère m’a appris à en jouer, après tout ! Dans la même école de musique, j’ai aussi eu d’autres professeurs de piano. Eh bien, j’utilise mon savoir-faire. Ce serait dommage que les spectateurs n’en profitent pas.
Derrière la variété qui se voit sur scène, il y a une sorte de générosité consubstantielle qui habite ton personnage de chanteur (et peut-être pas que le personnage). Comme Catherine Ribeiro, tu sembles toujours émerveillé que des gens viennent te voir, se déplacent pour ça, payent pour ça et en plus te remercient pour ton travail – car c’en est un. En donner plus est-il l’une des racines de ta saine envie de scène ? Ha ! Je ne sais jamais comment répondre à cette question. Je dirais que, oui, j’essaye d’être généreux sur scène avec les spectateurs. Les gens ne sont jamais obligés de venir voir un artiste sur scène. L’artiste a presque tous les droits, le public aussi, y compris celui de ne pas venir. Les gens sont même libres de partir en cours de route. Tout est possible.
Y compris l’alchimie que tu cherches… Oui, une fois que les spectateurs sont installés, tout peut arriver. Donc, effectivement, je suis émerveillé de les voir. J’ai du mal à comprendre les artistes qui sont blasés en pensant que c’est un dû, que c’est normal si les gens viennent les voir. J’ai de l’ego, mais pas cet ego-là.
« Racines », extrait de l’album Fenêtre ardente (1993), n’est pas une chanson neutre. D’une part, elle réunit deux artistes dont tu te sens proche, Catherine Ribeiro et Anne Sylvestre (qui a écrit la musique). D’autre part, tu l’as déjà investie dans une de tes chansons, « J’ai pas la foi », où tu la cites. J’imagine que, quand tu as conçu ton tour de chant, certains titres étaient sur la sellette au moment de la sélection, mais celui-ci était une évidence tant il semble enraciné en toi ! En effet, c’était prévu que j’intègre cette chanson à Juste CatherineRibeiro dès mes premières réflexions sur le spectacle.
Pourquoi ? Elle correspond à mon état d’esprit. Je ne suis pas du tout croyant. Je me considère comme agnostique. Et je suis touché par la force du texte, dont j’aurais pu écrire certaines parties… d’où le clin d’œil dans « J’ai pas la foi » !
La tragédie de « Racines » (pas pu m’en empêcher) interroge la place de la religion, des « mystères », des « chemins de la croix » et de « la foi qu’il nous faut retrouver ». Finalement, chanter Catherine Ribeiro t’aide-t-il à aborder frontalement « des grands sujets, des grands machins » comme chantait Anne Sylvestre, que tu n’abordes d’ordinaire qu’avec parcimonie ? Hum, ça dépend des grands sujets. Un grand sujet comme la religion, dans mes chansons, je crois que je ne l’ai abordé qu’une fois dans « San Damiano » parce que, en 2012, j’ai eu l’occasion d’accompagner un ami qui faisait un pèlerinage dans un petit village italien, celui de Mamma Rosa. Je n’ai pas assez d’empathie pour aimer l’humanité, mais je veux croire en elle, je veux croire en nous. Nous sommes capables du pire mais, je le pense, du meilleur. Et c’est ce que dit Catherine : je ne crois pas en Dieu mais en l’homme et à son vol en suspens. Étrangement, je me demande si « Racines » n’est pas la chanson la plus religieuse que j’ai entendue à ce jour. Elle est beaucoup plus efficace que les cantiques de Jo Akepsimas et Mannick, qui ressortissaient de la variété religieuse assumée, avec des refrains assez efficaces. Là, il y a quelque chose que la version originale, avec l’orgue, et le clip, très troublant (Catherine est dans une église dont on voit le clocher), renforcent. Cette chanson dit quelque chose.
Et en plus, y a du Anne Sylvestre dedans…
C’est vrai que, pour moi qui ai toujours été plus sensible aux musiques d’Anne qu’à ses textes, je trouve formidable qu’elle, qui était croyante et s’agaçait de l’anticléricalisme bébête, ait signé une aussi belle mélodie pour ce texte. Donc tout ça a un sens pour qui apprécie les symboles… et c’est mon cas !
Alors voyons en musique en quoi consistent ces racines de Catherine Ribeiro et Anne Sylvestre by Jann Halexander…
Claudio Zaretti, guitariste rythmique du spectacle « Juste Catherine Ribeiro », le 5 novembre 2022 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de la première du concert “Juste Catherine Ribeiro”, nous avons posé à Jann Halexander quelques rafales de questions. Voici la deuxième salve, articulée autour de la chanson « La vie en bref ».
