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Jann Halexander page 6

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 3/3

Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Voilà bien l’avantage des chanteurs qui ont un rien de vécu scénique sans être cynique : s’il est inenvisageable de ne pas envoyer la sauce de leurs tubes pour assaisonner leurs concerts, quand doivent-ils en tartiner le plat et à quelle dose pour que le résultat soit savoureux sans virer vers l’écœurant ou l’impression de fade que donne parfois le « super mais déjà trop entendu » ? On subodore que cette question, Jann Halexander se l’est posée moult fois, lui qui a quelques incontournables dans sa besace (on pense à Marie-Paule Belle qui, avant « La Parisienne », lance parfois : « Alors, pour ceux qui ne sont venus QUE pour celle-là… ») mais aussi des raretés et des nouveautés. L’équilibre entre les ingrédients tout comme le déséquilibre qui donne sa sapidité originale au mets est une constante dans sa quête de la set-list moins idéale que percutante. Car, enfin, c’est bien à ça que sert un concert de chanson :

  • percuter,
  • renverser, en d’autres termes,
  • surprendre et émouvoir.

Jann Halexander envoie donc à dessein, après « Miss Amelia », alors inédit, cet étrange « Poisson dans mon assiette », un de ses succès où il raconte comment, après avoir « découpé la tête et la queue » de son poisson au restaurant (miracle du surréalisme discret…), il y découvre un migrant en kit. La chanson est un parfait exemple de l’ambivalence d’un hurluberlu qui peine à « raconter des horreurs » sans y glisser une once d’humour non pas comme on s’excuse mais comme on ajoute un peu de harissa sur une merguez déjà corsée. Sans doute pas plus fan du couscous que de la bouillabaisse, l’artiste ne s’inscrit pas moins dans une tradition de la chanson à texte prompte à souffler le chaud pour avoir le froid, et réciproquement. Il n’aime d’ailleurs rien tant que cette idée non pas de lignée mais de tradition des fabricants de chanson avec de la musique ET des paroles dedans qu’il explore

  • en piochant dans divers genres très repérables,
  • en reprenant des prédécesseurs qu’il apprécie ou admire, de Pauline Julien à Michel Fugain ce soir-là,
  • en faisant la courte échelle à d’autres chanteurs moins connus que lui – ce récital ne fera pas exception à la règle, et
  • en réfléchissant, métatexte à l’appui, sur ce qui construit à la fois sa joyeuse banalité le faisant pour partie « ressembler à », donc sa précieuse spécificité l’extrayant du jeu des comparaisons, quelque utile puisse-t-il être parfois.

C’est de cette logique entre inclusion et exclusion que procède « Comme dans une chanson d’Anne Sylvestre » où, citant la grande dame trop souvent écrasée sous l’étiquette devenue putassière de féministe, il promet de « ne faire que passer ». La référence est à tiroir car Anne Sylvestre elle-même se rêvait « comme Hig’lin, comm’ les copains » afin de claquer, enfin, « une chanson d’amour ». De la sorte se déploie ouvertement la réflexion identitaire, même si le terme passe aujourd’hui pour une insulte, qui structure l’œuvre de Jann Halexander, ce qu’annonçait « Le mulâtre » placé en ouverture.
« Ornithorynque » plonge dans la zoologie pour évoquer un autre mulâtre, « moitié canard, moitié castor ». Chez Jann Halexander, l’animalité est révélatrice. Point de condescendance, ici, envers nos frères vivants : si l’animal révèle l’homme, c’est que l’homme est un animal. Il en a les besoins, les pulsions, la finitude, bref, les grandeurs et les petitesses. À l’instar des autres animaux, peut-être, il ne se considère pas comme un animal. Il a conscience de ce qu’il estime être sa spécificité. Autrement dit, on retrouve ici la non-binarité de Jann Halexander, à la fois dedans et dehors, totalement animal et résolument homme donc totalement animal, etc. Ce battement, ou plutôt cette conscience du battement, participe des fêlures importantes alimentant l’inspiration de l’artiste.
Aussi « Ballade pour un enfant », inédit offert au public angevin, pourrait-elle paraître hors jeu, cette déclaration d’amour à un enfant n’étant en apparence pas teintée de relativité ou d’ironie – au contraire, l’auteur prend soin de ne se défiler devant aucun passage obligé, les syllabes couramment muettes ici volontiers prononcées faisant office de cerise sur le gâteau. Pourtant, là encore, l’apparente unicité de cette quasi berceuse sert de révélateur. Elle révèle notamment

  • la mélancolie consubstantielle au chanteur (le « sourire » qu’il arbore tranche, admet-il, avec sa mine habituelle),
  • son envie de se séparer fût-ce sporadiquement de toute grisaille (le bébé étant « une nouvelle note de musique dans cette longue partition que l’on appelle la vie »),
  • le syndrome de l’imposteur qui frappe l’homme plus que l’artiste (il admet avoir « peur de ne pas être un sommet, de n’pas être à la hauteur »),
  • les renoncements, trahisons et ratés qui ont construit l’adulte en le séparant de son enfance autant qu’en l’aidant à l’apprivoiser (le bébé lui rappelle l’enfant qu’il n’est plus, autrement dit la manière dont il travaille, humainement et artistiquement, feue sa propre enfance).

Et c’est ainsi que la chanson joyeuse se teinte malgré elle d’une mélancolie plus douce qu’amère. Sous ses airs mignons tout plein, l’aveu autobiographique est sans doute assez poignant pour que l’artiste cède alors la scène à Charlotte Grenat, son invitée du jour.

