Blog

Jann Halexander page 7

Jann Halexander, « La Question des ovnis en Afrique centrale »

 

Et si les Africains avaient, eux aussi, leurs ovnis et leurs extraterrestres, et pas seulement des esprits et autres fantômes ? C’est la thèse que défend Jann Halexander, connu à la fois

  • pour son activité de chanteur (en solo ou dans un duo russo-gabonais qui continue de tournoyer de ci de là) et
  • pour sa curiosité à l’endroit de l’ufologie.

Lui-même se présente comme un abducté. Il a témoigné de son expérience, de ses doutes et de ses certitudes tant face caméra que face public dans « L’abduction ». Son nouveau livre, La Question des ovnis en Afrique centrale, cherche donc

  • à attester des phénomènes de ce type sur le continent noir et
  • à interroger le manque de documentation sur le sujet.

 

 

Pourquoi cette terminologie si développée chez les colonisateurs n’a-t-elle pas ruisselé sur l’Afrique ? De même, si le sujet semble peu prisé dans cette aire, sera-ce

  • par manque de termes ad hoc pour désigner lumières, soucoupes et petits êtres verts,
  • par souci – presque réflexe – de préserver une culture qui fait la part belle à l’animisme, voire
  • par refus de se laisser contaminer par ces balivernes de Blancs, ainsi qu’ont été considérés en leur temps le sida ou le covid ?

Ainsi l’auteur respecte-t-il son titre. Loin de déballer une collection

  • de témoignages de première main,
  • d’articles de presse des années 1950,
  • d’analyses et d’hypothèses émises par des sommités de ce petit cercle,

il assume frontalement l’incongruité de ce projet. Si les déclarations de la NASA et de certains élus américains ont revigoré les passionnés d’ufologie, il n’en reste pas moins saugrenu que l’ovni soit surtout occidental. Difficile de croire que les extraterrestres aient sciemment évité l’Afrique – à moins de considérer qu’ils soient racistes et aient décidé qu’il était vain de communiquer avec des attardés mentaux… L’absence d’une solide littérature africaine sur le sujet égratigne quelque peu l’affirmation d’une existence extraterrestre interagissant de façon multiple avec les humains. Pour appuyer sa certitude, l’auteur ne cherche pas d’emblée à prouver que, en réalité, des observations d’ovnis ont été recensées, mais à faire rendre gorge à cet argument des sceptiques : si les ovnis existent, ils existent aussi en Afrique ; pourquoi leur présence est-elle si peu attestée, sinon parce que ce folklore n’est qu’un conte occidental ?
Jann Halexander rétorque que, au problème lexicographique (dans les langues locales, les ovnis pouvant être assimilés à des esprits et accueillis voire noyés dans cette vaste catégorie) s’ajoute un problème technique. En effet, l’un de ses interlocuteurs expose un cercle vicieux que l’on peut résumer en une phrase : pour voir quelque chose, il faut regarder. Or, les armées autochtones ne s’intéressent pas aux ovnis parce que leur maîtrise de l’espace aérien est très faible, euphémisme. Donc, ce qui se passe dans les cieux, ça ne les intéresse pas plus que ça, donc ils n’observent pas, donc ils ne voient rien. Certes, ce n’est pas parce que l’on ne regarde pas qu’il y a quelque chose à voir mais, s’il y a quelque chose à voir, encore faut-il regarder dans la bonne direction pour l’observer.
Aussi l’auteur poursuit-il son enquête auprès d’autres témoins. Cheryl Itanda suggère que si une forme d’extraterrestre est arrivée, elle a peut-être donné une forme de savoir à nos anciens » et que le silence sur le sujet est lié à la volonté des initiés de ne pas dévoiler le contenu de ce « savoir venu d’ailleurs ». Nanda rejette l’hypothèse lexicographique : elle sait que les génies existent, mais « ce sont les habitants de notre environnement immédiat », ils ne viennent pas d’autres galaxies. Déo soupçonne que la religion joue son rôle : un phénomène extraterrestre est inexplicable, or, la religion permet aux fidèles de comprendre le monde ; si bien que l’inexplicable, pour des « chrétiens fanatiques », doit être expulsé. Jann Halexander renchérit : « Un Congolais de Brazza me disait que si des gens, par chez lui, observaient des choses inhabituelles dans le ciel, ils se tairaient car le simple fait d’en parler pourrait porter malheur. »

  • Crainte sacrée,
  • peur du performatif,
  • épouvante devant la possibilité d’une malédiction,

l’exploration du monde des extraterrestres n’est pas un petit monde tranquille. À en croire maints interviouvés, il engagerait l’ensemble de notre conception du monde,

  • du stade individuel
  • jusqu’au niveau métaphysique
  • en passant par la collectivité nationale.

 

 

Quand les États-Unis privilégient la justification des silences militaires par la sûreté de la fédération, le silence autour des ovnis africains pourrait être davantage lié aux religions, croyances et traditions locales soucieuses de préserver leur appropriation du réel en général et des mystères du monde en particulier.

  • Les génies,
  • les créatures non-humaines,
  • les phénomènes cosmiques ou
  • les micro-événements comme la découverte d’objets dont l’origine est attribuée à la Divinité

ne seraient pas compatibles avec la geste extraterrestre telle qu’elle est narrée en Occident, avec trois conséquences :

  • une non-observation,
  • une non-prise en compte de ce qui est vu malgré tout, et
  • une intégration des bizarreries de l’atmosphère dans une cosmogonie plus locale que galactique où feux follets, « gris », « génies », et divinités ont la part belle.

Le juriste David Ikoghou-Mensalt avance que c’est le revers de la médaille : « Les Noirs sont moins dubitatifs dans leur relation avec le phénomène. » Dès lors, ils auraient développé un rapport plus intime avec l’exceptionnel et n’éprouveraient ni attraction, ni besoin, ni inclination pour l’explication ufologique, tandis que l’homme blanc, dont le rapport au réel serait moins enchanté et plus encadré par une forme de réalisme teinté de scientisme, aurait eu besoin de construire, nourrir et étayer l’hypothèse ovni. Celle-ci se retrouve face à son miroir : elle dénonce la superstition autochtone pour justifier le peu de références ufologiques sur zone comme d’autres dénoncent les récits d’ovnis et d’extraterrestres comme une jolie superstition post- ou péri-hollywoodienne.
Fidèle à sa ligne de conduite, Jann Halexander ne nie pas les contradictions, les tensions, les zones d’ombre, et c’est l’un des grands intérêts de son livre. En multipliant les entretiens, il propose un kaléidoscope stimulant de ressentis, de perceptions, de convictions qui traduisent mieux qu’un long discours

  • la complexité de l’affaire,
  • ses cahots,
  • ses soubresauts,
  • ses tâtonnements et même
  • ses éructations dont portent trace des témoignages inattendus.