Nous avons commencé par découvrir ton spectacle « Juste Catherine Ribeiro » avec une chanson d’amour de structure assez complexe et néanmoins placée en ouverture du récital. Voici, aujourd’hui, « La vie en bref », une chanson qui ressemble vraiment à une chanson, ce qui n’est pas toujours le cas dans le répertoire de Catherine Ribeiro. D’ailleurs, l’album La Déboussole, dont il est extrait, a été critiqué en 1980 parce qu’il contenait plus de titres jugés « formatés » qu’à l’accoutumée ! Avant la polémique, commençons par le texte : comment Catherine Ribeiro y résume-t-elle la vie, et comment son florilège résonne-t-il avec ton propre ressenti ? Déjà, oui, ça résonne avec mon ressenti car j’aime bien quand un artiste résume un peu sa vie dans une chanson. Je pense à « Autoportrait » de Marcel Mouloudji, où il se livre complètement. C’est magistral.
Tu t’es essayé à l’exercice, toi aussi, avec « Le Mulâtre ».
Oui. D’ailleurs, dans mon répertoire, c’est une chanson particulière puisqu’elle existe aussi bien en version chantée qu’en version parlée ; et je trouve ça sain d’avoir une chanson qui est une carte d’identité.
En évoquant une chanson qui peut aussi être présentée sans musique (on sait que, au moment où nous nous parlons, Richard Gotainer dit ses textes de chansons au Lucernaire…), tu reviens sur la question que je te posais : qu’est-ce qu’une chanson ?
C’est vrai qu’on imagine un enchaînement couplet / refrain de 3’30 ; et c’est exact que « La vie en bref » ressemble plus à cet archétype que d’autres titres de Catherine. Pour autant, ça reste du pur Ribeiro condensé en 3’30 à peine. Tout y est. Sa voix, son écriture et son dynamisme sont signés.
En effet, même si la structure est simple, le texte reste poétique, on n’est pas dans le factuel ! De même, côté musique, en apparence, tout roule : sur les paroles se greffe la musique de Francis Campello… mais c’est pas si simple non plus ! Sous ses airs enjoués, la structure de la chanson est originale : deux couplets, un refrain, un pont, un élément exogène… Cet élément exogène, c’est toi qui l’as greffé. Explique-nous ce dont il s’agit. C’est d’abord une question de principe. Je n’aime pas les hommages stricto sensu. Je ne vois pas l’intérêt de respecter à la lettre ou à la note près ce qu’un artiste a déjà fait. Quand je chante un collègue, j’y apporte forcément ma touche. Sinon, ça ne m’intéresse pas. J’essaye de faire la même chose sans faire la même chose. Catherine est complètement d’accord là-dessus. Manifestement, ses fans aussi.
Tu as eu contact avec un fan-club ?
Des admirateurs de Catherine sont venus voir la première. Ils ont aimé. Ils me l’ont dit. Certains me l’ont écrit. D’autres, qui ne connaissaient pas Jann Halexander, veulent venir lors des prochaines dates, cela fait très plaisir. Et ça tombe bien car « La vie en bref » est une chanson dont l’atmosphère est festive. C’est pas une chanson qui dit que la vie est brève ! C’est pas une chanson de désespoir, sombre ou noire. Ce que dit « La vie en bref », c’est que, quoi qu’il se passe, la vie continue. La musique de Francis Campello s’accorde avec ce projet. Il y a quelque chose de très punchy. Donc ça me fait penser à de la pop brésilienne de la fin des années 1970, début 1980. Je verrais bien ça chanté en portugais. Alors, j’ai voulu donner une forme de tonalité tropicale pour cette chanson-là.
C’est aussi une marque d’halexandérisation de Catherine Ribeiro : elle est d’origine portugaise, tu es natif d’un pays tropical, tu mélanges les deux !
Le Gabon est un pays d’Afrique équatoriale, en effet. Peut-être est-ce ce qui m’a pour partie aidé à être sensible à la chanteuse brésilienne Elis Regina.
Une star brésilienne morte à trente-six ans d’une OD de cocaïne (entre autres), en 1982…
Surtout, une artiste qui avait son propre répertoire auquel elle mêlait celui d’autres artistes, notamment lors de gigantesques shows à la télévision brésilienne. Je me souviens en particulier d’une séquence où elle reprend « María María », une chanson écrite par Fernando Brant, Milton Nascimento et Soledad Bravo, que Mercedes Sosa a popularisée en 1983 ; et elle la transforme en sorte de musical tropical. J’ai voulu m’inspirer de ça. L’occasion était trop belle pour passer à côté, dans « La vie en bref » !