 

Charlotte Grenat à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Fidèle à ses us, Jann Halexander n’offre pas une vitrine généreuse mais limitante au featuring. Ce soir, il concède à Charlotte

  • un solo (« Les petits chevaux du bonheur », contant la lutte entre la joie qui survient et le temps qui l’efface),
  • un duo autour de la guitare de cette chanteuse à la voix sûre et au personnage de saltimbanque très affirmé (« Les gens qu’on aime », contant la lutte entre l’affection que l’on porte pudiquement et la certitude de la mort qui surviendra sans peut-être que l’on ait osé exprimer ces étranges machins que sont les sentiments),
  • un duo pour lequel l’artiste se pose au clavier (rare « Pont Verdun », où la ville d’Angers devient un danger pour ceux qui se méfient de l’amour) et
  • un rôle de choriste sur l’inédit « Je reviens de Différence »,

l’ensemble formant comme un habile decrescendo (chanson solo, chanson de Charlotte en duo, chanson de Jann en duo, chanson de Jann sans parole pour finir).
Pour « Je reviens de Différence », l’artiste ose une formule rare sur scène : il dit d’abord le texte puis le chante, sans doute une manière d’emphasize, ainsi que le glisseraient les Anglo-saxons, sur des paroles qui semblent synthétiser les tensions internes préalablement signalées. Tel Gilles Vigneault, le mulâtre a un pays sauf que le sien n’est pas l’hiver mais Différence. Dans ce Youkali – chanson que l’artiste aime à interpréter sur scène – halexandérique, il est surtout question

  • d’amour donc de non-reproduction (faire des enfants, oui oui ; espérer se cloner en eux, non non),
  • de liberté donc de reprogrammation de notre logiciel de pensée pour le moment largement construit sur
    • des stéréotypes,
    • des frontières, autrement dit
    • des frilosités d' »âmes grises », et
  • d’inspiration à piocher dans des mythes régénérateurs
    • (le vent,
    • le chant de la pluie,
    • l’amour sans la possession),

le tout étant articulé autour d’un projet : ne pas regretter d’avoir aimé. Comme il n’y a pas de Youkali, Jann Halexander est bien obligé de se chercher une « Consolatio », chanson qui concluait son tour de chant sur la tournée précédente. L’idée ? Tout est catastrophique, mais rassurons-nous : ça pourrait être pire et qui sait si ça ne devrait pas tarder. Deux bis concluent ce moment où artiste et public protéiforme se donnent avec bonheur. Le traditionnel « Mesdames et messieurs, je vous aime », par lequel l’artiste salue le salut que lui offre le public en lui permettant d’exprimer son tourment (salut que l’artiste offre probablement aussi au public, à la mesure d’une chanson,

  • en le faisant anticiper allègrement le concert,
  • en lui donnant l’occasion de se réjouir pendant 1 h 20, et
  • en l’accompagnant d’earworms et de souvenirs quand il aura quitté la salle),

puis l’iconique « À table », qui est moins une charge contre les « dimanches en famille » qu’un libelle contre

  • les contraintes évitables,
  • l’hypocrisie structurante et
  • la cécité que nous adoptons parce que c’est plus pratique ainsi.

Plus pratique, ça, incontestablement. Plus suicidaire aussi, peut-être.
Le responsable de ce concert personnel, intime et vibrant
est sur scène ce vendredi 15 mars en concert au théâtre de la Clarté, à Boulogne-Billancourt (92).

 

Première partie de Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of Sébastyén Defiolle.

 

(Quitte à vexer la vedette, admettons une nouvelle fois que nous avons beaucoup aimé le pianiste qui s’est produit en première partie du show principal. D’où ce dernier souvenir…)

 

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 2/3

Jann Halexander à L’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Un concert de Jann Halexander, c’est certes une bonne ambiance telle que nous l’avons décrite ici ; mais c’est aussi, ô surprise, un concert (si, si). Celui du premier mars s’annonce comme l’amorce d’une nouvelle tournée polymorphe comme les apprécie l’artiste. S’y retrouvent pêle-mêle des dates de prestige comme ce 15 mars, au théâtre de la Clarté (92), des dates « chez les gens », des dates à l’internationale avec notamment une incursion programmée au Gabon et des featurings aussi divers qu’ à l’occasion de mon prochain tour de chant, le mercredi 26 juin, à 19 h, au théâtre du Gouvernail (Paris 19), que le vendredi 27 septembre, à la collégiale de Montmorency (Val-d’Oise) pour un hommage au compositeur multifacettes Yannick Daguerre. On pourrait croire à un tour de chauffe – il n’en est pas tout à fait rien mais un peu quand même puisque le guitariste changera entre le 1er et le 15, et que la set-list sera affinée et personnalisée.
Avec le sens de la pâte sonore qui le caractérise, Sébastyén Defiolle entre le premier dans la petite arène de l’Entre 2 pour faire monter un prélude tout à fait pimpant. Le chanteur arrive, mine sombre, T-shirt noir, jean noir et, légère entorse au dress-code, veste noire à paillettes. L’hurluberlu, capable d’excentricités comme de donner un concert en peignoir, a opté cette fois pour une sobriété concentrée et tempérée par l’éclat des sequins – un choix qui fait écho à son titre d’ouverture, « Le mulâtre », oscillant entre

  • texte parlé,
  • sprechgesang,
  • chant et
  • coda improvisée.