Ainsi de celui du vendeur originaire de Kinshasa. Fou de rage contre « les élites occidentales », il considère que, contrairement à notre corps, notre esprit « ne s’est pas densifié » et « est comme un nuage qui peut prendre n’importe quelle forme » ce qui suscite l’appétit de « créatures ».  Credo sincère ou explication pratique pour justifier le viol de sa sœur par son père, qui aurait été au moment de l’acte « sous l’influence d’entités » maléfiques ? L’un n’empêche pas l’autre, évidemment – l’abolition ou l’altération du discernement n’est pas réservée aux justices africaines… Il n’en demeure pas moins que les croyances de l’interviouvé lui sont triplement précieuses puisqu’elles lui permettent

  • de fonder son acceptation d’un crime familial,
  • d’alimenter sa pulsion poétique (laquelle justifie à son tour une appétence pour l’alcool qui colore probablement son récit) et
  • d’insulter à sa manière son pays d’accueil (« les démocraties occidentales utilisent nos anciennes sorcelleries »).

 

 

Grâce à la friction entre des entretiens souvent dissonants appert un autre grand intérêt du livre de Jann Halexander : son pointillisme honnête, corrosif et subtil.

  • La diversité des témoignages,
  • la variété des croyances (j’avais écrit « la variété des fois », c’était pas super net),
  • la capacité de l’auteur à écouter

saisissent à chaque page car elles valorisent la spécularité de la réflexion. Si, si.En interrogeant comment les ovnis, concept a priori non africain, sont perçus sur le continent noir, l’auteur offre une plongée anthropologique rare qui renvoie la question à son questionneur. Au fond, c’est quoi, des extraterrestres ?

  • « Des cris dans une langue incompréhensible » qui font du 2 février 2003 le plus beau jour de la vie de Théo le Sénégalais ?
  • la Vierge Marie « apparue à une fenêtre, du côté de l’aéroport de Yaoundé ?
  • un mythe de superhéros superpuissant pour Bastia Ndinga ?
  • des omnipotents inutiles (« où étaient-ils, les ovnis, quand les hutus massacraient les tutsis ? » lance un Rwandais immigré au Québec) ?

L’approche africaniste des ovnis rappelle qu’il s’agit d’un phénomène difficile à cerner, à expliquer, à justifier – et cet angle est particulièrement précieux. En effet, face à une ufologie qui érige la rigueur et la science en guidelines censées assurer la respectabilité des auteurs, Jann Halexander montre que le sujet mérite aussi de valoriser sa part d’énigmatique, d’indécidable, osons même : de poétique voire d’onirique. En composant un livre choral, l’auteur s’adresse à la fois aux passionnés-experts du sujet, aux sceptiques et aux indifférents, car tout son texte renvoie à la question philosophique de l’humanité. Oui, les extraterrestres sont indifférents aux vicissitudes humaines, ils n’empêchent ni les attentats, ni les guerres, ni même l’essor perpétuel de la connerie donc de la haine.

  • Leur intentionnalité n’est pas claire,
  • leur origine est nébuleuse et
  • leur ontologie nous échappe,

justifiant pleinement le scepticisme qu’ils inspirent. En revanche, ils interrogent notre conception

  • de l’homme,
  • de ses limites et
  • de l’altérité.

Voilà pourquoi La Question des ovnis en Afrique centrale n’est jamais un ouvrage technique sur un sujet pointu dont nul – ni soldat, ni politique, ni scientifique, ni fan transi – ne peut affirmer définitivement qu’il n’est pas chimérique : c’est

  • un reportage sur un tabou au sens fort,
  • un éclairage singulier sur les rapports entre Occident et Afrique, et
  • une proposition
    • stimulante,
    • attractive et
    • excitante pour
      • découvrir,
      • observer,
      • réfléchir des Terriens qui parlent
        • d’extraterrestres, donc
        • d’eux, donc
        • de nous.

Quel programme !


Pour acheter le livre, c’est ici.

Myster Ezin, « Espoirs »

 

Béninois « de mère catholique », Myster Ezin se faufile dans le monde du slam avec son premier disque, Espoirs,

  • pulsé par des beats de Sébastien Zacharie, avec harmonies et sons fonctionnels sertis de choristes féminines miaulant assez souvent pour nous inspirer un chouïa de gêne, Sébastien Zacharie étant remplacé çà par Afo Monga et là par Florian Perdrizot,
  • masterisé par la superstar sempervirens Dominique Blanc-Francard et
  • valorisé dans l’Hexagone par le chanteur franco-gabonais Jann Halexander et Purple Shadow Agency.

Le tout est assez étrangement subventionné par « le laboratoire de recherche PRISM-CNRS » visant, dans le cadre de ses productions artistiques, à « faire dialoguer l’art avec les sciences fondamentales avec les sciences humaines » (avouons que, au vu de la production, cette justification laisse en l’espèce un rien sceptique, mais nous n’avons pu en parler avec l’artiste parti tourner l’album en Afrique du 3 novembre à Abidjan à ce jour). Ici, autant que nous en puissions juger, point de sciences fondamentales. Quant aux sciences humaines, c’est à l’exploration de l’African lover topique qu’est consacré cet opus.

 

 

En effet, Myster Ezin est amoureux de nature mais certainement pas amoureux fou – sinon, suppute-t-on, il émargerait dans la rubrique faits divers, pas dans la rubrique culture. Le ténébreux beau gosse raisonne. Il

  • connaît les cadres,
  • maîtrise les codes,
  • jauge l’audace à l’aune du concrétisable.

Passionné, oui, mais sans réelle altération de son discernement, diraient Dominique Hondelatte et Christophe Rizet. Le mec veut construire. Un soir, une vie, une éternité, mais construire.
Dès le titre d’ouverture, il donne le ton entre

  • rimes évidentes comme un coup de foudre (« Dans les épreuves les plus difficiles / Tu as ce quelque chose qui rend tout facile », « C’est avec toi que je veux revivre / Tu as réveillé ma soif de survivre »),
  • parophonies sans fard (« Avec toi, je m’éclate, je ris aux éclats », « Loin de toi, je perds tout repère ») et
  • inclination pour le rythme ternaire des scansions.

Son africanité, le slameur l’assume par

  • son refus d’aimer à moitié,
  • son envie affirmée d’être le meilleur malgré ses erreurs et
  • sa vision de la mère.