« María María » est un bon exemple de chanson qui paraît simple alors que sa structure ne l’est pas tant que ça ! Toi-même, en tant qu’ACI, tu n’écris pas que des chansons couplet / refrain. À mon sens, ça n’aurait rien de passéiste ou de vergogneux ; néanmoins, il faut croire que ce ne serait pas toi. En lieu et place, tu accordes beaucoup de place à l’instrumental et au texte parlé-improvisé, par exemple. Les multiples formes de chansons investies par Catherine Ribeiro te permettent-elles aussi de prouver au public qu’une structure « pas si simple » n’est pas forcément une structure compliquée, dans la mesure où la verve, l’énergie, l’inattendu et la poésie sont de bons compagnons pour un tour de chant ? Pour ma part, je ne pense pas que je serais capable de donner un récital uniquement sur une base couplet / refrain. Je deviendrais fou ! Le show doit être complet. Le chanté, le parlé, le poétique, l’instrumental doivent se mêler ; et si on peut ajouter de la danse, on en ajoute ! et si on peut ajouter un magicien, on ajoute un magicien ! et si on peut faire des effets de lumière spectaculaires, on les fait !
Tu te revendiques d’ailleurs de la « chanson cabaret », pas de la chanson… Oh, à une certaine époque, j’ai aligné des chansons couplet / refrain, notamment à mes débuts, mais je trouvais ça contraignant. Alors j’ai sollicité des invités qui venaient réciter des poèmes ou chanter en duo avec moi. J’ai ajouté des instrumentaux. C’est vraiment important pour moi ; et c’est aussi en cela que je me retrouve complètement dans Catherine Ribeiro et Alpes. Il y a un live de 1973 où ils intègrent de très larges plages musicales, et c’est tout simplement magnifique.
Si on joue au jeu de la vie en bref, on trouve des similitudes entre la tienne et celle de Catherine Ribeiro. Ainsi, même si elle est née en France pendant la guerre, elle revendiquait être « une Portos ». Chez elle comme chez toi, revient souvent cette question de l’appartenance, du lieu d’où l’on est, où l’on vit, d’où l’on parle. Est-ce aussi dans cette question des origines – tant humaines que géographiques et artistiques – que se joue, toutes proportions gardées, une partie de la connexion qui te lie à cette artiste ? Toutes proportions gardées, oui. Clairement, oui. En fait, oui. Vraiment oui. Catherine est à la fois complètement française et complètement d’origine portugaise. Elle le dit. Elle y fait allusion. Elle cite son patronyme et son matronyme dans un de ses textes. Moi, comme elle, je fais partie des chanteurs-monde. Notre rapport au monde nous rapproche, et il nous distingue de chanteurs plus hexagonaux, pour ainsi dire. Cependant, je voudrais apporter une précision importante. Si je me sens en connexion avec Catherine et à l’aise pour la chanter, c’est pour une raison que « La vie en bref » représente bien, à l’instar du « Mulâtre » : je vois Catherine comme une collègue. Je ne l’envisage pas comme une figure tutélaire ou comme la mère que je n’aurais jamais eue. Non, non et non : c’est une collègue qui a plusieurs décennies d’avance sur moi et d’autres types d’expérience en tant qu’artiste. C’est une collègue qui, comme moi, fait partie du show-biz. Je tiens à le dire.
Votre autre point commun, sur le plan du chobizzz, c’est que, aujourd’hui, vous êtes à la marge… Peut-être. Peut-être parce que nous l’avons voulu. Peut-être parce qu’on nous y a mis. Mais tant pis ou tant mieux, peu importe : nous continuons. C’est ça, « La vie en bref ». La vie qui s’écoule. Qui continue. Catherine chante ça en 1979, et elle continue de chanter après. Dans « Le Mulâtre », je parle de ma mort. C’était en 2006, et je suis encore là. Donc, oui, Catherine et moi faisons partie du show-biz. Nous avons publié des disques. Elle a fait de petites salles et de très grandes salles. J’ai chanté dans de tout petits lieux et dans de très beaux théâtres. Nous sommes cités dans des ouvrages. Des milliers de gens nous connaissent. Elle a été une superstar.