L’artiste « vaguement blanc, vaguement noir » et son accompagnateur-arrangeur tuilent joliment le premier titre sur « Aucune importance », l’une des chansons indispensables d’un récital halexandérien. Ainsi installe-t-il un personnage tiraillé entre les fêlures intérieures et une capacité à la résilience, du moins apparente, dont il nourrit son travail. Ce balancement, annoncé d’emblée, entre l’homme « aimant les hommes, aimant les femmes » et le quadra « ayant des capric’ de vieill’ dame », se retrouve aussi dans ses tentations contradictoires entre admettre ses brisures et prétendre que, finalement, rien n’a d’importance – son dernier disque ne s’intitulait-il pas Consolatio ? Sébastyén Defiolle brille par un accompagnement subtil et efficace associant

  • accords pertinents et harmonies sachant pousser la mélodie de l’avant grâce à d’audacieuses dissonances,
  • contrechants solistes qui semblent tantôt fixés tantôt inspirés par la vibe de l’instant, et
  • main droite habile sachant osciller entre délicatesse, fonctionnalité et percussivité.

Concentré sur son propos, Jann Halexander évite de parler à son public. En l’espèce, c’est bien vu : la proximité de cette salle de cabaret ne rend pas nécessaire la verbalisation immédiate du contact. Pour le moment, le chanteur préfère que cette communication passe par

  • l’intensité de l’interprétation,
  • le plaisir partagé d’un répertoire connu… et
  • la reprise inattendue de « Chante la vie, chante » de Pierre Delanoë et Michel Fugain.

On peut analyser cette curieuse cover de trois façons.

  • D’abord, elle prolonge la marque halexandérique associant mélancolie fataliste et masque festif de la chanson – il s’agit de chanter comme si on devait mourir demain, quand même.
  • Ensuite, elle fait écho au goût de Jann Halexander pour l’ambiance foutraque du Big bazar, ces spectacles colorés, ambitieux et volontiers décalés sinon décadents.
  • Enfin, elle traduit la revendication du chanteur de ne pas être underground id est de ne pas s’enfoncer dans le snobisme élitiste qui coupe la chanson qualitative d’un public sinon plus vaste du moins plus métissé.

Sous les aspects joyeux d’un hit connu de tous ses auditeurs, se niche donc une conception artistique d’une cohérence très convaincante. Plutôt que par le sous-titrage (activité évidemment très noble en spectacle quand elle est mue par une nécessité intérieure), le partage avec le public s’effectue en chantant la coda lalalaïsée (et hop) avec lui. Ce soir-là, on regrette d’autant plus qu’un caméraman mobile soit aussi encombrant et aussi peu soucieux de la vie privée des spectateurs, obligeant les zozos présents à prendre méchamment sur eux pour ne pas lui intimer de cesser ses évolutions agaçantes et ne pas complètement sortir du spectacle (voire de la salle). Ce problème de l’envahissante fabrication des souvenirs est hélas récurrent lors des premières de Jann Halexander – nous l’avions par exemple évoqué aussi ici. Que ceux qui s’apprêtent à aller applaudir le zozo soient rassurés : c’est bon, nous y avons eu droit ; selon toute logique, ils en seront débarrassés !
« C’était à Port-Gentil » qui enquille derrière Michel Fugain creuse la veine du déracinement gabono-canadien avec un art du swing paisible que le chanteur valorise par une sobriété bien venue. On s’attend à ce que l’interprétation finisse par s’enflammer, mais Jann Halexander déjoue la logique musicale en restant dans une veine douce-amère d’une belle tenue et raccord avec les paroles. De la sorte s’installe un climat presque hypnotique dont on suppute qu’il a été finement pensé lors de la constitution de la set-list. Comme si, après vingt ans de scènes prestigieuses ou riquiquites, et hop, l’artiste envisageait d’aborder la suite avec un mélange de maturité et de lucidité.

 

Sébastyén Defiolle à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Rester par habitude » ne dit pas autre chose, qui capitalise sur l’association entre une mélancolie structurelle et un balancement rythmique fort coquet. L’amour serait-il pas cet étrange sentiment dont le prolongement passe par

  • l’enkystement dans la répétition rassurante comme un balancement autiste,
  • l’enlisement dans la simplicité des liens sociaux rodés que l’on ne veut pas s’embêter à remettre en cause, encore moins s’escrimer à réinventer,
  • voire l’enfoncement dans des projets médiocres dont, heureusement, on sait qu’ils ne seront jamais réalisés ?

Tout cela est suggéré avec

  • la violence de la douceur,
  • l’abrasivité du mot tranquille,
  • la causticité du renoncement,

si bien que l’ennui ne guette jamais. Au contraire, la tension quasi oxymorique entre, d’une part, la simplicité des mélodies et l’efficacité du groove discret, et, d’autre part, la raucité du texte et l’acceptation du réel par l’artiste,

  • captive l’oreille,
  • titille le cœur,
  • nourrit l’esprit.

 

 

L’intérêt est renforcé par la découverte de « Miss Amelia », une nouvelle chanson autour de la condition féminine bafouée, dont la formule descendante liminaire et la tonalité rappellent le début de « Chinamour » de Romain Didier. Rien ne sauve l’homme – peu importe son sexe – de la mélancolie, même « la chaleur du Midwest » qui ne peut étouffer les élans anthropiques. En somme, le mystère Halexander naît de cette capacité à chanter « des choses désespérantes » en les transformant non pas en roses éclatantes mais en sentiments acceptables. Avec ses chansons, l’artiste paraît chercher à

  • cerner,
  • apprivoiser et même
  • faire fructifier

les aléas de l’existence que l’on appellera plus tard notre biographie.  Au vu et ouï du succès que ce projet rencontre à L’Entre 2, cette pulsion de vie résonne fort chez les spectateurs divers et passionnés que l’homme aux paillettes noires a su rassembler !