En effet, dans sa poétique, la mère est la femme suprême, à la fois mère (si), père et repère malgré « les offenses répétées pendant ma puberté ». Sa mère étant la mère, elle a engendré Rosa Parks et Simone Weil (Veil, aurait-on tendance à penser, mais qui sait, pour un fils de catho ?). Elle est la matrice de toutes les grandes dames et de tous les grands hommes, amis ou stars, tels que Nelson Mandela et Martin Luther King côtoyant Michel Vallat et même le pourtant contesté par maints anticolonialistes Albert Schweitzer. On retrouve ici cette admiration africaine – un rien facétieuse car si la mère a engendré tous les grands hommes, elle a dû aussi porter quelques salopards, et je ne parle pas que de moi, hélas pour l’humanité – pour la maternité conçue comme un creuset, un modèle, un idéal – celle que chante aussi Tita Nzebi, expliquant aux Hexagonaux la générosité du concept.

 

 

Pas étonnant si Myster Ezin entrelace ses suppliques amoureuses avec sa description des femmes de sa famille : il semble s’inscrire dans une pulsion de vie où l’homme doit composer avec la réalité tout en se laissant inspirer par l’idéal mythifié par une certaine tradition. Ainsi, « Destin commun » martèle la nécessité vitale de la femme. L’héroïne de « Te chérir » a « réveillé [s]a soif de survivre » en lui ? Celle (peut-être la même, mais pas sûr) de « Destin commun lui a « redonné goût à la vie ». Pulsion érotique, pulsion vitale, oui.
La topique africaniste est respectée avec l’importance de l’aspect pécuniaire (« Tu n’es pas la femme qui profite », compliment suprême, fût-ce pour proposer à la donzelle peu après d’aller faire les boutiques chez les Grimaldi) et un soupçon d’érotisme graveleux (ce qui « fait durer très bien nos ébats » étant forcément en relation avec : « Je le sens, tu me fais grandir », sciemment ambigu). Comme en écho à « Bilou » d’Allain Leprest, « Petite sœur » est un plaidoyer pour ne pas désespérer d’une contrariété amoureuse car, Myster Ezin l’admet en connaisseur, « Les hommes ne sont pas toujours sympa / Ils oublient parfois les grandes dates » ; mais, là encore, l’érotisme ambigu n’est jamais loin des grands sentiments, puisque si sa « petite sœur » et son habituel arrivent « si bien au septième ciel », c’est que la femme est « le bout du tunnel ». Voilà un tunnel lumineux…
L’intérêt textuel de ce diseur au verbe lent et réfléchi pourrait se nourrir de sa capacité à trifouiller l’ambiguïté structurelle de l’amour et du sexe, à la fois quête du sublime éternel et expérimentation du prosaïsme ancré dans l’éphémère. « Amour secret » fusionne ces thèmes quand Myster Ezin assume son paradoxe le plus cher : « Je dois t’avouer que je t’aime en secret », lâche-t-il, semblant évoquer la gêne de Michel Leiris pour qui vivre avec une femme n’est rien d’autre que le vivant proche d’avoir visé trop bas et d’avoir pu se contenter – ce que creusera « Ma beauté » où l’auteur supplie la nana de « rester » tout en précisant : « Je suis triste, es-tu la meilleure ? ». En réalité, le diseur revendique son désir, et le désir a trois axes :

  • un, il n’a pas de limites (la morale tâche de le contenir, mais elle ne l’éradique pas, heureusement) ;
  • deux, il est en prise avec la réalité (comme un rappeur bas de gamme, il invite sa « chérie » à partir à Monaco faire « du shopping toute la night » à moins d’aller faire « de l’oseille à Paname », sorte de fantasme pécuniaire se surimprimant sur le fantasme de cul) ;
  • trois, il est la principale crainte des religions, musulmane comme chrétienne.

 

 

Le surgissement de langues vernaculaires africaines pimente intelligemment « Amour secret », gardant de la sorte amoureusement secret le sens du texte face aux non-polyglottes. « Ma lumière » tente alors d’enjailler le disque presque alla Doc Gynéco, avec une métaphore foutchebolistique qui ne masque pas le projet : vêtir la donzelle de « Gucci, Dior et Chanel » pour qu’elle « frotte [s]on corps avec le mien » jusqu’à ce que Myster Ezin se sente « à jamais le premier ». La limite

  • de la métaphysique,
  • du respect de la tradition,
  • de l’amour vertueux,

semble stipuler le diseur, reste cisgenriquement l’envie de bander et plus si affinités.
« Espoir », que le titre de l’album étoffe d’un pluriel, renoue avec la veine dark du proférateur. Citant à peu près JFK, Myster Ezin rappelle la nécessite de se battre – nécessité qui vaut pour lui et pour ceux qui l’écoutent. Sur cette dernière chanson (avant une sympathique et inattendue reprise de « Caroline », la piqueuse de cœurs), la vedette préfère le pas de côté, celui de l’espoir qui consiste non pas à se pommader mais à attendre la rencontre de quelqu’un qui croit que, à défaut d’être Martin Luther King, tu seras Barack Obama, aka le king.
Presque rien d’égoïste, dans ce projet – même si, dans ce monde où les altruistes se mettent tant en avant, on finirait par s’intéresser davantage à ces centrés-sur-leur-nombril qui ne font sans doute guère plus de mal que les saints officiels, bref. Juste l’envie stellaire de briller pour attirer vers soi les regards de celle qui, après avoir shoppé chez Chanel sur le Rocher, rejoindra le statut vénérable de Mère. De la zoulette tendance zlatana à la meuf-maman, du lover au papa rangé quoique caliente, il n’y a peut-être qu’un pas si l’on garde des espoirs (en deux mots) ?


Pour acheter le disque, c’est par ex. ici.