Elle raconte même avoir refusé de chanter quinze jours à l’Olympia parce qu’elle trouvait que c’était trop… Nous avons des attitudes qui nous rapprochent, et nous faisons pleinement partie du show-biz. Peu importe que nous soyons à la marge.
Vous n’êtes pas beaucoup à avoir repris le répertoire de Catherine Ribeiro…
Oui, c’est un étonnement. Qu’aussi peu d’artistes s’y soient risqués, même de façon ponctuelle, ça me sidère. Sofia Portanet a repris « Racines » ; Vincent Dupas a repris « Jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque » ; j’arrive. Avec un spectacle entier. Je suis dans la place. Il faut compter avec moi. Je n’ai pas peur de le dire. Tant pis pour les esprits chagrins et leurs frères les esprits chafouins. Beaucoup de gens m’ont dit que j’étais fou, que « reprendre du Ribeiro, c’est ambitieux ». Ben ça tombe bien : moi, je n’ai pas de problème avec l’ambition.
Alors voyons en musique en quoi consiste cette vie en bref de Catherine Ribeiro et Francis Campello by Jann Halexander…
Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de la première du concert « Juste Catherine Ribeiro », nous avons posé à Jann Halexander quelques rafales de questions. Voici la salve liminaire.
Tu as tourné les chansons de ton nouveau disque, Consolatio, pendant un an. Quelques mois après la fin de la tournée, tu reprends la scène pour faire vivre le répertoire de Catherine Ribeiro après avoir rendu hommage à Paulien Julien.Qu’est-ce qui te rapproche de cette chanteuse ? Le rôle de la voix dans ta musique, par exemple ? C’est vrai que j’ai chanté Pauline Julien entre 2018 et 2019, après avoir chanté Anne Sylvestre. À plusieurs reprises, sans jeu de mot ou presque, des spectateurs étaient venus me voir en me demandant pourquoi je ne chantais pas Catherine. Le projet m’attirait, évidemment, car la dimension vocale est très importante, pour moi. Chanter ne suffit pas, il faut oser chanter. C’est quelque chose de fondamental. S’excuser de pousser la voix ? Ça suffit. Donc reprendre les chansons de Catherine, c’est assez cohérent pour le plaisir.
Tu parles de « plaisir »…
… oui, parce que ce n’est ni un hommage, ni un exercice de style. Je reprends ces chansons parce que j’ai envie de les reprendre, de les chanter et de les partager.
Et parce que vos voix matchent, sous-entends-tu ? En tout cas, actuellement, j’ai la capacité vocale de le faire, sans doute parce que j’ai pris des cours avec une autre Catherine, Catherine Braslavsky, qui s’est illustrée en interprétant des chants en vieux français, en latin, en grec et qui a fait un super spectacle autour de la femme, Ave Eva…
Bien dans l’air de l’ère, non ?
Ce qui m’importe, c’est qu’elle m’a appris à mieux maîtriser mon souffle. Je travaille ponctuellement avec elle depuis près de quatre ans et cela a contribué à libérer ma voix. D’autant que j’ai pris conscience que je représente quelque chose pour pas mal de gens. Ç’a m’aide à me sentir plus libre d’oser faire des choix.
Tu as aussi échangé par téléphone avec Catherine Ribeiro… Oui, et cela a évidemment contribué, aussi, à me libérer.
Catherine Ribeiro est souvent caractérisée par son engagement en faveur d’une gauche radicale – elle-même se revendique anar. On pourrait penser que cette fureur rouge vous sépare. Cependant, tu es toi aussi, malgré toi parfois et d’une manière sans doute moins flamboyante, un chanteur engagé : en faveur des droits des LGBTQIA+, ce qui t’a amené à témoigner à la télévision de ta bisexualité ; en faveur de la démocratie au Gabon, ce qui t’a a amené à chanter dans des salles de 500 spectateurs avec la diaspora gabonaise dont la pétillante Tita Nzebi ; et aussi en faveur du droit à la curiosité et à la réflexion sur les extraterrestres et les OVNI… L’engagement presque hardcore de Catherine Ribeiro t’inspire-t-il, t’effraye-t-il, t’amuse-t-il, te fascine-t-il, surtout dans une société où l’on peine à trouver une juste mesure entre l’indifférence coupable et la folie meurtrière ?