 

À suivre…

 

Jann Halexander, L’Entre 2 (Angers), 1er mars 2024 – 1/3

Jann Halexander à L’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Hors des radars ? Peut-être, mais des radars des grosses machineries truquées, alors. Depuis plus de vingt ans, Jann Halexander deale sa came au goût de chanson cabaret, et ça va bien pour lui, merci. Le zozo a un charisme qui attire à lui des gens happés

  • tantôt par son talent,
  • tantôt par sa personnalité,
  • tantôt par ses engagements, les trois pouvant se cumuler.

On l’a connu

  • vampé par un public LGBTQIA+, comme qu’on dit aujourd’hui ;
  • happé par un public gabonisant ; le voilà
  • mix’n’matchant son auditorat,

auquel s’ajoutent les curieux et les amis liés à ses explorations extraterrestres. Rien d’étonnant – ou presque – chez ce « mulâtre », ainsi que se désigne le Franco-Gabonais, toujours soucieux non pas de métissage mais de rencontres. Ce premier mars 2024, il réunit des fans presque venus des six coins de l’Hexagone. Ça parle le roche-sur-yonnais, le manceau, le baugeois, même le francilien. Ça se passe dans le nouvel Autrement Café, lieu homo-mais-pas-que, à l’étage où a été préservée une salle avec peluches, cheminée et piano droit toujours debout.
Et c’est d’abord ça, un concert de Jann (nul ne parle de Jann HALEXANDER, ici) : des gens qui

  • se rencontrent,
  • se retrouvent,
  • s’interpellent et
  • se découvrent.

Un melting-potes qui ne savaient pas qu’ils étaient potes – ce qui, longtemps, était le principe d’un concert de chansons. Se rassemblent

  • des habitués qui se réconfortent en en retrouvant d’autres,
  • des curieux qui se risquent et devant qui les coutumiers s’effacent pour leur réserver les meilleures places quitte à se retrouver derrière l’inévitable poteau même pas rose,
  • des rencontres de hasard qui, happés par un clip, une interviouve, un hasard de streaming, se disent que ça vaut le coût de se faufiler dans l’antre de Jann, même sans connaître les codes des chansonnomaniaques, y en a encore.

 

Excellente première partie de Jann Halexander à l’Entre 2 (Angers), le 1er mars 2024. Photo : Bertrand Ferrier with a little help of Sébastyén Defiolle.

 

Faut pas minimiser cette performance. Dans une société

  • clivante,
  • communautariste,
  • passionnée par la segmentation si chère aux marketteurs,

de la musique populaire qui unit des gens aussi différents,

  • pas grâce au matraquage publicitaire,
  • pas grâce aux conneries massmédiatiques,
  • pas grâce au conformisme obligé des gens bien mis,

y en a pas tant que ça. Même dans la chanson. Loin du cul-culisme prout-prout des Konnoisseurs que l’on croisait parfois (souvent) dans les files d’attente des vedettes de l’ex-chanson Rive Gauche, dans le coin, on s’en fout de savoir que tu aimes le féminisme d’Anne Sylvestre depuis qu’elle passe sur France Inter (et que tu as reçu un tombereau de subs pour être une sorcière comme elle) ou que tu adooooooooores Machin de Sagazac qui a reçu le César de la musique de Télérama – d’ailleurs, tu suis Judith Godrèche sur IG, bouleversante. Nan,

  • on prend des nouvelles des uns,
  • on s’intéresse à ces autres que l’on ne connaissait pas et
  • on échange des souvenirs de famille qui persistent (« moi, je m’occupais de votre père qui aimait tant son costume-cravate », « si, si, je retourne à Baugé pour acheter des chocolats chez Bernard »).

On n’est pas potes à la vie, à la mort, on est juste vivants, ensemble, rapprochés par un chanteur. Quoi de plus joyeux ?

 

À suivre…

 

Chanter ensemble : la compil’ !

Claudio Zaretti et Sébastyén Defiolle le 29 novembre 2023 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le principe, c’était de musiquer ensemble. Avec le public. Entre fredonneurs, gratteurs et ploum-ploumistes. Partager des chansons sans que chacun ait besoin de connaître les paroles, la musique ou même celui qui a le micro devant lui. Pari tenu en quatre actes plus un bis.
En voici le florilège rassemblé en un article après avoir été dévoilé au fil de l’eau sur ce site.

 

I.
Bertrand Ferrier

La Fille au malinois

 

 

Si un jour on s’aime
(feat. Sébastyén Defiolle, guitare)

 

 

II.
Jann Halexander

Aucune importance
+ À table
(
feat. Sébastyén Defiolle, guitare)

 

 

III.
Claudio Zaretti

Nunca más
+ Lacrymal
+ Vingt ans
(
feat. Bertrand Ferrier, piano + Sébastyén Defiolle, seconde guitare sur « Vingt ans »)

 

 

IV.
Barthélémy Saurel

Prière pour être seul à quarante ans

 

 

Les sectes démodées

 

 

Montreuil-sous-Bois

 

 

Napoléon (s’il n’y a eu qu’un homme)

 

 

Incinéré au feu d’bois (Ma dernière volonté)

 

 

Bis
Claudio Zaretti & friends

Je sais d’où je viens
Chant et guitare : Claudio Zaretti
Deuxième guitare : Barthélémy Saurel
Troisième guitare, faut croire qu’on avait les moyens : Sébastyén Defiolle
Piano quatre mains : Jann Halexander (groove grave) + Bertrand Ferrier (fioritures)

 

 

 

Sait-on où l’on va ?