 

Réponses à choix multiple

 

  • Vous auriez tellement aimé, mais.
  • Quel dommage ! Je suis pris tous les jeudis ! C’est un mercredi ? Bah, c’est presque pareil, non ?
  • Vous n’étiez pas au courant.
  • Surtout, tu m’informes de la prochaine date, promis, hein ?
  • STOP UNSUBSCRIBE SIGNAL SPAM
  • Le dix-neuvième arrondissement, c’est mal famé. Vous n’allez pas voir un concert pour que vos proches se retrouvent interviouvés par Christophe Hondelatte, merci.
  • Vous ne pouvez rater votre cours de dessin académique, ça ne se fait pas, d’autant que vous avez payé.
  • Une question vous obsède : c’est quand le prochain ? Parce que là, bon.
  • Ça dure 1 h 10 ? Madonna, c’est plus long.
  • Vous n’aimez pas trop sortir la nuit, en tout cas pas le 29 novembre 2023 à 19 h.
  • Ferrier chante encore ? Mais quel âge ça lui fait-il ?
  • Vu le contexte national et mondial, ce serait indécent d’aller au concert.
  • Aïe, caramba, encore raté. J’espère que la prochaine fois, ça se boutiquera mieux, hahahaha !
  • Le parking Velib le plus proche du théâtre est trop éloigné.
  • Vous craignez un nouveau Bataclan.
  • Vous êtes super partant pour une prochaine date.
  • Vous préférez exclusivement le zouk.
  • Vous trouvez que c’est un peu cher.
  • Vous ne connaissez pas tous les noms sur l’affiche – et, pourtant, vous connaissez parfaitement la chanson, ça n’est pas bon signe.
  • Vous n’êtes pas en capacité de quitter votre appartement, vous craignez qu’il n’aboie pendant votre absence.
  • Halexander et Zaretti, ça fait pas très français. Je trouve ça formidable, mais si c’est pour voir des Noirs chanter en italien, autant aller à l’opéra…
  • Je ne pourrai pas, mais appelle-moi un de ces jours, ça fait longtemps qu’on ne s’est pas fait une bonne boubouffe. Plutôt après les vacances de Pâques, là, je suis overcharrette.
  • J’aurais préféré un concert que de Sébastyén Defiolle, le guitariste qui n’est pas mentionné sur l’affiche comme de par hasard !
  • C’est de la chanson à texte ? Sans déconner, ça existe encore ?
  • Vous espérez qu’il y aura bientôt une prochaine date.
  • Votre trottinette et tout autre moyen de mobilité de douce sont en panne.
  • L’autre jour, vous avez été au concert de Noah, les lumières étaient tip top, vous ne voulez pas être déçu même en bien.
  • Dommage qu’il n’y ait pas que Jann Halexander, du coup, ça me tente moyen.
  • Pas question de cautionner un concert où l’un des chanteurs a écrit un hymne à Napoléon.
  • France Q n’en a pas parlé. CQFD.
  • Vous jugez que l’affiche est trop bleue, on dirait une carte.
  • Vous seriez bien venu, mais les VTC sont un peu chers pour vous, en fin de mois, c’est difficile pour tout le monde, toi-même tu sais, si si.
  • Excuse-moi si j’ai une famille, moi, je peux pas être en vacances tous les soirs quand j’ai quitté le desk après le REX du check-out du team building.
  • Ferrier, c’est pas celui que Mama Béa Tekielski trouve qu’il chante comme une merde ?
  • Vous trouvez ça super mais ça ne vaut quand même pas un concert de Gautier Capuçon, l’été.
  • Le titre est nul, ça donne pas envie.
  • Sinon, c’est quand la prochaine ?
  • Ça plane pour vous, ça fait plaisir !
  • Je n’assiste plus aux spectacles qui excluent les femmes et les non-binaires de la scène.
  • Vous n’aimez pas voir les premières et préférez attendre que le show ait un peu tourné.
  • C’est trop bête, je viens de réserver pour les concerts de Maxime Le Forestier en janvier !
  • Vous êtes en stage corporate d’aquaponey à Singapour.
  • Vous avez passé l’âge.
  • Vous ne vous souvenez plus que, il y a cinquante ans, quand vous chantiez au Troquet des copains, ben, y en a un des quatre qui s’est déplacé ? Makache ! Alors voilà.
  • Vous ne sortez plus pour faire plaisir aux autres en garnissant la salle. Désormais, il faut penser à vous faire plaisir car la vie est courte. Et ça, franchement…
  • 19 h, c’est un peu tard, comme horaire.
  • 19 h, c’est un peu tôt, comme horaire.
  • Oh, hé, je suis pas Japonais, moi, le karaoké, je passe mon tour.
  • Ha, je suis dans un tunnel, la wifi ne passe plus.
  • Ça existe, comme métro, Laumière, ou c’est un jeu de mots ? Enfin, je critique pas, mais, pour moi qui suis un peu dans la comm’, je trouve ça complètement raté.
  • Je serai avec vous par la pensée, toï toï !
  • Cette fois, non, impossible, mais une prochaine fois, avec plaisir. Au fait, c’est quand, la prochaine date ?

Sinon, à ce soir (réservations ici pour 15 €, tarif normal, 10 € tarif réduit accessible sans justificatif à ceux qui ne peuvent payer le plein tarif) !

 

Nous aurons aimé

Avec Jann Halexander, Ogier Jenevein et Sébastyén Defiolle, le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

C’est une chanson qui me poursuit depuis que j’ai lu les mémoires de Evguenia Ginzburg. Alors, de temps en temps, je la ressors. Par exemple pour célébrer l’amitié artistique avec les collègues venus poser des sons sur le récital Le ciel est rouge (ou il devrait). Ça donne ça.

 

 

Feat. Jann Halexander…

 

Jann Halexander le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

… Ogier Jenevein…

 

Ogier Jenevein le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

… et Sébastyén Defiolle.

 

Sébastyén Defiolle le 1er juin 2023, au théâtre du Gouvernail (Paris 19) à l’occasion du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Merci, camarades !

 

Une alternative au kazou

Jann Halexander au théâtre du Gouvernail, le 1er juin 2023. Photo : Rozenn Douerin.

 

Tout ne mérite pas d’être fait sans modération. Par exemple, pour mourir ou se prendre au sérieux, la modération peut être indiquée. C’est ce que suggère ce nouvel extrait du tour de chant intitulé Le ciel est rouge (ou il devrait), donné au théâtre du Gouvernail le 1er juin 2023…

 

 

 

 

Jann et moi, nouvel épisode

Jann Halexander au théâtre du Gouvernail (Paris 19) le 1er juin 2023, lors du récital « Le ciel est rouge (ou il devrait) ». Photo : Rozenn Douerin.

 

Après quelques milliers (environ) de concerts partagés avec Jann Halexander, j’aurai le plaisir de rrrrrretrouver le zozo pour un récital spécial. En effet, l’hurluberlu, propulseur de chansons protéiformes touchant à la Rive gauche comme au cabaret sciemment décadent, et hop, a tantôt fêté au Lincoln, sur les Champs, carrément, ses vingt ans de chansonnade, ce qui impliquait de fredonner notamment des golden hits de son répertoire. En complément, dans une salle plus intime, il propose aux curieux et aux aficionados un concert qui pioche dans ses titres peut-être moins connus mais certes pas moins intéressants et capables de rapter l’enthousiasme de la salle. Je l’accompagnerai au ploum-ploum et à la clarinette, mais ça devrait être drôlement bien quand même.
La preuve, mes bien chers frères : pour participer à cette expérience dominicale, dans le quatorzième arrondissement à 15 h, l’on peut réserver ici.