Je suis engagé du simple fait de ce que je suis, mais je ne sais pas si j’ai ou je n’ai pas l’engagement hardcore de Catherine. Peut-être que j’ai une image plus policée ou plus fils à papa donc plus diplomate. Néanmoins, l’engagement de Catherine ne m’amuse pas plus qu’il ne me fait peur. Il inspire mes propres engagements. C’est pourquoi il compte pour moi. La lutte de Catherine ou d’Anne [Sylvestre] contre un certain ordre établi du show-biz dans les années 1970 m’aide à m’affirmer tel que je suis, à aborder des thèmes et à faire des choix artistiques. Ces personnes-là ont ouvert la voie.
Qu’est-ce qui t’inspire particulièrement chez Catherine Ribeiro ? Elle a pris position en son temps sur les questions LGBT, comme dans sa chanson « Elles ». Elle a tonné contre les dictatures, notamment au Chili. Elle s’est élevée contre la situation au Cambodge. Elle avait un regard assez acide sur l’actualité.
Certains lui reprochent non pas ses audaces mais ses erreurs de jugement qu’elle n’a pas vraiment rétractées… Catherine est une femme entière. Elle a pu se tromper. Il arrive que, lorsque nous, artistes, nous engageons, nous en faisons un peu trop, nous sommes un peu excessifs, voire nous nous fourvoyons. Mais, franchement, c’est pas très grave du moment que nous ne nous contentons pas de renvoyer une image tiède.
Tu n’as pas découvert Catherine Ribeiro à l’occasion de ce spectacle, mais tu l’as redécouverte. J’ai beaucoup écouté et réécouté Catherine lors du confinement et des « mesures sanitaires » que j’ai, l’un et les autres, évidemment combattus, comme la politique prolongée du confinement culturel que je n’ai pas acceptée. Dans ce combat qui n’avait rien à voir, en apparence, avec les siens, sa virulence m’a beaucoup inspiré dans mes démarches d’opposition.
Et pourtant, tu as choisi de commencer ton spectacle par « Jusqu’à ce que la force de t’aimer manque », la deuxième chanson de l’album Paix (1972), une pierre angulaire dans la discographie de Catherine Ribeiro. Est-ce une façon de rappeler que la flamboyance de Catherine Ribeiro n’est pas que « la pasionaria d’ultragauche », elle est animée par une fougue amoureuse qui irrigue une grande partie de son travail… même si cette veine est souvent oubliée ? Non, je voulais commencer par cette chanson parce que, à mon sens, cette chanson qui a un demi-siècle est l’une de ses plus belles chansons. Elle résonne énormément en moi. Chez moi, l’amour est une obsession. Aimer, être aimé… C’est quelque chose de très fort. Quelque chose qui peut nous élever ou être un fardeau. Quelque chose qui est plein d’incertitude mais qui n’est pas plus rassurant sous sa forme routinière, que j’ai chantée dans « Rester par habitude ».
Est-ce que, finalement, l’amour et l’engagement ne se rejoignent pas, l’amour étant un engagement ? En un sens, si. Et, au fond de moi, je ne pense pas que l’amour et l’engagement politique soient incompatibles. Catherine Ribeiro a toujours mélangé les deux. À mon sens, c’est une militante de l’amour universel, envers et contre tout. Elle pensera que l’amour sauvera le monde et la sauvera, elle. Elle voudrait mourir à force de trop d’amour ! Ne voir en elle qu’une pasionaria anarchiste serait une erreur. Elle n’a jamais cherché à distinguer e sentiment et la rage politique. C’est le sentiment amoureux qui guide ses utopies politiques. Il ne faut pas laisser ses détracteurs nous laisser imaginer le contraire, parce que ça n’est pas vrai !
Ce risque d’être réduit à un engagement guette tout artiste. Toi-même, tu ne veux pas être « réservé » à ceux qui sont sensibles à ton engagement du côté des LGBTQIA+ ou du côté de l’Afrique. On peut être « non-racisé » et hétéro et kiffer te voir en concert… Il y a toujours un risque à être réduit. Tronqué. Confiné dans une partie de ce que l’on est. Catherine est une illustration de ce malentendu. L’amour est tellement présent dans ses chansons, comment la résumer à une chanteuse engagée ? Elle parle énormément d’amour donc de mort. Si bien que mon spectacle « Juste Catherine Ribeiro » parle énormément d’amour. De l’amour en couple, de l’amour de l’humain (d’où la chanson « Racines », écrite par Catherine et composée par Anne, d’où aussi mon texte inédit « L’erreur est inhumaine »). Et je tiens à ce que l’on rappelle que l’amour est une thématique essentielle chez elle comme chez moi.
Démonstration avec « Jusqu’à ce que la force de t’aimer te manque », qui ouvrait ton spectacle Juste Catherine Ribeiro…
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