Avec Barthélémy Saurel, Jann Halexander, Claudio Zaretti et Sébastyén Defiolle, le 29 novembre 2023 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Régie : Martin Portais. Photo : Rozenn Douerin.

 

Pour commencer l’année, terminons la diffusion des extraits du concert « Chanter ensemble » avec une fredonnerie partagée par Claudio Zaretti. Parce que, à défaut de savoir où l’on va en 2024, ce qui fait un peu l’intérêt de l’avenir, on peut au moins se souvenir que, parfois, chanter ensemble, ça fait du bien par où ça passe – c’est un peu l’intérêt du présent. Pour les dubitatifs et les gourmands, la preuve est ci-dessous.

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 4/4

Jann Halexander au théâtre du Gouvernail, le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Quatrième épisode
Les extras de l’extraterrestre

Dès qu’il a une certaine profondeur de répertoire, tout chanteur traîne avec lui des WTF, ces fameux « what’s the fuck », objets ou souvenirs dont on ne peut qu’interroger le rapport avec le cœur de son répertoire. Notons bien que, ici, il ne s’agit pas de « dossiers », ainsi que l’on disait jadis des incartades censées être vaguement honteuses, mais de propositions dissonantes. Pour preuve, Jann Halexander ne les cèle pas, ne les efface pas, au contraire : il revendique ces dissonances. Non seulement il estime qu’elles font partie de son parcours, mais il juge qu’elles forment comme des harmoniques permettant à son travail de vibrer. Pour cette Noël 2023, nous en avons établi notre top 3.

 

Médaille de bronze

Voici un clip étrange autour d’une chanson de Marc Havet (que l’on aperçoit à 0’30 en vidéo et à travers un disque live) et Claude Carivenc, reprise en 2012, trente ans après sa création. Cette histoire de fantôme embourbé dans sa tombe sied bien à l’interprète, lequel ne considère peut-être pas que « c’est triste d’être mort / et de penser encore », mais estime sans le moindre doute que la frontière entre ce que nous considérons comme irréel rationnellement et notre vécu effectif est plus ténue que nous n’aimons parfois le croire, ainsi que le suggère la chute de cette chanson. La présence énigmatique de Marina Seton et l’absence (sauf en photo) de Jann Halexander résonnent évidemment avec le récit proposé dans l’audio.

 

 

 

Médaille d’argent

Reprise inattendue renversant sinon la table du moins « À table », dès les premières images, « Même si tu revenais » salue Cloclo et, implicitement, ses complices Bernard Kesslair, Jacques-André Chaumelle et Vline Buggy. Fomentée en 2013, la chanson est encore une histoire de revenant (ou de non-revenante), donc de séparation. Le texte exprime la foi en l’irrémédiable qui nourrissait « C’est triste d’être mort ». Derrière ses allures disco, ici libérées du groove pimpant mais sentant le plastique empoussiéré pour connecter le style Claude François avec la poétique Jann Halexander, le titre rejoint immédiatement l’imaginaire de l’interprète et sa galaxie de notions-clefs, telles que la fragilité de l’amour, l’insaisissabilité du moment, la puissance buldozérique du temps, la tentation inaccessible du regret, la pulsion vitale qui pousse de l’avant malgré beaucoup et les souvenirs qui peuplent nos présents de ce qui ne sera plus.

 

 

 

Médaille d’or

Autant prévenir le lecteur que nous l’allons quitter avec un WTF qui franchit un step en matière de what-the-fuckerie tout en nous permettant de synthétiser notre voyage avec l’extraterrestre.

  • Il y a d’abord le côté musicien du chanteur puisque, cette fois, il est l’accompagnateur exclusif de Samarya.
  • Il y a ensuite son côté « camarade de musique » connecté avec d’autres énergumènes aux styles, projets et propositions variés.
  • Il y a enfin son côté « polymorphie du répertoire » associant dans sa pratique chansons faites maison et covers où les « chansons à texte » très propres sur elles côtoient des tubes disco ou pop.

Ici, Jann Halexander retrouve des complices qu’il connaît bien, Cécile Goguely et Stéphanie Samarya pour une proposition assez saugrenue pour avoir attiré 11 000 vues en 3 ans. Malgré le succès, certains jugeront que ça pique. En effet, cela pourra sembler curieux car à la fois personnel et commun, mais c’est probablement la raison pour laquelle Jann Halexander est monté dans ce vaisseau : si on attendait d’un extraterrestre qu’il fasse comme nous autres, pauvres hères humains, pourquoi diable aurait-on plaisir et intérêt à s’y intéresser le temps de quatre voyages exploratoires ?