 

Jann Halexander raconte “Du Gabon à la Russie” – 3/3

 

Avec sa spontanéité coutumière et une pétillance qu’il cache parfois derrière une placidité amusée, Jann Halexander a accepté de se confier sur Du Gabon à la Russie, spectacle dont il donnera une représentation exceptionnelle ce mardi 16 mai 2023, à 19 h, en compagnie de sa duettiste Veronika Bulycheva. Quatre ans après la première de cette comédie surprenante, quelles perspectives pour cet objet… et pour les autres cordes de la lyre plus que de l’arc de l’artiste ? Le Franco-Gabonais nous répond à sa façon.


3.
L’avenir

 

Jann, clap de fin pour cette interviouve ! Nous avons évoqué dans une première partie la genèse de Du Gabon à la Russie ; dans une deuxième partie, nous avons esquissé son histoire et sa façon de résister aux événements du monde. Dans cette troisième partie, nous allons nous attarder sur l’actualité et l’avenir du spectacle qui, ce mardi 16 mai, à 19 h, au théâtre du Gouvernail, aura quatre ans… Pourquoi une soirée « anniversaire » ?
Pour remercier les gens qui ont vu, aimé et soutenu ce spectacle depuis tant d’années ; et, égoïstement, sans doute, pour fêter mon étonnement.

Peste, Jann-le-flegmatique est étonné ! Nous voilà tout chose…
Ha, quand même, ce n’est pas si fréquent qu’un spectacle tourne pendant 4 ans ! Ce n’est pas évident ! Soit, durant ce laps de temps, il n’a pas été autant joué que nous l’aurions souhaité, mais enfin, nous l’avons joué à Paris, en banlieue, en province et en Belgique. Nous en sommes fiers. Dès la fin du premier confinement, Veronika était partante pour reprendre du service, et nous avons joué Du Gabon à la Russie le 2 juillet 2020 au Gouvernail. En octobre 2020, à la veille du second confinement, nous l’avons repris au théâtre de la Clarencière, à Bruxelles. Quand le pass sanitaire était en vigueur, nous l’avons régulièrement joué dans des lieux privés.

Un choix différent de celui d’autres artistes plus, disons, précautionneux…
… mais un choix conforme à la même philosophie qui nous a toujours guidés : ne pas attendre le bon vouloir d’un gouvernement ou de professionnels de la culture bien-pensants pour jouer. Jouer, chanter, c’est notre vie. C’est notre métier. Surtout, c’est notre âme. Je veux chanter quand j’estime que c’est le moment et pas quand des gens pour qui nous ne sommes pas essentiels nous concèdent un petit créneau.

Dans ce spectacle, Veronika et toi jouez sur plusieurs cordes sensibles : la perception de l’autre, l’humour, l’émotion partagée, la convivialité du cornichon russe… Cela semble exiger une intelligence presque intuitive entre partenaires de scène. Dans cette perspective, la grande différence de vos univers artistiques personnels est-elle un atout ou une difficulté qui nourrit votre prestation ?
Elle et moi sommes totalement complémentaires. Déjà, d’un point de vue instrumental. Elle maîtrise la guitare, je maîtrise le piano. Elle chante en russe, je réponds en français ou en myènè. J’ai vraiment un immense plaisir à jouer et chanter ce spectacle.

Parce que, précisons-le pour ceux qui viendront le découvrir le 16 mai, c’est un spectacle de chansons et de théâtre.
C’est un spectacle musical, tout simplement. Il y a des saynètes, on joue nos personnages, on réagit du tac au tac… En fait, on raconte une rencontre entre deux humains. Une rencontre imprévue entre un homme né au Gabon et une femme née en Russie. Une rencontre qui, malgré cet imprévu, ne devrait rien avoir d’exceptionnel, mais que beaucoup trouvent incongrue, y compris les personnages… En réalité, je crois qu’il y a beaucoup plus de points communs qu’on ne le pense entre les Russes et les Africains. Quand je vois Veronika, je ne vois absolument pas une « femme blanche » et encore moins une Occidentale. Je vois Veronika.

Comment se passent vos échanges artistiques, après quatre ans de collaboration à éclipses ?
Avec Veronika, sur le fond comme sur la forme, on peut aborder des choses de façon frontale, cash, sans tourner autour du pot et sans se formaliser non plus. C’’est très bien. Elle me soumet une idée, je n’ai pas besoin de discuter pendant des heures pour savoir si son idée est bonne. Je sais qu’elle veut que ce spectacle soit beau, donc ses idées sont forcément bonnes. Pareil pour moi ! Il y a une grande confiance mutuelle. Et puis nos expériences respectives jouent. Veronika a été injustement sous-estimée dans le milieu chanson alors que son parcours est très impressionnant. C’est une grande dame de la chanson. Je me réjouis de son succès récent en solo à Limoges.

 

Jann Halexander et Veronika Bulycheva le 8 novembre 2019 au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

 

Quatre ans après la première, as-tu imaginé décliner le concept du spectacle en l’adaptant à d’autres rencontres improbables, donc intéressantes, d’artistes d’origines variées sur scène ?
J’ai fait davantage que l’imaginer ! Entre 2019 et 2021, j’ai tourné le spectacle Chants nomades avec le chanteur italo-suisse Claudio Zaretti, même si c’était davantage musical. On l’a joué à Lyon, Angers, Paris… Et avant Du Gabon à la Russie, entre 2008 et 2010, j’ai joué Rendez-vous secret avec Maïk Darah, un spectacle davantage théâtralisé, où un frère et sa sœur se retrouvent, échangent… On l’a joué au théâtre de la Reine blanche, au théâtre Darius Milhaud et aussi à Nanterre… Je dois confier que j’ai été profondément marqué par la beauté de spectacles comme Gémeaux croisés avec Anne Sylvestre et Pauline Julien, et Crime passionnel de Jean Guidoni. Ils ont montré qu’il y avait une place pour de vrais spectacles de chansons théâtralisées. Depuis eux, c’est officiel : on n’est plus coincés entre des concerts avec l’artiste seul derrière son piano ou sa guitare et les shows de Mylène Farmer ou de Jacques Higelin. Il y a un entre-deux tout aussi passionnant, à explorer. Je pense par exemple à Ma chanson de Roland, le spectacle qu’a joué Ariane Dubillard aux Déchargeurs en 2019 et que j’ai dû voir une dizaine de fois !

Et pour l’avenir ?
Pour l’avenir, non, je n’envisage pas de spectacle dans la même lignée dans l’immédiat. Peut-être dans dix ans, oui, j’aimerais que deux artistes reprennent nos rôles respectifs à Veronika et à moi…

Ce mardi, au théâtre du Gouvernail, tu fêtes donc les quatre ans du spectacle. Est-ce un chant du cygne ou la promesse d’un renouvellement et d’autres dates événementialisées ? Vingt ans de carrière, quatre ans de Gabon à la Russie… Est-ce le signe que tu es en train d’amorcer un nouveau cycle artistique ou que (les deux ne sont certes pas contradictoires), humainement, on en est en train d’assister à l’éclosion du nouveau Jann Halexander – en clair, à quand le nouvel album ?
Je dirais que je suis peut-être entré dans un nouveau cycle artistique. Donc, oui, il y a de nouvelles chansons ; mais tout cela est en cours de préparation et demande du temps. C’est compliqué et passionnant à la fois. Je suis superstitieux, donc je n’en dis pas plus !


Pour réserver, c’est ici.

 

Jann Halexander raconte “Du Gabon à la Russie” – 2/3

 

Qu’il s’appelle Urgence de vous ou Du Gabon à la Russie ou les deux, le projet de Jann Halexander de créer un espace artistique de dialogue entre deux Français, l’un venu de Libreville, l’autre d’une contrée désormais honnies des cons, a connu le succès. Mais ce succès a été arraché de haute lutte – de quoi donner encore plus de saveur à l’espace de liberté que s’est ménagé un qui n’a de cesse d’inventer de nouveaux territoires pour une chanson francophone ancrée dans son Histoire et ouverte sur ses périphéries.
Après avoir exploré avec le maniganceur en chef la naissance de ce projet qui fête ses quatre ans de tournée le 16 mai au théâtre du Gouvernail (Paris 19), nous nous plongeons dans la vie erratique d’un projet balloté par la vie du monde en général donc notre vie en particulier.


2.
La vie

 

Dans un premier épisode, tu nous as raconté comment Du Gabon à la Russie est arrivé dans ta vie d’artiste. Nous t’avons quitté sur le triomphe de la première en bord de Seine, comme si l’essentiel était arrivé. Or, l’histoire ne s’est pas arrêtée au succès parisien. Comment s’est passé le lancement de la tournée ?
Soyons clairs, la mise en route du spectacle a été plus compliquée que son accueil ne nous le laissait espérer. Les mesures de fermeture de salles liées au Covid en ont rajouté et nous ont mis un coup d’arrêt, un peu comme si on nous coupait les ailes. Et puis, c’est reparti. Aujourd’hui, les gens viennent et reviennent voir notre comédie musicale comme ils iraient boire le thé chez un bon ami. Tu es déjà allé boire un thé chez un ami ? Ça ne t’empêche pas d’y retourner avec plaisir ? Eh bien, Du Gabon à la Russie, pour certains spectateurs, c’est un peu ça. Cette nouvelle tendance ne s’est pas démentie en 2022 et en 2023. Cela étant, je reste prudent. Quitte à me répéter, je ne considère jamais que les choses sont acquises. Il demeure une certaine fragilité dans le fait de jouer dans des salles aux jauges modestes même si, en général, elles sont originales et belles. On a joué sur des péniches, dans des moulins… C’est peut-être moins impressionnant que des théâtres connus, mais ce n’est pas forcément moins agréable et stimulant !

Du Gabon à la Russie est un spectacle doublement résilient. Il a d’abord résisté aux mesures d’interdiction de spectacle censées sauver l’humanité du Covid ; et, aujourd’hui, il résiste à la russophobie censée caractériser les bons Français. Comment a-t-il réussi – donc comment as-tu réussi – à surmonter ces deux crises ? D’autant que le résultat de cette résilience est là : Du Gabon à la Russie est une double anomalie. Anomalie de fond – quel rapport entre Gabon et Russie ? anomalie de forme – comment un spectacle peut-il exister pendant quatre ans ?
En effet, vers février 2022, j’ai senti une montée en puissance de la russophobie qui s’est étalée sur plusieurs mois. De nombreux artistes russes, dont Veronika, en ont fait les frais. Après, ne soyons pas naïfs, cette russophobie était prévisible compte tenu des délires impérialistes du monsieur du Kremlin. Dans l’émotion tout à fait normale de l’instant, les gens sont à cran, en colère, cherchent des boucs-émissaires. Mais enfin, aux dernières nouvelles ce n’est pas Veronika qui a essayé de tuer Zelenski à Kiev, elle a un alibi : elle répétait avec moi. Plaisanterie mise à part, nous avons rencontré effectivement quelques soucis, notamment en région parisienne, où le maire a tenté de faire interdire le spectacle. De son côté, Veronika a perdu beaucoup de spectateurs et de fans, aussi bien des anti que des pro-Poutine puisque sa posture, c’était l’appel au calme.

 

 

Veronika Bulycheva lors de la première de « Du Gabon à la Russie ». Photo : Bertrand Ferrier.

 

On pourrait préciser que son travail artistique n’est pas terriblement poutinien, même si le racisme ne se laisse guère impressionner par ce genre de considérations artistiques…
Oui, Veronika n’arrête pas de dire qu’elle chante l’amour, mais cela n’est pas suffisant. Actuellement, ça se tasse, la situation se rééquilibre. Veronika est à nouveau programmée dans certaines villes en solo. C’est récent car pendant un an, les seules occasions pour elle de chanter c’était grâce à notre spectacle.

Lequel ne saurait être soupçonné du diable artistique : promouvoir la Russie donc, indirectement, son régime, selon la logique délétère qui a fait déprogrammer des opéras de Tchaïkovski…
Du Gabon à la Russie existe depuis 2019, donc bien avant cette guerre ! Et il parle de l’Afrique comme de la Russie, et avant tout de l’humanité. Les personnes intelligentes l’ont compris. Cela a été notre force.

Un peu à la manière du Covid, où beaucoup d’artistes ont révélé leurs penchants moutonniers et soumis (soit parce qu’ils pensaient à leurs subventions passées et futures, soit parce qu’ils avaient assez de ressources pour prendre l’éloignement de la scène comme des vacances et non comme un déchirement artistiques, soit parce qu’ils étaient indécrottablement stupides et veules à l’instar de maints citoyens), la russophobie que vous avez expérimentée rappelle que la réflexion, l’intelligence et le recul ne sont pas souvent les ingrédients principaux du discours culturel – ce qui peut avoir de graves effets délétères voire mortifères sur les scènes artistiques en général…
À travers le prisme de ce que j’ai vécu, je déplore vraiment une forme d’hypocrisie pour deux raisons. D’une part, il y a plusieurs années, l’annexion de la Crimée par la Russie n’a pas suscité de réels atermoiements dans la société française. D’autre part, le fait que le pouvoir au Gabon soit un pouvoir plutôt autoritaire et, cela depuis bien des années, laisse indifférent la majorité des gens vivant dans l’Hexagone. Finalement, des Noirs qui tuent d’autres Noirs, la planète s’en fout ; en revanche, dès que des Blancs (pauvres) tuent d’autres Blancs (pauvres), là, on demande à tout le monde de prendre position, de s’exprimer, pour ou contre.