 

 

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 3/4

Jann Halexander, le 5 novembre 2022 lors du spectacle « Juste Catherine Ribeiro » au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Troisième épisode
La galaxie de l’extraterrestre

Jann Halexander n’est pas un chef de bande, plutôt un artiste autour duquel gravitent d’autres hurluberlus. Comprendre l’œuvre de Jann exige moins de comprendre chacun de ses compagnons de route que d’entendre cette démarche et d’intégrer ce choix dans la perception du projet halexandérien. Rien d’étonnant à ce que le chanteur développe cet esprit sinon de bande, du moins de proximité fluide. En effet, pour être singulier, il faut être plusieurs. Or, le chanteur sait pimper sa singularité en s’associant ponctuellement à des « gens qui l’accompagnent » comme aurait dit Jean Dubois. Les gens qui accompagnent Jann Halexander changent, reviennent, disparaissent, prennent leur envol parfois et, à leur tour, s’entourent de gens qui les accompagnent.
À chaque fois, la musique que propose l’artiste, quoique personnelle et faite maison, semble se nourrir des spécificités de chaque corps artistique gravitant autour de l’ACI. Parmi les proximités qui ont défié donc défini son identité, le spectacle « Du Gabon à la Russie » l’a ainsi uni à Veronika Bulycheva dans une confrontation qui a connu maintes représentations sur plusieurs saisons et vient de se dénouer en terrain neutre s’il en reste, en l’espèce la Suisse.

 

 

Le spectacle interroge forcément et férocement l’identité, mot-dièse essentiel du répertoire halexandérien. Travailler avec l’autre permet à la fois d’exprimer son identité (artistique mais pas que), de la confronter à la perception que les autres en ont et de la frotter aux identités des autres. Voilà qui résonne depuis vingt ans mais qui prend une acuité puissante à une époque où l’étranger, l’autre, le différent est stigmatisé comme ennemi non parce qu’il est hostile mais parce que sa seule présence représente un danger pour mon identité. Au reste, l’époque est d’autant plus glaçante qu’elle ne rejette pas l’étranger : elle l’accepte uniquement dans une perspective néolibérale où les individus sont réduits à la désidentité de force de travail ayant vocation à permettre au capital de prospérer. Le clampin craint pour son identité, le gros patron pour son vivier d’esclaves. Au final, l’autre, qu’il soit rejeté ou bienvenu, est désidentifié.
Et c’est cette intuition du danger de perdre à la fois son identité et sa quête d’identité qui anime Jann Halexander, tant dans ses créations que dans son souci d’explorer mille possibles artistiques : en solo, avec une flûtiste, avec un pianiste, avec un guitariste, avec deux choristes, en étoffant son équipe… La toxicité désidentifiante de l’époque est intégrée au travail de l’artiste. Les vidéos qui jalonnent son aventure YouTube et qui nous intéressent particulièrement dans cette enquête l’illustrent en proposant une grande variété de connexions entre Jann et les autres avec, parfois, des autocitations

  • (scènes qui reviennent d’un clip à l’autre,
  • images récurrentes,
  • allusions insistantes, etc.)

fonctionnant comme une caisse d’écho ou une chambre d’harmoniques. Jann Halexander, divers lui-même, aime la diversité non pour faire zouli sur les photos mais pour jouir des singularités expressives de ses partenaires.

  • Des rencontres,
  • des visages,
  • des figures

traversent les images et rejettent à l’occasion la chanson en seconde partie de programme, comme ici où la scène de ménage homosexuel entre MC Coco et Claire Hoffmann repousse l’intro musicale à 3’45 du début.

 

 

Dans cette perspective, la bisexualité revendiquée de l’artiste peut aussi être envisagée d’un point de vue artistique. Être bisexuel, c’est choisir de ne pas choisir. C’est aussi vouloir doubler le désir. Chez Jann Halexander, il y a cette appétence artistique pour

  • le défi,
  • le renouvellement,
  • l’étrangeté même.

La tradition associe souvent Eros et Thanatos, à raison ; la réalité oublie souvent d’associer l’art et l’érotique.

  • D’abord parce qu’il y a sans doute un moteur pas très éloigné pour alimenter ces deux pulsions ;
  • ensuite parce que l’art admet largement sa dette au désir érotique ;
  • enfin parce qu’ils procèdent tous deux d’une même évidence donc d’une même incapacité à être compris universellement.

Soyons honnête : le désir d’un homme m’échappe autant que le plaisir d’ouïr un concert de musique indienne. Le pragmatisme laisse subodorer que, non, l’art et l’érotisme n’ont rien d’universel mais se rejoignent dans leurs absolus et leurs limites. Jann vibre à ces fréquences-là. Ses clips le prouvent. S’ils n’ont pas toujours l’efficience de sa présence scénique, ils en gardent l’urgence et disent avec force l’ouverture du musicien à ce qui advient. Avec

  • un humour parfois triste,
  • un besoin humaniste toujours puissant des autres,
  • une urgence jamais contredite de la chanson pour survivre à l’absurdité du monde,

ils disent un artiste et le taisent à la fois. Ce n’est pas le moindre de leurs joyeuses hérésies baroques.

 

 

À suivre !

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 2/4

Jann Halexander, possiblement le 17 mai 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Deuxième épisode
Les territoires de l’extraterrestre

Jann Halexander se présente comme un acteur de la chanson cabaret. Inutile d’essayer de cerner l’essence et les limites de cette catégorie putative : c’est la profusion de stéréotypes associés à ce syntagme, tels que

  • l’hyperexpressivité assumée,
  • grandiloquence intérieure,
  • hymnes colorés et
  • plaisir du boderline canaille, par exemple

qui plaît au chanteur sans l’enfermer dans une reproduction d’un Berlin des années 1920 disneyisé ou, ce serait rigolo, puydufouisée. Celui-ci aime brouiller les frontières que les Konnaisseurs tentent d’assigner à la bonne vieille chanson française, car il est lui-même brouillé par les frontières qu’il a franchies. Se dessine ainsi une géographie halexandérienne, une géographie à la fois

  • artistique et planétaire,
  • surplombante et immanente,
  • subjective et fondée sur l’objectivité de migrations
    • terrestres,
    • oniriques,
    • amoureuses, etc.