Tu y vois juste deux poids, deux mesures peut-être parce que la guerre en Ukraine est plus spectaculaire qu’une dictature africaine, ou tu estimes carrément qu’il s’agit d’un racisme médiatique structurel ?
Ce que je dis est que l’inégalité de traitement est assez étrange et mérite que l’on y réfléchisse.

 

Set-list de la première de « Du Gabon à la Russie » (extrait). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Devant ces problématiques lourdes, Du Gabon à la Russie a partiellement changé de statut. Spectacle social autour de l’inclusion des différences dans la société française (mais pas que !), il est devenu un spectacle politique sur nos propres perceptions des différences. Les réflexes réducteurs et stigmatisants que ton spectacle ravive, révèle et affronte, soulignent que ceux-là même qui nous rebattent les oreilles avec l’idée qu’une différence est une chance peuvent appeler au boycott ou plus d’êtres humains parce qu’ils n’ont, juste, pas la bonne différence. Dans un tel contexte, comment expliques-tu que Du Gabon à la Russie est toujours debout et vaillant ?
Je crois que c’est une forme de marginalité qui sauve le spectacle. Ce spectacle est marginal dans le sens où, selon les lois du marché, personne ne miserait sur un spectacle avec les mots « Gabon » et « Russie ». Mon challenge à moi consiste à affirmer qu’il vaut autant que les comédies musicales de Broadway ou Notre-Dame de Paris ou Starmania. C’est sur le principe tellement hors des cases que ça fait tilt, ça intrigue un certain public qui applaudit l’initiative et revient.

Cette marginalité rejoint celle que revendique le « mulâtre » de ta chanson, et ce n’est pas une marginalité qui s’autoglorifie. Chez toi, la marginalité est une manière de pratiquer la chanson, et non une nature artistique, au sens où tu ferais volontairement de la chanson marginale. Avec Du Gabon à la Russie comme avec tes autres projets, tu te considères comme un artiste mainstream et marginal. Tes concurrents, c’est Starmania ; tes collègues, c’est Mylène Farmer ou Juliette Armanet… Doit-on comprendre que ta marginalité relative est une astuce pour rester libre ?
Je ne veux jamais rien faire comme les autres. Jamais. Je ne veux pas attendre non plus que l’on fasse les choses à ma place. C’est ma philosophie depuis le début de ma carrière, et je ne compte pas me renier dans l’immédiat !


Pour réserver, c’est ici.

 

Jann Halexander raconte « Du Gabon à la Russie » – 1/3

 

Au début était un side-project comme aime en fomenter le chanteur Jann Halexander. À côté de récitals fondés sur ses chansons, l’artiste aime à fricoter avec les fredonneries portées par d’autres – telles Catherine Ribeiro, Pauline Julien, Anne Sylvestre – et d’autres genres – le théâtre, le cinéma, la conférence… En 2019, peut-être ne se doute-t-il pas lui-même du retentissement que va avoir le projet de « comédie chantée » composée avec Veronika Bulycheva. Quatre ans plus tard, il fête la pérennité de ce projet en revenant au théâtre du Gouvernail avec la dernière mouture de ce duo.
Dans cet entretien en trilogie, il nous parle de la naissance, de la vie et de l’avenir de ce succès – et, comme il le chante, « quand il parle de lui, il parle de nous ». Plongée dans les coulisses du monde rude et enchanteur de la chanson quand elle ose défricher ses venelles hors des sentiers battus.


1.
La naissance

 

Jann, tu viens de fêter dans une salle des Champs-Élysées tes vingt ans de carrière en tant que chanteur. Pourtant, Du Gabon à la Russie, où tu partages la scène avec Veronika Bulycheva, n’est pas un side-project. C’est un spectacle où tu parles d’immigration, de métissage, d’altérité donc d’identité. Peux-tu revenir sur l’origine de ce show, d’une part, et sur sa place dans ton geste artistique global, d’autre part ?
Un artiste doit avoir des projets pour exister, en tout cas pour durer et mener une carrière (ce qui n’est pas un gros mot pour moi).

Comment s’est engagé ce projet-ci ?
L’histoire est assez insolite ! En 2017, je devais chanter à Rouen. Je cherchais une première partie, de préférence locale. Deux personnes m’ont écrit : un gars du coin dont je tairai le nom et Veronika Bulycheva, de la région parisienne. Je n’ai pas répondu à Veronika car son parcours m’impressionnait tellement que je ne pouvais pas lui proposer une première partie, cela aurait été malpoli de ma part. J’ai donc choisi l’autre, lequel s’est révélé être un monsieur horrible et prétentieux et qui, selon mon ressenti, n’avait absolument pas la fibre artistique.

Vous avez néanmoins fait affaire…
Certes, le concert a eu lieu à Rouen, mais dans des conditions compliquées… Les mois ont passé et, un jour, en faisant le tri dans ma messagerie, je retombe sur ce mail de Veronika. Monique, la secrétaire du label qui m’édite, me conseille vivement de l’appeler, sait-on jamais… Je m’y résous. On discute par téléphone, puis on se voit. Peu à peu l’idée de faire une comédie musicale avec le Gabon et la Russie en toile de fond a germé en moi. Veronika a été sensible à cette idée. Nous avons commencé à travailler dessus en juillet 2018 pour présenter la première le 16 mai 2019.

 

Juste avant la première de « Du Gabon à la Russie », alors nommé « Urgence de vous ». Photo : Bertrand Ferrier.

 

À l’instar de tes concerts, cette proposition avait l’air de couler de source, presque d’être improvisée, alors que…
… alors que non, en effet, il y avait vraiment des mois de travail derrière.

Comment expliques-tu cette impression d’évidence ressentie par le public ?
Hum, je suppose que ce spectacle était cohérent dans mon parcours. Beaucoup de fidèles ont été conquis, j’ai ce sentiment que cela a renforcé des liens déjà très forts. Le public s’est élargi encore, pour Veronika comme pour moi. D’autant que c’était plutôt un spectacle-bilan, même s’il m’a aidé à évoluer, qu’un spectacle-révolution. À travers lui, je restais fidèle à travers à mes engagements.

Mettons les pieds dans le plat : tu n’as jamais été un chanteur communautariste, mais tu as toujours su évoquer, intégrer et inclure les différentes sphères que tu traverses et qui te traversent. Tu n’as jamais caché ta conviction que les différences sont ceux qui nous constituent comme semblables des autres puisque nous sommes tous différents – et peu importe que ces différences soient liées aux orientations sexuelles ou aux origines géographico-ethniques, par exemple. À sa création, Du Gabon à la Russie pouvait donner cette sensation de mise au point implicite sur l’importance d’être différents pour vivre ensemble. Pensez, si une Russe et un Gabonais montaient sur scène non pas côte à côte ou successivement mais ensemble et en interaction…
On me l’a souvent dit, mais je ne me l’étais pas formulé comme ça avant… ni même pendant ! C’est seulement a posteriori que ce spectacle m’est apparu comme une évidence.

On pourrait croire que, pour toi, « chanter, c’est lancer des balles » mais il revient au public d’inventer les règles du jeu…
Je ne suis pas maître de ce que les gens ressentent ! Je ne sais pas si ce serait une bonne chose, même si ce serait sans doute pratique. En revanche, je suis sensible à ce qu’ils perçoivent de mon travail. Par exemple, l’année dernière, je suis allé voir des pièces à Avignon, et deux personnes m’ont reconnu et m’ont demandé pourquoi je ne faisais pas ce spectacle au festival. J’ai été très touché par leur question. Cela voulait dire que le spectacle les avait marqués.

 

Jann Halexander sur scène, le soir où « Du Gabon à la Russie » a commencé. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Tu insistes souvent sur le rôle du spectateur dans le spectacle. Certes, de l’extérieur, l’activité de chanteur peut paraître autocentrée. Toutefois, tu prouves – et Du Gabon à la Russie en est le signe – que c’est à la fois vrai et faux. Vrai parce que chanter conduit à développer son univers propre et communiquer ses émotions personnelles (sinon, le produit proposé sonne rapidement aussi joliment qu’un instrument en plastique). Faux parce qu’on ne chante pas seul : on chante avec et pour son public. Comment les halexanderophiles ont-ils reçu cette proposition en 2019 et comment la perçoivent-ils en 2023 ?
C’est un mystère, mais des gens fidèles suivent mes propositions. Ils veulent être surpris. Donc je les surprends. J’essaye, en tout cas.

Et tu y parviens : tu peux donner un récital de chansons, un tour de chant de reprises d’une artiste (où tu intègres tes propres chansons sans que tous les spectateurs en soient toujours conscients), un monologue sur les fantômes, ceci chez l’habitant, dans des salles des fêtes, dans des théâtres cossus, dans des cinémas de prestige… Quatre ans après la première de ton spectacle avec Veronika, cela paraît une évidence. Mais le 16 mai 2019, était-ce pas un autre saucisson ?
Il faut distinguer deux points de vue. Moi, j’étais pété de trouille. Bien sûr, autour de moi, on me disait : « Super ! Ça change ! On va te découvrir autrement ! » C’est gentil sauf que, tant que l’épreuve du feu n’est pas passée, je n’y crois pas.

Vingt ans après tes débuts, et alors que tu as un public mêlant fidèles et nouveaux, tu fais encore partie des « gens qui doutent »…
… et ça ne s’arrange pas avec le temps, crois-moi !

Pourtant, ainsi que ton premier cercle te l’avait prédit, le jour de la première au Nez rouge, la péniche est pleine et l’ambiance caliente.
Oui, dès 2019, le public a répondu présent. Dès la première représentation, la salle était blindée.

Tu as regretté d’avoir douté ?
Non, pourquoi ? Je suis comme ça ; et la peur avant un spectacle est aussi une façon de respecter le public. À mes yeux, un artiste routinier, installé dans son confort, dans une certitude, n’est plus un artiste. Même quand les spectateurs viennent et reviennent, ça n’a rien d’absurde de craindre que, la prochaine fois, ils ne soient pas là. Mon travail est de renverser cette crainte dans quelque chose de positif, c’est-à-dire non pas de faire et refaire la même chose puisque « ç’a marché », mais me réinventer, proposer de la nouveauté, surprendre… et espérer deux choses : que les gens viennent et qu’ils aiment. Cet espoir n’est que le verso de ma peur et, réciproquement, la peur est l’autre nom de mon espoir.


Pour réserver, c’est ici.

 

La terre est bleue, le ciel est rouge

 

Nouveau tour de chant en approche.

Parce que notre envie de vivre et d’être heureux et d’être libres, soit, mais c’est pas si simple,
parce que chanter, c’est lancer des balles, mais vivre, c’est parfois en recevoir,
parce que le soleil se lève, paraît-il, mais tant de poussières nous collent encore au cœur et au corps,
parce que nous étions faits pour vivre nus mais, chez nous, l’été est trop court,
le ciel est rouge (ou il devrait).

Parce que nous ne sommes pas des marchandises mais, en fait, si,
parce que, si l’on ne pense pas, moins de détresses, moins de fatigues, mais c’est mieux de penser,
parce que ça pourrait presque toujours être pire, mais tu parles d’une consolatio,
et parce que, en même temps et quoi qu’il en coûte, nous sommes encore là, donc tout espoir n’est pas perdu, hélas,
le ciel est rouge (ou il devrait).

Après douze ans de chansons, de scènes en bistros et retour,
après les récitals À tout hasard (2021) et Sur le plancher des chiens (2022),
après le spectacle Dis-moi pourquoi tu cries autour de l’œuvre de Mama Béa Tekielski (2023),
Bertrand Ferrier revient en version piano-voix avec un nouveau tour de chant d’une heure au théâtre du Gouvernail (Paris 19). Autour de lui, des musiciens, des vrais, (Ogier Jenevein au cor et Sébastyén Defiolle à la guitare) et des chanteurs, des vrais (Jean Dubois et Jann Halexander sont annoncés), viendront brûler la scène et enflammer le public. Dehors, le ciel sera rouge, il n’aura pas l’choix car

 

Quand nous saurons ce que je sais : comme un’ chanson, tout se termine.
Le futur comme le passé disparaît dans le temps vermine.
Oserons-nous, malgré tout, voir le sang dans les cheveux du blé ?
derrièr’ l’azur, le désespoir ? Saurons-nous crier sans trembler [que]
le ciel est rouge (ou il devrait).

 

Pour réserver à moindres frais, c’est ici.