Particularité de cette science humaine qu’a pratiquée sérieusement l’artiste à l’université : la géographie halexandérienne n’est pas une cartographie, au contraire. Elle déjoue les limitations, les références, les évidences. Elle participe d’une description des errances

  • de notre espèce en général,
  • de Jann Halexander l’ex-Gabonais-Canadien devenu Français de France en particulier et, plus globalement,
  • de chacun de nous dès que notre esprit bat la campagne,

c’est-à-dire quand nous devenons davantage humains et moins robotisés par le carcan de l’habitude. Voilà notamment ce à quoi paraît faire écho le clip suivant…

 

 

Tout se passe comme si la chanson n’était pas

  • le lieu de l’évocation nostalgique d’un départ,
  • le regret d’un arrachement idéalisé (Jann raconte n’avoir pas que des bons souvenirs de son adolescence gabonaise),
  • la dramatisation objective mais enniaisée par les trémolos d’une fracture, encore moins
  • l’éloge d’une déchirure qui aiderait à grandir.

Elle est davantage

  • le moment du questionnement,
  • le témoignage d’un désarroi difficile à cerner et, malgré que le chanteur en ait,
  • un éloge de la désidentité.

Celle-ci est le contraire d’une mondialisation transformant les individus en pions interchangeables aux mains du grand patronat, selon les besoins au Qatar, en Hongrie, en France ou wherever. La désidentité exprime la difficulté à être

  • quelque part dès lors que l’on est parti,
  • quelqu’un dès lors que l’on n’est pas que cet instantané de nous-même,
  • quelque chose de pleinement cernable dès lors que nous ne sommes que le fruit de possibles qui sont advenus mais aussi d’impossibles qui nous ont façonnés.

Comme Michel Leiris disait de la femme avec laquelle il vit qu’elle est « le vivant reproche d’avoir su viser trop bas et d’avoir pu [s]e contenter », le territoire géographique, mental, politique au sens large – si tant est que ces différentes facettes soient séparables – que nous habitons inspire l’irréfragable regret d’être ce que nous sommes et, il faut bien l’admettre, de n’être pas plus (heureux, rassuré, en paix…), mieux, ou, a minima, autre. La chanson permet à Jann Halexander de creuser cette veine, non point dans l’égotisme rassérénant que procurerait un long lamento déversé sur des spectateurs compatissants, mais dans l’exploration

  • multiple,
  • auto ou exobiographique,
  • réelle ou fantasmée,

d’une déchirure constitutive de tout individu, qu’il soit un immigré plus ou moins volontaire, un déplacé, un exilé ou un autochtone qui croit n’avoir pas voyagé alors qu’il a vécu, donc alors qu’il a vécu des ruptures, des deuils, des brisures que mettent en lumière les œuvres de Jann et de ses comparses.

 

 

La dichotomie peut sembler flagrante entre la thématique prégnante de l’exil et de la migration, d’une part, et celle du réenracinement d’autre part. Cette tension est réelle, certes, mais non contradictoire. Si l’exil est une déchirure, c’est qu’il témoigne de l’enracinement. Il peut même en être le révélateur. Ainsi, Jann Halexander revendique avoir détesté ses années gabonaises ; et cependant, depuis quelques années,

  • les vicissitudes de la dictature locale,
  • la fréquentation d’autres Gabonais (qui précisent souvent néanmoins « mais pourquoi tu dis que je suis Gabonais ? Je suis Français comme toi ! ») et sans doute
  • une réflexion sur le monde nourrie par l’arrivée massive d’immigrés

ont contribué à réactiver la mémoire de cette période et la réflexion artistique autour du lieu. En revendiquant sa part angevine, en expliquant sur scène et dans plusieurs entretiens combien il a besoin de « se ressourcer dès qu’il peut » au Vieil-Baugé où il possède une petite maison, Jann Halexander assume son double statut de « nomade sédentaire », comme le chantait Kevin Parent.

 

 

Jann Halexander est

  • nomade car
    • parti du Gabon puis du Canada, d’une part, et
    • brinquebalant au gré des dates de tournée, d’autre part ;
  • sédentaire parce que
    • souvent fixé à Paris, d’une part, et
    • accroché au Vieil-Baugé, d’autre part.

 Son pays, ce n’est pas un pays, c’est un ensemble de territoires, donc un ensemble

  • d’exils parfois heureux,
  • d’errances parfois douloureuses,
  • de quêtes artistiques parfois roboratives et parfois dévastatrices.

Son réenracinement, ce n’est pas un territoire où il aurait développé de nouvelles racines, c’est « un jardin, une maison, une araignée » (et non « mon » jardin ou « le » jardin : l’indéfini tremble aussi dans l’article). Plusieurs échelles de microcosmes se mêlent : l’endroit où je suis est un microcosme à l’échelle de la planète, comme la planète est un microcosme à l’échelle de l’univers – d’où, peut-être, la passion curieuse et raisonnée du chanteur pour les extraterrestres, que nous avons évoquée dans le premier épisode et en recensant son dernier ouvrage. Pas impossible que la chanson cabaret évoquée supra, avec son aura foutraque, ce soit aussi ce méli-mélo

  • de présences et d’absences,
  • d’origines et de réenracinements,
  • de désidentité et d’identification à une myriade de soi.

Un territoire artistique qui

  • est et n’est pas,
  • s’affirme et fluctue,
  • se prétend bien connu et ne se découvre que réinventé,

comme Le-Vieil-Baugé n’existe, au fond, presque que parce qu’un chanteur le chante.

 

 

À suivre !

 

Un voyage extraterrestre : (re)découvrir Jann Halexander – 1/4

Jann Halexander au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.


Le programme
1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre


Premier épisode
Les tubes de l’extraterrestre

Jann Halexander est à la fois très facile et très difficile à caractériser. Facile car aisément repérable :

  • il interroge ses racines gabonaises ;
  • il se revendique bisexuel ;
  • il assume son inclination pour les ovnis, affirmant lui-même avoir été en contact avec des extraterrestres.

La facilité devient complexité puisque ces trois pistes de compréhension de son travail – parmi d’autres – peuvent paraître déconnectées. Ce qui les relie, c’est précisément la spécificité du zozo et sa créativité. En d’autres termes, ses chansons ne creusent pas une veine exclusive mais fouillent la mine qu’est sa personnalité à travers divers puits. Loin d’être une source de narcissisme stérile, l’exploration égotique devient féconde à la fois pour l’artiste et pour ses clients.
La variété de son public témoigne de la variété de son inspiration. Plus fort encore, elle fédère. Aux concerts halexandériques (la prochaine grand-messe est prévu à la mi-mars 2024), se côtoient, se retrouvent, s’enjaillent notamment des Gabonais, des fanatiques voire des extrémistes de la chanson française, des yuppies avec des lunettes nouères, des trans, des hurluberlus (je ne parle pas que de moi), des bourgeois bon pied bon chic bon œil bon genre (non plus), tous rassemblés par la curiosité que nourrit le travail protéiforme de Jann Halexander. Ce qui les donc nous anime n’est certes pas limité à la curiosité.
Au fil des concerts, s’ajoute le plaisir faussement coupable de retrouver ses earworms souvent réarrangés en fonction de la scène et des musiciens qui l’accompagnent. On les glisse dans les esgourdes comme on s’installe dans un bon fauteuil Chesterfield patiné pour siroter un whiskey pas piqueté des hannetons. Cerise griotte sur le gâteau léger, le réservoir de « chansons que les gens connaissent » est vaste. Nous en avons choisi trois pour ce florilège, à commencer par « C’était à Port-Gentil », feat. Tita Nzebi…

 

 

On n’exagèrera pas en affirmant que tout Jann Halexander est dans cette chanson oxymorique, à la fois éloge de l’enracinement et exutoire du déracinement. Nulle contradiction, chez le chanteur, à, simultanément,

  • être et avoir été,
  • habiter un espace et y être étranger,
  • partir et rester.

Se mêlent

  • reconstruction d’une identité et sentiment d’une altérité inaliénable,
  • ivresse de l’éphémère souvent associé à l’obligation de jouissance et invention voire découverte d’une pérennité sciemment illusoire,
  • refus de la nostalgie et idéalisation poétique de sensations passées voire trépassées.

En somme,

  • le passé est une narration,
  • le futur une imagination, mais
  • le présent n’est qu’une habituation plus ou moins aboutie.

 

 

Cette indéfinissabilité structurelle du présent, entendu comme ce qui advient indépendamment de nous, participe du désenchantement consubstantiel au chanteur. Sur scène,

  • les explosions de joie,
  • les contrastes thymiques et
  • les excès démonstratifs

ne sont pas la tasse de vodka de l’artiste. Se protège-t-il du peu de prise que nous avons sur les événements ? Se préserve-t-il d’un engagement entier dont il soupçonne qu’il serait forcément décevant in fine – trahison, maladie, délitement, mort nous guettant sans cesse ? S’obstine-t-il à construire un espace entre le monde et lui pour faire, de cette prise de distance, un poste d’observation inspirant ?
Les trois hypothèses sont sans doute pour partie fondées. Malgré les apparences, il y a une forme de dandysme halexanderien, un dandysme intériorisé, qui se méfierait de l’arrogance mais aspirerait à une certaine rupture avec le monde et les mortels de cette planète. Ce peut être à la fois

  • une définition personnalisée de l’art,
  • une manière de vivre un peu comme ces extraterrestres qui nous visiteraient et
  • une aspiration baudelairienne à être autant ici, dans l’espace, qu’anywhere out of the world.

Pour Jann Halexander, ce genre de tension sinon de contradiction nous permet parfois d’avoir conscience que tout ça, ce que nous vivons, combattons et souffrons n’a, au fond, aucune importance. La chanson, minuscule objet artistique s’il en est, n’a-t-elle pas pour vocation de nous le rappeler, fût-ce malgré nous ?

 

 

À suivre !

 

Rien n’a aucune importance

Jann Halexander et Sébastyén Defiolle le 29 novembre 2023, à l’occasion du concert « Chanter ensemble » donné au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Le poète a toujours tort et, le pire, c’est qu’il le sait. Heureusement, Jann Halexander est aussi chanteur et, quand il veut embarquer des moussaillons sur son paquebot, il les attire avec deux de ses earworms tellement efficaces que ses fans les considèrent comme des classiques, carrément. Reste que, à table ou ailleurs, rien n’a aucune importance – sauf peut-être quand on peut le chanter ensemble, ce qui était le but du concert dont est extrait ce souvenir joyeux que groove la guitare souple et tonique du sieur Sébastyén Defiolle.